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LES MAURES DANS L EXIL

— Juaa-Baptisfa Balseiro? dit AUiaga à Pedralvi; es-tu Ijien sûr que c'était ce nom ?

— Eh oui! reprit brusquement Pedralvi; mais ne voulant pas effrayer la senora, je traitai ses craintes de cbiiut'riqueSj quoique au fond du cœur elles ne me semblassent que trop légitimes; elles m'expliquaient l'effet qu'avait produit sur moi la voix de ce bandit, que j'avais rencontré deux fois seulement dans ma vie et toujours sans le voir : dans notre enfance, un soir, à l'hôtellerie du Soleil-d'Or, pendant que j'étais sur le chaperon du mur, et lui dans la rue; et plus tard, quand, déguisé en alguazil, il nous arrêta, la nuit, dans les montagnes de Tolède.

Décidé cette fois à connaître ses desseins et à en finir avec lui, je le cherchai des yeux sur le vaisseau, et je n'aperçus ni lui ni Marco le Maltais.

— Ils sont, me dit le capitaine Giampiétri, occupés à nettoyer ma cabine.

J'y descendis. Je ne trouvai que Marco. Mon air avait sans doute quelque chose de mauvais, car il pâlit en me voyant, et moi, allant droit au fait, je tirai un pistolet de ma ceinture et le lui posant sur la poitrine,

— Il faut me dire ici la vérité : ton contre-maître Géronimo n'est autre que Juan-Baptisla Balseiro, le bandit que réclame depuis longtemps la justice.

— C'est vrai, répondit le Maltais en tremblant ; car il était lâche.

— Quels sont ses desseins? réponds à l'instant, ou je fais feu.

— Lui et ses compagnons veulent piller ce vaisseau, qu'ils supposent chargé des trésors de la famille d'Albérique.

— Où est-il en ce moment ?

Le Maltais n'osait répondre, mais il m'indiquait de l'œil une seconde cabine où le capitaine Giampiétri serrait sou or et ses papiers.

Je me dirigeais de ce côté, une porte s'ouvrit brusquement. Un homme parut, je tirai. 11 tomba. Ce n'était pas Juan-Baptista, mais un de sesgens. ils étaient deux.

Profitant du moment où j'étais désarmé, le Maltais me saisit par derrière, pendant que Balseiro, me sautant à la gorge, m'étreignait de ses bras nerveux. Quoique seul contre eux, je résistais, j'appelais du secours, et déjà le capitaine Giampiétri accoiuait à mon aide, quand Juan-Baptista, qui m'entraînait vers l'escalier, cria d'une voix de Stentor :

— A nous, compagnons! voici le moment, levezvous !..

En un instant tout l'équipage, ou plutôt ce ramas de bandits, nous avait saisis, moi et le malheureux Giampiétri, et nous avait lancés à la mer.

Yézid et Piquillo poussèrent un cri d'eflroi.

— Moi, ce n'était rien, continua l'intrépide Pedralvi, mais mon pauvre maître!,.

— Mon père ! murmura Yézid avec désespoir.

— Et Aixa ! s'écria Alliaga.

— Restée, ainsi que Juanita, au pouvoir de ces pirates, de ces brigands... répondit Pedralvi avec un mugissement de rage. Que le Dieu de nos pères leur soit en aide ! lui seul peut les défendre.

— Et toi, Pedralvi, toi, s'écria Yézid en pressant les mains du fidèle serviteur, qu'es-tu devenu?

— Moi, plongé dans l'abime et bientôt revenu à la surface des Ilots, je voyais s'éloiguer et fuir à l'horizon le San-Lucar, ce vaisseau qui emportait tout ce que j'aimais!.. Dans mon désespoir, dans mon délire, je blasphémais!., je poussais des sanglots de douleur et de rage, et des cris qui se perdaient dans le tumulte des vagues.

On venait de m'enlever la moitié de ma vie, et celle qui me restait ne valait pas la peine d'être défendue contre les flots. Le pauvre Giampiétri, entraîné loin de moi, avait déjà disparu, et à l'immensité je n'apercevais rien que des vagues, partout des vagues, dont le bruissement uniforme murmurait à mon oreille : il faut mourir !

Pas une planche, pas un débris, pas une pointe de rocher! J'étais à vingt lieues du rivage, eu pleine mer! seul avec Dieu ! et avec vous, mon maître Yézid ; avec vous, Piquillo, mon premier ami, qui ne pouviez plus m'entendre et que pourtant j'appelais encore! Enfin, décidé à mourir je cessai de disputer mes jours; mes bras ne me soutinrent plus à la surface des flots, et je descendis dans l'abîme en levant mes yeux vers le ciel.

En ce moment le ciel brillait de tout son éclat ; le soleil de l'Andalousie, dont les feuxétincelaient sur la mer et dont j'apercevais encore les rayons à travers les eaux transparentes qui venaient de se refermer sur ma tète. Vous le dirai-je? cette douce lumière, ce soleil si beau à voir, et que je contemplais pour la dernière fois, rappela en moi le désir de la vie et le regret de la quitter.

— Oui, m'écriai-je, je ne m'abandonnerai pas lâchement à mon désespoir. Je défendrai mes jours jusqu'au bout, et peut-être le ciel me viendra-t-il eu aide. . . il le doit. Il doit me laisser vivre, ne fût-ce que pour venger un jour Juanita et mes maîtres, et pour punir leurs meurtriers.

Ranimé par cette idée, je me mis à nager avec vigueur. De quel côté ? je l'ignore. Je ne pouvais me guider ni me diriger, et mes efforts m'éloignaient, peut-être, du rocher ou du banc de sable qui pouvait me sauver. Pendant six heures je luttai ainsi contre la mort. Oui, six heures au moins, carie soleil, qui dardait d'abord ses rayons au-dessus de ma tète, descendait maintenant dans la mer; mes forces épuisées, ma respiration haletante, me disaient que tout était fini pour moi, et qu'il fallait succomber.

PIQUILLO ALLIAGA.

Vingt fois déjà le courage avait, été près de ni'abandoiinor... Une espèce de d('lire ou di; verligo me, sou- (puail seul alors... Je n'avais plus ma raison et je lut- -tais toujours, par instinct ou par rage.

D'étranges apparitions passaient devant mes yeux. C'était un port facile qui s'oifrait à mes regards ; un sable lin et doux qui m'invitait à me reposer; des plaines verdoyantes, des arbres toutfusqui m'otlraient leurs ombrages ; saisi de joie, je m'avançais haletant, et tout disparaissait devant moi !

Enfin, sur le soir et vers les derniers rayons du jour, il me sembla entendre le sillage d'un vaisseau, les cris des matelots,le bruit des cordages, le vent soufllant dans les voiles.

Encore un fantôme ! me disais-je, le fantôme d'un nivire qui se dresse devant moi sur les Ilots ! Je rêvais (jue des hommes et des femmes amoncelés sur uu bâtiment me regardaient et me montraient du doigt; je rêvais qu'on me jetait un câble, un cordage : que je venais de le saisir, et puis, comme à l'ordinaire, celle fois encore, tout disparut. Je ne vis, je ne sentis plus lien. Je m'étais évanoui.

Quand je revins à moi, j'étais sur le pont d'un navire. Des compatriotes, des iMaures m'entouraient; des femmes me prodiguaient des soins. Juanita, Aïxa, d'Albérique ! m'écriai-je. Personne ne répondit à ces noms. Ils n'étaient pas là. J'étais loin d'eux !

J'avais été recueilli par un l.'àtiment espagnol qui fusait voile pour l'Afrique, ayant à son bord nos amis et nos frères que l'on conduisait en exil.

Et maintenant (ce que vous ne croirez pas), c'est que la longue agonie, c'est que la mort à laquelle je venais d'échapper devait être moins effroyable que les horreurs dont j'étais destiné à être le témoin. Oui, j'ai vu nos compagnons privés d'air et de nourriture, entassés comme des troupeaux dans des lieux infects ; j'ai vu l'enfant qui avait l'audace de se plaindre, la femme qui osait gémir, frappés et déchirés par le fiuet des bourreaux; j'ai vu le mari ou le père qui tentait de les défendre, massacré sans pitié, et son sang rejaillir sur les siens; j'ai vu de jeunes filles, dont la beauté avait quelques instants désarmé les meurtiiers, regretter la vie qu'on leur avait laissée et ap- [leler la mort ! elle ne se faisait pas attendre, elle arrivait! mais trop tard encore! Elle arrivait au milieu des railleries et des outrages les plus infâmes!

J'ai vu tous ces forfaits, répéta Pedralvi avec rage, et je n'ai pu les empêcher, je n'ai pu les punir.

Vous pensez peut-être que c'était assez de tortures, assez d'opprobre, assez de carnage; que le ciel se lasserait de nous accabler, que les bords africains nous (ilfriraient un refuge. Non; l'œuvre des chrétiens n'était pas encore achevée! tous lee lléaux s'entendaient avec eux et devaient leur venir en aide.

On nous débarqua aux environs d'Oran, à Canastal. Nuus nous trouvâmes six mille, hommes, femmes et enfants, que l'on avait jetés sur la plage aride et déserte, sans vivres, sans armes, presque sans vêtements.

Les vaisseaux espagnols s'étaient éloignés, la nuit était venue. Tombant de fatigue, de froid et de faim, nous cherchions vainement un abri; nous implorions

le ciel!.. Il fut sourd à nos prières, et l'Arabe du désert fut le seul qui nous répondit.

Descendus des montagnes, le Kabyle et le Bédouin vinrent nous piller et nous égorger, nous leurs frères, nous les fils d'Ismaël, nous qui leur demandions secours et protection, et qui, sous le bernons de l'Africain, retrouvions encore te cœur des Espagnols.

Ah ! que cette nuit fut affreuse ! Entendre leurs cris de joie et de carnage, voir massacrer des femmes et des enfants, et n'avoirpour les défendre d'autres armes que les cailloux de la plage !

Le lendemain, la moitié des nôtres avait perdu la vie, et ne pouvant rester sur ce sol inhospitalier, il fallut tenter de gagner Alger, où un luince musulman promettait de nous accueillir.

Vous dirai-je nos nouveaux désastres pendant cette marche, ou plutôt pendant ce cortège funèbre? A chaque instant un de nos frères tombait épuisé par ses blessures, un autre [lar la fatigue, celui-i i par la faim, par la soif, par des journées brillantes et par des nuits glacées. Et chaque soir, quand nous faisions halle, les Arabes du désert venaient choisir leurs victimes et égorger ce troupeau qui ne pouvait se défendre (l).

Nous voulions en vain nous dérober à leurs poursuites. Il était trop facile de suivre notre trace : elle était indiquée par les cadavres qui jonchaient la route lit trahissaient notre passage. Enfin nous approchions d'Alger, nous n'avions plus qu'un jour de marche.

De tant de malheureux, trente seulement avaient survécu. La dernière nuit, le yatagan des Bédouins en immola plus de la moitié; le reste eut à peine la force de se traîner quelques lieues plus loin ; une pauvre mère qui se sentait mourir me tendit souenfant qu'elle n'avait plus la force de tenir. Je le reçus dans mes bras, où quelques instants après il expira !

Dans ce moment on apercevait de loin les portes d'Alger.

J'y entrai... j'y entrai seul !

Pedralvi cacha sa tète dans ses mains. Yézid et Piquillo, glacés d'horreur, l'avaient écoulé sans l'interrompre. ,

Le Maure continua après un instant de silence :

(1) Le sort do la plupart de eeux qui louchèrent ù la cèle de Barbarie ne fut pas moins déplorable. .V peine eurenl-ils débarqué sur ce rivage stérile, inhospitalier, qu'ils furent attaques par les Arabes Bédouins , espèce de voleurs sauvages qui habileut sous des tentes et ue vivent que de chasse et de butin. Les Maures, sans armes, embarrassés de leurs femmes et de leurs enfants, fureut souvent pillés par ces barbares, (|ui les assaillaient avec des corps nombreux, forts quelquefois de cinq ou su mille hommes . Aussi souvent que les Maures essayèrent de l,;ur résister avec des pierres et des frondes, leurs seules armes, aussi souvent ils fureut presque tous moissonnes par le fer. Beaucoup d'autres aussi périreut de faUgue et de faim, ou par l'inclémence de l'air, dont ils ne purent se garantir pendant les longues et pénibles marches qu'ils entreprirent à travers les brùlauts déserts de l'Afrique, pour attoiadre Mostaganem, .Uger et d'autres places où ils espéraient qu'on leur permettrait de se fixer. En elfcl, peu de Maures parvinrent jusqu'à ces places , puisque, de si'C mille hommes qui se mirent en marche de CanasUU , ville située aux environs d'Oran, pour se rendre k .Mger, un seul , nommé /'«draivi, eut le honluur d'échapper.

(Watson, lom. ii, liv. iv. iiau-. 81 et 8» ;

PIQUILLO ALLIAGA.

— A Alger, ce fut différent. Là règue le vrai Dieu, et parmi les croyants, parmi nos frères, je trouvai secours et protection. Tous les négociants avec qui nous avions été en relations, Muley-Hassan, Benhoud, Benabad, me parlaient de vous, mon raaitreYézid, et de votre père ; ils voulaient tous me garder avec eux, me donner du travail, un emploi; ils m'oflraient un sort brillant. Je refusai, car vous étiez resté ici à vous battre contre les Espagnols; je voulais revenir près de vous.

J'avais beau m'informer à tous les patrons ou capitaines de navire; personne n'avait rencontré en mer le San-Lucar, personne ne pouvait me donner de nouvelles de votre père, ni de sa fille, ni de Juanita.

Riais en revanche, chatjue jour nous apportait le récit de nouveaux crimes.

Parmi ceux qui, comme nous, avaient été transportés en Afrique, plus décent mille hommes avaient, dit-on, succombé (1). Le capitaine Giuseppe Gampanella, trouvant son vaisseau trop chargé, avait fait jeter à la mer une partie de son bagage.

Ce bagage, c'étaient nos frères !

C'est ce même Campauella qui, après avoir promis à Zarha-Hakkam la grâce de son père moyennant un prix infâme, montra un instant après â la malheureuse fille le vieillard pendu à la grande vergue de son vaisseau (2) !

Et les Espagnols prétendent qu'ils ont un Dieu ! et ce Dieu, qui permet de telles atrocités, ils veulent que nous l'adorions !.. jamais ! jamais ! s'écria Pedral vi; et, continua-t-il en passant sur son front sa main' contractée par la rage, il me tarde d'efi'acer avec leur sang ce baptême qu'ils m'ont infligé malgré moi.

Oui, maître, dit-il en regardantYézid, j'ignore si les maux que j'ai soufferts, si les forfaits dont j'ai été témoin ont changé ma nature, mais la mienne à présent, c'est la vengeance, c'est pour elle seuleque j'existe.

J'ai juré au Dieu de nos pères et au Dieu des chrétiens d'immoler, de ma main, les premiers auteurs de nos maux : le grand inquisiteur Sandoval, l'archevêque deValetice Ribeira et le duc de Lerma ! C'est là ma mission,je n'en ai pas d'autre, et je la remplirai ! Après cela, je serai content. Allah pourra me rappeler à lui.

— Ami, ami, lui dit Yézid en cherchantà le calmer, toi que j'ai connu si bon et si généreux, c'est le délire, c'est la fièvre qui t' égare encore.

— Cette fièvre-là ne me quitte plus. En apprenant que le capitaine Giuseppe Campauella allait mettre à la voile pour retourner en Espagne, je me suis présenté à lui en qualité de domestique. Je lui ai raconté... que sais-je!.. que, né dans la Biscaye, je voulais y retourner au risque de me faire pendre, si j'étais reconnu et si ma ruse était découverte.

Débarqué près de Mnrviedro, où il devait plus tard venir reprendre un chargement, il y a laissé sou vaisseau; son dessein était de se rendre à Madrid, pour y voir le duc de Lerma et Sandoval, leur rendre compte

(1) De ceux qui furent transportés en Afrique la mort dévora plus de cent quarante mille hommes dans un espace de quelques mois. Fonseca, pas. 28i.

(2) Fonseca, pag. 285.

de sa conduite et solliciter de la cour quelque récompense !

— Et alors tu l'as quitté? demanda Piquiilo.

— Non, nous avions auparavant des comptes à régler ensemble.

— Comment cela?

— Ce matin il a traversé la sierra de l'Albarracin avec moi, son domestique, qui portais ses bagages, et pendant qu'il se reposait et déjeunait sur l'herbe, il m'a ordonné d'un ton impérieux de mettre ses armes en état et de les nettoyer, attendu, disait-il, que l'on pouvait rencontrer quelques-uns de ces misérables révoltés.

J'ai obéi, et quand la lame de son épée a été bien brillante, quand ses pistolets ont été chargés par moi :

— Capitaine, lui ai-je dit, vous vous rendiez à Madrid pour demander la récompense que vous méritez? i

— Oui certes.

— Vous l'obtiendrez sans aller à Madrid.

— Qu'est-ce à dire ?

— Que le jour de la justice est arrivé pour vous. Si votre Dieu et vos inquisiteurs ne savent pas punir, c'est moi, c'est un Maure, qui me chargerai de ce soin.

Lui mettant alors le genou et le pistolet sur la jioitrine, je lui rappelai nos frères, précipités par lui dans les flots; Zarha déshonorée et son père immolé; je lui racontai le serment quej'avais fait concernant l'inquisiteur, l'archevêque et le duc de Lerma.

— Mais comme il peut encore se passer du temps, Hjoutai-je, avant que ce serment soit accompli, je jure d'ici là, en attendant et pour prendre patience, de tuer un Espagnol par jour. Je commencerai par vous, capitaine.

Ce que j'ai fait.

— Tu l'as tué ! s'écria Alliaga.

— Sans pitié, sans remords, comme un chien ! ou plutôt comme un tigre !

Pedralvi achevait à peine ce récit, qu'Alhamar- Abouhadjad .se présenta devant son général.

On venait d'arrêter un personnage qui paraissait d'une haute importance, car il était dans un riche carrosse, traîné par quatre mules et accompagné d'une nombreuse escorte, qu'on avait tuée ou dispersée.

Ce grand personnage venait de Valence et avait l'air de se rendre à Madrid. Ignorant les événements de la veille, et croyant toujours cette partie de la montagne où passait la grande route au pouvoir des troupes d'Augustin Mexia, il s'y était hasardé sans crainte, et son étonnement avait été aussi grand que son effroi en se voyant entre les mains des Maures.

On avait saisi tous les papiers que renfermait sa voiture. Alhamar remit à Yézid et à Piquiilo un vaste portefeuille. Quant au voyageur inconnu, qui avait refusé de se nommer, on l'amenait devant le général.

Un des rideaux de la tente se souleva, et Piquiilo resta immobile de surprise.

— Le grand inquisiteur Sandoval ! s'écria-t-il.

A ce nom, Pedralvi bondit comme un chacal en poussant un hurlement de joie, et, les yeux pleins de sang, la bouche béante, il ne quitta plus du regard la proie qu'il dévorait d'avance.

PIQUILLO ALLIAGA.

LE rORTEFEUILLE DU GUAND INOUISITEUU.

Le grand inquisiteur étiiit pâle et ne marchait point d'un j)as très-ferme. Les discours qu'il avait entendus, en traversant le camp des Mauves, n'avaient, pour lui, rien de rassurant.

A la seule vue de sa robe de moine, chacun voulait le massacrer, et Alliamar-Abouhadjad, son guide et son protecteur, ledéfendait d'une uianièrequirell'rayait beaucoup.

— Vous voulez le tuer, disait-il froidement aux. assaillants, on ne vousenempèdie pas et on ne vous dit pas le contraire; mais, auparavant, il faut que le général l'interroge.

Quelques pas plus loin, d'autres criaient encore :

— Mort au moine !

liaDl à plat ventre au bord du cratère de cette espèce de vulcaju

— l'n [leii de patience, répétait Abouhadjad, atliMidez seulement que le général lui ait parlé.

Sandûval n'était donc pas pressé d'avoir son entretien avec Yézid, et le trouble qu'il éprouvait eu entrant dans la tente l'empt'cha dabord de voir l'rey Alliaga, qui se tenait à l'écart.

Un autre iucideut, d'ailleui's, attira bientôt sou attention.

— Vous le "voyez, s'écria Pedralvi, le Dieu de nos pères approuve et bénit mon serment, puisqu'il vient me livrer ma première victime.

El avant que Vézid eût pu l'arrêter, il s'élança sur Sandoval, ([u'il saisit par sa robe.

— Bourreau de nos frères, ton arrêt est porté et je viens l't^xécuter!

Ue l'autre main, et d'un mouvement aussi prompt que la pensée, il tira son poignard et frappa. Mais Alliaga, qui était derrière le grand inijuisiteur, se précipita au-devant du coup et le para avec son bras. Le sang jaillit à l'instant, et Yézid poussa un cri de terreur.

— Ce n'est vien, dit froidement Alliaga à son frère et à Pedralvi épouvnnlrF.

Puis, ramassant le poignard que dans son ellrni ce deriiier venait de laissiu- loinber :

— Je prie seulement Pedralvi de m'écouter.

— J'ai fait un serment, et je dois le tenir, car j'ai juré par le sang de nos frères...

— Et moi, par le mien, répondit Alliaga en montrant son bras ensanglanté, je te supplie de renoncer à ta vengeance.

Pedralvi ne répondit pas.

— Veux-tu donc te reiulre toi-même aussi coupable que ceux que tu as juré de punir? veux-lu couimetlre les crimes que tu leur reproches?

— Se venger n'est pas un crime, c'est justice! et si tu avais été, comme moi, témoin du massacre de nos frères, si tu pensais à ceux qui novis entourent et que l'on menace encore...

Alliaga vit bien que le Maure ne comprendrait jamais son dévouement ni la sainte loi qui ordonne de pardonner à ses plus cruels ennemis. Il eut recours alors à un autre moyen et lui dit :

— C'est parce que je pense à nos frères que je demande les jours de cet homme. Sa mort, quoi que tu eu dises, est un crime, un crime inutile, tandis que, lui vivant,il peut nous servir,

— A quoi? demanda brusquement Pedralvi.

— D'abord, comme otage !

— C'est vrai ! s'écria vivement Yézid ; ses jours rachèteront ceux de nos frères.,.

— Et feront suspendre les persécutions du sahitoffice, ajouta Alliaga, ne fût- ce que par crainte des représailles.

— Ah ! traître ! murmura Bandoval.

— Traître! répliqua Pedralvi avec colère; un traître qui te sauve ! Ah ! si vous n'aviez jamais usé envers nous que de pareilles trahisons !

— Tu consens donc à ce que je te demande? poursuivit Piquillo; tu renonces à la vengeance?

— Dans ce moment, soit, dit-il avec un air de regret, puisque vous prcleudez qu'il peut être bon à quelque chose, ce que je ne croirai jamais. Mais n'importe; j'attendrai et je verrai plus tard; car, ajouta-til en regardant le grand inquisiteur, qui commençait à respirer, ce n'est pas la paix, c'est une trêve : mon serment tient toujours.

Il serra avec force la main de Sandoval, et celui-ci sentit un froid glacial courir dans ses veines.

— Maintenant, dit Alliaga, qui venait de s'asseoir, examinons ces papiers pendant qu'on me pansera.

Et il montrait du doigt le portefeuille du grand inquisiteur.

C'étaient d'abord des lettres adressées à Sandoval et à la sainte inquisition par des gouverneurs de villes ou de provinces, par des capitaines de vaisseau, qui lui rendaient comjjte de l'exécution de ses ordres concernant les Maures.

Chacun, dans l'excès de son zèle et certain d'être agréable à l'inquisiteur, se complaisait dans les rigueurs qu'il avait déployées (témoin les mémoires de Fonseca et de quelques autres). Quelque grands, quelque horribles que fussent les attentats commis, ils les

exagéra'enf peut-être encore pour faire leur cour au ministre ou à son frère. Assassins par llatterie et bourreaux courtisaus, ils n'oubliaient aucun détail et multipliaient à plaisif le nombre et les souffrances de leurs victimes.

Ils ne se doutaient point du mauvais service qui' leur prétendu dévouement rendait en ce moment à leur maître.

A chaque trait de cruauté, l'inquisiteur baissait les yeux et courbait la tête, voyant a\eo terreur l'indiguatioii qu'il inspirait, etfi'ayé par la yongeance qui pesait sur lui.

A chaque femme égorgée ou violée, à chaque enfant oit vieillard massacré, Pedralvi rugissait de fureur et s'écriait ;

-rrr Voilà les monstres que vous m'ordonnez d'épargner !

Et il y eut un moment où Yézid lui-même, pensant à sa sœur et à son ])ère, s'écria malgré lui :

— Il a raison!

A ce mot, Pedralvi s'élança de nouveau pour reprendre sa ]n'oie ; mais Alliaga se leva et plaça devant lui un renqiart qu'il n'osa iranchir, celui de son bras sanglant que l'on achevait à peine de panser.

— Silence, Pedralvi ! silence, Yézid ! s'écria d'une voix sévère celui dont l'ardente charité protestait en faveur de la sainte croyance dont lui seul en ce moment était le représentant et le véritable apôtre; silence ! notre juge à tous n'est pas ici !

Il leva les yeux au ciel et fit signe à Yézid di' continuer sa lecture.

Le papier suivant était une lettre que le grand inquisiteur avait reçue la veille d'Escobar. Celui-ci s'était arrêté en route pour renouveler à Sandoval ses protestations de zèle, de dévouement et d'entente cordiale. Il lui parlait de l'ennemi commun qu'ils avaient juré de renverser, de frey Euis Alliaga.

Yézid s'arrêta dans la lecture et regarda son frère; Pedralvi regarda Sandoval, et lui dit à sou tour :

— Ah ! traître !

— Continue, répondit froidement Piquillo. Escobar conseillait à Sandoval de ne point s'amnser

à lutter contre Alliaga, mais de frapper sur-le-champ un coup hardi; d'ordonner, à son arrivée à Madrid^ l'arrestation immédiate du confesseur du roi, qui, malgré ce titre, n'était, après tout, qu'un religieux dominicain, soumis, comme tel, à la règle de l'ordre et aux ordres du grand inquisiteur; une fois dans les cachots du saint-ollice, on trouverait des moyens pour l'empêcher d'en jamais sortir, et le faible monarque oublierait bien vite, dès qu'il ne le verrait plus, l'ancien directeur di! sa conscience, surtout si l'on avait soin de lui en nommer un nouveau, qui pourrait être, par exemple, le frère Escobar !

— Bien, dit Alliaga à son frère, donne-moi ce papier et ceux de la même écriture.

— Il n'y en a qu'un, répondit Y'ézid.

Et il lui remit la déclaration dressée par Escobar et signée par lui et par le père Jérôme, cette déclaration qui justifiait le duc de Ltn'inade l'empoisonnement de la reine et expliquait, en même temps, comment la comtesse d'Altamira et le duc d'Uzède avaient innnolé

PIQULLLO ALLIAGA.

leur souveraiiio, eu voulaul frapper la duchesse de Saiilarem.

Quant aux instigateurs de ce crime, Picjuillo les connaissait depuis longtemps; il avait, dans le couvent d'ilénarès, et dans la cellule du père Jérôme, eiitundu, de ses propres oreilles, tous les détails de cet horrible complot.

Il resta quelques instants pensif et la tète appuyée sur ses mains. Puis il fit signe aux officiers maures et à Fedralvi de s'éloigner quelques instants.

Ils sortirent avec le grand inquisiteur, celui-ci fort inquiet de son sort et du parti que frey Alliaga allait prendre.

— Frère, dit Piquillo à Yézid, im seul événement, un événement fatal, vient de changer tous nos projets, et de les détruire à jamais, peut-être, si le ciel n'a pas protégé notre père et Aixa...

— Quant à moi, dit Yézid d'un air sombre, je n'ai qu'un seul désir : les venger et les suivre, car je n"ai plus d'espoir.

— Et moi, j'en ai toujours! Dieu, en qui j'ai conliance, m'a retiré de si grands dangers et de positions si horribles, que, vois-tu, frère, désespérer du pouvoir ou de la bonté céleste me semble presque un blasphème ! Crois-moi, Aïxa nous sera rendue !

— Et si nous ne devons plus la revoir, ou la revoir avilie !

— Eh bien, alors, répondit Alliaga, dont la figure devint pâle et la voix tremblante, eh bien, le malheur ou linfamie tombé sur notre famille ne nous empêchera pas de continuer jusqu'au bout notre sainte mission; nous avons une autre famille encore, des frères dispersés et bannis, à qui il faut rendre leurs foyers et leur patrie. Je l'ai promis à notre père Delascar d'Albériquc; ce sera l'œuvre de ma vie entière; je \eux l'accomplir ou y succomber.

— Et comment espères-tu encore réussir'? lui dit Yézid; car, pour moi, je ne m'abuse pas sur mes efforts. Les pauvres gens que je commande pourront peut-être, soutenus par leur désespoir, se défendre qui'lqu(! temps dans ces montagnes, mais nous ne pouvons plus, comme nos ancêtres, conquérir l'Espagne ou lui imposer des lois.

— Je le sais, je le sais, dit Alliaga.

— Et toi, que deviennent les rêves que tu avais formés'? La duchesse de Santarem, élevée au rang de reine d'Espagne, pouvait protéger et défendre ses frères, devenus SCS sujets; mais maintenant, coutinua-t-il avec douleur...

— Maintenant encore, répondit Alliaga avec douceur, nos ennemis eux-mêmes, ou plutôt le ciel, qui ne nous a pas abandonnés, nous ull're des moyens de salut dont il nous est permis de profiter. Ou je m'abuse fort, ou le papier que je viens diî lire et que je conserve peut grandement changer les dispositions du duc de Lerma. Le tout est de l'employer habilement et à propos. Cet écrit lui rend son honneur et sa réputation qu'il a perdus, et qu'il tient à recouvrer aux yeux de l'Espagne et de toute riMU'ope. Ministre absolu, il peut commander à tous, exi'iqité à l'opinion publicpie; il le pourra par cet écrit, et avant de le lui livrer, je saurai obtenir de lui, ta grâce d'abord, am-

nistie pleine et entière pour tous ceux qui se sont réfugiés dans ces montagnes et combattent avec toi, et, qui sait ! peut-être plus encore. Je le tenterai du moins. Oui, continua-t-il avec chaleur, la réussite est jiossible, surtout si vous conservez précieusement comme otage entre vos mains le fi'ère qu'il aime, le chef suprême de rinf|uisition.

— Je comprends, dit Yézid.

— Et moi, je vais me hâter. Je me rends d'abord à ■Valence : il le faut; c'est là seulement que je puis avoir des nouvelles d'Aïxa, de mon père et du vaisseau que, par l'ordre même du roi, j'ai envoyé à leur poursuite. De plus, j'ai pour le vice-roi des instructions que je saurai faire exécuter. Adieu, frère, adieu. Espère eacore.

— Je n'iispère qu'en toi ! s'écria Yézid en se jetant dans ses bras ; toi, notre sauveur et notre providence ! Pourquoi faut-il nous séparer? Il me semble que ton départ est toujours pour moi le signal d'un malheur!

— Allons, frère, allons, du courage ! Tu en auras besoin, car il te faudra encore lutter et combattre contre un adversaire actif et infatigable; mais de làbas, du moins, je tàclierai de détourner ou d'arrêter ses coups.

En sortant de la tente, les deux frères rencontrèrent à quelques pas le grand inquisiteur et Pedralvi, qui veillait sur lui et ne le quittait pas du regard.

— Eh bien, mes maîtres, leur dit le Maure, son arrêt est-il prononcé? Qu'ordonnez-vous?

— Nous ordonnons, répondit Alliaga, que le prisonnier sera confié à ta garoe.

— Bien, cela! dit-il avec joie.

— Et nous te chaa'geons de le défendre.

— Moi! s'écria-t-il stupéfait.

— Oui, par ta mèn;, par Juanita, par le sang de tes maîtres, tu vas nous promettre non-seulement de respecter les jours du grand inquisiteur, mais de le protéger contre le poignard de ses ennemis.

— Ça m'est impossible.

— Vois, cependant ! j'allais partir pour retrouver Delascar et sa fille, pour sauver nos frères, pour leur rendre leurs biens et leur patrie ; mais je uc m'éloignerai pas, Pedralvi, que je n'aie reçu de toi ce serment.

Le Maure, hésita quelques instants. Il était en proie à un violent combat. Enfin, triomphant de lui-même, il s'écria :

— Partez donc... je jure... je jure... de protéger celui qui a massacré nos frères, celui que j'avais promis d'immoler. Et vous, dit-il en se tournant vers Handoval. cessez de trembler, mon révérend. Vous êtes maintenant plus eu sûreté ici qu'au milieu du palais de rin<[uisition.

— li'um, lui dit Alliaga, je m'éloigne sans crainte; car je sais que jamais un Maure n'a trahi ui son serment ni l'hospitalité.

— Soit ! murmura Pedralvi, mais iiour Hibeira et le duc de Lerma, mon serment tient toujours !

PIQUILLO ALLIAGA.

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