SCÈNE VIII
GRÉGOIRE, CHOUBINE et AKOULINA
amenant ORINA JDANOVA.
CHOUBINE.
Tu as l'air bien gaie, ma mère, et tes yeux brillent comme lorsque tu dansais avec les garçons rjaas la
cour du feu tsarévitch Veux-tu un verre dVuu-de-
vie?
ORINÂ.
On peut danser encore... et on dansera... A ta santé, petit père... (Bas.) A sa santé.
CHOUBINE.
A la santé de qui?
ORINÂ.
Tu sais bien, du petit... J'en étais sûre... mais je l'ai revu...
Oui dà? tu l'as revu?
AKOULINA
Qui donc? qui donc?
CHOUBINE.
Son danseur d'autrefois.
ORINA.
Quelqu'un... quelqu'un qui fera danser les autres.
Dis-moi donc, Orinka Jdanova, quand ce malheur.... tu sais bien?... quand ce malheur est arrivé... Tu étais là... lorsque le tsarévitch...
A KOI' LIN A.
bon ! vas-tu lui faire raconter encore la môme histoire?
CHOUBINE.
Laisse-moi , femme... Quand le tsarévitch est mort, tu
ORINA.
Il n'est pas mort! C'est un mensonge de nos
ennemis.
CHOUBINE.
Tuas bien vu comment cela s'est passé...?
ORINA.
Si je l'ai vu ! Saint Michel était là avec son bouclier d'or, qu'il a mis devant le couteau, et saint Nicolas est venu, qui m'a dit : « Orinka Jdanova, ne pleure pas, ne t'inquiète pas : je réponds de tout. Je le mets dans mon baquet, et je le porte dans une île de la mer Bleue jusqu'à ce qu'il ait l'âge. »
Et qu'as-tu dit à saint Nicolas?
ORINA.
Je lui ai dit : «Monseigneur, sauf votre respect, comment est-ce que fera cet enfant .sans moi? C'est
moi qui lui chante des chansons pour l'endormir et qui lui donne son manger, parce que vous savez bien qu'à présent que la tsarine est au couvent, il ne faut pas que la Volokhof , la gouvernante, touche seulement à une casserole... La tsarine l'a défandu, d'abord... »
CHOUBINE, bas.
La voilà partie!... (Haut.) Mais enfin comment les autres ne se sont-ils pas aperçus qu'il était échappé?...
ORINA.
Les méchants, les meurtriers, tu veux dire. Oh! voilà... Il est entré un homme... un Cosaque... non ; je m'étais bien doutée que c'était un Tartare... un Cosaque est chrétien.... Il avait donc son couteau à la main.... L'enfant était là, saint Michel à sa droite, saint Nicolas à sa gauche, et lui, le petit, cassait des noisettes... L'homme vient... il me pousse... attends donc... Il s'appelait Gheraz... il avait encore un autre nom...
CHOUBINE.
Très-bien, je comprends... mais comment l'enfant s'en est-il allé?
ORINA.
Je vous l'ai dit cent fois. Saint Nicolas l'a pris en croupe sur un beau cheval blanc, et saint Michel a mis un agneau à sa place.
GRÉGOIRE
Oui, oui, comme au sacrifice d'Abraham.
ORINA.
Abraham était là aussi.
N'as-tu pas rencontré aujourd'hui dans la rue un jeune homme avec un cafetan rouge et un bonnet d'agneau noir....?
ORINA.
Chut ! nous avons causé une heure ensemble.
CHOUBINE, bas à Grégoire.
Hein/ (naut.) Ah! vous avez causé? Encore un verre, Orinka.
ORINA.
Oui, j'étais, comme toujours, assise sur la pierre du seuil de son palais... la seule pierre qui reste de ce beau palais... Oh! le monstre! qui a tout détruit, tout ce qui appartenait à ce cher enfant! Que toute sa postérité soit maudite!.... Tous les jours je vais là filer ma quenouille. Il me semble le voir encore, ce pauvre petit, qui saute dans l'herbe, et qui mêle mes pelotons...
CHOUBINE.
Ce jeune homme t'a donc parlé?
ORINA.
11 avait son bonnet enfoncé sur les yeux, et le collet de son cafetan relevé. Il s'est assis auprès de moi, et
m'a dit : — Bonne mère Tenez 1 je me suis sentie
comme frappée d'un coup... J'ai cru que mon cœur changeait de place... N'est-ce pas là qu'était le palais du tsarévitch? — Oui, dis-je, et que Dieu le conserve et confonde ses ennemis! — Amen! a-t-il dit. Puis il m'a dit cent choses.... Si je connaissais le tsarévitch.... et puis la tsarine.... dans quel couvent ce scélérat de Boris l'avait enfermée... et puis ses oncles... Grégoire Nagoï aime-t-il toujours bien l'eau-de-vie vieille? — Et Ivan Lenskoï vit-il encore? — Et puis nous avons parlé
du palais Quel beau palais! La grande salle de
Madame, et l'estrade avec le tapis de Perse, qu'il a gâté en répandant des confitures... Enfin, nous ne nous lassions pas de parler de ce temps-là.
CHOUBINE, bas à Grégoire,
Elle n'est pas folle, maintenant.
GRÉGOIRE
Et ce jeune homme ?...
Enfin, il s'est levé. — Tiens, Orinka Jdanova, dit-il, prends ces dix ducats. Adieu. — Et il m'a embrassée , ce cher enfant! Oh ! qu'il est beau!
c II o u b i x E.
Et tu l'as reconnu ?
ORINA.
Dès que je l'ai aperçu.
GRÉGOIRE
Qui est-il?
ORINA.
Personne ne le saura jamais... c'est-à-dire vous le saurez bientôt... Et toi, moine, si tu es parent ou ami de ce monstre de Tartare, qui est à Moscou, dis-lui qu'il se convertisse, car avant un an je tiendrai sa tête dans mon tablier... Aussi vrai que je m'appelle Orina Jdanova, je la ferai rouler dans le ruisseau de la grand'rue... Il m'a promis de me la donner... — Mon cher nourrisson, je ne vous demande que la tète de ce maudit Tartare... Ah! messieurs les Moscovites! Tas de rebelles ! Juifs et païens ! Vous baisez la croix devant Boris, et vous prenez pour empereur un Tartare ! On ■ ous remettra dans le droit chemin, Juifs ! Le temps approche ! Choubine, mon petit père, encore un verre d'eau-de-vie. (Eue boit.) A la santé de notii tsar
Dimitrii Ivanovitch ! (nie ■ enfuit.)