‹ Les deux masques (volume 3)Chapitre 13 sur 43 · II. — Marathon. — Prodiges et visions du champ de bataille · texte numérisé non relu

II. — Marathon. — Prodiges et visions du champ de bataille

— L'idylle de Marathon. — Le messager de Marathon.

Darius envoya contie Athènes une armée de deux cent mille hommes, commandée par le Mède Datiset par son neveu Artaphernès. Son mot d'ordre était de capturer vivants ces esclaves rebelles, et de les envoyer à la chaîne, dans son palais de Suse. Il était curieux de voir des êtres assez fous pour lui avoir résisté. En cas de victoire, les Grecs auraient défilé sans doute devant lui, un mors à la bouche et la corde au cou, comme les captifs égyptiens que Cambyse passa en revue, sur les ruines de Memphis. On déchiilrerait peut-être aujourd'hui, sur Tinscription de Behistoun, le nom de Miltiade, à la suite de ceux des rebelles mè-

des que Darius se vante d'avoir mutilés de sa propre main : — « Phraorte fut pris et amené devant moi j'e y> lui coupai le nez, les oreilles, la langue. Il fut tenu » enchaîné à ma porte, tout le peuple le voyait. En- » suite je le fis crucifier à Ecbatane, avec ses corn- » plices...» — « Tachmaspadès fut amené devant » moi, je lui coupai le nez et les oreilles : plus tard, » je le fis crucifier à Arbèles. »

L'armée persane embarquée à Cilicia sur une flotte de six cents trirèmes côtoya le rivage jusqu'à Samos, et poussa vers les îles de la mer Egée. Elle prit en passant Naxos et Délos, et s'empara d'Érétria, qu'elle livra aux flammes. Une tradition, citée par Platon, donne l'idée de l'effroi produit par ces masses écrasantes tombant sur la Grèce. Elle dit que les Perses n'eurent qu'à joindre les mains autour de la ville, pour envelopper tous les habitants comme dans les toiles d'un filet. Après la prise d'Érétria, la floile, qui portait Hippias à son bord, jeta l'ancre dans une baie de l'Altique, en face d'une plaine vaste et nue, déployée sous un hémicycle de coteaux rocheux et d'âpres montagnes. Hippias avait désigné cette plage comme une porte ouverte. Mais le génie d'Athènes trahit victorieusement le traître : la brèche indiquée par Hippias, c'était Marathon.

Athènes, si terriblement menacée, appela Sparte au secours. Elle lui envoya Phédippide, le plus agile

de ses coureurs. Il y a, dès le début, quelque chose de Tessor dans toute cette histoire ; Phédippide courut comme si Hermès lui avait prêté son pétase ailé et ses talonniëres. En deux jours, il fendit les mille stades qui séparent Athènes de Lacédémone. Message vain, exploit inutile: régolste Sparte montrait déjà à la Grèce cette face louche et morne, sombrement envieuse, sourdement hostile, qui, plus tard, la médusa tant de fois. Elle avait du plomb à ses sandales, si Phédippide avait des ailes à ses pieds. Sa réponse, digne d'une tribu fétichiste gouvernée par un astrologue, fut qu'une antique coutume lui défendait d'entrer en campagne avant la pleine lune ; or on était au dernier quartier. Sparte promit démarcher, mais dans cinq jours seulement^ lorsque l'astre serait reparu dans son plein. Celte basse superstition n'était-elle qu'un méchant prétexte? Cette question de lune était-elle le masque d'un odieux calcul? Les historiens anciens n'expliquent pas l'énigme, ils la posent sans la résoudre. — Heureusement, avec le refus de Sparte, Phédippide rapportait à Athènes l'oracle d'un dieu. En traversant la forêt du mont Parthénion , Pan lui était apparu, joyeux et radieux, sous les étoiles que reflétait sa poitrine. Il Tavait interpellé par son nom, et sa grande voix, où bruissaient les soufDes des bois, avait prédit la victoire.

Athènes, réduite à combattre seule, n'avait que dix mille hoplites, avec mille soldats de Platée, son alliée fidèle, contre les deux cent mille de l'envahisseur. Il lui fallait un héros pour oser et vaincre, les dieux renvoyèrent. Milliade revenait d'une colonie de la Chersonèse, qu'il avait durement gouvernée, à la façon des « Tyrans » d'alors. C'était un homme du temps d'Hippias, d*esprit et d'éducation despotique. Mais rentré à Athènes, retrempé dans son air énergique et libre, le petit satrape devint un grand citoyen. Contre lavis des autres stratèges, qui voulaient retrancher la défense au cœur de la ville, la circonscrire au rocher sacré, il soutint que le salut était dans l'attaque, qu'il fallait marcher sur l'ennemi au lieu de l'attendre, le frapper sur le rivage même de latner, au seuil bruyant de la patrie grecque. Sa résolution l'emporta.

Un matin, la petite armée athénienne, campée sous les hauteurs qui dominaient Marathon, entonna le chant du Pœan, et fondit au pas de course sur les Perses. Avec l'élan de l'aigle, elle en prit la forme. Tandis que le centre rompait, les deux ailes hérissées de lances enveloppaient Tennemi qui

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leur faisait face, puis se rabattaient, en le refoulant, sur les masses qui avaient entamé leur front. Les Perses s'enfuirent en déroute vers leurs vaisseaux rangés sur la plage, poursuivis par les Athéniens qui essayèrent d'y mettre le feu. On eût dit la bataille des navires du quinzième chant de riliade reprenant ses glaives et ses torches. Mais cette fois elle avait fait volte-face : c'étaient les guerriers de l'Asie, poussés et rejetés sur leur flotte, qu'assaillaient les Grecs. Ce fut dans cette attaque que le frère d'Eschyle, Cynégire, eut les bras coupés en étreignant la galère ennemie qu'il mordit ensuite : abordage épique d'un homme et d'un vaisseau se déchirant corps à corps. Au moment où la flotte reprenait la mer, on vit un bouclier poli d'une rondeur énorme, se lever sur une cime du Pentélique, comme un astre de mauvais augure. L'œil perçant de Miltiade y lut aussitôt un signal de traîtres, un appel des partisans d'Hippias avertissant les Perses qu'Athènes, sans défense, était à la merci d'une surprise qui devancerait son retour. Dès que le bouclier sinistre parut, en effet, la flotte cingla à force de rames vei^ le cap Sunium. Mais Miltiade, redressant son armée harassée d'un effort sublime, la porta, à marche forcée, de Marathon sur Phalère, comme s'il l'enlevait dans le nuage poudreux du combat. Elle y arriva avant les vaisseaux. Cette course fulgurante

déconcerta l'ennemi retrouvant, aux abords d'Athènes, Tarmée qui venait de le vaincre à dix lieues de là. La flotte s'enfuit vers les Cyclades; Athènes était sauvée une seconde fois*

La pleine lune étant enfin venue, la lourde armée de Lacédémone s'ébranla et se mit en marche. Elle arriva le lendemain du combat, juste à temps pour inspecter curieusement les cadavres des Perses encore gisants sur le sable. Il ne fallut rien moins que le soleil des Thermopyles pour éclaircir Téclipse lunaire de la sombre Sparte.

Les miracles ne manquèrent pas à cette victoire merveilleuse, l'enthousiasme suscita des apparitions. On vit, au fort de l'action, le fantôme de Thésée s'élancer sur les rangs barbares. Un paysan inconnu combattait à côté de lui, armé d'un manche de charrue dont il frappait les ennemis : à chaque coup, il traçait autour de lui un cercle de morts. Ce Samson grec disparut après la bataille. L'oracle de Delphes, consulté par les Athéniens, leur ordonna d'adorer en lui le héros Échetlos, c'est-àdire a l'Homme au manche de charrue : » — 'ExétXt) : — sans doute l'incarnation du pays rural, le moissonneur des gerbes se transformant en faucheur d'hommes, aux jours de combat. Toutes les nuits le champ héroïque rejetait ses morts qui recommençaient la bataille ; la campagne retentissait du fra-

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cas des lances et du ronflement des chevaux. Pausanias dit que ceux qui venaient exprès dans la plaine, pour épier cette mêlée de Mànesi étaient frappés par des épées invisibles, mais que le passant qui l'apercevait par hasard était épargné. De tous temps les fantasmagories nocturnes ont craint et repoussé les témoins. Les « Chasses Noires y> et les (( Chasses Furieuses » de la mythologie germanique traquaient les bûcherons et les pâtres embusqués derrière les taillis pour les voir passer, et souvent elles mêlaient leurs membres à la curée des fauves poursuivis.

Athènes récompensa les vainqueurs, mais simplement et sans faste. Elle ne comprenait pas les exploits de tous absorbés par la gloire d'un seul, l'idolâtrie du chef érigée sur le sacriQce de Tarmée. La bataille fut peinte sur un panneau du Pœcile, et Miltiade y fut représenté avec CalHmaque, au milieu d'un groupe de héros et de demi-dieux. Un tumulus fut dressé à Marathon sur ses vaillants morts, entouré de dix colonnes, une pour chaque tribu, qui portaient leurs noms. Les Platéens eurent leur sépulcre à part. Si Sparte avait combattu, elle aurait livré aux corbeaux les Ilotes tués dans ses rangs ; la noble Athènes, chez qui le servage n'était qu^une fraternité inférieure, accorda aux esclaves morts pour sa Uberlé, un tombeau d'honneur. La plus

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haute commémoraiion du triomphe fut l'emploi qu'elle fit d'un bloc de marbre repris à Tennemi. Les Perses, se croyant vainqueurs par avance, l'avaient transporté de Paros, pour y tailler un tro* phée. Hais le marbre prédestiné cachait la déesse qui humUie les superbes : Agoracrile, élève de PhidiaSy fit sortir une Némésis ironique du bloc délivré»

Un épisode ingénu égayé celte glorieuse journée, pareil à un bas^relief pastoral enchâssé dans le socle d'une colonne guerrière. Les Athéniens, avant le combat, avaient fait vœu d'immoler à l'Artémis Agroière autant de chèvres qu'ils tueraient d'ennemis. Mais ce vœu, s'ils l'avaient strictement accompli, aurait dépeuplé les étables et les pâturages. Toutes les chèvres de la pauvre Attique auraient été la curée de la Chasseresse. Il ne serait plus resté une seule victime pour l'autel de Pan et des Nymphes. On composa donc avec Artémis : au lieu de six mille abattues d'un coup, il fut décidé que cinq cents chèvres lui seraient sacriQées chaque année. La « Très-bonne Déesse » accepta cette transaction; comme, dans une églogue, elle eût pardonné la tricherie d'un pâtre qui, pour vaincre au jeu de la flûte, lui aurait voué imprudemment son troupeau.

tt Les feux de l'aurore sont moins doux que les

>» premiers regards de la gloire. » Ces paroles mo-

(lernes ' d'une grâce altique, peuvent s'appliquer à celte jeune bataille, aube d'un jour rayonnant, fleur de pourpre d'un printemps sacré. Il y a de la pïimèur du bourgeon dans ses verts lauriers, il y a dé la sèv^ dans son sang fécondant et frais comme une pluie d'avril. Ce petit peuple qui se dévoue à la patrie commune, ces dix mille contre deux cent mille, qui marchent en avant sans regarder derrière eux, cette victoire qui semble divine tant elle est rapide, quel plus noble et plus pur triomphe! La beauté du lieu s'ajoute à la beauté de l'action. C'est siirune plage sablonneuse comme une arène olympique, que les Athéniens courent à Tennemi; les montagnes et la mer l'encadrent : ici le camp, et là les vaisseaux. La tactique du combat a la'siniplicitédes mouvements d'un lutteur; l'héroïque tragédie s'ordonne selon les lignes des belles unités. Le Messager même ne lui manque pas ; il est représenté par ce soldat qui courut annoncer sa délivrance à Athènes, et tomba mort sur la place, en agitant sa palme, comme un coursier épuisé par l'élan d'un dieu. Marathon ne fut sans doute qu'une escarmouche auprès des grandes luttes qui suivirent, mais ce petit combat décida leur issue future. Il exalta et fortifia l'àme d'Athènes, il l'aguerrit aux ièpouvaiites et aux chocs des masses. La Perse était ^aiùcue pour la première fois. La vanité du nombre

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s'était évanouie devant Ténergie de Télite, le colosse barbare avait sonné creux sous la lance civique qui Tavait heurté. Xerxès et ses cohues pouvaient Tenir maintenant, un peuple était debout pour les recevoir.

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