LA COMPAGNIE D£ JESUS
Le roi, après avoir reçu la visite des barons de Valence, était revenu à Madrid avec Piquillo, dont il ne pouvait plus se passer. Chaque jour le crédit du jeune confesseur s'augmentait par un double motif. Le premier, c'est qu'il ne parlait presque jamais au roi d'affaires politiques, et le second, c'est que le roi pouvait toute la journée lui parler d'Aïxa.
Un grand changement s'était opéré dans Piquillo; jusqu'alors sans ambition, il en avait une maintenant, c'était de réparer les désastres du fatal édit qu'il n'avait pu empêcher. Il comprenait que le retour de ses frères dépendrait de son crédit et de sa puissance; c'était donc pour eux et non pour lui qu'il fallait en acquérir.
Rendre à son roi le repos, à l'Espagne sa prospérité, aux Maures leur patrie, telle fut désormais l'unique pensée de sa vie. Jamais ambitieux ne conçut un plus noble et plus généreux complot.
Quant au roi, il ne rêvait qu'à la seule Aïxa. Il était persuadé qu'elle ne quitterait point l'Espagne; il venait d'accorder aux principales familles maures la permission de rester dans le royaume, et nul doute que la famille d'Albérique ne profitât la première de ce privilège. Ce qui inquiétait seulement Philippe, c'était le moyen de rappeler de Valence la duchesse de Santarem et de la faire revenir à Madrid; c'était, pendant le retourde ValladolidàBuen-Retiro, la seule question dont se préoccupât le roi. Il avait voulu que Piquillo montât près de lui dans sa voiture de voyage, et chacun d'eux, plongé dans ses réflexions, gardait depuis longtemps un profond silence, lorsque le roi, sortant de sa rêverie, demanda brusquement à son confesseur :
— Croyez-vous, mon père, qu' Aïxa aime quelqu'un? Piquillo, étonné, leva la tète et répondit vivement :
— Non, sire, personne !
— On m'a cependant assuré le contraire.
— On a trompé Votre Majesté.
— Ah ! dit le roi avec un sentiment de satisfaction, vous croyez qu'on m'a trompé? On m'avait parlé de Fernand d'Albayda.
— C'est une indigne fausseté ! s'écria Alliaga avec conviction; et cependant, à ce nom, à cette idée qui jamais ne lui était venue, il se sentit saisi d'un froid mortel.
— Vous en êtes bien sûr, mon père?
— Oui, sire ; le prétendu amour ressemble au prétendu mariage dont on a parlé à Votre Majesté ; jel'atteste et je le prouverai.
— Comment cela '
— Par un seul mot : c'est qu'Aïxa, ma sœur, qui
PIQUILLO ALLIAGA.
me dit tout, qui me confie ses plus secrètes pensées, qui m'a avoué môme l'amour de Votre Majesté, et le dessein où elle était d'attenter à ses jours, Aixa ne m'a jamais parlé de don Fernand d'Albayda, à moi, son frère !
— C'est juste, c'est une preuve. Et cependant, le jour où je la pressais de céder à mes désirs, elle n'a pas nié, elle m'a presque avoué, à moi, le roi, qu'elle avait au fond du cœur un sentiment, une aflection cachée.
— En vérité! s'écria Piquillo en pâlissant; c'est qu'alors elle espérait par ce mensonge se soustraire aux \œux de Votre Majesté, car pour elle l'hoaneur est le premier des biens; elle l'estime plus que la vie et le place au-dessus de tout, au-dessus même de l'amour d'un roi.
— C'est vrai ! c'est vrai ! dit le monarque avec joie, je n'avais jamais pensé à ce ([ue vous me dites là, mou père.
Il serra afifectueusement les mains de son compa-
gnon de voyage et se replongea dans ses réflexions, qui, cette fois, devaient être d'une nature agréable, à en juger par la physionomie gracieuse du monarque.
Celle de Piquillo, au contraire, s'était rembrunie et assombrie. Ce qu'il avait attesté tout à l'heure être une insigne fausseté ne lui paraissait plus aussi impossible. Cependant le silence d'Aïxa eût été, selon lui, une telle trahison, qu'il ne pouvait y croire, et décidément il n'ajoutait aucune confiance à cette idée.
11 se le disait, il se le répétait, et malgré lui son cœur battait avec violence, sa tète était en feu, et la vive atlectiou qu'il avait portée jusqu'alors à don Fernand vouait, tout àcoupet sans qu'il s'en aperçût, de se changer en iudiilërence, pour ne pas dire plus.
Un brusque mouvement du roi le tira encore une fois de sa rêverie.
— Mou père, est-il permis à un chrétien d'épouser une Maure ?
— Cela vaut mieux que de la déshonorer ! répondit brusquement AUiaga.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Ce ii'eft pas là, niuii père, ce que je vous deniamle ; croyez-vous, par d.; liouies œuvres ou par des dous ijieux, racheter nu pareil péché> ou bieu y a-t-il, ipso facto, comme disait le frère Gaspard de Cordova, damnation éternelle, sans rémission... le croyez-vous?
— Non, siro, je ne le crois pas !
— Est-il possible! s'écria le roi avec joie. Dieu n'en serait pas offensé?
— Les hommes le seraient sans doute, répondit Alliaga; mais non pas Dieu.
— Dieu pardonnerait ! dit le foi, tout tremblant d'émotion.
— Je vous l'atteste, sire.
— Et si celui qui veHt épouser une Matlfe... étnil un roi ?
— 11 n'y aurait aucune différence.
— En vérité!
— Ce serait exactement la même chose aiix yetiX (h\ ciel.
— Ainsi, vous ne craindriez pas, mon pêfe^ de me donner Tabsolution d'un pareil péché?
— .\ l'instant même.
— Et vous en prendriez sur vous toHte là responsabilité?
— Sans hésiter! Aux yeux de Dieu, sire, de lJie:t seulement !
— C'est là l'important.
— ."\)ais pour ce qui regarde vos sujets, Je lié répondrais de rien.
— Cependant, dit le roi, si par cette Uflion une hérétique deveuait chrétienne, si elle était baptisée ! ce serait là nn triomphe de la foi ; ce sePsit une àiie sauvée, et Home elle-mèiiie, au lieu de blâme, lui devrait des loiian;^es.
— Mais la personne dont vous parlê8 consentiraitelle, même pour une couronne, àchahgëPde croyance?
— Ce serait à vous, alors, mon pêfe^ â Ift décider.
— A moi, sire !
— Qui pourrait y parvenir si ce n'est vous, AUiaga, dont l'influence et le z 'le...
— Jamais, sire, jamais! s'écria Piquillo avec un sentiment de colère qu'il ne pouvait maîtriser.
— Et pout'qiioi?
— Pourquoi, sire? parce qu'nn m'accuserait d'avoir employé à mon élévation et à celle de ma sœur la position que j'occupe auprès de Votre Majesté et la couflauce dont elle m'honore.
-^ Vains scrupules ! dit le roi; nous y reviendrons; nous eu parlerons plus tard.
Le roi se remit de nouveau à rêver, et sou compagnon eu fit autant. Honteux du mouvement de dépit qu'il avait érroavé d'abord, il chercha avec force et courage à éloigner les idées qui malgré lui revenaient toujours l'assaillir, et lorsque enfin il y fut parvenu, lorsque, maître de son trouble, il lui fut possible d'envisager avec sang-froid l'étrange et inconcevable proposition qu'on venait de lui faire, il commença à comprendre que jamais la fortune ne lui offrirait pour d'Albérique et les siens d'occasion plus honorable et plus belle d'exécuter ses desseins. Ces Maures qu'on voulait abattre se relevaient plus glorieux que jamais. C'était assurer non-seulement leur retour, mais une I — .^ - ^
alliance éternelle entre la race des vain([iii;nrs et celle des vaincus, et ce caprice inouï de l'amour pouvait être jllsfillé jusqu'à un certain point, parles raisonnements d'une saine et généreuse politique.
Restait à savoir si la duchesse de Santarem approuverait un pareil projet; mais si, pour sauver son père et fies fri'res, elle n'avait pas reculé devant le sacritice de son honneur et de ses jours, pouvait-elle refuser leur salut qu'on lui offrait de nouveau, non pas cette fois au prix de l'infamie, mais au prix d'un trône? Quels que fussent ses sentiments secrets, elle ne devait pas hésiter, et quant à Piquillo, tout en sentant gronder encore au fond de son cœur un reste de colère contre ce mariage, il lui semblait qu'il serait moins malheureux de voir Aïxa reine malgré elle, que marquise d'Albayda de son plein gré.
Le roi et son confesseur étaient encore préoccupés de ces idées, quand le carrosse royal entra à Madrid et s'arrêta sous le vestibule du palais de lîucu-Hetiro.
Dés le lendemain, le duc de Lerma, inquiet d'un si prompt retour, se hâta d'accourir. Le roi s'était reniécméef écrivait... à qui?., à Aïxa sans doute, et daus le salon qui précédait le cabinet de Sa Majesté, salon particulier où personne ne pénétrait, le ministre aperçut un homme assis et plongé dans uûu profonde rêverie.
C'était Piquillo.
Celui-ci, au bruit de la porte qui s'ouvrait, leva la tète et vit devant lui le cardinal-duc : c'était ainsi que le ministre se faisait alors appeler.
— Eh bien, seigneur Alliaga, lui dit-il avec un sourire dédaigneux, comprenez-vous maintenant qu'il eut mieux valu pour vous rester dans nos rangs et nous demeurer fidèle? Vous vouliez empêcher cet édil et il a été obtenu, signé et publié. Vous vouliez le faire révoquer, et il a été exécuté, sans bruit, sans révolte, sauslamomdre résistance. En voici la nouvelle que je reçois à l'iustaut. L'archevêque de Valence et le viceroi Cazarera, mon neveu, m'envoient à ce sujet des détails dont je m'empressa de faire part à Sa Majesté.
— Monseigneur répondit froidement Alliaga, Votre limineuce l'emporte, mais si un pareil triomphe restait impuni, il n'y aurait plus de justice sur terre, et grâce au ciel, il y eu a ime.
— Que Voulez-vous dire? s'écria le cardinal avec hauteur.
— Que j'ai confiance en ses décrets et que je les attends. Heureux si je puis en être l'organe ou l'iustrumeiit !
— Vous ! répondit le duc eu le regardant avec mépris; vous, me renverser, frère .\lliaga! Songez donc que, même eu tombant, je vous écraserais dans mu chute.
-r- Et moi, monseigneur, même à cette conditionlà, j'accepte.
Le roi sortit en ce moment de son cabinet.
A la vue d' Alliaga, il courut à lui d'un air ouvert et joyeux; mais apercevant le cardinal-duc, il s'arrêta, et sa figure devint sombre et sévère.
Il s'assit, Piquillo resta debout^ et le duc, sans attendre l'invitation du roi, prit un fauteuil et resta couvert.
Sa nouvelle dignité lui donnait ce privilège.
PIQUILLO ALLIAGA.
Le roi fU un geste de surprise, puis se remit, et dit froidciucut :
— C'est juste, monsieur le cardiniil, Votre l'iniiuonro est dans son droit.
Puis se ri'tourniuit vers Piipiillo d'un air gracieux:
— Asseyez-vous, mon frùr.>, lui dit-il.
— Je viens, sire, dit gravement le ministre, rendre compte à Votre Maje^sté de l'exécution de ses ordres. Le royaume entier bénit son souverain, et de tous les côtes éclatent des transports d'amour et de reconnaissaar(!.
Le roi pâlit, et interrompant le ministre, lui dit brusquement :
— lîien, bien, j'ai reçu à Valladolid les plaintes des barons de Valence, ils m'ont parlé de leur désespoir et de leur ruine.
— Les plaintes de quelques séditieux n'empêchent point l'ordre et la paix do l'égner sur tous les points du royaume.
— .Je viens d'apprendre, dit froidement Piquillo, (jue toutes les montagnes de l'Albarraciu et les campagnes environnantes sont dejcà soulevées et que trente mille Maures viennent de prendre les armes.
— En vérité ! dit le roi, et vous l'ignoriez, monsieur le cardinal ?
— .Je le savais, sire.
— I']t vous ne m'en parliez pas !
— Pour ne point inquiéter Votre Majesté. Augustin de Mexia, l'ancien gouverneur d'Anvers, actuellement à Valence, marche contre eux avec toutes les forces (pie nous avions rassemblées; il a sous ses ordres deux chefs expérimentés : Alvar de Gusman et don Fernand d'Albayda.
— Fernand ! s'écria Piquillo avec sm-prise.
— Il doit aujourd'hui môme, d'après mes ordres, sortir de Cuenca pour se diriger vers les montagnes, et bientôt les reJjelles seront dissipés ou exterminés. L"imi)ortant était que les ordres de Votre Majesté, que redit signé par elle reçût sa pleine et entière exéculioii. Mou frère Sandoval, le grand inquisiteur, a quitté Madrid dès hier, avant l'arrivée de Votre Majesté. 11 parcourt les deux Castilles, l'EsIramadure, Murcie et (Irenade, et bientôt il n'y aura plus un seul Maure eu l^lspagne. Quant à ceux de Valence, ils voguent en ce moment vers Tanger et Uran, car je puis vous annoncer avec satisfaction qne toas ont été embarqués.
— Tous? dit le roi.
— Oui, sire.
— Excepté les familles à qui nous avons donné l'autorisation de demeurer en Espagne?
— Pardon, sire, dit le ministre en regardant Pï- (piillo. J'ignore qui aurait pu donntT au roi un semblable conseil. Ce ne pouvait élire qu'un ennemi de sa gloire. C'était détruire en partie son pieux ouvrage et dcplosexposerlamajeslé royab; au méprisdes infidèles.
— Qu'est-ce à dire?
— Qu'ils ont tous dédaigné et repoussé votre clémence. Aucun d'eux n'a voulu séparer son sort de celui de ses frères.
Piquillo poussa un cri de surprise et d'admiration.
— E[ Albérique? s'écria le roi.
— Il est parti, sire.
— Et la duchesse de Santarem, sa filb;?
— Partie aveclui.
Le roi resta anéanti. Puis jetant sur son minirire un regard de colère :
— Vous allez expédier à l'instant, à l'instant même, à Valence, un courrier qui voyagera jour et nuit, et qui ])ortera au vice-roi, au marquis de Cazarera, votre neveu, l'ordre de faire partir le meilleur voilier de notre Hotte. 11 rejoindra, il ramènera sur-le-champ la duchesse de Santarem. Si avant huit jours elle n'est pas de retour en Esi)agne, le marquis votre neveu n'est plus vice-roi de Valence.
— Mais, sire...
— Vous le ferez arrêter et conduire ici, à Madrid, où il aura à rendre compte de sa conduite.
— Il faut cependant, s'écria le duc avec colère et en regardant le jeune confesseur, il faut que j'apprenne ici aux serviteurs de Votre Majesté...
— A obéir au roi, répondit respectueusement Alliaga ; c'est ce que je ferai toujours, et c'est ce que fera Votre Éminence !
— Frère Luis a raison, reprit le roi, enchanté de voir humilier son ministre; qu'il soit fait ainsi queje l'ai dit. Vous l'entendez, monsieur le cardinal.
Le roi sortit avec Piquillo, et laissa le duc stupéfait de cette énergie inaccoutumée. Sa Majesté ne l'avait jamais, il est vrai, que quand il s'agissait d'Aïxa.
— Le frère Luis Alliaga aurait-il raison? se dit le ministre avec un peu de crainte.
Dans le doute, il se hâta d'obéir.
Un courrier expédié par lui partit à l'instant pour Valence, et il se rendit le soir au palais pouf apprendre au roi que ses ordres étaient exécutés.
Le roi ne le reçut pas.
Le lendemain, il se présenta de nouveau, le roi était avec son confesseur et ne recevait personne. Le surlendemain, le frère Luis Alliaga partit pour une mission secrète, dont le roi ne jugea même pas à propos de prévenir son ministre. Dans la journée Escobar et le père Jérôme se rendirent chez le duc d'L'zède, et le duc d'Uzède passa la soirée entière an palais, sans que le cardinal-duc eût été appelé.
l^ur le coup, le ministre commença cà s'effrayer, et d'autres causes encore ajoutaient à ses inquiétudes.
Depuis l'édit qui bannissait les Maures du royaume, les calomnies contre le dnc de Lerma avaient redoublé avec une nouvelle force. Il était prouvé maintenant, disait-on, que c'était pour arriver à ce but que le cardinal-duc et Sandoval s'étaient défaits de la reine; elle seule s'opposait à leurs desseins; sa mort leur était nétessaire, et ils n'avaient point reculé devant ce crime.
Mille détails, amplifiés par la rumeur publique, venaient ;i l'appui de ces calomnies; elles étaient passées à l'état de chose jugée et de faits constants. On les regardait comme tels dans bs hautes classes; mais ch.icun s'abstenait, par égard pour le ministre ou par prudence pour soi, d'en parler hautemtmt.
Parmi le peuple on avait moins de politesse ou de
réserve : on désignait partout le dttc et, ce qui était
plus hardi encore, le grand inquisiteur hir-mème,
comme les assassins de la reine. A lîurgos et à Otiédo
; on avait, dans le désordre d'une fête publique, brfilé
PIQUILLO ALLTAGA.
deux mannequins de paille représentant le duc de Lerma et Sandoval. La dignité de cardinal, que la cour de Rome venait d'accorder au ministre, n'avait apaisé ni ces bruits calomnieux ni l'indignation publique.
A Tolède même, dont Sandoval était archevêque, les soins du corrégidor, des alguazils et des familiers du saint-olfice ne pouvaient empêcher la circulation de libelles et de peintures infâmes. L'une, entre autres, représentait le duc de Lerma avec un chapeau noir à larges rebords, à genoux et la tête baissée au pied d'une estrade où était étendue la reine avec un poignard dans le sein. Les gouttes de sang qui s'échappaient de sa blessure tombaient sur le chapeau du ministre, qu'elles finissaient pas rougir entièrement et dont elles faisaient un chapeau de cardinal.
11 était évident pour le duc que toutes ces calomnies, répandues d'abord en secret et avec adresse par le père Jérôme, Escobar et les révérends pères de la Compagnie de Jésus, circulaient maintenant d'elles-mêmes et grandissaient à vue d'œil.
Elles étaient parvenues jusqu'à Rome.
Le pape Paul en avait eu connaissance; il se repentait presque de la nomination qu'il venait de faire, et les cardinaux s'indignaient du nouveau collègue qu'on leur avait donné. Il était impossible, le duc le sentait bien, que ces bruits ne fussent pas arrivés jusqu'à l'oreille du roi. 11 n'avait sans doute pas osé en parler à son ministre ; mais de là venait la froideur qu'il lui témoignait depuis plusieurs mois.
Comment provoquer une explication que le roi semblait év'iier, et dans laquelle d'ailleurs le cardinal-duc n'aurait pu apporter d'autres preuves de son innocence que ses protestations et ses serments personnels? A la vérité, dans les circonstances présentes, le roi ne pouvait pas, même quand il le voudrait, renverser son ministre ; celui-ci n'était que trop bien défendu par la cour de Rome, par le coup audacieux qu'il venait de frapper, et par la complication même des atfaires politiques, dont lui seul avait alors le maniement, le secret et la responsabilité.
Le cardinal-duc était donc devenu nécessaire, indispensable; le royaume, c'était lui.
Mais il n'avait plus, il le sentait bien, l'afifection et la faveur du maître, et n'ayant jamais joui de la faveur populaire, et s'étant arrangé pour s'en passer, il prévoyait que, plus tard, lorsque les affaires qu'il avait embrouillées commenceraient à s'éclaircir, lorsque reviendraient la paix et la tranquillité, lorsque enfin on n'aurait plus besoin de lui, ce Piquillo, d'abord méprisé, pourrait devenir un adversaire d'autant plus redoutable qu'il possédait déjà la confiance du souverain. Ennemi aussi implacable qu'il avait été ami utile, il n'y avait plus à espérer de le regagner. Il ne s'était pas réconcilié avec le père Jérôme, il est vrai, mais il devait nécessairement le faire, et appuyé par les révérends pères de la Foi, dont le crédit secret était immense, il pouvait former avec le duc d'Uzède une ligue qui finirait par détruire l'ancien favori dans l'esprit du roi.
Cela commençait déjà.
Le cardinal-duc se disait donc qu'il fallait d'abord
attaquer ses ennemis séparément, l'un après l'autre, et avant qu'ils eussent le temps de se rallier et de se réunir.
Sandoval n'était pointa Madrid. Il lui rendit compte, par écrit, de la situation, l'engagea à hâter son retour, et comme l'expulsion des Maures l'avait rais en goût pour les coups d'État, il résolut d'en frapper un second, l'expulsion des jésuites.
C'était depuis longtemps son rêve, et le moment lui paraissait venu de le réaliser.
Trop adroit, cependant, pour présenter au roi et lui faire approuver de force une ordonnance qu'après tout il pouvait refuser de signer (et il était certain qu'Uzède et Piquillo lui donneraient ce conseil), le ministre voulut combattre les jésuites, ses ennemis, par leurs propres armes; il résolut de prendre un détour pour aller plus vite, et le chemin de traverse pour arriver plus droit à son but.
Il était plongé dans ces réflexions, quand le duc d'Uzède, son fils, entra dans son cabinet, et lui demanda, avec un air plein d'intérêt, la cause de sa rêverie.
Le ministre leva sur lui le regard le plus affectueux et le plus paternel.
— l\lon fils, mon fils bien-aimé, lui dit-il, voici un grand chagrin qui m'arrive.
— Et lequel, monseigneur?
— J'ai besoin des conseils d'un ami, judicieux, ferme et éclairé... Voilà ce que je me disais; et le ciel m'a exaucé, puisqu'il vous envoie à moi.
— Parlez, monseigneur.
— Depuis quelques jours vous voyez le roi?
— Tous les soirs.
— Il vous a rendu son ancienne faveur?
— C'est vrai.
— Et j'eu suis enchanté. Vous m'aiderez à déjouer des complots qui se trament contre moi.
— Ce n'est pas possible, monseigneur !
— Cela est ! On veut me ravir non-seulement le pouvoir, mais l'amitié de mon souverain.
— Ah ! s'écria le duc d'Uzède avec chaleur, ce serait indigue !
— Ce qui l'est bien plus, dit le ministre d'un air sombre, c'est que ceux qui cherchent à me renverser me doivent tout.
— C'est infâme! dit le duc d'Uzède; infâme! je ne connais pas d'autre expression.
— Bien plus, ils sont admis dans mon intimité, ils sont comblés de mes bienfaits, ajouta le cardinal en serrant la main de son fils, qu'il sentit tressaillir. Et pour tout vous dire, ils me sont alliés par les nœuds du sang : ils sont de ma propre famille !
Le duc d'Uzède pâlit, et cherchant vainement à cacher son trouble, il balbutia ces mots :
— Ce n'est pas ! ce ne peut pas être ! Votre Éminence ne peut croire à de pareilles accusations.
— Elles me sont prouvées. Celui qui conspire contre moi est le marquis de Cazarera, votre cousin, mon neveu.
— Et lui aussi! se dit le duc d'Uzède avec surprise et en même temps avec joie, car il avait ainsi la preuve qu'ii n'était pas même soupçonné, et que son
PIQUILLO ALLIAGA.
jière avait si peu de défiance qu'il venait lui raconter ses chagrins et lui demander conseil.
n se hâta donc de se remettre; et laissant tomber ses deux bras d'un air de profonde douleur :
— Votre propre neveu, dit-il, que vous aviez accablé de vos bontés, que vous avez nommé vice-roi de Valence ! lui, notre plus proche parent!
— Eh ! voilà justement ce qui m'arrête et me rend si malheureux, s'écria le cardinal. Je voulais d'abord lui pardonner, assoupir cette affaire, n'en parler à personne ; mais cependant l'intérêt de l'État, mon devoir, ma sûreté personnelle, m'ordonnent de sévir. Qu"en pensez-vous, mon fils ?
— Je pense, s'écria vivcmimt le duc, qui du reste détestait cordialement son cousin, je pense que Votre Éminenre ne peut être trop sévère. Conspirer contre le ministre qui gouverne l'État est un crime d'État.
— Votre avis, mon fils, serait donc d'agir en ce sens?
— (Jui, mon père.
— Mais pour de pareils crimes, il y va de la tête.
— La justice avant tout! s'écria le duc d'Uzède, qu'entraînait la fatalité, ou qui voulait jjar cet excès de rigueur éloigner l'apparence même d'un soupçon.
— Je vous remercie de votre avis, mon fils, répondit froidement le cardinal. Je prononcerai l'arrêt que vous avez dicté vous-même, et le coupable n'en accusera pas la sévérité, car ce coupable, c'est vous !
— Moi ! balbutia le duc d'L'zède terrifié.
— Oui, monsieur, répéta le cardinal d'un air tertib'e, vous-même, et si, d'après votre avis, la trahison d'un neveu mérite la mort, que mérite donc la trahisou d'un fils?
Il lui détailla alors tous les complots tramés entre lui, Jérôme, Escobar et la comtesse d'Altamira, et les bruits infâmes répandus par eux à ce dessein.
Le but de toutes ces manœuvres était le renversement, l'exil et peut-être la mise en jugement du premier ministre.
— Suis-je bien informé, monsieur, continua le cardinal, et qu'avez-vous à répondre?
Le duc n'avait ni assez d'esprit ni assez d'audace pour se tirer d'un si mauvais pas ; il ne répondit rien et se jeta aux genoux du ministre en s'écriant :
— Grâce ! mou père !
— Vous n'avez plus le droit d'invoquer ce nom. Il n'y a ici que le ministre prêt à vous condamner ou à vous laisser vivre, selon les services que vous pourrez lui rendre.
— Parlez, monseigneur, je n'hésiterai pas.
— C'est ce que nous verrons. Il y a aujourd'hui conseil, vous m'y suivrez, et d'après la manière dont vous vous y. conduirez, je déciderai le châtiment ou le pardon.
— Qu'exigez-vous de moi?
— Vous le saurez... Venez.
Le cardinal emmena sou fils à l'audience de Castille, où de gravt's intérêts se discutèrent, où d'importantes résolutions furent prises et où le secret le plus profond fut expressément recommandé à tous les membres du conseil.
Mais les révérends pères de la Compagnie de Jésus avaient probablement des amis partout, car dès le len-
demain Escobar était chez la comtesse Altamira, qui ne put se défendre à sa vue d'un léger trouble.
— Savez- vous ce qui se dit, comtesse?
— Non, vraiment.
— On prétend que l'expulsion des jésuites a été disculée et décidée hier dans le conseil.
— Je l'ignorais.
— Ce n'est pas possible; le duc d'Uzède y assistait...
— Depuis quelques jours je vois à peine le duc.
— lia passé hier la soirée avec vous.
— Oui... c'était mon jour de réception, et il y avait tant de monde...
— Il n'y avait personne... vous étiez seule !
— Suis-je donc environnée d'espions? dit la comtesse avec dépit, et ne suis-je plus libre de mes actions?..
— Ce n'est pas cela que je veux dire, répliqua Escobar d'une voix pateline, mais seulement je voulais vous prier...
— Ou plutôt me commander! s'écria la comtesse avec hauteur, car votre seul but est de me maîtriser, de vous rendre l'arbitre de mes moindres volontés, et de m'imposer les vôtres; croyez-vous donc que je ne m'en sois pas aperçue?..
— Eu vérité, comtesse, je ne vous reconnais plus...
— Et moi, mes pères, je vous connais, et depuis longtemps! Dans nos plus intimes alliance-;, vous n'avez eu qu'une seule pensée... vos intérêts, et vous avez toujours tait bon marché des nôtres... Trouvez bon que je suive votre exemple, je n'en connais pas de meilleur.
— Qu'est-ce à dire, madame la comtesse?
— Que vos maximes à vous sont : Dieu pour tous et chacun pour soi ! maxime que j'adopterai désormais. Je n'en veux pas d'autres. J'ignore ce qui se passe et ne veux point le savoir. Quoi qu'il puisse arriver, je n'entends ni me compromettre ni me mêler désormais de rien, persuadée qu'avec votre adresse et votre esprit ordinaires vous sortirez victorieux de tous les mauvais pas; je resterai neutre, mon père, et tout ce que peut me permettre le souvenir de notre ancienne amitié, c'est de faire des vœux pour vous.
Elle accompagna ces derniers mots d'une profonde révérence, et se retira.
— Ouais ! dit le bon père, nos amis nous abandonnent, nos alliés se retirent de la congrégation. L'édifice est-il donc déjà si ébranlé que l'on craigne d'être enseveli sous ses ruines? Voyons cela.
il se rendit chez le duc d'Uzède, qui eut d'abord l'envie, non p;is de soutenir le combat, mais de s'y soustraire en défendant sa porte. Puis il réfléchit qu'une explication était inévitable, et que tôt ou tard elle aurait toujours lieu; autant la subir sur-le-champ. 11 accueillit donc Escobar d'un air empressé et affectueux.
— Vous voilà, mon bon père, s'écria-t-il, il me tardait de vous voir!
— On dit, monsieur le duc, que de sinistres événenieuts se préparent !
— Ah ! vous les connaissez déjà?
— Oui, l'on s'est occupé de nous hier... au conseil...
PIQUILLO ALLfAGA.
— Voilà justement, dit Uzwle avec embarras, ce dont je voulais que vous lussiez prévenu.
— Vous vous èles peu hâté, monseigneur, car nous en étions déjà instiuils.
— Que voulez-vous ! mou père, dit Uzède, déconcerté dès la première attaque... Que voulez-vous! les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours assez vite. Eh bien, oui, je ne peux vous cacher qu'hier dans le couseil... et au moment oii l'on s'y attendait le moins, le cardinal-duc a allégué contre vous des choses si odieuses... des faits si absurdes... que j'en ai été indigné.
— Je le sais. . .
— Ah ! vous le savez, mou père !.. s'écria le duc avec joie.
— Gui, votre indignation a été si forte que votre langue en est demeurée glacée, et que vous n'avez pu trouver un mot pour nous défendre.
— Je m'en serais l)ien gardé!., dit vivement d'Uzède, moi que l'on soupçonne déjà d'èire votre ami et votre allié secret. Le ministre lui-même eu est tellement persuadé, que ses yeux ne quittaient pas les miens... le moindre mot, le moindre geste en votre faveur, lui eût révélé notre intimité et aurait redoublé sa colère contre vous; c'était vous servir que de garder le silence.
— Je vous remercie, monsieur le duc, d'avoir eu la prudence et le courage de vous taire, dit Escobar avec son sourire bonlionnne et narquois ; mais quand on a été aux voix sur le rapport que le ministre proposait à Sa iNIajesté...
— Je m'y suis opposé.
— Comment cela '!
— C'était au scrutin secret, et j'ai déposé une boule noire dans l'urne.
— Personne ne vous a vu i
— C'est pour cela!., mais il y avait une boule noire... je vous l'atteste, on a dû vous le dire...
— Oui... une seule, et trois de nos amis, dans le nombre, prétendent chacun l'y avoir mise : vous êtes le quatrième...
— C'est moi, mon père, moi seul, je vous le jure!
— Je n'en doute point, monseigneur, dès que Votre Excellence l'atteste; mais quand le duc de Lerma vous a désigné à haute voix pour faire ce rapport...
— .l'ai accepté, c'est vrai, dit le duc en pâlissant.
— Et même avec empressement, monseigneur.
— Jene dispas non. C'était nécessaire, indispensable.
— Pourquoi? continua le bji père d'une voix douce et eu tenant fixé sur le duc son regard lin et pénétrant.
— Pourquoi, pourquoi... balbutia d'Uzède avec embarras... parce que c'était le seul et dernier service qu'il me fut permis de vous rendre, j'ajouterai même que dans les circonstances actuelles c'en était un immense.
— En quoi, monseigneur?
— Mais, d'après la presque unanimité des avis, il était impossible que ce rapport n'eût pas lieu. Tout autre que moi en eût été chargé ; plusieurs conseillers avaient même demandé à le faire, el s"il avait été coutié à quelqu'un qui ne vous fût pas aussi dévoué que je le suis, quelqu'un qui fût véritublemeat et
franchement votre ennemi, vous naviez plus d'espoir.
— Je comprends, dit Escobar : vous vous en êtes chargé dans notre intérêt.
— Certainement !
— Et pour le faire en notre favçur 1
— Non j)as ; c'est impossible.
— Alors autant valait le laisser faire à quelqu'un qui fût franchement notre ennemi.
— Quelle ditférence ! s'écria Uzède tout à fait déconcerté ; en vérité, je ne conçois pas comment vous, mon père, qui avez tant de tact et de finesse, vous ne "voyez pas l'avantage qu'il y a à avoir pour ennemi quelqu'un qui vous veut du bien, qui est disjwsé à adoucir, à atténuer les faits, à les présenter de manière aies rendre, sinon favorables, au moins hostiles, avec bienveillance et affection.
— Je comprends! je comprends! dit vivement Escobar : votre intention est de nous laisser faire ce rajiport.
— Comment? dit Uzède étonné.
— Nous nous en chargerons, le père Jérôme et moi; nous ne nous écarterons en rien de votre idée; ce sera un rapport éminemment hostile, qui engagera le roi à nous conserver.
— Je ne le puis ! je ne le puis ! s'écria Uzède ; songez donc à ce qui en arriverait auprès du cardinal-duc.
— Ce serait nous sauver !
— Mais ce serait me perdre, moi ! le ministre c mnait nos intelligences secrètes et les projets formés pour le renverser; j'ignore qui a pu l'en instruire, mais il sait tout!
— Tout!., ce n'est pas possible, dit Escobar à demivoix, il y a des choses qui se sont passées entre Dieu et nous seulement!., et il ne peut connaître ce qui a rapport à la reine.
— Grâce au ciel ! dit Uzède eu frissonnant, mais ce qu'il sait constitue un crime d'État. C'est bien assez pour nous faire mettre en jugement, et nous faire condamner.
— Vous, son fils! allons donc!
— Moi-même.
— Il n^culerait devant une pareille idée, et personne au monde, pas même son plus grand ennemi, n'oserait lui donner un pareil conseil.
— On le lui a donné.
— Eli qui donc a été assez cruel ou assez absurde?
— Moi-même.
— Vous, monseigneur ! s'écria Escobar ea le regardant d'un air qui semblait dire : Vous dépassez toutes mes prévisions et je ne croyais pas que vous eussiez pu aller jusque-là.
— Eh oui ! répondit d'Uzède avec impatience. Je. croyais, quand il m'a consulté sur de prétendus conspirateurs, qu'il s'agiss;iit du vice-roi de Valen e.du marquis deCazarera, mon cousin, que je ne puis souffrir, et je l'ai conseillé en conscience, conseil qu'il a jui'é de suivre si je continuais de vous protéger et de m'enteudre avec vous. Il y va donc de ma tête, et, s'il faut vous le dire, mou père, j'y tiens plus qu'à la vôtre.
— Et Votre Excellence a raison, i-eprit Escobar en s'inclinant. Par saint Jacques ! elle est bien plus précieuse, elle a une bien autre valeur, et je n'ai plus
PIQUFLLO ALLIAGA,
l'ii'ii ;i (lire tli's que c'est vous et la comtesse Altamira qui rompez les [ireiiiiers noire alliance, dès que cliacuii lie lions est dégagé de son amitié et de s;!s serments^ et l'i'slft libre d'agir à sa manière.
— Eli ! certainement, s'écria d'IJzède avec joie et d'un air aireclueux; défendez-vous de votre mieux... j'en serai enchaaté! Tii'ez-vous de là si vous le pouvez... je ne m'y ûp])osc jias, au contraire! si je peux vous y aider sans me comijroaieltre... vous me trouverez toujours...
— Trop de bontés, monseigneur, trop de bontés, répi'ta Escobar en s'inclinaut. Nous ne vous en demandions pas tant... Comme disait madame la comtesse, que je viens de quitter: chacun pour soi et Dieu pour tous!
Le. révi'n'inid père, salua de nouveau et quitta le duc, étonné et r.ivi d'en être quitte à si bon marclié.
Il entra dans son ciblnet pour faire sonra|iport, pendant cjue le bjn moine courait chez le c.U'dinal-duc. Il ne fut pas reçu.
Il eut beau insister, répéter qu'il venait nnulre au ministre un signalé service, le duc do Lerma se dit sans doute en lui-même : Timeo Danaoa et dùiiafcrcny-s, car il refusa ohstinénmMit de l'entendre, non plus que Jérôme, et sa porte fut rigonrensenient défendue à tous les pères da la Compagnie de Jésus. Il connaissait leur adresse, et résolu à frapper un grand coup, et décidé à prononcer à tout prix leur expulsion, il ue voulait point s'exposer à se laisser désarmer ou séduire par leurs promesses insidieuses, leurs protestations de dévouement ou leurs offres de service.
Repousses de ce côté, les bons pores ne savaient plus à (juel saint se vouer. Ils n'auraient osé s'adresser à Irere Luis Allinga, leur ancien élève. D'ailleurs Alliaga n'était plus à Madrid, il était parti pour l'Andalousie avec une mission de Sa Majesté. Enfin Jérôme ne pouvait avoir audience du roi et parvenir jusqu'à lui que ]iarle duc d'Uzède ou la comtesse d'Altamira, et tous deux étaient devenus ses ennemis. La position était critique et le danger était pressant; la Société de Jésus se voyait perdue et n'avait plus d'espoir, mais elle avait Escobar, et celui-ci, dmil le génie grandissait avec les périls, jura de sauver son ordre si ou le laissait faire.
Le père Jérôme lui donna carte blanche et de plus sa bénédiction.
Escobar partit.
ESOOBAil ET ALLIAGA,
Le roi n'avait voulu s'mi rajiporter à personne qu'à Luis Alliaga du soin de ramener à Madrid la duchesse de Sanlarem. Craignant le mauvais vouloir ou le fanatisme de llilieira et de tous ceu.x qui étaient placés sous ses ordres, il avait donné les pouvoirs les plus 'étendus à son coiifessour,i|ui était homme à s'en servir.
Dès que le vaisseau envoyé par le vice-roi aurait rammié à Valence Aïxa et les siens, ceux-ci devaieut être remis à Alliaga et confiés à sa garde exclusive. C'était
alors qu'il devait faire part \ sa ST^'ir des projets du roi, les appuyer de tout sou pouvoir et b'S lui montrer comme les seuls moyens île rapp(der un jour de l'exil leur nation.
Mais quelque grande qu'eôt été la diligence du viceroi, qiiehiue rapide qu'eut été la marche du bâtiment envoyé par lui, Aixa et sfin père avaient plusieurs jours d'avance, peut-être même étaient-ils déjà débarqués en Afrique, et à supposer qu'il m- survint aucun contre-temps, aucun vent contraire, dix ou douze jours devaient au moins s'é'couier avant leur retour.
Frère, Luis Alliaga voyageait dans un carros-e aux armes du roi; il était seul, mais deux postillons conduisaient quatre mules vigoureuses, richement harnaibé'es. Des cavalicis armés précédaient ou suivaient sa soiture, et d'autres se tenaient constamment aux deux portières du carrosse.
— Est-ce bien moi? est-ce le pauvre Piquillo'? se disait-il en voyant cette ponqie royale et en traversant en si brillant équipage les plaines que naguère encore il avait traversées à pied, fugitif et se cachant sous des haillons pour écha])})eranx poursuites des alguazilset aux embûches de Jnan-llaptista.
Comme en peu de temps son sort avait changé! A ([uelle haute et liizarre fortune il avait été poussé, comme maigre lui, par les événements et par ses ennemis eux-mêmes! Et cependant, eu jetant un regard autour (le lui, en desrendant au fond de son C(jeur, Luis Alliaga était-il plus heureux que Piquillo"? Non; ce qu'il avait gagné ne valait pas ce qu'il avait perdu. Ses richesses et ses dignités acquises ne remplaçaient point ses espérances et ses illusions aui'anties.
La première fois qu'il avait parcouru les riches campagnes de Valence, il était sans ressources et à la nicheivhe d'une famille plus qu'incertaine; on le repoussait, on le uK'prisait , mais il aimait, il se croyait aimé; l'avenir était à lui, rien ne lui semblait impossible. Aujourd'hui il était arrivé au plus haut point où puissent s'élever les désirs des hommes : la faveur du maître, la fortune, la puissance, et aucun de ses désirs à lui n'était comblé; il lui était d(^fendu d'aimer, et fûre'; de i enfermer eu lui-même jusqu'aux sentiments les plus doux et les plus naturels, cet homme si envié, qui déjà pouvait tout, ne pouvait parler à personne de son amour ni de sou malheur!
Toutes ces idées se succédaient rapidement dans sou cceur an roulement rapide de la voiture qui l'emportait à travers ces plaines jadis si animées, si peuplées, si riantes, et déjà morues lit désertes.
On n'apercevait plus le laboureur au travail, ou n'entendait plus les chants joyeux de l'ouvrier. P;irtont la solitude et le silène.'. Seulement, de loin en loin, une charrue akindonuée au milieu d'un sillon inachevé attestait que le maitre avait été brusquement arraché à .son labeur et à l'espoir de sa récolte, à jamais perdue.
Tout à coup, autour d'un grand arbre qui étendait au loin ses rami;aux, Alliaga vit une eunjuantaine d'iionimes ri'uuis, les premiersqu'ileùt apei(-usdepuis quelques heures. 11 baissa les glaces du carrosse et regarda : c'étaient des alguazils Uièlés à quelques fainiliei-s du saiut-office.
PÎQLILLO ALLIAGA-
Oii s Irjn-'porU Jaiis 11 Icnle rl'ïi
— Ah! se dit Alliaga en lui-même, voilà, d'ici à longtemps, les seuls produits Je cette terre.
Les alguazils et les familiers du saint-ollice se rangèrent respectueusement en apercevant le carrosse aux armes du roi et le cortège de Luis Alliaga. Celui-ci vit alors derrière les hommes vêtus de noir une trentaine de malheureux, pâles, amaigris, presque sans vêtement et enchaînés deux à deux .
— Qu'est-ce, monsieur l'alguazil ? demanda Piquillo au chef de la troupe.
— Des Maures que nous dirigeons sur Valence ; des Maures de l'Aragon et des deux Castilles qui sont en retard. Mais, que voulez-vous, mon révérend, on ne peut pas tout faire à la fois. Il y en avait tant de ces hérétiques! on en trouve de tous les cotés, et il faudra encore bien des mois avant que l'ordonnance de Sa Majesté soit entièrement exécutée.
— Mais l'ordonnance du roi ne dit pa? qu'ils seront, ainsi que des malfaiteurs, traînés et enchaînés deux à deux.
— C'est vrai, mon révérend, mais c'est plus commode.
— Pour eux?
— Non, pour nous ; ils sont ainsi plus faciles à garder.
— Le roi n'entend pas non plus qu'ils soient ainsi presque nus. On les a donc dépoui liés de leurs vêtements?
— Pour voir, mon révérend, s'ils ne cachaient point sur eux de l'or ou des bijoux ; mais c'est une horreur! ces Maures, qu'on disait si riches, n'ont rien, pas un maravédis !
— C'est tout simple, l'édit ne leur a-t-il point défendu, sous peine de mort, de rien emporter avec eux?
— Oui, monseigneur, mais ces mécréants sont si obstinés, si endurcis, qu'ils ont caché ou enfoui tous leurs trésors ; on n'a trouvé presque rien, et ça sera perdu pour tout le monde.
— Ah ! dit Piquillo eu lui-même, le duc de Lerma et Sandoval n'avaient pas pensé à cela.
Il lit ouvrir la portière de la voiture et descendit.
PIQUILT-O ALLiAGA.
Le prr-mipr prisonnier qu'il aperçut étnit un lioau jeune homme, à la taille ('levée, <à l'air lier et hautain. Quoique garrotte et à moitié nu, ce n'était pas l'humiliation, mais la colère et le désir de la vengeance qui respiraient sur son front.
Ses traits, du reste, n'étaient pas inconnus à Alliaga; il se rappela l'avoir vu au Val-Paraiso, chez Delascar d'.\lbérique, et son cœur s'en émut comme s'il retrouvait quelqu'un de sa maison ou de sa famille.
— N'es-tu pas, lui dit-il avec bonté, Alhamar-Abouhadjad, un des serviteurs favoris d'Yézid?
Le Maure tressaillit.
— Ne crains rien, frère, lui dit Piquillo à voix basse eu lui serrant la mani, et compte sur nini.
A ce nom de frère, le Maure regarda le nioiue avec tin étonnement ijui redoubla encore lors([ue, sur un geste de frey Alliaga, on s'empressa de défaire les cordes qui le tenaient garrotté.
Le confesseur du roi s'avança alors vers les pauvres gens qui étaient assis à terre sous le grand arbre.
— C'est bien, dit Alliaga au chef de la troupe, vous les avez fait asseoir à l'ombre pour les faire reposer.
— Oui, monseigneur, et puis parce que nous allions pendre un des leuiN.
— Et pour([noi cela'? demanda vivement Piquillo.
— Parce qne c'est une meilleurf prati((ue que les autres. Il avait caché dans sou aiharda (I) une (juarantaiue de ducats dout nous nou-i sommes emparés.
— Et vous allez le pendre pour cela?
— Sans doute... ce ne sera pas le premier (2). Piquillo poussa un cri d'indignation et s'avança vers
le patient à qui on avait déjà lié les mains derrière le dos ; mais un treu-.blemeut subit le saisit lorsqu'il eut jeté les yeux sur lui.
— Est-il possible !.. Est-ce bien là Gongarello?
A ce nom, à cette voix, le pauvre barbier, dé'jà à moitié mort de terreur, resta immobile de suriiri^e.
(1] Un coussinet semblable ;i ceux destinés au transpurl des oulns renfermant les vins d'Espagne.
(2) Watson, tom. m, pag. t74.
LAGN V Imprimerie de ViiliT et Cie. — IV. | ,
PKJUILLO ALLIAGA.
Piquillo, s'afl ressaut au clu'f des algnazils, lui dit d'au ton d'autoriti' :
— Déliez ci't homme.
— Mais, niûnseisneur... le texte de l'i'dit le coiidamue à la peine de mort, pour les quarante ducats qu"il voulait nous dérober.
— Vous allez les lui rendre... l'édit permet à ces pauvres gens d'emporter avec eux ce qui leur est nécessaire pour les besoins de la route.
— Mais, monseigneur, j'ai des ordres exprès.
— De qui?
— De Son Éminence le cardinal-duc et du grand inquisiteur.
— Et moi, j'ai des ordres du roi... du roi lui-même! Lisez plutôt.
Piquillo tira de sa poclie un parclieniin scellé du sceau royal et signe de la main de Pliilippe III; iî jwirtait ces mots :
« Vous aurez pour agréable de vou;; confofHîcr A «> « que vous ordonnera, de ma part, h digne frère Lnis « Alliaga, notre révéré confesseur. Car tel est notre « bon plaisir. woï, le roi. »
— C'est ditlV'rent, lUt l'algviaïil av« respect ; qu'ordonnez-vous '?
— Que ces malheureux sortent fewis déliés et marchent en liberté.
Puis, s'adressant à un des cavaliers de sa suite :
— Prenez dans la poche à ■droite de la voiture uu sac de doublons.
Le cavalier obéit, et Piquillo se mit à distribuer ces pièces d'or aux pauvres prisonniers^ sans oublier Aîhamar-Abouhadjad,^ qui il donna èftublc part.
— Mais, monseignenr, s'écria lechel'des alguaziîs, h texte de l'édit défend aux Maures d'emporter de l'or..,
— Qui leur appartienne !.. mais a4ui-fî «est pas à eux, il est au roi. Forci', dans l'intérêt de la re!igk«i, de sanctionner le décret de bannissement, il a voulu du moins en adoucir la rigueur, et c'est pour cola qu'il m'envoie. Quel est votre nom, monsieur l'algiiazil?
— C irdenio de la'Tromba.
— Seigneur Cardenio de la Tromba, je vous confle <îes braves gens j vous les conduirez à petites jouriiées et avec tous les égards possibles jusqu'à Valence, m je serai avant vous» Si cependaiit, ce qui est possilile, je n'étais pas encore arrivé, ils logeront d»aus le palais de Delascard".\ll)ériqi«î, où ilsattejidront mon iiitour. Tel est l'ordre du roi. Si d'ici là au s'avisait de les dé'- 4K)uiller ou île les maltraiter encore, c'est à vous que je ni'<;n prendrais»
L'alguazil s'inclina avec respect, et les Maures, étendant vers Piquillo leurs mains qu'on venait de délier, laissèrent (Vlater les trans-prn'tsde leur joie et de leur reconnaissance, pendant qu Alliamar-Alionhad- ^drépétait avecémotion: «Oui, frère, frère toujours! Adieu, monseigneur, nous nous retrouverons, » Quant à Gongarello, il n'était pas encore revenu de sa stupeur. En entendant la voix de Piquillo, il avait cru que c'était un nouveau compagnon d'infortune qui leur arrivait, et que son ancien ami venait, prisonnier comme eux, partager leur exil et leur misère; mais quand il entendit le jeune moine parler en maître et commander au nom du roi, quand il vit avec quelle
obéissance, avec quel respect ses ordres étaient exécutés, quand il se vit de nouveau préservé de la mort par la bii'uheureuse intercession de Piquillo, il le regarda décidément comme son bon auge et se jeta à ses pieds.
— Relève-toi, lui dit Piquillo, et suis-moi; je t'emmène.
— Comment, monseigneur, dit l'alguazil étonné, ce prisonnier qui a été remis à ma garde, vous l'emmenez! Et en (juelle qualité?
— En qualité de barbier. Il m'en faut un, et pourvu qu'il soit rendu à Valence, peu vous importe qu'il y arrive à pied ou en voiture. Il y sera, je vous ru répoud-s.
— Maïs cependant, monseigneur, dit l'alguazil en insistant.
— Tel est Tordre du roi, monsieur, répliqua gravemunl Piijuiiîo.
A <N'I argument, il n'y avait pas de réponse, et l'ulguaîi! s'inclina Ae nouveau en signe d'obéissance.
Luis Alliaga remonta en voituc, fit placer à coté de lui le Ivubier, salua d'un geste et d'un sourire afl'ectuenx les Maures, qwise remirent en marche, et l'escoïl'CdMjeuneniioine partit an grand galop, (jongarello, encore •étourdi de tout ce qui venait de se passer, regardait d\ia air effaré son conipaguou de voyage.
— <'H\ suiî-je? deinanda-t-iî.
— Près d'un ami.
— Owï, ^■«os awï toujours été mon sauveur.
■ — N"a*-lw pasctèîe mien? oublies-tu l'hospitalité <|«c j'^i wne à Akala dans la bôuii«iue du barbier?
— El ce Ix-^aa 'carr<5sse !
— Et U carrwiîeî Nous sommes ^lit les !
— Ahl dit îebarbicr, entenlcmplant la riche voiîwre aux oousàns moelleux, awx îarges galons et aux çrèpùifS dW, c'est moi qui vwis dois du retour, sans oo:î3î* rîa vjc p*r-dessus h niarché. Tout cela est donc
à V<5«SÎ
— Non, c'est an roi .
El la surprise du barlrt«r redoubla (piaml il apiirit qu'il était monté dans le carrosse du roi ; il n'iM fut pas plus lier et voulut se jeter aux pieds d'Alliaga, qui le releva, le serra contre son cœur, et pour la première lois peut-être la royale voiture vit de franches, poignées de main et de loyales étreintes.
Le «oir même un arriva à une riche hôtellerie. Au nom seul de frère Luis Alliaga, confcisseur de Sa Majesté, maîtres et valets couraient, s'empressaient et se proslernaieut avec une humilité et un respect qui ne se trouvent qu'eu lîspagne, et qui jetaien't Gongarello dans de nouveaux étonnements. Lui-même, sans pouvoir s'en défendre, se sentait gagner jieu à peu jiar ce respect général; il avait outlié Piquillo le lioheiiiieu, page et serviteur du bandit Juan-Baptïsla; il ne voyait plus que le liant dignitaire de l'Église, le conlident du prince, le pofs, sseur de tous les .secrets d'iîlat cl pVi/sque le confesseur de la monarchie espagnole.
Aussi, quand Alliagalui fit signe de sejjlacer à côté de lui à table, il osait à peine s'as.seoîr sur rexlrême bord de son fauteuil, il déployait sa serviette en silence. Alliaga le regarda en souriant et dit à son convive :
— Par saint Jacques, je crois que tu n'oses pas avoir lai m.
PIQUILLO ALLIAGA.
— C'est vrai.
— 11 ne faut pas que ma f,'randour l'ûte l'appélit. Allons, n)auge et bois.
— A voire sanlé, monseigneur!
Le barliienuit Inenlôt reironvé son appélit de simple particulier et resta à table bien longtemps encore après que Alliaga l'eut quittée. Celui-ci écrivit le soir même au roi ce qui s'était passé dans la jonrn('e, lui demanda la permission de garder près de lui à son sei'vice l'iionnêle barbier, et il finissait ainsi :
« Pour qtie la mesure désastreuse adoptée par le duc n de Ij'rina et son frère Sandoval puisse au moins « rapporter quelque chose i^ l'I'^tat. ordonnez, sire, « ijue le décret d(^. cunliscatiou soit aboli, et (joe les Il Maui'es aient ledroitd'emjiorter librement leurs ri- II chesses, à la seule condition d'en abandonner au fisc n une portion que Votre Majesté déterminera. Cette « mesure vaudra aux exilés un abri contre la misère, « à Votre Majesté des bénédictions, et aux cotlVes de « l'Klat des sommes immenses perdues sans cela pour « tout le monde. De plus, et si Votre Majesté ne se hâte « d'y porter remède, les meilleures terres du royaume « deviendront stériles. J'ai déjà vu des campagnes dé- II sertes et b^s travaux des champs abandonnés. Les Il Maures se livraient seuls à l'agriculture, où ils excel- « laient; les Espagnols n'y entendent rien et n'y ont Il aucun goi\t, ils méprisent la profession de laboureur ; Il il fautdonc la relever à leurs yeux ; comme, et avant « tout, ils sont avides de gloire et de titres, je pro])osi' « à Votre Majesté d'accorder des lettres de noblesse à Il ceux de vos sujets qui se livreraient à la culture dus Il I erres et s'y distingueraient. »
Quelques joui-s après> au grand étonnement de l'Espagne, et surtout du duc de Lerma, on vit paraître deux édits que le roi a\ait rendus de lui-même, sans consulter son niinùstre. 11 les avait seulement envoyés au conseil deCastille, qui s'était hâté de lesenvegistrer.
Par l'un, il était permis aux Maures d'emporter avec eux leui-s trésors et même le prix de lem-s liicns verulus, à la condition d'en abandoiuier la moitié à l'Ktat.
L'autre édit accordait des lettres de, noblesse à tout Esjjagnol qui se distinguerait dans la profession de laboureur.
A la lecture de ces deuv ordonnances, le diu' de Lerma fut d'autant plus atterri', qu'elles obtinrent l'approbation générale; ue doutant point que lui seul ne les eût proposées, chacun lui en lit cjuiipliiuent. Ses flatteurs, qu'il n'osa démentir, célébrèrent ses louanges, l'élevèrent aux nues. Ses ennemis euxmêmes convinrent ([ue si le ministre avait toujours signalé son administration par de pareils actes, il aurait fallu le regarder comme le soutien et la gloire de la monarchie.
Heureux du bien qu'il avait lait en secret et dont personne ne lui savait gré, Alliaga continua sa route, protégeant par sa présence, consolant par ses paroles les pauvres exilés qu'il reucoutrait et qui de tous les points du l'oyaume étaient dirigés vers les côtes de l'Andalousie.
C.haqui! injustice, chaque abus qu'il découvrait (et la récolte était abondante), étaient sur-le-champ signalés par lui au roi; bien souvent celui-ci n'avait ni
la force ni le pouvoir d'y reiiié'dier ; il commençait ce|ieudant à comprendre counnent un roi bon, mais faible, peut faire autant de mal qu'un roi méchant. 11 s'effrayait des malédictions et de la haine que le duc de Lerma avait amassi'iîs sur sa tête. Il voyait clairement l'abîme où on l'avait entraîné; mais indécis et incertain, son bon naturel luttait contre sa faiblesse ; il ne se sentait pas l'audace de reculer. Tout son courage en ce moment consistait à s'arrêter, à ne pas aller plus avant, et pour prendre un parti, il attendait le retour de Piquillo.
Celui-ci continuant sa route arriva à Carragcosa, vers l'extrémité de la sierra de l'Albarracin, qu'il voulait traverser le lendemain i)Our se rendre à Cuença et de là à Valence.
Le village où il s'était arrêté avait été la veille encombré de troupes qui avaient fait main Ijasse sur toutes les provisions, et pour offrir à souper an révérend frère Luis Alliaga, confesseur du roi, l'hôtelier qui avait l'honneur de le recevoir fut obligé de mettre à contribution toutes les maisons environnantes,
lùifin, et tant bien que mal, il é'tait parvenu à composer un rejiaslVirt moileste, auquel l'i(|uiilo et le barbim" S(> disposaient à faire honneur, ([uand une dispute se fit entendre dans la cliand)re voisine.
— Qu'est-ce? demanda Pi(inillo.
L'hôtelier, son bonnet à la main et multipliant les révérences, vint supplier monseigneur de ne pas s'inquiéter de ce bruit : c'était nu pauvre moine fatigui' et atlàmé, auquel il ne jjouvait donner à souper et qui exprimait avec énergie sa mauvaise humeur.
— Qu'il entre! qu'il entre! s'écria Piiiuillo. Diteslui que je le prie de vouloir bien partager ce que nous avons.
— Par saint Dominique, il ne se fera pas priei'. Entrez, entrez, mon frère, dit-il en faisant quelques pas vers la porte princi[)ale. Monseigneur daigne vous admettre à sa table.
Un moine entra et salua profondément, puis levant la tête, il rejeta en arrière sou capuchon et s'écria :
— Piquillo!
— Frère liscobar !
Escobar, car c'était lui-même, contempla d'un œil étonné et envieux tout le faste qui environnait Alliaga : les gens de l'hôtellerie presque prosternés devant lui, les domestiques à la livrée du roi qui s'empressaient de le servir, le fauteuil d'iionueur où son ancien élève trônait vis-à-vis d'ini excellent potage, qu'on venait de lui présenter.
— C'est pourtant ma jilace qu'il occupe là, se dit-il, et c'est à moi qu'il la doit.
Alliaga, à la vue d'Esiobar, se leva et lui dit :
— L'invitation que j'avais ot^ert4^ au voyageur inconnu serait peut-être peu agréable au frère Escobar, et je vais ordonner que l'on porte dans sa chambre la moitii' de ce repas.
— Poun^uoi donc, répondit le i^vérend pèie en s'approchaut, je serais désolé de déranger Notre Seigneurie. Et il ajouta à voix basse : On se déleste et ou soupe ensemble ; cela n'enga^, à rien.
— Je ne déteste personne, dit froidement Alliaga.
— C'est juste, répondit Esc.ibar i.'u s>.niriant, c'est
PIQUILLO ALLIAGA.
vous qui recevez... vous devez faire les houaeurs. C'est rusa;,'e.
— : Ce ne sont point de vaines formules, mais les maximes mêmes de l'Évangile, que vous connaissez mieux que moi.
— Oui. certes, car ces maximes-là, dit Escobar avec amertume, c'est moi (jui vous les ai enseignées.
— Et c'est moi qui les mets en action, répondit Alliaga; puis d'un air affable il ajouta : Un couvert au Irère Escobar.
Celui-ci se bâta de s'asseoir en face de Piquillo, et les deux ennemis soupèrent ensemble, s'abservant mutuellement et se regardant avec inquiétude : Escobar, parce qu'il ne connaissait pas assez les intentions d'Alïiaga, et celui-ci, parce qu'il connaissait trop bien celles de son convive.
Dès qu'on ent servi les confitures et les fruits, et que les domestiques se furent retirés, le révérend père jésuite commença le premier l'attaque.
— Eb bien! mon frère, dit-il à demi-voix et après avoir quelque temps contemplé Alliaga avec un silence admiratif, que vous avais -je prédit autrefois? N'avais-je pas raison quand je prétendais que de nos jours le froc du moine était le seul moyen possible d'arriver aux dignités, aux ricbesses... à la puissance! Quel chemin n'avez-vous pas fait en si peu de temps!.. Et pourtant vous refusiez de me croire, vous repoussiez mes salutaires avis, bien plus, vous m'avez accablé d'outrages et de haine, moi la cause première d'une fortune aussi inouïe ! — car sans moi, monseigneur, permettez-moi de vous le dire avec franchise, vous ne seriez rien.
Piquillo, qui jusque-là avait tenu ses yeux baissés, les leva en ce moment sur le moine, et celui-ci y vit tant de désespoir et de regrets qu'il s'arrêta interdit.
Toutes les douleurs de Piquillo venaient de se réveiller; sa poitrine oppressée, ses joues pâles, ses lèvres tremblantes de colère, ses yeux où Tindignalion brillaitau milieu des larmes, tout démontrait évidemmeutà Escobar qu'il venaitde s'égarer etde faire fausse route. 11 était trop habile pour s'y méprendre, mais pas assez pour deviner ce qui se passait dans le cœur de Piquillo, et quand même celui-ci lui eût avoué la vérité, le révérend père n'eût pu la comprendre.
— Oui, je vous dois toutes mes souffrances, toutes mes douleurs! s'écria le jeune homme... c'est devons que viendra peut-être mon malheur éternel !.. Ne mes le rappelez pas, ou malgré moi vous ranimerez cette haine dont vous parliez tout à l'heure et que je m'efforce d'éteindre; effaçons ces souvenirs, chassons tontes ces pensées...
Il s'arrêta un instant, comme faisant un effort sur lui-même, et malgré lui un sourd gémissement s'échappa de son sein.
Hélas! il est desdonleurs qu'on rappelle en essayant de les bannir!
Il resta quelque temps la tête cachée dans ses mains ; puis, honteux de son émotion et du trouble qu'il venait de laisser paraître aux yeux d'un ennemi, il re- I)rit soudain tout son empire sur ses sens, et, avec un calme dont Escobar lui-même fut étonné, il lui dit froidement :
— Parlons d'autres choses, mon frère. Vous venez de Madrid?
— Oui, monseigneur.
— Quelles nouvelles?
— C'est à vous que j'en demanderai, vous qui connaissez tons les secrets du roi.
— Cela n'est pas, mon frère; mais si cela était...
— Eh bien? demanda vivement Escobar.
— Eh bien ! je les garderais fidèlement, et alors...
— C'est juste! cela reviendrait au même.
— Mais vous, mon frère, comment se fait-il que vous ayez quitté le couvent et l'université d'Alcala, où votre présence est si nécessaire, et que vous vous trouviez ainsi dans ce misérable village au pied de la sierra de l'Albarracin? Si toutefois, ajouta-t-il en se reprenant, il n'y a pas d'indiscrétion à ma demande.
— Aucune, répondit Escobai-, qui depuis quelques instants semblait sous la préoccupation d'une idée qui venait de surgiren lui, aucune, mon frère. J'étais parti, je vous l'avouerai franchement, dans une intention que votre rencontre vient de modifier. Je me rendais incognito près du grand inquisiteur Sandoval y Royas, qui dans ce moment, dit-on, parcourt ainsi que vous l'Andalousie.
— C'est vrai.
— Je tenais à le voir pour lui rendre un important service, que j'aime mieux vous rendre à vous.
Alliaga s'inclina silencieux.
— Et pour lui révéler un secret qui sera mieux entre vos mains.
Alliaga s'inclina de nouveau sans répondre.
— J'y aurai du moins plus d'intérêt, je crois.
— C'est différent, dit Alliaga. Parlez, mon frère, je vous écoute.
— Le cardinal-duc vous a fait arriver au poste où vous êtes, et peut, s'il est possible, vous pousser plus haut encore; votre fortune dépend de la sienne.
Alliaga garda le silence.
— S'il s'élève, vous vous élevez; s'il est renversé, vous tombez. Donc, si je m'y connais (et je crois m'y connaître), vous devez lui être tout dévoué, n'est-il pas vrai?
Alliaga ne répondit pas.
— Or, je puis, dans son intérêt, c'est-à-dire dans le vôtre, vous donner, si vous le voulez, un moyen éclatant et infaillible de confondre ses ennemis, de faire taire tous les bruits calomnieux et d'affermir à jamais son pouvoir. Ce service éminent et qu'il paierait de tous ses trésors, je puis le lui rendre d'un seul mot.
— Vous ?
— Moi !
— Ce n'est sans doute pas dans l'intérêt seulement du ministre, et vous y avez probablement le vôtre.
— Je croyais être assez connu du seigneur Alliaga pour qu'il me fit l'honneur de m'épargner une semblable question. J'irai donc droit au but et sans périphrase.
Le cardinal-duc, non coiiteut d'avoir exilé les Maures, veut encore expulser du royaume tous les membres de la Compagnie de Jésus.
— En vérité?
— Ce qui est une seconde faute.
— Ou plutôt, une expiation de la première. C'est du nmins mon opinion.
— Ce n'est pas la mienne, et si le ministre consent à renoncer à ce projet ; s'il permet et autorise notre établissement en Espagne ; s'il nous donne surtout des garanties, et c'est là ce que je viens vous demander, je vous rends possesseur d'un secret qui le sauve et consolide atout jamaissa puissance. Qu'en dites-vous?
lin prononç.iut ces mots, Escobar, les yeux attachés sur Piquillo, semblait plonger dans le fond de son âme, pour y chercher le point essentiel, c'est-àdire sa pensée, car pour lui les paroles n'étaient rien, si ce n'est, comme l'a dit plus tard un homme d'État de son (icole, un simple accessoire propre à déguiser le principal.
— Dans ce que vous me proposez, répondit froidement Alliaga, il n'y a qu'une difficulté.
— Laquelle?
— C'est que je ne tiens pas du tout à maintenir le duc de Lerma au pouvoir.
Escobar ne put retenir un geste de surprise, et Alliaga continua :
— Au contraire, je veux le renverser.
— Dites-vous vrai?
— Je le lui ai dit à lui-même ! C'est mon seul but, mou seul désir.
Et il ajouta avec force et après un instant de silence :
— Oui, je le renverserai.
— Soil, dit Escobar sans s'émouvoir, et si je puis vous seconder...
— Vous ! s'écria Alliaga étonné.
— Moi-même ! Je venais pour le sauver; je suis prêt à le perdre. Les deux moyens sont également dans mes iiili'rèls, uuiis le second est dans mes goûts, je le prélirc : ain«i donc, dit-il gaiement en rapprochant sou l'auleuil de celui d' Alliaga, entendons-nous.
— C'est impossible.
— Qui s'y oppose ?
— Le passé.
— Est-ce que vous y croyez? C'est tout au plus si je crois au présent.
— A présent comme autrefois, comme toujours, il y aura haine entre nous.
— Qu'importe ! je ne vous parle pas d'amitié, mais d'alliance. 11 s'agit de renverser le duc de Lerma.
— Et si je veux le renverser à moi seul ! s'écria Alliaga avec force.
— Eu vérité ! répondit Escobar, dont l'étonnement redoublait.
— Oui, j'en ai fait le serment, et pour l'exécuter, je ne veux ni secours ni allié. Je suffirai seul à la tâche que j'ai entreprise. Je ne puis donc accepter vosoUres, seigneur Escobar, et je vous laisse le niaitre de perdre à votre choix ou de sauver le duc de Lerma.
— Ainsi, seigneur Alliaga, votre dernier mot est donc...
— Que tout m'est indifférent, pouvu que je ne me rencontre ni dans le même camp ni sous les mêmes drapeaux que vous.
Il salua de la main le révérend père, aijpela dongarello et se retira dans son appartement, laissant Escobar stupéfait du résultat de la conversation.
Elle hii semblait d'autant plus inexplicable, qu'Alliaga lui avait dit la vérité; or, c'était la dernière chose qu'Escobar se fut avisé de soupçonner, et, persuadé que le confesseur du roi avait été encore plus tin, plus adroit et plus im|)énétrable que lui :
— Maudit homme, se dit-il, ((u'on ne peut ni désarmer, ni tromper, ni comjirendre!
Et il ajouta avec un soupir mêlé d'orgueil etde rage :
— On voit bien qu'il a étudié chez nous.
l'albaruacin.
Désolé d'avoir perdu toute une soirée à combattre un ennemi qu'il n'avait pu vaincre, frère Escobar se leva de bon matin, quitta l'hôtellerie, sans faire ses adieux au confesseur du roi, et se hâta de continuer sa route, décidé plus que jamais à poursuivre son premier projet.
Il avait quelque confiance dans le grand inquisiteur Sandoval, qui n'avait pas étudié chez Loyola et dont il espérait tirer meilleur parti que de Piquillo.
Le pieux recteur de l'université d'Alcaia aurait bien voulu, pour arriver plus vite, prendre la voie du muletier. Les muletiers ne manquaient pas, mais ce qu'il était impossible de trouver, c'étaient des mules, attendu que dans le pays elles avaient été toutes enlevées par les ordres de don Augustin de Mexia, commandantde l'armée du roi. On en avait besoin pour transporter dans la montagne les approvisionnements et surtout les munitions de guerre.
Escobar, en homme de résolution, prit sur-le-champ son parti, celui d'aller à pied, persuadé qu'il trouverait des moyens de transport de l'autre coté de l'Albarracin, à Cuença, qui était une ville de fabrique, une ville de ressources.
Il se mit donc à gravir intrépidement la montagne, quidaus cet endroit n'est pas très-escarpée, car c'est le point où la chaîne commence à s'abaisser et à descendre (liins la plaine.
Complètement absorbé par les projets qu'il méditait, il suivait uu sentier qui s'était offert à lui, à sa gauche, liivsqu'ii fut arrêté au uiilieu de sa marche et de ses réflexions par la voix d'un fantassin espagnol qui lui criait :
— Holà! mon révérend. Votre Seigneurie veut-eile ajouter un martyre de plus à notre glorieuse légende?
— Qu'est-ce, mon frère, dit Escobar eu levant la tête, et que voulez-vous dire?
— Que le sentier que vous prenez conduit droit à l'ennemi, à (jui votre présence ferait grande joie, car ils aiment surtout les robes de moines.
— En vérité !
— Ils en ont brûlé, dit-on, une douzaine avant-hier.
— Si ce n'est que la robe, mon frère...
— Avec les religijjux qui étaient dedans, ajouta le soldat en riant militairement.
Escobar lit le signe de la croix et redescendit vivement le sentier.
— Quelle route faut-il prendre pour aller à Cuença?
— Celle qui est devant vous, et ne. vous en écartez pas.
Le bon père n'avait garde de manquer a ce conseil. 11 doubla le pas, et au bout d'une demi-lieure de marche il entendit un si grand bruit, des cris, des vociférations et surtout des jurements si énergiques, qu'il crut être tombé dans une embuscade de Maures ou de réprouvés. Il veziait de rencontrer un détachement espagnol commandé par Diego Faxardo, un des lieutenants d'Augustin Mexia.
Le détachement, composé de sept à huit cents hommes bien armés, avait fait halte.
— Oui, Gonzalès, j'ai été ce matin à la chasse dans la montagne, s'écriait un jeune soldat, et j'en ai abattu cinq, dont deux, femmes et trois enfants. Cela compte tout de même, le grand inquisiteur Sandoval nous l'a dit.
— C'est possible, L''onardo, répondait un de ses camarades, mais lu as tant de péchés arriérés à expier, sans compter le courant !
— Qu'impurte? tant qu'il y aura des Maures, il y aura toujours des absolutions à gaguer.
— Et ils sont beaucoup, à ce qu'on dit !
— Sans armes, sans munition, et presque sans i hefs, excepté ce Yézid d'Albérique, qui se bat bien.
— Et dont la tète vaut mille ducats!
— Ce serait bon à prendre.
— Dieu et .Notre-Dame del Pilar nous en feront la grâce. Eu attendant, il peut nous arriver de bonnes aubaines, témoin la nuit dernière.
— Oue vous est-il arrivé '?
— J'étais de l'expédition du capitaine Diego Faxardo, et imagine-toi, Léonardo, un feu de joie magnitique... c'était la Saint-Jean... et nous avons brûlé en son honneur...
— Ln cierge?
— Non, tout un village, celui deBarredo.
— Et je n'étais pas là!
— Nous avions tué ou fait prisonniers les Maures qui avaient essayé de se défendre.
— Ceux que je viens de voir...
— Tu l'as dit. Pendant i-e temps, leurs femmes s'étaient toutes réfugiées dans une vieille tour.
— Et je n'étais pas là! répéta le jeune soldat.
— Des femmes superbes, que nous avons faites égament prisonnières.
— Sans condition'?..
— Au contraire, à condition !..
— C'était très-mal, mes frères, s'écria Escobar, qui, arrivé depuis quelques instants, venait d'entendre celte conversation.
-^ Vous avez raison, mon père, répondit Gonzalès eu s'inclinant avec respect, car la robe de moine ne perdait jamais son privilège sur le soldat espagnol. C'est lin péché ; notre aumônier, le frère Géronimo, nous l'a bien dit, un jiéché mortel, de contracter alliance avec les filles des Philistins et des Madianites ; aussi, c'est le ciel qui vous euvpie, mon père, pour m'en donner l'absoluticm.
— iloi, s'écria Escobar, vous absoudre d'un tel crime!
— Nous l'avons expié, mon père, reprit vivement le
soldat; sans cela, je n'implorerais pas la clémence divine. Mais rassurez-vous, ce matin même le péché a été expié, il n'eu reste plus de trace.
— Que voulez-vous dire?
— Que les tilles et les femmes des Philistins...
— Eh bien ?
— Toutes massacrées ! au nom de la foi ! Esjobar poussa un cri d'horreur et recula d'un pas.
— Qu'est-ce, dit Gonzalès, en le regardant de tr:ive.rs et en portant la main à son épée, est-ce que vous ne seriez pas un véritable moine?
— Si, mon frère, si vraimont ! répondit vivement le prieur.
Et tout eu tremblant, il étendait la main vers lu soldat, qui s'inclinait devant lui, lorsque par bonheur on entendit un roulement de tambours.
Chacun courut reprendre son rang.
C'était don Augustin de Mexia qui arrivait, monté sur un beau cheval andolous; le général était entoun'' de plusieurs officiers et suivi de trois ou quatre cents hommes qui escortaient un convoi considérable.
Le moine se retira à l'écart près d'un arbre, et don Diego Faxardo s'avança vers son général.
Augustin de Mexia était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille moyenne, d'une physionomie grave et sévère. Officier expérimenté, il faisait la guerre depuis trente ans, et s'était distingué surtout daus les Pays-Bas. Espagnol de la vieille roche, il parlait peu, se battait bien, commandait encore mieux, ne donnait rien au hasard et savait attendre pour réussir plus vite.
Son lieutenant, don Diego Faxardo, lui ressemblait peu; la bravoure, la jactance et l'orgueil espagnols brillaient en lui au plus haut degré. Quelques duels heureux avaient tellement exalté chez lui la fatuité de la valeur, que rien, c'était là sa conviction, ne devait lui résister, et qu'avec son épée il pouvait arrêter toute une armée.
— Seigneur Faxardo, lui dit graveraeait dan Augustin, vous aile?, avec les huit cents hommes que vouscomiuandez et les quatre cents queje vous amène, remonter la montagne jusqu'à la hauteur de Huelamo de Ocaua.
— Et tomber sur les relielles ?
— Non ; vous tournerez sur votre droite, pour vous établir entre un des plateaux de l'Albarracin et Teruel .
— Et de là disperser toute celte canaille mauresque? r— Non ; avec la munition et l'cirtillerie que je vous
amène, vous attendrez.
-^ Attendre! monseigneur... uous, de§ Espagnols! attendre quand l'ennemi est là !
— Vous attendrez, reprit gravemeat le général, que don Fernand d'Albayda, à qui j'ai ordonné le même mouvement sur l'autre versant delà montagne, soit à peu près arrivé au même point m se dirigeant par Cullaet Benasal.
— Votre Seigneurie, en les traitant avec tant de cérémonies, fait bien de l'honneur à de misérables révoltés, indignes du nom de soldats.
Don Augustin, sans écouter l'observation de son lieutenant, continua avec la même gravité :
— Don Fernand leur fermera aiusi la retraite du
côté delà mer; le brigadier Gomara du côté de l'Aragon; tandis que moi, avec le principal corps d'armée rassemblé à Huoté, j'attaquerai.
— Et moi, général?
— Vous, Diego, vous n'aurez qu'à attendre les rebelles, que nous pousserons vers vous. Hetranilié dans de lurtes positions, avec l'artillerie que jevouscontie, il vous sera facile de les exterminer.
— Trop facile, monseigneur, et si Votre Excellence voulait me permettre de lui soumettre une autre idée, beaucoup plus expéditive...
— Farlez.
— Ce serait de balayer moi-môme toute la montagne, avec quelques centaines de fantassins. .l'ose dire que les Mauresques, qui me connaissent, ne tiendront nulle part devant moi. Je ne demanderais même à la rigueur, contre de tels ennemis, que quelques alguazils et un corrégidor avec sa baguette, car ils ne méritent point que l'épée d'un gentilhomme sorte pour eux du fourreau.
— Vous ne savez pas, comme moi, ce que c'est que la guerre des montagnes, et vous ne connaissez pas le nombre des rebelles.
— U est vrai, monseigneur, poursuivit fièrement don Diego, que je n'ai pas l'habitude de compter mes ennemis; mais je sais ce que nous valons, je sais que c'est un affront pour des soldats espagnols, de les envoyer combattre sérieusement des laboureurs, des ouvriers, des fabricants de draps ou d'étoffes ; et, pour ma part, je déclare à Votre lixcellence qu'avec de tels adversaires, je n'emploierai que le plat de mon épée.
— Comme vous l'entendrez, seigneur Diego, pourvu que mes ordres soient exécutés.
Don Augustin de Mexia s'éloigna au galop, suivi de ses otliriers, et le jeune capitaine, rouge encore d'indignation et d'orgueil, mais forcé d'obéir, ordonna à ses soldats de se préparer à gravir la montagne.
On avait formé les rangs et l'on se disposait à partir; quelques fantassins qui formaient l'avant-garde étaient déjà engagés dans une espèce de défilé; un jeune mulutier, embusqué derrière un rocher, s'élanra sur le soldat Gonzalès, celui auquel Escobar n'avait pas eu le temps de donner l'absolution, et il était écrit sans doute qu'il ne la recevrait pas, car le poignard du nuilelier le frappa mortellement et le lit rouler sanglant sur la poussière.
Les compagnons du blessé se saisirent du meurtrier, (ju'ils traînèrent devant leur comuiaudant.
— Qui es-tu? demanda celui-ci au prisonnier, qui portait la tête haute et fière.
— Un me nonuue Aben-Habaki . .J'étais ouvrier chez le noble Delascar d'Albérique ; n'ayant plus ni ouvrage ni patrie, j'ai été retrouver à la montagne notre chef Yézid, son lils, et je me suis fait soldat.
— Tu veux dire brigand.
■ — Les brigands, ce sont ceux qui prennent, et les Espagnols m'ont tout enlevé. Il nw restait ma femme, ipii s'était réhigiée au village deBarrepo, avec d'autres lie ses compagnes. J'y suisari'ivé ce matin sous ce déi^uisemenl pour la voir, pour l'embrasser. Le village .nait été brûlé, toutes nos femmes massacrées. C'é- I taiont des soldats espagnols qui avaient commis ce
crime pour plaire au Dieu des chrétiens et mériter ses bénédictions. Ils étaient là plusieurs qui s'en vantaient, entre autres ce Uonzalès, que je reconnais bien. Je l'ai suivi de loin, et tout à l'heure, qu'Allah en soit loin'' ! il est tombé sous mou poignard. Je n'ai qu'un regret.
— Et lequel ?
— De n'avoir pu frapper que lui. Le Dieu d'Isni.iel me devait mieux que cela. N'importe! d'autres s'en chargeront.
Le sort du i)auvre Habaki ne pouvait être douteux. On ne l'immola point par le 1er, il n'aurait pas eu le temps de souffrir, mais il fut décidé qu'on le brûlerait à petit leu.
Et pendant les apprêts de son supplice :
— Puissions-nous traiter ainsi tous les siens ! s'écria Diego Faxaido. Mais, par malheur, ils sont cachésdans la montagne et il ne nous est pas permis de les poursuivre; il nous faut les attendre. Mais si, chemin faisant, et sans désobéir au général, nous pouvions les rencontrer et les joindre...
— Que donnin-iez-vous pour cela? s'écria vivement le Maure, en levant la tèle, qu'il avait tenue baissée jusque-là.
Et il regardait attentivement Diego et ses soldats, qu'il avait l'air de compter.
— Gequeje te donnerais? répondit le capitaine, pas grand'chose! ta vie, par exemple!
Le Maure lit un mouvement de joie.
— Entendons-nous! à condition que tu me conduiras dans l'endroit de la montagne où sont cachés tes frères?
— J'y consens.
— A condition que tu nous les livreras tous?
— Oui, tous! s'écria vivement Habakij à l'instant même.
— Vous l'entendez, dit en riant le capitaine Diego; vous voyez de quoi les Maures sont capables : pour sauver ses jours, il ferait pendre tous ses frères, le lâche !
Haben-Habaki lui lança un regard d'indignation qui semblait dire : tu te trompes, je ne suis pas un lâche.
Biais ce regard, il se hàla de le réprimer et dit en regardant le soleil, qui dardait ses rayons sur la montagne :
— Que voulez-vous, seigneur cavalier, c'est si beau à voir, le soleil !
— Dieu ! bien ! poursuivit le capitaine à ses soldats, éteignez ce brasier qui déjà commençait à flamboyer. Liez le prisonnier, qui marchera à côté de moi. Toi, Léonardo, charge ton escopette, et à la première tentative de fuite ou de trahisjn, feu sur ce misérable.
— C'est ce que je demande, répondit HabaJU, et maintenant suivez.
— Soldats, à vos rangs ! en avant ! cria le capitaine.
Et les douze cents hommes, les bagages, les munitions l't l'artillerie commencèrent à gravir lu montagne Icntemcnl et en boa ordre.
PIQUILLO ALLIAGA.
DON AUGUSTIN 1)E MEXIA.
L'adroit [irieur du hi Cjiiipagiiie de Jésus avait obleiiu tout ce qu'il désirait, le niaintieu de son ordre, et de plus la protection du duc de Lerma, l'alliance de la sainte inquisition, enfin la ruine probable di s anciens amis qui l'avaient abandonné ou trahi. Mais, en vainqueur modeste et prudent qui songe bien plus à profiter de ses succès qu'à s'en vanter, il se dirigea droit vers Alcala de Hénarès, s'empressa d'aller confier ces bonnes nouvelles au père Jérôme, et eu attendit pieusement auprès de lui les effets.
Quant au grand inquisiteur, certain désormais d'imposer silence à tontes les calomnies, assuré de pouvoir se justifier, ainsi que son frère, aux yeux de l'Espagne et de la cour de Home, il se hâta de terminer les affaires qui le retenaient dans le royaume de Valence, et choisit le chemin le plus court pour retourner à Madrid.
11 n'eut garde d'oublier la précieuse déclaratiou signée du père Jérùine et d'Escobar ; il la prit avec lui, et la relut plus d'une fois en voyage. Sa seule préoccupation était de trouver un moyen de ménager riionneur de sa famille, et d'arriver à un jugement équitable, li;quel permit de coiidamuer la comtesse d'Altamira et d'acquitter le duc d'Uzède.
Piquillo, que nous avons laissé à Carascosa, au pied de l'Albarracin, voulait, le jour même du départ d'Escobar, se remettre également en route, mais il reçut le matin même des dépêches du roi, au.xquelles il lui fallut répondre.
Pendaut qu'il écrivait, Gougarello vint d'uu air effrayé lui annoncer une partie des nouvelles qui se répandaient daus le pays ; le pillage, la prise et les massacres de Barredo ; lés troupes qui se rassemblaient autour de l'Albarracin, dernier rempart des Maures, et les mesures prises par le redoutable Augustin de Mexia ; il avait, en effet, promis au duc de Lerma de finir cette guerre en peu de jours par l'extermination totale des rebelles ; et tout taisait craindre qu'il ne tînt parole.
Gongarello connaissait les montagnes de l'Albarracin, il y avait passé une partie de sa jeunesse, et, excepté quelques endroits escarpés propres aux embuscades ou quelques grottes pouvant servir de retraite, il n'y avait guère moyen, comme dans les Alpujarras, d'y résister longtemps à une ai'mée nombreuse et disciplinée.
Piquillo frémit en pensant à Yézid, qui, avec des soldats sans expérience et presque sans armes, avait à lutter contre ces vieilles baudes espagnoles guerroyant depuis vingt ans en Italie, en France et dans les Pays-Bas. L'issue de la lutte ne pouvait, par malheur, être longue ni douteuse, et le pauvre moine, ne voyant aucun espoir de faire triompher les Maures ses frère-;, dont il j-egardait la cause comme perdue, cherchait seulement à obtenir pour eux un pardon.
une amnistie, ou du moins les conditions les plus favorables. 11 écrivait dans ce sens an roi, mais sans se dissimuler que Sa Majesté, abandonnée à elle-même, et en présence de l'opposition du duc de Lerma, ne se trouverait pas sans doute le coucage de faire grâce. Il avisait donc à d'autres moyens plus efficaces lorsqu'un grand bruit se fit entendre en dehors de l'hôtellerie.
C'était le reste des habitants de Barredo, une soixantaine de prisonniers mauresque la colonne du capitaine Diego avait arrachés la veille à leur village embrasé; ils étaient escortés par quelques soldats espagnols, et presque toute la population de Carascosa les poursuivait avec des huées, des malédictions et des pierres.
Ces malheureux étaient daus un état déplorable, couverts de boue et de sang, accables de fatigue et pouvant à peine se traîner.
— Où les conduisez-vous? demanda Piquillo au sergent qui commandait le détachement.
— A Hueté, où nous devons être rendus ce soir, répondit le sergent Molina Ghinchon, un des derniers débris de l'ancienne inlanlerie espagnole.
— Ils ne pourront jamais marcher jusque-là.
— C'est l'ordre de don Augustin de Mexia, et avi'c lui, qu'on le puisse ou non, il faut marcher; il n'a jamais pardonné en sa vie une désobéissance ou une faute contre la discipline.
— Accordez-leur du moins de s'arrêter quelques instants dans cette hôtellerie ; il y a, au fond de la cour, une vaste grange où le seigneur hôtelier leur permettra de se reposer et de se rafraîchir.
— Volontiers, s'écria le maître de la posada, Mosquito, qui, connaissant déjà l'humeur généreuse de frey Alliaga, voyait en perspective une occasion de forte dépense, attendu que les prisonniers tombaient tous d'inanition.
— Mais l'ordre de mon général? répondit Molina Chiuchon.
— Mais celui de Son Excellence frey Luis Alliaga, confesseur du roi, répliqua l'hôtelier.
— Et si mon général le sait...
— Il ne le saura pas !
— Il me donnera les arrêts on la prison.
— Son Excellence vous donnera sa bénédiction, et moi nu bon dîner et une bouteille de vin de Benicarlo.
— Eu vérité! dit le sergent, qui se mourait de soif.
— Et une dernière considération.
— Laquelle?
— Vous ferez, sergent, un acte d'humanité.
— Cane m'effraie pas... au confraii'e !.. cela seul me détermine, répondit le vieux soldat.
Mais il était aisé de voir que la bouteille de benicarlo aurait suffi.
Les prisonniers furent conduits dans la grange, au grand désappointement de la population de Carascosa, que l'on privait ainsi du plaisir de les maltraiter, et le peuple espagnol tient à ses plaisirs.
On se hâta, par l'ordre de Piquillo, de satisfaire à leurs premiers besoins, et le sergent, oubliant un instant les rigueurs de la discipline, s'attabla joyeusement dans la cuisine, à côté du seigneur Mosquito, qui voulut absolument tenir compagnie à son hôte.
PIQUILLO ALLfAGA,
Il l'iiii Jcïaiil, leiuiil un iljit
La boiitoille do beuicarlo uélail pas à moitié soljlée, (Iii'un bruit de chevaux et de cavaliers se lit eiiteudre, et le verre plein jusquaux bords manqua de s'échapper de la main tremblante du sergent : il venait de reconnaître don Augustin de Mexia et son escorte.
Depuis le matin, l'actif général avait successivement visité tous ses postes, distribué ses ordres et surveillé par lui-même la marche des ditférents corps qui, à plusieurs lieues de distance et dans diverses directions, gravissaient la chaîne de l'Albarracin, pour cerner et entourer la faible arini'e connnandée par Yézid.'
Le sergent Cliinchon explicjua à voix basse à l'hôtelier comme quoi il était perdu, et l'iiôtelier monta rapidement un petit escalier qui conduisait à l'appartement de frey Luis Alliaga, auciuel il raconta la chose.
Celui-ci répondit :
— Priez sa seigneurie don Augustin de Mexia de vouloir bien me faire l'honneur de diner avec moi, et veiUez, seigneur Mosquito , à ce que ce repas soit digne de lui et de vous.
aïij^piùS^
L'hôtelier, enchante de cette mission et surtout du nouveau diner qu'on aurait à lui payer, se hâta de transmettre an général l'mvitatiou du confesseur de Sa Majesté.
La journée était déjà avancée. Don Mexia, après avoir donné ses derniers ordres aux cavaliers de sou escorte, qui partirent sur-le-champ pour les exécuter, se dirigea vers l'appartement de frey Alliaga.
Celui-ci reçut de son mieux l'austère et fier hidalgo, et pour le flatter autant que pour détourner son attention du sergent et des iirisonniers, il mit la conversation sur son plan de campagne.
Dur, froid et poli comme l'acier de son épée, le général exiiliqua gravement, sur la carte, la manière dont il comptait exterminer les rebelles, les marches et contre-marches qu'il avait méditées et les positions qu'il avait fait prendre, le tout au point de vue stratégique, les hommes, bien entendu, n'étant comptés pour rien.
Lu l'écoutant. Alliaga sentait une sueur froide dé-
PigUILLO ALLIAGA.
couler de sou frout. Il lui seuiMait impossible que Yézid ni aucun dos sioas pusseut se sousli'aiiv au sort qui les menaçait. C'était leur acrèl qu'il venait d'entendre.
C'est dans ce moment que l'hôtelier, le bonnet à la main et la serviette sous In bras, vint avertir leurs excellences que le banquet était servi et qu'on les attendait dans la salle du festin.
Pendant le teuips qui venait de s'écouler, les pauvres prisonniers maures avaient pu du moins se reposer et reprendre des f irces. Grâce au ciel, le général n"avait encore aperçu i;i eux ni le sergent, qui n'avait eu garde de se montrer. Par malheur, l'appartemenl d'apparat, le plus beaii de la maison, celui où était servi le diner, avait trois ieuètres qui donnaient sur la rue, et l'on eutendai! les vociférations du peuple réclamant les victimes qu'on lui avait enlevées.
— Qu'est-ce cela? demanda tranquillement Mexia, qui, an milieu de ces cris confus, ne distinguait rien.
— Une querelle sans doute, répoudil AUiaga ; quelques muletiers ou portefaix de la ville qui se battent entre eux.
— Très-bien, répondit le général en s'asseyant visà-vis du jeune moine.
Et il se mjt à diner sans faire plus d'attention au tapage eflroyable qui av.iit lieu dans la rue que si le plus profond silence eût régné autour de lui.
Cet admirable sang froid rassura un instant AUiaga.
Mais bientôt les orateurs du dehors ne se contentèrent pas de ci'ier : les gestes s'en milèrent et devinrent des plus expressifs. Les cai-reaux de la salle furent brisés, et un caillou tomba même sur la tal)le du festin.
Le général leva la tète et dit froidement à Mosquito :
— Faites-moi venir un alguazil.
— Mais, monseigneur... talbutia Ihôtelier interdit, et qui, d'une maia ireuiljlaute, lui présentait en ce moment une assiette,
— Je vous ai demandé un alguazil.
— J'eutendsbieu... monseigneur... il y en a même deux en bas... qui sont v.nus pour me parler.
— JMontez-eu deux.
— Ce ne sera pas assez.
Le général ne daigna pas même lui répondre; il lui lança un regard qui disait si nettement : Obéissez ! que l'hùlelier ne trouva plus une seule objection et s'empressa de sortir.
Don Augustin, avec le même flegme, la même gravité espagnole, continua son dîner, s'interrompant seulement de temps eu temps pour boire à la santé de son convive.
La porte s'ouvrit de nouveau et parurent deux alguazils. L'un n'était pas un étranger pour AUiaga, qui cherchait à se rappeler où cette physionomie avait frappé sa vue; mais le barbier Gongarello, qui se tenait debout derrière son patron, l'avait déjà reconnu, et pour cause : c'était l'alguazil qui, quelques jours auparavant, le conduisait lui-même prisonnier et avait voulu le pendre. Il murmura son nom à l'oreille de Piquillo,
— Ah! Cardeniode laTromba ! s'écria le confesseur du roi, c'est vous que je revois? est-ce que déjà vous êtes de retour de Valence?
— Non, monseigneur, les prisonniers que vous m'aviez co.nmandé d'y conduire m'en ont épargné la peine.
— Comment cela?
— Vous m'aviez ordonné de défaire les liens qui les If liaient garrottés ; 0:1 ne, parlait, tout le long de la route, que des rebelles rassemblés dans l'Albarracin, sous les ordres d'YézId d'Alhérique...
— Eu vérité? dit le général.
— Et quand aous nous sommes approchés de la montagne, mes prisonniers ont tenté de s'évader; nous n'étions que douze alguazils armés d'escopettes...
— Et vous n'avez pas fait feu? s'écria don Mexia.
— Si vraiment, monseigneur, et, excepté les douze que nous avons tués, tous les autres ont été rejoindre 'i'ézid,
— Il n'y a pas grand mal, continua le général, nous les retrouverons avec lui, et aucun n'échappera cette fois, je vous le jure. Eu attendant, monsieur l'alguazil, ayez pour agréable de faire éloigner la foule qui est devant cette maison, et dont le bruit pourrait incommoder le révérend frey Alliaga, confesseur de Sa Majesté.
— Nous avons déjà essayé, monseigneur, et nous n'avons pas pu : ils veulent absolument...
— Quoi?... Que veulent-ils?
— Qu'on leur livre le'- prisonniers.
— Lesquels, monsieur l'alguazil?
— Ceux que conduisait le sergent Molina Chinchon. Don Mexia haussa les épaules et répondit :
— Ils doivent à l'heure qu'il est être arrivés à Hueté . Qu'on aille les y chercher si on veut, mais je doute qu'on les y trouve.
— Et moi aussi, se dirent Gongarello et l'hôtelier.
— Car l'ordre du duc de Lerma, continua don Mexia, est de les faire passer par les armes à leur arrivée.
.\lliaga ne put retenir un cri d'effroi, et sa seconde pensée fut un remerciraeut à la Providence, qui lui avait inspiré l'idée de retenir ces malheureux.
— Passés par les armes! répéta-t-il.
— Tels sont les ordres du ministre et du roi, réjiondit Mexia avec le même calme et sans interrompre son repas.
Puis s'adressant aux alguazils :
— Annoncez cela, messieurs, aux bourgeois de cette ville; cela leur suffira, je pense.
— Non, monseigneur, ils n'en croiront rien.
— Et pourquoi, s'il vousplait?
— Parce que ces prisonniers sont encore iri, dans cette hôtellerie, enfermés dans la grange qui est au fond de la cour.
— Le sergent qui les conduisait a donc été tué ? dit gravement le général.
— Non, Excellence, répondit timidement l'hôtelier, il vient de dîner avec nK'i.
— Faites monter le sergent... à l'instant même.
— Il est inutile de l'interroger, seigneur dou Augustin, s'écria Alliaga, c'est moi qui suis seul coupable; c'est moi qui l'ai engagé à acrorder quelques heures de repos à ces malheureux qui n'avaient plus la force de continuer leur route.
— Votre Excellence a fait son devoircflmme ministre
PIQUILLO ALLIAGA.
(lu Seigneur; Molina ChinchOn n'a pas fait le sien
coinuic scrgi'iil. Il ir;i deiiiain, iioiir ijuinzc jours, au cailmt, et eu attendant, dit-il à l'aiguazil, ordonnezlui de ma part de se remettre en route avec ses prisonnier?.
— Mais le peuple va les massacrer ! s'écria Alliaga.
— Cela regarde le sergent, qui en répond et qui doit les conduire te soir à Hueté. Il a de la tète et du cœur cl en viendra à son honneur, j'en suis certain.
— Ht s'il y réussit, ces malheureux n'arriveront que pour être passés par les armes?
— Nous autres militaires, nous obéissons et ne raisonnons pas.
— Égorger des iirisonuiers sans défense... un tel ordre...
— Kst fâcheux, mais non déraisonnable. Ces ennemis-là, du moins, comme ceux que Votre Seigneurie a délivrés l'autre jour, n'iront pas rejoindre Yézid et les révoltés, que nous sommes chargés de combattre.
— Seigneur Mexia, vous ne prendrez pas sur vous une telle responsabilité, vous suspendrez l'exécution de cet ordre jusqu'à ce que j'en aie écrit à Sa Majesté. Je vous le demande, je vous en prie.
— Je suis désolé d'être obligé de refuser à Votre Seigneurie.
— Eh bien! au nom du roi, je vous le défends.
— Et de quel droit"? s'écria le lier Castillan.
— Du droit que Sa Majesté m'a donné elle-même. Lisez plutôt !
11 lai remit l'ordre, écrit de la main de Philippe II! , qui prescrivait à tous ceux qui le liraient d'obéir à Irère Luis Alliaga.
Don Augustin se mordit les lèvres et répondit :
— J'ignore si l'autorité conférée au confesseur de Sa Majesté ne doit pas être limitée aux choses de l'Église et peut s'étendre jusque sur les officiers et soldats du nii, mais ce que je sais, c'est que les instructions que j'ai rerues sont signées, non-seulement du ministre, mais encore de mon souverain lui-môme. Et dans le doute où me place ce conflit de pouvoirs et d'ordres contradictoires, je dois obéir d'abord à ceux qui m'ont été directement adressés.
En ce moment les cris redoublèrent; des tlambeaux brillèrent dans la rue et dans la cour de l'hôtellerie, dont le peuple venait de franchir les murs. Son intention évidente était de mettre le feu à la grauge où les Alaures étaient renfermés.
SAl.NT LOYOLA ET SAIMT BOMl.MOUE.
Voici par quels moyens Escobar, après l'inutile tentative qu'il avait faite sur l'esprit de Piquillo, était parvenu à conclure une sorte de traité d'alliance entre sa compagnie et la s;iinte inquisition.
Pendant les dernières scènes que nous avons décrites, à la suite de son entrevue avec le jeune con-
fesseur du roi, Esc/)bar s'était d'abord tenu à l'écart, peu à peu il s'était éloigné du détailicnient de soldats qu'il avait rencontré en route, et descendait rapidement la montagne, pendant que les troupes du capitaine Diego suivaient au contraire un mouvement ascensionnel.
Dientôt il les eut perdus de vue, à sa grande satisfaction.
Escobar jdaçait trop haut l'esprit, l'adresse, la puissance du raisonnement et de l'argumentation pour estimer la force matérielle et brutale; les questions qui se décidaient par l'épée lui semblaient indignes d'une nature intelligente, telle que la notre. Les animaux féroces ne savent qu'égorger; l'homme seul sait tromper ! C'était là, selon lui, la preuve de sa supériorité morale et sa véritable mission.
Le révérend père arriva le soir même à Cuença, et s'informa du grand inquisiteur. Il n'était point à Valence, comme il le croyait, et le voyage qu'il avait à faire se trouvait abrégé. Sandoval s'était rendu au Val-Paraiso, dans l'habitation du .Maure.
Les propositions que Delascar d'Albérique avait faites au ministre pour empêcher la publication de l'édit; les régiments et la flotte qu'il avait promis d'entretenir; les douze millions de réaux qu'il s'engageait à verser immédiatement dans les coffres de l'État et deux autres millions dans la caisse du duc de Lernia, tout cela annonçait des richesses immensc's, qu'il fallait bien se garder de laisser sortir du royaume.
Le bruit courait que Delascar était parti avec ses trésors. Il n'en était rien.
Le vice-roi de Valence, le marquis de Cazareua, avait eu l'ordre de visiter soigneusement la tartane qui emportait la famille d'.\lbérique et n'avait rien trouvé.
Toute cette fortune était donc restée cachée dans i]uelqu'une des habitations du Maure. Les soupçons s'étaient dirigés tout naturellement sur le magnifique domaine de Val-Paraiso, demeure favorite du vieux négociant.
C'est dans cette idée que Sandoval s'y était transporté. Mais toutes ses recherches avalent été vaines.
Il avait bien trouvé une habitation royale, des tableaux des grands maîtres, des statues, des vases de bronze ou de marbre, des trésors comme objet d'art, mais de l'or ou de l'argent monnayé, il n'y en avait aucune traci;.
D'Albérique et son fils connaissaient seuls le souterrain des rois maures, et la reine, fidèle à son serment, avait emporté avec elle ce secret dans la tombe- Ces trésors allaient donc être perdus.
Il en était à peu près de même dans toute l'Espagne.
Les Maures, avant do partir, avaient enfoui leurs richesses, aimant mieux, au risque de ne jamais les retrouver, les laisser au sein de la terre qu'aux mains de leurs persécuteurs.
Quel(iues-uns avaient trouvé, moyen, par des banquiers juifs, de faire passer une partie de leur fortune en pays étranger. L>'s anihassadeurs de France et d'Angleterre avaient eux-mêmes reçu une masse énorme d'argent et de lettres de change, et malgré les menaces du duc de Lerma, qui parlait de saisir leurs malles, les
PIQUILLO ALLIAGA.
privilèges et le droit d'ambassade furent respectés (\).
L'expulsion des Maures n'avait donc pas produit, sous le rapport financier, les résultats qu'on en avait espérés. Il n'y avait de positif et dé réel jusqu'alors que l'odieux d'une pareille mesure et la réprobation universelle qu'elle avait causée.
Le grand inquisiteur, désappointé et furieux, venait en outre de recevoir de terribles nouvelles. Le cri général qui s'élevait contre lui et contre le duc de Lerma, au sujet de l'empoisonnement de la reine, prenait chaque jour de nouvelles forces; au bruit de pareilles clameurs, il n'y avait pas moyen de fermer plus longtemps l'oreille. D'ailleurs, les lettres qu'il recevait de toutes parts, et de la cour de Rome et du duc de Lerma lui-même, ne lui permettaient plus d'ignorer le crime dont la voix publique les accusait tous deux. On leur disait, on leur écrivait :
— Justifiez-vous. Prouvez votre innocence.
Mais comment se justifier?.. Comment donner des preuves authentiques et évidentes? Où les trouver? A qui les demander? Le grand inquisiteur et le ministre ne savaient quel parti prendre, et cependant ils comprenaient tous les deux la nécessité d'une grande manifestation et d'un appel à la nation espagnole ; sans cela ils étaient perdus, et malgré le roi, qu'ils tenaient en tutelle, malgré leur autorité toujours croissante, l'opinion publique, plus puissante qu'eux encore, tinirait par les renverser.
Le grand inquisiteur était dans cette disposition d'esprit et en proie à toutes ces inquiétudes, lorsqu'il reçut au Val-Paraiso un billet ainsi conçu :
« Si Votre Excellence veut connaître un secret qui ft intéresse au plus haut point la sûreté de l'État, celle « du grand inquisiteur et celle du cardinal-duc, elle « est suppliée de vouloir bien accorder quelques in- « stants d'audience à l'ami dévoué qui a tracé ce billet, « et qui attend avec impatience la réponse. »
— L'u ami dévoué ! s'écria Sandoval ; qu'il entre ! qu'il entre !
La porte du cabinet s'ouvrit, et le grand inquisiteur vit paraître devant lui le prieur de la Compagnie de Jésus.
— Vous ici, frère Escobar, vous !
— Moi-même, monseigneur.
— Ce billet n'est donc pas de votre main? dit Sandoval avec ironie, car il me parlait d'un ami dévoué.
— C'est comme tel que je viens.
— Ou plutôt connne suppliant, car je sais ce qui vous amène... mais il n'est plus temps.
Sandoval, prenant alors un parchemin jeté sur sa table au milieu de beaucoup d'autres papiers, ajouta en souriant, autant qu'un inquisiteur peut sourire :
— Vous voyez que je m'occupais de vous, seigneur Escobar, et je ne suis pas le seul. Il a été question dernièrement au conseil du roi des révérends pères de la Compagnie de Jésus.
— Je le sais, monseigneur.
— Notre bien-aimé neveu, le duc d'Uzède, a été chargé de faire un rapport sur votre congrégation, sur
(I) Lettres du clK-viilicr Cottiiigtou :m premier lord d-j la trésorerie.
sa morale et sur ses principes ; ce rapport est fait et très-bien fait.
— Monseigneur le duc d'Uzède a tant d'esprit!
— Il n'en manque pas.
— Il a de qui tenir.
— Ce rapport est clair, précis, véridique, en un mot foudroyant pour vous. Il conclut à l'expulsion immédiate de votre ordre en vous permettant de vous retirer oîi vous le jugerez convenable.
— Monseigneur le duc d'Uzède est bien bon.
— Ces conclusions ont été adoptées par le duc de Lerma, qui m'a envoyé ce rapport signé de lui; il va l'être par moi et envoyé à Sa Majesté, dont le consentement et la signature sont probables.
— C'est-à-dire certains ! le roi signera sans lire !
— C'est assez son ordinaire, et dans quelques minutes, continua Sandoval (en préparant un cachet et de la cire devant une bougie qui brûlait tout allumée sur son bureau de travail), dans quelques minutes cette dépèche sera partie.
— Non, monseigneur, dit froidement Escobar, elle ne partira pas.
Le grand inquisiteur le regarda d'un air étouné, commis doutant de ce qu'il venait d'entendre. Puis il s'écria en fronçant le sourcil :
— Qu'est-ce à dire, seigneur Escobar?
— Que Votre Excellence est comme le duc d'Uzède son neveu; elle a trop d'esprit pour renvoyer du royaume des gens qui peuvent seuls, dans ce moment, sauver son honneur et celui du duc de Lerma, prouver votre innocence à tous deux et affermir à jamais votre pouvoir.
— Parlez, s'écria vivement Sandoval, dont les yeux brillaient de joie, parlez, mon père.
— Cela m'est impossible tant que j'aurai là devant les yeux cet objet qui me trouble et me fait perdre la suite de mes idées.
11 montrait du doigt le parchemin.
— Je comprends bien, dit l'inquisiteur d'un air défiant; mais il me faut avant tout des preuves authentiques, des preuves que je puisse publier, imprimer et répandre dans toute l'Espagne.
— C'est ainsi que je l'entends : la preuve évidente que ni vous ni le duc de Lerma n'êtes auteur ni coin-, plice de l'empoisonnement de la reine.
— C'est la vérité, je l'atteste.
— Je le sais, monseigneur.
— Mais comment le prouverez-vous?
— D'un seul mot.
— Et lequel?
— En nommant les vrais coupables; en racontant, en attestant, en signant, s'il le faut, la relation exacte et véridique des faits, tels qu'ils se sont passés dans les plus petits détails et dans leur moindre circonstance.
— Je vous écoute. Parlez mon père.
— Je vous ai dit, monseigneur, ce qui jetait du trouble et de l'obscurité dans mes idées.
Le grand inquisiteur prit le rapport et l'approcha de la bougie. Le feu y prit, et pendant que la tlamine le consumait :
— Je connnence à y voir plus clair, dit Escobar d'une voix pateline ; cela dissipe déjà bien des nuages
PIQUILLO ALLIAGA.
entre nous, non pasqn'on ne puisse aisément faire au roi un second rapport.
— Oui, certes, répéta Iroiilenii'ut Saiidoval, et sans beaucoup de peine.
— Cette peine, répondit Escobar d'un air alfectueux, j'ai voulu même vous l'éviter.
— Qu't^st-ce que cela signilie ?
— Que ce second rapport je l'ai fait moi-même et le voici :
11 présenta au grand inquisiteur un papier ployé en quatre, que celui-ciouvrit et pMrcourut avec impatience.
C'était bien réellement un rajjport au roi, dans lequel les vertus, les talents et la piété de la Compagnie de Jésus étaient exaltés outre mesure. On y parlait surtout, avec éloge, des services que, dans l'université d'Alcala, elle rendait à la jeunesse.
On y démontrait enfin l'utilité, la nécessité même de l'existence des bons pères, et la sainte inquisition elle-même concluait à leur maintien, adœternum,Aàns le royaume d'Espagne.
— J'entends, j'entends, dit Sandoval avec un mouvement d'humeur. Puis, se reprenant, il ajouta d'un air fort gracieux : Il est possible que je ne repousse j)as,quenième j'approuve... etquejesigne ce rapport; mais ce n'est pas dans ce moment, c'est plus tard, c'est quand j'aurai apprécié l'importance des faits que vous avez à m'apprendre; car, jusqu'à présent, je nepuis avoir contiance en vous qu'à moitié.
— Soit, monseigneur, je ne puis mieux faire que d'imitei- Votre Excellence, et je ne vous découvrirai alors que la moitié de mon secret.
— Pourquoi pas tout entier?
— Cela dépendra de vous... Je puis d'abord vous raconter les faits, plus tard vous dire les noms et enfin vous donner les preuves.
L'inquisiteur frémissant d'impatience et de curiosité, lit signe à frère Escobar de s'asseoir, s'approcha de lui et écouta d'une oreille attentive le récit du bon père.
— Votre Excellence se rappelle-t-elle le jour où mourut l'aumùnier de la reine?
— Qu'importe?
— C'est bien essentiel, je vais vous dire pourquoi.
Le lendemain, qui était un dimanciie, la reine n'entendit point la messe dans son oratoire; elle se rendit à la chapelle du roi, et c'est ce jour-là que le crime fat connuis. Voici comment :
L'inquisiteur rapprocha encore plus son fauteuil, et {{uoique les deux moines fussent seuls dans le cabim't, Escobar, par un mouvement involontaire continua à voix basse :
— La reine, en sortant de la mess •, traversa les jardins pour se rendre à ses appartements; elle était entourée d'une suite nombreuse, et le duc de Lerma marchait à côté d'elle. On était au milieu du jour et il faisait une chaleur insupportable. Sa Majesté se plaignit d'une soif ardent(>, et le duc de Lerma, en courtisan empressé, ou plutôt en galant cavalier, s'élança dans les appartements de la reine, qui étaient proches et qui donnaient sur les jardins.
Il entra dans une salle basse ou sonnueiUait une jeune fille, une dame d'honneur de la reine. A coté
d'elle, sur une table de marbre était placé dans une assiette d'argent nu verre d'orangeade glacée.
Cette circonstance, en apparence peu importante, demande quelques explications préliminaires, essentielles et très-importantes.
Le grand inquisiteur redoubla d'attention.
— Cette jeune demoiselle d'honneur, que je ne nonunerai pas à Votre Excellence, mais qu'elle devinera sans peine, déplaisait à quelques personnes influentes de la cour, par la raison toute naturelle qu'elle plaisait trop à un très-grand personnage. Comme elle gênait par là des desseins ambitieux ou autres, on avait résolu de s'en défaire et l'on venait de mettre Cîtte idée à exécution.
Oui, monseigneur, poursuivit Escobar, quelques instants auparavant une main adroite et inconnue de tous, excepté de moi, venait de jeter quelques gouttes de poison dans un verre d'orangeade glacée placé près de la jeune fille endormie.
On ne doutait point qu'elle ne le but à son réveil. C'était probable, c'était certain. Le hasard en décida autrement et déjoua toutes les combinaisons.
La jeune fille, réveillée eu sursaut par l'entrée du duc de Lerma, s'écria vivement :
— Qu'est-ce. monseigneur' que voulez-vous?
— Daignez, senora, appeler les femmes de la reine. Sa Majesté est accablée par la chaleur et meurt de soif... Hâtez-vous!
— Eh mais, voici une orangeade glacée préparée pour moi... je vais l'offrir à Sa Majesté.
— Non, non, senora, ne prenez pas cette peine.
Le duc, dans l'excès de son zèle, prit des mains de la jeune fille le verre et le plateau, et le porta à la reine, qui s'avançait.
Il présenta ainsi lui-même à sa souveraine le breuvage fatal, le poison lent qui, plus tard, lui donna la mort. De là tous les bruits qui ont couru sur le ministre et sur vous-même, monseigneur; de là l'horrible accusation qui pèse sur vos têtes.
— Je comprends, je comprends, dit l'inquisiteur, tout pâle encore de ce qu'il venait d'entendre.
— - Et maintenant, acheva Escobar d'un air de bonhomie. Votre Excellence sait tout.
— Au contraire ! je ne sais rien encore, et tant que vous ne m'aurez pas dit le nom des auteurs de ce complot...
— Je croyais vo.us les avoir fait connaître.
— Et non ! par saint Jacques !
— Ce sera alors (juand Votre Excel lence le voudra. . , elle n'a qu'un signe, un geste à faire.
Et de l'œil, l'adroit Escobar indiquait le rapport au roi qu'il était nécessaire de signer.
L'inquisiteur comprit t>t prit la pliune; il la trempa dans l'écritoire, et pendant qu'il écrivait les preuiières lettres de son nom, le bon père lui disait à voix basse et lentement :
— La jtei'soune qui avait jeté le poison dans le verre d'.\ïxa était la comtesse d'Altamira. La pei-soime qui avait tramé ce complot, de concert avec elle, était votre neveu, le duc d'L'zède !
L'inquisiteur poussa un cri de surprise et d'eilroi, et laissa tomber de sa main tremblante la plume qui
PIQUILLO ALLIAGA.
n'avait pas encnre tout à fait achevé de tracer ces mots : « Au uom (lu saint-office, nous, grand inquisiteur Bernard y Hoyas de Sandoval... »
— Ah ! se dit liscobar à part lui, j'ai parlé trop tôt.
— -Mon propre neveu ! s'écria Sandoval; le hls du ministre, le. duc dX'zède !
— Lui-même.
— Kt comment le savez-vous ?
— Conmient je le sais? reprit le bon père eu prenant hii-mèmc le sceau du saiut-olBce, qui était placé sur la table, et en le mettant sous la main de Sandoval; comment je le sais I Le révérend père Jérôme et moi le tenons des coupables eux-mêmes. C'est nous qui Qiri,ireons leur conscience.
— Et ils vous ont avoué tous ces détails?
— A nous-mêmes, répondit Escobar en cherchant un morceau de cire verle qu'il avait aperçu sur le bureau et qu'il plaçait éfjalement à la portée de Sandoval ; c'est à nous qu'ils se sont adressés dans leur effroi pour réclamer nos conseils.
— Et qui prouvera aux autres comme à moi la vé' rite de ces faits? qui en prendra sur lui la responsabilité?
— Le père Jérôme, qui pense à tout, avait bien prévu cette judicieuse observation de Votre Excellence, car j'di là sur moi le récit, que je viens de vous faire, écrit en entier de sa main; je suis également prêt à l'attester et à le signer.
— En vérité I s'écria l'inquisiteur avec joie.
— A l'instant même et sur ce bureau... mais pardon, j'empêche Votre Excellence de mettre la cire et d'apposer le sceau du saint-office à ce papier qu'elle vient de signer. Faites, monseigneur, ajoutâ-t-il en se reculant d'un pas, d'un air humble et doucereux, que je ne vous dérange point. Rien ne presse, j'écrirai après vous.
Le grand inquisiteur tendit alors le parchemin signé, scellé et eu bonne forme à Escobar, qui, à son tour, se hâta de parapher sou nom à côté de celui du père Jérôme, au bas de la terrible déclaration qui j uslilïait pleinement le duc de Lerma et sou frère l'inquisiteur, mais qui perdait, sans rémission, le duc d'L'zède et la comtesse d'Altamira.
— Personne, excepté moi, n'a connaissauce de ces faits?
— Non, Excellence.
— Je suis le premier à qui vous en ayez parlé ?
— Je voulais, n'ayant pu pénétrer jusqu'au duc de Lerma et craignant de ne pas être admis devant vous, je voulais d'abortl confier ce secret à un des vôtres, à votre âme damnée, à celui qui vous doit tout.
— Qui donc?
— Fivy Alliaga, confesseur du roi.
— Malheureux! qu'alliez-vous faire?
— Ce qui m'en a empêché, c'est qu'il m'a déclaré qu'il vous détestait, vous et le duc de Lerma et qu'il avait juré de vous renveser,
— 11 vous a dit cela?
— Je n'en ai pas cru un mot... mais c'est égal ..
— Il vous a dit vrai.
— Ce n'est pas possible.
— Il vous a dit la vérité, l'exacte vérité.
— Alors il m'a bien trompé ! s'écria Escobar avec naïveté et pourtant d'un air un peu humilié. C'est un homme bien dangereux et bien adroit.
— A qui le dites-vous ! On ne peut jamais connaître au juste les desseins qu'il médite o.u les motifs qui le font agir.
— Le moyen, en effet, de savoir sur quoi compter, s'il pousse la dissimulation jusqu'à dire parfois ce qu'il pense !
— U s'était d'abord et de lui-niê.ne montré tout dévoué à nos intérêts, poursuivit le grand inquisiteur, il nous a même rendu d'immenses services, l'ingrat ! et maintenant il a juré notre perte.
— La nôtre aussi, répondit Escobar eu levant les yeux au ciel avec une sainte indignation.
— C'est notre ennemi commun, ennemi d'autant plus redoutable que c'est nous qui l'avons placé auprès du roi.
— La main qui l'a élevé ne peul-L'lle pas le renverser?
— Nous y tâcherons du moins, dit Sandoval avec un soupir.
— Et si nous pouvons vous y aider, répondit Escobar, comptez sur notre zèle et sur notre loyauté.
— J'y compte, mon père.
— Et vous faites bien, Excellence, car nous lui portons une haine ilnplacable etvivace.
— Tels sont aussi nos sentiments.
— Qu'ils nous réunissent alors en une sainte ligue Ciintre l'ennemi commun.
— C'est notre intérêt et le ciel qui le veulent.
— La volonté de Dieu soit faite !
Saint Dominique et Loyola se toucher iut dans la main, et la ruine de Piquillo lut jurée.
DON ACGl'STIN DE MEXIA.
Revenons à l'hôtellerie oii nous avons laissé Piquillo et le général don Augustin de Mexia, au moment où la populace se précipitait dans la cour, poussant des cris de mort, armée de torches et menaçant d'incendier la grange où les prisonniers maures avaient été enfermés.
Au .seul mot d'incendie, l'hôtelier sortit tout tremblant non pour les prisonniers, mais pour la récolte que renfermaient ses greniers, et pendant qu'il déployait toute son éloquence pour calmer et désarmer la foule, composée en grande partie de ses voisins et de ses amis, don Augustin de Mexia ouvrit la fenêtre ((ui donnait sur la cour, et aperçut le malheureux sergent et ses huit hommes rangés en bataille devant la grange.
— Sergent, lui cria-t-il, emmenez vos prisonniers, et s'il vous en manque un seul, vous en répondez sur votre tête. Eu avant, marche.
Après cet ordre, donné avec la même tranquillité que s'il avait assisté aune revue, le général referma la fenêtre, et revenant se rasseoir :
— Mille pardons, mon révérend, d'avoir quitté la
PIQUILLO ALLÏAGA,
lable. Ju prie Votre Seigiimiric do vTiiloir bicni oublior l;i contrariété que, malgré moi, je lai ni ciiusi'e.
— Une contrariété ! s'écria Alliaga in(lign(' ; n'oiililicz pas, monsieur le général, que le sang de ces mallii'unuix retombera sur votre tête.
— Soit, mon révérend, c'est le sort de la guerre, rép(]iidit tranquillement don Augustin.
— F.t si, vous ou les vôtres, vous vous trouvii'z jamais dans une position pareille...
— .le mourrais en soldat, sans me plaindre et sans demander grâce. Puis il ajouta du même ton : l'ernieltez-moi d'otrrirà Voire Seigneurie de ce vin d'Alicaiite.
— Merci, monsieur le général, répondit sècln'ment Allia-a.
Don Augustin tenait à la main le verre qu'il venait de remplir, quand le maître de la posada entra vivement dans rap[)artement, pâle, hors de lui et respirant à peine.
— Eh bien! qu'est-ce? qu'avez-vous, seigneur hôtelier? demanda tranquillement le général. Ils ont rais le feu à votre grange, je m'y attendais !
— Ce ne sinait rien, par saint .Jacques! c'est bien autre chose! les Maures! les Maures! qui descendent la montagne et qui viennent d'entrer dans la ville, jiillant et massacrant tout ce qu'ils rencontrent.
— Les Maures ! répondit don Augustin de Mexia en haussant les épaules; quelle folie !
Et il porta à ses lèvres le verre qu'il tenait à la main.
— Je vous répète, monsieur le général, qu'ils sont descendus de la montagne.
— Et par où'.' demanda don Mexia avec impatience.
— Par Huelauiode Ocana.
— Impossible!., c'est justement par là que s'est avancée ce matin la colonne de Diego Faxardo, forte de douze cents lnirames de nos meilleurs soldats et six pièces d'artillerie ; c'est bien plus qu'il n'en faut pour arrêter l'armée tout entière des rel.i'IIes.
— 11 paraît qu'ils n'ont rien arrèl('', car les Maures siiut entrés dans la ville, et tous les bourgeois s'enlïùi'ut... Tenez, tenez!., entendez-vous'?
Plusieurs décharges de mousqueterie retentirent dans les rues éloignées.
— Raison de plus pour que ce ne soient pas eux, dit ie général en souriant; car ils n'ont ni poudre ni munitions. Mais voyons cependant ce que c'est.
Les cris devinrent plus nombreux, plus effrayants, et l'on distingua }«rl'aitemeut ceux de : Allah ! Allah ! mort aux chrétiens! mort à l'Espagne !
— Est-ce que, par hasard, vous auriez raison ? dit J'rdideuient don Augustin.
Il ailicva son verre de vin sans que le cristal vacillât dans sa main, se leva de table d'un pas ferme, prit son épée et se préparait à descendre dans la rue.
— Ne sortez pas! ne sortez p.as, mon g(Miéral! .s'('rria uu lionnne qui s'élança dans l'appartemeul. Ses iiabils étaient en désordre, son sang coulait par plusieurs blessures.
— Vous, Diego, dit le général avec le même llegmo (|u'un instant auparavant. Qu'est-ce (jue ii;la signifie'?
— Ne sortez pas! moi et quelques of liciers nous nous lèrous tuer avant qu'on arrivo jusqu'à vous. Le ser-
gent et ses liuit hommes sont échelonnés sur l'escalier et vous donneront le temps de fuir.
— Moi, fuir ! répondit don Mexia avec un sourire hautain; vous n'avez pas votre tête, Diego, remettezvous. Qu'est-il arrivé'? pourquoi avez-vous abandonné vos soldats'?
— Mes soldats ! s'écria Diego, à moitié fou de rage et de douleur, tués ! anéantis !
— Mais votre artillerie, vos munitions?
— Au pouvoir des rebelles.
— C'est impossible!
— C'est ce que je me dis : c'est impossible ! s'écriat-il en portant à son front ?a main, qu'il retira toute sanglante, et cependant ce sang, c'est liien b; mien. .\h! trahison! trahison ! sans cela le capitaine Diego, fùt-il seul contre eux tous, n'eût jamais été vaincu ! Oui, continua-t-il avec égarement, ce prisonnier, ce Maure, à qui j'avais fait grâce de la vie, à condition qu'il nous livrerait Yézid et les siens...
— Eh bien! dit don Augustin avec un peu d'émotion.
— Eh bien! imaginez-vous, après deux heures de marche, une gorge étroite, escarpée, un site effrayant, terrible, des rocs uns, décharnés, se dressant de toutes parts, comme des squelettes gigantesques. « A moi, mes frères, à moi ! s'est écrié le traître; au prix de mes jours, je vous livre nos ennemis, prenez-les! » A l'iuslant je l'ai frappé, et son corps déchiré par nos balles a été dispersé en lambeaux. Mais l'étroit sentier par lequel nous venions d'entrer avait été soudain comblé par d'énormes blocs de pierres roulés d'eu haut. Plus d'issue, mou général, poursuivit Diego avec désespoir : partout des montagnes couroimées par des milliers d'ennemis qui nous écrasaient sous des quartiers de rochers. « Vive .\llah! mort aux chrétiens! » criaient-ils. Que pouvaient faire la valeur, l'ordre, la discipline? Impossible de combattre, impossible d'avancer, inq;ossible même de reculer. Nous étions ime \ingtaine... une vingtaine seulement, qui, nous attachant aux ronces, aux racines des arbres, aux pointes d'un rocher moins escarpé que les autres, avons pu sortir de ce gouffre d'enfer. Mais ils se sont aussitôt attachés à notre poursuite, et depuis deux heures nous descendons la montagne en fuyant... Fuir devant eux ! La moitié de mes compagnons est tombée ou de fatigue ou de ses lilessures. De vingt, nous n'étions plus que dix en arrivant à cette hôtellerie, où j'ai vu votre drapeau, et comme ils sont maîtres du village...
— C'est ce que nous allons voir, interrompit don Mexia, qui pendant ce terrible récit avait conservé le même sang-froid qu'autrefois Philippe II, en apprenant la destruction totale de la fameuse armadu. \ous pouvez vous abuser encore.
Les hurlements de joie et de victoire qui retentirent dans la rue lui prouvèrent que Di<'gone se trompait pas.
— Allah! Allah! mort aux chrétiens!
Ce cri dominait les autres. En cpielques inslanis, la porte de l'hôtellerie fut euloncée, et les Maures se précipitèrent sur l'escalier principal, défendu par le sergent, ses soldats et les ofliciers compagnons de Diego.
— Me.ssieurs, s'écria don Augustin eu se rappl^x'haut d'Alliaga, défendons le révérend, /ar sa robe de moine va l'exposer le premier à la fureur des hérétiques.
— Ne pensez qu'à vous, général, lui répondit l'roidement, Alliaga; je suis prêt à mourir.
— Et nous donc? répliqua en souriant Mexia ; n'y sommes-nous pas toujours prêts? Je vous le disais encore tout à l'heure, c'est noire état, mon révérend ! Mais vous, c'est autre chose, vous pourriez pâlir, vous en avez le droit, et vous n'en usez pas, dit-jl en posant sa main sur le cœur d'Alliaga. Il est aussi calme que le mien. Ah ! conlinua-t-ilsans changer de ton ui de visage, nos pauvres soldats n'ont pu résister longtemps. La porte est brisée ; voici l'ennemi. Diego, vous êtes blessé, appuyez-vous sur moi ; il Tant mourir debout et le iront levé.
Les deux Espagnols tirèrent leur épée. Mais Alliaga se précipita devant eux au moment où, connue un Ilot débordé, les Maures s'élançaient dans la chambre.
— Feu sur le moine! crièrent-ils en voyant Piiiuillo, qui de ses bras étendus protégeait ses deux cuinjuignons.
Son capuchon était rejeté sur ses épaules ; sa tète
était nue, et il s'oHrait le premier, sans défense et sans armes aux coups des meurtriers.
Déjà un Maure avait armé une espingole et le couchait enjoué, lorsqu'un jeune homme, d'une haute stature et qui semblait le chef de la troupe, écarta rapidement l'arme fatale, dont le coup partit et alla briser une des croisées.
— Arrêtez! s'écria le Maure d'une voix foudroyante, que personne ne touche à cet homme, et qu'on le respecte comme Yézid lui-même!
— Oui... oui, s'écrièrent plusieurs voix dans la foule, c'est notre sauveur! c'est frey Alliaga !
Et malgré le sang et la poussière qui couvraient ses traits, Piquillo crut reconnaître dans celui qui avait parlé le premier Alhamar-Abouhadjad, le fidèle serviteur de Yézid, celui que dernièrement il avait rencontré avec Gongarello au pouvoir de l'alguazil Gardenio de la Tromba.
Alhamar fît un signe de la main : tous ses compagnons sortirent de la chambre. Il n'y resta que Diego
PIQUILLO ALLIAGA.
Nous n'uons plus àa pairie, s'écriail celto muUitude ipl»ré<
Faxartlo, qui, atfaibli par sos blessures, venait de perdre connaissance, et le général, qui s'empressait de le secourir ; tous les deux étaient à une extrémité de l'appartement ; à l'autre, Alliaga et Alhamar se tenaient debout et parlaient à voix basse.
— La dernière ibis que je t'ai vu, disait Alliamar, tu nous a appelés frères ! et tes frères sont venus te secourir; je t'avaisbien dit que nous nous retrouverions.
— Merci, frère, répondit Alliaga en lui serrant la main.
— Que puis-je encore pour toi?
— Épargner ces deux Espagnols, qui voulaient me défendre.
— Quel que soit leur nom ou leur rang, ils ne risquent rien, ils sont sauvés.
— C'est bien, dit Alliaga; maintenant cours délivrer nos frères du village de Bardero qui sont enfermés dans la grange de l'hôtellerie.
— J'y cours.
— Un mot encore : quoique victorieux, ne reste
I,AGNY. — Imi.riiii.rio .1.: V.AI..T fl I lo. — *. t.—
pas longtemps dans Carascosa ; des détachements nombreux sont postés aux environs, et au premier bruit de cette expédition, ils vont accourir.
— Ne crains rien : nous ne sommes descendus dans la plaine que pour y enlever des provisions et des vivres qui nous manquent ; nous avons saisi plusieurs troupeaux que nous emmenons, et, d'après l'ordre d'Yézid, nous remontons cette nuit même auprès de lui à la montagne.
— A la bonne heure ; mais il faut absolument ipie je voie Yézid, que je lui parle. Connnent faire"?
— Il ne peut nous quitter ni venir te joindre.
— Mais moi, je puis l'aller trouver.
— Tu oserais venir à la montagne?
— Sans doute; mais non pas aujourd'hui ni avec vous.
— ILli bien ! demain à la nuit tombante.
— Soit. .J'irai seul.
— Je t'attendrai au\ trois roches blanches. Mais qui pourra te conduire jusque-là?
FIQUILLO ALLIÂGA.
— fiongai-olln, qui, élevé dans ce pays, connaît la montagne et tous ses sentiers.
— A demain donc, frère.
— A demain.
Toute cotic conversation avait ou lieu rapidement à voi\ basse et à l'autre bout do la salle. Abouliadjad, entendant les cris des siens qui l'appelaient, avait redescendu l'escalier et s'était (^laucé dans la cour.
Alliaga se rap])roclia alors du généival et l'aida dans les soins qu'il donnait au capitaine Diego.
Celu-i-ci revint enlin à lui; il se rappela alors sa jaclance du nuUiil, sa défaite de la journée et fout ce qui venait de se passer; son premier mouviuneul, mouvement de lionte et de confusion, fut de cacher sa tète entre ses mains.
— Allons, alliius, lui ditgravemenf legénéral, nmrage et patience ; 1o\it peut àe réparer. Rien ne vous empêche de vous faire tuer i\ la première occasion, et cette occasion-là arHvcra plus tôt que voUS ne croyez.
En parlant ainsi, don Augustin de Mexia se privmenait dans la salle de l'hôtellerie. Il iv'gardait do temps en temps sa montre et avait l'air de calculer.
— A quoi |ieusez-vonR, général? lui demanda Alliaga.
— Je pense que si mes instructions de ce niatiii ont été exactement suivies, six cents hommes de cavalerie, commandés ])ar CiOtliés de Sylva, doivent passer ce soir par Cara<çnsa pour aller prendre position à Hueté. Dieu aidant, ils ne peuvent tarder et ûotis allons rire, poursuivit-il gravement. Pas un seul de cette canaille ne nous échappera !
— Dites-vous vrai? s'écria le capitaine Diego en se levant vivement.
Sa ligure pâle se colora un moment, et ses yi-ux brillèrent d'un éclair de joie et de vengeance.
Mais il était dit que ce jonr-lA serait un jour de malheur pour le pauvre capitaine et que toutes ses prévisions seraient déjouées.
On entiiudit dans la <'our de l'hôtellerie un son de cor répété successivement sur divers points de la ville. C'était Alhamar-Abouhadjad qui rappelait et ralliait tout son juonde; emmenant avec lui tout son buLiu, de nombreux troupeaux et les pauvres prisonniers de Barredo : il regagna en bon ordre les goi>ges de l'Albarracin. On entendit pendant quelque temps le son lointain du cor, répété par les échos de la montagne, puis le plus profond silence succéda aux clameurs et une vaste solitude aux scènes de pillage et de dévastation.
• Tout se taisait depuis longtemps; don Augustin de Mexiaouvril la fenêtre qui donnait sur la cour et api)ela .
Une seule voix, une voix faible, lui répondit ; c'i'tait celle du sergent Molina Cbinchou.
— Que voulez-vous, mou général?
— Où est Mosquito l'hôtelitu'?
— Sauvé... ou caché; je le soupçonne d'être dans là grange, sons des bottes de paille.
— Appelle alors l'alguazil Cardenio de la Tromba.
— Tué, mon général, ainsi que son camarade.
— l:'.t les soldats que lu couunaudais? ^- Tons massacrés, général.
— Et toi?
— Blessé à leur tête!
— Dangereusement?
— J'espère que non.
— Tu en reviendras?
— Je vous le jure, mon général.
— Tant mieux! hàte-toi de te guérir.
— Je me di'pêcherai.
— Et tu te rendras alors, pour i[uiiize jours, aux arrêts.
— Oui, mon général.
fJn galop de chevaux se fit entendre, au loin, du côté de la plaine.
— Ce sont eux, dit don Mexia, c'est Ciomês île Sylva... mais trop tard.
— Kh! pourquoi donc? s'écria vivement Diégxi, ou ])init encore les poursuivre,
— Non pas! non pas! répondit le pruihmt général; je n'irai pas me hasarder la nuit dans la montagne, qu'ils connaissent mieux que nous.
Et regardant le capitaine d'un air sévère :
— C'est assez des désastres de celte journée, il faut nous reposer cette nuit.
Tu ([uart d'heure après, Gomès de Sylva traversait Carascosa avec son d('tachemeiit. Don Augustin se mil à leur tête aVec Diego Faxardo, qui se soutenait à peine sur son cheval. Pendant toute la route, le général n'ouvrit pas la bouche sur ce qui s'était passé. Mais arrivé à Hueté, il se contenta de dire aux oHiciers qui l'enlouraient :
— A demain le combat, messieurs.
Puis se tournant vers Diego :
— A demain \otre revanche, .capital ue.