‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 21 sur 86 · PROLOGUE D*ANTIGONE · texte numérisé non relu

PROLOGUE D*ANTIGONE

future, les âmes des corps sans abri continuent à traîner une vie désolée. Ces naufragés de la terre rôdent désespérément sur les bords du Styx, repoussés par la rame impitoyable du nocher des Ombres. — « Fils d'Anchise, » — dit la Sibylle à Énée, — « toute cette foule que tu vois est celle des malheu- » reux restés sans sépulture. Ce batelier, c'est Cha- » ron. Ceux qui passent Tonde ont été ensevelis. Il » n'est point permis de les transporter au delà de » cette rive horrible, de ces torrents rauques, » avant que leurs ossements n'aient reposé dans une » tombe. »

Hœc omnis, quam cornis, inops inhumataque turba est. Portitor ille, Charon. Hi, quos vehit unda, sepulti. Nec ripas dàtur horrendas et rauca fluenta Transportare prias, quam sedibas ossa quierunt.

Et Palinure, le pilote d'Ënée, tombé de la poupe dans la mer^ pendant une tempête, adjure le héros, « par l'air, par la douce lumière, par son père, par » l'espoir naissant du jeune Iule I » de tirer des flols son corps en détresse. — « Jette sur mon corps un » peu de terre ! tu le peux ; cherche-le au port de » Vélie. Tends la main à un malheureux, entraîne- » moi avec toi au delà de ces ondes, afin que je me D repose dans les demeures tranquilles de la mort I »

Aut tu mihi terram Injice, namque potes, portasque require Velinos.

Da dextram luisero, et tecum toile per undas, Sedibas ut saltem placidis in morte quiescam.

Pour les vivants, la préoccupation de la sépulture était une anxiété tragique; un souci poignant. L'idée de n*étre pas rendu à la terre troublait les àoies les plus fortes, fléchissait les plus fiers courages. Quand un guerrier, dans Y Iliade j plante sa lance sur Tennemi terrassé, « à la jointure du cou et de Tépaule, » là où la fuite de Tâme est plus prompte », la prière extrême du vaincu n'est point d'épargner sa vie, mais de laisser racheter son corps : la plus cruelle menace du vainqueur n'est point d'achever l'homme à terre, mais de le jeter aux chiens et aux oiseaux de proie.

Je te supplie, — dit Hector frappé par Achille, — par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne laisse pas les chiens me déchirer devant les vaisseaux ! Accepte For et Fargent que te donneront mon père et ma mère vénérable. Renvoie mon corps dans mes demeures, aûn que lesTroyens et les Troyennes me déposent avec honneur sur le bûcher I

Mais Achille le regardant d'un œil torve, répond au mourant :

Chien I ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents I Que ne puis-je manger ta chair crue, pour le mal que tu m'as fait I Qu'il arrive celui qui sauvera ta tète des chiens! Quand môme ou m'apporterait dix et vingt fois ta rançon, et qu'on me promettrait encore , davantage, quand même Priam voudrait te racheter ton poids d'ur, jamais la

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