I. A M A R QD I S E
Monsieur Sévin, ramassez mes ciseaux, s'il vous plaie, i ,-. v> la pou voua en supplie...
H. SÉVI N
Cela ferail une tapi erie un peu romantique. — Je passe les dernier? articles; c'est l'uniforme, le trous-
OU DOtf QUICHOTTE. 41
seau. Vous avez réglé cela à merveille. Robe grise, voile blanc, tablier de toile écrue....
JULIE
Oh! de la toile écrue. Fi donc! Je demande des tabliers de levantine noire, avec les poches garnies de rubans bleus.
LA MARQUISE
Non, la toile écrue est bien. Cela est humble, cela est convenable pour ces pauvres créatures.
JULIE
Elles auront l'air de Cendrillons. Donnez-leur alors de pantoufles vertes.
Lecture faite des articles de la constitution, car, Madame, c'est une vraie constitution, c'est une charte que vous octroyez à l'Asile de Notre-Dame de Repentance, les pensionnaires seront introduites et défileront devant monseigneur et les dames bienfaitrices....
JULIE
Sur quel air? Je propose la marche de Semiramide. Tra la la la. (euo chante.)
M. SÉVIN
En vérité, mademoiselle Julie a là une heureuse idée; un peu de musique ne gâterait rien. Savez-vous que nous en avons déjà quelques-unes qui chantent passablement des cantiques. Si on chantait votre bel hymne : Heine des cieux, ton trône de. nuages....
LA MARQUISE
Vous vous souvenez de cela !
M. SÉVIN
Je le sais par cœur.
LA MARQUISE
Non... Et puis, voyez-vous?, la musique de M. Lucchesi ne rend pas bien ce sentiment de sérénité religieuse que j'ai cherché à exprimer dans ces vers.
42 LES PEUX HÉRITAGES
M. SE VIN
Quelle ame assez dénuée de poésie pour penser a la musique de Lucchesi en entendant vos paroles.'
Nous verrons.
M. SÉVIN
Eh bien! voilà toute notre affaira Biles défieront et se formeront sur deux lignes pour chanter. Le malheur, c'est que nous n'en avons encore que dix-sept. Tour le défilé, il nous faudrait un nombre pair... Mais, j'y pense. (Bas.) Savez-vous que madame Lelorrain pourrait bien nous fournir une recrue pour la cérémonie. Sa femme de chambre qu'elle nous vantait l'autre jour....
LA MARQUISE, (bas.)
Est-ce vrai?
M. SÉVIN
Hélas! oui. C'est la troisième à qui ce malheur arrive. Aussi, pourquoi se loger si près d'un quartier de cavalerie ?
LA MARQUISE
j'en suis désolée assurément; mais enfin, puisque le malheur devait arriver, j'avoue que je ne suis pas trop fâchée qu'il tombe sur cette maison-là.
M. SÉVIN
Est-ce parce qu'on en a l'habitude ?
LA MARQUISE
\e soyez pas méchant, monsieur sévin ; mais ma-
dame Lelorrain est d'une indulgence odieuse. Vous
n'avez pas d'idée des propositions incendiaires Qu'elle
nous fait dans nos comités. — «Oh! Mesdames, elle
malheureuse I... » Voilà son mot.
H. SÉVIN
Puisse la leçon lui profiter ! (n»ut.) L'abbé Ballon terminera la cérémonie par une allocution.
JULIE
Comment dites-vous cela, monsieur Sévin? Par une... ?
M. SÉVIN
Par une allocution.
JULIE
Je croyais qu'il ne savait faire que des circonlocutions ?
Très-joli !
LA MARQUISE
Détestable! Julie!...
M. SÉVIN
Et puis madame la duchesse de Roseville fera la quête, voilà tout.
LA MARQUISE
Non, point de quête chez moi ; cela effraierait peutêtre quelques-uns de mes habitués. M. le comte de Lardjaune doit venir. Vous savez que cela le contrarie quand on lui demande de l'argent pour les malheureux. Il aime à faire ses aumônes incognito... à sa manière. D'ailleurs j'ai un service à lui demander...
Comment! spectacle gratis! Ma foi, je trouve qu'on pourrait bien payer pour voir dix-sept pénitentes en tablier de toile écrue, sans parler de l'allocution. Quel dommage qu'on ne me laisse pas assister à la fête !
LA MARQUISE
La fête ? Julie l
JULIE
Mère, c'est bien triste une allocution pour bouquet. Savez-vous ce qu'il faudrait pour finale? Une pollca échevelée. Monsieur Sévin, je voudrais vous voir poiker.
LA MARQUISE
Julie, vous oubliez que vous êtes en deuil ne votre
44 LES DEUX HERTTAGl 5,
père,... et comment se fait-il que ma fille se serve de termes si bas... C'est votre femme de chambre qui vous a appris celui-là sans doute ?
JULIE
Pas du tout. Je le tiens de la duchesse de Roseville.
LA MARQUISE
Excellent modèle t\ suivre ! Apparemment que vous aimeriez à lui ressembler pour vous entendre appeler tulle, comme elle, par tout le monde.
JULIE
Le grand malheur de passer pour folle! Ce n'est qu'à ce prix-là qu'on a la liberté de faire tout ce qu'on veut.
Oh ! miss Julia !
LA MARQUISE
Julie, vous me faites beaucoup de peine !
If. SE VIN.
Non, Mademoiselle. On ne dira jamais la folle mademoiselle Julie; vous aurez beau faire, on dira toujours l'aimable, l'espiègle mademoiselle Julie.
jui. i r.
Vite un notaire et des témoins! monsieur Sévin vient de me faire un compliment.
Qu'y a-t-il là de si extraordinaire?
C'est que d'habitude vous gardez les sermons... les allocutions*., pour moi et les compliments pour ma mère.
M. SÉVIN
Vous me Faites tort, Mademoiselle, ici, de quelque o'>t.'' qu'on se tourne, on ne trouve qu'à admirer.
JULIE
Hiatus ! — Monsieur Sévin, tenons-nous-en à notre ancien commerce d'épigramme.s.
LA MARQUISE
Vous avez bien de la patience, monsieur Sévin. — A propos, monseigneur de Quimper vous donne-t-il quelques espérances pour notre ami M. de Saqueville?
T'attends tous les jours une lettre de lui. Vous savez qu'il est en tournée pastorale, par conséquent fort occupé; mais cette tournée lui donne l'occasion de canevasser un peu pour notre ami. Je ne doute pas qu'il ne le serve avec toute l'autorité de son caractère. D'ailleurs il aimait tant madame de Ponthieu, la cousine de Saqueville !
LA MARQUISE
Pourquoi dites-vous il aimait ?
M. SÉVIN
C'est que madame de Ponthieu est morte il y a un mois ou six semaines.
LA MARQUISE
Que me dites-vous là? Morte! mais comment est-ce possible ? Comment M. Louis de Saqueville , qui était son seul héritier, ne m'en a-t-il pas prévenue? il n'a pas même pris le deuil.
M. SÉVIN
Je l'ai su aujourd'hui chez le chargé d'affaires de Naples. Vous savez qu'elle avait mené à Ischia son fils poitrinaire. C'est là qu'elle est morte. C'était une personne bien bizarre. Depuis la mort de son fils, elle n'a voulu voir âme qui vive.
LA MARQUISE
Mais j'ai su tout de suite la mort de ce fils... C'est étrange ! Qu'en pensez-vous, monsieur Sévin