SCENE IX
MADAME DELMARE, ELGÉINIE.
EUGÉNIE , revenant précipitamment.
Ah! madame... madame! quelle découverte!
MADAME DELMARE
Laissez-moi.
ErcÉNIE.
Madame n'est pas cnricvise. .. mais si voxis saviez ce que c'est... vous auriez joliment envie de le savoir.
MADAME DELMARE
Eh bien ! voyons, j)ar!ez, mademoiselle... paiiez, juiisqii'il faut absolument vous entendre.
KVGÉME.
C'est-à-dire que c'est inimaginable !
MADAME DELMARE
Mais enfin ?
EIGÉXIE.
C'est une horreur!
MADAME DELMARE
Parlerez-vous?
EtJCiÎNiE, avec importance.
Je sais le nom de la mariée.
MADAME DELMARE, vivcment.
Son nom ?
EtGÉNIE.
Je vous le donne en mille.
MADAME DELMARE
Vous m'impatientez!..
EUGÉNIE
A ous allez ètie furieuse !
MADAME DELMARE
Je le suis, mais contre vous !..
EUGÉNIE
Mademoiselle Ilerminic Beaumont !
MADAME DELMARE
Ilerminic !
EVGÉNIE.
L'nc voisine, c'est allreux!
MADAME DELMARE , avcc auiertumc.
Herniinie! et quand je me rap[)ellc toutes les preuves d'amitié que je lui ai données... Elle était jolie... clic avait des
grâces naturelles... sa ridicule tante aurait étotiffé ces germes lieureux d\ui grand succès dans le monde... "loi ! moi, femme! je les ai dî^veloppcs!.. je lui ai appris à se présenter, à sourire, à répondre, à plaire eniin... et voilà comment on me recompense !
ECGÉME.
C'est un serpent que vous avez réchauffé dans votre sein.
MVDAME DELMARE.
Elle a vu les soins que me rendait Henry... elle n'a pu se tromper sur le sentiment qui l'attirait vers moi... je lui avais enseigné tout ceîa... eh bien ! elle profile de mon absence... elle le captive, elle l'enchaîne! (Portant son mouchoir à ses yeux, j Tu sens bien que je ne m'affecte pas du tout de voir M. Henry à une autre, au contraire... mais ce manque de délicatesse, celte ingratitude dans une anjie... {A elle-même.) Ah ! si jamais je fais des élèves!
EictsiE , tournant les yeux vers la porte.
Tenez, madame... en parlant d'ingratitude.
( Henry paraît. ) MADAME DELMARE , Capercevunt .
Henry!., il reviciit !
gCÈNE Ti.
Les MÊMES, HEjnRY'.
HE^RT , (Cun air égaré.
Tout est fini , madame... le oui fatal est prononcé... ainsi que le discours de monsieur le maire... c'en est fait... mon bonheur est consommé...
MADAME DELMARE, avcc Contrainte.
Recevez mon conpliment.. mais Herminie ?..
HENRT.
Ma femme?., oh! je l'ai ramenée. .. elle est ici...
MAD.iME DELMARE.
Ici!
HENRY
Dans son appartement... je viens de la reconduiie jusqu'à la porte...
MADAME DELMARE
Et vous ne l'avez pas suivie?
HEXRT.
Celle-ci était ouverte... j'ai préféré...
MADAME DELMARE , effrayée.
Mais, monsieur, que va-t-eUe penser?..
HESRY.
Rien. Depuis ce malin, elle doit être habituée à mes distractions... je suis bien tranquille, elle ne viendra pas... d'ailleurs, je crois que j'ai donné un tour de clef...
( Mouvciueiit de Madame Delmare. ) EiGÉNiE, à part.
Enfermer sa femme ! le premier jour !
Retournez auprès d'elle, monsieur... je vous en prie... je le veux !
HENRY, trouble.
Oui, je vous obéirai... mais laissez-moi me remettre de
mon trouble... les émotions que je viens d'éprouver... Je me
sens... je ne puis plus me soutenir... Eugénie!., un fauteuil!
EUGÉNIE , lui avançant un fauteuil.
Eh bien! est-ce qu'il va se trouver mal, à présent?
(Henry s'assied; elle va prendre uu Ilacon.) MADAME DELMARE , â part.
Quel suppliée!
EUGÉNIE, lui présentant le flacon.
Tenez, 31. Henry, voulez-vous respirer ce flacon?
MADAME DELMARE , avec impatience.
Eugénie, laissez-nous!
EUGÉNIE , à part en sortant.
C'est drôle! si les hommes s'en mêlent...
MADAME DELMARE, HEMIY.
MADAME DELMARE
Mais vous n'y songez pas... voyez dans quelle position!..
HENRY
Ecoutez donc, madame... quand on tue les gens, on doit s'attendre à les voir... mal a leur aise... ayez du moins un j)eu d'indulgence... un peu de pitié... <e n'est pas ma fauli; si je me trouve mal... c'est la première fois que pareille chose m'arrive... Il paraît qu'il faut se marier pour ça... MADAME DELMARE , avcc ironie.
Vous plaisantez?., une femme charmante!..
HENRY
Il est vrai , j'en conviens...
MADAME DELMARE
Dix-huit ans... de jolis yeux...
HENRY
De fort jolis yeux .. vous m'y faites penser l puis «n
sourire...
MADAME DKî-MAr.E, 0. part, aicc dcpit.
Allons, il va la trouver adorable à présent !..
HENRY
De l'esprit!..
MADAME DELMAan, avec une espixc de drdain, Lne conversation... agréable...
HENRY
Excellente nuisicienne !..
MADAME DELMIRE.
E!ie joue assez bien quelques contredanses.
HESRY , se levant.
Au surplus, qu'imporlent ses qualités et ses charmes! vous avez beau la louer... je ne l'aime pas.
MAD.'.MF OELMARE, respirant et .se retournant vers lui avec un mouvement de joie iîivolontaire.
Elle est pourtant bien aimable!
HESRY.
Sans doute... je me suis dit tout cela... mais j'ai trop présumé de la force de mon caractère .. j'ai cru que rindiilérence qu'on m'avait témoignée, que le dépit que j'en éprouvais, avaient fait taire un amour que jc sens au fon dde mon ccpur j)hm vif, plus biùlant (!ue jamais...
MADAME DEI.MAP.E, aV'.'C dii^Uttr.
M Hem y, ce langage...
HEXRY.
Air : l'audcviKc dr l' Hcriùerc.
Il vous offense. . . eh bien , madame , Je vais donc vous parler raison.
Asseyez -vous. . .
MADAME DEI.MARE
Mais votre femme ?. .
HENRY
Pour le moment , je suis gaiçan, . .
MADAME DELMARE
Comment?
HENRY
Je suis presque gaiçon.
Ce soir , je sais que je m'engage , Mais il est des grâces d'état , Et le matin du mariage , C'e»t encore le célibat.
MADAME DEI.MARE
IMais , moiisieui-...
Ma femme altendra... c'est dans ses intéiêls, c'est pour vous parler d'elle que je vous prie...
MADAME DELMARE, s'assejanl avcc humeur.
Allons, je vous écoute...
HENRY
Kous disons donc que vous l'aimez?
MADAME DELMARE, avcc une cxpressiofi coiilraire à ce quelle dit. Beaucoup.
IlENRY.
Eh bien ! entendons-nous siu' les moyens de la rendre heureuse...
MADAME DEî.MARE.
Il me semble, monsieur, que cela vous regarde...
HENRY
Ne pourriez-vo\is m'aider un pcxi?... Soyez généreuse!... remontez à la source de mon malheur et do sien... Demandez-vous qui a iormé ces nœuds si nsal assortis et que rien ne peut plus rompre... Ce n'est pas mois d'abord !...
MADAME DELMARE
Et qui donc?...
HENRY
C'est-à-dire, c'est bLn moi, si vous voulez... mais c'est vous seule qui m'y avez réduit... Oui , c'est la IVmmc à laquelle j'avais donné mon cœur tout entier... Ah! cette idée m'irrite, me désespère... Jusqu'à présent je ne m'étais jamais marié... je n'ai pas l'habiJudc... je m'ennuie déjà (Kétre en ménage, et, à la première occasion, je chercherai querelle à ma ïemme, ou à sa tante... ça m'est égal!... (// se live et vmrc/ie à grands pas.) Si je ne me relcnuis, je commencerais tout de suite !...
MADAF'"; DELMARE.
Demeurez, je vous en supplie!...
HENRY
Madame Beaumont, en fenune prudente, n'aurait pas di" consentir à ce mariage... et ma future devait me tenir ri gueur... ça m'aurait laissé le temps de rélléchir!
MADAME DELMARE
Est-ce à vous de leur reprocher?...
HENRY
Ah! quel avenir je. pré vois!... L'enfer sera dans mon m liage...
MADAME DELMAUt.
Dieu! que vous me faites de peine!...
HENRY
Ah! pardou... je ne sais pourquoi je m'emporte toujours... Pardon , je ne nie mettrai en colère que tantôt. »IADAME DiiLMARF. , utcc abandon.
Jamais!... jamais!... il {'aut que vous me le promeniez...
BESBT.
(^\.\(\ le son de votre voix a d'empire sur mon esprit!... J'étais tiirieux, nie voilà redevenu... presque laisonnable... Je vous le disais bien... la paix de la maison , mon bonheur, celui d'IIerminie, tout cela d -pend de vous!
MADAME DELMARE
Je ne vous comprends pas...
iiEM'.Y.
Pcimcltez-moi de vous voir... comme autrefois.
MADME DELMARE
De temps en temps...
HENRY
Oui... de temps en temps... tous les jours... [Madame Delmare veut parier, il coulinae.) LU regard, un sourire, un mot d'amitié , me r;t[i|)elierjnt mes devoirs ; j'emporterai du bonheur povir qiielques insfans... Aii! si vous m'aimiez... [Madame Dcltnare fait un raouterncnt.) Un peu !... Qu'ileiminic serait heureuse!... Celte expression de plaisir et d'amour qui brillerait dans mes yeux... Eh bien! elle s'en croirait l'auteur... Qu'importe que la paix vienne du dehors, pourvu qu'elle habite au logis.
MADAME DELMARE
Quels discours!... et où avez-vous, monsieur, appris une telle morale ?
HENRY
Mais... dans le monde... J'ai vu ça dans les ménages de mes amis... Ce sont des souvenirs de garçon... et ils sont vrais... Faites vous l'idée d'un mari dont le cœur est isolé sans cesse... il revient chez lui chagrin , rêveur... sa femme cherche en vain la cause de sa tristesse... les questions qu'elle fait pour la connaître ne set vent qu'à l'augmenter... Pour ne pas rougir , Tépoux prend le parti d'être emporté, colère... il la repousse avec dureté... il lui fait un crime de l'indifférence de celle qu'il adore...
Air : Si ça t'arrive encore (de la Marraine). Voyez quel est notre avenir !.. .
Chassez un funeste présage...
Vous seule pouvez prévenir Le désespoir d'un bon ménage.
Sans vous , hélas ! j'en l'yis l'avril , .)(■ ne réponds df lieii , niadiimc.
'i'âchez donc de ni'aiiiuT un peu.
Par pitié poui' ma Cenime !