VII. — Institution de TAréopage
VIII. — Le procès d'Oreste. — L'interrogatoire. — La plaidoirie d'Apollon. — Le scrutin. — L'acquittement. — Le Caillou d'Athéné.
IX. — Colère et menaces des Érynnies. — Pallas entre en pourparler avec elles. — Leur résistance. — Apaisement final. — Conversion des Érynnies devenues les Euménides. — Leur apothéose. — Leur transfiguration plastique et morale.
L'OHESTIË. — LES BUMÉNIDËS. 497
X . — L'avèiiemçnt de la justice Bymbolisé par ÏOrestie. — Le Droit saccède à la Terreur. — Les Dieux corrigés par rbomme. — Coucordance entre la tragédie d*EscbyIe et la prophétie d'Ézéchiel.
Le dernier acte de VOrestie s'ouvre devant le temple de Delphes^ le Saint des Saints de la Grèce, Tombilic du monde. Zeus l'avait marqué en lançant un jour, des pôles de la terre, deux aigles qui s'abattirent du même vol, au même sommet du Parnasse. Sur ce point, Apollon posa le trépied où vaticinait sa Pythie. L*âme religieuse de THellade résidait dans ce sanctuaire vénéré. Il rendait des oracles et il faisait des miracles : la lumière de Zeus s'y révélait dans les vapeurs de la grotte sacrée, sa volonté s'y manirestait par la parole de son fils.
La Pythie entre dans le temple, après une prière solennelle, pour prendre place sur son siège. L'instant d'après, elle s*en échappe à plat ventre, — à quatre pattes, c'est le mot — abattue et vautrée à terre par l'effroi, comme une vieille brebis fuyant du bercail changé en antre pendant son absence. — a Je me tratne sur les mains, n'ayant plus de jam- » bes. Une vieille femme qui a peur n'est plus rien, » elle vautnfioius.qu'un enfant. » — Ce qu'elle a vu,
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elle le raconte avec tremblement. Sur la pierre sacrée, un homme est assis, le fronts ceint d'an rameau d'olivier sauvage, tenant un glaive nu dans ses mains sanglantes. Devant cet homme, une troupede femmes, monstrueuses gisent endormies sur les dalles. — « Non pas des femmes, plutôt des Gorgones. Et » encore ce n'est point cela. J'en ai vu de pareilles » peintes dans un tableau qui enlevaient le repas de » Phinée. Celles-ci sont sans ailes, noires et horribles; » elles ronflent avec un souffle farouche, leurs yeux » distillent une bile affreuse. Vêtues comme elles sont, » on ne devrait ni approcher les statues des dieux, )) ni entrer sous les toits des hommes. » — La Pythie s'enfuit, le temple s'ouvre, Apollon parait. Il parait tenant Oreste par la main, avec la majesté bienveillante d'un roi réconduisant un hôte comblé de ses dons. Il l'a purifié par ses rites, lavé du sang des victimes et des eaux lustrales ; Pallas, sa grande sœur, achèvera son œuvre. Qu'il coure à Athènes, embrasser son autel antique. Avec le philtre de la vigne, il a endormi ses persécutrices : les Erynnies ne portent point le vin comme le sang ; — ft Ces Furieuses, tu les vois domptées parle som- » meil. Abominables vieilles filles, dont aucun dieu ne Y> voudrait, ni aucun homme, ni aucune bête 1 Elles » ne sont nées que pour le mal, elles habitent la Y) mauvaise nuit du Tartare, également t)dieuses aux
» hommes et aux dieux. » Ayant qu'elles se réveillent, Oreste aura le temps de les devancer. Hermès est là qui lui prêtera les ailes de ses pieds, le vent de son vol. Apollon le confie à ce guide céleste, avec une tendre insistance : — « Et toi, mon frère, 1» comme moi fils de Zeus, prends-le sous ta. garde, » sois le bien nommé, deviens son conducteur, il » est mon Suppliant. »
Oreste est déjà sauvé, puisque Apollon le protège. Ennemi né des Érynnies, il représente vis-à-vis d'elles Tantagonisme de la lumière contre les ténèbres, de Tharmonie contre la discorde, du pardon contre la rancune. Cruel parfois à son origine : tant qu'il reste confondu avec le Soleil, il en a les colères soudaines et les caprices meurtriers. Comme lui, il réchauffe et il dévore, il resplendit et il brûle ; les épidémies sortent de son carquois enflammé. L'Aurore qu'il poursuit et qu'il consume, en se levant chaque matin, dans ses bras de flamme, meurt de son amour^ sous des noms de Nymphes, dans des légendes innombrables. Il tue par mégarde son ami, le jeune Hyacin^ the, en lançant le disque avec lui : image du printemps que le disque solaire de l'été torride dessèche
o(HI ESGUYLE.
dans sa fleur, comme en se jouant. -^ Qu'il est terrible encore lorsqu'il renverse sous ses traits rapides les douze enfants de Niobé autour de leur mère ; ou quand, ' au premier chant de VIlidde, embusqué sur la plage, comme un chasseur d'oiseaux de mer, il décime, pendant neuf jours, de ses flèches, le camp des Argiens 1 — « Il frappa les mulets d*abord et » les chiens véloces ; mais ensuite, il perça les hom* » mes eux-mêmes du trait qui tue. Et sans cesse les » bûchers brûlaient lourds de cadavres. »
Mais Phébus-ApoUon cède bientôt à Hélios, un dieu subalterne, la personnification physique du Soleil. Comme une statue qui surgit des flammes de son moule il se dégage de l'astre brûlant. Toujours vêtu de sa lumière, il exprimera désormais la beauté qu^elle répand sur le monde et la joie dont elle le remplit. La lumière , âme de la nature, harmonie des êtres, foyer de toute vie> source de toute inspiration et de toute culture, telle est désormais la divinité supérieure, le type transfiguré d'Apollon. C*est la lumière qui vibre dans les cordes d'or de sa lyre d'où s'élancent les chants sublimes qui enlèvent rame de la terre. C'est elle qui Tillumine du don prophétique, en dissipant les ténèbres qui obscurcissent Tavenir. C'est elle qui purifie par lui Tatmosphère des miasmes putrides qui soufflent la mort, et qui ranime les corps languissants comme les plantes
flétries. Avant tout et par-dessus tout, Apollon esl le dieu qui guérit et qui répare, qui ressuscite et qui sauve ; Y Apothropœos^ « le Secourable », VAlescacos, «Détournant le mal ». Son premier exploit est d'écraser dans sa pourriture (Python, le Corrompu) une peste fiévreuse qui rampait dans les marais du Parnasse. Médecin des corps, Apollon devient bientôt le médecin des âmes qu'il tranquillise et réconcilie. Voyant tout comme le soleil, il comprend tout et il excuse tout. Son œil rayonnant pénètre les cœurs et discerne l'intention de la faute. Pas de conscience chargée qu'il n'allège, pas d'impureté qu'il ne lav e ; le sang versé s'évapore à son feu céleste. Aux plus grands coupables, il ouvre, dans son pontificat de Delphes, un trésor inépuisable d'indulgences plénières et d'expiations efficaces. Les meurtriers involontaires ou fatalement poussés à leur crime, les désespérés du pardon, les excommuniés de la loi et de la cité, accourent, sanglants et souillés, vers son temple miséricordieux. Ils se plongent dans ses fraîches piscines alimentées par Teau vierge de la fontaine Castalie ; ils s'enveloppent d^une fumigation de soufre et d'encens ; ils immolent un porc, l'animal immonde, comme pour tuer en lui l'impur démon qui les possédait. Ces rites accomplis, leurs péchés s'effacent,rînnocence rentre dans leurflme : sous le souffle absolvant du Dieu, l'esprit du mal s'est retiré d'eux.
Par cette fonction de large clémence, Apollon était l'adversaire inné des divinités implacables, affamées de justice cruelle comme la béte féroce Test de chair saignante. De là, sa haine des Érynnies ; leur laideur convulsive Tirritait encore : on entendra tout à rheure ses éclats terribles. « — Il y aura ini- » mitié entre toi et la femme, » — dit Jéhovah au Serpent;- — « et celle-ci t'écrasera la tète ». — La même hostilité native devait exister entre ces vieilles sorcières venimeuses et le jeune Dieu, beau comme le jour, sain comme la lumière, vainqueur et tueur du serpent Python.
Cependant, le spectre de Clytemnestre vient ré* veiller les Érynnies endormies. Elle leur montre la plaie ouverte à son flanc, et leur fait honle du sommeil qui les a surprises. Haie des autres dieux, diffamée et détestée aux Enfers, par qui sera-t-elle vengée, si les Vengeresses de la famille l'abandon* nent? Oreste a fui tandis qu'elles dorment. — « Il » a bondi hors du fllet comme un faon. —Entendez » ce que vous dit mon àme ! Réveillez-vous, Déesses » souterraines I C'est moi, c'est le spectre de Cly- » temnestre qui vous appelle ! » Les Érynnies ont
le sommeil dur, elles ne répondent qu'en ronflant aux objurgations de la morte. — Bon! hon ! hon 1 — Eschyle n'a pas craint de noter ce bruit de leurs narines, nullement ridicule venant de pareils êtres ; le lion ronfle avant de rugir. Elles aboient aussi, car elles ré vent, commodes chiens de chasse qui, allongés sur le pavé du chenil, hurlent et reniflent après le gibier fantastique que poursuit leur songe. — « Oh ! » oh ! là I là I arrête ! arrête ! Prends garde I » — L'Ombre gourmande d'une voix de chasseuse cette meute négligente, elle la relance furieusement sur la piste du parricide échappé. — « Tu poursuis la bêle » en dormant, et tu hurles, te croyant encore sur sa » trace I Debout ! lève-toi I Vois ce qu'il t'en coûte » pour avoir cédé au sommeil. C'est sur lui qu'il » faut souffler cette haleine sanglante ; c'est lui que » doit consumer le souffle qui sort de tes entrailles » enflammées I Courez I épuisek-le par une nouvelle » course ! »
Cette fois les Erynnies se réveillent et s'élancent tumultueusement hors du temple. Spectacle effroyable. Les squelettes vivants de la Danse Macabre ne terrifièrent pas plus, au moyen âge, la plèbe attroupée dans les cimetières où se dressait leur tréteau funèbre, que l'entrée des Furies d'Eschyle n'épouvanta le peuple d'Athènes. Le souvenir en frémit encore dans les commentaires des Scholiastes. Cin-
quante Éryimies composaient leur troupe ; la mythologie classique n*en compte que trois : Alecto^ Mégère, Tisiphone : mais cette trinité infernale ne fut jamais fixée à Tétat de dogme. Eschyle pouvait lui joindre, d'ailleurs, Até, Adrasté, Alactor, les no(VQt( (Pœnœ), toutes les déités subalternes de la poursuite et du châtiment. En accroissant leur nombre, le poète multipliait leur terreur. Comme le démon de rÉcriture, son Chœur s'appelle « Légion ». L'art n'ayant pas encore idéalisé les Érynnies, comme il fit plus tard, Eschyle les évoqua dans la laideur surhumaine que leur prêtaient les mythes primitifs, et telles que Timagination populaire les voyait en rêve. On peut restituer, d'après plusieurs vers du drame et quelques monuments archaïques, les figures grandiosement hideuses sous lesquelles il les fit paraître, comme on recompose^ sur des fragments de dents et de griifes, les animaux antédiluviens. C'étaient des femmes d'une maigreur spectrale, aux masques barbouillés de sang et de fiel, la face écrasée, les traits grimaçants, la langue pendante comme celle des Gorgones, les doigts crochus comme ceux des Harpies. Des toufies de serpents s'entrelaçaient à leurs chevelures, une ceinture écarlate serrait leurs tuniques noires à leurs flancs étroits. D'une main, elles brandissaient un bâton, insigne menaçant de leurs hautes œuvres; de l'autre elles agitaient un
flambeau chargé d*une flamme suirureuse. Elles ne marchaient point, elles sautaient, comme d'une sortie d'embuscade, par bonds saccadés, par enjambées gigantesques qui rappelaient l'allure de leur chasse furieuse dévorant l'espace, de leur vol aptère arpentant les nues. Qu'on se figure cette cohue de Stryges envahissant la scène, avec leurs cris sauvages, leurs saltations épileptiques, leurs cheveux sifflants, leurs torches livides ; et le grammairien Pollux paraîtra croyable, lorsqu'il raconte qu'à cette entrée formidable, des femmes grosses avortèrent, et que des enfanta moururent dans les convulsions.
En s'éveillant^ les Érynnies ont vu qu'Oreste a fui pendant leur sommeil. Elles se retournent en hurlant de rage, vers le dieu qui l'a délivré ; les <c chiennes d'Enfer » aboient au soleil. — « Ah ! fils de » Zeus ! c'est toi le voleur ! tu nous as arraché celui » qui a tué sa mère : qui dira que cela est juste ? » — Dans leurs reproches furibonds perce la rancune de leur antiquité méprisée contre l'insolente jeunesse olympienne. Ces nouveaux venus qu'elles ont vus naître et croître, les voilà qui insultent leurs doyennes dans la vie divine. — '< Jeune dieu ! tu as » outragé de vieiljes déesses, en protégeant ton » suppliant, cet homme fatal à celle qui l'enfanta !... » Ce sont là les forfaits de ces dieux nouveaux. Voyez )> ce trône, nombril de la terre ! Il dégoutte de siang,
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» un meurtrier l'en a couvert I » — Leurs invectives deviennent menaçantes ; elles crient à l'impiété et au sacrilège : on dirait qu'elles veulent mettre en interdit, par leurs anathèmes, le temple profané par son propre dieu.
Au bruit de cette émeute démoniaque, Apollon^ irrité, sort de sa cella comme s'il sautait de son char solaire. Apparition éblouissante qu'un marbre illustre a fixée. Une conjecture très plausible voit dans l'Apollon du Vatican la figuration de celui d'Eschyle. Imaginons donc le dieu tel qu'il nous le montre, sa chiamyde volante sur l'épaule, les yeuK pleins d'une splendeur terrible, la lèvre soulevée d'un dégoût divin, dans ce rayonnement de colère sereine qui fait songer, devant sa statue, à la foudre éclatant au sein d'un ciel pur. Il s'élance, le bras en avant, vers les monstres profanateurs de son temple. Les paroles pleuveiit sur leur groupe hideux qui reculé, perçantes €omme des flèches, sublimes comme les rayons de son astre. On y sent l'aristocratie d'un dieu de haute race aux prises avec les démons d'une mythologie inférieure. — « Hors d'ici ! sortez de ce » temple I Hors du sanctuaire fatidique ! de peur » que le serpent, la flèche à l'aile d'argent, ne jail- )» lisse de cet arc d'or. Alors la douleur vous ferait » rendre la noire écume prise aux hommes. Vous » vomiriez les caillots de sang que vous avez léchés
» en les égorgeant. » — II les renvoie aux géhe des prétoires barbares, aux boucheries atrocei raffinées des rois orientaux. Et dans cette faoi des Justices méchantes, frémit l'âme généi d'Athènes, de la cité non sanglante, où le sup même était adouci, où les condamnés buvaient souffrances la mort mêlée au sommeil, dans coupe de ciguë : — « Allez oCt l'on coupe les t » oil l'on crève les yeux, où le fer tranche leur » aux hommes, où les lapidés et les empalés g< » sent I Voilà vos fêtes et vos délices, êtres en M reur aux dieux I C'est l'antre du lion aller M sang qu'il vous convient d'habiter. » — Las É nies récriminent. — N'est-il pas le premier coup, lui qui a ordonné à Oreste de tuer sa mère ? Ap revendique hautement sa complicité ; il a condi la femme qui a égoi^é son mari, et il l'a fait exéi par son fils. C'était la volonté de Zeus, puisque inspire ses oracles. Pourquoi donc, d'ailleurs, justice partiale n'a-t-elte qu'un œil et qu'un 1 — « Si tu te montres indulgente, quand les é » s'égorgent l'un l'autre, si leur crime n'est r » tes yeux, si tu les regardes sans colère, je l » que tu poursuis Oreste sans droit. » — Aussi i Pallas jugera les deux causes, il les ajourne i tribunal : et tandis que le vol noir des Erynnii remet en chasse, le Dieu court rejoindre son Sup[ dansia ville sainte.
î>08 ESCnYLE.
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La scène passe subitement de Delphes à Athènes, devant le temple de Pallas dont Oresle embrasse la statue. Aucun entr*acte marqué, nulle indication d'intervalle : pourtant des jours et des nuits se sont succédé, remplis par la course acharnée des Erynnies relançant leur proie. L'action a dévoré le temps et Tespace, elle a pris le vol de la pensée et Tinstantanéité du prodige. La horde infernale, dépistée sans doute par les ruses du subtil Hermès, n'a pu atteindre le fugitif I — « Pas un lieu de la terre où je n'aie » passé I J'ai volé sans ailes à travers la mer, aussi » rapide que sa nef. Que de fatigues pour cet homme ! » Ma poitrine en est toute haletante. » — Le voilà maintenant, acculé comme une béte forcée, à son dernier gtte. Les Érynnies n'osent l'arracher de l'autel, la majesté de la Déesse couvrant le suppliant de son ombre. Mais elles le cernent de leurs yeux cir* dents, de leurs griffes avides, de leurs langues de vampires furieusement tirées ; pareilles à des dogues tournant autour du cerf abattu, et que contient l'œil du maftre qui les empêche de le dévorer. — « Il faut » que ton corps abreuve ma soif, il faut que je boive » le rouge breuvage à ton corps vivant I Puis, dessé-
L'ORBSTIE. — LKS ËUMÉNIÛKS. ' 509
» elle par une mort lente, je t'entraînerai sous la » terre ! ^ — Mais Oreste n'est plus effrayé : fort de la proteciion d'Apollon, purifié par les ablutions expiatoires, il attend avec confiance Tabsolution suprême de Pallas. — « Le sang s'est endormi sur » ma main, la souillure du meurtre s'en est effacée.. . » En yieiliissant, le temps abolit tout. Et maintenant, » c'est avec une bouche pure que je prie Athéné, » reine de cette terre. »
Cette foi d'Oreste exaspère les Erynnies, elles se précipitent sur son âme et s'efforcent de la rejeter dans le désespoir. — « Point de salut ! ni d'Apollon » ni de la puissante Athéné ! Tu périras, repoussé de » tous, vidé de sang, ombre exténuée, pâture des » démons ! Je te mangerai tout vivant !» — Et formant autour de lui une ronde frénétique, elles entonnent Ta Hymne des Chaînes », chant redoutable, forgé d'incantations fatales, de rythmes magiques qui garrottaient Tàme du coupable, et la liaient au destin prédit. C*est l'idéal du sinistre : Eschyle n'a jamais soufflé d*une bouche si violente, d'une si longue haleine, dans ce que Shakespeare appellera plus tard « la trompette hideuse des malédictions ». On croit entendre le Dies ires du Tartare. Les \égendes indiennes parlent d'un hymne incendiaire, composé par la déesse Parbutea, une Erynnie brahmanique, qui réduisait en cendres ceux qui osaient
5iO ESCHYLE.
le chanter, fussent-ils plongés jusqu'aux épaules dans les eaux d*un fleuve. Ici c'est Thomme auquel il s'adresse que ce chant d'exécration semble devoir consumer.
« Allons I chantons en chœur I II nous platt de hurler le n chant horrifique, et de dire les sorts que notre troupe dis- » tribue aux hommes. Et nous nous glorifions d'être justes^ » Celui qui nous présente des mains pures, jamais notre » colère ne se jette sur lui, il passe une vie saine et sauye. » Mais quiconque a fait le mal comme cet homme, il a beau n cacher ses mains sanglantes, nous lui apparaissons avec n force et puissance, incorruptibles témoins des morts, » créancières du sang répandu.
» 0 Nuit ! 0 ma mère I toi qui m'as enfantée pour le châ- '> timent des vivants et des morts, entends-moi I Le fils de » La ton e me prive de mes honneurs, en m'arrachant ma » proie, cet homme que m'avait livré le meurtre d'une mère. » C'est à lui que ce chant est voué, ce chant de folie, de ver- » tige qui égare l'esprit, l'hymne des Érynnies qui enchaîne p Tftme, hymne sans lyre, effroi des mortels 1
» La Parque toute-puissante m'a fait cette destinée im- » muable : poursuivre les homicides jusqu'à ce qu'ils soient » descendus sous terre. Et même morts, ils ne sont pas dé- » livrés de nous. — Ce chant lui est voué, ce chant de folie, » de vertige, qui égare l'esprit, l'hymne des Érynnies, hymne )) sans lyre, effroi des mortels !
» J'épargne à d'autres la tâche des vengeances, je les dén charge de ce souci; mes imprécations font la paix des ii dieux. Mais qu'ils ne reviennent 4)as sur mes jugements! I Une race odieuse, souillée de sang, n'est plus digne des > arrêts de Zeus. Mais moi je m'élance violemment sur elle, » et l'inévitable vengeance poursuit ceux dont les jambes » ploient, dont les pieds saignent en fuyapt au loin.
» La gloire des hommes, s'élevftt-eUe jusqu'au ciel, tombe
L'ORESTIE. — LES EUMÉNIDES. bli
>' flétrie contre terre à ma noire approche, et je Técrase sous
■ mes trépignements.
» Et quand il tombe, celui que j'ai frappé, il Tignore,
» aveuglé qu'il est par son noir délire, et les hommes l'entendent gémir dans sa maison chargée de ténèbres. »
Voici venir Pallas Athéné, debout sur son quadrige aérien, telle qu'on la voit dans ses grandes images, le front pur et les yeux lucides, la bouche arquée d'un sourire sévère, le visage plein d'une bonté majestueuse. Elle est drapée du court chiton dorien aux plis cannelés ; sa magnifique chevelure flotte sous les ailes droites de son casque surmonté d'un sphinx. — Les Grecs juraient « par les cheveux d'Alhéné». — Son égide, qui la soutient dans les airs, palpite sous sa main, comme une voile enflée par le vent. Des bords du Scamandre elle a entendu rappel de son suppliant, et elle accourt à sa voix.
Quelles acclamations devaient saluer au théâtre d'Athènes cette royale entrée ! Pallas était sa glorieuse marraine et sa jeune aïeule ; pour toute la Grèce, après Zeus, la plus haute des divinités. Déesse physique à sa plus lointaine origine, conçue par les eaux, montant avec elles vers Téther qui les condense en vapeurs et les résout en orage, Pallas avait
ni'2 ESCHYLE.
été d'abord l'Éclair qui fend le. front nuageux du \ciel. La sérénité de Tair éclairci par la fraîcheur qui suit les tempêtes s'était ensuite répandue sur sa première forme. De cette blancheur céleste était née l'image d'une jeune fille froide et sereine, candide et splendide : son nom dePallas signifie cela. Puis le symbole avait pris corps et un sens moral y était entré. Le ciel s'étant incamé en Zeus, c'était de sa tête qu'elle avait surgi comme une inspiration héroïque, revêtue d'armes éclatantes, dans sa pureté de vierge et sa vigueur de guerrière. Sa naissance avait eu la gloire d*une apothéose : le tonnerre l'avait acclamée, et une pluie d'or rayonnante avait annoncé à la terre que le Verbe de Zeus s^était révélé.
— u Je te chanterai, — s'écrie l'Hymne homérique — n PaUos Athéné, déesse Ulustre, aux yeux clairs, au cœur » indomptable, que le prévoyant Zeus enfanta lui-même de N sa tête auguste, couverte d'armes resplendissantes, et que » tous les Immortels contemplèrent avec admiration I De- » vant Zeus, elle jaillit impétueusement de la tête immor- » telle, brandissant sa lance aiguë et le grand Olympe fut » ébranlé sous le bond de la Déesse aux yeux clairs, et la » terre retentit autour, et les eaux de la mer pourprée furent » bouleversées. Mais l'abîme salé s'apaisa aussitôt, et le So- » leil arrêta ses chevaux aux pieds rapides, jusqu'à ce que » la vierge Pallas eût enlevé ses armes divines de ses épaules » immortelles, et le très sage Zeus s'en réjouit. »
Les éléments subtils qui Pavaient formée s'étaient convertis dans Pallas, en intelligence. De l'air natal,
elle gardait la chasteté vive et Ténergie fortiûanle, la limpidité des eaux s'était fixée dans ses yeux brillants [Glaucopis), L'Éclair dardait toujours de sa lance, non plus inconscient et aveugle, mais dirigé par la volonté. Toutes ses filiations naturelles s'étaient effacées sous son magnifique développement moral. La Grèce saluait en elle Tidéal de sa race et de son génie ; la vertu vaillante, le courage réfléchi, Tacli' vite de Tesprit, la fertilité des idées^ le génie multiple des arts.
De sa naissance fulgurante, Pallas avait gardé l'humeur belliqueuse. C'était elle, selon les récits attiques, qui avait tué la Gorgone, dont la tète hérissée de reptiles béait au centre de son bouclier. Compagne de Zeus luttant contre les Titans, elle jette l'Etna sur Encelade écrasé. Dans le grand combat que se livrent les Olympiens, au vingt et unième chant de V Iliade^ le farouche Ares l'attaque de sa lance. — « Mais celle-ci saisit de sa main puissante un rocher 9f noir, âpre, immense, qui gisait dans la plaine et D dont les anciensliommes avaient fait la borne d'un » champ. Elle en frappa l'horrible Ares à la gorge, » et rompit ses forces, et il tomba couvrant sept ar- » pents de son corps, et ses cheveux roulèrent dans » la poussière, et ses armes retentirent sur lui. Et » Pallas-Athéné rit, et l'insulta en paroles rapides : » Insensé qui luttes contre moi? ne sais-tu pas que
» je me glorifie d'être beaucoup plus puissante que » toi ? » — C'est le génie de la guerre triomphant de sa force inintelligente et brutale, la tactique qui défait la masse, la fronde de David abattant Goliath. Telle on la voit dans sa carrière militante, toujours du parti des causes justes, patronne des luttes légitimes. Polios « qui protège les villes » , Cledouchos « gardienne des clefs », Pylaïtis « protectrice des portes » : ses surnoms militaires la posent appuyée sur la lance, dans une attitude défensive, attendant Tennemi sans le provoquer.
Mais Pallas est, avant tout^ la fille du cerveau, engendrée par un acte du pur esprit, la déesse a a\ix pensées nombreuses », Polumétis, qui les essaime sur les hommes. Toutes les sciences dérivent de sa sagesse, tous les arts lui sont attribués, toutes les industries sont ses œuvres vives. Elle préside aux conseils de la politique, elle dicte aux cités leurs institutions et leurs lois. Son esprit plane dans TÂgora, sur Forateur qu'elle inspire, et sur le peuple qu'elle incline aux votes raisonnables. La Démocratie sage, c'est elle-même : 'A67iv(X£ AéfioxpaTiaç, dit Tinscription d'une de ses statues. Pallas « qui hait les tyrans », est aussi Tun de ses noms. La Philosophie est son culte, puisqu'elle est la petisée vivante. L'Architecture reconnaît en elle sa patronne : comme les Vierges de nos vieux tableaux, elle pourrait porter le Parthé-
L'ORBSTIE. — LES EUMÉNIDES. 515
non, sa cathédrale^ sur la paume de sa main tendue. On la voit, dans un bas-relief, debout devant un jeune sculpteur qui taille, en beau slyle dorique, le chapiteau d'une colonne : par-dessus sa tête, elle conseille encore des mécaniciens ajustant les pièces d'une roue hydraulique. Les potiers lui doivent le tour qui façonne la forme des vases : quelques monnaies athéniennes montrent son hibou familier perché sur une amphore renversée. Elle avait attaché Taile de la voile au navire, plié le cheval au frein, lancé le premier char sur l'arène. Cette héroïne est une ouvrière, l'Ouvrière par excellence, Ergané; la reine laborieuse des ruches féminines. Cette guerrière a des doigts de fée ; de la même main dont elle brandit la lance invincible, elle manie Taiguille agile et la navette diligente. Les réseaux que l'automne tend sur les taillis sont moins diaphanes que les tissus qui coulent du jeu magique de ses doigts. C'est elle qui a inventé la quenouille, le rouet, le métier, tous les instruments délicats de la broderie et de la texture. C'est elle qui a appris à la femme l'art de semer les fleurs sur la toile,. comme sur Therbe serrée d'une prairie brillante, d'y dessiner en fils de pourpre les exploits des héros et la gloire des dieux. Le grand présent qu'on lui faisait^ à Athènes, le jour de sa fête, c'était an voile brodé par des jeunes filles nourries dans l'Érechtéion. Attaché en triomphe, au mât
d'une trirème montée sur des roues, le péplos sacré montait lentement vers son temple en gravissant l'Acropole ; les prêtres en revêtaient son beau corps d'ivoire, et la Déesse « se réjouissait dans son cœur » .
La légende de Pallas est chaste comme une vie de Sainte. Sa virginité reste immaculée au milieu des corruptions de la Fable. Si vite dégagée des forces élémentaires, née sans mère, fille de Tldéei aucun mythe impudique n'a de prise sur sa pure essence. Elle échappe aux amours et aux fécondations du cosmos, aussi bien qu'aux fictions obscènes des / poètes erotiques. L'austère Hésiode ne peut pas plus
l'accoupler à un phénomène incarné en dieu, que le frivole Ovide ne peut la mêler aux scandales galants de l'Olympe. Les deux sexes se fondent en- elle, dans une sorte de neutralité harmonieuse. Homme par la force et par le génie, femme par l'adresse et par la finesse : Platon n'a pas autrement rêvé son Androgyne idéal que l'instinct primitif ne l'avait conçue. Autour d'elle, les dieux se pervertissent et les déesses se dépravent; Artémis elle-même perd sa farouche innocence. Seule, Pallas, en pleine corruption, garde intacte la pureté native de son premier type. Elle traverse, sans y contracter une souillure, les orgies finales du polythéisme; et, quand l'heure des Olympiens a sonné, le Christianisme s'ouvre pour la rece-
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voir. Quelque chose de sa sublimité et de sa vertu entre dans la Sophia byzantine, et lorsque la Panagie lui succède dans son temple changé en église, Pallas Parthénos semble, avec elle, y régner encore.
La Grèce s*adorait elle-même dans Pallas : combien plus Athènes, sa fille spirituelle, l'élue de ses préférences, la ville de son choix et de son amour I Lorsque Cécrops la fonda, Poséidon disputa à la Déesse l'honneur de protéger la cité naissante. Ce fut à qui lui ferait le plus beau don d'avènement. Poséidon frappa le roc de son trident, et le Cheval en bondit, né d'un grand flot d'eau marine dont il a l'encolure ondoyante et la blanche écume. C'était prédire à Athènes sa gloire guerrière et sa vocation maritime. Mais Pallas dompta d'une main le cheval sauvage, et, de l'autre, elle tira du sol l'Olivier, Tarbre de la paix, la plante nourricière. Athènes préféra cette simple largesse au présent éclatant de Poséidon. Sans doute aussi, elle avait reconnu, dans l'auguste Vierge, le type transfiguré de sa race, la providence de sa des* tinée. Pallas la fit à son image, active et pensive^ créatrice et industrieuse en toutes choses, aussi prompte aux œuvres de l'intelligence qu'aux travaux et qu'aux exploits de la guerre. Athènes, consacrée à la Déesse, ne fit plus qu'une avec elle. Elle lui bâtit le seul temple parfait qu'ait éclairé le soleil ; elle lui voua les plus belles fêtes qui aient réjoui la terre et le
ciel; elle lui fit tailler par Phidias^ dans Tor et rivoire, cette statue suprême dont un Ancien a dit « qu'elle ajoutait quelque chose au prestige de la religion d. Pallas Poliade fut la Patrie même, la patrie divinisée et mise sur Tautel.
A la vue des hideuses filles de la Nuit, Pallas ne s'emporte point comme Timpétueux Apollon. Elle ne s'effiraie pas non plus, la guerrière, qui porte sur son égide la tête coupée de Méduse. C'est avec une grave douceur qu'elle interrogé ces monstres attroupés autour de son temple. Leur laideur la chioque bien un peu, mais sa haute raison contient sa répugnance, elle les apostrophe sans mépris. Moins irritable que le dieu passionné de Delphes, la sage Déesse s'informe avant de sévir. — « C'est » à tous que je parle, à cet étranger assis au pied » de ma statue, et à vous qui ne ressemblez à per- » sonne, que les dieux n'ont jamais vues parmi les » déesses, et qui n'avez point de figure humaine. » Mais vous offenser sans motif ne serait pas juste. »
Les Érynnies se nomment et elles exposent leur réclamation. — Cet homme a tué sa mère: il leur appartient par son crime, l'équité veut qu'il leur
soit livré. Que Pallas décide et prononce, elles s'en remettent à son jugement. — Oreste parle à son tour, il a expié, il s'est purifié, Teaiï lustrale a lavé son crime. Ce crime, d'ailleurs, lui a été dicté par l'oracle ; Apollon en a été le complice. Pouvait-il résistera l'ordre d'un Dieu? — « Décide maintenant, » ô déesse ! Ai-je bien ou mal fait? Juge-moi, Pallas. » Athéné se récuse;- elle ne tranchera point par une sentence arbitraire un cas si complexe ; pour le résoudre, la Sagesse céleste s'adjoindra l'équité humaine. Elle va choisir des juges dans sa ville, parmi les meilleurs citoyens, et ce choix sera une institution. Sur le procès d'Oreste, Pallas fonde un tribunal exemplaire qui fera d'Athènes la cité du Droit. Les Érynnies se résignent, mais en protestant. Elles se sentent atteintes dans le vif de leurs privilèges : une cour d^appel terrestre se forme contre leurs assises infernales, leur infaillibilité est mise en question. Les vieilles lois immuables enracinées dans la vétusté vont être ébranlées par des lois nouvelles, instables et changeantes comme l'esprit des hommes. Elles s'en plaignent amèrement, dans un chant troublé d'une sombre inquiétude. Plus de menaces ni d'injures, mais des avertissements graves, et l'on peut dire consciencieux. Ces Maudites se sentent nécessaires, elles ont conscience du sacerdoce social qu'elles exercent. Elles savent qu'il y a
quelque chose ^e sacré dans leur cruauté, et que le crime en armes s'emparerait du monde, si leur terreur se retirait de lui. Un tocsin d'alarme sonne dans ces strophes selennellement attristées.
«< — Malntenant«voici Tantique Justice bouleversée par de nouvelles lois. Si ce parricide gagne sa cause, tous les hommes vont imiter son forfait, sachant que leurs mains seront impunies. Les pères sont menacés, la main des enfants est levée sur eux !
» — Plus de colère poursuivantle meurtre. Nous laisserons tout faire. Que les hommes frappés par leurs proches n'aillent plus nous invoquer et crier : « 0 Justice ! ô trône des Érynnies I » Ce sera là bientôt le cri d'un père mourant, d'une mère expirante. Clameur inutile, le temple de )a Justice s'élant écroulé.
» Il est des hommes pour qui la terreur est un frein salutaire, des esprits qu'elle doit surveiller. C*est de la crainte que naît la sagesse. Si ce flambeau est éteint, quelle ville, désormais, quel homme respectera la Justice ? — Ne désirez ni une vie sans frein ni l'oppression. Les dieux ont placé la force entre les deux, ni en deçà ni au delà. »
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Pallas revient, amenant les juges de son choix. C'est l'Aréopage qu'elle installe, et c'est l'Aréopage qu'Eschyle défendait en remettant au jour ses fondements divins. L'année même où les Euménides furent représentées, l'auguste tribunal était menacé. Le démagogue Ephialte, dont Platon disait « qu'il
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» versait la licence toute pure, à pleine coupe au )) peuple », réclamait son abolition, II avait déjà fait restreindre aux causes criminelles sa compétence juridique» qui s'étendait sur la religion et les mœurs» sur la police delà cité et sur la garde des lois. Eschyle intervint par cette noble scène où il montrait TAréopage fondé par Pallas, comme la pierre angulaire de sa ville sainte.
En s'exposant pour le défendre, le poète faisait actedegrand citoyen. L'idéal de la Justice résidait dans ce sénat vénérable, composé de l'élite des anciens Archontes. La colline où il s'assemblait, dans une enceinte à ciel ouvert, était celler où les Douze Grands Dieux avaient, disait-on, siégé pour juger Ares accusé du meurtre d'un fils de Poséidon. En apparence, aucune juridiction plus sévère ; le lieu même de ses séances était formidable. Un autel consacré à T'Avataeta (l'Implacabilité) y était dressé : c'était aussi le nom que portait la pierre sur laquelle l'accusateur prenait place. Celle de l'accusé s'appelait la « Pierre de l'Injure », A(6oç85pewç. Magistrats de nuit, les aréopagites ne siégeaient que dans les ténèbres, pour que le visage du prévenu ne pût les émouvoir par ses angoisses, ni les attendrir par ses larmes. La chouette de Pallas planait sur leurs assemblées. En dehors de leurs fonctions, on ne les voyait jamais rire ; leur taciturnité était proverbiale. L'ombre qui
r>2'2 ESCHYLE.
les masquait sur leurs sièges ne quittait pas leurs \isages empreints du mystère des chaînes secrètes. A première vue, le Conseil des Douze d* Athènes parait aussi effrayant que le Conseil des Dix de Venise.
Cet appareil de terreur recouvrait une clémence exlréme. La lettre de la justice aréopagite était draconienne, elle ne prononçait guère que l'acquittement ou la mort : mais ce glaive, toujours tiré, était toujours émoussé. En réalité, Taccusé était son seul juge. Après le discours de Taccusateur, s'il se sentait condamné d'avance, il pouvait prévenir le supplice par un bannissement volontaire. L'évasion de Texil s'ouvrait au coupable, entre l'interrogatoire et Tarrêt. L'intégrité de l'Aréopage était renommée ; on avait foi dans ses arrêts comme dans les décrets d'un oracle : « Jamais, dit Démosthènes, » un accusateur qui succomba, un accusé qui fut »> condamné ne put convaincre l'Aréopage d'injus- » tice. » — Eschine lui rend le même témoignage : — « Devant TAréopage, j'ai souvent vu des gens qui » avaient bien plaidé et qui avaient produit des té- » moins perdre leur procès, tandis que d*autres qui » avaient mal parlé, et qui ne fournissaient aucun » témoignage, sortaient victorieux des débats. » (l'était l'esprit et non la lettre de l'équité qui inspirait ces grands juges. La circonstance atténuante, cette commisération de la loi moderne, adoucissait
déjà leurs sentences. Aristote en cite un notable exemple. — Une femme avait empoisonné un jeune homme en lui faisant boire un philtre erotique. L'Aréopage l'acquitta, jugeant qu'elle n'avait pas voulu tuer son amant, mais rallumer en lui le désir éteint. Tel autre arrêt, par sa rigueur même, donne l'idée d'une bonté touchante. Un aréopagite fut chassé par ses collègues de leur corps, parce qu'il avait étouffé un petit oiseau qu'un épervier poursuivait, et qui était venu se blottir entre ses genoux. Un concile de religieux bouddhistes n'aurait pas mieux fait. Quintilien raconte aussi que l'Aréopage condamna à mort un enfant qui arrachait les yeux à des cailles, ne voulant pas laisser croître le monstre que ce jeu cruel prédisait.
Cependant le débat s'ouvre devant le peuple d'Athènes convoqué par la trompette du héraut, Pallas préside, les Érynnies figurent le plaignant et faccusaf eur, Oreste s'asseoit sur la pierre de laccusé ; Apollon l'assiste en qualité non point seulement de témoin, mais de complice déclaré. C'est le procès athénien reproduit dans sa procédure, parlant la langue du barreau et répétant ses formules.
Au premier aspect, la scène semble étrange : on verrait presque une parodie dans cet intermède judiciaire joué par des dieux. Nos anciens Mystères ont des tableaux analogues ; mais nous rions d'y voir la Vierge, accoutrée du manteau d'hermine, siégeant entre un ange gardien et un diable qui se disputent l'âme d'un pécheur. La noble naïveté de l'esprit antique s'édifiait d'un pareil spectacle. Dans le jugement d'Oreste, elle voyait la Justice à l'école des dieux, et initiée par eux aux formalités juridiques. Pallas présidant le premier procès, Apollon plaidant la première cause leur semblaient aussi vénérables que Déméter traçant le premier sillon ou que Prométhée allumant le premier foyer.
La parole est aux Érynnies ; elles interrogent Oreste à l'unisson, d'un même cri : — « Avant tout, dis, as-tu tué ta mère ?» — « Je l'ai tuée, je ne le nie pas. » Et il l'accuse de deux meurtres commis en un seul ! — « Elle a tué son mari et elle a tué mon » père. » — « Oui, dit le Chœur, mais tu vis, et elle » a expié par sa mort. » Oreste réplique par un trait qui porte : — « Pendant qu'elle vivait, pourquoi ne » l'avez-vous pas poursuivie ?» — Les Erynnies se rejettent sur leur strict office qui est de châtier les meurtres entre consanguins. — « Elle n'était pas du » même sang que l'homme qu'elle a tué. » — La
réponse d*Oreste parait aussi dénaturée que son crime: — «Et moi, suis-je donc du sang de ma » mère ?» — Ici Tinstinct du sexe tressaille dans les Ei7nnies, leurs noires entrailles se révoltent, quoiqu'elles soient stériles. C'est avec une justeîndignation qu'elles s'écrient : — « Eh quoi I ne l'a-t-elle » point porté sous sa ceinture, assassin de ta mère ? » Oses-tu renier son sang?» — Oreste se trouble, il appelle le dieu à son aide, qu'Apollon parle pour lui. Ce paradoxe d'Oreste, Apollon en fait l'argument de sa violente plaidoirie. « Ce n'est pas la mère qui » engendre ce qu'on appelle son enfant ; elle n'est » que la nourrice du germe versé dans son sein. » Celui qui engendre, c'est le père : la mère reçoit » ce germe, et elle le conserve, s'il platt aux dieux. » Eschyle n'a pas inventé ce sophisme ; Anaxagore le professait avant lui; Euripide, dans sa tragédie A' Oreste, l'a repris avec une choquante insistance. Accusons- en le préjugé de l'époque, plutôt que le sentiment du poète. Le père était le roi de la famille antique, son pontife et presque son dieu. Lui seul représentait la série passée des ancêtres et celle des descendants à venir. Autrefois esclave du foyer, encore sujette de son époux, pupille de ses fils lorsqu'elle était veuve, exclue de l'héritage, mineure étemelle, la femme traînait toujours à son pied un anneau de sa vieille chaîne.
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La cause est entendue, les débats sont clos ; Pallas les résume par l'investiture de ses juges. Elle plante sur la colline sainte le tribunal infailliblCy à Tombre duquel prospérera son peuple ; elle le consacre par des paroles solennelles comme les médailles qu'on jette dans les fondations d'un sanctuaire. — « Écoutez maintenant la loi que je » promulgue, citoyens d'Athènes, tous, les premiers » juges du sang.versé I... Respectez la majesté de ce » tribunal vénérable et incorruptible ; rempart de ce » pays, salut de cette ville, gardien vigilant, même » quand la cité dort, tel que n'en possède aucun » autre peuple. » — A l'esprit d'équité qu'elle dépose en lui, la sage Déesse mêle un peu de la ter* reur que les Érynnies représentent. Elle n'a point pour ces sombres Vierges l'aversion haineuse d'Apollon. Sa raison perçante scrute leurs ténèbres; elle y discerne du bien mêlé à du mal, des excès à corriger dans une puissance qu'il faut maintenir. Tout à l'heure, elle leur disait avec une déférence respectueuse : — « Comment faire pour que vous ne » me reprochiez rien ?» — Ce qu'elle fait, c'est de rappeler gravement à son peuple que la sanction est l'àme de la loi, et que la Justice s'appuie sur l'épée. — « Ici résideront le respect et la crainte, toujours )) présents aux citoyens, le jour et la nuit. Évitez » l'anarchie et la tyrannie, mais ne renoncez pas à
» toute répression. Quel homme restera juste, s'il » ne redoute rien ? »
On passe au vote ; et tandis que les cailloux blancs ou noirs roulent dans Turne de bronze, les deux parties interpellent violemment leurs juges Ils vont au scnitin sous leurs menaces qui se croisent, entre les serpents des Furies et Tare mortel- d'Apollon. — « Je vous conseille de ne point outrager noire troupe » terrible à cette terre !» — « Et moi je vous or- » donne de respecter mes oracles qui sont ceux de )> Zeus, et de ne point les rendre impuissants ! » — Pallas-Athéné vote la dernière; son suffrage sera pour Oreste, elle le déclare avec une mâle ironie. Étrangère à la femme par sa naissance insexuelle, les tendresses des entrailles qui portent, du sein qui nourrit, lui sont inconnues. Elle est née sevrée de ce lait du cœur. Entre le père et la mère, Pallas n'hésite pas : — « Certes, ma voix est à Oreste : )> je n'ai pas de mère qui m'ait enfantée. En tout et D toujours, je me range du parti des hommes, mais D ma faveur les quitte au lit nuptial. Donc, je suis » pour le père, et peu m'importe la femme qui a tué » répoux, chef de la demeure. »
Cependant l'urne est renversée, on compte les suffrages : six pierres blanches et six pierres noires. Mais le vote de Pallas, comptant double, départage les juges, Oreste est absous : la déesse avait posé
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cette règle avant le scrutin. — Secours compatissant que reproduit; sous, une autre forme, une belle image égyptienne, peinte sur la boite d'une momie du Louvre. C'est aussi une scène de Jugement : rame du mort va être pesée dans la balance infaillible, devant les juges de VAmetiti, aux têtes de vautours. Elle est assise sur un des plateaux ; une plume d'autrucbe, emblème de justice et de vérité, est placée dans l'autre. Horus, fils d'Osiris, procède au pesage redoutable; mais le dieu a pitié de la pauvre âme qui murmure, sans doute, en elle-même, la touchante prière qu'on Ht sur un rituel funéraire : — « 0 cœur I cœur qui me viens de » ma mère I ô mon cœur du temps où je vivais sur » la terre I ne. te dresse pas contre moi comme » témoin, ne me charge point devant le Dieu grand 1 » — Horus appuie furtivement du doigt sur le plateau qui s'incline du côté du pardon et de l'indulgence : grâce à ce miséricordieux subterfuge, l'âme en péril est sauvée. ■ — L'Aréopage adopta le vote charitabh* de sa fondatrice. On l'ajoutait, par la pensée, en faveur de l'accusé, chaque fois que le nombre des verdicts contraires se trouvait égal ; et ce suffrage invisible s'appelait le « Caillou d'Athéné » , ^!po« XOïivSç.
A Tacquittement d'Oreste les Éryonies répondent par des cris de rage : — « Ah ! jeunes Dieux I vous j> avez foulé aux pieds les lois antiques, en arrachant » cet homme de mes mains !» — Ce jugement coûtera cher au peuple qui Ta rendu : Pestes vivantes, elles vont se ruer sur TAltique, et Tinf ester du poison dont elles sont gonflées. Elles frapperont le pays d'une Plaie venimeuse : on dirait que leurs serpents dardant des jets de bave s'échevèlent déjà autour de leurs tètes. — « Enflammée de colère, je )> vais égoutter sur le sol le poison de mon cœur, » terrible à cette terre. Ni feuilles, ni fruits. La » souillure mortelle aura tout détruit. »
Pallas entreprend de les apaiser, et la « Persuasion » aux douces lèvres » parle par sa voix. C'est une lutte admirable que celle de cette raison sereine contre cette démence forcenée. La déesse s'y montre patiente comme un ange, adroite comme une fée. On croit la voir passer une main de charmeuse sur la meute hérissée de ces méchantes bétes, en prononçant des mots d'exorcisme. Elle essaye d'abord, de consoler leur orgueil blessé : — « Croyez-moi, ne » gémissez pas ainsi, vous n'êtes pas vaincues. La
D cause a été jugée par suffrages égaux^ il n'y a pour » vous nulle offense. » Puis ce sont de splendides promesses, des dons magnifiques : pour fermer ce» gueules aboyantes, Pallas leur jette des gâteaux de miel. — « Ne tous irritez donc point, ne firappez » point cette contrée de votre colère ; n'y semez pas » la stérilité en distillant sur elle la bave des dé- » mons, ce poison rongeur qui dévore le germe des » êtres. En revanche Je vous fais la promesse sacrée » que vous aurez iéi des temples, des autels couverts » d'offrandes, et que vous serez grandement honorées » par les Athéniens. » — Les Érynnies ne veulent rien entendre, elles s'entêtent dans leur noire rancune. Aux exhortafions répétées répond l'aboi monotone : par trois fois, et pour toute réplique, elles radotent leur strophe de malédiction : — « Moi ! » subir cela I Moi ! l'antique Sagesse, habiter mé- » prisée sous la terre 1 Horreur ! Je respire la vio- » lence, j'exhale la colère. Hélas ! hélas ! 0 Terre ! » ô douleur I Quelle angoisse oppresse ma poitrine : » 0 Nuit I ô ma mère ! entends-tu mes cris ? Les » ruses des jeunes Dieux m'ont enlevé mes droits » antiques, je ne suis plus rien ! » — Sans s'irriter, Pallas leur laisse entendre pourtant qu'elle est la . plus forte : on sent qu'elle aurait envie, à ce raonient-là, de leur rendre la raison, comme elle fit pour Hercule, furieux, en leur jetant une pierre à la
télé. Ud éclair rapide passe dans ses yeux, qui It avertit du tonnerre : — « Qu'ai-je besoin de parole: » sûre comme je suis de l'appui de Zeus ? Seu * entre tous les dieux, je sais où sont les clef» i » lieu où la foudre de mon père est renfermée. Àus " bien, je n'ai que faire de la foudre. Tu m'obéin » et lu ne lanceras point sur cette terre le poist « des imprécations. Calme les flols noirs de le » cœur. » — Mais la Vierge se radoucit aussitôt, < reprend son éloquence conciliante : à chacune ( ses paroles on croit voir tomber de ses lèvres ui feuille d'olivier. Du haut de la coUine sainte, el montre à ces « Furieuses » le temple souterra qui les attend à sa base ; temple subobscu ainsi qu'il convient à des déesses lucifuges. El les tente par les sacrifices qu'Athènes leur prome par les prémices qui leur seront offertes « pour l< ■< enfantements et les noces. — Vous habiterez avi » moi, et vous serez honorées comme moi. »
Enfin le charme agit el la paix est faite. L Ërynnies cèdent à la douce influence qui I dompte; les « Chiennes d'enfer» s'apprivoiser elles acceptent la niche honorable qui leur c offerte. Comme le Balaam de la Bible, elles bénisse ce qu'elles maudissaient. Les vœux propices coule des mêmes bouches qui crachaient le poison et 1 maléfices. A. la huée infernale succède une symph
nie pastorale : les flûtes de Tidylle pourraient cadencer leurs strophes qu'accompagnait tout à Theure le sifflement des reptiles.
i< — Certes, je veux habiter avec Pallas, je ne dédaignerai point cette ville protégée par Zeus. Je lui souhaite les fruits abondants, utiles à la vie. Que jamais un souffle empesté ne flétrisse les arbres ! Que l'ardeur du soleil ne brûle point les germes des plantes et ne dessèche les bourgeons I Que la stérilité funeste soit écartée ! Que les brebis toujours fécondes, lourdes d'une double portée, mettent bas au temps fixé deux agneaux I »
La grâce de Pallas les touche, la douceur de Tair et des mœurs d'Athènes les pénètre ; elles abdiquent la haine et elles abjurent le talion. Ces vociférairices d'anathèmes chantent maintenant des cantiques de paix et d'amour. — c< Que la Discorde insatiable de » maux ne frémisse jamais dans la ville! Que le » sang des citoyens ne noircisse jamais la poussière ! » Que jamais, pour venger le meurtre, un meurtrier » ne se dresse ! Que les citoyens n'aient entre eux » qu'une même amitié, qu'une même haine contre » Tennemi I » — Pallas est fière de son miracle, de cette insigne conversion qui est Tœuvre de sa sagesse. Elle comble de louanges ses alliées nouvelles ; on place des armes sanglantes qu^elles lui rendent, elle met entre leurs mains un sceptre de gloire. La déesse canonise, en quelque sorte, ces démons promus à la sainteté des divinités bienfaisantes ; elle les
proclame « Vénérables ; » — «fjival 0«at — et elle exhorte son peuple à les honorer : — « Entendez- » vous, gardiens d'Athènes, ces souhaits de honheur? » Certes, elles sont très puissantes, les Érynnies )> augustes, auprès des Inamortels qui habitent les » lieux souterrains. Elles régnent avec une suprême » puissance sur la destinée des hommes : aux uns, » elles accordent les chants d'allégresse, aux autres » elles infligent une vie attristée par les larmes... » Ces spectres terribles vont. Je le vois, être d'un » grand secours à ma ville. Aimez-les toujours » comme elles vous aimeront. »
Le drame commencé dans Tépouvantement se dénoue dans Tapothéose ; Tarc-en-ciel d'une réconcihation merveilleuse est son couronnement. Une pompe religieuse inaugure le culte qu'Athènes rendra désormais aux Filles de la Nuit. Le cortège des Panathénées se forme autour d'elles, et les dirige vers leur temple, à la lumière des flambeaux sacrés; En avant, marche la Déesse, pareille à une reine conduisant des princesses amies dans le palais qu'elle leur a fait préparer. Les vieillards de l'Aréopage tenant des rameaux, les matrones en longues robes de pourpre, les jeunes filles couronnées de narcisses, les prêtres traînant les brebis noires dont le sang consacrera le nouvel autel, défilent à la
ik
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suite ; derrière, tout le peuple en habits de Tète. Un hymne d'hospitalité triomphale accompagne les hôtesses d'Athènes dans le tabernacle qu'elles vont habiter.
c( Entrez dans votre demeure, grandes et vénérables Filles de la Nuit, Déesses stériles ! Un cortège pieux suit vos pas. Descendez dans la retraite souterraine où vous serez honorées par les sacrifices propices à cette terre. Venez, Ô Vénérables I éclairées par la douce lumière de nos torches. Les libations ne vous manqueront jamais ; les flambeaux illumineront votre temple. Chantons ! Chantons en marchant! A
Les Érynnies se transfigurent au milieu de cette ovation ; elles changent de nom en changeant de nature : on les appellera désormais Euménides, les a Bienveillantes », les « Bonnes Filles ». Le baptême de l'euphémisme effacera la tache de leur passé malfaisant. En même temps, il semble qu'on voie une beauté sévère s'étendre sur leurs figures ennoblies. Leurs traits agrandis s'harmonisent, leurs noirs regards n'expriment plus qu'une fixité vigilante ; le rictus grinçant de leur bouche dessine, en se pliant, le sourire ironiquement triste qu'on voit sur les belles tètes de Méduse. Les serpents ménies de leur chevelure, devenus d'inoffensifs ornements, s'enroulent à leur front comme les torsades d'un diadème, ou se nouent en bracelets à leurs bras. C'est ainsi que les vases et les bas-reliefs nous les mon-
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trent ; svelles sans maigreur, Toeil pensif et l'allure agile, sérieuses encore^ mais non plus farouches, pareilles à des chasseresses au repos. On dirait les nymphes un peu sombres d'une Artémis infernale.
Le caractère des Euménides n'est pas moins changé que leur forme. Elles sévissent encore, mais ne torturent plus. De vagabonde qu'elle était, leur vindicte de grands chemins devient une magistrature assise, consacrée par le domicile d'un sanctuaire. Installées au pied de l'Aréopage, en communication constante avec lui par les prières et les sacrifices, elles en recevront des influences de pilié humaine ; elles lui inspireront^ à leur tour, le zèle de Tenquéte active et du châtiment mérité. De cette alliance entre la vengeance et la loi, naîtra la Justice.
C'est l'avènement de cette vraie justice qui couronne si magnifiquement VOrestie. L'hérédité du châtiment abolie, la chaîne brisée entre le destin du père et le sort du fils ; la responsabilité qui enveloppait aveuglément toute une race pour le forfait d'un des siens, restreinte à la personne du coupable ; la peine du talion^ quelquefois inique quand elle éga-
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lise, toujours atroce quand elle excède, définitivement supprimée ; Texpialion rituelle qui implique le repentir, remplaçant l'expiation du sang ; le motif ajouté à la fauté dans les considérations du jugement porté, et Tallégeant lorsqu'il l'atténue, de son poids^ mortel ; tels sont les effets de l'arrêt d'Athènes inspiré par la raison de Pallas.
Cette civilisation des vieilles lois barbares, lentement accomplie par le progrès des siècles, Eschyle l'a concentrée dans la tragique légende que sa trilogie met en scène. — Une famille réprouvée est vouée au crime perpétuel par un premier crime. L'ancêtre ayant tué son enfant, le meurtre renaît, comme un instinct invincible, dans sa descendance ; le parricide et le fratricide mettent en coupes réglées sa maison. Un héros interrompt un instant cette série néfaste ; l'inévitable malédiction le force bientôt à la renouer. Agamemnon sacrifie sa fille, Clytemnestre venge Iphigénie en égorgeant son époux, Oreste venge son père en tuant sa mère. — L'affreuse ornière semble sans issue : comment sortir de cette damnation ?
Les Dieux nouveaux ont jusqu'alors laissé faire ; ils n'étaient pas encore assez forts pour intervenir, leur règne n'était qu'à moitié fondé. Cette fois, ils s'émeuvent et ils se déclarent : l'idée de justice, qu'ils portaient en eux, s'est développée avec leur
puissance. L'heure des rédemptions est venue ; il es! temps de rompre ce cercle exécrable, où des générations maudites, attelées au faix du passé, tournent, avec des cris de fureur, la roue fatale de la récidive. Oreste a conunis un terrible crime ; mais ce crime sort, comme le loup du bois, de la lignée meurtrière d'où il est issu. Il y a de la piété filiale dans son par* ricide ; son père l'excitait du fond du sépulcre, TOrticle le poussait du haut de l'autel. La conscience hésite et le doute alterne devant cet acte à deux faces. L'intelligence souveraine représentée par Pallas fait débattre et juger la cause qu'allait trancher le glaive rouillé du taUon. Oreste est absous et l'humanité sort avec lui de l'Aréopage, affranchie des servitudes de l'antique effroi. La sentence qui l'acquitte abroge les lois de désespoir qui damnaient le monde ; le meurtre n'enfantera plus fatalement une postérité d'autres meurtres, le sang versé est stérilisé.
Mais cette réforme du droit humain ne pouvait s'accomplir que par une révolution religieuse. L'homme ne corrige ses lois qu'après avoir corrigé ses dieux. Toute sa vie sociale et morale s'empreint de l'image qu'il se forme d'eux. L'idole méchante fait l'idolâtre cruel, le dieu bon améliore son adorateur. Carthage reflète sa monstruosité dans l'horrible airain de Moloch ; la Grèce mire son noble
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génie dans le pur visage de Pallas. Dis-moi qui tu adores, je te dirai qui tu es. C'est ce qu'Eschyte a admirablement exprimé dans l'épilogue de son Orestie. Pour que l'humanité fût délivrée des traditions de mort qui pesaient sur elle, il fallait que des dieux meilleurs l'eussent emporté sur les divinités féroces des vieux âges. Il fallait aussi que ces divinités de terreur, subaltemisées mais non abolies, se transformassent elles-mêmes, en se ralliant àToi^ dre nouveau. La conversion des Ërynnies, changées en EuménideSy flgure, dans un symbole saisissant, le progrès des religions amendées par l'homme. C'est Athènes — Athéné — qui les désarme et les adou> cit, c'est au tribunal d'une cité terrestre qu'elles cèdent le droit immémorial dont elles reconnaissent avoir fait abus.
Avant Eschyle qui l'ignorait, Ézéchiel avait eu l'intuition de ces grands changements opérés dans la conscience des Êtres divins. Comme Eschyle, il attendrit la face courroucée du ciel, il brise comme lui l'implacable épée de ses Anges Exterminateurs. De force ou de gré, le hardi Prophète convertit à la justice le Dieu foudroyant d'Israël. A sa voix, la main de Jéhovah sort une seconde fois de la nue, et rature la Table de ses lois aux endroits iniques. Jéhovah, dans le Pentateuque, poursuivait Tiniquité des pères sur les enfants, « jusqu'à la troisième et
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è la quatrième génération : » Ézéchiel lui fait hardiment rétracter cette mauvaise parole, réprouver et presque maudire ceux qui la lui ont fait prononcer.
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V Pourquoi dite^-vous comme un proverbe : Les pères ont mangé du vefjus et les dents des enfants en sont agacées? Je jure que ce proverbe ne passera plus en terre d'Israël.
— Certes, toutes les âmes sont à moi, Tâme du père comme Tâme du fils. L*âme pécheresse, c'est elle seule qui meurt.
— Un homme est juste, il pratique le droit et 1 équité ; — II ne mange pas sur les Hauts Lieux le festin des fêles, il ne lève pas les yeux vers les idoles, il ne souille pas lu femme de son prochain; — 11 n'opprime personne, il rend au pauvre le gage de la dette, il donne son pain à Tafifamé, il couvre d'un vêtement celui qui est nu ; — Il ne prête pas à usure, il retire sa main de l'injustice, et prononce, suivant le droit, entre celui-ci et celui-là ; — Il marche selon ma règle et il observe mes commandements. — Cet homme est un juste, il vivra, dit le Seigneur Dieu. — Mais cet homme engendre un fils violent qui fait tout le contraire de son père : — Il verse le sang, mange sur les montagnes, il rend impure la femme de son prochain, il lève les yeux vers les idoles, il opprime le pauvre et l'indigent.
— Et il vivra ? il ne vivra pas I qu'il meure et que son sang vienne sur lui ! — Mais voici qu'il engendre un fils qui voit tous les péchés que son père commet ; il les voit et n'agit pas comme lui... — Celui-là ne mourra pas pour le péché de son père, il vivra. — Et pourtant vous dites : Pourquoi le fils ne porte-t-il pas le péché du père ? La justice du juste' lient à lui, et l'impiété tient à Fimpie. — Mais si l'impie revient de son péché, 11 vivra et ne mourra pas. — Est-ce que je désire la mort de l'impie ? Ne veux-je pas plutôt qu'il change dévoie et qu'il vive?... — Et vous dites : La voie de Dieu n'est pas équitable 1 Écoute donc, Maison d'Israël. Est-ce ma voie qui n'est pas équitable ? C'est la tienne qui ne Test pas. »
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Concordance sublime qui , rapprochée de tant d'autres, fait d'Eschyle un frère des Prophètes. En lui et par lui^ le génie grec et le génie hébraïque, si lointains et si dissemblables, se touchent du front et des ailes, comme les Chérubins de Tarche biblique, et s'inclinent devant le même Dieu.
Eschyle avait consacré ses tragédies Au Temps ; le temps a mal reçu cette fière dédicace. Il a détruit la masse de son œuvre, et de longs siècles se sont passés avant qu'il ait justifié la confiance superbe que le poète avait mise en lui. Contesté do son vivant, persécuté, exilé peut-être, Eschyle, mort, fut divinisé. Ses rhapsodes seuls avaient le droit de chanter, comme ceux d'Homère, en tenant une branchç de myrte à la main. L'orateur Lycurgue lui fit élever une statue d'airain. La République fit transcrire à ses frais l'immense recueil de ses drames, exemplaire unique et sacré qui fut déposé sous la garde du greffier d'Athènes. On sacrifiait des boucs sur son tombeau, en Sicile; les poètes
L'ORESTIE. — LES EtJMÉNIDES. .'i
tragiques venaient y déclamer leurs vers, comn pour demander conseil à son Ombre. Aristophai lui fait dire, dans les Grenouilles : « Je suis moi mais ma poésie me survit. »
Survivance précaire, gloire bientôt rouillée p la désuétude. L'esprit grec, amolli par l'élégance la sophistique, n'élait plus au ton violent du viei poète. Eschyle passa à l'élat d'archaïque et de pi mitif ; toujours vénéré, mais peu fréquenté. L'adn ration qu'il inspirait ressemblait à de la stupeur. en élait de lui comme de ces vieilles idoles, rud ment sculptées en bois d'olivier, qui passaient poi tombées du ciel. La cité les conservait précieus< ment dans les arcanes de ses sanctuaires, un prêt élait attaché à leur garde ; mais on ne les montn plus qu'aux grands jours. Les Théories et les saci fices allaient aux dieux embellis par le ciseau i l'art raffiné. Les tragédies d'Eschyle reparaissaie par intervalles sur la scène, elles y étaient mèn couronnées une seconde fois. Seulement les magi Irats du théAIre les faisaient remanier au goût c jour, par des poètes en vogue : on rognait les oi gles du lion et on peignait sa crinière, avant de relancer dans l'arène. La vétusté s'empara d'Eschy et l'oblitéra lentement. Sophocle ne l'avait qu demi voilé, Euripide vint et l'éclipsa. Il eut « » cri, » il srido, comme dit Dante de Giotto abi
lissant Cimabué. La lyre déclamatoire aux cordes pleureuses fit taire Tâpre et grandiose cithare qui ne rendait que des sons terribles.
Eschyle, au moyen âge, reste plus profondément enseveli dans Toubli qu'aucun autre ancien. Dante, qui est de sa race, l'ignorait sans doiite ; sans quoi il se serait ménagé quelque illustre rencontre avec sa grande Ombre, au tournant d'un cercle fie la Divine Comédie. La Renaissance exhume Eschyle des rares manuscrits qui restent de lui, elle l'édite et elle le commente doctement ; mais son génie ne sort pas des officines où l'érudition Télucubre. Il est trop abrupt et trop rude pour briller dans cette fête a des Belles-lettres » : ce serait Héphestos au banquet des dieux. Aux deux derniers siècles, Eschyle efFarouche le goût timoré du temps ; on le bannit de Tadmiralion officielle prodiguée aux moindres petits poètes de l'antiquité. Tous s'accordent à le mettre à la porte du temple classique, depuis le pédant jusqu*au bel esprit, depuis Saumaise qui méprise en u$^ son « fatras », farrago^ jusqu'à Fontenelle, qui l'appelle «c une manière de fou i». Les hellénistes aventureux qui se hasardent à le traduire traitent ses tragédies comme les drogmans interprètent les discours des princes orientaux, qu'ils rapportent aux ambassadeurs, expurgés de leurs métaphores et dégonflés de leurs hyperboles.
Eschyle est, pour eux, un de ces sauvages de la tribu de Shakespeare, qu'il faut civiliser avant de les présenter au public.
Ce n*est que de ce temps qu'Eschyle est rentré dans la gloire. Notre siècle aura eu l'honneur de redresser les colosses. Les épopées de TOrient révélées, Homère mieux compris, Dante glorifié, Shakespeare découvert, Rabelais promu de la bouffonnerie la plus basse à la pensée la plus haute, et comme devenu Pan de simple Satyre qu'il était : ce sont là ses œuvres. Ce siècle a eu le premier l'in- : tuition complète des Génies souverains et extraordinaires, hors rang et hors tour, au-dessus de toute règle et de toute critique, antérieurs par la création ou supérieurs par Tinspiration ; de ceux que marque la grande ride ou qui déploient les grandes ailes. Le premier, il a replacé sur leurs cimes, ceux qui, — comme a dit l'un d'entre eux d'Homère, — (< volent, comme Taigle, par-dessus les autres : »
Che sovra gli al tri coin*aquila vola.
Eschyle a eu son avènement dans cette restauration triomphante ; une immense admiration s'est portée vers lui. On creuse ses profondeurs et on mesure ses hauteurs ; ses sources, cachées comme celles du Nil, tentent les voyages de la pensée et les explorations de la conjecture. L'obscurité même
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de ses poèmes ajoute à leur grandeur rétonuement de l'inconnu et le prestige du mystère. On les interroge et on les commente comme les oracles de rame antique. Il y a un rameau des chênes de Dodone noué au laurier qui ceint son front chauve. Ainsi remis à son rang, suprême, entre Homère qu'il continue et Shakespeare qu'il annonce, Eschyle siège désormais, sur le sommet rayonnant, dans le groupe des Immortels de l'esprit humain.