KHLESTAKOF, LE DIRECTEUR DES
POSTES en grande tenue.
LE DIRECTEUR, attitude officielle, la main au fourreau de l'épée.
/ Permettez-moi d'avoir l'honneur de prendre la liberté
L de vous offrir l'hommage de mon respect. Je suis le
directeur des postes, le conseiller de cour, Chpekine.
KHLESTAKOF.
Soyez le bienvenu. J'aime beaucoup la compagnie des gens aimables. Asseyez-vous. Vous demeurez toujours ici?
LE DIRECTEUR
Oui, Monsieur.
KHLESTAKOF.
Votre petite ville me plaît. C'est vrai qu'il n'y a pas
grand monde; mais que voulez-vous, ce n'est pas la capitale. IN'aî-je pas raison? ce n'est pas la capitale.
Vous avez parfaitement raison.
KHLESTAKOF.
Ce n'est que dans la capitale qu'on trouve le bon ton. Il n'y a pas là d'oies comme en province. Qu'est-ce que vous en dites? n'est-ce pas vrai?
LE DIRECTEUR
Parfaitement vrai, (a part.) Au moins il n'est pas fier. Il parle de tout.
KHLESTAKOF.
Eh bien , voyez-vous , dans une petite ville on peut encore s'arranger pour vivre heureusement.
LE DIRECTEUR
En effet.
KHLESTAKOF.
Moi, je me dis, que faut-il pour y être bien? Il faut être considéré, avoir de bons amis... n'est-ce pas?
LE DIRECTEUR
C'est bien ma manière de voir.
KHLESTAKOF.
Je suis bien aise que vous soyez de mon avis. On dit que je suis un original, mais, moi, j'ai mes idées....
(il le regarde entre deux yeux; à part.) Si j 'empruntais de l'ar- ^
gent à ce directeur? ( Haut.) Il m'arrive une drôle d'aventure. J'ai été retenu très-longtemps en voyage. Ne pourriez-vous pas me prêter trois cents roubles?
Gomment donc! comment donc! avec le plus grand bonheur ! Voici, Monsieur, disposez de moi.
KHLESTAKOF.
Mille remerciements. C'est que, voyez-vous, moi , en voyage je n'aime pas à me rien refuser, d'abord, et puis, d'ailleurs... n'êtes-vous pas de cet avis?
LE DIRECTEUR
Tout à fait, (se levant, et dans l'attitude officielle.) Je Il'OSe
abuser plus longtemps de vos moments précieux. Auriez-vous quelques observations à m'adresser sur le service des postes ?
KHLESTAKOF.
liien du tout. (Le Directeur des postes salue et sort» — Khlestakof
seul, allumant un cigare.) Ce directeur des postes est aussi , à ce qu'il me semble , un brave homme. Au moins il est serviable. C'est comme cela que j'aime les gens.
SCEiNE Y.
KHLESTAKOF, LE KEGTEUR qu'on pousse dans u
chambre.
UNE VOIX, s'adrcssant au recteur.
Pourquoi avoir peur ?
LE RECTEUR, tremblant et dans l'attitude officielle.
r Permettez-moi d'avoir l'honneur de vous offrir l'hom- <^. mage de mon respect. Je suis le recteur du collège, le conseiller titulaire Khlopof.
Soyez le bienvenu. Asseyez-vous, asseyez-vous. Voulez-vous un cigare ?
LE RECTEUR, à part, toujours tremblant.
Ah ! mon Dieu ! et c'est la seule chose à quoi je n'avais pas pensé. Faut-il accepter ou refuser ?
KHLESTAKOF.
Prenez, prenez. C'est un bon cigare. Dame ! ce n'est pas comme ce qu'on a à Pétersbourg. Savez-vous, là, mon petit papa, je fumais des cigares à vingt-cinq roubles le cent. Tenez, voilà du feu, fumez-moi cela, (u
recteur essaie de fumer, et tremble toujours.) MaîS Ce n'est paS \Q
bon >"out. *•
LE RECTEUR jette son cigare effrayé , crache et s'agite aveo inquiétude.
(a part.) Le diable emporte ! maudite timidité !
KHLESTAKOF.
A ce que je vois, vous n'êtes pas amateur. Moi, je
Tavoue, c'est mon faible. Ma foi, aussi, sous le rapport
du beau sexe, je ne suis pas indifférent. Et vous?
"Qu'est-ce que vous préférez, les brunes ou les blondes ?
(te recteur stupéfait, ne trouve pas un mot à dire.) VOyOUS , dltCS-
nous franchement : êtes-vous pour les brunes ou pour les blondes ?
LE RECTEUR
Je n'ose pas...
Non , non ! Expliquez-vous. Je tiens à savoir votre goût.
LE RECTEUR
Je prendrai la liberté de vous faire observer... (a part.) Je ne sais ce que je dis. La tête me tourne.
KHLESTAKOF.
Ah I vous ne voulez rien dire. Allons, je parie qu'une petite brunette vous aura joué quelque tour de sa façon. Convenez-en. (lo recteur se tait.) Ah ! vous rougissez I voyez-vous, voyez-vous ! Pourquoi donc ne parlez-vous pas ?
LE RECTEUR
Je suis intimidé monsi... monsei... votre ex... (a part.) Maudite langue ! traîtesse de langue !
KHLESTAKOF.
Vous êtes intimidé ? Eh bien ! En effet, il y a dans mes yeux quelque chose qui intimide. Ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a pas une jeune personne qui soutienne mon regard I Hein ?
LE RECTEUR
Assurément.
KHLESTAKOF.
Je me trouve dans une situation très-drôle. Je me suis amusé en route. Ne pourriez-vous pas me prêter trois cents roubles?
LE RECTEUR, à part tirant son portefeuille en tremblant.
Comment donc! comment donc! Voilà! voilà! (u
lui remet en tremblant des billets.}
KHLESTAKOF.
Je vous remercie infiniment.
LE RECTEUR
Je n'ose abuser plus longtemps de vos moments précieux.
KHLESTAKOF.
Adieu.
LE RECTEUR, à part, en s'enfuyant à la course.
Ah I Dieu merci, il n'a pas visité les classes ! SCÈNE YI.
KHLESTAKOF, L'ADMINISTRATEUR
DE L HOSPICE en tenue et posture officielles.
l'administrateur.
Permettez-moi d'avoir l'honneur de vous ofifrir l'hommage de mon respect. Je suis l'administrateur des établissements de bienfaisance , conseiller de cour, Zemlianika.
KHLESTAKOF.
Bonjour. Veuillez prendre la peine de vous asseoir.
l'administrateur.
J'ai eu l'honneur de vous accompagner et de vous
recevoir dans l'établissement confié à ma surveillance.
KHLESTAKOF.
Ah ! oui, je sais. Vous nous avez donné un fameux déjeuner.
l'administrateur.
Heureux de me dévouer au service du pays.
KHLESTAKOF.
Il faut que je vous avoue mon faible. J'aime la bonne chère. Dites-moi donc, il me semble que vous avez grandi depuis hier? Hein?
l'administrateur.
C'est possible. (Après un silence.) Moi, MonsiouF, je ne demande rien pour moi, et je me consacre tout entier
aux intérêts du service. (Approchant sa chaise et parlant à demivoix.) Ce n'est pas comme le directeur des postes qui ne fait rien du tout. Toutes les affaires sont à l'abandon ;
on retient les paquets Veuillez vous en enquérir
vous-même. Il y a encore le juge, qui était ici un peu avant mon arrivée, il ne pense qu'à courir le lièvre : il tient les chiens dans le prétoire, et sa conduite, car il faut bien vous l'avouer, et l'intérêt du pays me contraint à faire auprès de vous cette démarche, sa conduite est des plus répréhensibles. Il y a ici un propriétaire, un certain Dobtchinski , qui a eu l'honneur de vous être présenté, et comme ce Dobtchinski est sans cesse hors de la maison, le juge alors tient compagnie à sa femme, et je suis prêt à lever la main... Tenez, il suffit de regarder ses enfants. Pas un seul qui ressemble à Dobtchinski. Tous, jusqu'à sa petite dernière, c'est le juge tout craché.
KHLESTAKOF.
Ah ! bah ! Je ne m'étais pas douté de cela.
l'administrateur.
Par exemple, le recteur de notre collège... Je ne comprends pas que le gouvernement ait pu le charger
de semblables fonctions. Il n'y a pas de pire jacobin, et il inculque à la jeunesse des principes si détestables que vous ne sauriez vous le figurer. Si vous le commandiez, je mettrais tout cela par écrit.
KHLESTAKOF.
Mettez, mettez. Ce me sera très-agréable. C'est que j'aime, voyez-vous, quand on s'ennuie, à lire quelque chose d'amusant... Comment vous appelez-vous donc ? Je ne me rappelle plus.
Zemlianika.
KHLESTAKOF.
Ah! oui, Zemlianika. Et, dites-moi, avez-vous des enfants ?
l'administratedr.
Pour vous servir. Cinq, dont deux déjà grands.
KHLESTAKOF.
Bah ! déjà grands ! Et comment... est-ce que...
l'administrateur.
Vous désirez savoir leurs noms, peut-être ?
KHLESTAKOF.
Ah ! oui, comment les appelez-vous?
Nicolas, Ivan, Elisabeth, Maria et Perpétue.
Fort bien.
Je n'ose abuser plus longtemps des instants consacrés à de saints devoirs... (n salue et se dlrrlge vers la porto.) KHLESTAKOF, le reconduisant.
Non, pas du tout. C'est bien drôle tout ce que vous m'avez dit. Et s'il vous plaît dans un autre temps... Ah !
cela me ravit, (u revient, ouvre la porto et le rappelle.) Eli !
dues donc... comment... ma foi, je l'ai oublié... Ditesjnoi donc votre nom et celui de votre père»
l'administrateur.
Artemii Philippovitch.
KHLESTAKOF.
Faites-moi donc un plaisir, Artemii Philippovitch. C'est une drôle d'aventure qui m'arrive. Je me suis arrêté si longtemps en route... Est-ce que vous n'auriez pas quatre cents roubles à me prêter ? l'administrateur.
Oui.
KHLESTAKOF.
Ah ! comme c'est heureux. Je vous remercie trèshumblement.