VI. — L^antre funèbre. — Les catastrophes
Le décret est proclamé, son retentissement fait sortir Antigène indignée du palais de Thèbes. A l'instant, sa résolution est conçue ; elle se forme en elle, dans un transport passionné, comme un fruit tragique de ses entrailles déchirées, qu'elle accomplira, dût-elle en mourir. Elle la déclare à sa sœur Ismène, elle la somme, plus qu'elle ne l'exhorte, de l'aider à ensevelir Polynice. Ismène hésite devant le péril,
elle essaye de dissuader Théroïne, elle lui objecte la loi portée, la peine menaçante, la témérité de s'attaquer au plus fort. C'est le murmure du roseau qui plie sous Torage. Antigone n'insiste plus, l'épreuve est faite, sa sœur est jugée : — « Je ne te demande » plus rien, et même maintenant si tu voulais agir, » je ne me servirais pas volontiers de toi. Fais ce » qui te"^ convient, sois celle que tu veux être. Mais » moi, je l'ensevelirai, et il me sera beau de mou- » rir pour cette action sainte. Aimée alors, je repo- » serai près de l'être aimé. » — Et elle ajoute ce mot sublime qui signe son pacte avec la mort : — tt J'ai plus longtemps à plaire aux Dieux infernaux » qu'aux hommes qui vivent sur cette terre, car » c'est chez eux que je reposerai, et ce sera pour » toujours. »
C'est la scène entre Electre et Chrysothémis, répétée dans un autre cadre : la grande sœur dominant d'une verlu superbe sa cadette de cœur comme d'âge. Derrière le visage héroïque sculpté en plein marbre et en haut relief, le profil subalterne, léger comme une ombre, qui glisse dans une pâleur d'éloignement. Mais Antigone est encore plus dure envers sa sœur que la sombre Electre. Dès la première objection d'Ismène, on voit une moue de mépris terrible soulever sa lèvre. Elle a tenté de l'entraîner vers le sacrifice, l'enfant timide a re-
culé ; elle la renvoie vers la vie d'un geste hautain. L'âme de haut vol lâche l'âroe débile qui ne peut la suivre, et la laisse retomber dédaigneusement sur la terre. Leurs voies se séparent ; leurs destinées se détachent. Ce bras qui tremble, Antigone n'en veut plus pour porter son mort ; à ce fardeau sacré, le sien suffira. La fossoyeuse rejette la bêche qul^a pUé lorsqu'elle allait s'en servir, elle creusera la tombe de ses propres mains.
Cette inflexibilité qu'elle tient d'CEdipe, et que le Chœur lui reprochera plus tard, est un des signes marqués d' Antigone. Ce cœur si tendre s'arme du devoir, comme d'un triple airain. Inabordable à la crainte, il ne l'admet pas chez les autres ; sa force n'excuse pas la faiblesse. De ce côté, une ligne de rigidité la dessine, pareille au trait dur et pur, qui décrit en silhouette les figures tragiques représentées sur les Vases grecs.
Créon vient promulguer lui-même sa sentence ; il l'explique et la justifie par ce qu'on appellerait aujourd'hui la raison d'État. Strictement, il est dans son droit. La loi grecque était formelle sur le citoyen mort en s'insurgeant contre la Cité ; elle le jetait hors du tombeau, comme il s'était mis lui-même hors de la patrie. Mais cette loi sévère, Créon l'aggrave à outrance, et la justice devient inique en passant par
lui. Son caractère haïssable perce sous l'emphase de sa harangue redondante. C'est celui d'un despote têtu et borné, fanatique de Tautorité, ignorant de l'humanité, inaccessible à la pitié et à la clémence, à toute notion de miséricorde et de circonstance atténuante. Sa cruauté est drapée d'emphase; il se guindé dans sa pourpre neuve de roi parvenu, il tranche du philosophe couronné, il tourne ses menaces en maximes et ses vengeances en dissertations. C'est à la façon d'un pédagogue courroucé secouant sa férule, qu'il agite la hache du bourreau. Comme Denys de Syracuse, à défaut d'un peuple, il aurait fait trembler une école. L'intention évidente de Sophocle était de marquer au type tragi-comique cette face sourcilleuse : une grimace scurrile la tourmente, elle est terrible et elle est risible. Le poète fait son Ilote de ce roi, enivré du pouvoir comme d'un vin grossier. A la libre et railleuse Athènes, il voulait montrer quel « animal politique » était un tyran.
L'acte, pour Antigène, a suivi de près la pensée. Un des gardes chargés de surveiller le mort condamné vient raconter à Créon qu'au lever du jour, ils ont trouvé le corps de Polynice aspergé d'une couche de poussière. Cet ondoiement de terre suffisait à la sépulture : on n'exigeait pas que la mère commune étreignît l'enfant qu'on lui rapportait;
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pourvu qu'elle le couvrît de son voile, il était censé remis dans son sein. Renvoyé à la recherche du coupable, le garde ramène bientôt Antigone surprise en flagrant délit d'ensevelissement : son récit fait assister à la scène et met l'action sous les yeux.
Le cadavre, déjà putréfié, avait été dépouillé de son suaire de sable, et rejeté sur le sol; puis les soldats s'étaient embusqués derrière une colline, l'œil aux aguets, épiant l'horizon. A l'heure où le soleil pesait d'aplomb sur la terre, une trombe a éclaté soudaine et brûlante. Un vent de ravage a soufflé, rasant et dépouillant la campagne, une éclipse de débris a voilé le ciel ; les feuilles arrachées des arbres obscurcissaient l'air. Quand l'ouragan est tombé, Anligone a surgi dans la plaine, comme si une divinité funèbre l'avait apportée dans ce tourbillon. Debout auprès du cadavre, un vase d'airain à la main, elle poussait des cris aigus, « semblable » à un oiseau désolé qui retrouve son nid vide de )) ses petits » . Elle maudissait, entre ses sanglots, ceux qui l'avaient exhumé; puis elle ramassait à pleines mains la poussière, et la reversait sur le mort. On l'a vue ensuite répandre, avec des gestes dp Choëphore, trois libations de lait et de miel. Alors les gardes sont accourus, et elle s'est livrée en silence.
Dans les deux tragédies oii elle apparaît, Antigone
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se fixe ainsi sous le double aspect que la slaluaire lui aurait donné. L'Antigone filiale d' Œdipe à Colorie conduit par la main son vieux père aveugle : on a ici TAntigone tumulaire, plus grandiose et aussi touchante, sous ce soleil de feu, dans cette bourrasque ardente, penchée sur le corps fétide qu'elle ne se lasse pas de remettre en terre, comme une prêtresse obstinée à rouvrir son temple au Suppliant qu'on s'acharne à en arracher.
Alors commence l'interrogatoire immortel, où une jeune fille, substituant hardiment sa conscience aux lois, vient demander à la justice humaine, non point de l'absoudre, mais de la reconnaître. Antigone est là devant Créon, toute poudreuse des rites funéraires. Son juge se méprend sur son attitude : elle ne s'incline que pour se redresser de plus haut, ses yeux baissés couvent les éclairs qui vont en jaillir. — « Te voilà, toi qui courbes maintenant la » tète contre la terre I Avoues-tu ou nies-tu ce dont » on t'accuse? » — « Je l'avoue et ne le nie pas. » — « Connaissais-tu l'édit que j'ai proclamé? » — « Comment ne l'aurais-je pas connu? (u l'as fais » crier publiquement. » — ce Et tu as osé transgres-
» ser celle loi? » — Ici un Verbe divin descend sur Antigone, une langue de flamme frémit sur ses lèvres ; il en sort la plus haute parole qui ait retenti dans le monde antique :
« C'est que ni Zeus, ni la Justice, concitoyenne des Dieux infernaux, ne l'avarent promulguée. Et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux, puisque tu n'es qu'un mortel. Ce n'est pas d'aujourd'hui, ce n'est pas d'hier qu'elles existent, elles sont de tous les temps, et personne ne peut dire quand elles ont commencé. Devais-je donc, par crainte des ordres d'un homme, mériter d'être châtié par les dieux? Je sais que je dois mourir un jour, comment ngnorer? môme sans ta volonté, et si je meurs avant le temps, ce sera pour moi un très grand bienfait. Et comment la mort me paraîtrait- elle une peine, dans l'abîme de maux où je suis tombée? C'en eût été pour moi une bien plus cruelle, si j'avais laissé sans sépulture le cadavre du fils de ma mère. Voilà ce qui m'eût désespérée, le reste ne m'afflige point. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé. »
Ces Lois innées, incréées, antérieures et supérieures à toutes les règles terrestres, qui ne sont inscrites sur aucune table, décrétées par aucun juge, sanctionnées par aucune chaîne ni par aucun glaive, mais qui résident souverainement dans le sanctuaire des âmes justes, et qu'aucune force humaine n'y saurait détruire, une vierge grecque les révèle au monde. L'Esprit qui vivifie aboUt par sa voix la lettre qui tue.
Créon s'emporte, sa voix s'enfle, son courroux grossit, mais que peut-il contre l'assurance d'une telle âme ? Elle s'est trempée dans la pensée de la mort, et elle en est sortie invulnérable aux terreurs. D'un mot, Antigone brise les menaces et les foule aux pieds. — « Je suis ta captive, veux-tu donc de moi » plus que ma vie? » — Elle sent bien que le Chœur l'approuve malgré son lâche et servile silence ; elle lui arrache sa pensée secrète, et la démasque en face du tyran : — « Ils pensent comme moi, mais la » crainte leur ferme la bouche. » — Créon tressaille à ce mot, comme à un bruit sourd de révolte : il a peur, le soupçon l'agite, on le voit parcourir la foule d'un regard oblique. — « Tu es la seule à voir de telles » choses. » — « Ils les voient aussi, mais c'est pour te » flatter qu'ils se taisent. » -r Son juge essaye alors de lui tendre un piège, Antigone le franchit comme d'un coup d'aile. — « Pourquoi rendre à Poly- » nice un honneur qui outrage son frère, son » ennemi? » — « Le mort me rendra un autre té- » moignage. » — « Non vraiment, si tu rends des » honneurs pareils à l'impie. » — « Il est mort, non » pas son esclave, mais son frère. » — « L'un dé- » vastait sa patrie, l'autre combattait vaillamment » pour elle. » — Ici, Antigone semble ramener sur Polynice un pan du linceul qui couvre Étéocle, et les coucher côte à côte dans un cercueil fraternel.
— « Tous sont égaux devant la mort. » — Créon s'entêle dans son argutie : — « L'homme de bien » doit-il être traité comme le méchant?» — Anligone, initiée aux mystères de l'autre monde qu'ignore ce profane, lui répond : — « Qui sait si Ton pense de » même aux Enfers ?» — Elle avance ainsi, grandissant toujours, devant le tyran qui recule sous cette réplique acérée. Au bout de la scène, son front touche au ciel, un dernier mot y met l'auréole : — « Certes, lui dit Créon, jamais un ennemi, même » mort, ne deviendra mon ami. » — Antigone répond : — « Moi je suis née pour aimer et non pour » haïr. »
Dans les Actes du Martyrologe, on voit souvent deux vierges conduites au même tribunal. L'une confesse hautement sa foi, crie : « Je suis chré- » tienne ! » et défie la mort. L'autre faiblit devant le supplice, les rugissements du cirque font trembler son cœur. Mais, au moment suprême, la grâce rentre en elle, un Sursum corda divin la ranime. Elle rejette Tencens qu'elle allait offrir aux idoles, et court rejoindre sa compagne entre les griffes du lion dressé sur sa tête.
Ismène, revenue d'une même défaillance, se redresse d'un même élan. Elle se déclare complice de sa sœur, elle revendique sa part dans l'action, sa
part dans la peine. La sévère Antigène n'accepte pas ce retour tardif. Il est trop tard, Tabîme est creusé, leurs voies ne peuvent plus se rejoindre. Elle la disculpe de haut en bas, et condamne à vivre celle qui n'a pas voulu mourir à temps avec elle. Sans doute, Antigone veut aussi sauver sa sœur en la repoussant ; mais qu'elle est âpre dans ce secours dédaigneux ! Elle renie son dévouement en niant sa complicité, elle la met hors de sa tombe comme elle la chasserait de son toit. Cependant, à une plainte d'Ismène, une larme roule dans son œil altier : « Ce n'est pas sans douleur que je me ris de » toi. » Mais cette larme ne tombe pas, un regard orgueilleux la brûle. « Ah ! malheureuse I — s'écrie » Ismène — An me refuses de partager même ta » mort 1 » Elle lui répond avec une dureté sublime : — « Nous avons choisi, toi de vivre, moi » 'de mourir. » — Et elle ajoute ces mots qui ont déjà Taccent du monde souterrain : — « Prends cou- » rage, c'est à toi de vivre ; pour moi depuis long- » temps mon âme est morte, et je ne puis plus être » utile qu'aux morts ». — Ismène survivra donc, irréconciliée et inconsolable ; elle languira sur le seuil du sépulcre qui Ta rebutée. On comprend que Dante l'ait montrée, dans les Limbes, assombrie d'un deuil éternel. — « Là, — dit Virgile à Stace qui le rencontre dans le Purgatoire, — là se voient
» celles que tu as chantées; Àntigone, Déiphile, » Argia, et Ismène triste encore comme elle a été. »
Et Ismene si trista corne fue.
Cet interrogatoire d'Antigone est le prélude des grands dialogues qui s'engageront, à travers les âges,, entre les héroïnes et leurs juges. Il marque leur ton, et semble inspirer leurs réponses. Ses « paroles ailées » volent, de siècle eii siècle, sur les bouches qui confessent leur foi et qui proclament la justice. Il y a de l'âme d' Antigone dans les réponses héroïques qui ont ébranlé les voûtes des prétoires impies, fait pâlir la tyrannie sous sa pourpre, et trembler l'iniquité sur son siégé. Cécile et Eulalie, Agnès et Perpétue parleront aux Proconsuls le même langage qu'elle a fait entendre à Créon. Elle les précède dans le sacrifice volontaire; la Coryphée païenne mène la procession des Vierges chrétiennes . Ses ïambes tragiques valent leurs versets mystiques, ses strophes sonnent aussi haut que leurs hymnes. On dirait Artémis, le croissant au front, au milieu d'un chœur de jeunes Anges ceints de l'auréole, et leur distribuant, pour un combat céleste, les flèches sanctifiées de son carquois d'or. Antigone s'avance en tête du chaste et sanglant cortège, de toute race et de
toute époque, qui marche dans la voie de Timmolation. Son esprit plane sur cette postérité virginale. La plupart de ces sœurs étrangères ne connaissent même pas son nom ; elle n'en est pas moins leur initiatrice et leur jeune aïeule. Derrière elle, la troupe des Martyres en robes blanches, albis indutœ vestibuSy les yeux au ciel, et tenant leurs palmes : plus loin, rintrépide armée des victimes qui se sont dévouées au droit ou à la patrie. Telles des réponses de Jeanne d'Arc aux bourreaux de Rouen semblent dictées par la fille d'CEdipe, mêlée aux Saintes qui fortifiaient son courage. Un rayon du soleil de Thèbes tombe sur la chemise rouge de Charlotte Corday allant au supplice. Elle était de la religion d'Antigone, on pourrait dire sa contemporaine d'héroïsme et d'âme, et son souffle brûlait sa lèvre, lorsqu'elle lançait à ses juges des mots immortels.
Hémon, le plus jeune fils de Créon, est le fiancé d'Anligone, il vient la défendre. L'Amour s'introduit avec lui, pour la première fois, sur la scène antique. Mais quelle entrée craintive et contrainte! Le lyran futur du théâtre, son roi absolu, son do-
minateur souverain, y paraît enchaîné et à demi bâillonné. II semble rougir de lui-même, il se voile pour n'être pas reconnu. Hémon va mourir pour Antigone, et il ne dira pas une seule fois qu'il Taime. Antigène aime peut-être Hémon, et elle ne prononce pas une seule fois son nom ; on dirait presque qu'elle l'ignore. Les deux amants ne se rencontrent même pas sur la scène. Une épée nue, étendue sur le lit, sépare, dans un chant de l^dda, le guerrier dormant avec la jeune fille, avant le mariage ; ici Tobstacle entre les fiancés qui vont reposer dans la même sépulcre, a l'interception de l'absence. Leurs visages et leurs voix s'évitent; ils ne se parlent pas plus que deux statues retournées, debout aux coins d'un tombeau. Il faut sans doute attribuer, en partie, cette morne pudeur à la loi de séparation dressée à Athènes entre les deux sexes, à l'exclusion de Tamour des fêtes religieuses du théâtre grec. Voyons-y aussi une pensée plus haute. Antigone est vouée au devoir, à la fatalité, au malheur ; les joies communes sont interdites à la sublime réprouvée du sort. Et puis^ cette fille de douleur est aussi la fille de l'opprobre. S'il lui échappait un cri de passion, on la reverrait toute souillée et toute enveloppée de l'inceste, attirant Hémon Hans ses nœuds hideux qui se dérouleraient autour d'elle. Sophocle a bien fait de sceller son cœur.
Hémon veut donc sauver Ântîgone, mais ce n'est pas leur amour qu'il invoque pour plaider sa cause, c'est la justice de son action, la beauté de son dévouement, le respect dû aux Dieux souterrains. Ses graves remontrances que le respect incline ne font qu'irriter le tyran ; l'intercession de son fils l'exaspère comme une rébellion. Il s'endurcit dans sa cruauté opiniâtre, il fait retentir en maximes ronflantes le respect dû à la chose jugée, l'autorité monarchique, l'infaillibilité légale qui réside en lui. Sa rhétorique ampoulée finit par écumer et grincer des dents. Si Hémon persiste à défendre Antigone, il la fera tuer sous ses yeux. — À ce moment, on voit distinctement Némésis mettre la main sur cet homme et lui attacher le bandeau qui précède ses exécutions. Elle ferme ses yeux aux présages^ elle bouche ses oreilles aux avertissements. — a Non, jamais tu ne » l'épouseras vivante! » s'est-il écrié. — Son fils lui répond : « Elle mourra donc, mais elle ne mourra » pas seule. » Créon entend et ne comprend pas, assourdi qu'il est par le bruit que fait sa propre fureur. — « Jamais tes yeux ne me reverront I » lui dit encore Hémon qui s'éloigne, et il le laisse partir sur ce mot-néfaste, sans voir que c'est un mourant qui lui dit adieu.
Mais le Chœur a deviné la pensée d'Hémon. 11 interprète son silence, il fait jaillir la flamme qu'il re-
cèle ; il signale la présence du dieu invisible, « plus fort que la mort, plus jaloux que le sépulcre, » et que Créon-n'a pas vu marquant sa victime. Ce que l'amant a murmuré, la lyre Teutonne dans l'éclat d'un hymne; elle chante ce qu'il n'a pas osé dire.
« Eros I pros invincible ! qui t*abats sur les puissants, qui habites sur les joues délicates delà jeune fille, qui le transportes par delà les mers, et dans les étables agrestes î Et nul parmi les Immortels, ni parmi les hommes éphémères ne peut t'éyiter ! Mais qui te possède est plein de fureur!
» Les justes eux-mômes, tu pervertis leurs esprits et tu les entraînes à leur perte. C'est toi qui viens de susciter la discorde entre le père et le fils. Le Désir délicieux triomphe dans les yeux brillants de la femme, et il remporte sur les grandes lois. L'invincible Aphrodite rit et se joue de tout. «
L*effroi religieux que l'Amour inspirait à la tragédie grecque, éclate dans ces strophes pleines de sa puissance. Le Chœur l'adore en le redoutant, il le déclare céleste et funeste; il voit en lui un fléau sacré, l'agitateur effréné des êtres, le principe vital et fatal qui poursuit, à travers les déchirements et les ravissements, les harmonies et les discordances, l'œuvre des créations éternelles. Un sourire enchanteur brille dans le vers, qui le peinte « habitant les joues délicates de la jeune fille » : éclaircie rapide, lueur fugitive : l'Amour reprend bientôt son caractère me-
naçant. Le Chœur le prend à sa plus haute origine : TEros qu'il chante, est « celui qui rompt les forces » — comme dit Hésiode, — « et qui de tous les » hommes, dompte Tintelligence et la sagesse dans » leur poitrine. » Cette crainte de Tamour qui le fit bannir si longtemps du théâtre grec, comme on garderait, contre un incendiaire, la porte d'un temple, Sophocle paraît l'avoir éprouvée lui-même. Cicéron raconte que Socrate lui demandant, dans sa vieillesse, s'il aimait encore : « Les Dieux m'en gardent ! » répondit-il. « J'ai échappé au maître furieux et sau- » vage. » A domino agrestiac furioso profugu
Créon a prononcé le supplice, contrefaçon atroce du déUt. Pour avoir enseveli un mort, Antigone sera enterrée vivante dans une caverne creusée sous le roc. Le tyran est en plein délire; plus il va, plus il s'enfonce dans la perdition : ce pédant du pouvoir en devient le monstre. Son crime tient moins à une cruauté naturelle qu'à un farouche entêtement. A un certain degré de rigueur, l'étroitesse d'esprit s'ouvre aisément aux idées sinistres : c'est parles fentes que s'introduisent les serpents. Au moment où Créon rend son horrible arrêt, l'insensé blasphème les Dieux in-
fernaux. Le poète donne en lui le type du possédé Némésiefiy — comme nous dirions démoniaque, — forçant, par ses secousses, le bras qui Tétreint à Tentratner vers la catastrophe où il le poussait pas à pas. Les Prières d*Homère, qui suivent en boitant Tin jure dont elles n'obtiennent ordinairement qu'une tardive justice, atteignent, d'un bond, les hommes de cette sorte : ils donnent tête baissée sur le châtiment.
Anligone revient, conduite par les gardes, à la caverne qui va l'engloutir. A ce moment son courage fléchit, la femme amollit et attendrit l'héroïne. Toute intrépide qu'elle soit. Antigène n'est point du bronze dont Rome forgera plus tard ses Porcie et ses Virginie. La Grèce n'endurcissait jamais ainsi la nature : elle aimait trop la vie, elle en faisait un trop noble et gracieux usage pour ne pas la pleurer, en s'en séparant. L'âme humaine, chez ses poètes, n'est pas tout d'une pièce ; les plus fortes chancellent sous la contrainte de la mort. Si la vertu persiste, la chair s'abandonne: le roc intérieur reste inébranlable, mais une source plaintive coule de son flanc déchiré. Entre les prodiges rapportés par l'histoire antique, on voit, à la veille des grandes catastrophes, lès effigies sacrées s'émouvoir : une sueur de sang couvre les statues des dieux, les yeux de marbre des déesses
se remplissent de larmes. — C'est Timage des héros II. 14
et des héroïnes de la Grèce faiblissant au moment fatal.
Antigone ne regrette pas sa vertueuse action, elle la referait si elle était à refaire ; mais Tinstinct de la vie ei la faiblesse de la femme gémissent dans son sein. Sa nature qui Ta emportée vers le dévouement, Tincline ensuite à la défaillance, elle plie aussi simplement qu'elle s'est élancée. Combien elle nous parait ainsi plus touchante que si elle portait à la mort des yeux secs et un front hautain ! Ses plaintes sont un chant de cygne ; la tragédie antique brise mélodieusement ses victimes, elle fait de la musique avec leurs sanglots : — « Voyez-moi faire » mon dernier chemin, voyez-moi regarder mon » dernier soleil ! Hadès, qui endort tout ce qui respire, » m'entraîne vivante aux Enfers. Sans que j'aie )> connu les noces, sans que l'hymne nuptial m'ait » été chanté, j'épouserai l'Achéron. »
Le Chœur l'abandonne et la trahit indignement. Sophocle qui l'élève, dans ses autres drames, à l'auguste impartialité du juge, le rabaisse ici à l'infamie du sicaire ; il lui prête les basses complicités de la peur. Transformation pathétique qui agrandit Antigone en lui retirant tout appui. Partout ailleurs la victime trouve dans le Chœur une conscience vivante où se réfugier ; elle marche à la mort, soutenue par des exhortations secourables, portée par
ANTIGOiNE. 211
des acclamations triomphales. Une lyre sublime raffermit ses pas et leur imprime l'élan d'une course applaudie. Elle voit de loin une statue votive surgir de sa tombe, dans un rayonnement de lauriers.
Antigène ne connait pas ces consolations, elle meurt reniée et désespérée. Autour d'elle, toutes les mains se ferment et tous les cœurs se resserrent ; sa voie douloureuse est bordée de gestes hostiles et de visages insultants. Elle se déchire à des ronces où des reptiles sifflent, en gravissant son rocher funèbre. On a discuté le sens ambigu des premières paroles de ce Chœur transfuge ; les strophes suivantes le démasquent ; il n'y a pas à s'y méprendre, c'est celui d'une lâche moquerie. Les vieillards de Thèbes saluent ironiquement, comme les spectateurs d'un Cirque romain, celle qui va mourir; ils mêlent du fiel à la myrrhe qu'ils font boire à son agonie. — « Tu marches glorieuse et admirée vers » la caverne des morts, sans être atteinte par la » maladie dévorante, sans être vendue par le glaive » vainqueur à la servitude. Libre et vivante, seule » entre tous les mortels, tu vas descendre aux En- » fers. » — Et lorsqu'Antigone compare son sort à celui de Niobé enfermée, comme elle, toute vive sous la pierre, les bouffons de Créon raillent ce souvenir cueilli comme une fleur, au bord du tombeau. -^ « Elle était déesse, fille des dieux ; nous
» sommes mortels, et fils de mortels. Cependant, » il est glorieuX; pour qui va mourir, de partager » la destinée qu'ont subie des êtres divins. » — Ântigone ne se méprend pas sur ces louanges méchantes ; elle sent les épines de la couronne dérisoire que le Chœur enfonce sur son front : —
« Hélas ! on se rit de moi ! Par les dieux de la patrie ! pourquoi m'outrager ainsi avant que je sois morte, et lorsque je Tois encore la lumière? 0 ville I 0 fontaines de Dircé! bois sacrés de Thèbesaux beaux chars! Je vous prends à témoins que pas un ami ne me pleure. Malheureuse 1 Je n'habiterai ni parmi les vivants, ni parmi les morts.»
Sa plainte ne fait qu'irriter Tinsolence de ses insulteurs : — « Tu as porté ton audace au comble, tu » as heurté violemment le trône de la Justice, ma » fille. Sans doute, tu expies le crime de ton père. » A cette cruelle parole, Antigone se sent atteinte au fond de son être. Jamais elle n'avait parlé de l'opprobre de sa naissance ; le lys, sorti de la fange, semblait ignorer sa souillure natale : une sombre pudeur recouvrait son âme à cet endroit-là. Lorsqu'GËdipe en parlait, elle se taisait, jetant son silence comme un voile sur la turpitude paternelle. Comme Tenfant de Sparte, dont la bète cachée sous ga robe fouillait les entrailles, elle se laissait ronfer par la honte, sans révéler sa morsure. Cette
fois, elle n'y tient plus ; Tignoble reproche lui arrache le cri de la douleur révoltée. L'inceste s'échappe de ce cœur de vierge, dans un cri d'horreur, comme l'impur Démon des légendes chrétiennes, que la possédée, souvent innocente de son infection, vomit, lorsqu'elle s'en délivre, avec un chaste dégoût. — «Ah! s'écrie-t-elle, tu touches ma plaie » vive I Horreurs du lit maternel ! Embrassements » de ma triste mère avec mon père qu'elle-même » avait enfanté, et d'où je suis née, misérable ! vouée » aux imprécations, entraînée sur cette route ex- » trême ! Et je ne verrai plus l'Œil sacré de la lu- » mière ! et pas un ami ne me pleure ! »
Créon est pressé, sa sommation brutale pousse la victime, comme le poing d'un licteur : « Emmenez- » la, ensevelissez-la! personne n'en finirait, s'il fal- » lait tant de lamentations et de gémissements pour » mourir. » C'est ainsi que les Anglais disaient au moine qui assistait Jeanne d'Arc, au pied du bûcher : « Comment, prêtre, nous ferez- vous dîner » ici?»
Antigène fait alors ses derniers adieux à la vie, l'héroïne se relève et reprend son élan vers le sacrifice. Peut-être regrette-t-elle sa nature trop haute qui l'a emportée vers cette affreuse mort, mais elle ne doute pas de son œuvre, elle affirme sa justice et sa sainteté. Il y a un reproche muet
dans le regard d'angoisse qu'elle lève vers le ciel qui ne s'ouvre pas. Abandonnée des hommes, délaissée des dieux, l'âme vertueuse se rend témoignage qu'elle a bien agi, se sentant peut-être plus divine que ces dieux. qui la laissent mourir pour avoir respecté leurs lois.
« 0 sépulcre! ô chambre nuptiale! demeure souterraine d*où Von ne sort plus, où je vais retrouver les^miens que Perséphone a déjà reçus! Je descends la dernière de vous chez les morts, et aussi la plus misérable ; et la part de vie qui m'était due, je ne Taurai pas vécue! Là, du moins, j'espère être la bienvenue de toi, mon père, et de toi, ma mère et de toi aussi, tête chérie de mon frère ! Car j'ai lavé de mes mains vos corps, je les ai parés pour le tombeau et j'ai versé sur eux les libations consacrées. £t maintenant, Polynice, pour t'avoir rendu le culte funèbre, tu vois quelle récompense je reçois! Cependant je t'ai justement honoré, au jugement des sages... C'est pour cela, frère, que Créon m'opprime et qu'il dit que j'ai fait une chose exécrable. Et voilà qu'il m'a saisie par la force et que ses mains m'entraînent, vierge sans hymen, n'ayant eu ma part ni du mariage, ni de l'enfantement. Quelle loi divine ai-je donc violée ? Quel défenseur appeler à mon aide ? A quoi me Sert* il de regarder en haut, pour chercher les Dieux, puisqu'on m'accuse, pour ma piété, du crime des impies? Si les Dieux approuvent le sort qui m'est fait, je me reconnais justement punie; sinon, je ne souhaite pas à ceux qui me persécutent plus de maux qu'ils ne m'en font subir. »
La mesure est comble, la goutte qui fait déborder
le vase est tombée. Yoici venir Tirésias, couronné de son auréole d'oiseaux fatidiques : un enfant guide par la main le vieillard aveugle. Tel qu'il apparut à Œdipe, Tirésias parait devant Créon, non plus mandé cette fois, et ne révélant que par force le secret qu'il voulait garder , mais venant de lui* même au-devant du crime, noir de l'orage, chargé du tonnerre qui va le frapper. Réapparition formidable. C'est celle du spectre attaché à certaines dy^ nasties royales, qui, aux heures funestes, se dresse dans le palais, grandit jusqu'aux voûtes, et se replonge ensuite dans l'ombre d'où il est sorti. Tirésias joue dans la maison des Labdacides le rôle d'Eli dans celle d'Israël. Eli passe et repassé ainsi devant Achab ou Ochozias, lorsqu'ils a ont fait le mal devant l'Éternel ». Il surgit, le feu du ciel dans les yeux, suivi des chiens qui dévoreront Jézabel, et qui lécheront le sang du roi idolâtre. Comme le devin grec, le prophète hébreu a aussi un vol sur le front, celui des corbeaux qui lui « apportaient du » pain le matin, et de la viande le soir, près du » torrent de Kérith » .
Tirésias avertit solennellement le tyran, il lui dit qu'il est « sur le tranchant d'un rasoir» . Une effroyable conjonction de présages plane sur la cité; le cadavre de Polynice la bouleverse, une peste morale s'en dégage ; toute sa vie religieuse en est
tie SOPHOCLE.
corrompue. Les oiseaux sacrés, saouls du sang, repus de la chair d'un homme égorgé, sont pris de fureur; ils se battent avec des cris frénétiques, comme au sortir d'une orgie barbare. La flamme dégoûtée refuse de manger les viandes des victimes, elle les noircit au lieu de les consumer; car les autels sont souillés par les chairs fétides arrachées au corps, et que le bec des vautours laisse tomber sur eux.
Créon fait comme Œdipe, il rudoie le prophète de mauvais augure ; comme Œdipe aussi, il Taccuse de vendre pour de Targent ses divinations. Même aberration et même entêtement : Taveugle d'esprit raille la cécité du Voyant, Tinsensé maltraite le messager redoutable qui lui apporte l'ultimatum du Destin. Comme jadis, Tirésias se contient d'abord, il laisse au condamné le temps de maudire son juge, mais Créon abuse de l'injure et lasse sa patience. Alors le devin déchaîne l'Esprit qui grondait en lui; le trépied tisonné éclate et il en sort des flammes qui foudroient.
« Eh bien I sache qu'après quelques tours de roue du soleil, » tu auras payé par la mort du fils de ton sang, les morts » que tu as faits, et que ce fils descendra aux Enfers, » revanche de Fâme que tu as enfouie vivante au sépulcre, » et de cet autre cadavre que tu retiens sur la terre, et qui » appartient aux Dieux infernaux. Car ni toi, ni les dieux » de ciel n*avez droit sur lui. Aussi les Erynnies venge»
» resses.sont déjà sur toi. Tu verras bientôt si c'est à prix
» d'argent que je parle. Encore quelques instants, les cris
» des hommes, les lamentations des femmes retentiront
» dans tes demeures. Tu as irrité Tarcher, sa colère te
» lance ses flèches, et tu n'éviteras pas leur blessure ar-
» dente. »
Tirésias s'éloigne, mais le trait qu'il a lancé sur Créon a mordu sur son rude esprit. 11 en reste percé et empoisonné, saisi des frissons mortels de l'effroi sacré. Achab a de ces peurs quand Eli prophétise sur lui les représailles du Très-Haut. — » Il arriva qu'aussitôt qu'Achab eut entendu ces » paroles, il déchira ses vêtements, mit un sac sur sa » chair, et jeûna. II se coucha dans un sac, et il mar- » cha en chancelant, ainsi qu'un homme affligé. » — Créon se sent aussi atteint et perdu; ses yeux se rouvrent, sa dureté se brise, la terreur lui rend sa conscience. Il veut défaire en un instant tout ce qu'il a fait : vite un tombeau à Polynice, des pics et des leviers pour déterrer Antigone I Le misérable sent que le temps le presse, que Némésis le talonne : entre elle et lui, c'est une lutte de vitesse ; c'est à qui arrivera le premier du repentir ou du châtiment.
Il est trop tard, le crime contremandé est commis.
tout est consommé. Lorsque Créon est arrivé à la caverne, il Ta entendue sangloter, et dans ces cris du sépulcre il a reconnu la voix de son fils. Les rochers soulevés ont découvert un spectacle horrible : Antigone pendue par sa ceinture, Hémon Tétreignant de ses bras et la couvrant de ses larmes. Créon, éperdu. Ta supplié de sortir ; alors le fils lui a jeté un regard farouche : sans répondre, il lui a craché au visage « et il a tiré son épée. Le misérable a fui, croyant que le coup menaçait sa tète. Mais Hémon a retourné le glaive contre sa' poitrine, il s'en est transpercé le cœur: puis, revenant à la morte, il a rendu le dernier soupir « sur ses joues pâles », dans un flot de sang. \ '\
Ce crachat du père sur le fils soulève un peu notre goût moderne. Qu'il est significatif pourtant et tragique I Lééna, la maîtresse d'Harmodios et sa compagne de conspiration, se coupa la langue avec les dents, et la lança à la face du tyran qui l'interrogeait : comme elle, dans cette imprécation muette, Hémon semble cracher au visage de Créon la langue qui l'a vainement supplié.
Les expiations s'accumulent ; le tombeau d'Antigone n'est point rassasié, il dévore, en se rouvrant, une autre victime. Lorsque Créon revient, le cadavre de son enfant dans les bras, on lui annonce que sa lemme, Eurydice, s'est tuée sur Tautel domestique en
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le maudissant. Qu'il est changé ce tyran superbe I dans quelle prostration son arrogance est tombée I Le politique reconnaît maintenant qu'au-dessus desédits gravés sur les tables, vociférés sur la place publique, il y a les lois ce non écrites » que proclamait Antigène. Il se repent et il se lamente : ce n'est point l'auguste douleur d'Œdipe, c'est un désespoir lâche et sénile, où. le balbutiement du remords se mêle au vagissement du sanglot. — « Hélas ! hélas! 0 vains tra- » vaux des mortels!... 0 mère infortunée ! 0 mal- » heureux fils I... Qui me frappera d^un glaive à deux » tranchants !... Que je ne voie plus un autre jour! » 0 mes amis! emmenez-moi, enlevez-moi, moi qui » ne suis pas plus que celui qui n'est pas ! »
Némésis le laisse vivre encore ; elle le destine, d'après une légende, à la massue de Thésée, le tueur duMinotaure, de Cercyon, de Périphétès, de Procuste, de tous les monstres au front bas et au cœur cruel.
Que reste-t-il de Sophocle? sept tragédies sur cent treize. Eschyle n'a pas été plus détruit. Sept colonnes seules restées debout sur les décombres d'un Parthénon poétique. L'antiquité est une ruine immense : le groupe clairsemé de ses monuments surfit à une myriade de merveilles rivales, irrévocablement abolies. Le cycle de poèmes qui tournaient autour de l'épopée d'Homère, a disparu comme un système planétaire éteint, dont le soleil seul brillerait encore. Pindare excepté, tous les Lyriques grecs ont péri. Aristophane mutilé, survit seul à la troupe détruite des Comiques d'Athènes. Que de génies ensevelis en pleine gloire ! que d'œuvres mortes qui méritaient d'être immortelles 1 On croit voir leurs Ombres sans voix, errantes sur la rive du Styx de l'oubli : elles entrent jusque dans ses flots, elles supplient, avec des gestes de détresse, des appels de divinités délaissées, la barque impitoyable qui les repousse de sa rame, et n'emmène vers l'avenir que le groupe épargné des élus du Temps.
Mais cinq chefs-d'œuvre de Sophocle : Philoctète, Electre, Antigone, Œdipe Bot, Œdipe à Colone^ sont restés intacts. D'après ces débris, on peut recomposer son théâtre entier, de même que sur quel-
ques chapiteaux et quelques fragments conservés de frises^ rarchéologue restitue Tordre et le plan d'un temple. Tant Taccord appelle Taccord dans le concert de ses proportions, tant un rythme générateur en module les moindres parties.
L' harmonie est la loi de ce beau théâtre, la grandeur simple en est la mesure, la Cité, enracinée dans la religion, construite sur le Jbyer, basée sur le droit social et le devoir naturel, en est le modèle. On sent qu'il est le produit du plus beau des siècles. Zeus n'agitait point les rayons tordus de la foudre, il ne fronçait pas ses sourcils terribles, lorsque Pallas sortit de son front; mais il méditait, rentré en lui-même, sur les choses divines et humaines, et la Victoire au repos dormait à ses pieds. De même, la tragédie de Sophocle n'a pas été conçue, comme celle d'Eschyle, dans les transports de la guerre et au bruit des armes ; elle est née du génie d'Athènes pacifique et libre, amoureuse du beau et du bien, menant encore, comme un Chœur dont le désordre même est un rythme, sa démocratie si vite déréglée.
C'est cette civilisation, un instant parfaite, que réfléchit le drame de Sophocle. Il en personnifie toutes les vertus et toutes les noblesses : le zèle de la justice, l'horreur de l'iniquité et de la violence, la piété sans superstition, Théroïsme maître de luimême, l'ingénuité des mœurs et des cœurs. Les
vieilles légendes homériques se dépouillent de leur férocité native, avant de monter sur sa scène. Leurs cruautés persistent sans doute, fixées qu'elles sont par le récit de la fable, mais Thumanité athénienne remplit de sa douce influence ces grands traits barbares. La Muse retourne pieusement vers le monde farouche des ancêtres, pour le civiliser et pour le polir ; elle jette sa draperie décente sur leur nudité. Le poète étend sur son lit d'ivoire, comme le tyran fabuleux sur son lit de fer, les héros démesurés, les femmes indomptables des vieilles traditions : ils en sortent, non pas mutilés, mais ramenés aux proportions harmonieuses de la vraie nature. Leurs passions acceptent un frein, leurs durs cerveaux s'ouvrent à des idées moins âpres, à des sentiments plus humains ; l'éloquence assouplit leurs lèvres que contractait l'invective. Les plantes sauvages, greffées par l'olivier attique, portent désormais des fruits bienfaisants.
Les Dieux, eux-mêmes, corrigés de leurs fureurs épiques, de leurs iniquités mythiques, se révèlent, dans Sophocle, sous un nouveau jour. Leur puissance physique s'illumine de lumière morale, leurs vindictes ne sont plus des forfaits de haine arbitraire, ni des talions incompréhensibles. Ce sont de justes expiations sagement imposées, courageusement supportées, qui se terminent par la glorification du héros
élevé ou purifié par Tépreuve. Les despotes violents de rancien Olympe se transforment en juges équitables; ils cassent ou réforment, selon l'esprit d'une justice meilleure, les arrêts cruels qu'ils avaient portés.
Par la modération de son style et de sa pensée, sa force contenue qui s'interdit les audaces, son respect des forces qui gouvernent l'existence humaine, son interprétation religieuse de leurs décrets et de leurs mystères, Sophocle se montre le digne prêtre de la Némésis dont tout son théâtre célèbre les lois. C'est à son culte qu'il dut sa vie sereine et sa tranquille renommée.
Car la puissance de la Déesse s'étend à tous les empires, et Némésis ne semble pas moins jalouse des excès du génie de l'homme que des abus de son orgueil et de sa fortune. Les esprits qui dépassent la grandeur normale attirent sa colère ; les géants, dans la sphère de l'art et delà pensée, ne l'offusquent pas moins que les Titans dans l'ordre physique. Toute ascension trop haute est pour elle une rébellion : elle traite en assaillants les transgresseurs de limites, elle vise de son arc ceux qui escaladent les points culminants. Il semble que Vos 7Zon mortale sonans la blasphème : on dirait que les poèmes prodigieux et retentissants lui font l'effet des chars de bronze de
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Salmonée, lancés sur un pont d'airain, que Jupiter foudroya parce qu'ils imitaient trop bien le bruit du tonnerre. L'œuvre de ces génies excessifs échappe sans doute à ses coups : Taile du vautour de Prométhée, battant sur sa plaie, n'éteint pas le feu dérobé au ciel, dont il a réchauffé la terre. Mais Némésis frappe le ravisseur, si elle ne peut empêcher le rapt : à défaut de l'inextinguible flambeau, elle écrase l'homme qui l'allume et qui le transmet.
Homère, légendaire ou réel, — le symbole ici équivaut au fait, — mendie, vieux et aveugle, par les sentiers des Gyclades. Eschyle, répudié par Athènes, s'embarque sur le vaisseau de l'exil. Dante ex))ie par la proscription son effraction surhumaine des portes de TÉternité, son vol vers l'infini par râpre montée délia scala d'altrui. Accusé d'hérésie — accusatus est hereseos^ — l'inquisiteur sublime des flammes éternelles frise le bûcher de l'auto-dafé. Michel- Ange, vaincu avec Florence qu'il a vainement fortifiée, contraint à tailler le marbre, comme Samson à tourner la meule, pour ses oppresseurs, vieillit désespéré dans son atelier solitaire. Avant d'être le mattre du théâtre , Shakspeare en est le valet : un masque d'histrion dégrade sa jeunesse, il meurt avant le lever de sa gloire dont il ne voit pas les premiers rayons.
L'œuvre de ces hommes est aussi tourmentée que
leur destinée. Des éclipses souvent totales, parfois séculaires, l'obscurcissent ; il y- a autant de huées que d'acclamations dans le bruit soulevé autour de leurs noms. Homère a Zoîle, en attendant La Motte. Nous avons vu Eschyle longtemps rejeté du temple classique, comme un génie barbare qui troublait son ordre établi. Dante passe par des intermittences de gloire et d'outrage, dont le contraste égale celui des ténèbres de son Enfer et des flamboiements de son Paradis. Intronisé dans l'église, commenté en chaire, aux quatorzième et quinzième siècles, il décline au seizième, au dix-septième, il s'eflace ; le dix-huitième l'envoie aux Petites-Maisons. Voltaire le siffle, Bettinelli appelle la Divine Comédie « un monstre » ; ce ne sont plus^ comme de son vivant, les petits enfants de Ravennes, c'est tout le groupe des académiciens et des Cruscanti, attroupés au seuil de l'abtme, qui bafouent « celui qui sort de l'Enfer ». Michel-Ange fut longtemps subi plutôt qu'accepté. Shakspeare a été renié pendant deux siècles, par l'Angleterre, avant d'être adoré par elle comme son génie national. Pope haussait sa bosse devant le colosse, Dryden ricanait, en le régentant, lord Shaftesbury le déclarait <i passé de mode ». Nos écrivains du même temps allaient à son théâtre comme à celui de la Foire, rire des parades .do ce (( Gille ».