PROLOGUE D*ANTIGONE. iBt
rites. — Être enseveli ou ne Têlre pas, c'était la question de la vie future : un Hamlet hellénique ne Faurait pas autrement posée.
Depuis des siècles, rbomme sait qu'au fond, le tombeau est vide, qu'on n'y dépose que le costume bientôt déchiré et pulvérisé de la vie. Il sait que l'âme dépouille, en partant, cette enveloppe éphémère, comme un vêtement usé qui ne peut plus resservir. La haute Antiquité ne concevait pas cette séparation. L'âme, pour elle, restait attachée au corps après le trépas ; elle continuait à vivre avec lui, sous la terre, d*une vie sourde et muette, mais indestructible. L'étincelle vitale couvait sous les cendres et ne s'éteignait jamais entièrement. Le sépulcre était la maison de cette seconde existence. On y brûlait les vêtements du mort, trop lourds pour le couvrir de leur étoffe matérielle, mais qui, transformés par la flamme en fumée tissue, suffisaient à draper ses Mânes. — Hérodote raconte que Périandre, tyran de Corinthe, ayant évoqué sa femme Mélisse, pour obtenir d'elle la révélation d'un trésor caché, TOmbre refusa de répondre < « Car, » dit-elle, j'ai froid, je suis nue; les vêtements » qu'on a mis en terre avec moi, n'ayant pas été » brûlés, ne peuvent m'être d'aucun usage. » — On rangeait aussi auprès du défunt ses vases et ses armes ; quelquefois on égorgeait ses chevaux et ses
iU SOPHOCLE.
esclaves, pour entourer son spectre d'une domesticité de fantômes. En cet état de survivance iétbargique, rhomme souterrain avait, de temps en temps, besoin d'aliments. Il mangeait et il buvait par une sorte d'inhalation mystérieuse, pareille, de bas en haut, à celle des dieux de TOlympe nourris eux aussi par le fumet des viandes de l'autel. A sa faim, à sa soif posthumes, la famille offrait, en de certains jours, un repas funèbre : des gâteaux, des fruits et du sel, servis sur une nappe d'herbes et de fleurs, jetés ensuite par un trou creusé dans la fosse. Huis, le plus souvent, comme le mort était censé retombé dans une sorte de lugubre enfance, on se contentait de verser du lait miellé et une bouillie farineuse sur la terre qui le recouvrait. Le tombeau était allaité comme le berceau. On abreuvait aussi les Ombres du sang des victimes dont elles étaient spécialement avides. L'anémie était leur maladie d'ontre-tombe. « Les vaines têles des » morts D, « les fantômes des humains fatigués » : c'est ainsi que les nomme Homère. Atténuées et exténuées qu'elles étaient par la consomption de leur être, la rouge liqueur les tirait de leur apathie; comme un cordial énergique, elle réveillait par sa transfusion leur vie somnolente. Dans VOdyssée, les âmes appelées par Ulysse s'abattent, avec une soif fii famélique; sur la mare' de sang qu'il leur verse,