SCENE V
LES PRÉCEUENS , COGE.
COGÉ , tenant une grammaire.
Air : Bocages que l'aurore.
Savant élémenlaire Qu'on chérit en naissant , L'Homond . que ta grammaire Amuse en instruisant!
Par toi la l'aible enfance Commence à raisonner, Et la douce innocence Apprend à décliner...! [bis.)
( Aux jeunes gens. ) Ah! vous voilà ensemble... bonjoar milord , serviteur M. Williams.
ARTHUR
Bonjour au docte M.Cogé, le modèle dos gouverneurs!..
ROBERT , a part.
Joli modèle!...
<;uGÉ.
Le modèle I... oui, monsieur, puisque je suis le seul cjui ait conservé pores les doctrines de l'Université... on pourrait m'appeler une tradition vivante...
Il est vrai que vous avez été long-temps dans l'instruction publique...
COGÉ.
Trente ans, M. Williams... trente ans, et toute ma famille avant moi ; mon père et mon aifeul ont été correcteurs à Monlaigu , ainsi que mon grand oncle , le célèbre professeur Cogé... qui a formé les plus grands hommes du siècle de Louis XV... ce bon M. Nonotte et cet excellent M. Patouillet.
ARTHUR
Ah I ça , mais pourquoi avez-vous donc quitté l'instruction publique?
COOE.
A l'époque des ci-devant lycées... nevoulau-on pas me
forcer d'enseigner à mes élèves l'exercice à feu? portez
arme ! présentez arme !... comme ça m'allait... ciel , quel
temps !
Air : Vos inni-is en Palestine.
Adieu noire di:,cipline, Mes élèves en soldats, Armés d'une carabine Marchaient assez bien au pas , Mais ils n'étudiaient pas.
A leur tête eu conscience Pouvais-je rester encor?
On aurait vu prohpudor l Un professeur d'élor|uencc Devenir tambour-major.
.f ARTHUR.
Alors vous vous êtes retranché sur les éducations particulières ?
COGÉ.
Et j'ose dire que mes succès ont été brillans. Tous mes écoliers m'ont fait de l'honneur , des agens de change , des ^o^ires , des ambassadeurs....
Kt^REur , a part.
Et des domestiques!
AKTHUK.
El votre nouvel élève en êl«s-vioqs content?
COGÉ.
Comme ça , comme ça... nous n'avançons pas.., et je me repens d'avoir, d'après votre avis , envoyé à lord Worset les rapports les plus flaiteurs sur les progrès de son neveu...
ARTHUn.
Vous y mettiez aussi un peu d'amour-propre.
COGÉ.
J'en conviens... je tiens à ma réputation... C'est que l'éducation est une chose si délicate, M. Williams ! Son oncle aussi me met dans un furieux embarras , il m'annonce un jeune homme qui a fait ses humanités , et au lieu de cela je trouve, comme on dit en anglais , eriel foui ^ ce qu'on pourrait traduire par un véritable imbécille.
ARTHUR
Lord Worsel a payé pour faire instruire son neveu , et son neveu...
COGÉ.
N'a rien appris, c'est juste; il est venu là comme on dit pour essuyer les bancs... Ce que nous appelions un cancre...
ROBERT
Merci î
COGÉ.
Ciel! si son oncle venait jamais uous surprendre... à l'improviste... que dirail-ilalors!... Dieu! je levoisd'ici,
m'apostrophant d'un air sévère... lâche complaisant
mentor prévaricateur!...
ARTHUR
Rassurez-vous , je suis là pour rendre témoignage de votre zèle.
COGÉ.
Ah! inilord vous devra aussi des remercîinens... je lui ai parlé de vous dans mes lettres; il sait qu'un jeune bomnie anglais aussi laborieux qu'instruit stimule son neveu par son exemple , ses conseils...
ARTHUR
Vous êtes trop bon... je vous laisse morigéner celte tête indocile. Des amis m'attendent à déjeiiner chez Tortoni , et vous connaissez ma ponctualité... c'est le fruit des sciences exactes. ( a Robert , en lui frappant sur la tête.) Allons , instruisez-vous donc , monsieur l'ignorant !,..
( Il sort. )
i4 SCENE YI.
ROBERT , COGÉ.
COGÉ.
Entendez-vous le nom (ju'il vous donne ?
ROBERT
Oui.
COGÉ.
Il VOUS a Eommé fête indocile.
ROBERT
Je sais bien.
COGÉ.
Et VOUS souffrez...
ROBERT
Je ne peux pas faire autrement.
roGK.
En plus outre , il vous a appelé ignorant ..
ROBERT
Qu'est-ce que ça me fait, ça vous regarde plus que moi ; vous êtes chargé de me rendre savant.
COGE.
Vous avez sans doute beaucoup plus d'esprit que loi...
ROBERT
C'est ce que je dis , moi !
COGÉ.
Le vôtre est d'une meilleure école, et même vos manières sont plus distinguées. . .
Vous trouvez ?
COGÉ.
On voit que vous appartenez à une tics meilleures familles de la Grande-Bretagne, de l'aisance, de la noblesse...
ROBERT
C'est que j'ai eu des maîtres de la plus liante volée
COGÉ.
Cela se devine ; mais le temps se passe... si nous nous niellions à conjuguer un petit peu? voyons, un verbe de votre choix. ( il s'assied à la tahlc. )
Je m'ennuie!...
ROBERT, baillant.
COGE.
Je m'ennuie , soit... c'est un verbe réfléchi.
ROBERT
Ca m'est bien égal...
COGÉ.
On dit en anglais...
ROBERT
Ah ! vous savez que je ne dois entendre ni prononcer aucun mot d'anglais... tant que je serai en France je ne parlerai que le français... ( à pari. ) pour bien des raisons 1 . . .
COGE.
Il est vrai... c'est l'ordre de votre oncle. Dans le fait c'est le moyen de se familiariser plus vite avec une langue quelconque... Voyons donc : indicatif présent : je m'ennuie...
ROBERT
Oui, je m'ennuie!...
COGÉ.
Tu t'ennuies , il s'ennuie, nous nous ennuyons...
ROBERT
Vous m'ennuyez...
COGÉ.
Non , non , vous vous ennuyez , c'est vous qui vous ennuyez...
ROBERT
Ah! oui, par exemple! quel métier... ( a part.) j'aimerais mieux frotter des appartemens !;( // se lève. ) Je ne veux plus étudier , moi!...
coGE , le poursuivant.
Milord , il faut absolument...
ROBERT , en colère.
Non, monsieur , c'est trop fort aussi !... vous voulez ra'abrutir par l'instruction !...
COGÉ.
Mais au contraire...
Pourquoi vous acharner après un malheureux jeune homme ?...
COGÉ,
Peur vous rendre savant comme moi!...
ROBERT
Quand vous m'aurez rendu imbécille tout-à-fait... vous en serez bien plus avancé 1
COGÉ.
Ali! mou élève, il y a rébellion!
ROBERT
C'est vous qui êtes dans votre tort.
COGÉ.
Vous croyez ? alors je cède.
ROBERT
A la bonne heure... je vous pardonnai...
COGÉ.
Bien obligé, (à pari. ) Voilà pourtant comme noUs étudions lous les jours!