‹ Les deux méthodes: expansion et compression, sermon prêché en 1864Chapitre 1 sur 3 · TREUTTEL ET WURTZ, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

TREUTTEL ET WURTZ, LIBRAIRES-ÉDITEURS

Ce sermon a été prêché le 25 septembre au Havre, et le 16 octobre à Strasbourg, avec des changements et additions. On l'a écrit aussi exactement qu'on l'a pu , tel qu'il a été prononcé à Strasbourg.

Strasbourg, typographie de G. Silberniann.

Dieu ne nous a pas donné un esprit de timidité , mais un esprit de force , de charité et de sagesse (2 Tim. 1 , 7).

Mes Frères,

Toutes les méthodes en religion , c'est-à-dire toutes les manières différentes de comprendre la religion, de l'enseigner, d'en faire l'application à la vie réelle, peuvent se réduire à deux. Nous appellerons l'une méthode de compression , l'autre à' expansion. Bien des personnes ont essayé, sans doute, d'allier, de combiner ces deux méthodes contraires; mais, quoi qu'on fasse, l'une ou l'autre domine toujours. On peut aller jusqu'à dire qu'il n'y a au monde, sous mille formes diverses, que deux religions, celle qui comprime et celle qui développe.

La première , pour dissiper l'erreur, pour combattre le mal, leur oppose une autorité extérieure. Elle décrète, elle impose aux esprits et aux cons-

ciences le vrai et le bien. Avec ce système , l'œuvre est sans cesse à recommencer. Dès que se présente une idée fausse, un acte repréhensible , il faut sé- " vir, il faut intervenir, il faut user des deux moyens par lesquels se maintient une autorité du dehors. Il faut réprimer, c'est-à-dire punir toute espèce d'écart; il faut comprimer dune manière efficace toute force rebelle, toute pensée d'émancipation, tout mobile d'activité indépendante. Cette double action qui sans cesse est obligée de se faire sentir, doit, pour se perpétuer, pour ne pas abdiquer, s'appesantir toujours plus. Par cela même elle s'use de jour en jour; elle s'affaiblit, se dépense à proportion qu'elle s'exerce. Aussi ne peutelle manquer de s'épuiser elle-même dans un temps donné; elle est nécessairement condamnée à dépasser tôt ou tard la mesure du possible, et à faire justice d'elle-même en s'anéantissant par un excès inévitable. Enfin , par sa forme , par ses procédés , par ses résultats, la méthode de compression, même contenue et modérée, n'est qu'une police.

La méthode d'expansion est tout le contraire. Afin de résister à ce qui est mauvais et faux, elle cultive, elle développe tout ce qui est bon et vrai. Elle se fait une arme de toute idée juste, de tout progrès possible. Convaincue de cette grande vérité qu'on n'a aboli que ce qu'on a remplacé, elle fait surgir, elle entretient dans l'âme, dans la famille, dans le monde, loute activité saine. Sous ses mains le beau s'épanouit comme une fleur pure et féconde. Tout ce qui est condamnable étouffe et se

resserre, contenu, refoulé par les accroissements incessants, par les conquêtes irrésistibles de tout ce qui est noble et saint. Bien loin de s'affaiblir ou de s'épuiser, la religion expansive grandit à chaque pas, acquiert en se propageant des forces toujours nouvelles; elle ne remporte jamais de victoire qui ne lui en prépare de nouvelles et ne la rende plus capable de triompher. Elle n'est point une police, elle est une éducation, l'éducation éternellement progressive de l'âme et de l'humanité; elle est une guérison qui crée en nous des forces inconnues; elle est l'affranchissement de tous les opprimés.

Laquelle entre ces deux méthodes devons-nous préférer et faire prévaloir? En d'autres termes, laquelle est la plus religieuse, la plus chrétienne et la plus protestante? Il suffira, pour répondre à ces questions, de nous rappeler ce que signifient, ce que sont la religion, le christianisme, la réforme.

Et d'abord qu'est-ce que la religion? C'est l'ensemble des rapports qui doivent exister entre l'homme et Dieu, entre la créature et le Créateur, l'être borné et l'être infini. La religion est essentiellement un mouvement, un élan de l'âme vers son céleste Père. C'est la marche glorieuse de tous les êtres capables de progrès, avançant dans la lumière, grandissant dans la vérité, se rapprochant à pas inégaux, mais sans cesse, de l'Être parfait qui les appelle et les attire à lui. La religion est le progrès par excellence; elle est l'âme de tous les progrès réels; ils trouvent en elle leur raison d'être, leur point de départ, leur légitimité sacrée , leur

force de cohésion. De toutes les forces morales, la religion est la plus grande et la première; elle a sa source au plus profond de notre être et, si l'on peut ainsi parler, à la racine même de toutes nos facultés. En même temps, elle a son objet, son but dans les suprêmes hauteurs de l'infini et de l'idéal. Souvent les hommes sont loin de comprendre qu'il existe en tout progrès, quel qu'il soit, un élément religieux , inconscient peut-être, réel cependant et actif. Il n'est point de perfectionnement qui ne fasse. partie du plan providentiel , qui ne se trouve sur la droite ligne où Dieu nous fait marcher; et de là résulte, mes Frères, que la méthode d'expansion , la méthode qui déploie, améliore, élève la créature et la forme à l'image de son auteur, est par excellence , je ne dis pas seulement une méthode religieuse, mais la méthode religieuse elle-même, la religion. — La compression, au contraire, quelque utile, quelque nécessaire qu'on la dise, est radicalemeut étrangère à la notion même de religion.

Qu'est-ce, entre les religions différentes, que le christianisme? C'est, au plus haut degré, tout ce que nous venons de constater au sujet de la religion; c'est la religion saisie dans son essence la plus intime, la religion arrivée à l'entière conscience d'elle-même, atteignant, en Jésus-Christ, à la plénitude de son propre principe. Comme Dieu est, et demeure le but, le but unique, universel et éternel, Jésus- Christ est le chemin; il est le chemin, parce qu'il est la Vérité et la Vie; en d'autres termes, parce qu'il met l'âme en état de connaître le vrai et de pra-

tiquer le bien. Jésus a vécu étroitement uni par l'amour à Dieu, son Père, à ses frères qui sont tous les hommes; avec une incomparable puissance de charité et de sainteté communicative il a lié les hommes les uns aux autres, et tous à Dieu. Par sa doctrine d'amour infini et de pardon régénérateur il leur a fait découvrir en eux-mêmes des forces nouvelles; il les a relevés et pénétrés de l'esprit d'en haut. Celui qui a mis en œuvre, avec l'autorité la plus hardie, la plus souveraine, la méthode d'expansion , c'est celui qui adopta pour sommaire de toute loi religieuse et morale, ce précepte magnifique : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée ; c'està-dire: tout en toi, toutes les facultés de ton âme, toutes les forces de ton être tendront vers Dieu, aspireront avec amour à sa perfection, s'élèveront à lui par des progrès sans fin. Nul n'a développé, n'a épanoui les âmes avec tant de tendresse et de confiance en son œuvre que le Maître, dont les enseignements les plus saisissants, les plus graves se terminaient par cet appel sans cesse répété : Que celui qui a des oreilles, pour entendre, entende ; l'Emancipateur qui osa dire à la plus asservie de toutes les générations humaines : La Vérité vous rendra libres; l'auteur du commandement impossible, que nul n'achèvera de réaliser, mais que tous doivent avoir éternellement en vue : Vous serez parfaits comme votre Père qui est aux deux est parfait. — Quant à la compression, mes Frères, rien n'est plus directement contraire à l'esprit du Christ, plus attentatoire

en même temps à sa majestueuse grandeur et à sa miséricordieuse bonté.

Qu'est-ce enfin que le protestantisme? Que fut la réforme? — La revendication décisive, la restauration éclatante de ce principe même: expansion et non compression, libre développement de la vérité et non châtiment de l'erreur ou de la diversité, émancipation des consciences, affranchissement de l'esprit humain, perpétuel triomphe de l'examen, des libertés de l'âme, du principe religieux et chrétien par excellence, l'expansion. — Et que peut être, mes Frères, au sein du protestantisme, un acte quelconque de compression, pesant sur les consciences, de répression contre l'exercice des droits de l'âme, si ce n'est une déchéance, un scandale, un démenti de soi-même, un acte de suicide?

Ce sont là des vérités qu'il est, en tout temps, utile de rappeler, mais qu'il est plus indispensable que jamais de remettre en pleine vigueur à notre époque. Il faut les opposer hautement aujourd'hui aux désastreuses influences de la peur qui se manifestent à la fois dans l'Église et au dehors, chez ceux qui croient et chez ceux qui n'osent croire. Un grand nombre d'âmes, en effet, voudraient croire, mais hésitent parce qu'elles ont peur de la religion, parce qu'elles pensent que la méthode de compression est la seule, parce qu'elles en sont à bon droit épouvantées, parce qu'elles sont justement, noblement soucieuses de ne point asservir leur vie morale, parce que leur conscience ne veut pas abdiquer, parce qu'elles sen-

tent que la liberté et le progrès sont à la fois, l'un et l'autre, leur devoir et leur droit.

Une autre peur règne au sein même de l'Église. Il s'y trouve des croyants sincères, mais troublés par les angoisses de la crise religieuse où nous vivons, inquiets à tort pour le vrai et le bien dont le règne leur semble compromis, qui sont tentés quelquefois de violer, par mesure de sûreté, le principe essentiel de la religion, du christianisme et de la réforme, et de recourir honteusement à la compression, comme si le principe religieux, chrétien et protestant avait perdu de sa solidité et de sa puissance.

Il faut montrer, mes Frères , aux uns et aux autres, à ceux qui ont peur de la religion , comme à ceux qui ont peur pour elle, qu'ils s'égarent, qu'elle n'a rien perdu de son efficacité émancipatrice et victorieuse, ou, pour employer le glorieux langage de l'Écriture, que Dieu ne nous a pas donné un esprit de timidité, mais un esprit de force , de charité et de sagesse.

Il est des mots caractéristiques et qui portent leur date avec eux. Quand, dans l'étude du passé, nous les rencontrons sur notre route, ils sont pour nous comme des jalons indiquant le chemin parcouru; ils sont les témoins, les révélateurs du progrès accompli. Avant Jésus-Christ, mes Frères, l'écrivain sacré se serait exprimé autrement. Au lieu d'écrire : Dieu nous a donné un esprit, il aurait dit : Dieu

nous a donné une loi. Entre ces deux mots il y a un abîme. Ici éclate, dans toute sa force, l'opposition des deux méthodes. Le mosaïsme était une loi, c'est-à-dire une religion extérieure, une méthode de compression et de répression. Négative dans ses principes, dans ses préceptes, elle faisait naître dans les âmes, elle y entretenait la timidité, la terreur. Une loi enseigne nécessairement que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse; elle consiste essentiellement à dire: Tu t'abstiendras de tel acte, tu te priveras de telle satisfaction; mais dès qu'une loi veut être positive, elle devient inévitablement extérieure et matérielle. Elle peut, sans doute, ordonner des rites religieux, prescrire un pieux cérémonial , mais non commander l'élévation de l'âme, déterminer d'office les pieuses émotions, les résolutions énergiques, la ferveur des prières, l'amour de Dieu. Elle peut imposer des aumônes , taxer celui qui a, au profit de celui qui n'a pas; mais non inspirer la charité, attendrir les cœurs durs, réconcilier les âmes divisées, propager une chaleureuse et sainte fraternité. Elle peut exiger des pénitences, des abstinences, des macérations, mais elle ne crée point le repentir; elle ne convertit personne ; elle ne connaît à la désobéissance d'autre remède que le châtiment.

Tel était le mosaïsme , telle n'est point la religion de Jésus. Ce que Dieu nous a donné, c'est un esprit; le christianisme est l'éducation perpétuelle du genre humain par l'esprit. Dieu lui communique un esprit nouveau. Le christianisme n'est point une loi

morte qui ait besoin d'un tribunal pour être interprétées, d'agents de la force publique pour être appliquée ; c'est un esprit de vie, une loi vivante et intérieure qui s'applique elle-même, qui embrasse tous les cas, prononce en toute occasion, s'élève à la hauteur de toutes les circonstances, fait face à tous les besoins, à tous les dangers, et enfante tous les progrès dès que sonne l'heure où ils deviennent possibles.

Et que sera-ce si cet esprit est un don de Dieu, si l'esprit chrétien, qui se communique à nous, vient de Dieu même, s'il n'est autre que l'esprit de Dieu , l'esprit divin , Dieu même agissant en nous ?... Ah ! s'il en est ainsi, nous avions raison de le dire, une méthode extérieure , matérielle serait trop peu élevée et trop peu efficace. Pour Dieu même, ce serait trop peu que de comprimer et de réprimer le mal , que d'entraver sa marche , que de contenir ses manifestations. Pour Dieu, le Tout-Puissant, l'Esprit créateur, celui qui vivifie, c'est trop peu que d'exercer une action si bornée, si grossière, si peu féconde. Il faut que le Créateur régénère, que le Saint des saints sanctifie, que la religion de l'esprit renouvelle et affranchisse les âmes. Car Dieu est esprit : le temps vient et il est déjà venu où les vrais adorateurs adoreront le Père , non plus à Jérusalem ou à Garizim, non plus selon la loi des Juifs ou le Code des Samaritains, mais en esprit et en vérité.

Mes Frères, c'étaient là des principes trop nobles et trop purs. Quand Jésus parlait ainsi, bien peu d'âmes ont su le comprendre. L'Église de l'esprit,

qu'il avait fondée, hésita maintes fois entre l'esprit et la matière, l'expansion et la compression. Souvent la tendance matérialiste, légale, fit invasion dans l'Église, y prévalut, y régna. L'apôtre de l'esprit, saint Paul, lutta longtemps contre la chair et la lettre avec une infatigable grandeur d'âme, une redoutable véhémence, une majestueuse autorité. Re-. foulée par ce géant, la marée montante des misères et des passions humaines ne put, tant qu'il vécut, inonder l'Église. Mais après lui, le souffle de l'esprit perdit quelque chose de sa force purifiante et préservatrice. Rome, accoutumée à faire régner sur le monde son invincible volonté et ses rigoureuses lois, Rome donna son nom à l'Église et lui communiqua son esprit d'asservissement, de politique mondaine, d'inflexible littéralisme ; Y esprit de timidité fut de nouveau imposé au monde.

Quand plus tard , après une longue suite de tentatives d'émancipation, infructueuses d'abord, mais répétées, et de plus en plus fréquentes, la Réforme éclata , elle secoua le joug de fer qui écrasait l'esprit humain et proclama l'avènement nouveau de l'esprit; mais alors aussi, et pour lui résister, fut créée de toutes pièces une société fameuse qui osa professer hautement le système de la compression. Elle régularisa la méthode, elle en rédigea le code minutieux, article par article, et dans ce duel effrayant contre l'esprit, osa proclamer ouvertement la suprême négation de tous ses droits ; elle publia que l'homme, façonné à l'autorité extérieure et absolue de la lettre, de la loi, de la compression,

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doit obéir, non plus comme un être vivant en qui l'esprit agit et résiste, mais comme ce même être après que l'esprit de vie s'est pour jamais retiré de lui, comme ce même être dans l'état affreux, immonde, où le plonge la mort; en un seul mot, comme le cadavre. Voilà , mes Frères , l'épouvantable terme où devait aboutir la méthode de compression suivie avec une rigueur impitoyable ; le cadavre, c'est-à-dire l'homme qui n'est plus l'homme, qui ne sent rien, que rien ne révolte, envers qui tout est possible impunément et que peuvent également déchirer en hideux lambeaux la science, qui doit avoir ses immunités, ou la plus lâche des profanations. Un cadavre ! voilà donc ce qu'ont besoin de faire de chacun de nous, pour devenir nos maîtres, les champions éhontés de la compression à outrance! Il est heureux peut-être qu'une si horrible maxime ait été avouée au grand jour, pour que tout homme digne de ce nom proteste contre elle au nom de la vie, au nom de la vie que Dieu nous a donnée, au nom de notre droit et de notre devoir de vivre. Non , nous ne sommes pas des morts , mais des vivants. Tant qu'un souffle de vie soulèvera notre poitrine, nous n'obéirons à qui que ce soit, comme obéit le cadavre. Nous revendiquerons tous nos droits intellectuels , moraux, religieux; nous exercerons en liberté, nous déploierons au grand jour toutes les facultés de notre âme, sous le regard du Dieu qui nous les a données; et chaque fois que retentira de nouveau sur le monde cette lugubre*, cette exécrable théorie, chaque fois que la théologie de la

peur sortira comme un spectre du tombeau pour épouvanter et paralyser les âmes, chaque fois qu'on voudra nous imposer de nouveau la méthode irréligieuse, antichrétienne, antiprotestante qui courbe les consciences sous son intolérable fardeau, nous résisterons de toutes nos forces à cet esclavage, à cette honte, et nous crierons fièrement avec saint Paul à ceux qui veulent faire régner Dieu sur des corps morts : Où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté.

Dieu n'a pas de dons plus magnifiques à nous faire que ceux qu'il tire de sa propre nature. Toutpuissant, tout sage et tout bon , l'esprit dont il nous fait part n'est point un esprit de timidité , mais un esprit de force , de charité et de sagesse.

Pourquoi, dans cette énumération, la force tientelle la première place? C'est que l'auteur sacré sait de quoi nous sommes faits; il sait combien la vie morale, l'énergie de la conscience, la force religieuse nous font souvent défaut. Il sait que nous sommes des malades à guérir, à sauver, des esclaves à libérer. Qui de nous, mes Frères, n'a ses jours d'alanguissement, de timidité, ses jours où le poids de la matière semble accabler notre âme, où un penchant dont nous avons honte nous porte à céder au mal, au monde, aux influences dégradantes du dehors? Alors la lutte nous semble impossible et sans espoir, et nous sommes prêts à nous abandonner nous-mêmes.

Mes Frères, dans ces moments néfastes, hâtonsnous de secouer ces influences débilitantes et malsaines. Efforçons-nous de comprendre la vie comme la sainte guerre de l'esprit contre la matière, de la conscience et de la pensée contre les puissances du dehors, de la force religieuse et de la liberté morale contre une indigne timidité. Crions alors à Dieu du sein de nos angoisses , fût-ce même du fond de l'abîme où nous a précipités peut-être notre déplorable faiblesse. Disons-lui: Esprit dévie, ô notre grand Dieu, combats en nous et avec nous, déploie ta puissance dans notre infirmité même , arme-nous de courage , d'enthousiasme pour le bien, d'amour pour toi et pour la vérité, d'énergie pour nous dompter nous-mêmes et pour résister aux autres ! Si tu es pour nous , qui sera contre nous ?

La pensée , a dit une des plus grandes âmes , un des véritables saints de l'Église chrétienne en notre siècle, «la pensée prend son essor comme par une élasticité naturelle , toutes lès fois que cesse de peser sur elle la pression funeste de l'égoïsme.» Rien n'est plus vrai, et ce que Channing a dit de la pensée , il aurait pu, au même titre, le dire de chacune de nos facultés ou de toutes à la fois. Rien ne renouvelle l'âme et ses forces comme l'amour. L'esprit qui nous est donné ne serait pas l'énergie la plus haute et la plus efficace s'il n'était aussi la charité. C'est là, vous le savez, la grande innovation chrétienne: Jésus substituant au mobile de la terreur et de la timidité l'amour pour Dieu et pour les hommes* Jésus révélant au monde juif que si la crainte de

Dieu est le commencement de la sagesse, ce qui en est le couronnement et le comble, c'est l'amour de Dieu. A cet amour ineffable, sans mesure, que portait Jésus à son Père et après lui aux enfants de Dieu, à tous les hommes, il s'est donné, il s'est sacrifié tout entier, aimant jusqu'à la mort et au delà, poussant jusqu'à l'extrême limite l'intrépidité du dévouement, l'héroïsme du sacrifice.

Je m'étonne , je m'indigne, quand je vois l'image du Crucifié servir d'enseigne à l'oppression des âmes , quand j'aperçois sa croix entre les mains des inquisiteurs, quand j'entends sans cesse son nom dans la bouche de ceux qui compriment les consciences. A-t-on oublié pourquoi le Fils de Dieu a été crucifié ? Pense-t-on que ce fut pour un excès de timidité, pour avoir fait preuve de trop de complaisance et de soumission en présence des abus, des iniquités, des hypocrisies de son temps? Non, ce que ses adversaires ont puni de cet horrible supplice, c'est son amour hardi des hommes et de Dieu, sa tendre pitié pour tous les opprimés, son zèle ardent contre les oppresseurs, son indomptable courage au service de la justice, de la vérité, de la miséricorde. Ils l'ont puni de cet horrible supplice pour avoir fait une guerre incessante, implacable aux prêtres, c'est-à-dire au formalisme, à cet empire monotone des rites, où s'endort la conscience, où la vie intérieure se perd, à ce régime clérical où un homme, répondant de nous à Dieu et de Dieu à nous, s'interpose entre la créature et le Créateur, entre le Père céleste et son enfant, et

finirait, si on le laissait faire, par dérober Dieu à notre vue et prendre devant nous sa place. Ils l'ont puni de cet horrible supplice pour avoir combattu sans relâche les scribes, c'est-à-dire le règne de la lettre qui finit par étouffer l'esprit, qui tourne contre Dieu ses propres commandements, et sous prétexte d'une fidélité outrée aux plus chimériques traditions, en prétendant accomplir fidèlement. la loi de Dieu, la viole et l'anéantit. Enfin, ils l'ont puni de cet horrible supplice pour avoir condamné , maudit les Pharisiens hypocrites, c'est-à-dire la fausse sainteté, les dehors rigides et menteurs servant de manteau à tous les vices, et la piété, le nom de Dieu, le zèle dévot devenant le masque de toutes les convoitises et de toutes les oppressions.

Ce même amour, mes Frères, cette sainte hardiesse , cette charge d ames , cette courageuse défense des calomniés, des persécutés, des asservis, cette guerre sainte.... ce même Jésus, notre Maître, notre Sauveur, les a légués, avec son Saint-Esprit, à tous ceux qui l'aiment, à tous ceux qui croient et qui espèrent en lui. Sa voix, comme aux jours de son périlleux et douloureux ministère, retentit encore au milieu d'eux, leur redisant, de génération en génération : Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive.

Il ne reste plus à signaler qu'un seul mot de mon texte, le dernier, celui de sagesse. Quelques-uns,

peut-être, s'étonneront de le rencontrer ici, tandis que les mots de force et d'amour ne leur avaient causé nulle surprise. Il est facile d'admettre, en effet, que l'opposé de la timidité soit la vigueur de l'âme ou un amour ardent. Mais la sagesse, comment l'oppose-t-on ici à la timidité? Pour bien des esprits, la timidité est la sagesse même. Il est une prétendue sagesse, cauteleuse, toujours inquiète, si puérile qu'elle n'ose voir ce qu'elle voit, si servile qu'elle abdiquerait tous ses droits à la première réquisition. Ce n'est pas, sans doute, une sagesse pareille qu'on pourrait opposer à la timidité. Pourquoi donc ce mot vient-il compléter d'une manière inattendue rénumération de mon texte?

Le voici. Sans doute il faut à l'homme quelque chose qui le préserve des écarts, qui le maintienne dans le droit chemin. J'ajoute volontiers que ce doit être quelque chose de religieux, de supérieur à lui, quelque chose qui lui parle avec autorité et de haut, quelque chose qui commande à sa pensée, à sa volonté, à ses affections, quelque chose qui l'unisse et le lie à Dieu et au devoir, à Dieu et à la vérité. Mais que sera-ce? Un lien artificiel, un frein extérieur, une autorité de la terre, un tribunal humain, une loi? Non, non; ce serait retomber jusque dans le mosaïsme. Ne reculons pas en arrière de Jésus-Christ; ne remontons pas jusqu'aux ténèbres antiques. Non , non ; nous resterons inviolablement fidèles à notre propre principe, au principe seul religieux, seul chrétien, seul protestant, de l'expansion, à la méthode de Jésus-Christ.

Que sera donc, que pourra être le préservatif dont l'homme a besoin? Mes Frères, je n'en connais qu'un, le seul possible, et qui suffit pleinement à toute chose. Ce préservatif n'est autre que l'esprit chrétien lui-même, l'esprit de Dieu , l'esprit de Jésus, avec sa douceur profonde, sa large tolérance, sa haute portée et le sérieux profond de toutes ses aspirations. Oui, c'est l'esprit qui sera à lui-même son propre correctif. Tout autre lui serait inapplicable et demeurerait stérile. Rien ne peut lui donner que lui-même ce parfait équilibre, cette modération élevée, cette souveraine sagesse qui lui appartiennent essentiellement. Que nul , ici , ne prétende ignorer ce que peut être cet esprit de Christ, dont je vous parle. Que nul ne prétende y voir quelque chose d'insaisissable, d'incompréhensible, d'inconnu. Ceux qui répondraient ainsi, je les renverrais, sans hésiter, aiamonde, au monde même incrédule, même étranger, même hostile à l'Évangile. Lorsque nous chrétiens , et cela n'arrive hélas ! que trop souvent, nous scandalisons le monde par nos discordes, nos âpres violences, nos jugements téméraires, notre intolérante étroitesse , le monde qui ne croit pas en Jésus- Christ, se souvient aussitôt qu'il a dit de l'amour: C'est à ceci que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. Le monde s'offense, s'indigne alors du frappant contraste, de la distance énorme qu'il aperçoit entre nos sentiments, nos œuvres, nos paroles, et ceux du Maître dont nous prenons le nom. Il dénonce, avec un juste mépris, l'opposition flagrante qu'il trouve entre l'état de nos cœurs et le cœur de

Jésus. Le monde, vous le voyez donc, sans même être croyant, juge contre nous que l'esprit de Christ est une loi assez claire , son exemple un frein assez obligatoire, sa sagesse une règle assez sûre pour nous condamner dès que nous nous en écartons.

Oui, mes Frères, l'esprit de Dieu, l'esprit de notre Maître, l'esprit de force, d'amour et de sagesse doit nous suffire. C'est assez pour tout fidèle, pour tout membre de l'Église chrétienne, quels que soient sa situation personnelle, sa tâche, son rang, son âge, son sexe, son éducation. Et c'est assez aussi pour le pasteur, pour le ministre de Jésus et de sa parole» Oui, quand il prêche, selon sa conscience, l'esprit, l'esprit de son Maître, l'esprit de l'Évangile, et quand la conscience de l'Église répond à la sienne, c'est assez; l'ordre règne, l'ordre spirituel, religieux, chrétien, protestant (je n'ai pas dit l'ordre infaillible; l'infaiWibilité existe, mais n'existe qu'en Dieu seul). Si donc il se trouve quelque erreur dans l'enseignement du ministre de Christ (et qui pourrait s'en croire exempt?), il importe peu, le temps et l'esprit en feront justice.

Tels sont, mes Frères, les principes profondément évangéliques et chrétiens que j'ai toujours prêchés, que je prêche avec une foi toujours plus assurée et plus vivante. C'est pour ces principes que j'ai eu à souffrir, et si je m'en souviens en ce moment, c'est seulement pour reconnaître une

dette de profonde gratitude que j'ai contractée envers un grand nombre d'entre vous. En beaucoup de lieux, en beaucoup d'Églises différentes, j'ai reçu récemment, ou plutôt la sainte cause de l'esprit et de la liberté évangélique a reçu des marques touchantes d'intérêt et un cordial appui. Entre ces divers témoignages qui me sont si précieux, le vôtre, mes Frères, a pour moi un caractère tout particulier d'encouragement et d'honneur.

Gomment en serait-il autrement dans cette ville savante où j'ai subi, il y a vingt et un ans, les épreuves académiques qui ont ouvert devant moi cette même carrière pastorale douloureusement interrompue en ce moment? Comment en serait-il autrement dans une ville qui, au privilège d'antiques et glorieux souvenirs protestants, joint la prérogative unique et actuelle d'avoir été placée par la Providence comme trait d'union entre les génies de deux grands peuples richement doués l'un et l'autre, et cependant profondément différents? Ce poste difficile, votre cité, votre Église, j'ose le dire, l'a noblement, utilement occupé. Je ne me permettrai pas de prononcer ici des noms propres, mais ce que j'ai le droit de dire, je le dirai. Si, par, diverses causes providentielles, la science des choses saintes et en particulier notre théologie protestante (longtemps méconnue et oubliée dans notre patrie, dont elle a été jadis une des gloires), renaît et refleurit de toutes parts avec un incontestable éclat et une puissance féconde, c'est aux travaux de vos théologiens que votre ville doit cette illustration renou-

velée, et que la France, le monde savant, le monde protestant doivent ce grand progrès. Déjà, et j'en pourrais citer mainte preuve, déjà, des deux côtés de l'Atlantique, quand s'élèvent dans notre Église ou dans toute autre ces voix angoissées si nombreuses en notre siècle, qui appellent la foi, quand elles demandent avec ardeur qu'on leur dise où elles trouveront réunis une science libre, c'est-àdire digne du nom de science, et un sentiment profondément religieux et chrétien, on leur répond par le nom de Strasbourg.

Continuez à remplir toujours plus, toujours mieux, cette grande tâche que Dieu vous confie. Marchez en avant dans cette glorieuse et sainte voie de la piété chrétienne et de la vraie science. Marchez devant nous , mes maîtres , mes collègues , mes Frères; nous vous suivrons et beaucoup d'autres vous suivront avec nous. Restons tous ensemble fidèles à Y esprit de forée, d'amour et de sagesse; cherchons tous ensemble et en toutes choses le triomphe de la vérité, qui est à la fois la gloire de Dieu et le bien des hommes. Et pour être certains de ne jamais nous égarer hors du bon chemin, marchons, vivons, mourons, unis étroitement à Celui qui a été fait pour nous, non pas compression et répression , mais justice, sagesse, sanctification et rédemption. — Amen !

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