SCÈNE III
SAQUEVILLE, DANET.
Salut, mon colonel. En passant dans la rue, j'ai vu votre domestique qui m'a dit que vous étiez ici, que vous partiez. J'ai pris la liberté de monter pour' vous présenter mes devoirs.
Eh bien ! tu nous a donc quittés, mon garçon ?
DANET
Dame, oui. Mon temps était fini, mon colonel. J'ai voulu revoir ma famille.
SAQUEVILLE.
C'est bien. C'a été un grand plaisir pour toi.
DANET
.Mais comme ça. Le père était mort. Mon frère a pris l'hôtel, qui est bien achalandé... près de Juvisy..., un bon hôtel de rouliers. Et puis après il m'a montré'des comptes... des comptes... Il n'y a pas de maréchal des logis chef qui en fasse de si longs. Fin de compte, il m'a donné sept cent soixante-cinq francs soixantedix centimes qui me revenaient pour ma moitié, soitdisant. Je lui a dit : « Et ton hôtel ? » Il m'a dit : « C'est ma part, dit-il. J'ai fait des économies, de quoi je l'ai acheté. Plaide si tu veux. — Oui-dà, ai-je dit.» Voilà que je commence à le plaider, et l'avocat m'a mangé bien quatre cent cinquante francs. Moi, j'ai mangé le reste à bambocher, en attendant, avec des camarades. Maintenant je suis à sec, et l'avocat ne veut plus plaider. J'allais gagner pourtant, à ce qu'il disait.
no LES lui \ iikiiitages,
SAQl EVILLE.
Ne plaide pas.
DAN ET
Vous avez peut-être raison , mon colonel. C3 qui me chagrine, ce n'est pas tant l'argent, car je Bais panser un cheval, vous le savez, et je gagne quelque chose avec M. Lacour, qui tient le manège royal; ce qui me chagrine, c'est que l'avocat m'a refait, et puis... ma cousine que je devais épouser...
Elle ne t'a pas attendu ?
DAN ET
Je l'ai trouvée à son troisième enfant, et si changée que, sauf votre respect, je ne me chargera» pas de lui faire le quatrième.
SAQUEVILLE.
Que veux-tu, Danet? les absents ont tort.
DANET
Depuis que je suis en France, je me sens comme dépaysé. Je pense à l'Afrique; et l'autre jour, en voyant ui \raibe qui Rendait des dattes... ci M'a fail un drfiïe
d'effet. Je rêve du régiment et des camarades ; je pense à mon cheval Coco... Selim en a so M, j'espère.
SAQUEVILLE.
Oui, mais il commence à se faire vieux. — Vois-tu, Danet, quand on a été huit ans soldat, et bon soldai comme toi, le régiment, c'est la famille. C est une famille où il n'y a pas de voleurs... Lorsque tu as mangé ton couscoussou et fumé ta pipe, tu t'endors en disant : «C'est un tè] qui sera de garde... c'est bon, je jiiii.s dormir... quand ce sera mon tour... il pourra dormir tranquille. » Huant aux femmes... la meilleure, Danet, c'est la cantinière qui nous donne un verre d'eau-den vie le soir, quand le vent de l'Atlas vient nous glacer la moelle des os.
DANET
La mère Rabatjoie est-elle toujours au. corps?
Toujours, et voilà son fils aspirant-trompette. C'est un petit drôle qui fera son chemin. Il sait lire et parle arabe eomme un marabout. Danet, sais-tu ce que tu devrais faire ?
DANET
Quoi, mon colonel?
SAQUEVILLE.
Te réengager au deuxième spahis. Je pars dans une heure. Viens avec moi. Tu porteras mon fanion.
DANET
Au fait?... C'est dit! Ai-je le temps d'aller chercher mon butin à mon garni ?
SAQUEVILLE, lui donnant de l'argent.
Va. Tiens, voilà pour payer ton garni
DANET
Merci, mon colonel. Je ne fais qu'aller et revenir au pas gymnastique. (u sort.