LE PAVILLON TU PAIIC
Lit cour partait le lendemain pour Valladolid. Elle y allait souvent; le but du duc de Loruia, en multipliant ces voyages, était d'habituer peu à peu le roi à s'y lixer, ce qui finit par arriver, et le siège du gouvernement y fut définitivement transporté, pendant le ministère du duc de Lerma.
Le ministre, et surtout son frère Sandoval y Royas, le grand inquisiteur, préféraient ce séjour à celui de Ma drid. Une grande capitale, oisive et railleuse, les gênait. Ils étaient trop en vue. A Valladolid, ils se croyaient chez eux, grâce surtout aux magnifiques et nombreux couvents dont les habitants formaient la moitié de la population.
Valladolid est situé au fond d'une immense vallée qui semble avoir été formée par qu(;lqu'une desgrandes convulsioiis du globe ; car les flancs des collines qui lenvironnent, sont escarpés et découpés en formes si bizarres, qu'ils ont été sans doute ravagés par quelque force volcanique.
Le tout donne un aspect sombre et triste à la ville, qui avait alors l'air d'une immense chartreuse.
La cour s'éloignant de Madrid, la comtesse d'Altamira était obligée de la suivre, puisqu'elle était attachée au service de la reine ; et Carmen, ainsi qu'Aïxa, devaient accompagner la comtesse, car il avait été décidé que, jusqu'à l'époque de son mariage, Carmen ne quitterait point sa tante.
Fernand aurait bien voulu partir avec sa fiancée; mais il venait de promettre à Aïxa de faire toutes les démarches nécessaires pour découvrir les traces de Piquillo, et, une fois ce premier point obtenu, d'euiployertous ses amis et tout son crédit pour le délivrer. Aïxa comptait bien aussi un peu sur la reine, mais avant d'avoir recours à elle, il fallait d'abord savoir où était le prisonnier, et quel genre de danger le menaçait. Don Fernand resta donc àMadrid,etles deuxjeunes filles partirent pour Valladolid, avec la comtesse.
Quoique attachée au service de Sa Majesté, la comtesse était rarement au palais et n'y séjoui'nait que pour son plaisir. Ses fonctions se bornaient à peu de chose; la reine ne l'appelait presque jamais, et au lieu ■de demeurer à Valladolid même, elle habitait, non loin de Médina, et sur b.'s bords du Duero, un antique château, dont le parc était traversé par celle rivière. Son onde, pure et fraîche, tantôt cjulait doucement sur un lit de blancs cailloux,tantôt bouillonnait avec fracas sur des rochers aigus.
Ce lieu solitaire! et pjltoresque séduisit tout d'abord les deux jeunes filli;s. Ce qui est rare dans ce pays, les environs en étaient fort boisés, et nue forêt, qui s'étendait assez loin, entourait le château, placé dans nn ravin assez profond, agréîiient qui augmentait encore l'aspect mélancolique dv lieu.
Carinen n'avait pas besoin d'occupation ; dans les allées du parc ou dans celles de la forêt, elle rêvait à Fernand, cela lui suffisait, Aïxa, qui, sans doute,, ne voulait rêver à personne, ne restait pas un instant oisive; elle faisait de longues pronieuades, parcourait les environs, allait surtout à une ferme, voisine, d'où l'on découvrait des points de vue admirables : elle emportait ses crayons et ses pinceaux, et passait des heures entières à peindre.
La fermière, qui n'était pas riche, avait de nombreux enfants, une fille, entre autres, qu'elle aurait bien voulu marier.
Aïxa s'occupait déjà des moyens de réaliser ce rêve , elle avait pensé à la dot, au trousseau, elle y travaillait elle-même ; enfin cette âme ardente et noble, qui croyait tout possible à u ne volonté ferme et courageuse, sentait sans doute que quelque danger la menaçait, et, décidée à combattre, décidée à triompher d'elle-même et de ses pensées, elle savait les éloigner et les vaincre par le travail, par l'étude, par les disiractious qu'elle demandait à la bienfaisance; et ses combats, à elle, étaient encore des vertus.
Non loin de cet asile si pur et si chaste, dans le palais de Valladolid, s'agitaient bien d'autres passions. Le duc de Lerma avait, depuis quelque temps, remarqué dans le roi, d'ordinaire si calme et si tranquille, une espèce d'agitation et d'eil'ervescence qui l'inquiétait.
— Qu'est-ce donc? avait-il demandé à son fils, le duc d'Uzède. Qu'y a-.t-il?
— Rien ! une vague inquiétude qui a besoin d'air et de mouvement, et il reste toujours renfermé dans l'enceinte de ce palais.
— C'est juste, il faudrait organiser...
— Quoi donc?
— Quelque cérémonie religieuse... quelque processionqui lui donnât un peu de bon tempset de distraction.
— Je ferais mieux.
— Auriez-vous une idée ?
— Oui... une partie de chasse.
— Exercice trop fatigant, auquel Sa Majesté n'est pas habituée.
— Aussi nous suivrons seulement la chasse en voilure, dans les bois de Médina.
— C'est possible.
— Par une belle journée... un beau soleil... (|iiaiiil le roi verrait de la verdure et des arbres...
— Oui, dit le ministre, ici, à Valladolid... il n'y a pas de danger.
Et une partie de chasse fut ordonnée pour le lendemain .
Elle se passa sans danger, et an bout de deux ou trois heures de promenade en voiture, le roi rentra enchanté de son expédition. Il avait vu galoper des ■hevaux, entendu le bruit des cors, l'aboieinent de la meute; il avait surtout humé nn air vif et pur. Il dina ivec un grand appétit, ce qui n'arrive pas toujours aux estomacs royaux, et, quelques jours après, par les avis du duc d'Uzede, il voulut recommencer.
Le duc de Lerma et le grand inquisiteur, après en avoir délibéré en conseil, n'y virent aucun inconvénient.
l'ini;il.l>(» ALI.IAGA,
Cctl(! lois, le l'oi voulut suivre la chasse à ilieval, toujours par l'avis du duc d'L'zède. Comuie cette idi'e lui l'tait venue presque au monieut du déjjart, ou u'avajt pas eu le temps d'eu délibérer, et l'on jiartit.
La journée était avancée lorsqu'on se i|iil. en chasse. Le matin, le ciel était sombre, et l'on avait voulu attendre, pour plus de sûreté, que le soleil eût dissipé li'S nuages et lût dans toute sa force; d'ailleurs, la ciiasse (levait, comme la première fois, ne durer (jue (juelques luuiri'S,
Il en fut autrement. Le cerf y avait mis de la mauvaise volonté et n'avait pas voulu se laisser foi'cer; le jour baissait, et le roi, qui était resté un peu en arrière, avec le duc d'Uzède, paraissait fatij,'ué de sa journée.
— Eh bien ! sire, abandonnons la chasse.
— lit le cm'I qui n'est pas forcé !
— Votre iMajesté y tient-elle inOninient?
— Pas beaucoup; c'est trop long.
— Laissons ce soin à vos piqueurs, et retournons à Valladolid.
— Mais que dirons-nous en arrivant '.'
— Que nous nous sommes éij'arés, que nous avons 1 erdu la chasse.
— C'est une idée, dit le roi en souriant.
— Justement nous sommes loin de votre suite; on ne nous voit pas. Prenons cette allée à gauche.
— Tu la connais, duc»?
— Parfaitement, sire, elle nous conduiv.i. hors du bois.
Les deux cavaliers s'y élancèrent. Au bout dequel- (jues minutes, le duc tourna à gauche^ puis à droite, ]juis encore à gauche, et ou ne voyait pas ajjparaitre la grande route,
— C'est singulier! dit le roi, il me scmbh; que nous tournons le dos à Valladolid.
— Je ne le crois pas, sire.
— Tu n'en es donc pas sûr?
— Je suis sur de mon chemin, répondit le duc (qui le connaissait parfaitement), quand il fait jour ; mais voici la nuit arrivée, et je ne sais plus on je suis.
— Ah 1 mon Uieu ! lit le roi avec lui ])eu de crainte.
— Et personne dans ce bois pour demander la roule 1 Depuis longtemps nous n'entendons plus ni le bruit des chevaux ni le son des cors.
— Mais, duc, dit le roien s'eflbrçaut de sourire, nous sommes doue égarés?
— C'est probable, sire.
— l-lgari's réellement'.'
— (jràce au ciel! qui aura voulu nous é|)arguer un mensonge; et en le disant, comme nous en étions convenus, il se trouvera que nous dirons la Vi'rité.
— Cela vaut mieux, dit le roi. Cependant, j'aimerais autant que ce ne fût pas... car enlin, seul ainsi dans nue forêt, à sept ou huit heures du soir.
— Plus que cela, sire, huit heures et deuiie. L'/l;igeius cstsouné.
— Tu vois bien, cela ne m'est jamais arrivé !
— Eh bien! sire, ce sera dans votre vie un incident, ime a\ enture de roman.
— C'est vrai !.. Mais c'estque j'ai faiiU; et une faim très-\ive, mon cher duc.
— Ah! voilàqniest moins romanesque! Mais, tenez, sire, au juilieu de ces bois, ne voyez-vous pas là-bas, là-bas, briller une lumière ?
— Je la vois, dit le roi vivement.
— Dirigeons-nous de ce coté, nous sommes sauvés ! Le roi, dont cet incident venait de ranimer la gaieté,
lança .son cheval au galop et suivit une longue allée verte.
-r- Tu as raison, duc, disait-il en riant, tu as raison. Vivent les avi'utures ! c'est charmant! c'est délicieux ! Je ne voudrais pas pour beaucoup que celle-ci ne me fût pas arrivée.
Mais tout à coup il arrêta sou cheval, et dit en baissant la voix d'un air inquiet :
— Je ne vois plus la lumière !
— C'est vrai, sire; elle a disparu.
— Alors, qu'allons-nous devenir'?
— Marchons toujours. Cela prouve qu'il y a de ce coté di'S habitations... quelque chaumière, quelque ferme.
— C'est juste.
— El la lumière qui brillait tout à l'heure, aura été éteinte par ce paysan on par ce fermier.
— Ce qui prouverait, dit le roi avec inquiétude, qu'il est plus lard encore que tu ne le disais d'abord.
— Qu'importe ! nous ne pouvons plus maintenant espérer diner à Valladolid.
— Ah ! dit le roi en poussant un cri de joie... je revois la petite lumière!
Un groupe épais de vieux arbres la leur avait cadrée pendant quelque fiunps, et le roi sentit renaître sa gaieté.
— Oui, oui, c'est quelque chaumière, quelque ferme . Nous ferons un mauvais diner, c'est égal.
— C'est bien plus piquant, sire.
— Tu as raison, mon cher duc,
— Du lait et du pain bis.
— Hepas dont j'ai entendu parler, mais que je ne connais pas.
— Vous ferez connaissance.
— Et puis le fermier ou le paysan ne saura pas qui nous sommes.
— Nous ferons de l'incognito.
— Ciî sera charmant ! nous le ferons parler de ton père, le duc de Lerma.
— Dcint il dira peut-être du mal.
— Cela m'amusera, et puis nous lui parlerons de moi-même, du roi!
— Vous entendiez leurs éloges, leurs bénédictions.
— Je le crois, dit le roi avec satisfaction, car moi je n'ai jamais voulu leur faire ([ue du bien; ce sera, pour moi, une soirée charmante.
— Votre Majesté est-elle encore fàcliée de s'être égarée '?
— J'ensuis ravi, au contraire!., mais cette allée est bien longue et ne Unit pas.
— Nous aiiprochons cepenJaut.
— Oui, dit le roi, entin nous y voici !
Le bàtunent devant leijuel ils se trouvaient n'était ni une chaumière, ni une ferme. C'était un pavillon gothique, tenant à uu parc considérable et dont les murs semblaient avoir uue lieue de tour. La lumière
PIQUILLO ALLIAGA.
qu'ils avaient aperçue s'échappait d'un des volets du pavillon qui était entr'ouvert.
Le roi appela ; personne ne répondit. Il y avait, au-dessous de la croisée, une petite porte donnant sur la forêt.
Le roi frappa; personne ne vint.
Sa Majesli', qui d'ordinaire était obéie, avant même d'avoir commandé, regarda le duc d'un air consterné. C'était comme un désastre, comme une révolution qui changeait toutes ses habitudes.
Un froid assez vif, l'air du soir et de la forêt, commençaient à les saisir; la gaieté du roi était dissipée. Pour comble de mallieur, le ciel était sombre, nuageux, et une petite pluie fine se mit à tomber. Vue des fenêtres du palais, c'eût été à peine un lirouiUard, mais dans la forêt, c'était autre chose.
— Voici une averse horrible ! s'écria le roi, qui n'aimait plus les aventures; c'est insupportable... on ne peut pas rester dans une position pareille.
Le duc avait frappé de nouveau à la petite porte, et paraissait lui-même fort déconcerté qu'on ne vint pas iui ouvrir.
— Nous ne pouvons pas cependant passer la nuit dans cette forêt, dit le roi, totalement découragé ; et quant à remonter à cheval dans ce moment et avant de m'êlre reposé, cela m'est impossible.
— Attendez, sire... attendez, dit le duc; il me semble que le volet de ce pavillon est entr'ouvert.
— C'est vrai, et la fenêtre aussi.
— Puisque personne ne répond , c'est qu'il n'y a personne.
— Eh bien, duc?
— • Eh bien! si Votre Majesté y entrait, elle y trouverait du moins un abri contre le froid et la pluie. Moi, pendant ce temps ^ je remonterai à cheval, et rien qu'en suivant les murs de ce parc, quelque étendu qu'il soit, je finirai toujours par trouver la maison d'habitation, et je viendrai alors reprendre Votre Majesté.
— A merveille! j'approuve! Mais comment veux-tu que j'entre dans ce pavillon?
— Gomme je vous ai dit, sire, par cette fenêtre qui est entr'ou verte.
— Mais elle est à douze ou quinze pieds de terre.
— Dix tout au plus.
— C'est encore trop, sans échelle, pour un homme seul.
— Mais pour un homme à cheval.
— Que voulez- vous dire ?
— Si Votre Majesté veut le permettre, je vais descendre de cheval et ranger le sien le long de la muraille; il est extrêmement doux... et puis il est fatigué.
— il n'est pas le seul, dit le roi.
— Je vais le tenir par la bride... je réponds qu'il ne bougera pas.
— Eh bien? dit le roi avec impatience.
— Eh bien! si Votre Majesté, tout en s'appifyant contre la muraille, veut monter debout sur la selle, elle se trouvera presque à la hauteur de la croisée, et en s'aidaiit un peu des mains...
— C'est, ma foi, vrai, dit le roi d'Espagne, qui, à mesure que parlait son conseiller, venait d'exécuter
tout ce qu'il lui avait indiqué. C'est charmant, c'est comme qui dirait monter à l'assaut.
— En brave militaire, en fierCastillan. .. àl'escalade !
— Ça ne m'était jamais arrivé, dit le roi. M'y voici, ajouta-t-il en enjambant.
— A merveille, sire, dit le duc en remontant à cheval. Que Votre Majesté se repose et m'attende, dès que je saurai où nous sommes, je reviendrai vous avertir et vous reprendre, et quand je frapperai fortement trois coups à cette porte, n'oubliez pas de descendre; c'est par là cette fois que Votre Majesté sortira, car je vais m'arranger, n'importe à quel prix, pour en avoir la clé.
Le duc partit au galop, emmenant son cheval et celui de Sa Majesté.
Le roi alors quitta la croisée qui donnait sur l'allée du bois et se retourna. Il était dans une espèce d'antichambre fort élégante, qu'éclairait une lampe d'albâtre, placée sur une table de marbre.
Une porte en bois des îles habilement sculptée était à sa gauche ; il l'ouvrit, et se trouva dans une pièce si richement illuminée, que l'éclat des bougies pensa l'éblouir, lui qui venait de l'obscurité. Cette salle, ornée de peintures rares.et de meubles les plus précieux, offrait, entre autres singularités, une table sur laquelle on apercevait, non du lait et du pain bis, mais une splendide collation, avec un seul couvert.
Un feu brillant pétillait dans une cheminée de marbre.
Mais, du reste, personne, pas une âme vivante.
Le roi étonné se frottait les yeux; il ne pouvait croire à ce qu'il voyait; plus que jamais, les aventures lui paraissaient agréables, et il se disait, en lui-même, que si elles ressemblaient toutes à celle-ci, il était bien dupe de n'avoir pas commencé plus tôt.
Celte jolie salle avait'encore une autre porte; le roi, devenu intrépide, l'ouvrit hardiment.
Personne encore !
Partout la solitude et le silence, mais le réduit le plus joli, le plus coquet, ce que de nos jours on appellerait un boudoir. Des girandoles garnies de bougies brillaient de tous côtés, et près de la cheminée, au brasier ardent, un large canapé offrait à Sa Majesté, pom- se reposer de ses fatigues, des coussins soyeux et rebondis.
Le roi commençait à croire à la magie, et se demandait si, lui, le roi Catholique, pouvait rester plus longtemps en ces lieux... quand, vis-à-vis de lui, une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit tout à coup.
Une jeune tille d'un aspect ravissant, les yeux brillants de gaieté et le sourire sur les lèvres, parut devant lui.
Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes n'avait jamais rien vu de plus joli, de plus séduisant, de plus enchanteur que cette figure de jeune fille; il la regardait d'un œil à la fois étonné et ravi; il n'osait parler, de peur que cette apparition ne s'évanouit et ne se dissipât comme une ombre.
Étendant les bras vers elle pour la saisir et l'arrêter, il allait tomber à ses genoux, mais sa surprise redoubla, et il se releva en entendant ces paroles, qu'accompagnait une gracieuse révérence :
PFQUILLO ALLIAGA,
Un joufi où n se croyait scul^ Yéiid avait tiré da a
— Milli^ pardons, seigneur cavalier, de vous avoir l'ail altendre.