‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 25 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. — Fin de la belle époque. — Transformations inévitableB do

Tart arrivé à sa perfection.

II. — Euripide et TAthènes nouvelle. — Sa vie peu connue. — Ses luttes dramatiques et ses malheurs domestiques. — Son caractère, sa tristesse. — Sa retraite à la cour d'Archélaos. — La flagellation de Décaménique. — Mort d'Euripide.

in. — Euripide poète de décadence. — Le scepticisme entre avec lui sur la scène. — Disparates de ses tragédies. — Altérations des mythes consacrés. — Diminution des héros. — Abus du pathétique et de la pitié. — Ses personnages rhéteurs et sophistes. — Déchéance du Chœur.

IV. — Les mérites après les défauts. — La tragédie remuée et renouvelée en tous sens. — Sentiments nouveaux qu^Euripide y a introduits.

« Arrête ! tu es parfaite ainsi 1 » s'écrie quelque part le Faust de Goethe, à une heure bienheureuse qu'il voudrait fixer. Ce cri, on l'adresserait volontiers à l'heure pleine et sublime où le génie hellénique se révéla dans sa perfection. — Arrête ! dirait-on à l'architecture d'Ictinos, à la sculpture de Phidias, à la tragédie de Sophocle. Mais l'art ne

peut rester immobile ; la vie qui change autour de lui, décompose ses formes et les renouvelle : Taiguille n'a rétrogradé qu'une fois sur le cadran d'Ézéchias. Arrivé à la beauté pure, l'art s'altère en s'enrichissant. La complexité succède à l'unité, les accords variés avec les dissonances qu'ils entraînent, à riiarmonie simple, les raffinements d'un esprit moderne à l'ingénuité primitive. Il faut que la colonne dorique se charge de l'acanthe touffu de Corinthe. Il faut que le ciseau de Lysippe remue et tourmente les marbres tranquilles. Il faut encore qu'Euripide bouleverse le théâtre parfait de Sophocle pour l'ouvrir, plus large et plus libre, aux idées d'un génie nouveau.

Contemporain de Sophocle, Euripide semble séparé de lui par l'épaisseur d'une génération. Dans la vie si rapide de Ja Grèce, quatorze années d'intervalle entre la naissance des deux poètes ont suffi pour tout transformer. Le grand âge d'Athènes est passé ; les héros s'en vont et les sophistes arrivent. L'antique religion s'ébranle sur ses bases enracinées dans la patrie même. Les philosophes prennent devant les Dieux l'attitude d'OEdipe vis-à-vis du

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Sphinx ; mais ce sont eux qui les questionnent, prêts à les percer du glaive tortueux de leur dialectique, s'ils n'expliquent pas l'énigme de leur propre essence. Sophocle, né de race noble, qui avait vu les triomphes Médiques, qui, reluisant de l'huile sainte, dans la nudité du gymnaste, avait chanté l'hymne de victoire après Salamine ; prêtre ensuite et initié aux Mystères, personnifie la Grèce idéale et presque divine. Euripide, fils d'un cabaretier et d'une marchande d'herbes, athlète dans sa jeunesse, rhétoricien sous Prodicos, disciple d'Anaxagore et condisciple de Socrate, représente l'Athènes inquiète et troublée de l'époque nouvelle. Ils ne sont plus du même monde, quoique vivant dans la même cité.

La vie d'Euripide n'eut ni la grandeur de la vie d'Eschyle, ni la beauté de l'exfstence de Sophocle. On y entrevoit, à travers l'obscurité qui la couvre, des luttes ingrates et des déchirements domestiques. La gloire lui fut tardive et presque posthume. Cinq de ses tragédies seulement furent couronnées sur soixantequinze, tandis que Sophocle triompha vingt fois dans les concours, et obtint toujours le second prix quand il ne remporta pas le premier. Plusieurs fois, les clameurs du peuple chassèrent, en pleine représentation, ses drames de la scène. Tout le parti de la vieille Athènes était évidemment contre lui, et les satires d'Aristophane disent combien son ani-

mosité fut ardente. Euripide se maria deux fois, ces mariages ne furent pas heureux : il répudia sa première femme, la seconde tourmenta sa vie. Le Misoginie qu'on lui reprochait, n'était sans doute que l'amertume d'un cœur ulcéré. Athénée rapporte que quelqu'un disant à Sophocle : « Comme Euripide hait les femmes I » — « Ouï, — répondit le poète, — dans ses tragédies ; mais il les adore dans le gynécée. » — Quelques traditions le représentent en proie à une mélancolie ombrageuse qui lui faisait fuir la ville et les hommes. Aulu-Gelle vit, à Salamine, un antre sauvage, plein de dédales et de ténèbres, et c'était là, lui dit-on, qu'Euripide écrivait ses drames. On a sur lui une épigramme d'Alexandre l'Étolien, qui marque sa physionomie d'une ride d'austérité triste : — « Le disciple du vieil Anaxagore » me paratt d'un abord farouche ; il n'est pas ami » du rire, et le vin même ne le réjouit pas. Mais tout » ce qu'il écrit a la douceur du miel et la voix char- » mante des Sirènes. »

A soixante-huit ans, Euripide quitta Athènes et se retira à Pella, appelé par Archélaos, roi de Macédoine. Archélaos, vrai prédécesseur de Philippe, attirait à lui les poètes et les philosophes athéniens, pour civiliser son peuple à demi barbare. Plus tard Alexandre dira des purs Grecs enrôlés dans ses rudes phalanges « qu'ils semblaient des Esprits au milieu

des bêtes )> . Àrchélaos combla son hôte de dons et d'honneurs : mais la vertu grecque semble s'être retirée d'Euripide devenu le favori d'un despote. Aristote rapporte que Décaménique, un des pages du roi, ayant raillé Euripide sur sa mauvaise haleine, Archélaos le livra au poète qui le fit fouetter jusqu'au sang. Vengeance indigne d'un fils de la libre Athènes. On peut croire que le moqueur paya pour les poètes comiques qui l'avaient si souvent bafoué sur la scène : peut-être fut-ce Aristophane qu'Euripide flagella sur le dos du Macédonien. Archélaos expia cruellement cette fustigation ; Décaménique lui garda une rancune mortelle des coups de fouet d'Euripide : six ans plus tard, il l'assassina dans une partie de chasse. Euripide avait péri l'année d'avant, d'une affreuse mort, pareille aux supplices mythologiques qu'on voit dans les Fables. Un jour qu'il errait dans la campagne, il fut déchiré par une troupe de ces chiens féroces qui rôdent encore aujourd'hui dans les montagnes de l'Épire. La légende, s'inspirant sans doute du dénouement de ses Bacchantes^ substitua bientôt à ces molosses dévorants des femmes furieuses contre Tinsulteur de leur sexe. Euripide fui enseveli à Pella ; la foudre tomba, dit-on, trois fois sur sa tombe. Était-ce un feu d'apothéose ou une flamme de réprobation lancée par le ciel ? les textes qui citent ce prodige ne l'expliquent pas. Aris-

tophane y aurait vu sans doute Je foudroiement posthume de celui qu'il appelle « corrupteur de la cité et ennemi des dieux » .

Quel changement quand des tragédies de Sophocle on passe aux drames d'Euripide I II semble que de l'Acropole couverte de sanctuaires augustes et d'images divines, on descende dans l'Agora tumultueux, retentissant de plaidoiries et de controverses. L'idéal s'éteint et les dieux pâlissent ; ces dieux, si terribles chez Eschyle, si grands et si vivants chez Sophocle, ne sont plus que des ombres vagues. Ils flottent dans un crépuscule dissolvant, entre la religion qui décline et la philosophie qui se lève. Le poète a perdu l'intelligence des mythes augustes qu'ils personnifient ; il les met toujours en scène, mais il n'y croit plus. Tantôt, il en fait des comparses de prologue et de dénouement : — c'est des coulisses d'Euripide que le Deus ex machina est sorti. — Tantôt, il les censure aigrement, et leur reproche des crimes légendaires dont il méconnaît le sens symbolique. — Ion, enfant de chœur d'Apollon, nourri dans le sanctuaire, interrompt ses libations et ses hymnes pour critiquer le Dieu auquel il est consacré : — « Je ne puis m'empêcher de

» blâmer Apollon qui, je ne sais pourquoi, viole de » jeunes vierges, les abandonne, et laisse mourir les » enfants qu'il en a eus secrètement. Ah I n'agis pas » ainsi, et puisque tu règnes sur les mortels, sois » fidèle à la vertu 1 » — Thésée, dans Hercule Furieux, disserte en libre penseur sur les méfaits de rOlympe : — « Non, je n'ai jamais cru, je ne croirai » jamais que les dieux se livrent à des amours im- )) pudiques, ni qu'ils chargent leur père de chaînes, » ni qu'un d'eux se soit rendu maître d'un autre. » Quel besoin un dieu, s'il est vraiment tel, a-t-il » d'un autre dieu? Ce sont de misérables contes in- » ventés par les poètes. » — Lycos, dans le même drame, raille Hercule sur ses travaux épiques qu'il réduit à des stratagèmes de chasseur : — « Qu'a-t-il » donc fait de si grand pour avoir vaincu l'hydre » de Lerne, ou le lion de Némée qu'il prit dans ses » filets, et qu'il prétend avoir étouffé dans ses bras? » Héros sans courage, qui s'est fait une gloire en » combattant de vils animaux I » — Hélène, dans la tragédie qui porte son nom, doute du Cygne paternel et de l'œuf natal. — ce La renommée publie que Zeus )) vola dans les bras de ma mère LéSa, sous la » forme d'un cygne qui s'unit à elle, si toutefois ce » récit est vrai. » — Le Chœur, dans Electre, parlant du soleil qui recula devant le festin d'Atrée, fait ensuite l'esprit fort, et rit du miracle qu'il a raconté :

— « Telle est la tradition ; mais j*ai grand'peine à » croire que le Soleil détourna son char d'or étin- » celant, et changea sa route, pour punir les mu- » tuelles vengeances de deux frères. » — Partout, dans le théâtre d'Euripide, au milieu de l'appareil religieux qui Tencadre encore, circule un esprit sceptique en contradiction avec les légendes qu'il déroule. La flèche de la polémique siffle jusqu'entre les strophes des cantiques. Les Dieux n'en remplissent pas moins de leurs apparitions et de leurs merveilles ces drames mêmes où ils sont reniés. Contraste choquant, presque sacrilège. Imaginez une tragédie chrétienne de Voltaire, pleine d'épigrammes incrédules, où les miracles des Mystères gothiques interviendraient subitement.

•Comme il attaque les Dieux, Euripide dénature les traditions vénérables du polythéisme. Il les complique d'intrigues romanesques et leur substitue des dénouements arbitraires. Telle de ses pièces fait l'effet d'un palimpseste menteur, où quelques fragments de texte sacré reparaîtraient, çà et là, sous les surcharges d'un conte apbcryphe. — Égisthe, dans son Electre^ contraint, pour l'avilir, la fille d'Agamemnon à épouser un paysan de la banlieue de Mycènes. Un mariage de comédie dénoue, dans Oreste^ le terrible problème de son parricide. Ménélas, d'après Euripide, ne ramena de Troie qu'un spectre

aérien qui s'évanouit dans les airs, lorsqu'il retrouya en Egypte l'Hélène véritable. — Ovide, cinq siècles après, ne jouera pas plus témérairement avec les mythes primitifs. Leurs trames, immémoriales, aussi saintes que les voiles de la Pallas athénienne, disparaissent sous ces broderies illusoires. Les prodiges font place aux prestiges, au prêtre évocateur succède un magicien licencieux. La mythologie n'est plus qu'une fantasmagorie de théâtre qu'on peut défaire et recomposer à son gré.

(( J'ai peint les hommes tels qu'ils devraient être, — disait Sophocle — et Euripide, tels qu'ils sont. » Rien de plus juste que ce mot sévère tombé de si haut. En revoyant, sur sa scène, les personnages qu'Eschyle et Sophocle y ont portés avant lui, on dirait que leur stature a diminué d'une coudée. Tout décroit en eux : la fierté, la noblesse, la vertu, le mal même. Les héros épiques se rapetissent, chez Euripide, à la taille moyenne des contemporains ; la grandeur qu'ils affectent semble tenir à l'exhaussement du cothurne. Il y a du déshabillé dans la façon dont ils portent leurs draperies royales. Les passions mesquines qu'il leur prête sont indignes de l'âge héroïque : on croit voir des demi-dieux devenus bourgeois. Ils ne luttent plus contre le destin avec une mâle énergie ; ils le subissent, avec une rage impuissante, comme des esclaves qui se cabrent

SOUS le fouet d'un tyran méchant; Leur pathétique déclamatoire s'attaque aux fibres infimes de l'émotion et delà pitié. Comme les accusés des tribunaux romains qui, pour attendrir les juges, déchiraient leurs tuniques et découvraient leurs membres meurtris, les personnages d'Euripide étalent les plaies de leur souffrance et secouent les haillons de leur pauvreté. Il y a du radotage dans les lamentations de ses vieillards accablés sous le poids des ans. Quand un coup du sort vient à frapper ces tristes héros, ils s'affadissent dans les pleurs, et se plaignept tellement eux-mêmes qu'on ne les plaint plus. Le Jupiter Pluvieux des Latins règne en permanence sur le théâtre d'Euripide. C'est sur son masque tragique que la sentimentalité a grimacé pour la première fois.

Par un contraste plus choquant encore, ces personnages héroïques sont tous des rhéteurs. Euripide les a .mis à l'école des sophistes avant de les faire entrer sur la scène, il les a rompus à l'escrime de l'argument et de la riposte. La robe de l'avocat perce sous leurs baudriers homériques et à travers leurs peaux de lions fabuleux. Qu'ils soient à Argos ou à Thèbes, dans la mêlée d'un combat ou sur le rempart d'une ville assiégée, ils sont toujours à la tribune aux harangues. Leur éloquence se noie dans un froid verbiage, leur dialogue tourne à la passe

d'armes oratoire. Tantôt ce sont de longues tirades parallèles qui se répondent en s'équilibrant, tantôt des répliques alternées qui croisent leurs pointes avec symétrie. La Portia de Shakspeare plaidant pour Bassano contre Shylock^ devant le tribunal de Venise, n'est pas plus subtile que YHécube d'Euripide, se justifiant auprès d'Agamemnon d'avoir crevé les yeux à- Polymestor. Son Jason et son Thésée en remontreraient à Gorgias. Souvent encore aux endroits les plus agités du drame, en pleine catastrophe, ces rhétoriciens légendaires tirent de leur draperie une dissertation ou une thèse artistement composée, et la récitent au public. — Hippolyte, indigné des aveux incestueux de Phèdre, suspend sa colère pour débiter une satire sur les femmes savantes. Lycos, prêt à faire périr les enfants d'Hercule, discute, avec Amphitryon, la question de savoir si l'usage de Fépée est plus honorable pour un guerrier que celui de l'arc et des flèches. — Quelquefois même^ le poète souffle à l'un de ses personnages une critique littéraire, et ses propres scènes parodient les scènes analogues de ses prédécesseurs ou de ses rivaux. C'est ainsi que son Electre raille les signes au moyen desquels Eschyle lui fait reconnaître, dans les Choéphores^ l'arrivée d*Oreste. — « Re- » garde cette chevelure — lui dit un vieillard —

» rapproche-la de la tienne ; vois si elle n'est pas de IL 16

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}> la même couleur. Pose ton pied sur Tempreinte r> de ces pas, afin de voir s^ils sont de mesure pa- » reille. » — A quoi Electre répond en héroïne raffinée, rougissant des invraisemblances que lui a fait commettre un poète primitif :

« 0 vieillard 1 tu tiens des propos peu dignes d'un homme sage. Pourquoi les cheveux de mon frère ressembleraientils aux miens ? Les uns sont ceux d'un homme formé aux exercices de la palestre ; les autres, peignés avec soin, sont fins et délicats. Et tu peux trouver bien des personnes avec des cheveux semblables, qui, pour cela, ne sont pas nées

du même sang Gomment encore ses pas auraient-ils

laissé une empreinte sur la pierre? Et quand cela serait, les pieds d'un homme et d'une femme, fussent-ils frère et sœur, ne sont jamais égaux : celui du frère est plus grand. »

Ce n'est pas seulement dans leur grandeur, mais dans leur moralité native qu'Euripide rabaisse les héros de l'ancien théâtre. 11 n'a ni la flère droiture d'Eschyle, ni Téquité sereine de Sophocle. Sa conscience, généreuse au fond, est troublée à la surface par les arguties de l'éducation sophistique. 11 y a en lui un avocat perpétuel, toujours prêt à plaider le pour et le contre. De là les apologies spécieuses qu'il prête souvent aux scélérats de ses drames ; de là encore ces maximes équivoques, ces apophthegmes à double tranchant qui scandalisaient le parterre attique. — Dans sa tragédie de Bellérophon, le héros^ louant la richesse et l'exaltant au-dessus de toutes

les joies domestiques^ disait que si a Aphrodite d'or » , ainsi que l'appelle Homère, brillait comme Tor en effet, elle méritait bien d'être adorée des mortels. Un grand cri sortit alors de la foule^ et des pierres furent lancées sur l'acteur. Pour apaiser cette émeute morale, le poète dut s'élancer sur le devant de la scène et crier aux spectateurs irrités : — « Attendez, » attendez, il le payera bien à la fin 1 » — Une autre fois, son Oreste disant à Tyndare, pour justifier le meurtre de Clytemnestre : — « Mon père m'a en- )) gendre, et ta fille m'a mis au jour, comme une )> terre reçoit la semence qu'un autre lui confie : » mais^ sans père, il n'y a jamais d'enfants. » — a Et sans mère, infâme Euripide? » s'écria une voix indignée. — Il est telle de ses sentences dont la tyrannie a pu se faire une maxime. César répétait souvent ce vers tiré d'une de ses pièces : « Il vaut » la peine de commettre une injustice pour arriver à » l'empire ; mais d'ailleurs on doit être juste. » — Tel autre mot de lui semble devancer les casuistes. Quand il dit : « La bouche a juré, mais l'âme ne s'est » point engagée », on croit voir transparaître sous le masque antique la double face d'Escobar.

L'infériorité poétique de la tragédie d'Euripide est encore signalée par la décadence du Chœur. Celui d'Eschyle et de Sophocle est incorporé à leur

œuvre, comme le bas-relief au marbre du temple. Le Chœur est la conscience vivante de leur tragédie, le témoin idéal de ses antagonismes et de ses passions. Il intervient dans les luttes, pour les modérer et les adoucir; il exprime, avec une impartialité religieuse, les idées supérieures auxquelles les adversaires de l'action doivent se soumettre. Mais le Chœur d'Euripide n'exercé plus celte fonction sublime. Il écoute les projets . pervers, reçoit l'aveu des crimes qu'on prépare, s'engage par serment à ne pas les trahfr : de conseiller, il se fait complice. Aussi remplace-t-il souvent les jugements suprêmes qu'il n'est plus digne de porter, par des intermèdes lyriques presque étrangers au sujet. Ce n'est plus qu'une académie de virtuoses qui exécutent de brillantes variations sur la maison de Cadmus ou la guerre de Troie. On dirait qu'ils sont loués par le personnage principal pour remplir les lacunes de la tragédie. Ils vont ainsi d'une pièce à l'autre, portant leur répertoire musical. Médée les a retenus^ les Phéniciennes les réclament. Hercule n'attend plus qu'eux pour égorger ses enfants.

On comprend qu'Aristophane, homme du passé par excellence, conservateur acerbe des traditions nationales, ait si fortement haï Euripide. Avec quelle verve acharnée il le persifle dans les Grenouilles , quand il le fait lutter avec Eschyle, devant Bacchus,

aux Enfers! Rien n'échappe à sa critique acérée, les guenilles de ses rois mendiants, ses monologues interminables, ses « décoctions de niaiseries philosophiques », ses ampUfications redondantes, son emploi « des lignes droites et des angles dans le langage », son art « de tromper, de ruser, de soupçonner le mal, de songer à tout » . On pense à Técorchement de Marsyas. Mais, tout au contraire de la fable, ici c'est le Satyre au large rire et à Toeil ardent qui dissèque F Apollon dégénéré, d'un couteau cruel.

Aristophane est injuste : on le serait comme lui, si, ne voulant voir que les mauvais côtés d'Euripide, on méconnaissait ses admirables beautés. Il y a tant de contrastes dans ce génie si complexe que la critique la plus sévère doit, après l'avoir dénigré, chanter forcément la palinodie. Si Euripide n'est point de la grande race poétique d'Eschyle et de Sophocle, il vient immédiatement après eux, dans la glorieuse carrière qu'ils ont parcourue. Il ressemble à Pédasos, le troisième cheval du char d'Achille, qui n'était pas de sang divin comme les deux autres, Xanthos et Balios ; mais qui, dit Homère, « suivait pourtant les coursiers immortels » .

Du revers d'Euripide passons à sa face, à ce nouveau masque tragique qu'il a le premier montré sur la scène, incomparablement moins noble et moins pur que ceux de ses deux émules, plus vivant et plus varié eh revanche, mêlant la chair et le sang des réalités humaines au marbre incorruptible du type. L'intérêt, la curiosité, l'investigation, la surprise, pénètrent son drame et l'animent de mouvements inconnus. Des fils d'une valeur inégale s'ajoutent à la trame étroite de l'action, des cordes de fer ou d'or à la lyre : toutes deux en restent singulièrement élargies. Avec lui, la vie du dehors fait irruption dans le temple consacré à la Tragédie. Elle trouble sans doute ses solennités, elle dérange sa lente et grave ordonnance; mais elle y entraine, en même temps, une foule de sentiments, de détails, d'idées, de tendances, qui renouvelleront la face du théâtre. Les dieux et les héros que l'art religieux formait à son image, terminent, avec Sophocle, le cycle de leur existence idéale. Leur groupe stationnaire ne pourrait que pâlir et se refroidir, en persistant sur la scène. Les hommes, tels que les a faits la nature, avec leurs misèreS; leurs contradictions et leurs égarements, ont le droit de la remplir à leur tour.

C'est la nature en effet qui entre au théâtre avec Euripide. Eschyle et Sophocle, trop près des dieux encore pour y condescendre, n*en avaient montré que les côtés parfaits ou grandioses. Euripide la dévoile sous tous ses aspects ; il fait crier ses souffrances, défaillir ses caractères et saigner ses plaies ; il agite en tous sens les corps et les âmes, et tire du cœur, toutes vives, des passions qui n'avaient point encore été exprimées. Ce que Shakspeare appelle <x le lait des tendresses humaines», Euripide l'a versé à flots pour la première fois.

Les femmes surtout, chez lui, sont incomparables. Par un singulier contraste, ce poète qui faisait profession de les mépriser et de les haïr, qui a intercalé contre elles, dans ses tragédies, tant de froides satires et d'épigrammes injurieuses, a créé les plus touchantes héroïnes. Il a des vierges qui ne profaneraient pas les autels chrétiens, et qui semblent dignes, non point seulement de la palme, mais de Fauréole. Il a des épouses et des mères en qui les traits les plus tendres se rehaussent d'une beauté souveraine que l'art moderne n'a pu surpasser.

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