‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 35 sur 94 · II · texte numérisé non relu

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dans un autre art, Phidias a peut-être seul égalé.

« Ayant ainsi parlé, Fillustre Hector tendit les mains Yers son fils ; mais l'enfant se rejeta en arrière dans le sein de sa nourrice à la belle ceinture, épouvanté à l'aspect de son père bien-aimé, et de l'airain, et de la queue de che?al qui s'agitait terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé sourit, et la mère vénérable aussi. Et l'illustre Hector ôta son casque, et le déposa resplendissant sur la terre. Et il baisa son fils bien -aimé, et, le berçant dans ses

bras, il supplia Zeus et les autres dieux Hector déposa

son enfant entre les bras de sa femme bien-aimée, qui le reçut sur son sein parfumé, en pleurant et en souriant »

Ce sourire brillant à travers les larmes reste comme un rayon, sur la physionomie d'Andromaque. Un eilet de ciel se mêle à sa délicieuse expression : il semble qu*autour de ce visage attendri de mère, on voit la lumière rire à travers une douce pluie d'été.

Après cette grande scène, Andromaque disparaît longtemps de V Iliade. La porte du gynécée s'est refermée sur elle, elle obéit à l'époux qui lui a enjoint de «i prendre soin des travaux de la toile et de la quenouille » . C'est dans cette attitude domestique que la mort d'Hector la surprend^ au vingt-deuxième Chant.

Elle tisse des fleurs sur hine trame splendide, elle vient d'ordonner aux servantes de mettre un grand trépied sur le feu, afin qu'un bain chaud retrempe la force d'Hector à son retour du combat^

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lorsqu'elle enlead des hurlemeiils sur ]a tour. A drotuaque s'élance de sa haute demeure, h sei blable à une bacchante », et, du sommet d murailles, elle reconnaît le corps d'Hector trair tête pendante, dans un tourbillon de poussière, [ le char d'Achille. Alors elle tombe à la renvei eolre les bras de ses femmes, et, avec elle, tombei du même coup, toutes ses parures nuptiales. « Les riches ornements se détachèrent de sa tel Il la bandelette, le nœud, le réseau et le voile d'( ■ présents d'Aphrodite le jour oil Hector au casq » mouvant l'avait emmenée de la demeure d'Éétio » après lui avoir donné une grande dot. » Transformation douloureuse : c'est comme si l'i voyait une belle plante subitement dépouillée p un vent mortel de ses fleurs et de ses feuillagt Et quel louchant détail que ce voile d'amour don par Aphrodite, qui glisse et s'abat du front de veuve, comme pour couvrir d'un linceul le coi de l'époux!

Elle se relève pourtant, la triste Andromaqi mais languissante, à jamais flétrie, et pour géi SB plainte éternelle. C'est sur son enfant qu't pleure tout d'abord : « Astyanax qui, autref( » mangeait la moelle et la graisse des brebis, en » les genoux de son père ; qui, lorsque le somn B le prenait, et qu'il cessait de jouer, dormait di

m doux Ut, aux bras de sa nourrice, et le cœur rassasié de délices. » Maintenaot l'orphelin va lir le mépris et la pauvreté. Elle se le représente [>prochaDt des compagnoos de son père, prenant n geste craintif, l'an par le manteau, l'auire par (unique, repoussé de tous, u Le jeune homme, ssis entre son père et sa mère, le rejette de la ible du festin, et, le frappant de ses mains, lui lit des paroles injurienses : Va-t'en, ton père n'est as des nâtres. » Effrayantes images, si cruellement les dans le monde antique inexorable aux vain- . La Captivité s'avance, menaçante et la lance au ng: Euripide va nous montrer en action les prestlments d'Andromaque.

Tue dernière fois, elle reparaît dans Ylliade, anl pleurer, la première, sur le lit funèbre eclor. Elle y répète les mêmes gémissements lés par des accents tout nouveaux. Homère est I Père des sources » , comme il appelle l'Ida, dans poème, et la source des larmes est aussi inlarisle en lui que les autres. — Un regret suprême, ne spiritualité pénétrante, termine cette lamenta- I : la dernière larme d'Andromaque recèle, dans nère, un parfum divin. « 0 Hector ! tu me laisses 1 proie & d'affreuses douleurs; car, en mourant, I ne m'auras point tendu les bras de ton lit, et 1 ne m'auras point dit quelque sage parole dont

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» je puisse me souvenir, les jours et les nuits, en » versant des pleurs. »

C'est dans deux tragédies d'Euripide qu'Àndromaque poursuit sa triste carrière, et, dans la première du moins ^ ce changement de poète est à peine une déchéance. — *- Les Troyennes nous la montrent mise, avec ses compagnes, à Tencan de la servitude. Les captives sont là, sur la plage, gisantes et étalées comme des proies, attendant le chef auquel le sort va les répartir. La victoire antique sévit durement dans cette scène terrible ; elle fait peser son glaive et sonner ses fers; elle jette des haillons sur Tépaule des reines, et met aux mains qui portaient le scep* tre, le balai servile qui nettoiera la maison du maître. — L'histoire confirme ces humiliations pathétiques : Hérodote raconte qu'après la prise de Memphis, Cambyse fit passer la fille de Psamménite devant son père, en habit d'esclave, une cruche sur la tète, pour aller puiser de l'eau aux fontaines.

Hécube échoit à Ulysse, Cassandre à Agamemnon : Thaltybios, le hérault, prononce^ d'une voix fatale, ces adjudications de la force. Polyxène, la jeune fille de Priam, vient d'être égorgée sur le tombeau d'A-

chille, comme une brebis d'holocauste. Un char paraît , conduisant Andromaque aux vaisseaux de Néoptolème; et un vers ravissant nous montre Âstyanax dormant entre ses bras, qc qui suit les mouvements du sein maternel ». Un dialogue, qui n'est qu'une alternation de sanglots, s'engage entre la veuve et Taîeule. C'est Tidée de passer dans la couche d'un autre qui désespère surtout Andromaque. — « On » dit cependant qu'une seule nuit calme l'aversion » d'une femme pour le lit d'un homme. Hqnte à celle » qui, perdant un époux, peut consentir à d'autres » amours I » — Elle se rappelle, avec un chaste orgueil, les vertus dont elle enchantait la maison d'Hector ; et c est comme une statue de la Pudeur, divinement sereine, le doigt sur les lèvres, qu'on verrait surgir dans l'ombre du gynécée. — « Toujours je lui pré- » sentais un visage tranquille et une bouche silen- » cieuse. » — Mais Thaltybios vient lui annoncer l'implacable arrêt des chefs grecs; leur haine poursuit Hector sur son fils, ils ont dit « qu'il ne fallait pas » laisser croître Tenrant d'un héros » : Astyanax sera précipité du haut de la tour. Alors le désespoir de la mère éclate ; rien de violent pourtant ni de furibond : il semble qu'une flûte de funérailles résonne derrière elle, et rythme majestueusement sa douleur.

« Tu pleures, — dit-elle à Astyanax, — à mon fils, as-tu donc le sentiment de tes maux? pourquoi me presser de

tes mains ? pourquoi l'attacher à ma robe, pauTre oiseau réfugîé^sous mes ailes? Hector ne sortira point de la terre pour te défendre, armé de sa lance redoutable. Il n'est plus pour toi de parents ni d'amis, ni d'armée phrygienne. 0 fils chéri I que ta mère te presse entre ses bras ! Douce haleine que je respire I C'est donc en Yain que ce sein t'a nourri» en Yain que je me suis épuisée de peines et de tourments. Embrasse encore ta mère, encore une fois, ce sera la dernière; entoure-la de tes bras, applique tes lèyres sur sa bouche Pour ce corps misérable, jetez-le, dans vos vaisseaux. Oh ! les belles noces auxquelles je marche sur le sang de mon fils I »

Ce n'est pas le cri de la douleur, c'en est plutôt le gémissement : un doux sanglot de colombe qui palpite sur la couvée qu'on vient arracher de son nid.

Andromaque revient encore dans la tragédie d'Euripide qui porte son nom, mais Homère, cette fois, refuserait de la reconnaître. Elle a subi l'embrassement du maître ; Molossos, né de Pyrrhus, a remplacé le jeune Astyanax, et cet enfant de la servitude semble usurper dans ses bras la place du flis de l'amour. Elle l'aime pourtant, elle parait l'aimer avec une tendresse aussi vive. Elle pleure les mêmes larmes, lorsque Hermione, l'épouse légitime^ veut l'immoler à sa jalousie. On lui a d'abord accordé de le remplacer dans sa mort, et elle s'est offerte passionnément aux bourreaux.

« Voyez 1 j'abandonne l'autel, je me remets entre vos mains ; vous pouvez me tuer, m'égorger, serrer à mon cou

le lacet mortel. 0 mon enfant, je t'ai donné la vie, et, pour que tu ne meures pas, je m'en vais èhez Hadës. Si tu survis^ souviens'toi de ta mère, et dia à ton père, avec des baisers et des larmes, ce que j'ai fait pour toi. Ah! nos enfants sont notre Ame ! Celui qui, sans l'aToir connu, raille cet amour, celui-là peut-être a moins de peines, il vit plus heureux ; mais c'est un triste bonheur, m

Ses persécuteurs se ravisent, Molosses mourra avec Andromaque : elle Tenveloppe alors du même mouvement d'ailes frémissantes dont elle couvait Astyanax. « Eh I quoi ! dit-elle aux soldats qui rentrât- » nent vous arracherez ce poussin de dessous Taile » de sa mère 1 » — Et pour lui rendre la tombe moins effrayante, elle promet à Tenfant de s'y coucher avec lui, comme une mère tire du berceau et met dans son lit le nourrisson qui a peur de Tobscurité. — « Cher » enfant, tu vas dormir sur le sein de ta mère, sous » la terre, ton corps près de son corps. »

Mais une vertu s'est retirée d'elle avec la fidélité promise à Hector. Ce n'est plus Andromaque « aux bras blancs » , la « mère vénérable » ; ce n*est que son pâle et douteux fantôme, répétant sa vie tragique dans un pastiche affaibli.

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