‹ Les deux héritages, suivis de L'inspecteur général et les Débuts d'un aventurierChapitre 36 sur 173 · S A Q U E V IL L E · texte numérisé non relu

S A Q U E V IL L E

Je l'aime comme un fils; mais qui empêcherait...

LA MARQUISE

Oh ! laissez-moi parler... Votre neveu aime ma fille et lui plait; il y a longtemps que je m'en aperçois avec plaisir... ce sont deux caractères faits l'un pour l'antre... NOUS les marions, mon ami. Je sais que vous ire iu fort riche... a propos, pourquoi ne m'en avez-vous rien dit dans cette fameuse lettre?

SAQUEVILLE.

Je n'y ai pas pensé.

G'esl bien de vous! — Votre neveu est un Jeune homme rempli de distinction et de mérite, parfaitement posé dans le monde. Sans nul doute il" est appelé à une carrière brillante. Il faut qu'à nous deux nous i iplanis ions pour ces pauvres enfants. Je donne à ma fille...

SAQUEVILLE.

Si vous le désirez, je donnerai à Louis tout ce que

m*a laissé madame de Ponthieu. Que me faut-il, à moi? Un sabre, un cheval... Le roi et le ministre de la guerre ne m'en laisseront pas manquer. — Cette fortune , je ne l'ai acceptée qu'à cause de vous. A bord du vaisseau qui me ramenait en France, je pensais que je vous ferais construire la plus belle serre de Paris. Ces fleurs que vous aimez tant... .

LA MARQUISE

Vous me croyez donc toujours une étourdie de ving ans, mon ami? Grâce à Dieu, je ne suis plus cette Femme frivole que vous avez connue il y a bien longtemps... Parlons raison maintenant. Non, il ne faut pas vous dépouiller pour votre neveu. Une fortune trop considérable, c'est un danger immense pour la jeunesse. Assurons-leur une existence agréable , indépendante, heureuse... Vous êtes toujours trop généreux.

SAQUEVILLE.

Vous arrangerez tout vous-même ; mais vous pensez au bonheur de Louis et vous ne pensez pas à celui de son oncle. Dites-moi, vos projets seraient-ils donc dérangés, si nos enfants et nous n'avions qu'une maison? Auprès de vous, votre fille trouverait tous les exemples qu'une bonne femme doit suivre. Moi, j'apprendrais à Louis à aimer sa femme...

Toujours ! Ah ! colonel, pensez-y donc ! A quarante ans passés, me remarier! Que dirait-on dans le monde

SAQUEVILLE.

Eh! qu'importe le monde?

LA MARQUISE

Toutes les femmes que je vois m'accableraient. Vous avez beau dire, il faut bien que nous vivions pour les gens qui nous entourent. J'ai mes habitudes... ma société... c'est ma vie.

RO LES DEUX HERITAGES

SAQUEVILLE.

Rien de tout cela ne changerait... Vous auriez on domestique de plus.

LA MARQUISE

Non, mon ami. Je sens tout ce qu'il y a de noble et de vraiment dévoué dans ce que vous me dites; mais je suis un être brisé par l'orage... Je ne puis vous offrir qu'une amitié douce... Qh ! monsieur de Saqueville, vraiment, c'est trop ridicule pour de vieilles gens pomme nous..,

S A Q V E VILLE, renversant uno chaise.

Voilà les femmes de Paris ! Elles font mourir un pomme pour n'être pas ridicules I

LA MARQUISE

Ne cassez pas mes chaises.

SAQUEVILLE.

Vous plaisantez, quand vous me faites souffrir horriblement !

Ne vous emportez pas, mon ami, cette explication me fait assez de mal. Faut-il vous dire tout?... Ces médisances cruelles... que votre départ si généreux a fait taire, ce mariage les réveillerait! Oh! mon Dieu!

SAQUEVILLE.

Si quelqu'un...

LA MARQUISE

Non, non, mon ami. La marquise de Montrichard se remariant... oh ! songez donc à ce qu'on dirait... D'ailleurs, n'ai-je pas exprimé assez publiquement mon opinion sur les secondes noces?

SAQUEVILLE.

Comment! publiquement?...

LA MARQUISE

Ah ! c'est vrai, vous n'avez pas lu mon livre sur les Devoirs des Femmes. J'aurais dû vous l'envoyer. Mon

Dieu ! je n'ai plus d'autre exemplaire que celui de miss Jackson.... mais on fait une seconde édition...

SAQUEVILLE.

Mais que diable ce livre peut-il faire, si...

LA MARQUISE, se levant.

Oh! ne me tourmentez pas, mon ami, ne soyez pas ridicule. Tenez, regardez ces deux aimables enfants qui s'en viennent à nous. Comme ils sont bien faits, grands, jeunes ! Ne vous sentez-vous pas assez heureux de leur bonheur... en voyant comme ils s'aiment?

(jolie rentre avec Louis, miss Jackson et M. Sévin.)

Page 1