SCÈNE T
EUGÉNIE, MADAME UELMARE.
EUGÉNIE, en riant , à la canlonnade.
Madame peut entrer... chez elle... [Madame Dchnare entre mystérieusement par la porte latérale et en regardant autour d'elle.) C'est drôle, tout de même, de rentrer chez soi par un escalier dérobé...
Personne ne nous a vues... bien !
EUGÉNIE
Les domestiques ont le mot d'ordre... et je n'ai plus peiu' que des voisins qui partagent le premier avec nous, et qui sont un peu curieux... car ces voisins-là sont des voisines...
MADAME DELMARE
Madame Beaumont et sa nièce Ilerminie?.. elles ne pensent plus à moi... à Paris, on oublie si vite!., lui mois d'absence... à vingt lieues delà capitale... (Soupirant.) Allez, Eugénie... il n'est plus question de moi...
EUGÉNIE
Par exemple, c'est M. Henry qui a l'air de nous oublier... car, si je dis bien, il devait, soi-disant, venir à la campagne où nous étions, et il n'est pas venu...
MADAME DEUMARE , avec Contrainte.
M. Henry avait sans doute des motifs pour ne pas quitter Paris... donnez-moi mes lettres...
EUGÉNIE
Mais pourquoi tout ce mystère?., voilà re que je me demande...
MADAME DELMARE
Et moi. suis-je obligée de vous répondre?., ne suis-jedonc pas libre d'éviter des visites... importunes... des conjectures
maladroites sur mon retour? ne puis-je vouloir m'informer... indirectement des personnes qui m'intéressent... ELGÉME , à elle-même. Je comprends,,, observer sans être vue.
MADAME DELMARE, ('mue.
Ce sont mes lettres que depuis une heure je vous demande... et que je ne puis obtenir.
El ;ÉXIE.
Comme madame avait tant défendu qu'on les envoyât làhàs , je croyais qu'elle ne tenait pas à les lire tout de suite. MADAME DELMARE, uvec impatience.
Vous croyez toujours ! [Eugénie va pour sortir.) Oà allezvous? {Elle a vu les lettres sur le guéridon et s'en est approchée rapidement.) Tenez, ne voyez-vous pas?
EiGÉME , avfc intention.
Ah ben ! madame a de meilleurs yeux que moi!
MADAME DELMARE , qui a ouvcrt Une lettre. L'ne lettre de lui... j'en étais sûre... C'est bien cela... des cartes de visite d'amoureux... quatre pages d'écriture... mais que me veut-il encore?., ne lui ai-je pas dit bien positivement que je ne voulais pas me remarier?..
(Elle s'assied et lit la lettre avec un intérêt mal déguisé.)
elgéme , à part.
.Te parierais que c'est du capitaine. (Allant a la fenêtre.) A la bonne heure, au moins, ici , on peut se mettre à la fenêtre... il y a autre chose à voir que des paysans et des petits oi.seaux...
(Elle a ouveit la fenêtre et commence à pousser la persienne.) MADAME DELMARE.
Que faites-vous ? on verra que je suis de retour !
EUGÉNIE
Comme ça seulement... (EUc eJitr ouvre un peu la persienne) Voilà donc des maisons!
(Elle regarde sur la place.)
Air : T'aud. du Médecin des dames.
Comme l'appartement Donne sur la mairie, C'est un coup-d'œil charmant Qui sans cesse varie.
Voir passer les passans , Ça fait passer le tems.
.le vois des airs contens Et des figures blêmes ; Par jour je vois , j'entends , Deux noces, trois baptêmes
El six enterremens
Vraiment , C'est amusant , C'est un tableau vivant Et c'est bien amusant.
MADAME DELMARE, S* interrompant .
Voilà un style bien étrange!.. Monsieur demande une réponse... Monsieur menace... si je ne me décide pas... sa iamille le forcera d'en épouser une autre... Je n'en veux pas lire davantage... {Elle jette la lettre, se lève et en ouvre une autre.) Ah! ce bon monsieur Paris .. quelle différence!.. Voilà le véritable amour... tandis que son cousin... je le hais!., je ne veux plus le voir!..
(On entend une musique qui peint du mouvement au dehors.
Ritournelle de l'air suivant.)
EUGÉNIE , qui n'a pas quitté la fenêtre. Ah! madame, madame!., venez donc! que c'est joli ! une noce... une noce superbe qui se rend à la municipalité.
MADAME DELMARE
Que m'importe !..
EUGÉNIE
Air : Ah l vraiment , c'est charmanl. (de ^'alentine.}
Des toilettes, des équipage^ , On le voit bien ! c'est des gens comme il faut. Ah I le plaisir brille sur leurs visages...
MADAME DEI.MARE
Le repentir arrivera bientôt
ElGÉNIE.
Qu'ils sont h»;ureux ! ils danseront tantôt !.. La mariée !.. ah 1 venez , je vous prie ; Avec son voile a-t-elle un air décent 1
MADAME DELMARE
Je gagerais qu'elle n'est pas jolie...
EUGÉNIE
Dieu 1 quand pourrai-je aller à la mairie 1
Ah! vraiment, (bis.)
C'est charmant !
Un mariage , c'est charmant !
Ah! madame ! je reconnais le mari .. c'est M. Henry Darcey!
MADAME DELMARE
Que dites-vous?., c'est impossible !
(Elle s'élance vers la croisée et pousse vivement la persicnne.) EUGÉNIE.
Regardez plutôt .. les gants blancs... il donne la main à la mariée...
MADAME DELMARE
En effet, c'est lui... c'est bien lui!.. {A elle-même.) Allons, il a tenu sa menace, et il n'a pas perdu de temps...
EUGÉNIE
Madame, il vous voit... tenez, tenez, voilà qu'il vous salue...
«—a () 2*— »• MADAME DF.LMAHK, se retirant vivement.
Il m'a vue, moi!., je ne me suis pas approchée de la fclièîre !
Kl'CÉME.
C'est-à-dire que madame s'est tellement avancée que j'ai ci-u u'i instant...
( Elle fait le geste de tomber par la ienûtrc. )
MADAME DELMARE , avec humeur.
Fermez celte lenètte !.. ce qui se passe au dehors m nous regarde \yd!i... [Changeant de ton. ) Et vous... avez vous vu la mariée ?..
EUGÉNIE
Le voile m'a empêché de distinguer sa figure...
MADAME DELMARE
On n'est pas plus maladroite ! ..
ErcÉME.
Tout-à-l'iieure , madame me défendait de regarder...
MADAME DELMARE
Taisez-vous !
ErcÉME, entre les dents.
Je ne suis pas cause si madame a de rhumeur.
J'aide l'immeur, à présent!., et voilà mademoiselle Eugénie bien persuadée que je dois envier le sort de cette femme... après tout, faut-il me réjouir de ce m.ariage?.. s'il m'aime encore, il sera malhe.ireU':... c'est peut-être vin parti désespéré... (Elle reprend une lettre et la parcourt. J Celte lettre est remplie des cxp;-ess:ons les plus tenclies... ah! mon dieu! ua mois de date!., tout s'exidique... il aura pensé que j'étais perdue pour lui...
Air : Ce quej'êproure en vous voyant.
Moi, j'auraîj cru qu'il atiendrait. . . Eût-on jaiiiais si peu de [laîiencel Et puis enfin, pour calmer sa souffrance. Lorsque i'oii .itue nuta-.)t qu'il le disait. Doit-on avoii un autre amour tout prêt?
El'GÉME,
Le monde est piein de pauvres demoiselles, Qui Vont guettant l'iiyuien à cliaque pas. . . \ rainient , à les voir ici bas , Tous les homnaes sout faits pour elles, Et les veuves ne comptent pas.
MADAME DELMARE
Je ne vous demande point votre avis, sachez que je suis enchantée du mariage de M. Henry... j'entends que vous le répétiez , que vous l'affirmiez.
Les Deux Mariés, a
i;iGi^NiK , à jjurl .
Jf; ri'i'u (lonnciai pas ma parole (rhomieiii-, toujours!
(On ftappe trois petits cou))s à la porte de l'appartenienl. ) MADA.ME DELMARE , avcc humeur.
Qui peut venir!., je n'y suis pour personne !
( Eugénie va pour sortir, Henry Darcey ouvie la porte du food. )
Les mûmes, HENUY.
EUGÉNIE, poussant un cri.
Ah!
MADASIE DELMARE , surprisc.
M. [îenry! (A elk-même.) Ah! j"ai peine à eoncevoir tant d'audace !
HENRY , avec timidité.
Pardonnez, madame, si je viens encore vous importuner.
MADAME DELSIARE.
'^ ous ici , monsieur !
EL' G É ME, bas à Henry.
Comment! vous avez la hardiesse de vous représenter devant madame ?
HENRY
Eh bien ! qu'est-ce qui te prend? ( A madame Delmare. ) Ah! madame! je vous revois donc eiifin !.. aprL\sun mois d'absence... je tremblais que ce ne fut une illusion... c'est vovis!.. c'est bien vous!., la plus jolie, la plus cruelle des femmes!
MADAME DELMAUE.
Ah! de grâce, monsieur... quittez ce langage... au moins inutile...
IlENHY.
Oui, je le sais, mes soins, mon amour, pour vous plaire, tout fui toujours inutile...
MADAME DEI.MAUE.
Mais monsieur... votre seule présence ici... chez moi... en ce moment!..
Kst un su[)plice povu- vous, n'cst-il pas vrai?., j'y suis habitué ! c'est encore là ma destinée, et cependant, qu'ai-je fait i)0ur mériter...
EUGÉNIE , à part.
Il n'y a qu'un hussard capable d^^voir ce front-là... {Bas à Henry. ) mais monsieur, on vous a vu entrer, tout-à-l'heurc, à la mairie, donnant la main à votre future...
Ma future.
«—«s 1 1 SI—»
HENRY , (''lvrun\
MADAME DELMARE
Je vous sais g;ré , lontc fois, d'une déuiacche aussi extraordinaire... elle nie fournit l'occasion de vous remercier du parti que vous avez pris... je suis charmée que vous avez renoncé à m'obséder, que vous vous soyez décidé à en épouser une autre...
ue>:;y, à lui-même.
Elle croit que c'est moi qui me marie!., profitons de son erreur... (Haut et changeant tout-à-coup d'idée et de ton,) Comment, madame, vous le savez donc?., eh bien! il est vrai... mais je ne suis pas encore enchaîné tout-à-fait... un incident inattendu retarde pour quelques inslants la cérémonie... Mon cœur était toujours ici... mes yeux se sont portes involontairement vers ces fenêtres... où, si .souvent, j'ai eu le bonheur de vous apercevoir!., vous étiez absente... je croyais pouvoir sans danger jelter de ce côté un regard de regrets et d'adieux .. je vous ai vue... oh ! c'était vous!., en vain vous vous êtes précipitamment éloignée... mon émotion, mon trouble, tout me disait : c'est elle!., j'étais là... imtnol.ule... il a fallu.-, oui, ma fufureétonnée... nia main tremblait dans la sienne... m'a elle-même cntr uné...Je ne saurais vous peindre ma situation... je ne pouvais faire un pas... j'allais me trahir... ô bonheur! un obstacle survient... un pa!)ier oublié, que sais-je?.. je ne m'informe pas quel est cet obstacle... en mari empress-é, je m'ofïre à le lever... on s'y refuse... j'insiste, je m'échappe... et je viens, avant qu'un serment solennel m'engage pour toujours, vous demander la vie...
MAD.iME DELMARE.
Y songez-vous!.. lors{[u'uue autre... d'ailleius, qui a pu vous autoriser?..
PARIS, dans l'anlicliawbre.
Vous dites qu'il est chez madame DelmarcP..
nE>RY. à part.
Ah ! mon dieu ! c'est la voix de Paris!
EUGÉNIE , à part.
Encore une de nos victimes!
MADAME DELMARE
Que dira votre cousin de vous voir ici ?
HENRY , à part.
Quel contre-temps!
♦— og l 2 s» — •
mmE Yif.
Les mûmes, PARIS.
PARIS , entrant.
Ah! te voilà!., tu es bien gentil!.. (Interdit et saluant beaucoup.) Mille pardons, madame... j'ignorais votre retour... (J part) Ça me fait un drôle d'effet de la revoir... (A Henry.) Mais, mon anii, que i"ais-tu doue? tu nous quilles pour venir chercher des papier^ imporlans... et...
HENRY
J'ai rencontré madame... à l'instant où je montais...
C'est très-bien... mais on ne sait ce que cela veut dire... toutes les figures sont décomposées... depuis un quart d^heure, nous sommes tous les bras croisés à la mairie... ça fait leplusinauvais e(ret...tu as l'air d'être parti pour laBelgiijue!
Air de Lantara.
On cluiclioUe. . . on tremble. . . on écoute. . . Manqiierait-on ce matiaf;e ninsi?
On dirait d'une bauqiieroute , Qu ^ l'on prévoit de la part du mari ; l'uur .son discours l'adjjint même a fiéini ! Tu en irais voir des créanciers à plaindr» , Frappés soudain de bila'-.s imprévus. . . Et la future a surtout l'air de craiinr ■ Que les paieniens se trouvent suspendus.
HENUY, qui fccoute à peine.
Oui., oui .. j'y vais.
PARIS, s'éloignant an peu, et regardant Madame Delrnurcy à
part.
Je la trouve plus jolie qu'avant son départ .. ra me fait de la peine !
HENRY , bas à Madame Delmare.
Tîn seul mot !
MADAME DELMARE
Je n'ai rien à vous dire.
PARIS
Et ces papiers!., ces papiers... va donc!., je t'attends chez madame.
HENRY
Non pas... vas-y toi-même...
PARIS, bas.
Tu entends bien qu'il faut que je lui parle...
HENRY , bas.
!N'cn fais rien... elle est d'une humeur!
ts 1 o s— ►
PARIS, à part.
Elle a de Phumeur?.. (D'un air content. ) ah! nous avons de riiumeur !
HENRY, bas à Madame Deliiiare.
Dites que je puis espérer?., et ce mariage...
PARIS, à lui-même.
Oh ! les femmes ! les femmes !
MADAME DELMARE , à Henry.
Je ne dois plus vous revoir.