‹ Les deux mèresChapitre 105 sur 130 · LA SIGNATURE · texte numérisé non relu

LA SIGNATURE

Quant â l'archevêque de Valence, laissant le roi tout entier à ses rêves d'amour et de bonheur, il courut au palais du saint-ollice, uù il trouva Sandoval et le duc de Lerma réunis.

— Eh bien! s'écria-t-il avec un sourire orgueilleux, la cause du ciel est gagnée. Pendant que vous délibérez, je combats : pendant que vous cherchez les moyens de vaincre, je triomphe ! Le roi a reçu mon mémoire, et l'expulsion des Maures est décidée; le roi signera le décret de bannissement aussitôt qu'on le voudra, et le plus tôt possible, ce sont ses propres expressions.

L'inquisiteur et le minislc; re>tèrcnt stupéfaits et

ravis. L'un croyait voir la clii'c'llpnlé à ses pieds, et l'autre le chapeau de cardinal sur sa tète. Ribeiraleur raconta avec détail la conversation qu'il venait d'avoir avec le roi, et à mesure qu'il parlait, Sandoval et sou frère cessaient de sourire et leurs fronts se rembrunissaient.

— Ainsi donc, continua Ribeira en terminant son récit d'un air triomphant, pourvu qu'on laisso l'aire au roi ce mariage, mariage secret, mariage de la main gauche, après tout, qui nous importe peUj il consent, il signe : j'ai tout obtenu.

— Vous n'avez rien obtenu, dit Sandoval d'un air sombre : celle qu'il veut épouser est la duchesse de Santarem, qu'il adore.

— Eh bien !

— La duchesse est la Qlle de Delascar d'Albériqne I elle est Maure! dit le duc de Lerma.

— Et n'a jamais été baptisée, ajouta le grand inquisiteur.

L'archevêque demeura accablé de son prétendu triomphe.

Le roi, c'était évident, ne pouvait s'allier, même secrètement, au sang mauresque ; c'eût été un scandale trop grand pour que le sainl-otfice l'approuvât, une mesure poHtique trop absurde pour que le premier ministre y consentit, car si le roi d'Espagne épousait une Maure, il ne pouvait plus signer le bannissement de ses frères; la nouvelle épouse du roi saurait bien s'y opposer, et son autorité serait bien autrement puissante que celle de la dernière reine. C'était un obstacle invnicible.

— Comment le roi n'a-t-il pas parlé de cette difficulté, qui est la plus grande de toutes? s'écria l'archevêque.

-^ Le roi n'en sait rien, répondit Sandoval.

-^ Eh bien ! faisons comme lui, ignorons tout. Qu'il signe ce décret; une fois sa signature donnée et l'édit publié, ce sera irrévocable, et pour le reste, nous verrons après.

— Au fait, dit Sandoval, le mi l'entendait lui-même ainsi : l'archevêque de "Valence s'est engagé à lui faire épouser une chrétienne.

— Mais non pas nue Maure, s'écria Ribeira, et les Maures une fois bannis du royaume par l'édit royal, la duchesse de Santarem doit quitter l'Espagne comme les autres.

On s'arrêta à cette dernière idée, et le lendemain le ministre et les deux prélats se rendirent chez le roi.

Il attendait avec impatience, car c'était le huitième jour, le jour oii Aïxa devait, c<imme elle le hii avait promis, se rendre au palais pour prendre congé de son s-aliveraiuv

Le roi fit à l'archevêque de Tolède l'accueil le plus affectueux ; celui qu'il fit à Sandoval fut plus réserve', et le duc de Lerma remarqua avec étonnement que le roi affectait de ne i)oint rencontrer ses regards.

— Ainsi que je l'ai promis à Votre Majesté, s'écria Ribeira, nous venons lui apporter à signer un édit qui illustrera son règne. Ce que Cliarles-Quint n'avait osé tenter, ce que Philippe \l s'était contenté de rêver, Vutie Majesté va l'accomplir et assurer à jamais la sécurité de l'État et l'unité religi(;use de l'Espagne.

Il lui présenta respectueusement le parchi.'iniii, i[ue le roi parcourut.

— Je vois bien, dit-il; je vois qu'on me propose de renvoyer du royaume et de déporter en Afrique les Maures, nos fidèles sujets... Et cq projet, mes pères, est approuvé et signé par vous?

— Oui, sire.

^- Et par vous aussi, monsieur le duc?

— Comme la mesure la plus utile que puissent vous conseiller les amis do Votre Majesté.

— Votre avis, dit le roi, est d'un grand poids dans cette affaire. Puis-je espérer rencontrer en vous la même unanimité pour le projet dont monsieur l'archevêque de Valence a dû vous parler ?

-^ Sa Seigneurie nous a annoncé que Votre Majesté désirait épouser secrètement une de ses sujettes.

— Oui, messieurs.

— Une personne de rang et de naissance.

— La duchesse de Santarem.

— Une personne élevée dans la religion catholiipio, apostolique et romaine.

— Sans contredit.

— S'il en est ainsi, dit l'inquisiteur en regardant ses deux collègues, je n'y vois et n'y mets aucune opposition.

— Ni moi, dit le duc.

— Ni moi non plus, ajouta l'archevêque de Valence.

Le roi, au comlVle de ses vœux, serra vivement la main des deux prélats et jota sur le duc de Lerma un regard presque gracieux.

— ^ Vous m'apportez alors cette décision signée jiar vous ?

— Non, sire... mais nous allons la rédiger pendaul que votre Majesté signera l'édit.

— Je désire, messieurs, répondit le roi, que ce mariage soit célébré avant tout.

— El pourquoi donc, sire? s'écria l'aithevêque avoc inquiétude; cela nous retardera beaucoup.

— N'importe, dit le roi ; si j'ai bien compris le système dont vous me parliez l'autre jour, s'il y a faute, comme vous me l'avez expliqué, j'aime mieux décidément la commettre avant, et que vous, mes pères, vous vous chargiez de l'effacer après. Ainsi, le jour même de mon mariage, en sortant de la chapelle, je signerai col édit, qui doit, dites-vous, me concilier tous les cQjnrs et toutes les bénédictions de mes sujets ; il en rejaillira quelque chose sur ma femme. Voyez donc Vous-mêmes, mes pères, continua le roi, le moyen de hâter, sans blesser les convenances, cette union sur laquelle nous sommes fous d'accoi-d.

Les trois conseillers se regardèrent avec embarras, et cet embarras redoubla quand le roi, sourd à toutes leurs représentations, déclara, contre sou habitude. nettement et fermement, qu'il ne signerait aucun édit et ne s'occuperait d'aucune aUaire d'État avant son mariage.

Les trois ministi'es étonnés crurent que leur souverain avait des soUpçons et qu'il avait été prévenu ; il n'en était rien : le roi était pressé, voilà tout.

— Eh bien : mes pères, dit-il en voyant leur hésitation et leur trouble, qu'il y a-t-il donc?

rrOUILLO ALLIAOA.

— Il y a, sire, une difficiiUr', dit lo giMinl inquisiteur, décide à aborder la ([uo?tioii.

— Quf'llo diflienlté ? s'écria le roi en iiâlissant.

— L'ialention du Volru I\Iajcsté est d'époiis(.T une clirélii'iinc?

— i:li l)iftu ! esf-ce que la duchosse de Santaroni ne profi'ssc point la religion catholique, apostolique et romaine?

— .NijUj sire !

— Ah ! mon Dieu ! s'écria le roi elFrayé, ost-re qu'elle serait par hasard luthérieuuc ou calviniste?

— l'ire que cela.

— Il ciel! juive !

— rire encore !.. elle c;;î Maure !

— .Maure ! dit le roi accablé du douleur et d'elfroi.

— C'est la flile de Delascar d'All)éri(jue de Valence, qui avait tenu cette enfant éloignée de la maison paternelle ])our l'élever en secret dans ea croyance et surtnuf jinur la soustraire au baptême.

— ()ui, sire, dit Kibi^ira, celle que lo Uoi Calholiqne voulait épouser n'a mèni(! pas été baptisée.

— Notre zèle pour Votre Majesté, continua le duc de Lernia, nous afait acquérir tons ces renseignements, et c'est jjour sauver notre souverain...

— Que vous vouliez me faire d'abord signer le bannissement et peut-être la mort de celle que j'aimais !

— Je ne voyais que mon souverain ! s'écria le duc.

— Oui, oui, je le sais, dit le roi avec amertume, vous n'aimez pas les reines d'Espagne. Messieurs, ditil d'un air sombre, il y a une fatalilé(|ni me poursuit... Nous examinerons ensiunblo si décidément Dieu m'ordonne de renoncer à mes espérances, ou si peutêtre la conversion d'une personne si haut placi'e ne serait pas agréable au ciel et ne rendrait pas celte union possible.

Les trois ministres tressaillirent.

— Mais ce que je sais, continua le roi, que l'amour rendait généreux et noble,comme il l'avait di'jà rendu clairvoyant, ce que je sais, c'est que je ne persé'cnterai jioint ci.'Ue que j'avais jngi'C digne de ma main et de mon cijHir. Je la respecterai, je la défendrai, elle et ses frères, et surtout, ajouta-t-il avec passion, je ne consentirai jamais à ce qu'elle s'éloigne de l'Espagne !

i— Eh bien I moi, s'écria le fougueux archevêque de Valence, je ne laisserai pas Votre Majesté s'exposera rexcommunicatioUi

— (Jiiinproineltro son salut, dit l'inquisiteur.

— El celui de son royaume, ajouta \^ duo de Lerma. Mais les deux pn'liils et le duc eurent beau faire, ils

n'obtinrent d'aulre répousi^ que celle-ci ;

^-^ Je ne signerai pascetédit, je ne le signiirai jamais!

En vain ils menacèrent des foudres cb; lligiisc, de la colère de Rome, du soulèvement de tome la nation : le roi, avec l'obstination d'un amoureux, répétait toujours :

— Je ne signerai jamais !

Tout à coup son visage, qu'aiiintait le feu de la discussion, devint pàleiU livide, la parole evpira sur ses lèvres, des gouttes de sueur coulèrent sur son front, et ses ycux;. où brillaient l'espérance et l'amour, devinrent ternes et hagards, et demeurèrent fixés sûr un petit papier que seulement alors il venait d'aïu'rcevoir

sur sou bureau. Sans songer aux trois conseillers qui, assis devant lui et immobiles, examinaient attentivement ses traits et ses moindres gestes, il lisait tout bas, et tout à coup il s'écria avec fureur :

— Je signerai, messieurs, l'édit que vous nie proposez I

Les trois ministres firent un geste de surprise et de joie, et le roi continua :

— (Jui, je BÎgnerai cet édit, mais je veux que ce soit à l'instant, à l'instant même!.. Uoniiez-le-moi.

— Nous avons eu l'honneur, dit le duc de, Lerma, de le {iréseilter à Votre Majesté, qui l'a placé là... sons sa main.

— ' C'est juste, dit lo roi, je vais le lire.

Au lieu do l'édit il prit le petit billet et lut une seconde fois CCS mots, qui avaient di'jà produit sur lui un elie.t si terrible :

« Sire, A'ixa vous trompe; elle aime épevdument « Feruand d'Albayda; c'est pour lui qu'elle a fait « romjue le mariage de Carmen d'Aguilar; c'est pour « lui qu'elle se rend à Valence, où Fernand la re- R joindra. Tous deux y vont ])0ur se marier. »

Ce billet était de la même écriture que le premier. Nul doute pour le roi qu'il ne vînt d'un ami dévoué.

Cet ami, dont le monarque était loin de se douter, c'était la comtesse d'Allamira. Pendant le temps qu'Ai'xa avait demeuré chez elle près de Carmen, et avant l'aventure de don Augustin de Villa-Fior, la comiosse, on l'a vu déjà, avait cru remarquer que les assiduités de Fernand chez elle avaient pour but A'ixa encore plus que sa tiancée*

Elle pensa s'être trompée en voyant que le mariage tant désiré par d'Aguilar avait toujours lieu.

Mais, le matin même de ce mariagi-, on se rappelle qu'elle monta dans l'appartement de sa nièce,en proie alors à nue fièvre ardente, et les phrases que celle-ci avait proférées dans son délire avaient sulli pour con- (irmer leS soupçons de la comtesse et lui apprendre l'amour de Fernand et d'A'ixa.

Quant aux moyens de faire parvenir cet avis, rien n'était plus facile; Latorre, valet de chambre du roi, avait <;té placé au palais par le duc d'Uzède, son ancien maître, lequel le regardait toujours comme à son service, vu les appointements énormes qu'il continuait à lui payer.

Le roi restait donc absorbé devant ce billet, et les trois ministres, s;ins deviner d'où arrivait eu leur faveur ce secours inconnu et subit, atteiidaii-nt avec angoisses le dénouement qu'ils dcsiiairiit et qu'ils n'osaient hâter. Enfin, le roi sortit de sa stupeur et dit vivement et avec force :

— Une plume!., uneplume!.. dounez.quejesigne! Le grand iiKiuisileur lui en offrit une, le duc de

Lerma déroula le parchemin, et l'archevèipie de Tolède aiiprochal'écritoiiv. Le roi d'une main agitée y trempa sa plume et s'apprêta à signer,

L'huissier de la chambre annonça en (■• moiiciit madame la duchesse de Santaroiu.

PIQUILLO ALLTAGA-

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