IV
' En faisant le tour du théâtre d'Aristophane, nous avons relevé son plan stratégique à demi recouvert par l'exubérance de sa fantaisie. Ce labyrinthe est une forteresse, ses mille dédales convergent vers un point d'attaque. Cette mascarade, désordonnée à la surface, garde, au fond, l'unité et la discipline d'une phsilange ; elle cache des glaives sous ses oripeaux. Ses personnages, vivants ou imaginaires, hommes et Dieux, bêtes et fantômes, abstractions et réalités, toute cette troupe chimérique, emportée dans un tourbillon d'inventions folles et de scènes éparses.
s'élance d'une même charge, conlre un même groupe d'adversaires, les révolutionnaires et les novateurs de la vieille Athènes. Le poète les poursuit sous toutes les formes de l'agression directe et de l'allusion symbolique. Il licencie à coups de fouet les partisans de la guerre, il cloue Cléon au pilori, il montre l'utopie sociale aboutissant à une promiscuité dérisoire, il lance un guêpier sur les juges mercenaires d'Athènes, il amasse les nuées, comme une tempête sur la maison de Socrate, il descend aux enfers pour. découronner Euripide. ^ ., -;
Cette lutte dramatique se précise par la parabase. Au milieu de la pièce, le Chœur, jusque-là rassemblé entre Tautel bachique et la scène, défilait le long du théâtre et se rangeait, comme en bataille, devant les gradins. Le dialogue se taisait, l'action faisait une pause, il y avait entr'acte. Alors le Coryphée se détachait du chœur et adressait la parabase au publie.
La parabase, c'était le poète sortant de sa comédie, levant son masque et découvrant sa pensée. Il parlait face à face au peuple, il lui expliquait le sens de son œuvre, il rassemblait ses traits épars dans la poignée d'un discours. Là plus d'allégories fantasques ni d'allusions déguisées : tous les voiles étaient déchirés, toutes les fictions écartées. La niachine théâtrale se transformait en tribune, l'histrion s'y dressait comme un orateur. Il ouvrait son âme à la foule,
il répandait sa passion sur elle, il apostrophait de front ses ennemis. Comme la flèche de l'archer qui éborgna Philippe, chacun de ses sarcasmes portait un nom gravé sur son fer.
Aristophane est superbe dans ses combats singuliers avec le public ; il l'affronte et il le séduit, il le rudoie et il le caresse. La louange grandiose alterne avec la moquerie délicate, les graves conseils à la cité avec l'invective lancée sur le factieux ou le corrupteur. Sa Muse a une façon familière et vive de tirer par la barbe le bonhomme Démos, pour s'en faire entendre, qui rappelle la Thétis d'Homère prenant Jupiter au menton. Il dit au peuple tout ce qu'il a sur le cœur, ses griefs et ses rancunes, ses apitoiements et ses plaintes. Entre deux scènes des Achamiens, il quête pour les vieux soldats affamés, dans le casque rouillé de Platée et de Marathon, Dans les Cheva^ liers, il reproche à Athènes son ingratitude envers ses poètes vieillis et déchus, et il lui montre l'antique Gratines, presque séculaire, jadis lauréat glorieux de la Grèce entière, traînant, en haillons, par les carrefours, ses couronnes fanées et sa lyre énervée par rage. Ailleurs, il se glorifie d'avoir osé attaquer Cléon tout-puissant, et il se dresse sur la scène, comme sur le socle d'un piédestal, dans l'attitude de l'Apollon pythien foulant aux pieds le monstre écrasé. Quelquefois aussi, il fait honte aux juges de ses
comédies disgraciées, et, hardiment, il pose sur sa tête la couronne que leurs suffrages lui ont refusée. Mais Aristophane n*est point seulement un politique et un polémiste, Thomme d'un parti et le pamphlétaire d'un système. Avant, tout il est un poète incomparable et unique, d'une mobilité infinie, d'une imagination merveilleuse, rassemblant tous les extrêmes dans sa souplesse ondoyante, la force et la grâce, la violence et la vénusté, la délicatesse et l'outrance, ailé comme l'abeille et comme le dragon, vomissant des flammes et faisant du miel. L'agilité de son style est étourdissante. Un mime qui, dans le tournoiement de sa danse, changerait cent fois d'habit et de masque, en donnerait l'image. Il passe, en un clin d'œil, de rentraiiiante démarche du dithyrambe au saut rustique de l'idylle, de l'adoration à la dérision, de l'enthousiasme au cynisme, du froncement de sourcil sévère d'un sage indigné au gonflement de joues du bouffon poussant la huée. Pour célébrer les Dieux, il a le geste auguste de Pindare, son encensoir qui monte jusqu'au ciel, sa façon d'évoquer chaque divinité, d'un mot radieux, d'une épithète olympienne, comme sous la splendeur d'un éclair. Pour chanter la gloire de la patrie, les victoires des ancêtres, il prend le pas terrible et régulier, la concision ardente, la lance en arrêt de Tyrtée ; et ses vers semblent alors entonnés, dans un stri-
dent unisson, par ces guerriers, que le barde dorien nous montre, « combattant pied à pied, bouclier » contre bouclier, casque contre casque, aigrette » contre aigrette, poitrine contre poitrine, restant » fêtâmes après l'élan, fixés au sol par les deux pieds, » et mordant leurs lèvres avec leurs dents ». S'il insuite ou s'il diffame un ennemi, il brandit sur lui ces iambes meurtriers d'Archiloque, qui forçaient Lycambe et Néobule à se pendre. Si sa strophe s'ouvre sur la campagne, c'est la flûte entre les doigts du Satyre, remplie du souffle des eaux et des bois. • Puis,' ujie grimace scurrile défigure subitement ces sourires divins, ces traits héroïques : de l'élite qu'il enchantait, Aristophane se retourne vers la populace qui attend son tour. Il descend, du temple ou du portique, à l'échoppe. Il faisait sourire Platon tout à l'heure, maintenant il va faire pouffer les tripiers et les marchandes d'herbes. Il s'avilit, pour les divertir, se rue dans l'obscène, s'ébat dans l'égout. — Attendez : son esprit tourne, sa fantaisie domine... En un instant, le fumier s'est couvert de roses.
Nulle transition visible ne relie ces soudains contrastes. L'élan ébauché s'achève en gambade, la farce désarçonne le lyrisme qui s'envolait entre les deux ailes de Pégase, le vers exquis est éclaboussé par un mot fangeux, Tobscénité débaiiche la sublimité, la trivialité marche sur le pied de l'élégance
qui passait svelte sur un vers en fleur, et là fait toniT ber dans un tas d'ordure. Une cohue de lazzi grossiers interrompt de nobles propos, et Ton croit^voir le banquet de Platon, envahi par une troupe d'ivrognes qui souilleraient sa table et disperseraient^ ses convives. : ... s ^
« laspire-moi, Muse acharnienne^ — dit le poète dans un de ses chœurs, — vive et dévorante comme la flamme l Telle Tétincelle qui s'élance pétillante du charbon d'yeuse, excitée par un souffle rapide, quand on y grille de petits poissons, tandis que d'autres pétrissent la farine ou battent, d'une main agile, l'éclatante saumure de Thasos; telle jaillis, ô Muse, et prête à ton concitoyen des chants rudes, énergiques, sauvages. » . , i.
Ce ragoût populaire, qui cuit sur le trépied poétique, inspiré par une muse, c'est le style d'Aristophane : flamme et salure, fumet culinaire et parfum divin, ripaille assaisonnée d'ambroisie, verve qui sent la marée.
Et ce style est incomparable, tout nerf et tout feu, rapide et limpide, du tissu le plus souple et le plus serré, d'une élasticité bondissante, d'une légèreté idéale : sa fraîcheur bouillonne et sa verve vole. C'est le mouvement, et, plus encore, l'étincellement perpétuel; une scintillation acérée, qui darde et qui brille, qui ajuste à la pointe des traits le tremblement des rayons, etquiles fait ressembler à des flèches trempées dans de la lu-
mière. Aristophane est Tenchanteur de sa langue ; il en lire des accords inouïs, des métaphores qu'on traduirait par des arabesques. Il fait battre les mots, comme les jeunes Athéniens de son temps faisaient battre les^ coqs et les cailles ; il en a d'autres qui ne s'étaient jamais abordés et qui éclatent de rire, en se rencontrant. Mille images opposées se heurtent dans un désordre magique. Autant de cordes à sa lyre, que de lanières à son fouet. Ses rythmes suivent toutes les voltiges de son caprice : ils s'adaptent à toutes ses métamorphoses. Ce sont tantôt des consonnances de répliques battues Tune sur l'autre ; tantôt des mélodies éoliennes, des strophes qui bourdonnent comme dans une bande de soleil, des volées de syllabes aiguës et subtiles. Si le ton s'amplifie, si l'idée se hausse, de grands vers, nourris de la moelle épique, s'allongent avec majesté sur leurs pieds pesants.
Avec la variété, il a l'abondance. Tout est vie et foule, profusion et animation dans sa comédie. La rue y donne et le carrefour y débouche. Elle accroche, par ses mille saillies, la lumière ambiante et les reflets de l'époque. Une myriade de figures, un fourmillement de détails circulent dans les replis de ses vers. Telle de ses scènes ressemble à ces monuments qui, les jours de fête, portent des grappes de têtes suspendues aux angles de leurs corniches et jus-
qu'aux acanthes de leurs chapiteaux. Joyeusetés agrestes, bavardages de femmes, querelles domestiques, rixes de marché, intérieurs de cuisine, scènes de place publique et de tribunaux, Aristophane a tout peint. Si son théâtre avait péri, que saurions-nous de l'Athènes du quatrième siècle ? Ce que Thucydide en a transcrit, dans sa grave histoire, qui a la beauté linéaire d'un vase grec dessiné au trait, la silhouette générale des hommes et des choses, la configuration exacte et brève des événements. Mais la couleur du temps, la ressemblance détaillée du peuple, le mouvement et Tallure des mœurs auraient disparu. Sans Aristophane, tout le sel de la vie attique se serait évaporé dans l'oubli.
Une joie immense remplit aussi son théâtre, supérieure aux hostilités et aux haines qu'il y met aux prises. Le soleil rit sur les champs de bataille, la gaieté d'Aristophane rayonne sur la scène où il exécute ses ennemis. Comme les guerriers sculptés du fronton d'Égine, il rit en frappant, il rit en tuant. Mais le rire archaïque des combattants Ëginètes est inanimé et presque stupide; celui d'Aristophane éclate de sens, reluit d'allégresse. Il résonne au milieu des flagellations et des cris, comme un instrument de fête menant la danse d'un cortège. Il jaillit d'une source intérieure qu'on sent écumante et intarissable. Il est plein de Bacchus et de son esprit.
Le rire effréné d'Aristophane correspond à la trépidation de la Pylhonisse rendant ses oracles ; c'est un Dieu qui l'excite et qui le soutient.
Le Chœur est là, d'ailleurs, avec ses flûtes et ses danses, pour maintenir sa comédie à l'état d'ivresse poétique, pour aiguillonner son ardeur et la ramener» quand elle se relâche, au train impétueux de la bacchanale. A chaque instant, il coupe la parole au récitatif des acteurs ; le dialogue se perd dans son chant, comme le murmure d'un ruisseau dans le bruit d'un fleuve ; la raillerie même prend, avec lui, .l'essor emporté de l'ode ou le vol léger de la cantilène. Il chante la commémoration des vieilles guerres médiques, la vigueur des antiques mœurs, les délices de la vie champêtre, la joie et l'abondance des vendanges, la splendeur des nuées, la félicité des oiseaux. Le Chœur règne dans la comédie d'Aristophane ; il la déchaîne, il la gouverne, il est l'âme de son mouvement et rharmonie de son bruit. Elle s^ibit son attraction, elle gravite autour- de son groupe. Quand elle sent qu'il va préluder, ses cadences se pressent, son ton s'accélère, son souffle s'active; les voix, prises d'une sorte de vertige lyrique, se précipitent dans son chant qui les absorbe et qui s'en accroît.
Une exception étonnante signale encore le génie d'Aristophane et en rehausse la grandeur. Il est le
survivant et le type unique de son art. Ses onze ouvrages— sur quarante-trois — sont les seuls qui lous soient restés de Tancienne comédie d'Athènes. Le monde n'a vu qu'une fois et ne reverra jamais un pareil spectacle : l'orgie menée par le génie, l'État traîné et débattu sur la scène, le théâtre rivalisant avec l'agora, la critique universelle armée de l'audace d'une fantaisie absolue.
Cette comédie sans frein ne fournit, du reste, qu'une courte carrière. Née de la Uberté d'Athènes, elle mourut avec elle. Son ressort fut rompu en même temps que celui de la vie publique. Une prospérité solide et confiante pouvait seule supporter cette licence énorme. Quand l'État déclina, elle devint impossible. On ne danse pas sur des ruines, on ne parodie plus un peuple qui meurt. Déjà, dans la vieillesse d'Aristophane, la censure des Onze avait mis une sourdine à son porte-voix. Le Chœur, diminué d'abord, et bientôt proscrit, emporta, en se retirant, le génie même de la comédie, dont il fut le dernier bacchant.
Une transformation était nécessaire : la Comédie nouvelle sortit, expurgée, mais rétrécie, du moule brisé de l'ancienne. Avec les débris du colosse, on fit la statue correcte et polie qui est restée le modèle de l'art épuré. De l'existence publique, agitée et retournée en tous sens, cette Comédie assagie ren-
tra, pour n'en plus sortir, au logis de la vie privée. L'observalion rappela Timagination qui battait les cimes, et la ramena à mi-côte de THumanité, au point de vue de la waisemblance. L*épigramme discrète et la sage maxime remplacèrent les saillies ivres et les boutades excessives. Les personnalités nues et les insolences effrontées furent bannies de la scène. L'intrigue savante, clairement exposée, habilement nouée, logiquement tranchée, se substitua au brusque va-et-vient, aux enjambées démesurées, aux soubresauts tumultueux de la farce ancienne. Les personnages fantasmagoriques, moitié hommes et moitié bêtes, entrecoupés d'abstraction et de réalité^ un pied dans le songe, Tautre dans la vie, accoutres d'ailes de hérons et de dards de guêpes, pilant des villes dans un mortier, montant au ciel sur des escarbots, firent place au père avare, à la mère grondeuse, au fils amoureux et prodigue, à l'esclave rusé, à l'entremetteuse hypocrite, au parasite en quête d'un repas, à tous les types ordinaires et moyens de la vie sociale.
Cette Comédie corrigée était sans doute un progrès, en même temps qu'une nécessité. Elle a servi d'exemple à la nôtre, elle a tracé les cadres et réglé les lois de la scène moderne : Ménandre, à travers les siècles, passe son masque à Molière.
Mais, comme les épopées primitives, comme la
tragédie d'Eschyle, comme l'ode de Pindare, comme la prophétie d'Ëzéchiel, comme tout ce qui tient aux hautes origines d'une race et d'un art, la comédie aristophanesque a cette grandeur créatrice qui do« mine toutes les productions des littératures cultivées. La poésie ne procède point comme la nature ; ses sources sont toujours plus vastes et plus fécondes que ses fleuves. La Comédie formée et perfectionnée par les maîtres est sans doute un chef-d'œuvre de l'esprit humain, mais il manque à sa maturité accomplie ce je ne sais quoi de divin qui inspirait sa sauvage enfance; — celte enfance orgiaque et grandiose, gorgée de Ucence, allaitée de vin, bercée dans un antre, au bruit des cymbales, entre les bras des nymphes et des corybantes, comme celle du Dieu dont elle fêtait les mystères.