SCÈNE V
CHOUBINE, GRÉGOIRE.
GRÉGOIRE
Pauvre niais ! qui donne deux onces d'or à un Zaporogue, tandis que tu aurais pu en avoir un beau cheval nogaï et la moitié de ses ducats! C'est pain bénit que d'attraper un Zaporogue... D'ailleurs il ne me plaît guère, ton hôte. Il est trop silencieux. Il ne boit non plus qu'un Tartare. Il m'a l'air d'un sournois... Es -tu bien sûr que ce n'est pas un espion de Boris?
CHOUBINE.
Oh ! pour cela, non !... C'est un noble jeune homme... Mais c'est bien extraordinaire... Je voudrais bien voir Orinka Jdanova Quelle chose étrangel
GRÉGOIRE
Que diable as-tu compère? Tu as un air mystérieux comme ton Zaporogue.
CHOUBINE.
Moi, je n'ai rien... c'est-à-dire... Mais on ne peut te rien dire, à toi... Tu répètes dans les cabarets tout ce que tu entends...
i. Ce fut à l'église du Sauveur que sonna le tocsin qui ameuta les hybitanis (l'OugliUii conlre les ofiicicrs du isar soupçonnés d'avoir as?a<;s;nc le jeune Démclnus. Boris punit trcs-scvéreniciit cetie rébellion. Un grand nombre d'hnbitanls d'Ougliicb furent envoyés en Sibérie. L'é^jUsedu Sau-» vcur fui rasée, ei sa clocUe luusportce à Peiim.
GRÉGOIRE
Comme si je ne savais pas garder un secret... A qui donc ai-je dit que tu avais gardé une demi-livre d'or sur le vase que Boris...
CnOUBINE.
Oh !...
GRÉGOIRE
Voyons, de quoi s'agit-il? Ta femme est sortie, le Zaporogue est allé prier à Tégliso, le cafard... Voyons, parle, parle donc !
CIIOUBINE.
Mais ce n'est qu'une idée... une fantaisie...
GRÉGOIRE
Enfin, cette idée?...
CHOODINE.
Eh bien... la Jdanova, la folle, croit que le tsarévitch n'est pas mort... Si nous étions des fous, nous autres?
GRÉGOIRE
C'est toi qui es un fou. Comment! tu te figures...
CIIOUBINE.
Chut! pas si haut... Mais ce signe que le tsarévitch avait sous l'œil droit...
GRÉGOIRE
Quoi 1 le Zaporogue !
CUODBINE.
Et Maria Fëdorovna, sa mère; tu sais qu'elle est brune comme une femme du sud...?
GRÉGOIRE
Lui est noir comme un Calmouk... mais il a les cheveux blonds.
CUODBINE.
Ivan le Terrible, notre glorieux tsar, était bloud.
GRÉGOIRE
C'est vrai que quand il fronce les sourciis...
CHOUBINE.
As- tu remarqué ses yeux quand il a aperçu le sceau?
GRÉGOIRE
ii a sauté dessus,
CHOUBINE.
Pendant toute la route, il n'a cessé de me faire des questions sur le tsarévitch, sur Boris, sur ce qui s'était passé dans notre malheureuse ville en l'année 7099.
Et à moi, il n'a parlé d'autre chose.
CHOUBINE.
Et comme il a parlé familièrement au prince Gustave.... et tout ce que le Suédois lui a dit... tu l'as entendu ?
GRÉGOIRE
Bah ! bah ! nous sommes des fous.... ! Il est clair que Démétrius est mort. Le prince Basile Chouiski est venu faire ici une enquête trois jours après l'assassinat.... Tous les gens d'ici ont vu le tsarévitch exposé sur un lit de parade dans la cathédrale.
CHOUBINE.
Il est vrai ; mais le lit avait douze pieds de haut et des strelitz tout autour. Qui aurait vu le visage de l'enfant?
GRÉGOIRE
Mais la tsarine, sa mère, qui est maintenant en religion
CHOUBINE.
Ne sais-tu pas que la mère du prince Gustave a dit aussi que son fils était mort pour le faire évader plus sûrement?.... Moi, il y a une chose qui m'a toujours étonné.... c'est que, son fils mort, notre glorieux tsar, (que le ciel le protège ! ) l'ait forcée de sefaire religieuse,
GRÉGOIRE
Parbleu ! l'aventure serait plaisante»
CHOUBINE.
Pas trop.
Comment cela?
CHOUBINE.
Si celui-ci réclamait...
GRÉGOIRE
Son trône? Mais c'est bien cela qui nous amuserait. Oh ! je voudrais voir la mine de Boris quand il apprendra cette nouvelle.
CHOUBINE.
J'espère bien qu'il ne l'apprendra pas... Au moins, Grichka, sois honnête homme... Quel qu'il soit, il est mon hôte.
GRÉGOIRE
Non, c'est impossible car enfin, si Démétrius
n'était pas mort...
CHOUBINE.
Mais ce signe sous l'œil.... ce signe!
GRÉGOIRE
En effet, il y a là quelque chose de singulier.... mais....
CHOUBINE.
Je vais dire à ma femme de me faire venir la Jdanova... Parfois elle parle comme une personne raisonnable.... et.... Silence sur tout ce que je t'ai dit!
(n sort.)