‹ Les deux fr`eresChapitre 31 sur 37 · C5 pvhomxxeto bn §ancasc · texte numérisé non relu

C5 pvhomxxeto bn §ancasc

|es montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l'empire de Russie sans lui appartenir. Leurs féroces habitants, séparés par le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais ([ui sont toutes animées par le même amour de l'indépendance et du pillage.

Une des nombreuses et des i)lus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les hautes vallées s'étendent jusqu'aux sommités du Caucase.

C'est au milieu de ces hordes dangereuses et au centre même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie.

Des redoutes placées de distance en distance assurent la route jusqu'en Géorgie ; mais aucun vojageur n'oserait se hasarder à parcourir seul l'espace qui les séi)are.

Deux fois par semaine, un convoi d'infanterie, avec du canon et un parti considérable de cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouvernement.

Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes, est devenue une petite bourgade assez peuplée. Sa situation lui a fait donner le nom de Wladi-Caucase : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d'être parlé.

(i) Reproduit avec quelques suppressions.

326 XAVIER DE MAISTUE.

Le major Kascauibo, du régiment de Wologda, gentilhomme russe d'une fauiille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars, dans les gorges du Caucase.

Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la témérité, il eut rim[>rudence d'entreprendre ce voyage avec l'escorte d'une cinquantaine de Cosaques dont il disposait, et l'imprudence plus grande encore de parler de son projet et de s'en vanter avant de l'exécuter.

Les Tchetclienges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges [>aciiiques, sont soumis à la Russie, et ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok ; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages.

Les Tchetchenges, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade.

A vingt verstes environ de Mosdok au détour d'une petite colline couverte de broussailles, il fut alLaciué par sept cents hommes à cheval.

La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à terre et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très éloignée. Mais, après une assez longue fusillade, plus de la moitié d'entre eux furent tués ou mis hors de combat ; le reste s'était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches.

Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interjjrètes, faisaient crier aux Cosaques :

ce Livrez-nous le major, ou vous serez tués jusqu'au dernier. »

Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient : il remit son épée à ses Cosaques et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt, leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon.

LES PlUSOiNMEHS DU CAUCASE. 327

A peine se lut-il livré aux ennemis, qu'il vil paraître de loin le secours qu'on lui envoyait : il n'était plus temj)s : les brigands s'éloignèrent avec rapidité.

Son denchik ^ était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major.

Caclié dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lors(juc les Co.saques le rencontrèrent et lui ai)prirent le malheur de son maître.

Le brave domestique résolut aussitôt de i)artager son sort, et s'achemina du côté par où les ïchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux.

Lorsqu'il commençait à la i)erdre dans l'obscurité, il rencontra un traineur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.

On peut se taire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnrer en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort.

Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le bulin qu'on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik), s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait.

« Pourquoi nous décourager ? lui disait-il ; l'intérêt des brigands est de vous conserver, ils ne vous feront aucun mal. »

Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu'un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes continuaient à s'avancer, et que probablement les troupes des autres redoutes se réuniraient pour les i)oursuivre.

Les chefs tinrent conseil : il s'agissait de cacher leur retraite, non seulement pour garder leur prisonnier, mais encore pour détourner l'ennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses représailles.

La horde se dispersa par divers chemins.

Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu'une centaine de chevaux restèrent réunis, et marchèrent

(i) Domestique soldat.

dans une direction dilTérente de celle que devait tenir Kascambo.

On enleva à celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on l'obligea, ainsi qu'Ivan, à marcher pieds nus une partie de la matinée.

Arrivée près d'un torrent, la petite escorte le remonta, le long du bord, sur le gazon, resj)ace d'une demi-versie, et descendit dans l'endroit où les bords étaient les plus escarpés, au milieu des broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son passage. Le major était si fatigué, (jue, pour l'amener jusqu'au ruisseau, il fallut le soutenir avec des ceintures.

Ses pieds étaient ensanglantés ; on se décida à lui rendre sa chaussure pour (ju'il pût achever la traite qui restait à faire.

Lorsqu'ils parvinrent au premier village, Kascambo, plus malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si faible et si défait, qu'ils eurent des craintes pour sa vie, et le traitèrent plus humainement.

On lui donna quehjue repos et un cheval pour la marche ; mais, afin de détourner les Russes des recherches qu'ils pourraient faire, et de mettre le prisonnier hors d'état d'apprendre à ses amis le lieu de sa retraite, on le transporta de village en village, et d'une vallée à l'autre, en prenant la précaution de lui bander les yeux à plusieurs reprises.

Il passa ainsi une rivière considérable, qu'il jugea être la Sonja. On le ménagea beaucoup i)endant ces courses, en lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire.

Mais lors([u'il eut atteint le sillage éloigné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent tout à coup de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais traitements.

On lui mit des fers aux pieds et aux mains, et une chaîne au cou, au bout de lacjuelle était attaché un billot de chêne.

Le denchik était traité moins durement; ses fers étaient plus légers et lui i)ermettaient de rendre (juehiues services à son maître.

LES IMUSO>MEnS UL CALCASE. ii31

Dans cette situation, et à chaque nouvelle avanie qu'il recevait, un homme qui parlait russe venait le voir et lui conseillait d'écrire à ses amis pour obtenir sa rançon, qu'on avait fixée à dix mille roubles.

Le malheureux prisonnier était hors d'état de payer une somme si forte, et ne conservait d'autre espoir que la protection du gouvernement, qui avait racheté, quelques années auparavant, un colonel tombé, comme lui, entre les mains des brigands.

L'interprète promettait de lui fournir du papier et de faire parvenir sa lettre; mais après avoir obtenu son consentement, il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroît de maux.

On le priva de nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il couchait et un coussin de selle de cosaque (jui lui servait d'oreiller ; et lorsque enfin l'entremetteur revint, il lui annonça, par manière de confidence, que si l'on refusait la somme demandée, et qu'on en retardât le paiement, les Tchetchenges étaient décidés à se défaire de lui, pour s'épargner la dépense et les inquiétudes qu'il leur causait.

Le but de leur conduite cruelle était de l'engager à écrire d'une manière plus pressante.

On lui remit enfin du papier avec un roseau taillé suivant l'usage tartare ; on lui ôta les fers qui liaient ses mains et son cou, atin qu'il pût écrire librement ; et lorsque la lettre fut écrite, on la traduisit aux chefs, qui se chargèrent de la faire parvenir au commandement de la ligjie.

Depuis lors, il fut traité moins durement et ne fut plus chargé que d'une seule chaîne, qui lui liait le pied et la main droite.

Son hôte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard de soixante ans, d'une taille gigantesque et d'un aspect féroce que son caractère ne démentait pas.

Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l'avait fait choisir, entre tous les habitants du village, pour être le gardien du prisonnier.

La famille de cet homme, appelé Ibrahim, était composée de la

Les deux frères. 20

332 XAVIER DE MAISTKE.

veuve d'un de ses fils, âgée de trente-cinq ans, et d'un jeune entant deseptà huit ans, appelé Mamet.

Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que le vieux gardien.

Kascambo eut heaucoup à soullrir ; mais les caresses et la familiarité du jeune Mamet lui furent dans la suite une distraction, et même un réel soutien dans ses malheurs.

Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitements de son grand-père ne pouvaient l'empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu'il en trouvait l'occasion.

11 avait donné à ce dernier le nom de Konial;, qui, dans la langue du pays, signifie un hôte et un ami.

Il partageait secrètement avec lui les fruits qu'il pouvait se procurer, et pendant l'abstinence forcée qu'on avait fait souffrir au major le jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l'absence momentanée de ses parents pour lui apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre.

Quehjues mois s'étaient écoulés dej)uis l'envoi de la lettre, sans événement remarquable.

Pendant cet intervalle, Ivan était parvenu à se rendre nécessaire. Il savait tout l'art qui peut entrer dans la cuisine d'un officier de détachement. Il préparait les concombres salés, et avait accoutumé ses hôtes aux petites douceurs (juil introduisait dans leur ménage.

Pour obtenir plus de confiance, il s'était mis avec eux sur le pied d'un bouffon, imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser : Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque.

Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser ; ce qu'il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à charjue fois (juelque gambade ridicule de plus.

11 s'était i>rocuré ])ar cette conduite constante la liberté de parcourir le village le long duquel il était ordinairement suivi d'une troupe d'enfants attirée par ses bouHonnerics ; et comme il comprenait la

langue tartare, il eut bientôt appris celle du pays, (|ui en est un dialecte très rapproché. I^e major lui-niènie était souvent forcé de chanter avec son denchiiv des chansons russes et déjouer de la guitare pour amuser cette téroce société.

Dans les commencements, on lui ôtait les fers qui liaient sa main droite lorsqu'on exigeait de lui cette complaisance ; mais la femme s'étant aperçue qu'il jouait (juchiuefois malgré ses fers pour se désennuyer, on ne lui accorda |)liis la même (aveur ; et le malheureux musicien se repentit plus d'une fois d'avoir laissé paraître son talent.

De jour en jour, le prisonnier était traité avec plus de rigueur. Comme la réponse à ses lettres n'arrivait point, les Tchetchenges venaient souvent dans sa prison pour l'insulter et le menacer des plus cruels traitements.

On le privait de ses repas, et il eut un jour le chagrin de voir battre sans pitié le petit Mamet pour quelques nèfles (jue cet enfant lui avait apportées.

Une circonstance bien remarquable dans la situation pénible où se trouvait Kascambo, c'est la confiance qu'avaient en lui ses persécuteurs et l'estime qu'il leur avait inspirée.

Tandis que ces barbares lui faisaient souifrir des avanies continuelles, ils venaient souvent le consulter et le prendre pour arbitre dans leurs affaires et dans les démêlés qu'ils avaient ensemble.

Entre autres contestations dont on le lit juge, la suivante mérite d'être citée par sa singularité.

Un de ces hommes avait contié une assignation russe de cin(| roubles à son camarade qui partait pour une vallée voisine, en le chargeant de la remettre à quelqu'un.

Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en chemin, et se persuada qu'il avait le droit de garder les cincj roubles en indemnité de la perte qu'il avait faite.

Ce raisonnement, digne du Caucase, ne fut point goûté par le propriétaire de l'argent.

Au retour du voyageur, il y eut grand bruit au village.

Ces deux hommes avaient réuni autour d'eux leurs parents et leurs amis, et la rixe aurait pu devenir sanglante si les anciens de la horde, après avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du prisonnier.

Toute la population du village se porta tumultueusement chez lui pour apprendre plus tôt l'issue de ce ridicule procès.

Kascamho fut tiré de sa prison et conduit sur la plate-forme qui servait de toit à la maison.

Désespérant de faire entendre raison à l'accusé, le major le fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui lit les interrogations suivantes :

« Si au lieu de te donner cinq roubles à porter à son créancier, ton camarade t'avait seulement chargé de lui porter le bonjour^ ton cheval ne serait-il pas mort tout de même ?

— » Peut-être, répondit le débiteur.

— » Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu fait du bonjour ? N'aurais-tu pas été forcé de le garder en paiement et de t'en contenter? J'ordonne, en conséquence, que tu rendes l'assignation et que ton camarade te donne le bonjour. »

Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon.

Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l'assignation :

ce Je savais d'avance que je perdrais si ce chien de chrétien s'en mêlait. »

Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.

Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s'était écoulée.

Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les douceurs de la vie, voyait sa santé dépérir et s'nbandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant (pielque temps.

LES l'UISONNIERS UU CAUCASE. 1^35

Le sévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses térs pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté. Mais, bientôt a[)rès, craignant (|uel(iue complot pour l'évasion de ses ])risonniers, il ne leur permit plus d'avoir d'entretien suivi, et le brave denchik était menacé, (iuel(|uetois même battu, lorsqu'il voulait converser avec son maître.

Dans cette situation, les deux prisonniers imaginèrent un moyen de s'entretenir sans donner de soupçon à leur gardien.

Comme ils étaient dans l'habitude de chanter ensemble des chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu'il avait quelque chose d'important à communiquera Ivan en présence d'Ibraliim, et chantait en l'interrogeant ; celui-ci répondait sur le même ton, et son maître l'accompagnait avec sa guitare.

Cet arrangement n'étant point une nouveauté, on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que rarement.

Plus de trois mois s'étaient écoulés, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village.

Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches.

Il apprit bientôt qu'une grande expédition se j)réparait.

Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection des Russes, et qui leur avait permis de construire une redoute sur son territoire. Il ne s'agissait de rien moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du. fort.

Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, trouva le village désert. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit.

Dans la tournée qu'il ht au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions que l'on avait contre lui. Les vieillards évitaient de lui parler. Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer.

Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé à visiter les fers de Kascambo.

Un nouveau venu était assis dans la chambre : c'était un homme qu'une lièvre intermittente avait empêché de suivre ses camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitants.

Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise.

L'absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l'exécution de ses projets ; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en rendaient le succès très incertain.

Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le retour des habitants ; il prévoyait que leur rage ne l'épargnerait pas.

Il ne lui restait plus d'autre ressource que celle d'abandonner son maître ou de le livrer incessamment.

Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de choisir le premier parti.

Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis (juelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence.

Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa dans les apprêts du repas, qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maître.

« Le temps est venu, disait-il, en ajoutant à chaque phrase le refrain insignifiant d'une chanson populaire, le temps est venu de iinir notre misère ou de périr. Demain, nous serons sur le chemin d'une ville, d'une jolie ville, que je ne veux pas nommer : courage, maître ! ne vous laissez pas décourager. Le Dieu des Russes est grand. »

Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire :

« Fais ce que tu voudras, et tais-toi. »

Vers le soir le fiévreux, qu'on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était encore amusé

le reste de la journée, tut saisi li'un si violent accès de lièvre, (fu'il abandonna la partie et se retira chez lui.

On le laissa aller sans beaucoup de dilïiculté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaieté.

Pour éloigner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la ciiambre et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant (ju'Ibrahim s'endormit ; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit.

Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier. Son petit-lils dormait dans une chambre voisine.

De l'angle obscur où il s'était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu'il avait devant lui. A la lueur du léu, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille.

Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête sur sa poitrine. Ivan vit qu'il était temps, et se leva.

Le geôlier soupçonneux s'en aperçut aussitôt.

« Que fais-tu là, toi ? lui dit-il durement,

Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du feu en bâillant comme un homme qui sort d'un i)rofond sommeil.

Ibrahim, qui sentait lui-même ses paupières s'appesantir, obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé.

Ce dernier s'y refusait, mais Ivan lui présenta l'instrument en faisant le sisjne convenu.

« Jouez, maître, dit-il, j'ai à vous parler. »

Kascambo accorda la guitare et se mit à chanter. Alors Ivan au milieu des couplets, lui expUqua son projet d'évasion.

« Jouez, maître, poursuivit le denchik, jouez la cosaque ; je vais danser autour de la chambre pour m'approcher de la hache : jouez hardiment.

— Eh bien, soit, répondit Kascambo, cet enfer sera fini. «

Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée.

XAVIER DE MAISTHE.

. Ivan commença les pas et les attitudes grotesques de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard , en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des cris pour détourner son attention.

Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache, son cœur palpitait d'inquiétude : cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine.

Pour l'avoir à sa portée, il profita d'un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim.

Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse.

Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorable.

Il jeta les yeux sur lui au moment où, s'étant saisi de la hache, l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en frapper le vieux brigand.

L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa de jouer et laissa tomber sa guitare sur ses genoux.

Au même instant, le vieillard s'était baissé et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.

Si dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps devenait inévitable ; l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter ; mais sa présence d'esprit le sauva.

Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse.

« Jouez donc ! dit-il à son maître ; à quoi songez- vous ? »

Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite, se remit doucement à jouer.

aso-

Le vieux geôlier n'eut aucun soupçon, et s'assit de nouveau ; mais il leur ordonna de linir la musii[ue et de se coucher.

Ivan alla tranquillement prendre l'étui de la guitare et vint le poser sur le foyer ; mais au lieu de recevoir l'instrument (pie son maître lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tète, que le malheureux ne |)Oussa pas même un soupir, et tomba raide mort, le visage dans le feu : sa longue barbe grise s'enllâmma ; Ivan le retira par les i>ieds et le couvrit d'une natte.

Effrayé de ce meurtre auquel il ne s'attendait pas, le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter.

« Où vas-tu, malheureux? lui dit-il; aurais-tu la barbarie de sacrifier aussi cet enfant, qui m'a témoigné tant d'amitié ? Si tu me délivrais à ce prix, ni ton attachement ni tes services ne pourraient te sauver à notre arrivée à la ligne.

« — A la ligjie, répondit Ivan, vous ferez ce que vous voudrez. »

Kascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage :

« Misérable, lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu lui ôtes un seul cheveu, je jure ici devant Dieu que je me livre moi-même entre les mains des Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.

» — Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le denchik en élevant sa hache sanglante sur la tête de son maître; ils ne vous reprendront jamais vivant ; je les égorgerai, eux, vous et moi, avant que cela arrive. Cet enfant peut nous perdre en donnant l'alarme ; dans l'état où vous êtes, des femmes suffisent pour vous ramener en prison.

» — Arrête ! arrête ! s'écria Rascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. Arrête ! monstre, tu m'égorgeras moi-même avant de commettre ce crime ! »

Mais embarrassé par ses fers et faible comme il l'était, il ne put retenir le féroce jeune homme qui ie repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur.

XAVIEK UE MAISTHE.

Tandis que tout souillé du sang de la première victime, il faisait des eftbrts pour se relever : « Ivan, s'écriait-il, je t'en conjure, ne le tue pas ! au nom de Dieu, ne verse pas le sang de cette innocente créature ! »

Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; mais en arrivant à la porte de la chambre, il lieurta dans l'obscurité Ivan qui revenait,

« — Maître, tout est fmi; ne perdons pas de temps et ne faites pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, répondait-il aux reproches désespérés que lui faisait son maître : ce qui est fait est fait ; maintenant il n'y a plus à reculer. Jusqu'à ce que nous soyons libres, tout homme que je rencontre est mort, ou bien il me tuera ; et si quelqu'un entre ici avant notre départ, je ne regarde pas si c'est un homme, une femme ou un enfant, si c'est un ami ou un ennemi, je retends là avec les autres. »

Il alluma une esquille de mélèze et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand; la clef des fers ne s'y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée.

Tandis qu'il faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur.

Ivan le consolait à sa manière. « Vous feriez mieux, lui disait-il, de pleurer la clef des fers qui est perdue. Qu'avez-vous à regretter de cette race de brigands, ({ui vous ont tourmenté pendant plus de quinze mois ? Us voulaient nous faire mourir, eh bien ! leur tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute à moi ? »

Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, le double meurtre devenait inutile si l'on ne parvenait pas à les rompre.

Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts. Il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force.

D'autre part, la nuit se ])assait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir.

LES PRISONNIERS DU CAUCASE. 3il

Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible et (ju'elle ne Ht pas de bruit.

11 mit dans un bissac un (|uartier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta (juehjues autres provisions, et s'arma du pistolet et du poignard du mort.

Kascambo s'empara de son manteau ; ils sortirent en silence, et faisant le tour de la maison, pour éviter toute rencontre, ils prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté.

Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître, ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin.

C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie (|ui soutînt les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui rendait leur marche très lente.

Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu ; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l'endroit était fréquenté.

Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige.

Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, dans la neige, un lit épais sur lequel le major se coucha.

Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter.

La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucune issue : il vit (}u'il était impossible d'éviter le chemin battu, et qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ce labyrinthe.

Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée.

Mais avant de s'acheminer ils mirent le feu à leur établissement, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas, dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fut leur boisson, et une gorgée d'eau-de-vie acheva le festin.

Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic.

Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neut heures du matin.

Ce fut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent au delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, semblable à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu.

« La Russie ! la Russie ! » était le seul mot qu'il pût prononcer.

Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine liberté.

Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement.

Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage.

L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue efïaça bientôt jusqu'à la trace du jdaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale.

Aux tourments de son imagination se joignait une soit" ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître ; il y trouva un pont formé de deux arbres et vit de loin une habitation.

C'était une espèce de chalet, une habitation d'été de Tchetchenges qui se trouvait déserte.

Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait de découvrir, et, après l'y avoir établi, il se mit aussitôt à la recherche du magasin.

Les habitants du Caucase, (jui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs eff'ets.

Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouvc^e soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt.

Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent souvent ; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage.

Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placés sur le feu.

Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas.

Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers ; et celui-ci, plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil. 11 était nuit close lorsqu'il se réveilla.

Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient raidies au point qu'il ne pouvait faire le

moindre mouvement, sans éprouver des douleurs insupportables.

Il fallut cependant partir.

Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé (|u'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit, s'arrêtant souvent et rei)renant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivan de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon non seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence i)Our le relever et l'entraîner avec lui.

Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux, qu'ils ne pouvaient éviter ; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d'être précipités ; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul.

Pendant (|u'il descendait, Kascambo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire.

La nuit était sombre ; il entendait sous ses pieds le sourd murmure d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée ; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau, lui faisait connaître l'immense profondeur du précij)ice sur lequel il était arrêté.

Dans ce moment d'angoisse, qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit ; elle l'avait béni tendrement à son départ de la ligne : cette pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l'espérance de la revoir encore. (c Mon Dieu ! s'écria-t-il, faites que sa bénédiction ne soit pas inutile ! )>

Comme il Unissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut. Le |)assage reconnu n'était j)as aussi difïicile qu'ils l'avaient cru d'abord.

Après être descendus (pielques toises entre les rochers, il fallait,

|)Our gagner la côte |»raticable, longer un banc de roclier étroit et incliné, recouvert d'une neige glissante, sous le(|uel la montagne était taillée à pic. Ivan ouvrit dans la neige, avec sa hache, des trouées qui facilitaient le passage ; ils lirent le signe de la croix.

u Allons, disait Kascambo, si je péris, <|ue ce ne soit pas du moins faute de courage ; la maladie seule a pu me l'ùter. J'irai maintenant tant que Dieu me donnera des forces. »

Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux, et continuèrent leur route. Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien buttus, ils ne trouvaient plus de neige cpie dans les endroits situés au nord et dans les bas-fonds où elle s'était accumulée.

Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de loin les obligea de se coucher à terre pour n'en être pas aperçus.

Au sortir des montagnes, dans ces provinces on ne rencontre plus de bois ; le terrain y est absolument nu et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières, où ils sont encore très rares, ce qui est fort extraordinaire, vu la fertilité du terroir.

Plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent vers un monticule couvert de roches détachées (|u'ils virent de loin, dans l'intention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. 'Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être éloignées, mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les j>erdre.

Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo, il était bien difficile qu'il pût gagner le Tereck sans secours.

Leurs provisions étaient épuisés : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs in({uiétudes.

Vers le soir, le major vit son denchikse frapper le front de la main en poussant un profond soupir.

Étonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors, il lui en demanda la cause.

« Maître, dit Ivan, j'ai fait une grande faute !

« — Dieu veuille nous la pardonner ! » répondit Kascambo en se signant.

Le temps, qui les avait favorisés jusqu'alors, changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufflait avec violence, et leur jetait du grésil au visage.

Ils partirent à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelques villages ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit.

Gomme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant ; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'aller plus loin.

Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul.

« Écoute, Ivan, lui dit-il. Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu jusqu'à ce moment pour profiter des secours que tu m'as donnés, mais tu vois à présent (ju'ils ne peuvent plus me sauver, et que mon sort est décidé. Va-t'en à la ligne mon cher Ivan, retourne à notre régiment ; je te l'ordonne. Dis à mes anciens amis et à mes supérieurs, que tu m'as laissé ici en pâture aux corbeaux, et que je leur souhaite un meilleur sort. »

En disant ces mots, il s'étendit par terre, et se couvrit tout entier avec son manteau.

(c — Il reste encore une ressource, lui répondit Ivan ; c'est de chercher une habitation de ïchetchenges, et d'en gagner le maître avec des promesses. S'il nous trahit, nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. Tâchez encore de vous traîner jusque-là ; ou bien, ajouta-t-il en voyant que son maître gardait le silence, j'irai seul, je tâcherai de gagner un Tchetchenge ; et si l'aflaire tourne bien, je reviendrai avec lui pour vous prendre. »

Ivan recouvrit Kascambo avec des herbes et des broussailles desséchées de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire.

Comme il se disposait à partir, son maître le rappela. « Ivan, lui dit-il, écoute encore ma dernière demande. Si tu

repasses le Tereck, et si tu revois ma mère sans moi

« — Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la journée. Si vous périssez, ni votre mère ni la mienne ne me reverront jamais. »

Après une heure de marche, il aperçut, d'une petite élévation, deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce n'était pas ce qu'il cherchait ; il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il pût s'introduire sanà être vu, pour en gagner secrètement le maître.

La fumée lointaine d'une cheminée lui en fît découvrir une, telle qu'il la désirait.

Il s'y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter. Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines.

« Je viens, lui dit Ivan, te proposer deux cents roubles à gagner et te demander un service. Tu as sans doute ouï parler du major Kascambo, prisonnier chez les montagnards. Eh bien, je l'ai enlevé ; il est ici, à deux pas, malade, et en ton pouvoir. Si tu veux le livrer de nouveau à ses ennemis, ils te loueront sans doute ; mais tu le sais, ils ne te récompenseront pas. Si tu consens, au contraire, à le sauver, en le gardant chez toi seulement pendant trois jours, j'irai à Mosdok, je t'apporterai deux cents roubles en argent sonnant pour sa rançon ; que si tu oses bouger de ta place (ajouta-t-il en tirant son

Les deux frères. 21

XAVIER DE MAISTUE.

poignard) et donner l'alarme pour me faire arrêter, je t'égorge sur l'heure. Ta parole à l'instant, ou tu es mort. » Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider. « Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquillement sa botte, j'ai aussi un poignard à ma ceinture, et le tien ne m'épouvante pas. Si tu étais entré chez moi en ami, je n'aurais jamais trahi un homme qui a passé le seuil de ma porte ; maintenant je ne promets rien. Assieds-toi là et dis ce que tu veux.

Ivan, voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, s'assit et répéta sa proposition.

« Quelle assurance me donneras-tu, demanda le Tchetchenge, de l'exécution de ta i)romesse ?

» — Je te laisserai le major lui-même, répondit Ivan ; crois-tu que j'aurais souffert pendant quinze mois, et que j'aurais amené mon maître chez toi pour l'y abandonner ?

» — C'est bon, je te crois. Donc tu reviendras seul et dans trois jours ?

M — Oui, seul et dans trois jours, je t'en donne ma parole ; mais toi, m'as-tu donné la tienne ? le major est-il ton hôte ?

)> — 11 est mon hôte, ainsi que toi, dès ce moment, et tu as ma parole. »

Ils se donnèrent la main et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.

Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Staniza, où se trouvait un j)oste considérable de Gosacpies, s'y rendit aussitôt.

Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves Gosa(}ues, dont queLjues-uns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour comjiléter la rançon.

Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin déhvrer son maître ; mais le colonel (jui commandait le poste, craignant quel(|ue nouvelle trabison, ne lui permit pas de retourner seul ; et, malgré la convention

LES PRISONNIERS UU IIAUCASE. 3i9

laite avec le Tchetchenge, il le lit accoinpai^iier par (|uel(|iics Cosaciues.

Cette précaution l'aillit encore devenir funeste à Kascauibo.

Du plus loin (|ue son hôte aperçut les lances des Gosaiiues, il se crut trahi ; et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main :

« Si vous avancez, s'écria-t-il, lorsque Ivan fut à portée de l'entendre, et couchant en joue son prisonnier, si vous faites un pas de plus, je brûle la cervelle au major, et j'ai cinquante cartouches [)Our mes ennemis et pour le traître qui les amène.

» — Tu n'es point trahi, lui cria le denchik tremblant pour la vie de son maître ; on m'a forcé de revenir accompagné ; mais j'apporte les deux cents roubles, et je tiens ma parole.

» — Que les Cosacjues s'éloignent, lit le Tchetchenge, ou je fais feu. »

Kascambo pria lui-même l'officier de se retirer.

Ivan suivit quelque temps le détachement et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher.

Il lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.

Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitements qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté.

« Je me souviendrai seulement, répondit Kascambo, que j'ai été ton hôte et que tu m'as tenu parole ; mais avant de me demander pardon, commence donc par m'ôter mes liens. »

Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.

Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au milieu de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.

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