‹ Les deux masques (volume 3)Chapitre 11 sur 43 · EN · texte numérisé non relu

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vieux dieux ; etle les refit à son image et les doua de son âme. Les gigantesques idoles de TOrient auraient encombré son délicat territoire, ai artistement découpé que Ton a pu le comparer à une feuille de mûrier jetée sur les vagues. Ce qu'il lui fallait pour peupler ses gracieuses montagnes, ses vallées exquises, ses bois clairsemés, ses fleuves exigus, ses détroits qu'un papillon traverse, et les mille anses de ses rivages où la mer se cisèle en s'y insinuant, c'étaient des myriades de divinités souples, plastiques, malléables^ inégales de stature et de dignité, mais dont la plus haute ne dépasserait pas l'idéal de la taille hiunaine. Entre les sculptures gravées sur le bouclier d'Achille qu'Hésiode a décrit, on voit m les hommes marchant, » conduits par Ares et par Athéué ; tous deux en or, » vêtus d'or, beaux et grands comme il convient à » des dieux, car les hommes étaient plus petits ». Les idoles antiques, dont les dieux nouveaux procédaient, furent comme jetées dans les eaux dormantes du Léthé. Un long silence se fit sur elles ; il ne fut plus question de ces fantômes rebutés. Homère les oublie, Pindare s'en détourne, Sophocle s'en souvient à peine. Le nuage qui les apporta les remporte en s'évanouissant à l'horizon de l'Asie.

Seul au milieu des générations nouvelles, Eschyle garde le respect et le souci des dieux abolis. Il semble même les préférer aux nouveaux parce

qa'ils sont plus près des forces premières et que la majesté des choses étemelles transparaît mieux à travers leur obscurité. Ses divinités souveraines sont toujours Ouranos et Gala, le Ciel et la Terre, les « deux grands Compagnons de voyage » , les « deux Parents du monde », des hymnes aryens. Le vieil Océanos, submergé par Poséidon, — Neptune — relève audessus des flots, dans son Prométhée^ sa face primordiale. Il admire et il vénère les Géants, les Titans, les Hécatonchires aux cent bras, tous ces révoltés des nuages et des volcans qu'on voit à Tœuvre, sous leur aspect cosmique, dans les chants védiques. Il tient pour eux, se sentant un peu de leur race, contre les « dieux de fraîche date o ; il relève conmieun gant de guerre leur rocher tombé. D'après des titres de tragédies perdues, on le voit aussi affilié au culte des Cabires et des Curetés, des Dactyles et des Telchines, ces vieux Génies métallurgiques, mineurs et forgerons souterrains, qui correspondent aux Gnomes de la légende germanique. En tout et toujours, la religion d'Eschyle paraît s'adresser aux puissances occultes qui gouvernent l'univers sans lui apparaître. Il adore par delà la voûte des sanctuaires. La façon même dont il conçoit les dieux de son temps dissipe leur figure et détruit leur alliage bumain. Il déchire hardiment le voile corporel qui recouvre leur essence première, et les montre, comme

à leur naissance, indivisibles des éléments, qu'ils personniQent. — « Le Ciel pur », disait Aphrodite dans ses Danaïdes, « aime à pénétrer la Terre, et » r Amour la prend pour épouse. La pluie qui tombe » du Ciel générateur féconde la Terre; alors elle » enfante, pour les mortels, la pâture des bestiaux )) et le grain de Déméter. » — Ailleurs, il pousse ce cri qui dissout TOIympien sculpté par Phidias, et disperse dans rinfini son corps et son âme, sa foudre et son sceptre, sa barbe pluvieuse et sa chevelure

rayonnante : « Zeus est Tair, Zeus est le ciel, Zeus » est la terre, Zeus est tout ce qu'il peut y avoir auï> dessus de tout. » Dans un Chœur de VOrestie, le Dieu qu'on invoque semble invité à choisir luimême son nom, dont le poète n'est pas sûr. — « Zeus I qui que tu sois, si ce nom t'agrée, c'est Y> sous ce nom que je t'implore ! »

Ce large et libre esprit se concilie dans Eschyle, avec la piété la plus haute et la plus fervente. Les contradictions innombrables du polythéisme retentissent douloureusement dans son âme. Lesiuttes des dieux détrônés et des dieux régnants, leurs vengeances et leurs châtiments arbitraires, le libre arbitre opprimé par la tyrannie du destin, les meurtres ordonnés par des oracles et punis par des décrets également divins, les dynasties et les familles vouées à l'hérédité du forfait, toutes ces redoutables énigmes

déchirent évideminent sa pensée. Mais si leur angoisse consterne son intelligence, elle n'abat pas sa conscience. Toute son œuvre accuse un ftpre souci de la vérité. Il cherche le Dieu vrai dans la foule des divinités illusoires, une providence dans le désordre apparent des choses, la loi sous la fatalité, la justice à travers les talions barbares. S'il n'explique pas ces inexplicables problèmes, il en dégage du moins une foi invincible dans l'équité finale qui régit les des* tinées de l'homme, et Tordre du monde. L'idée divine s'épure et se perfectionne sans cesse dans ses drames. Quel progrès des imprécations du Prométhée aux hymnes de VOrestie! Le bourreau tonnant du Caucase plane sur la maison des Atrides, dans un rayonnement de toute-puissance tutélaire.

« J'ai tout pesé, et, à mes yeux, il n'y a que Zeus pour soulager l'homme du fardeau des vaines inquiétudes. Qui chante à Zeus un chant d*espérance, verra son vœu s'accomplir. C'est lui qui conduit les hommes dans les voies de la sagesse. C'est lui qui a porté cette loi : la science au prix de la douleur. Môme pendant le sommeil, le souvenir amer des maux pleut autour de nos cœurs; et, même malgré nous, la sagess» arrive, présent du Dieu assis sur les hauteurs vénérables. »

De cette foi profonde jaillit la sève vertueuse qui circule partout chez Eschyle, sa flamme morale, son souffle sublime, son zèle de la justice, sa haine ardente de l'iniquité. De là aussi son culte spécial pour

les Divinités vengeresses, et ses appels incessants à leur bras tendu contre les pervers. Un vol de déesses sinistres tournoie sur ses drames, Tœil aux aguets, Toreille aux écoutes. Até, Âdrastée, les Erynnies, les Imprécations, le glaive dans une main, la torche dans Tautre, font des rondes de nuit autour de sa scène.

Le style d'Eschyle est extraordinaire comme son génie ; il fait le bruit d'un orage, il a le cours d'un torrent. Ses contours grecs sont tourmentés par l'hyperbole asiatique. Saumaise s'offusquait de le trouver « pétri d'hébralsmes » , et le savant voyait juste» si le pédant avait tort. Il y a concordance entre la Bible et Eschyle. Cet Athénien a parfois la voix d'un psalmiste ou d'un prophète d'Israël. Mêmes ellipses énigmatiques, mêmes allitérations symétriques, même àpreté de ton et d^accent, mêmes ruissellements de larmes et mêmes éclats d'anathèmes. La langue, chez lui, n'a rien du développement oratoire qu'elle prend dans Sophocle et dans Euripide : elle ne déroule pas la pensée, elle la darde en vers soudains et rapides, isolés comme les flèches que le sagittaire lance de son carquois, une à une. On dirait l'arc de David tendu par la main d'Apollon. Il a des mots chimériques taillés d'un seul bloc, dont \e phlaitothrattophlattotrat A'kmlojihdine est la parodie. Rien de comparable à ses chants

lyriques pour remportement de Tallure, Taudace ef* frénée des tours et des rythmes, le débordement des images. Leurs épithètes éblouissent, leurs exclamations font songer aux cris des orgies bachiques. Les vers de ses dithyrambes semblent quelquefois, pris d'ivresse, exécuter une saltation sacrée autour de ridée. La Grèce, telle qu'il la fait voir, apparaît illu>> minée et défigurée par les éclairs de TApoealypse. Ses métaphores sont prodigieuses, elles ont moins de beauté que d'énormilé. Il appelle la poussière « sœur altérée de la boue », ou « messager muet de Tarmée » ; la fumée, a sœur chatoyante du feu » . L'aigle qui dévore Prométhée est le « chien ailé de Zeus ». La mer est « la marâtre des vaisseaux » ; elle ouvre pour les engloutir « une âpre mâchoire». II la voit après les naufrages des Grecs revenant de Troie, c< toute fleurie de cadavres ». Le pont que Xerxès jeta sur le détroit, il en fait « un joug à son cou». Le chœur des Suppliantes crie au héraut égyptien qui l'insulte en débarquant à Argos : « L'on* » trage aboie sur le rivage. Tu Tas bue. Tonde » amère, et tu me la rejettes à la face, toi qui » me parles ainsi! » Danaos racontant à ses filles que les Argiens leur ont voté Thospilalité, dit que » l'air s'est hérissé des mains droites levées de tout » le peuple ». Tydée accuse Amphiaraos de « faire » le chien couchant devant la mort » . Étéocle répond

au Chœur des vierges qui le supplient de ne pas combattre contre son frère : «c Je suis aiguisé, tes » paroles ne m'émousseront pas. » Ailleurs le fer s'incarne et s'anime, il devient « l'émigré de Scythie, » un dur répartisseur d'héritages qui jette aux guer- )) riers les dés de la terre » .

Ce tonnerre poétique détonnait dans Tatmosphère athénienne. Aristophane, si hardi pourtant, s'en moque un peu, tout en l'admirant. Il doit être l'interprète du goût attique, lorsque, faisant lutter Eschyle avec Euripide, il décrit « les mots ampoulés que sa » bouche ouverte à deux battants lance, drus et » serrés, sans frein ni mesure » ; « ses périodes » empanachées, hautes comme des montagnes », « ses mots équestres à Tondoyante aigrette », et « ses vers liés comme les poutres de la charpente » d'un navire ». Mais l'admiration perce sous celte moquerie stupéfaite. Vous diriez le Satyre du basreHef, qui mesure avec une grimace effrayée l'orteil de Polyphème endormi.

Ce violent génie s'attendrit parfois ; son âpreté se déride, et alors il distille le miel comme le lion de Samson. De rares sourires effleurent sa bouche contractée par le rictus tragique, mais ces sourires sont divins. Aussi bien que Dante, Eschyle est le maître de la grâce comme de la colère.

Ce qu'il faut dire, c'est que, comme tous les poètes

ESCHYLE. lOo

de sa taille, Eschyle est au-dessus du goût et des règles. Ses difformités sont inhérentes à sa hauteur même. Il y a de Tobscurité sur ses pensées comme il y a des nuées sur les cimes. Il a Temphase de la tempête et le hérissement du lion. Les toises et les aunes de la rhétorique se rapetissent jusqu'au ridicule, lorsqu'elles s'appliquent à de tels génies. — Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient pas!

Eschyle avait composé quatre-vingt-dix tragédies, il en reste sept ; c'est le plus effroyable naufrage poétique de l'antiquité. Avec des trésors de génie, une masse de mythes, de traditions, de légendes, remontant, par delà Hésiode et Homère, aux origines de la pensée grecque, a disparu dans ce grand désastre. Un monde s'est évanoui sous la fumée de quelques manuscrits détruits par le feu. Au second livre de son poème, Virgile fait voir à Énée, dans les ténèbres brûlantes d'Ilion renversée, les formes redoutables des Divinités qui président à sa destruction.

Apparent diras faciès, inimicaque Trojso Namina magna Deum. . •

De même, des fables terribles, des drames inouïs^ des groupes tragiques de trilogies enlacées, comme

celui (lu Laocoon^ d'une même chaîne de douleur, apparaissent confusément dans les flammes qui dévorèrent l'œuvre d'Eschyle : Niobé, la Lycurgie, Peiithée, les Prêtresses, VÉthiopide, les Égyptiens^ Memnon, le Rachat d^ Hector, Prométhée porteur de feu et Prométhée délivré. — Des fantômes comiques s'y montrent aussi, riant à vvide d'un énorme rire, comme des masques dont les visages se sont retirés. Ce sont ses Drames Satyriques tous anéantis : — Sisyphe transfuge, le Lion, Circé, Glaucus marin, les Rongeurs d'or^ les Faiseuses de lits. Ces tragédies et CCS comédies mortes errent et reviennent à l'état spectral, dans les écrits de la basse époque, évoquées par la citation d'un scholiaste ou d'un grammairien. Les unes, dépouillées de toute forme, n'ont rien gardé que leur titre, pareilles à ces «têtes vaines des morts » dont parle Ulysse, dans V Odyssée. D'autres survivent par des traits sublimes ; on dirait des javelots brisés qui sifflent encore. La plupart n'ont laissé que des strophes éparses, des phrases inachevées ou insignifiantes qui rappellent ces sons confus dénués de mémoire et presque de sens, que les Ombres échangent au bord du Léthé. Rien de lugubre comme ces ruines de l'œuvre d'Eschyle : images en lambeaux, idées lézardées, cratères vides de passions éteintes, questions de dialogues tronqués qui restent éternellement sans réponse, invocations qui crient dans le

désert d'un texte effacé. Tel passage, désormais inintelligible, ressemble à une frise raturée. Tel vers gigantesque se dresse sur l'emplacement d'une trilogie, colonne unique du temple abattu. — Il y a des espaces laissés en blanc, aux angles des vieilles mappemondes du quinzième siècle, qui portent cette légende gravée entre leurs lignes indécises : Bic stmt Leones. On pourrait inscrire ces trois mots, avec une variante, au-dessus de la liste des tragédies perdues d'Eschyle : — « Il y avait ici des lions. »

Mais on peut restituer le génie d'Eschyle d'après ses débris, comme on recompose les êtres antédiluviens d'après leurs vestiges. Sept drames nous restent de cette défaite de chefs-d'œuvre, et ce sont encore les c Sept Chefs » du théâtre grec.

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