MONSEIGNEUR GABRIEL, SEIGNEUR DE LORGE, COMTE DE MONTGOMMERY
Gabriel se leva en jetant un cri.
— Comte de Montgommery, moi! puis iî reprit avec un sourire superbe :
— Êh bien! je l'espérais, et je m'en doutais presque; tiens, Aloyse, dans mes rêves d'enfant, je l'ai dit un jour à ma petite Diane. Mais qu'est-ce donc que tu fais-là à mes pieds, bonne Aloyse? debout et dans mes bras, sainte femme ! Est-ce que tu ne veux plus me reconnaître pour ton enfant, parce que je suis l'héritier des Montgommery? l'héritier des Montgommery I répétait-il malgré lui avec une fierté frémissante, tout en embrassant sa bonne nourrice. L'héritier des Montgommery ! mais c'est que je por'e un des plus vieux et des plus glorieux noms de France. Oai, Dom Jamet m'a appris, règne par règne, génération par génération, l'histoire de mes nobles aïeux... de mes aïeux t Embrasse-moi encore, Aloyse 1 Qu'est-ce donc que va dire Diane de tout cela? Saint-Godegrand, évêque de Suez, et Sainte-Opportune, sa sœur, qui vivaient sous Charlemagne, étaient de notre maison. Roger de Montgommery commanda une des armées de Guillaume-lc-Conquérant, Guillaume de Montgommery fit une croisade à ses frais. Nous avons été alliés plus d'une fois aux maisons royales d'Ecosse et de France, et les premiers lords de Londres, les plus illustres gentilshommes de Paris m'appelleront mon sousin; mon père enfin...
Le jeune homme s'arrêta comme abattu. Puis il reprit oientôt :
— Hélas ! avec tout cela, Aloyse, je suis seul au monde. Ce grand seigneur est un pauvre orphelin, ce descendant de tant d'aïeux royaux n'a pas son père î Mon pauvre père î Tiens, je pleure, Aloyse, à présent. Et ma ro^re! morts l'un et l'autre. Oh! parle-moi d'eux que je sache comment ils étaient, maintenant que je sais que je suis leur fils. Voyons, commençons par mon père : comment est-il mort? raconte-moi cela.
Aloyse se tut. Gabriel la regarda avec étonnement.
s LES DEUX DIANE.
— Je te demande, nourrice, comment mon père est mort? reprit-il.
~ Monseigneur, Dieu seul peut-être le sait, dit-elle. Un jour, le comie Jacques de lVlont°:ommery a quitté l'hôtel qu'il habitait rue des Jardins-Saint-Paul à Paris. Il n'y est plus rentré. Ses amis, ses cousins, l'ont cherché depuis vainement. Disparu, monseigneur I Le roi François 1er a ordonné une enquête qui n'a pas eu de résultats. Ses ennemis, s'il a péri victime de quelque trahison, étaient bien habiles ou bien puissans. Vous n'avez plus de père, monseigneur, et cependant la tombe de Jacques de Montgommery manque dans la chapelle de votre château; car on ne l'a retrouvé ni vivant ni mort.
— C'est que ce n'était pas son fils qui le cherchait, s'écria Gabriel. Ah 1 nourrice, pourquoi as-tu si longtemps gardé le silence I Me cachais-tu donc ma naissance, parce que j'avais mon père à venger ou à sauver?
— Non, mais parce que je devais vous sauver vous-même, monseigneur. Ecoulez-moi. Savez-vous quelles furent les dernières paroles de mon mari, du brave Perrot Travigny, qui avait pour votre maison comme une religion, monseigneur? Femme, me dil-il quelques minutes avant de rendre le dernier soupir, lu n'attendras pas que je sois enseveli , tu me fermeras seulement les yeux et tu quitteras Paris tout de suite avec l'enfant. Tu iras à Montgommery, non pas au château, mais dans la maison que nous tenons des bontés de monseigneur.
C'est là que tu élèveras l'héritier de nos maîtres, sans mystère, mais aussi sans bruit. Nos bonnes gens du pays le respecteront et ne le trahiront pas. Cache-lui surtout à luimôme son origine ; il se montrerait et se perdrait. Qu'il sache seulement qu'il est gentilhomme, c'est assez pour sa dignité et la conscience. Puis, quand l'âge l'aura fait prudent et grave, comme le sang le fera brave et loyal, quand il aura dix-huit ans par exemple, dis-lui son nom et sa race, Aloyse. 11 jugera lui-même alors ce qu'il doit et ce qu'il peut faire. Mais prends garde jusque-là ; des inimitiés redoutables, des haines invincibles le poursuivraient, s'il était découvert, et ceux qui ont atteint et touché l'aigle n'é-
p&Tgneraient pas sa couvée. Il me dit cela et mourut, monseigneur, et moi, docile à ses ordres, je vous pris, pauvre orphelm de six ans qui aviez vu à peine votre pèra, et ja vous amenai ici. On y savait déjà la disparition du comte, et l'on soupçonnait que des ennemis terribles et implacables menaçHient quiconque portait son nom. On vous vit, on vous reconnut sans doute dans le village, mais, par un accord tacite, nul ne m'interrogea, nul ne s'étonna de mon silence. Peu de temps après, mon flls unique, votre Irère de lait, mon pauvre Robert me fut enlevé par les fièvres. Dieu voulait apparemment que je fusse à vous tout entière. La volonté de Dieu soit bénie! Tous firent semblant de croire que c'était mon fils qui survivait, et cependant tous vous tra. talent avec un respect pieux et une obéissance touchante. C'est que vous ressembliez déjà à votre père et de figure et de cœur. L'instinct du lion se révélait en vous, et l'on voyait bien que vous étiez ,ié maître et chef. Les enlansdes environs prenaient déjà l'habitude de se lormer en iroupe sous votre commandement. Dans tous leurs jeux vous marchiez à leur tête, et pas un d'eux n'eût osé vous refuser son hommage. Jeune roi du pay>, c'est le pays qui vous a élevé, et qui vous voyant grandir fier et beau vous admirait. La rede''ance des plus beaux fruits, la dîme de la récolte, venaient à la maison sans que j'eusse rien demandé. Le plus bfXTu cheval du pâturage vous «tait toujours réservé. Dom Jamet, Enguerrand et tous les varlets et serviteurs du château, vous donnaient leurs services comme une dette naturelle, et vous les acceptiez comme votre droit. Rien en vous que de vaillant, de hardi et de magnanime. Vous faisiez voir dans les moindres choses de quelW race vous sortiez. Oe raconte encore dans les veillées comment un jour vous avez troqué à un page mes deux vaches contre un faucon. Mais ces instincts et ces élans ne vous trahissaient que pour les fidèles, et vous restiez caché et inconnu aux malveillans. Le grand bruit des guerres d'Italie, d'Espagne et de Flandre contre l'empereur Charles-Quint, ne contribuait pas peu. Dieu merci! à vous protéger, et vous êtes enfin arrivé sain et saul à cet âge où Perrot m'avait permis de me fier à votre raison et à votre sagesse.
Mais vous d'ordinaire si grave et si prudent, voilà que vos premiers mots sont pour la témérité et le bruit, la vengeance et les éclats.
— La vengeance, oui ; les éclats, non ! Aloyse, tu penses donc que les ennemis de mon pauvre père vivent encore?
— Monseigneur, je ne sais ; seulement il serait plus sûr de le présumer, et je suppose que vous arriviez à la cour inconnu encore, mais avec votre nom éclatant qui attirera sur vous les regards, brave mais inexpérimenté, fort de votre bon désir et de la justice de votre cause, mais sans amis, sans alliés, et même sans réputation personnelle, qu'arrivera-t-il ? Ceux qui vous haïssent vous ven'ont venir et vous ne les verrez pas ; ils vous frapperont et vous ne saurez pas d'où partira le coup, et non-seulement votre père ne sera pas vengé, mais vous, monseigneur, vous serez perdu.
— - Voilà justement, Aloyse, pourquoi je regrette de n'avoir pas le temps de me faire des amis et un peu de gloire... Ah! si j'avais été averti II y a deux ans, par exemple!... N'importe I ce n'est qu'un retard, et je regagnerai les jours perdus. Aussi bien, pour d'autres raisons, je me félicite d'être resté ces deux dernières années à Montgommery; j'en serai quitte pour doubler le pas. J'irai à Paris, Aloyse; et sans cacher que je suis un Montgommery, je puis bien ne pas dire que je suis le fils du comte Jacques ; les fiefs et les titres ne manquent pas plus dans notre maison que dans la maison de Franco, et notre parenté est assez nombreuse en Angleterre et en France pour qu'un indifférent ne puisse s'y reconnaître. Je puis prendre le nom de vicomte d'Exmès, Aloyse, et ce ne sera ni me cacher, ni me montrer. Puis, j'irai trouver... — Qui irai-je trouver à la cour? Grâce à Enguerrand, je suis au fait des choses et des hommes. M'adresserai-je au connétable de Montmorency, à ce cruel diseur de patenôtres? non, et je suis de l'avis de ta grimace, Aloyse... Au maréchal de Saint-André? il n'est pas assez jeune ni assez entreprenant... A François de Guise plutôt? oui, c'est cela. Montmédy, Saint Dizier, Bologne, ont prouvé déjà ce qu'il peut faire. C'est à lui que que j'irai, c'est sous ses ordres que je gagnerai mes éperons.
C'est à l'ombre de son nom que je conquerrai le mien.
— Monseigneur me permettra de lui faire remarquer, dit Aloyse, que l'honnête et loyal Elyot a eu le temps de mettre de bonnes sommes de côté pour l'héritier de ses maîtres. Vous pourrez mener un équipage royal, monseigneur, et les jeunes hommes vos tenanciers, que vous exerciez en jouant à la guerre, ont pour devoir et auront pour joie de vous suivre à la gueiTe pour tout de bon. C'est votre droit de les appeler autour de vous, vous le savez, monseigneur.
— Et nous en userons, Aloyse, de ce droit, nous en userons.
— Monseigneur veut-il bien actuellement recevoir tous ses domestiques, serviteurs, et gens de ses fiefs et baronnies, qui brûlent du désir de le saluer.
— Pas encore, s'il te plaît, ma bonne Aloyse; mais dis à Martin-Guerre qu'il selle un cheval pour m'accompagner. J'aurai avant tout une course à faire aux environs.
— Serail-ce pas du côté do Vimoutiers? dit la bonne Aloyse en souriant avec quelque malice.
— Oui, peut-être. Ne dois-je pas à mon vieux Enguerrand une visite et mes remercîmens ?
— Et avec les complimens d'Enguerrand, monseigneur sera bien aise de recevoir ceux d'une jolie petite fille appelée Diane, n'est-ce pas?
— Mais, répomiit en riant Gabriel, cette jolie petite fille est ma femme et je suis son mari depuis trois ans, c'est-àdire depuis que j'ai eu quinze ans et qu'elle en a neuf.
Aloyse devint rêveuse.
— Monseigneur, dit-elle, si je ne savais pas combien, malgré votre jeunesse, vous êtes grave et sincère, et que tout sentimpnt en vous est austère et profond, je me garderais des paroles que je vais oser vous dire. Mais ce qui pour d'autres est un jeu pour vous est souvent une chose sérieuse. Songez, monseigneur, qu'on ne sait pas de qui Diane est la fille. Un jour la femme d'Enguerrand, lequel dans ce teaips-là avait suivi à Fontainebleau son maître, le comte de Vimoutiers, a retrouvé en rentrant chez plie un «liant dans un berceau ôt une lourde bourse d'or sur une
table. Dans la bourse il y avait une somme assez considérable, la moi lié d'un anneau gravé, et un papier avec ce seul mot : Diane. Berthe, la femme d'Enguerrand, n'avait pas d'enfant de son mariage, e - elle a accepté avec joie cette autre maternité qu on lui demandait. Mais, de retour à Vimoutiers, elle est morte, comme est mort mon mari à qui son maître vous avait confié, monseigneur, et c'est une femme qui a eli'vé l'urpbelin, c'est un homme qui a élevé l'orpheline. Mais Enguerrand et moi, chargés tous deux d'une tâche pareille, nous avons échangé nos soins, et j'ai tâché de faire Diane bonne et pieuse, comme Enguerrand TOUS a fait adroit et savant. Naturellement vous avez connu Diane, et naturellement vous vous êtes attaché à elle. Mais vous êtes le comte de Montgommcry reconnu par des papiers authentiques et par la notoriété publique, et l'on n'est pas encore venu réclamer Diane avec l'autre moitié de l'anneau d'or. Prenez garde, monseigneur, je sais bien que Diane est une enfant de douze ans à peine , mais elle grandira, mais elle sera d'une beauté ravissante, et avec un naturel comme le vôtre, je le répète, tout est sérieux. Prenez garde; il se peut qu'elle reste toujours ce qu'elle est encore, un enfant trouvé, et vous êtes trop grand seigneur pour l'épouser, et trop gentilhomme pour la séduire.
— Mais, nourrice, puisque je vais partir, te quitter et quitter Diane, dit Gabriel pensif.
— C'est juste, cela ; pardonnez à votre vieille Aioyse sa prévoyance trop inquiète, et allez voir, si cela vous plaît, cette douce et gentille enfant que vous nommez votre petite femme. Mais songez qu'on \ous attend impatiemment ici. A bientôt, n'est-il pas vrai, monseigneur le comte?...
— A bientôt, et embrasse-moi encore, Aloyse ; appellemoi toujours ton enfant, et sois remerciée mille fois, ma bonne nourrice.
— Soyez mille fois béni, mon enfant et mon seigneur. Maître Martin-Guerre attendait Gabriel à la porte, el tous
deux montèrent à chevaJr
UNS MARIEE QUI JOUE A LA POUPEB.
Gabriel prit pour aller plus vite par des sentiers à lui connus.
Et pourtant il laissait parfois son cheval ralentir le pas, et on peut mi^me dire qu'il laissaitaller le bel animal selon le train de sa rêverie. Des sentimens bien divers en effet, tantôt passionnés et tantôt tristes, tantôt fiers et tantôt accablés, passaient tour à tour dans le cœur du jeune homme. Quand il songeait qu'il était le comte de Montgommery, son regard élincelait et il donnait de l'éperon à son cheval, comme s'enivrant de l'air qui sifflait autour de ses tpmpes, et puis il se disait : « Mon père a été tué et n'a pas été vengé I... » et il laissait fléchir la bride dans sa main. Mais tout à coup il pensa qu'il allait se battre, se faire un nom redoutable et redouté, et payer toutes ses deties d'honneur et de sang, et il repartait au galop comme s'il courait vraiment à la gloire, jusqu'à ce que réfléchissant qu'il lui faudrait pour cela quitter sa petite Diane si riante et si jolie, il retombait dans la mélancolie, et en arrivait peu à peu à ne plus marcher qu'au pas, comme s'il eût pu retarder ainsi le moment cruel de la séparation. Mais, il reviendrait, il aurait retrouvé les ennemis de son père et les pal rens de Diane... Et Gabriel, piquant des deux, volait aussi prompt que son espérance. Il était arrivé, et décidément, dans cette jeune âme toute ouverte au boLheur, la joie avait chassé la tristesse.
Par dessus la haie qui entourait le verger du vieil Enguerrand, Gabriel aperçut à travers les arbres la robe blanche de Diane. Il eut bientôt fait d'attacher son cheva
h un tronc de saule et de franchir d'un bond la haie ; iddieux et triomphant, il tomba aux pieds de la jeune fille. Mais Diane pleurait.
— Qu'y a-t-il, chère petite femme, dit Gabriel, et d'où nous vient cet amer chagrin? Est-ce qu'Enguerrand nous aurait grondée pour avoir déchiré quelque robe, ou mal dit nos prières? ou bien notre bouvreuil se serait-il envoie ? parle, Diane, ma chérie. Voici pour te consoler ton chevalier fidèle.
— Hélas I non, Gabriel, vous ne pouvez plus être mon chevalier, dit Diane, et c'est justement pour cela que je suis triste et que je pleure.
Gabriel crut que Diane avait appris par Enguerrand le nom de son compagnon de jeux, et qu'elle voulait l'éprouver peut-être. Il reprit :
— Et quel est donc, Diane, le malheur ou le bonheur qui pourrait jamais me faire renoncer au doux titre que tu m'as laissé prendre et que je suis si joyeux et si fier de porter? Vois donc, je suis à tes genoux.
Mais Diane ne parut pas comprendre, et pleurant plus fort que jamais en cachant son front sur la poitrine de Gabriel, elle s'écria en sanglottant :
— Gabriel 1 Gabriel 1 il faudra ne plus nous voir désormais.
— Et qui nous en empêchera ? reprit-il vivement.
Elle releva sa blonde et charmante tête et ses yeux bleus baignés de larmes ; puis avec une petite moue tout à fait solennelle et grave :
— Le devoir, répondit-elle en soupirant profondément. Sa ravissante physionomie eut une expression si désolée
et si comique à la fois que Gabriel, charmé et tout à ses pensées d'ailleurs, ne put s'empêcher de rire, et prenant entre ses mains le front pur de l'enfant, il le baisa à plusieurs reprises, mais elle s'éloigna vivement.
— Non, mon ami, dit-elle, plus de ces causeries. Mon Dieu ! mon Dieu 1 elles nous sont à présent défendues.
— Quels contes lui aura fait Enguerrand ? se dit Gabriel persistant dans son erreur, et il ajouta : — Ne m'aimes-tu donc plus, ma Diane chérie 1
— Moi î ne plus t'aimer / s'écria Diane. Commpnt peuxtu supposer et dire de pareilles choses, Gabriel ? N'es-tu pas l'ami de mon enfance et le frère de toute ma vie ? Ne m'as-tu pas toujours traitée avec une bonté et un^ tendresse de mère ? Quand je riais et quand je pleurais, qui trouvaisje là sans cesse à mes côtés, pour partager gaîlé ou peine? toi, Gabriel!... Qui me portait quand j'étais lasse? qui m'aidait à apprendre mes leçons? qui s'attribuait mes fautes et partageait mes punitions quand il ne pouvait pas les prendre pour lui seul? toi encore ! Qui inventait pour moi m.ille jeux? qui me faisait de beaux bouquets dans les prés ? qui me dénichait des nids de chardonnerets dans les bois? toi, toujours I Je t'ai trouvé, en tout lieu et en tout temps, bon, gracieux et dévoué pour moi, Gabriel. Gabriel, je ne t'oublierai jamais, et tant que mon cœur vivra, tu vivras dans mon cœur; j'aurais voulu te donner mon existence et mon âme, et je n'ai jamais rêvé le bonheur qu'en rêvant à toi. Mais tout cela n'empêche pas,- hélas ! qu'il faut nous séparer, et pour ne plus nous revoir, sans doute.
— Et pourquoi? pour te punir d'avoir malicieusement introduit le chien Phjlax dans la basse-cour ? demanda Gabriel.
— Oh ! pour bien autre chose, va !
— Et pourquoi enfin?
Elle se leva, et laissant retomber ses bras le long de sa robe et sa tête sur sa poitrine :
— Parce que je sois la femme d'un autre, dit-elle. Gabriel ne riait plus, et un trouble singulier lui serrai*
le cœur ; il reprit d'une voix émue :
— Qu'esi-ce que cela signifie, Diane ?
— Je ne m'appelle plus Diane, répondit-elle, je m'appelle madame la duchesse de Castro, puisque mon mari s'appelle Horace Farnèse, duc de Castro.
Et la petite fille ne pouvait s'empêcher de sourire un peu à travers ses larmes en disant : mon mari, à dou;îe ans! En effet, c'était glorieux: madame la duchesse ! mais sa douleur lui reprit en voyant la douleur de Gabriel.
Le jRuno homme était debout devant elle, pâle et les yenî effarés.
— Est-ce un jeu? est-ce un songe? dit-il.
— Non, mon pauvre ami, c'est la triste réalité, reprit Drane. N"ds-tu pas rencontré en route Enguerrand, qui est parti pour Monlgommery, il y a une demi-heure?
— J'ai pris par des chemins détournés. Mais achève.
— Pourquoi aussi, Gabriel, es-tu resté quatre jours sans venir? Cela n'était jamais arrivé, et cela nous a porté malheur, vois-tu. Avant-hier au soir, javdis eu de la peine à m'endorrnir. Je ne t'avais pas vu depuis dcu'f jours, j'étais inquiète, et j'avais fait promettre à Enguerrand que, si tu ne venais pas le lendemain, nous irions à Montgomuicry le jour d'après. Et puis, comme par un pressentiment, nous avions parlé, Enguerrand et moi, de l'avenir, du passé, do mes parens qui semblaient m'avoir oubliée hélas! C'est mal ce que je vais dire, mais j'aurais été plus heureuse peut-être s'ils m'eussent oubliée en effet. Tout ce grave entrelien m'avait, comme de raison, un peu attristée et fatiguée, et je fus, comme je te disais, assez longlenps à m'endormir, ce qui fut cause que je m'éveillni hier matin un peu plus tard que de coutume. Je m'habillai en toute hâte, je fis ma prière, et je m'apprêtais à desrendre, quand j'entendis un grand bruit sous ma fenAiro, devant la porte de la maison. C'étaient des cavaliers magnifiques, Gabriel, suivis d'écuyers, de pages et de varlels, et derrière la cavalcade un carrosse doré, tout éblouissant. Comme je regardais curieusement le cortège, m'éionnant qu'il s'arrèlât devant notre pauvre demeure, Antoine vint fr-ipper à ma porte et me pria de la part d'Enguerrand de descendre tout de suite. Je no sais pourquoi j'eus peur, mais il fallait obéir cependant, et j'obéis. Quand j'entrai dans la grande salle, elle était pleine de ces superbe? seigneurs que j'avais vus de ma croisée. Je me mis alors à rougir et à trembler plus effrayée que jamais, tu conçois cela, Gabriel ?
— Oui, reprit Gabriel avec amertume. Continue donc, car la chose devient intéressante en vérité.
— A mon entrée, continua Diane, un des seigneurs les
plus brodés vint à moi, et me présentant sa main gantée, me conduisit devant un autre gentilhomme non moins richement orné que lui, puis s'inclinant :
— Monseigneur ie duc de Castro, lui dit-il, j'ai l'honneur, de vous présenter votre femme. Madame, ajouta-t-il en se retournant vers moi, monsieur Horace Farnèse, duc de Castro, votre mari.
Le duc me salua avec un sourire. Mais moi, toute confuse et éplorée, je me jetai dans les bras d'Enguerrand que je venais d'apercevoir dans un coin.
— EnguerrandI Enguerrand ! ce n'est pas mon mari, ce prince, je n'ai pas d'autre mari que Gabriel ; Enguerrand. dis-le donc à ces messieurs, je l'en prie.
Celui qui m'avait présentée au duc fronça le sourcil.
— Qu'est-ce que cet enfantillage ? demanda-t-il à Enguerrand d'une voix sévère.
— Rien, monseigneur, un enianlillage en effet, répondit Enguerrand tout pâle. Et s'adressant à moi tout bas : Etes-vous folle, Diane ! Qu'est-ce qu'une rébellion pareille? refuser ainsi d'obéir à vos parens, qui vous ont retrouvé© et qui vous réclament I
— Où sont-ils, mes parens? dis-je tout haut. C'est à eux que je veux parler.
— C'est en leur nom que nous venons, mademoiselle, reprit le seigneur sévère. Je suis ici leur représentant. Si vous n'en croyez pas mes paroles, voici l'ordre signé du roi Henri II, notre sire ; lisez :
Il me présentait un parchemin scellé d'un cachet rouge, et je lisais au haut de la page : « Nous Henri, par la grâce de Dieu ; » et au bas la signature royale : Henri. J'étais aveuglée- étourdie, anéantie. J'avais le vertige et le délire, Tout ce monde qui avait les yeux sur moi ! Enguerrand lui-même qui m'abandonnaill L'idée de mes parens! le nom du roil c'était trop, tout cela, pour ma pauvre tête. Et tu n'étais pas là, Gabriel 1
— Mais il me paraît q\ie ma présence ne pouvait pas vous être nécessaire, reprit Gabriel.
— Oh I si, Gabriel, toi présent, j'aurais résisté encore, tandis que ne l'ayant pas là quand le gentilhomme qui
semblait fout conduire m'a dit : Allons, c'est assez de retard comme cela. Madame de Levislon, je confie à vos soins madame de Castro; nous vous attendons pour monter à la chapelle. Sa voix était si brève et si impérieuse, il semblait permettre si peu la résistance, que je me suis laissé emmener. Gabriel, pardonne-moi, j'étais brisée, éperdue, et je n'avais plus une idée...
— Comment donc I mais cela se conçoit à merveille, répondit Gabriel avec un sourire sardonique.
— On m'a conduite dans ma chambre, reprit Diane. Le, cette madame de Leviston, aidée de deux ou trois femmes, a tiré de grands coffres une robe blanche de soie. Puis, malgré ma honte, elles m'ont déshabillée et rhabillée. C'est tout au plus si j'osais marcher dans ces beaux atours. Puis elles m'ont mis des perles aux oreilles, un collier do perles autour du cou ; mes larmes roulaient sur les perles. Mais ces dames ne faisaient que rire de mon embarras sans doute, et peut-être même de mon chagrin. Au bout d'aco demi-heure, j'étais prête, et elles avaient beau dire que j'étais charmante ainsi parée, je crois que c'était vrai, Gabriel, mais je pleurais tout de même. J'avais fini par n.e persuader que j'agissais dans un rêve éblouissant et terrible. Je marchais sans volonté, j'allais et venais machinalement. Cependant les chevaux piaffaient devant la porte^ écuyers, pages et varlets attendaient debout. Nous descendîmes. Les regards imposans de toute cette assemblée recommencèrent à percer sur moi. Le seigneur à la voix rude m'offrit de nouveau la main, et me conduisit à une litière toute or et satin, dans laquelle je dus m'asseoir sur des coussins presque aussi beaux que ma robe. Le duc do Castro marchait à cheval à la portière, et c'est ainsi que lo cortège monta lentement à la chapelle du château de Vimoutiers. Le prêtre était déjà à l'autel. Je ne sais pas quelles paroles on prononça autour de moi, quelles paroles on me dicta, je sentis, à un moment, dans ce songe étrange, le duc me passer au doigt un anneau. Puis, au bout do vingt minutes ou de vingt ans, je n'en ai pas conscience., un air plus frais me frappa le visage. Nous sortions de la
chapelle ; on m'appelait madame la duchesse; j'étais mariée 1 Entends-tu cela, Gabriel? j'étais mariée Gabriel ne répondit que par un faroucho éclat de rire.
— Tiens, Gabriel, reprit Diane, j'étais si véritablement hors de moi-même que, pour la première fois seulement» en rentrant à la maison, je songeai, un peu remise, à regarder le mari que tous ces étrangers étaient venus m'imposer. Jusque-là, je l'avais vu, mais je ne l'avais pas regardé, Gabriel. Ahl mon pauvre Gabriel! il est bien moins beau que toi ! Sa taille d'abord est médiocre, et dans ses riches habits, il semble bien moins élégant que toi dans ton simple pourpoint brun. Et puis il a l'air aussi impertinent et hautain que tu parais doux et poli. Ajoute à cela des cheveux et une longue barbe d'un blond ardent. Je suis sacrifiée, Gabriel. Après s'être entretenu quelque «mos avec céiui qui s'était donné pour le représentant du jOi. le duc s l'st approché de moi, et me prenant la main :
— Madan ela duchesse, m'a-t-il dit avec un sourire très fin, pardonnez moi la dure obligation où je suis de vous quitter si vite. Mais vous savez, ou vous ne savez pas, que nous sommes au plus fort de la guerre contre l'Espagne, et mes hommes d'armes réclament sur-le-champ ma présence. J'espère avoir la joie de votas revoir dans (juelque temps à la cour, où vous irez demeurer près de Sa Majesté, dès cette semaine. Je vous prie d'accepter quelques présens que je me suis permis de laisser ici poijr vous. Au revoir, madame. Conservez-vous gaie et charmante, comme on l'est à votre âge, et amusez- vous, jouez de tout votre cœur tandis que je vais me battre.
Ce disant, il m'a baisée familièrement au front, et même ^ longue barbe m'a piquée ; ce n'est pas comme la tienne, fiabriel. Et puis, tous ces seigneurs et ces dames m'ont saluée, et ils s'en sont allés peu à peu, Gabriel, me laissant ^fin seule avec mon pèreEnguerrand. Il n'avait pas beau- ÎOUD plus compris que moi toute cette aventure. On lui îvait donné à lire le parchemin du roi qui m'ordonnait, à ce qu'il paraît, d'épouser le duc de Castro. Le seigneur qui représentait Sa Majesté s'appelle le comte d'Humières. Enguerrand l'a reconnu pour l'avoir vu autrefois avec mon-
sieur de Vimoutiers. Tout ce qu'Enguerrand savait de plus que moi, c'était encore cette triste nouvelle que cette dame de Leviston qui m'a habiSlée, et qui habite €aen, me viendrait chercher ces jours-ci pour me conduire à la Cour, et que j'eusse à me tenir toujours prête. Voilà ma singulière et douloureuse histoire, Gabriel. Ah 1 j'oubliais. En rentrant dans ma chambre, j'ai trouvé dans une grande boîte tu ne devinerais jamais quoi? une superbe poupée avec un trousseau complet de linge, et trois robes : soie blanche, damas rouge, et brocart vert, le tout à l'usage de ladite poupée. J'étais outrée, Gabriel, c'étaient donc là les présens de mon mari! me traiter comme une petite fille! c'est le rouge d'ailleurs qui va le mieux à la poupée, parce qu'elle a le teint naturellement coloré. Les petits souliers sont aussi charmans, mais \e procédé est indigne, car enfin, il me semble que je ne suis plus une enfant.
— Si 1 vous êtes une enfant, Diane, répondit Gabriel dont la colère avait insensiblement fait place à la tristesse, une véritable enfani 1 je ne vous en veux pas d'avoir douze ans, ce serait injuste et absurde. Je vois seulement que j'ai eu tort d'attacher sur une âme jeune et légère un sentiment aussi ardent et aussi profond. Car je sens à ma douleur combien je vous aimais, Diane. Je vous répète pourtant que je ne vous en veux pas. Mais si vous aviez été plus forte, mais si vous aviez trouvé en vous l'énergie nécessaire pour résister à un ordre injuste, si vous aviez seulement su obtenir un peu de temps, Diane, nous aurions pu être heureux, puisque vous avez retrouvé vos parens et qu'ils paraissent de race illustre. Moi, aussi, Diane, je venais vous dire un grand secret qui m'a été révélé aujourd'hui même. Mais à quoi bon à présent? il est trop tard. Votre faiblesse a fait rompre le fil de ma deslinéf* que je croyais tenir enfin. Pourrai-je le rattacher jamais? je prévois que toute raa vie se souviendra de vous, Diane, et que mes jeunes amours tiendront toujours la plus grand place dans mon cœur. Vous cependant, Diane, dans l'éclat de la Cour, dans le bruit des fêtes, vous perdrez vite de vue qui vous a tant chérie aux jours de votre obscurité.
— Jamais ! s'écria Diane. Et tiens, Gabriel, maintenant
que ta es là et que tu peux m'encourager et m'aider, veuxtu que je refuse de partir quand on viendra me chercher, et que je résiste aux prières, aux instances, aux ordres, pour rester toujours avec toi ?
— Merci, chère Diane, mais dorénavant, vois-tu, devant les hommes et devant Dieu, tu appartiens à un autre. Il faut accomplir notre devoir et notre sort. II faut, comme l'a dit le duc de Castro, aller chacun de notre côté, toi aux réjouissances et à la Cour, moi aux camps et aux batailles. Que Dipu me donne seulement de te voir un jourl
— Oui, Gabriel, je te reverrai, je t'aimerai toujours I s'écria la pauvre Diane en se jetant éplorée aux bras son ami.
Mais, en ce moment, Enguerrand parut dans une allée voisine, précédant madame de Leviston.
— La voici, madame, dit-il en lui montrant Diane. Ah ! c'est vous, Gabriel, fit-il en apercevant le jeune comte, j'allais à Montgommery vous voir quand j'ai rencontré la voiture de madame de Leviston, et j'ai dû retourner sur mes pas.
— Oui, madame, dit à Diane, madame de Leviston, le roi a mandé à mon mari qu'il avait hâte de vous voir, et j'ai avancé notre départ. Nous allons, s'il vous plaît, nous mettre en route dans une heure. Vos préparatifs ne seront pa?. longs, j'imagine, n'est-ce pas?
Diane regarda Gabriel.
— Du courage ! lui dit gravement celui-ci.
— J'ai la joie de vous annoncer, reprit madame de Leviston, que votre brave père nourricier peut et veut nous accompagner à Paris, et nous rejoindre demain à Alençon, S! cela vous convient.
— Si cela me convient ! s'écria Diane. Ah ! madame, on ne m'a pas nommé encore mes parens, mais je le nommerai toujours mon père.
Et elle tendit sa main à Enguerrand, qui la couvrit de baisers, pour avoir le droit de regarder encore un peu, à travers le voile de ses larmes, Gabriel pensif et triste, mais résigné et décidé pourtant.
— Allons, madame, dit madame de Leviston que ces
adieux et ces retards impatientaient peut-être, songez qu'il faut que vous soyez à Caen avant la nuit.
Diane alors, suffoquée de sanglots, s'éloigna précipitamment pour monter à sa chambre, non sans avoir fait signe à Gabriel de l'attendre . Enguerrand et madame de Leviston la suivirent. Gabriel attendit.
Au bout d'une heure, pendant laquelle on chargea dans la voiture les effets que Diane voulait emporter, Diane reparut toute prête et habillée pour le voyage. Elle demanda à madame de Leviston, qui la suivait comme son ombre, la permission de faire une dernière fois le tour du jardin où elle avait joué douze ans si insouciante et si heureuse. Gabriel et Enguerrand marchaient derrière elle durant cette visite. Diane s'arrêta devant un rosier de roses blanches que Gabriel et elle avaient planté l'année précédente. Elle cueillit deux roses, en attacha une à sa robe, respira l'autre, et la présenta à Gabriel. Le jeune homme sentit qu'elle lui glissait en même temps dans la main un papier qu'il cacha précipitamment dans son pourpoint.
Lorsque Diane eut dit adieu à toutes les allées, à tous les bosquets, à toutes les fleurs, il fallut cependant bien qu'elle se détprminât à partir. Arrivée devant la voiture qui allait l'emmener, elle donna la main aux serviteurs de la maison, et même aux bonnes gens du bourg, qui tous la connaissaient et l'aimaient. Elle n'avait pas la force de parler, la pauvre enfant ; elle faisait seulement à chacun un petit signe de tête amical. Puis, elle embrassa Enguerrand, puis Gabriel, sans aucunement s'embarrasser de la présence de madame de Leviston. Dans les bras de son ami, elle recouvra même la voix, et, comme il lui disait : Adieu I adieu I elle reprit : — Non, au revoir!
Elle monta alors en voiture, et l'enfance, après tout, ne perdant pas tout à fait ses droits sur elle, Gabriel l'entendit demander à madame de Leviston avec cette petite moue qui lui allait si bien:
— A-t-on mis au moins là-haut ma grande poupée î
La voiture partit au galop.
Gabriel ouvrit le papier que Diane lui avait remis ; il y
trouva une boucle de ces beaux cheveux cendrés qu'il aimait tant à baiser.
Un mois après, Gabriel, arrivé à Paris, se faisait annoncer à l'hôtel de Guise, au duc François de Guise, sous le nom de vicomte d'Exmès.