IV. — Le génie d'Aristophane
Au-dessus du théâtre d'Aristophane, une comédie plane, si haut dans l'azur et dans le caprice, qu'aucune fantaisie moderne ne l'a dépassée; merveilleuse comme une féerie, musicale comme un opéra, légère comme un rêve, hors du temps et hors de l'espace, libre des haines et presque des souvenirs d'ici-bas. Avec les ailes de ses Oiseaux, la comédie d'Aristophane prend quelque chose de leur innocence. Elle a la fraîcheur de Tair qu'elle habite, la sérénité du jour qui l'éclairé. Son ironie est une mélodie, son rire est un chant. C'est le Songe dune Nuit cPÉté de la Grèce. Shakspeare
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a révé le sien sous le même ciel. Le duché d'Athènes n'est pas moins fantastique que Néphélococcygie, et les oiseaux d'Aristophane pourraient chanter, sans dissonance, ayecles sylphes deTitania.
L'oiseau, du reste, semble fait pour charmer l'esprit et élever l'âme. Il est la grâce et la joie de la création. Homère parle des (( innombrables sourires des flots » ; les oiseaux sont les innombrables sourires de l'espace. L'orgueil de l'homme, affirmant sa royauté sur le monde, hésite devant eux. Ils ont sur lui une supériorité décisive, celle de l'aile qui les lance aux nues, les berce sur le vent et dans ta lumière : ni temps pour eux, ni distance ; le vol leur fait une ubiquité. En face de l'oiseau, tous les autres êtres sont plus ou moins de tristes captifs, asservis à la gravitation, traînant aux pieds la chaîne de la pesanteur. Quand l'imagination humaine crée des figures surnaturelles, elle leur donne des ailes pour exprimer leur sublimité. Qu'est-ce que l'Ange? — un oiseau de Dieu ! — Leur science incontestable, quoique différente de la nôtre, paraissait infinie dans les premiers âges. Les hiéroglyphes de leur vol traçaient les augures et prophétisaient les saisons ; leurs cris rendaient les oracles de l'atmosphère. L'itinéraire de leurs migrations, orientées vers des buts certains, suivant, sans jamais errer, des voies invisibles, semblait un prodige. Ils étaient les prêtres de l'air.
L'intelligence reconnaissait leur instinct pour maître. De leur essor vers le firmament ne rapportaient-ils pas des secrets divins? Le pivert guidait la marche des colonies étrusques ; les armées antiques s'avançaient ou reculaient selon la consigne des corbeaux et la direction des corneilles ; la conquête d'un peuple a souvent dépendu de Tappétit d*un poulet sacré.
Toutes les religions ont honoré ou divinisé les oiseaux. Jéhovahy dans la Bible, est porté par les Chérubs à six ailes. Par la voix d'Isaîe, il dit à son peuple : a Ceux qui ont foi en moi prendront des » ailes comme rAigle, et ils voleront partout, au lieu » de travailler. » Tous les phénomènes de Tunivers, le soleil, la lune, les traits de la foudre, les intermit* tences de l'éclair, les feux de l'aurore, les nuages qui roulent, les ombres qui se déplacent, apparaissent, dans les Mythes védiques, sous la forme d'oiseaux divins. L'Egypte adorait l'ibis qui purgeait de reptiles les rives de son fleuve, et son Dieu qui jugeait les âmes portait une tête d'épervier. Tout est ailé dans la Perse de Zoroastre : Ormuzd et Ahriman, les Génies de la lumière et les Génies des ténèbres, les taureaux sacrés et les dragons monstrueux, dont le vol «fait le bruit d'un camp ». Un oiseau aux pieds d'or ombrage de ses ailes Tempire d'Iran ; sa poitrine couve les astres propices; et, penchant la tête çà et là, il laisse tomber les grains de vie sur la
terre. Des myriades d'oiseaux merveilleux volent dans l'inextricable forêt des épopées brahmaniques. On y voit des perruches qui nichent dans les cheveux des ascètes, et des rois pieux qui nourrissent des faucons affamés de leur propre chair. Mahomet dit dans son Coran : « Avez-vous jeté un regard sur les » oiseaux volant dans le ciel ? Quel autre que Dieu a » le pouvoir sur eux? Certes, il y a dans ceci des » signes pour ceux qui savent comprendre » .
Le Christianisme lui-même a béni et sanctifié les oiseaux. La colombe plane sur ses autels. Le moyen âge leur prêtait un vague instinct religieux : on disait qu'ils jeûnaient, le jour du Vendredi Saint, jusqu'au lever des premières étoiles. La Légende Dorée est pleine d'oiseaux, amis des Saints, frères lais emplumés des moines, hôtes familiers des cénobites. Us recouvraient en leur faveur le don des auspices. Un faucon vola sur la tête de saint Baldric cherchant une retraite dans la solitude, comme pour l'inviter à le suivre : le Saint marcha, les yeux en l'air, s'arrêta lorsqu'il le vit s'abattre, et fonda son ermitage à l'endroit où il s'était posé (Montfaucon). Le vol circulaire d'un pigeoa traça le plan du monastère de Hautvilliers. Saint Dunstan, le moine irlandais, priait un jour, au seuil de sa grotte, les bras étendus : une mésange le prit pour un homme de pierre,
et vint pondre dans sa main ouverte. Le moine ne voulut pas tromper la confiance de Tinnocente créature; il se crucifia dans son immobile attitude, et attendit, pour abaisser ses bras, que Tœuf fût éclos.
— Leshagiographes de saint François d'Assise comptent, parmi ses vertus, l'amour des oiseaux. Les Fioretti nous le montrent couronné d*un nimbe d'hirondelles qu'il apprivoise à la prière : « Mes petites » sœurs, leur disait-il, qui ne savez ni filer ni cou- » dre, aimez Dieu qui vous a vêtues de plumes, et » qui vous fait voler dans le ciel. » Et les oiseaux posés sur ses épaules, nichés dans son capuchon, perchés sur ses mains stigmatisées, accompagnaient son cantique, comme les notes d'un orgue aérien.
— Une autre fois, il racheta des tourterelles sauvages à un jeune homme qui allait les vendre au marché : «0 bon jeune homme! lui dit-il, donne-les » moi, afin que ces oiseaux si doux, qui dans la » Sainte Écriture sont le symbole des âmes humbles, )> chastes et fidèles, ne tombent pas dans les mains de yy cruels qui les feraient mourir. » Le jeune homme, touché, laissa entre ses mains les colombes ; il les prit dans son sein, et se mit à leur parler tendrement : a 0 mes tourterelles, simples, innocentes et >v chastes! pourquoi vous laissez- vous prendre? » Maintenant je veux vous sauver de la mort, et vous ^ faire des nids, afin que vous fassiez des petits et
» que TOUS multipliiez, selon le commandement de » votre Créateur. » Il leur fit des nids, et les tourterelles commencèrent à pondre des œufs et à les cou« ver devant les Frères, comme auraient fait des poules toujours nourries de leurs mains. « Elles ne » s*en allèrent point jusqu'à ce que saint François, » avec sa bénédiction, leur donna congé de partir. »
Mais la Grèce entre toutes les races, le polythéisme entre tous les cultes, eurent Tintuition et Tidolâtrie des oiseaux. Ils triomphent dans la mythologie hellénique, sous toutes les formes du symbole et de la merveille, ils y voltigent dans Tapolbéose. — Zeus s'était insinué dans le corps flexible du Cygne, pour s'enlacer à Léda, et Hélène, la plus belle des femmes, était sortie de Tun des deux œufs de cet hymen ailé. Quand le Paon faisait la roue à côté d'Héra, il déployait les mille yeux d'Argus, le monstre sidéral, personnification du ciel étoile. L'Aigle, étreignantla foudre, perchait sur le sceptre de Jupiter : le dieu le lançait, comme un faucon, sur ses proies terrestres, et Ganymède était tombé palpitant, de ses serres, au pied du trône de l'Olympien. Apollon prenait l'envergure de l'Épervier pour fon-
dre au secours des héros, dans les batailles de V Iliade. La Chouette, qui voit clair dans la nuit, comme la sagesse dans l'incertitude, veillait sur le casque baissé de Pallas. Un vol de Colombes emportait, de Paphos au ciel, sous une pluie de roses, dans un sillage de parfums, le char de Cypris.
Sur la terre, d'innombrables métamorphoses faisaient, du monde des oiseaux, une résurrection volante des ancêtres. Des rois et des héros, des vierges et des princesses revivaient, sous une forme ailée, au milieu de leur peuple et dans les champs paternels. Leurs Mânes glissants fendaient Tair, les arbres étaient hantés par leurs doux fantômes. Philomèle pleurait dans la plainte du rossignol ; un cri de vierge délivrée, échappée au rapt, éclatait dans la note aiguë de Talouette.
Les oiseaux n'étant ainsi que des hommes transformés, des femmes enchantées, comment les supposer sans langage? Les Grecs ne doutaient pas qu'ils eussent un idiome. Quand une hirondelle passe dans V Iliade ou dans Y Odyssée, Homère lui attribue toujours une voix qui parle et qu'on peut comprendre. Les deux tourterelles de Dodone, perchées sur des hêtres, criaient aux passants : « Zeus » a été, Zeus est, Zeus sera ! ô Zeus I le plus grand des dieux I » On entendait distinctement, dans le cri de
la huppe : aPouTPou? » — Où?Oii? — Térée cherchant partout son fils et le réclamant aux échos. — Il y a, dans la légende d'Hercule, une sorte de Geneviève d'Arcadie, appelée Phillo, fille d'Alcimédon. Le héros Taima et il en eut un enfant. Le père de Phillo fit exposer la mère et le nouveau-né, dans les halliers d'une montagne. Une pie, à force d'entendre crier le nourrisson, apprit à le contrefaire, et Hercule, errant dans les bois, fut conduit, par ces vagissements, auprès de son fils. — Quelques devins privilégiés comprenaient la langue des oiseaux et conversaient avec eux. Apollonius l'avait apprise en mangeant le cœur d'un dragon. Mélampos y fut initié par deux serpents qu'il avak sauvés de la hache d'un bûcheron. Un jour qu'il dormait, ils rampèrent vers ses oreilles et ils se mirent à les lécher mollement de leurs langues. Quand Mélampos se réveilla, son ouïe était transparente, et il comprenait toutes les voix de Pair et toutes les rumeurs: Un jour, il avait entendu converser entre eux des vers qui rongeaient les poutres d'une maison.
Cette philologie des oiseaux n'est-elle après tout qu'une folle conjecture? Qui n'a prêté le sens d'un vocabulaire à certaines phrases de leur chant? N'entend-on point tinter dans leur ramage des monosyllabes mystérieux? L'interrogation, la réponse, k moquerie, la gaieté,* l'effroi, là tendresse y résonnent
en nccents distincts. Des voyageurs, entendant jaser une peuplade de TOcéanie, prirent de loin leur dialecte pour un gazouillement de passereaux attroupés. Pas de nid qui n'ait son dialogue, une causerie babille dans tous les buissons. Le cardinal Benno raconte que l'archevêque Laurens, qui avait l'oreille des anciens Augures, se promenant avec le pape Sylvestre dans les vignes du mont Coelius, entendit un moineau annoncer à ses compagnons qu'un chariot de blé venait de verser près de la porte Majeure, et qu'en se pressant d'y courir, ils- pourraient y faire un large festin. Ne semble-t-il pas qu'on entende un avertissement tout pareil dans le cri vif d'un oiseau revenant à tire d'aile vers la haie où pose son essaim ? A^ ce cri, comme à la nouvelle d'un message, la bande s'éparpille et prend sa volée. — Qui n'a surpris les débats d'un parlement aérien, dans l'immense rumeur des hirondelles rassemblées, à l'époque de la migration, sur les toits d'un palais ou sur les tours d'une église ? On y entend se heurter les avis contraires; des voix d'anciens dominent avec autorité les objections des plus jeunes. Chacun de leurs Exodes vers la terre promise du soleil, loin de la tyrannie de l'hiver qui va les poursuivre avec son armée de nuages, a peut-être son petit Moïse. — Tous les poètes comprennent l'élégie d'amour et d'extase, que -le rossignol, ivre du parfum des roses, entonne sous
la feuillée de mai blanchie par la lune. Tous s'efforcent de la répéter dans leurs vers ; et ce poème des nuits étoilées ne sera jamais entièrement traduit.
Un conte musulman dit que Salomon ordonna, un jour, aux oiseaux, d'ombrager toutes les voies aboutissant au Temple qu'il avait bâti, et les oiseaux obéirent. Ceux qui venaient au Temple des quartiers les plus lointains de la ville, marchaient sous l'entrelacement de leurs ailes, comme à l'ombre d'une forêt touffue. J'arrive par une avenue semblable, frayée dans la forêt des légendes, à la comédie des Oiseaux d'Aristophane, qui est aussi le temple poétique le plus riche et le plus grandiose, que la sympathie humaine leur ait consacré.
Deux citoyens d'Athènes, Pisthétairos (celui qui veut en faire accroire aux amis) et Evelpide (celui qui espère toujours), fuient la ville bavarde et criarde, retentissante de querelles et dé plaidoiries, pour rharmonieux pays des Oiseaux. Ils quittent le guêpier trivial pour le nid céleste. Le Geai et la Corneille sont leurs guides. Un site rocailleux se présente. Evelpide frappe contre une roche; le Roitelet les reçoit au seuil du royaume ailé ; ils sont arrivés.
Pas plus d'appareil ni de mise en scène. Dans la sphère même du merveilleux, la Muse attique reste toujours simple; elle ne fait pas de grands gestes de magicienne pour évoquer ses prodiges : un sourire, un mot lui suffit. — Que de grimoires et de tintamarres, quelles eCTroyables mixtures capables d'empoisonner le monde et d'enfumer les étoiles, il faut aux sorcières de nos légendes, pour manipuler leurs philtres magiques! Comparez-leur la Symétha de Théocrite, distillant le sien sous la lune : une poignée d'orge, un brin de laurier, un rayon de cire, une goutte d'hippomane, une frange de manteau, et son charme est fait. Du maléfice même, la Grèce ne prend que la fleur ; la baguette de ses enchantements est une branche de laurier-rose.
Le roitelet à tête d'or est, dans d'autres mythes, le rival et l'ennemi de l'aigle, et, comme le nain du géant, il triomphe souvent de lui par la ruse. Une fable antique le montre défiant au vol son rival, et tous les oiseaux avec lui. L'aigle, d'un élan, fend le ciel par-delà les nues. Mais, au moment où il va être proclamé monarque des airs, le roitelet s'échappe de son aile, où il s'est blotti, et se pose victorieusement sur sa tête.
Aristophane humilie ce petit superbe ; il en fait l'esclave de la Huppe, qui fut autrefois Térée, un des ancêtres des vieilles dynasties athéniennes, et