DÉPUTATION DES COSAQUES DU DON
FEDOR
Le tsar reste bien longtemps dans son cabinet aujourd'hui.
BASILE
Il est enfermé avec le noble Semen Godounof, et tu sais que Semen en a toujours long à dire.
FEDOR
Toujours trop long pour les Russes.
BASILE
Semen est un habile ministre, zélé pour le bien public... Il sait tout ce qui se passe dans ce vaste empire... Il est l'oreille de notre glorieux tsar.
Plût au ciel que notre glorieux tsar eût une oreille moins avide à recueillir les dénonciations !
BASILE
Semen est un noble seigneur... C'est plaisir de savoir en si bonnes mains la police de cet empire... Quel bonheur pour notre sainte Russie que tant de talents divers, et tous prodigieux, se trouvent réunis dans l'illustre famille des Godounof !
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Toujours louangeur, Basile Ivanovitch 1 Que pensaistu de Semen, il y a trois mois, lorsque tu quittais ton beau palais de Moscou pour la Sibérie? N'est-ce pas Semen Godounof qui a voulu te perdre?
BASILE
Excès de zèle de sa part. Tout homme est sujet à l'erreur.
FEDOR
Je te croyais plus de mémoire, Basile.
BASILE
Moi ? Personne n'en eut jamais moins !... A quoi d'ailleurs cela peut-il servir dans le temps où nous vivons ?
FEDOR
Je suis fâché que tu n'aies point de mémoire. J'aurais eu quelque chose à te demander, mais il s'agit du règne de Fëdor Ivanovitch, et sûrement tu l'as oublié.
BASILE
Que voulais-tu me demander ?
FEDOR
Lorsque tu as présidé l'enquête tenue à Ouglitch en 7099, tu as vu le corps du tsarévitch...
BASILE
Sans doute, sans doute. Tout ce que j'ai vu alors,
tout ce qui s'est fait à Ouglitcli a été consigné dans un rapport que mes collègues et moi nous adressâmes au tsar... Mais pourquoi souris-tu, et qu'est-ce que ce papier que tu tires de ton sein ?
FEDOR
Une énigme à laquelle je ne comprends rien. Hier soir, cette lettre m'a été remise par un inconnu.
BASILE, lisant.
« Au prince Fëdor Mstislavski, premier boyard du conseil. Nous, Démétrius Ivanovitch, par la grâce de Dieu... » Qu'est-ce que cela?
FEDOR
Regarde donc le sceau. Dieu me pardonne, c'est celui du feu tsarévitch.
BASILE
Tu vas remettre cette lettre au tsar?
FEDOR
Le dois-je, à ton avis ?
BASILE
Tu aurais dû lui porter cette lettre hier, si tu l'as reçue hier... Tiens, j'ai reçu celle-ci ce matin, moi.
FEDOR, lisant.
« Au prince Basile Chouiski. Nous, Démétrius... »
BASILE
La même lettre. 11 dit... L'imposteur ose dire qu'il est vivant... que le prince Diinitrii est vivant, échappé à tous ses ennemis...
FEDOR
C'est étrange ! Et qui a porté cette lettre?
BASILE
A l'église, quelqu'un, sans que j'y prisse garde, l'a mise dans mon bonnet. Folies qu3 tout cela!... Mais il faut se hâter d'en avertir le maître.
FEDOR
Il est impossible que le tsarévitch soit vivant, car...
BASILE
Il est dangereux, il est coupable, Fëdor ivanovitch, de discuter la question.
FEDOR
Qui diable a pu écrire cette lettre ?
BASILE
Je ne sais... quelqu'un peut-être pour nous éprouver.
FEDOR
Sdgeons que c'est...
Basile.
Certainement non. Semen est un noble seigneur, à qui notre fidélité est bien connue... Mais regarde donc ces sauvages là-bas, ces atamans du Don, accroupis sur leurs talons comme des Tartares. Ils m'ont l'air de s'impatienter. Écoutons ce qu'ils disent.
PREMIER ATAMAN
Frère Panteleïko, est-ce que tu n'as pas faim ? Je regrette d'avoir laissé à l'arçon de ma selle mon sac de farine et ma gourde... Voulez-vous que je vous dise, frères atamans... on se moque de nous.