X. — Le Prométhée Délivré d'Eschyle
Eschyle avait composé toute une trilogie sur l'histoire de Prométhée : — Prométhée Porter-feu, — Prométhée Enchaîné, -^ Prométhée Délivré. — Il ne nous reste, avec le second de ces trois grands drames, qu'un vers du premier et quelques fragments du troisième. L'action commence donc pour nous au moment où le Titan, condamné par Zeus, va expier son larcin du Feu et la révélation qu'il en fit aux hommes.
Prométhée, dans la trilogie d'Eschyle, changeait de montagne, du second drame au troisième, comme un patient transporté, dans l'entr'acte de son suppUce, sur un chevalet de rechange. Ici, ce n'est .point encore sur le Caucase qu'il est étendu, mais sur la crête d'une montagne de la Scythie d'Europe, entre les steppes et le Pont-Ëuxin. La Puissance et la Force viennent d'y conduire le Titan; elles l'ont déjà renversé sur le roc, dans l'effroyable posture de l'écartellement. Héphestos les suit, en boitant, le marteau à l'épaule, les poings
pleins de clous et d'écrous, traînant après lui la longue brasse des chaînes qui garrotteront le colosse. La Force reste muette, étant inconsciente et irresponsable : on ne distingue guère plus sa figure qu'on n'entend sa voix ; ce n'est qu'un valet de bourreau vu de dos. Tout au contraire, la Puissance s'étale et s'agite avec une sorte d'emphase démoniaque. Elle est l'attribut incarné de Zeus, son émanation violente, son Verbe brutal. Le poète a donné une réalité terrible à cet être abstrait ; l'arrogance du favori se joint en lui à la cruauté du licteur. U affecte une méchanceté surhumaine, il grossit comme un porte-voix les ordres du maitre, il parle au dieu qu'il mène à sa suite, comme à un tortionnaire soldé pour sa tâche. — « Fais ce que le Père » t'ordonne d'accomplir I Enchaîne ce malfaiteur » aux roches escarpées... Châtie-le d'avoir outragé » les dieux... Qu'il apprenne à respecter la tyrannie » {Tvp«w{^) de Zeus, et à ne plus tant aimer les » hommes. » — L'alroce vice-dieu cherche même à exciter bassement Héphestos contre le captif : — « Ne Va-t-il pas volé ta fleur ? La splendeur du feu » qui crée tout, il l'a transmise aux mortels. »
Le bon Héphestos répugne fort à l'affreuse corvée que l'Olympien lui inflige ; il se rappelle sa parenté cosmique avec Promélhée. Frères jumeaux à l'origine, issus du même éclair, nés dans le même âtre»
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ils semblaient à peine distincts Tun de l'autre. Prométhée n'esl-il pas d'ailleurs, comme lui, statuaire et mattre dans les arts du feu ? — « Le cœur me » manque ! Enchaîner à ce roc battu par l'orage un » dieu du même sang que moi I Mais la nécessité » me contraint : il est dangereux d'enfreindre » Tordre du Père. » — Et avec une lourde insistance qui accroît à son insu le supplice, il dénombre longuement au Titan les souffrances qu'il va endurer : — Ce seront d'abord l'isolement absolu, Tangoisse iacurable ; l'insomnie sans Iréve, les cris sans écho ; puis les ardeurs du soleil et les sueurs froides de la nuit qui, tour à tour, brûleront et glaceront sa chair : pour torture suprême, tout mouvement entravé, nul moyen de se retourner sur son lit sinistre ; l'immobilité dans la convulsion. — La sentence est dure, et les remontrances qu'Héphestos y mêle doivent la rendre plus odieuse encore au patient. Être harangué par celui qui va vous clouer sur un bloc de pierre, il y a là aggravation de peine, surcroît de sévices. Héphestos compatit évidemment au sort tragique de Prométhée, mais il est résigné, sinon rallié à l'ordre nouveau. Il a plié sous le joug du fait accompli, la rébellion n'est pas dans sa nature subalterne. Ses pieds meurtris portent les marques des coups que peut frapper le plus fort. Les Immortels l'ont, par deux fois, lancé dans l'abtme, du
haut de TOlympe ; il ne boite pas seulement, Q rampe un peu depuis ce temps-là. — Sans doute, Zeus est impitoyable, mais Promélhée n*est pas sans reproche. N'était-ce pas folie que de déclarer la guerre aux dieux pour l'espèce humaine ? L'étincelle qu'il a dérobée pouvait-elle lutter contre le tonnerre ? — « Voilà le fruit de ton amour pour les » hommes. Tu as fait de trop grands dons aux mor- » tels. Toujours, c'est un maître dur celui qui com- » mande depuis peu. »
Mais la Puissance a hâte d'en finir, il lui tarde de voir le Titan aux chaînes. Ses frères déracinaient les montagnes : ne pourrait-il pas d'une secousse arracher le roc où il est couché? Elle presse donc Hépbestos d'agir au plus vite, elle le harcelle d'injonctions féroces : c'est en l'aiguillonnant de la foudre qu'elle le contraint à l'ouvrage. — « Que » tardes-tu?... Crains de gémir sur toi-même si tu » n'obéis... Étreins-le de chaînes... — Rive-les au- » tour de ses bras... Cloue-le à ces roches... En- » fonce rudement, à travers sa poitrine, la dent de » ce coin d'acier... Garrotte-le autour des flancs )» et sous les aisselles... Cercle violemment les » cuisses avec des anneaux... Entrave les pieds for- » tement. » — Chaque membre est ainsi inventorié et scellé, chaque ferrement inspecté par l'argousin de l'Olympe. On entend sonner le marteau, crier les
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vis, grincer les ferrailles ; on voit s'allonger et se tordre le serpent d'airain qui enroule à triple tour le corps du patient. Ce devait être un effrayant spectacle que celui de cette Crucifixion gigantesque dressée en plein théàtrOi sous les yeux d'un peuple. La terreur visible de la scène n'a certes jamais été au delà.
Héphestos obéit et frappe, non sans protester. D'artiste en belles œuvres, devenir un artisan de tortures, meurtrir et broyer la chair de la même main qui cisèle les vases des banquets célestes, quelle contrainte et quelle déchéance ! Il en gémit au fond de son cœur ; il gronde sourdement, sous la voix stridente qui l'excite, comme le feu qu'il recèle en lui, sous le fer aigu qui l'attise. De temps en temps, on le voit retourner vers la Puissance sa grosse tête de serf indigné du forfait que son suzerain lui commande. — <c Tu es sans pitié et plein d'audace... >> Ta parole est aussi dure que ton visage... Cette » tâche, que n'est-il donné à un autre de l'accom- » plir I... Hélas I Prométhée, je me lamente sur tes » maux... Habileté de mes mains, que je te déteste I »
Cependant, par un de ces traits comiques qui dérident souvent, dans Eschyle, les plus sombres scènes, le forgeron content de son adresse reparait par instant sous le frère en larmes. Héphestos déplore son cruel ouvrage, mais il s'y applique; il entend qu'il soit sans défaut et qu'on n'y trouve rien à
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repi'endre. A chaque clou qu'il fixe, à chaque pièce qu'il embotte, il constate naïvement la perfection du travail : — a Voilà qui est fait et en un instant... Ce » bras-ci tient, aucun effort n'en briserait Tatta- » clie... Certes, excepté lui, nul ne me blâmera, d
La Mythologie a été dure pour cet honnête dieu, bon sous sa rudesse, incarnation du Feu dans son plus noble et plus pur emploi. Ce manœuvre des dieux est en somme l'artiste du monde, sa forge a été le premier atelier plastique. Il n'apparait guère cependant chez les poètes, que pour être indignement bafoué. Les dieux d'Homère rient aux éclats, quand il leur verse le nectar en trébuchant sur ses pieds boiteux. Ils oublient que cette claudication figurait, à l'origine, l'oscillation de la flamme et le tremblement du sol remué par les éruptions souterraines. Leur rire même, d'après une tradition qu'Aristote nous a transmise, n'était que l'écho de celui du dieu qu'on croyait entendre éclater dans le pétillement joyeux du foyer. Quand Héphestos naquit, Héra, sa mère, furieuse d'avoir conçu cet enfant difforme, le précipita dans la mer où il fut recueilli par des déesses nourricières. Il y passa neuf ans, dans une grotte de
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corail, occupé à fabriquer des joyaux pour les Néréides. Le petit gnome reconnaissant se fit le bijoutier des fées marines qui Tavaient sauvé. Revenu dans rOIympe, il prit la défense de sa marâtre contre Zeus, dans une de leurs querelles orageuses, symboles des agitations de l'éther. Son intervention généreuse lui valut une seconde chute plus cruelte que la première.^ ce Sois patiente, ma mère d, lui dit-il au premier chant de Vlliade^ « supporte ta disgrâce, » de peur que je ne te voie maltraitée, toi qui m'es » chère, et que malgré ma douleur, je ne puisse te » secourir ; car la colère de TOlympien est terrible. » Déjà une fois, lorsque je voulais te défendre, il me » saisit par un pied, et me lança du haut des demeu- » res divines. Tout un jour, je roulai à travers l'es- » pace, et, avec le soleil qui se couchait, je tombai » dans Lemnos , presque sans vie . » — Ainsi parle-t-il , oubliant, lui aussi, sous Tanthropomorphisme qui Ta revêtu, que cette chute mythique ne fut autre que celle de réclair qu'il était jadis, tombant du ciel sur la terre. En somme, Héphestos dans l'Olympe fait un peu l'effet d'un prolétaire parmi des seigneurs. « Uillustre Ouvrier», c'est ainsi que l'appelle Homère. Il a la laideur obscure, les muscles noueux, la taille ramassée, le torse velu d'un mineur et d'un forgeron. Mais le myChe antique, comprenant les rapports intimes du travail avec la Beauté, la lui avait donnée
pour compagne. Dans la Théogonie d*Hésiode^ Hépheâtos est Tépoux d'Âglaé, la plus jeune des Grâces; dans V Iliade j de sa sœur Charis; dans V Odyssée ^ il a pour femme Aphrodite elle-même. Et malgré son adultère avec TArès grec, on la voit mieux encore que sur le Mars romain de Lucrèce, « mollement répandue » — circumfusa super — sur le corps de fer du rude artisan ; car ce sont ses caresses qui insinuent à ses doigts nerveux les reliefs exquis et les contours délicats ^u'il imprime ensuite à ses œuvres. Héphestos était le grand maître des fontes et des ornements du métal, aussi habile à battre la cuirasse du guerrier épique qu'à tourner les bracelets de Cypris. C'était lui qui avait bâti et meublé les douze chambres splendides des Douze Grands Dieux. Pour lui-même, il s'était construit un palais d'airain dont le plafond étoile répétait la rondeur de la voûte céleste et les Signes mouvants des constellations. C'est là qu'il forgeait et qu'il travaillait, non point assisté par la troupe monstrueuse des Cyclopes dont la fable l'entoura plus tard, mais farouche et solitaire, à la façon d'un Michel-Ange olympien. Vingt soufflets qui se gonflaient d'euxmêmes, comme des athlètes ramassant leur souffle, et qu'il gourmandait comme des apprentis, attisaient ses vingt fourneaux flamboyants. Des chefsd'œuvre d'art et de mécanisme sortaient de leurs
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moules. C'étaient TÉgide de Zeus, le Char du Soleil, la Flèche qui, lancée par Apollon, revenait, après avoir transpercé $on but, se replacer dans la main du dieu, les deux Chiens d'or et d'argent qui gardaient la maison d'Alcinoûs, les Taureaux de bronze qui effrayaient par leurs beuglements ceux qui approchaient de la Toison d*or. Hépheslos était aussi l'armurier des héros et des demi-dieux. Il avait battu sur l'enclume les panoplies de Diomède, d'Énée, de Memnon. Homère a décrit le bouclier merveilleux qu'il fabriqua pour Achille : la mer ondoyait sur ses bords, en vagues d'argent et d'étain; et son orbe, couvert d'une myriade de figures qu'on eût dit vivantes, déroulait en son triple cercle, les guerres et les assemblées, les labours et les pâturages, les noces et les danses, tout le cycle élémentaire de la vie humaine.
C'est dans le même chant du poème que le bon Héphestos apparaît grandiose à sa manière, et vraiment divin, transfiguré par le jour de flamme qui fait resplendir sa forge royale. Il est à la besogne lorsque Thétis lui demande des armes pour son fils ; il s'agite haletant autour de ses fournaises, dans le coup de feu d*un travail urgent. Mais aussitôt que Charis lui annonce la visite de la déesse, Héphestos se souvient des bras maternels qu'elle lui ouvrit sous les flots, quand il tomba de l'Olympe, et des soins qu'elle prit de son
enfance rebutée. — « Certes^ elle peut tout sur moi, la » Déesse vénérable qui est entrée ici. C'est elle qui » me sauva quand je fus précipité d'en haut par ma yf mère qui voulait me cacher aux Dieux, parce que > je boitais des deux pieds. J'aurais enduré alors des » maux infinis^ si Thétis et Eurynome ne m'avaient )» reçu dans leur sein. Pour elles, dans leur grotte y> profonde, pendant neuf ans, je forgeai mille orne^ M ments; des agrafes, des anneaux, des colliers, des » pendants d'oreilles. Et Timmense Océan murmu- )» rait autour de la grotte. . . Maintenant, puisque Thé- » tis aux beaux cheveux vient dans ma demeure, je » lui rendrai grâce de m'avoir sauvé. » — Et tandis que Charis offre h Thétis « les mets hospitaliers», le grand ouvrier se redresse de l'enclume sur ses ïambes torses. Il éteint ses brasiers, enferme ses outils dans un coffre d'argent; puis il essuie avec une éponge ses bras noirs de limaille, sa face et sa poitrine enfumées. Il se revêt d'une tunique blanche, prend le sceptre lourd comme un marteau, qui sied à sa royauté métallique, et s'avance vers la déesse, appuyé sur deux belles filles d'or qu'il a fabriquées. «Semblables à des vierges vivantes», elles marchent à ses côtés en cadence, et soutiennent sa marche inégale. On dirait une transformation d'Enchanteur, sordide et rabougri tant qu'il vaque aux œuvres de ses alambics, somptueux et majestueux
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comme un roi quand il sort des vapeurs de son officine. C'est avec une reconnaissance affectueuse qu'il accueille sa mère d'adoption : — a Thétis au » péplos flottant, yénérable et chère^ pourquoi viens- » tu dans ma demeure que tu visites si rarement? 9 Parle, ce que tu as dans Tesprit mon cœur m'or- » donne de Taccomplir si je le puis et si c'est pos- » sible. » — La mère lui demande pour les dernières victoires de son fils «qui doit bientôt mourir p, un bouclier et un casque, une cuirasse et de belles cnémides avec leurs agrafes. II lui répond de toute son ftme, avec une cordiale compassion : — « Calme- » toi, n'aie plus de souci. Plût aux dieux que je « pusse sauver de la mort lamentable ton fils chéri, )» quand l'inévitable destin le saisira, aussi aisément » que je lui donnerai de belles armes que tous les » hommes admireront. x> — Et retournant à son enclume, il va lui forger ces armes flexibles qui couleront sur le corps glorieux du héros, et le porteront comme des ailes, dans la mêlée du combat.
L'exécution est terminée, les bourreaux s'éloignent, laissant le supplicié aux horreurs de son agonie. Mais, avant de disparaître, la Puissance lui
jette une dernière insulte : — « Maintenant, brave » encore les dieux, vole ce qui est aux Immortels » pour le donner à des Éphémères ! Que peuvent-ils, » ces êtres d'un jour, pour alléger tes souffrances ? » On t'a mal nommé en Rappelant Promélhée (Pré- » voyant), car c'est un Promélhée qu'il te faudrait » pour briser tes chaînes. » — La Passion du Titan a été souvent comparée par les docteurs mômes de l'Eglise, à celle de Jésus. En écoutant cette lâche raillerie, on peut donc se rappeler les sarcasmes lancés au Christ mourant sur la croix, par les moqueurs du Calvaire : — « Et ceux qui passaient par « là blasphémaient en branlant la tête, — et lui » disaient : Que ne te sauves-tu toi-même, si tu es » le fils de Dieu? Descends de la croix. — ' Et les -^ j> princes des prêtres, se moquant de lui, disaient : » Il en sauve d'autres et il ne saurait se sauver, n
Entre tous les grands silences tragiques d'Eschyle, celui de Prométhée, durant son supplice, était célèbre dans Tanliquité. Le marteau qui fendait ses membres a fait retentir le roc, mais non point sa voix. Il n'a pas faibli dans la lutte horriblement inégale du fer contre la chair, du paroxysme de la douleur contre
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réoergie de la volonté. La question du chevalet étendu aux proportions d'une montagne, ne lui a pas arraché l'aveu d'une défaite, la réponse d'un gémissement. Il a ravalé ses pleurs et mangé son fiel. Une statue qu'on soude à son piédestal n'est pas plus muette que le Titan cloué sur son rocher.
Mais quand ses bourreaux sont partis, une clameur immense sort de sa poitrine. C'est la protestation du droit vaincu contre la force écrasante , de la justice opprimée contre l'iniquité qui triomphe. Prométhée ne prend point à témoins les hommes : trop épars. trop faibles encore, ils sont d'ailleurs hors de sa vue et de son approche. Zeus a fait autour de lui le désert, il l'a crucifié dans la solitude. L'horizon que domine sa croix renversée n'est peuplé que de rochers et d'arbres, de bêtes et de plantes. Pas d'autres re* gards que ceux des astres, pas d'autre foule que celle des flots, pas d'autres voix que celle des vents autour de sa sombre agonie. Ce sont ces témoins muets qu'il invoque, c'est cette Nature qu'il atteste et à laquelle il ouvre son sein déchiré.
« 0 divin Ether, Vents aux ailes rapides, Sources des Fleuves, rires inombrables des flots de la mer I Et toi, Terre, mère de toutes choses ! Et toi aussi. Soleil, qui vois tout! je vous atteste ! regardez-moi ! Voyez ce'que, dieu moi-même, je souffre par les dieux 1 Voyez ces outrages, et combien je devrai gémir durant des années innombrables ! Le nouveau maître des Heureux a forgé pour moi cette chaîne
affreuse. Hélas I Hélas ! je me lamente sur le mal présent, sur le mal futur... J'ai fait du bien aux hommes, et me voici lié à ces tourments. J'ai pris pour eux, comme à la chasse, TétinceUe, source de la flamme. J'ai emporté dans une férule creuse, le Feu, maître de tous les arts, le plus grand bien dont puissent jouir les vivants. C'est pour ce crime que je souffre, suspendu en l'air par ces chaînes. »
Les éléments ait estes* sont devenus plus tard une formule de prosopopée poétique. Pour le Prométhée d'Eschyle, cet appel grandiose s'adresse à des êtres de même sève et de même substance que la sienne. Fils atné de la création, consubstantiel à la terre, il est resté plein d'elle en s'en détachant. Une parenté primordiale l'unit intimement à toutes les puissances physiques qu'il implore, et dont il est la figure. 11 y a de l'atmosphère dans son haleine, de la montagne dans sa stature, du feu souterrain dans la chaleur de ses veines. Aussi toute la nature va-t-elie s'ébranler et souffrir en lui, comme la racine tressaille et souffre des blessures du chêne mutilé. La vie universelle se sent atteinte dans son corps meurtri, ses chaînes pèsent sur le monde entier. — « Le » flot marin mugit en tombant sur le flot. Le gouffre » gémit. Les sombres profondeurs de THadès fréï> missent sous la terre. Les fleuves sacrés pleurent i> sur oe supplice lamentable. »
Voilà déjà qu un baltement d'ailes monte vers le captif. C'est comme un long essaim d'oiseaux qui