SCÈNE VIT
LOUIS, FÉLIX, SAQUEVILLE.
Ah! mon oncle 1
SAQUEVILLE, l'embrassant.
Mon cher Louis! que je suis heureux de te revoir!
LOUIS
Vous m'excuserez, mon cher, oncle, j'allais courir rhrz vous, mais Félix m'a dit que vous étiez sorti, à, peine installé.
SAQUEVILLE..
Oui, j'ai voulu marcher dans les rues de ce vieux Paris, que je n'avais pas vues depuis si longtemps. Comme tout est changé ! Mais, toi ! que te voilà grand ! J'ai quitté un collégien, et je retrouve un homme. Comme tu ressembles à ta pauvre mère ! Sais-tu qu'il y a près de quatorze ans que je ne t'ai vu! Quel âge astu, dis-moi ?
Mais... vingt-neuf ans et quelques mois.
SAQUEVILLE.
Vingt-neuf ans! Il me .semble que c'est hier que nous nous sommes quittés. Tu as déjà vingt-neuf ans!
LOUIS
Je voudrais bien avoir trente ans, pour l'affaire dont je roua ai parié.
SAQUEVILLE.
Quelle affaire?
LOUIS
Eh ! la députation. 11 faut avoir trente ans pour être député, de par cette maudite charte, faite par des barbons.
SAQUEVILLE.
Alors , comment diable se fait-il que tu te présentes maintenant à l'élection deMorlaix?
LOUIS
Ah! voici : si je suis nommé, ce sera dans six semaines. J'aurai alors vingt-neuf ans et huit mois. Le préfet et le ministre me feront l'amitié de mettre beaucoup de négligence à envoyer à la chambre le procèsverbal de l'élection , si bien que le rapport n'en sera fait qu'au bout de six semaines ou deux mois. Il faudra bien produire mon acte de naissance; alors l'élection sera cassée. On recommencera au bout de six semaines, c'est-à-dire quand j'aurai vingt-neuf ans et onze mois. On me renomme ; on lambine encore, les pièces n'arrivent à la chambre qu'au bout de six semaines ; alors j'ai trente ans et quelques jours. Le vice de l'élection est couvert. Nous avons des précédents décisifs.
SAQUEVILLE,
Fort bien; mais si un électeur de Morlaix te demande : Quel âge avez-vous? que lui répondras-tu? l o u i s.
Que je n'ai pas mon acte de naissance sur moi , et qu'il aille en chercher un extrait à Paris, à la mairie du Ier arrondissement.
SAQUEVILLE.
Je n'aime point cela. Au fond , c'est se moquer de la loi et des électeurs.
LOUIS
Bah! mon cher oncle. Est-ce que les électeurs n'ont pas été faits pour qu'on se moque d'eux ! Défaites-vous
18 LES DEUX IIKKITAGES,
donc de votre puritanisme. Nous vivons sous un régime constitutionnel, et nous savons remédier aux lois bêtes par d'innocents subterfuges. M. Pitt a bien été nommé avant d'être majeur.
SAQUEVILLE.
M. Pitt était M. Pitt... !\Ion cher enfant, je suis fâché de te voir embarquer dans la politique, surtout de t'y voir débuter de la sorte. Ton père refusa la place de conseiller d'État que l'empereur voulait lui donner, uniquement parce que...
LOUIS
Oui, cela se faisait de son temps, mon cher oncle. Autre temps, autres mœurs. Il faudra que nous vous formions, à ce que je vois. — Félix , vite à déjeuner. Vous excuserez ma cuisine, mon oncle; je ne connais pas encore vos habitudes... du s'useoient à uno Mtoe. )
SAQUEVILLE.
Tout est bon pour moi. Je ne sais jamais ce que je mange.
LOUIS
Je vous permets de De pas le savoir aujourd'hui, car je n'ai pas eu le temps de faire un menu qui mérite du recueillement. — Attendez, < ecl demande à être mangé avec un peu de saui . Félix!...— Ah ça! nous
avons un nouveau ministre, de la guerre. J'espère bien qu'il pense à vous.
SAQUEVILLE.
Il y pense si bien, qu'il m'a envoyé, courrier par courrier, le congé que je lui demandais.
LOUIS
Belle grâce, ma foi ! après douze ou treize ans de campagnes continuelles. Mais je vous conseille de lui serrer le bouton... Et moi, je sais bien par où le prendre.
SAQUE-VILLE.
Pourquoi faire?
LOUIS
Il faut que vous soyez général.
SAQUEVILLE.
Général ? Oh ! pas encore. Et Robineau et Molinos, qui sont mes anciens.
Qu'est-ce que cela fait? Est-ce qu'ils sont du bois dont nous faisons des maréchaux? — Molinos? N'est-ce pas- lui que vous avez dégagé si vigoureusement à la bataille d'Isly?
SAQUEVILLE.
Il s'y est couvert de gloire. Il a été admirable 1
LOUIS
On dit que sans vous il était perdu.
SAQUEVILLE.
C'est possible ; mais il avait fait la plus rude besogne, et il est bien juste qu'il en soit récompensé. D'ailleurs, moi, je ne demande rien... J'ai toujours été heureux en tout... à la guerre. Je suis arrivé en Afrique lieutenant, et je reviens colonel. Combien de braves gens y ont laissé leurs bras ou leurs jambes ! Avec le temps, je serai général; je le sais; mais j'aurais honte de l'être avant mon tour. Au reste, peut-être bien, ceci soit dit entre nous, peut-être bien vais-je pendre l'épée au croc. Sais-tu ce qui m'arrive ?
LOUIS
Kon.
SAQUEVILLE.
Tu connaissais notre vieille cousine de Ponthicu?
LOUIS
Oui, une vieille dévote qui s'était brouillée avec ma mère, je ne sais pourquoi. Je lui ai écrit dernièrement, elle ne m'a pas répondu... Cependant c'était pour lui
faire mon compliment de condoléance sur la mort de son fils.
SAQUEV1 LLE.
Elle est morte. Ce fils est mort quelques mois avant elle, comme tu sais... Un charmant garçon, qui aservi dans mon régiment. J'allais souvent autrefois, quand j'avais ton Age, chasser chez !\l'" de Ponthieu. Je lui ai
tué je ne sais combien de lièvres et de perdreaux. Et puis, le soir, comme elle n'y voyait guère, je lui lisais quelquefois le journal.
LOUIS
Elle était énormément riche.
SAQUEVILLE.
Je ne m'en inquiétais pas plus que toi ; mais je disais à son fils qu'il avait une trop faible sa nié pour être spahi. Le brave garçon ne voulait pas me croire.. .Toujours il était le premier à Unîtes nos expéditions. Enfin la fièvre l'a pris; je l'ai fait partir pour la France, et, au bout d'un an, il est mort poitrinaire, m'a-t-on dit.
LOUIS
Eh bien?
SAQUEVILLE.
Eh bien! la vieille cousine de Ponthieu s'est souvenue, je pense, du journal que je lui lisais et des soins que j'avais pour son fils. En arrivant à. Alger, à mon retour du Maine, j'ai appris qu'elle était morte, et elle m'a tout la
LOUIS
Mon Dieu ! ma mère riait plus proche cependant... Quel bonheur pour vous, mon oncle!... Je m'en réjouis... excessivement.
A quoi tiennent les choses ! Jamais je ne lui ai écrit. Tu sais que je n'écris guère, mon garçon. Après la bataille d'Isly, j'avais attrapé un beau sabre maroquin.
Je pensai à ce pauvre Ponthieu, qui recherchait partout des armes curieuses. Je le croyais rétabli. Je lui envoyai ce sabre, avec deux lignes pour lui dire combien nous avions regretté tous qu'il n'eût pas été à la fête. Il était mort, et c'est sa mère qui a reçu le sabre, au bout de je ne sais combien de temps. Probablement, c'est cela qui l'aura fait penser à moi... Mais qu'as-tu donc à me regarder ainsi ? On dirait que tu me respectes davantage. Tu as raison , mon cher Louis. Un oncle riche n'est bon qu'à servir de caissier à son coquin de neveu. Je ne veux pas le céder aux oncles d'Amérique. Voyons, es-tu un mauvais sujet? As-tu des dettes? Tu dois en avoir, vaurien. Avec d'aussi bons déjeuners que les tiens, on en fait.
LOUIS
Non , mon oncle. Je suis assez rangé pour une personne de mon âge et de mon sexe... Je mange mon petit revenu... en herbe souvent... voilà tout.
SAQUEVILLE.
Fort bien ; mais tu dois aimer les beaux chevaux... et peut-être les jolies femmes, coquin ?
LOUIS
Modérément, Quant aux chevaux , depuis que j'ai vu mon meilleur ami, du Clinquant, se rompre l'épine dorsale en sautant une haie, j'ai renoncé à l'équitation... Pour les femmes, j'ai bien eu mes faiblesses autrefois, quand j'étais jeune ; mais, depuis que j'aspire à entrer dans la carrière politique, je veux faire une fin , et je songe à me marier.
C'est-à-dire que tu es amoureux. Bravo !
LOUIS
Oui. Les choses sont assez avancées. Je pense que le
mariage se fera. Du moins on me donne les plus
grandes espérances...
SAQUEVILLE.
Elle est jolie, ma nièce future?
LOUIS
Assez. Elle est riche... spirituelle... elle a je ne sais combien de talents. Sa famille est bonne... vieille noblesse... elle a de l'influence... Mais vous la connaissez, j'en suis sûr : Mlle de Montrichard?
SAQUE VILLE.
Julie ! mais c'est un enfant.
LOUIS
Un enfant de dix-neuf a vingt ans. C'est vrai que sa mère a encore l'air jeune, c'est une femme distinguée, M"1 de Montrichard; elle est remplie de bontés pour moi , et me sert vraiment avec une ardeur étonnante dans mes petites intrigues électorales. Vous la voyiez beaucoup autrefois?...
SAQUEVILLE, troublé.
Oui.
N'est-ce pas que c'est une femme... supérieure?
SAQUEVILLE.
Oui.
LOUIS
D'un vrai mérite ; elle fait des livres...
SAQUEVILLE.
Des livres?
LOUIS
Oui, couronnés par l'Académie française.
SAQUEVILLE.
Et sur quel sujet V
LOUIS
Oh 1 des livres très-remarquables... sur les femmes... le monde, la religion, l'avenir... les Pères de l'Église...
Il y a de tout, et un style élevé... On dit que Sévin les retouche, mais je ne le crois pas.
SAQUEVILLE.
Sévin?
LOUIS
Sa fille a un caractère charmant. .. point trop sérieux. . . admirablement élevée.
Ce doit être un ange. A-t-elle toujours ses beaux cheveux blonds comme de l'or?
LOUIS
Blonds? Oui... c'est-à-dire châtains, châtain clair.
SAQUEVILLE.
Des yeux bleus comme le ciel?
LOUIS
Oui, je crois.
SAQUEVILLE,
Comment, je crois?
LOUIS
On ne sait jamais la couleur des yeux d'une demoiselle. Somme toute, elle est très-agréable; elle se met à merveille. Toujours un choix de couleurs irréprochable. C'est fâcheux qu'elle soit en deuil maintenant. Vous savez que le vieux marquis est mort ; ce n'est pas grande perte.
SAQUEVILLE.
Non.
LOUIS
Mon oncle, ma cousine de Ponthicu avait une terre près de Morlaix 1
SAQUEVILLE.
C'est possible.
LOUIS
J'en suir sûr. Il faut que les fermiers votent pour nous.
SAQUEVILLE.
Te voilà donc devenu tout à fait un homme politique?
LOUIS
Vous voyez. Mais, parlez-leur de leurs baux... Il y a moyen de les prendre... les Bretons tiennent a l'argent.
SAQUEVILLE.
Ah ! je ne me mêle pas de cela... Franchement, mon ami , je t'aimais mieux attaché d'ambassade. Pourquoi diable as-tu quitté la diplomatie?
LOUIS
Moi, je ne l'ai pas quittée ; mais on n'avance pas. Aujourd'hui il faut être député pour devenir quelque chose dans la carrière. Il faut se faire craindre pour que les ministres pensent à vous.
SAQUEVILLE.
Je croyais... tu m'avais dit que le ministre appuyait ton élection ?
LOUIS
Assurément.
SAQUEVILLE.
Alors il ne sait pas que tu veux l'exploiter.
LOUIS
Au contraire, c'est le ministre qui croit m'exploitera s'il faut se servir de ce terme peu parlementaire. Je lui laisse croire tout ce qui lui plaît; mais, une fois à la chambre) il faudra bien qu'il compte avec moi. D'ailleurs, mon but c'est surtout d'être député... pour être député. Cela \ous pose. Dans le monde, pour être bien, sans ètra député, il faut avoir trop d'esprit Je serai prudent, très-réservé... i aurai toujours ma garde ù carreau. \ Morlaix, je ne suis pas mal avec l'oppositiou... Je leur donne de l'espoir pour le sel et la morue... Mais qu'avez-YOUs, mou oncle? vous êtes tout rêveur.
SAQUEVILLE.
Comme te voilà savant! Tu as donc étudié toutes ces questions-là? Moi je veux mourir, si j'entends quelque chose au sel et à la morue.
LOUIS
Il faut bien travailler sur toutes ces matières. Voyezvous, mon oncle, dans un grand pays comme celui-ci... le sel... c'est très-important... Tenez, ce tas de brochures... je les ai toutes lues et annotées... Ah! je m'y suis mis tout entier.
SAQUEVILLE.
A la bonne heure ; mais un amour et une candidature sur les bras tout à la fois... comment fais-tu pour mener tout cela de front ?
LOUIS
L'intrigue électorale le matin... les soupirs le soir.
FÉLIX, bas à Louis.
Monsieur.
Qu'y a-t-il ?
FÉLIX, de même.
MUo Clémence est là, qui veut entrer.
LOUIS
Dis-lui que je suis occupé... que je suis avec mon oncle.
SAQUEVILLE.
Est-ce un électeur ? Reçois-le.
LOUIS
Non, mon oncle... Tenez... je ne sais pas pourquoi
je ferais du mystère avec un saphi. C'est un rat, un
simplcrat, qui me favorise quelquefois de ses visites.
SAQUEVILLE.
Diable 1 autre occupation.
LOUIS
Que voulez-vous? Cela a toujours des affaires avec la direction des beaux-arts. Il faut protéger cela, et cela est reconnaissant Oh! elle n'est point gênante... C'est commode, parce qu'on ne perd pas de temps avec elle comme avec les femmes du monde. Économie de temps, voyez-vous. — Voulez-vous que je vous la présente? saq uj; vu. LU, Volontiers.
LOUIS, à Fclix.
Dis-lui qu'on lui permet d'entrer.