‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 65 sur 66 · LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE

février 1871 , les classes rurales ont envoyé à la Chambre les grands propriétaires, en qualité, non de légitimistes, mais de partisans de la paix qui s'étaient bien battus durant la guerre. Les légitimistes de l'Assemblée l'étaient moins eux-mêmes avant leur élection. Cette recrudescence des idées légitimistes s'explique par les réflexions qu'ont été amenés à faire, alors que l'empire n'était plus possible, et que l'idée de République paraissait liée à celle de guerre à outrance, des hommes qui n'ayant pas une véritable instruction moderne, mais plutôt la culture des petits séminaires, sont capables cependant de se hausser jusqu'à une théorie spiritualiste et honnête, mais absolument fausse, parce qu'elle ne tient compte ni delà réalité ni du devenir. Les élections de juillet 1871 et celles des conseils généraux ont bien montré l'écart qu'il y a entre le moment de février 1871 et les moments qui se sont succédé depuis.

A travers mille fluctuations, on peut démêler dans l'Assemblée une loi de groupement :

1° La fusion y trouvera toujours de 340 à 370 voix.

2o La majorité qui n'existe pas sur le terrain politique, existe sur le terrain des idées cléricales, qui disposent de 500 à 550 voix. C'est dans ce sens que la Chambre serait le plus près d'aboutir.

3°. Toutes les fois que M. Thiers intervient en personne, il se dégage en sa faveur une majorité d'occasion, variable, mais certaine. C'est, en somme, la seule majorité politique de l'Assemblée. Elle résulte d'une compres-

sion toute momentanée, mais indéfiniment renouvelable des préférences et des passions de la Chambre, due ellemême : 1° aux qualités morales d'honnêteté et de patriotisme qui distinguent la Chambre; 2° à l'influence toute personnelle de M. Thiers. Cette influence elle-même tient aux raisons suivantes :

1° La capacité politique exceptionnelle de M. Thiers.

2° Sa prévoyance historique démontrée tant de fois de 18G3 à 1870.

3° Vingt-sept élections qui ont constitué en sa faveur un quasi-plébiscite, le seul spontané, le seul intelligent qui soit jamais sorti du pays.

1° Son âge qui ne désespère aucun prétendant, tandis que sa santé et son tempérament lui laissent l'espoir fondé de vivre encore de longues années.

5° L'impossibilité où est M. Thiers de grossir le nombre de prétendants dynastiques, n'ayant pas même de famille à pourvoir.

G° La confiance qu'il inspire aux Républicains par la direction actuelle de son gouvernement, aux monarchistes, partout Bon passé.

7° Le rétablissement progressif de Tordre, do crédit, des transactions, et même, par nue papule libération, de l'indépendance nationale.

Voilà pourquoi, un jour de vote public, M. Thiers a pour lui toute la Chambre. Mais, si l'on prend à part un erand nombre de ceux qui ont déterminé cette unanimité,

on les trouve tou^ individuellement mécontents. Ils accusent M. Thiers de ne pas pratiquer, dans sa vérité, le régime parlementaire.

Le régime parlementaire donne le pouvoir à l'opinion publique, représentée par la majorité de la Chambre. Mais à quoi se réduit, au fond, la garantie offerte par l'opinion publique? — A la faculté pour un peuple de se perdre lui-même au lieu d'être perdu par un maître. C'est un progrés, assurément. Mais croit-on que ce soit la le dernier mot de !a science gouvernementale? — Gouverner selon l'opinion, c'est, bien souvent, abonder dans le sens des erreurs d'une nation; c'est courir à un danger dont la mesure se trouve d;ms l'écart qu'il y a entre cette opinion et la réalité intérieure ou extérieure. D'autre part heurter l'opinion, c'est compliquer le problème, c'est souveler des questions nouvelles, c'est rendre, quelquefois, le gouvernement impossible. L'opinion ne doit pas être le régulateur souverain de l'État, mais elle est un élément important de cette réalité dont la connaissance complète et le maniement délicat constituent la science gouvernementale.

La France actuelle ne remplit pas même les conditions

du régime parlementaire. La Chambre ne cadre pas avec le pays, qui ne cadre pss six mois de suite avec lui-môme. Dans un État aussi mal organisé, le premier devoir du Gouvernement est de corriger, d'après un point de vue d'ensemble, les allures naturellement vicieuses de la situation, de tempérer la Chambre par le pays, le pays par la Chambre, et l'un et l'autre par son influence directe, Voilà comment M. Thiers se trouve amené à pencher vers la gauche, et à se mêler aux travaux des commissions, ainsi qu'aux débats de l'Assemblée. Le ministère, si l'on excopte M. de Rémusat que sa supériorité personnelle met au-dessus des partis, dans une situation à part, parait bien avoir été composé en vue de pondérer les opinions les unes par les autres, au profit de la tendance républicaine. Le même esprit règne dans l'administration départementale. On sait que M.Ernest Picard a installé la République dans les préfectures (février-juin 1871), (ce qui était le seul moyen, soit dit en passant, d'empêcher la Commune de gagner la province;. La Commune a été vaincue en même temps que la République établie. M. E. Picard a été, il est vrai, sacrifié à la droite, mais ses préfets sont restés. Ce mécanisme gouvernemental a pourtant un défaut. I! ne va pas au fond des choses. Il n'atteint pas le mal intime. Il faut à la France plus qu'un modus vivendi, une refonte. La plupart des obstacles viennent de la Chambre. Mais qu'on aille passe figurer que tout serait résolu par la dissolution. Tue autre Chambre oe serait qu'un autre

LE GOUVERNEMENT 3't5

moment, également fugitif, du pays. Il y aurait une débâcle de P Assemblée' actuelle. Mais, en politique, toutes les débâcles sont à redouter, parce qu'elles peuvent mal se limiter. Une Chambre exactement conforme au pays ne serait pas non plus l'idéal. Elle risquerait de lui trop ressembler. D'autre part, soumise au renouvellement partiel, P Assemblée n'aurait plus de physionomie saisissable. Elle serait comme un fleuve qui coule toujours. La nation, à qui il faut des expressions d'elle-même, fréquentes, mais complètes, serait désorientée par sa représentation.

Nous avons voulu prouver dans ce travail, qu'en matière de politique intérieure, comme de politique extérieure, ÏAnalyse peut seule conduire à des données positives, en ramenant la science gouvernementale de V étude des formes constitutionnelles, que n'ont pas dépassée nos plus illustres publicistes, à l'examen du fond constitutif. Notre analyse est. assurément très-rapide. Lnc autre, plus approfondie, serait bien plus riche en données de tout genre. Mais telle qu'elle est, elle indique la marche à suivre. Elle fournit même quelques conclusions, qui s'élancent précisément du fond constitutif.

1°. La République est, en France, par les éléments de la question. On chistes que dans les partis : or, les partis tentpas dans le pays. La monarchie pût-elle s'établir, à la faveur du besoin qu'a la France de se sentir gouvernée, elle ne serait pas même l'exp; pssion d'un moment du pays.

ent du fond constitutif :

3, la solution impliquée 1 ne trouve de monar—- fjartis, on l'a vu, n'exis- f

Comment se fonderait-elle? Sur le droit divin? — Mais repoussé par le pays, il n'est même pas admis par tous les partis. — Par un plébiscite? — Mais ii donnerait aux partis, qui. seuls en France, veulent la monarchie, la seule monarchie dont cinq partis sur six ne veulentpoint.— Par un vote de la Chambre? — Mais quel titre aurait la monarchie issue d'une majorité parlementaire à ne pas être renversée par la Chambre suivante, qu'on prévoit déjà ne pas devoir ressembler à la Chambre actuelle? — Votée comme une loi, la monarchie serait exposée à être rapportée comme une loi. 2° Le suffrage universel s'impose de lui-même, puisque lasses bourgeoises, qui pourraient seules être tentées de le supprimer, ne peuvent ni dominer ni entraîner le pays, avec qui elles ne cadrent ni par les tendances ni par les passions.

3° Le suffrage universel est le gage de l'instruction universelle et obligatoire. Tant qu'elle n'aura pas été réalisée, il doit être réduit au minimum: d'où la nécessité d'exclure : 1° les plébiscites ; 2» le scrutin de liste ; 3° l'élection au suffrage universel du président de la République-, 4° la nomination des juges par le suffrage universel, •io II est urgent que les élections municipales, pour lesquelles le suffrage universel est te plus apte, deviennent le premier échelon d'un système dans lequel les élus de chaque degré formeraient un conseil d'examen et de > ntation pour les candidats à l'élection du degré im-

médiatement supérieur (les délégués des conseils municipaux pour le conseil général : ceux du conseil général

pour l'Assemblée.: Il n'y a pas d'autre manière d'éviter les candidatures officielles. La chute de l'Empire ne suffirait pas à nous en préserver, car elles résultent de l'ignorance du peuple.

5° On a vu, plus haut, combien les populations rurales diffèrent des populations urbaines. De là la nécessité, pour les unes et pour les autres, de circonscriptions électorales distinctes, afin qu'il y ait représentation, et qu'il n'y ait pas conflit.

60 Tant que les conseils généraux, actuellement mis à l'épreuve, par la loi du 10 août 1871, ne seront pas parvenus à jouer dans les départements le même rôle que l'Assemblée dans l'État, il n'y aura pas lieu à une seconde Chambre. Elle ne représenterait rien. — Issue de la première Chambre, elle n'en serait que la doublure. Re^ crutée par le Pouvoir Exécutif, elle en serait le miroir. Nommée par le pays, elle se composerait du rebut des élections pour la première Chambre.

7o Le Pouvoir Exécutif, ne pouvant émaner du suffrage universel, émanera nécessairement de la Chambre.

80 II faut à la France, pour la conseiller et la préserver un Corps Politique dont les membres auront à se partager l'étude des questions. Le Pouvoir Exécutif n'a pas le loisir d'étudier. Les bureaux ministériels n'ont que le temps d'expédier. Le Conseil d'État n'est qu'un tribunal

administratif. La Chambre n'est que' l'expression de l'opinion publique. Eu Allemagne, on est toujours sûr que le gouvernement appellera suffisamment à lui les hommes de science. En France, ils ne sont ni groupés, ni consultés. Ils ne comptent pour rien. Nous ne demandons pas qu'ils interviennent dans les décisions à prendre, mais qu'ils soient mis à même de donner, à temps, leur avis motivé. Qu'on les écoute! On gardera toujours le droit de se tromper.

Dans l'avenir, le Corps Politique devra être le couronnement d'un système d'instruction publique dont nous avons marqué plus haut le caractère. Ce système ferait jaillir de toutes les couches sociales, à chaque génération, les capacités éminentes pour les pousser à travers les crib es successifs d'un véritable enseignement primaire, secondaire et supérieur, jusqu'à un dernier échelon où ces intelligences, armées de toutes pièces, aborderaient, chacune suivant la direction de ses aptitudes, l'étude approfondie d'une des branches de la science. C'est parmi les plus capables de ces érudits, de ces juristes, de ces historiens, de ces naturalistes, de ces économistes, que se recruterait le corps politique, subdivisé lui-même eu autant de sections qu'il y a d'ordres différents de recherches et de connaissances pouvant, de si loin que ce soit, contribuer à la science gouvernementale. Il centraliserait et coordonnerait les résultats de cette enquête permanente, de cette analyse, bien autrement minutieuse

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que la nôtre, qui doit donner pour base au Gouvernement la connaissance aussi complète que possible de la réalité.

Le Corps Politique peut seul empêcher le pouvoir exécutif ou législatif de laisser la France dans la torpeur au milieu de nations en train de progresser et de grandir, de la précipiter dans des abîmes où elle perd chaque fois une partie d'elle-même, de la troubler par des lois vicieuses ou par des mesures irréfléchies.

Sans Corps Politique, le pouvoir législatif reste livré à la partialité et à l'incompétence, le pouvoir exécutif à la passion et à l'esprit d'aventure, le suffrage universel

l'entraînement, la France tout entière aux risques de sa situation, aux pièges de ses ennemis, aux fatalités de son tempérament.

8 mai 1872.

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Avaxt- Propos. . •

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J. Une leçon d'histoire à nos diplomates après Ferrières. 21

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