A L'IMPOSSIBLE
A Elémir Bourges
A l'impossible 55
A l'Impossible
« Sors de ta torpeur. Plus haut ! Plus haut! » Psaume sur la Montagne — Richard Dkhmel*
Le Poète
La mer s'illuminait de splendeur et de gloire.
Les trompettes du vent, tout ivres de victoire,
comme à l'assomption d'un dieu
sonnaient la Diane de l'aurore,
et jetaient des accords vermeils dans le ciel bleu.
L'infini déployant son gouffre de phosphore, se mêlait à la mer, aux vagues, aux embruns; et les grands caps, athlètes bruns
56 LES DEUX HÉGNBS
borabaot h;ur torse et leur musculature, entonnaient le pr^an joyeux des flots pourprés et rbosannah des créatures.
Le Poète était là jetant ses chants sacrés,
qui s'élançaient comme des flèches ivres,
trouant les flots dressés semblables à des guivres,
vers le prodigieux essor
de ses rêves de feu giclant vers le ciel d'or.
La mer immense et souveraine aux gestes sombres, exaltait le chaos de ses goufl'res sans nombre, où toute la mêlée implacable des vents, comme des tourbillons fougueux d'êtres vivants, vont se ruer, ivres de joie et de carnage.
Le Poète songeait debout sur le rivage, debout face à la mer souveraine, debout face à son gouffre insondable qui bout comme les laves d'un cratère.
Il rêvait là tel un dieu solitaire.
Sur son manteau de pourpre et sur son front lauré,
le Midi triomphant aux gestes consacrés,
semait les flèches d'or de son carquois solaire.
Sous son orgueil splendide et tutélaire, le monde palpitait comme un cheval de feu
A l'impossible 57
ne demandant qu'à vivre ou mourir pour son dieu.
Il avait tout conquis sous son rythme de flamme,
les bêtes, les cités, la fange jusqu'à l'âme,
les monstres de la terre et les aigles des cieux,
et dans tout ce qui vole ou rampe ou nage ou grimpe,
il avait mis la soif auguste du divin
et le désir fou de l'Olympe.
La Terre était à lui. Le monde comme un vin 'buvait son Verbe et sa parole sainte.
D'un sombre amour mêlé de crainte, l'Humanité baisait la trace de ses pas.
Il avait aiguillé les cœurs vers les combats
qui font l'âme plus grande.
11 s'était sans arrêt donné comme une offrande,
avait versé son sang de dieu vermeil
et passé des nuits sans sommeil
à répéter dans le silence de son âme :
demain ce sera le réveil !
Il s'était enfoncé dans la solitude de flamme, avait dompté la crainte fauve de la Mort, senti rOrgueil lui tenailler le corps de ses dents en furie et de ses mains brûlantes, et devant les frissons, les chants et les accords des grandes chutes lentes
du Dernier Soleil qui se meurt,
58 LES DEUX RÊOIIES
il s'était dit : c'est bien, je serai le Sauveur,
j'emporterai la terre au galop de mon rêve,
plus haut, dans l'infini où tout brûle et s'élève.
je la ferai vibrer sans fin,
braver la tempête céleste,
et là, dans le concert formidable et divin,
dans la Splendeur où tout s'atteste,
dans les feux éthérés de la foudre, parmi
les dilatations amples de l'infini,
dans l'azur constellé des Olympes superbes,
où les soleils d'orgueil font ruisseler leurs gerbes,
je viendrai la brosser d'héroïsme et de feu,
et je serai son Roi, son Poète et son dieu.
Les Vagues
Et les vagues clamaient dans l'amplitude immense :
0 notre Roi, ô notre dieu, ô notre amour,
entends notre démence !
Nous voulons palpiter sur les sommets du jour,
monter vers la sphère éternelle,
atteindre au lumineux et céleste séjour !
des ailes ! des ailes ! des ailes !
0 possesseur sacré
du Rythme radieux qui soulève, à ton gré
fais-nous bondir enfin vers la cime où s'éclaire
A l'impossible 5Î>
l'apothéose d'or du soleil millénaire I
Trop longtemps enchaînés par notre pesanteur,
que les flots, les flots bleus puissent vers la hauteur
olympienne où tout palpite et se dévoile,
partir enfin, partir au pays des étoiles !
Les Vents
Et les vents noirs lassés
de corner dans la nuit des peuple trépassés
et de courir la terre,
criaient dans l'amplitude austère:
0 Poète, qui chante avec les flots, avec
les Simouns fauves dont le bec
troue le silence altier des vieux déserts de sable,
ô Dompteur,
ô Lutteur,
qu'implacable
ta voix où gronde des tocsins,
nous emporte à jamais vers les portiques saints,
bâtis d'ardents soleils et de laves astrales I
Que notre bouche enfin lassée du monde où râle la poitrine sifflante et vieille de l'hiver, clame dans le mutisme altier des univers, les désirs tenaillant nos ailes palpitantes,
60 LbS DtLX HÈGlIEf
tout ivres de plaDf*r dans la Duée ardeole
pour hâter le réveil
des hommes et des dieux, des mers et des soleils.
Les Monstbes
Et les écueils hurlaient sur l'étendue
des sombres mers ainsi que des voix éperdues
appelant un Sauveur héroïque.
Les rochers se cabraient sur leurs pieds granitiques,
les caps grondaient vers l'Absolu-Vivant,
et les golfes, noyés de détresse, où le vent
vient briser la furie en deuil de son étreinte,
s'offraient à l'amplitude sainte,
et tendaient
leurs gouffres noirs vers les deux d'or qui palpitaient.
La mer enflait sa voix brutale,
et sur l'immensité des vagues où s'étalent
les vermeils bataillons du jour,
la tempête, à présent, dressait ses hautes tours,
au loin, dans un amas terrible de fumées.
Les vagues languissaient d'attentes et pâmées léchaient les flancs verts des écueils,
A l'impossible 6t
qui laissaient échapper comme des cris d'orgueil. La matière passive et fatale à la chaîne voulait briser le poids des haines qui la relie à l'élément.
Et les monstres obscurs rêvaient du firmament.
Dans les abîmes inconnus des mers paniques,
ils se dressaient comme des piques,
et gonflés de désirs, exaltés et joyeux,
lassés des profondeurs rêvaient de zéniths bleus.
Hors du goufl're infernal, noyé de peur et d'ombre,
ils montaient, ils montaient en spirales sans nombre,.
ils venaient des confins de la nuit,
de la fosse spectrale où tout s'agite à peine,
ils sortaient de l'horreur funèbre où rien ne luit,
des hideux bas-fonds de la haine,
de l'ignorance, de la froide cruauté.
Ils avaient entendu dans leur obscurité,
une voix qui parlait d'orgueil et de lumière,
d'amour sacré, d'espoir divin. Dans leur tanière,
au fond de leur morne océan,
ils avaient entendu cet appel qui soulève,
comme des bras géants,
chauds de caresses et de rêves,
le monde de la nuit, de la mort et du mal.
lis avaient (îiitendii de leur gouffre infernal, une voix qui parlait de splendeurs et d'étoiles. Et cette voix divine écartant tous les voiles, vainquait les profondeurs des vices où s'endort la brute qui n'a point de deuils ni de remords.
Ces appels étaient doux à leur âme de bête. Craintifs ils relevaient la tête, ils sortaient des bas-fonds, où tout s'enlise où tout se fond, médiocre et panique en des haines nocturnes. Ils quittaient peu à peu les gouffres taciturnes, se haussaient lentement, lentement, jusqu'à voir un peu de clarté bleue se perdre dans leur noir.
Ils montaient l'âme triste,
sanglants, blessés sous la ténèbre qui résiste,
cognant leur crâne obscur à des plafonds de nuits,
cherchant dans un gouffre où tout fuit,
comme des appuis sombres
où pouvoir, par moments, se reposer dans l'ombre,
avant que de reprendre encor
leur essor
vers la voix qui disait la splendeur de TEflort,
la Beauté lumineuse et l'ardent Sacrifice.
Et ces monstres fuyaient hors des fanges du vice, entraînés par ce verbe divin
A l'impossible 63
vers une aurore de justice.
Ils désertaient le terrible ravin
où le mal tend sa nasse et dresse ses embûches.
Ils allaient, ils allaient d'un pas lourd qui trébuche
à tous les noirs degrés menant à l'idéal.
Ils allaient vers la voix comme vers un fanal...
Et maintenant, tandis que les rochers funèbres
et les écueils enchaînés aux ténèbres,
rêvaient de s'élancer vers l'azur éclatant,
à cette heure indicible où tout un monde attend
comme une apothéose au sein des feux solaires,
les monstres, fatigués de traîner aux galères
leur fardeau d'indigence et de nuit,
les monstres s'approchaient de l'aurore qui luit,
moutonnaient, par moments, en tas, à la surface...
Et quelques-uns déjà tendaient leur sombre face
vers le Poète qui, dans un geste de feu,
leur montrait le zénith des héros et des dieux.
La Mer
Et les vagues criaient, et les vents et les trombes, noirs géants enchaînés, sortaient des catacombes de la mer monstrueuse aux gestes souverains.
Des ouragans grondaicnl dans les antres marins. La mer, cyclope énorme au torse de bitume, de ses vagues de feu semblait battre l'enclume de la Terre funèbre, et venait lui crier :
Sur la cime du monde ! et sors de ton terrier,
ô bête vile et croupissante !
que la tempête à la rage puissante,
soit le fauve coursier qui t'emporte à jamais
vers les mystérieux et farouches sommets
où claquent les drapeaux paniques de la foudre!
Mets tes gouffres en cendre et tes cimes en poudre, et bondis, radieuse et folle, dans l'azur, vers plus grand, vers plus beau, vers plus pur, ceindre ton front jauni d'une couronne d'astres !
Va scintiller, joyeuse, au faîte des pilastres,
soutenant dans l'éther le royaume du ciel!
0 vieille esclave au sens charnel,
vieille Terre passive,
sois donc enfin comme de la chair vive,
fuis l'immobilité de la brume et du noir I
Regarde-moi, je suis la mer ivre d'espoir,
la mer à l'ampleur souveraine,
la mer qu'un héroïsme inextinguible entraîne
à dresser ses flots noirs vers l'orgueil du ciel bleu.
A l'impossible 65
0 Terre, esclave au lourd sommeil mystérieux, depuis des siècles blêmes, depuis des siècles douloureux, toujours les mêmes,
i'enfièvre mes grands (lots, et je leur dit : Montez vers les azurs vainqueurs et les neuves clartés ! Déchainez-vous, ô fils jaloux de mon vertige, tendez vos crêtes d'or vers les feux du prodige, chantez l'hymne sans fin du combat éternel des Titans de la terre contre les dieux du ciel !
Le Feu Souterrain
Et dans le gouffre où les forces enchaînent
le feu souterrain que détiennent
les Cyclopes à Tœil brûlant,
les laves bouillonnaient, et le monde branlant
entendait leurs abois s'élancer des cratères.
Les (ïeuves suspendaient leur cours,
les monts fauves hurlaient sous les cieux solitaires,
et dans la nuit aux antres sourds,
dans l'abîme central où le soufre se forge,
tous les pouvoirs du feu criaient à pleine gorge :
0 Poète, gagnés par ton chant souverain, nous bondirons vers toi, et les cercles d'airain
66 LB9 Deux RèG?(B8
qui coniprimtiit nos torses
éclateront au choc fulf^urant do nos forces.
Feux des abîmes de l'enfer,
à ta voix, sous ton chant, plus vites que l'i^clair,
nous jaillirons en l'air
dans un Jet fulgurant de lave !
Trop longtemps, trop longtemps nous fûmes les escla?
œuvrant dans la ténèbre implacable et liés
dans les antres de deuil rayés
par la flamme brandie et pourpre de la haine I
Fils des cieux, nous voulons déserter la géhenne, les cavernes de nuit où bouillonne le mal ! Nous désirons les dieux et non point l'animal ! Et quand viendra le jour où tu nous feras signe, nous romprons les liens qui nous brident encor, et dans un geste insigne, dans un suprême effort, nous soufflerons notre démence I Notre haleine embrasée emplira Tombre immense, et nous augmenterons le brasier d'un tel feu, que le monde, longtemps insensible à nos vœux d'espérance infinie et d'éternelle aurore, éclatera soudain dans un grand cri sonore !
A l'impossible 67
Les Monts, les Villes...
Et les monts, au lointain, dressés comme des tours,
les monts, lassés de regarder les jours
tournoyer sur leur front toujours, toujours les mêmes,
les grands monts se cabraient vers les aubes suprêmes,
se déchaînaient comme des cris,
se tendaient vers les cieux surpris
comme de monstrueux blasphèmes.
Et dans le couchant rouge où toute chose songe,
ils semblaient vers la nue effrayante où s'allonge
le miracle pieux des soleils triomphants,
enserrer l'amplitude en leurs bras étouflants,
tenir tout l'infini sous leur prise géante,
dire aux dieux endormis dans la torpeur béante :
Les jours nouveaux sont nés, les maux sont révolus 1
La mer, dans le lointain, grondait de plus en plus, sa furie exaltante augmentait d'heure en heure et réveillait les hommes noirs dans leur demeure, les soulevait d'un poing mystérieux et fort pour les tirer de leur sommeil et de leur mort.
Les villes frémissaient sur leurs bases de pierres. Toute la foule ardente entr'ouvrait sa paupière, secouait sa torpeur, et soudain vers l'infini, glacé dans son dédain, vers le ciel luisant comme un glaive,
08 LES DEUX RÉCRIES
semblait dans un grand vent augura! qui soulève,
partir la flamme au front, partir rorgu<?il au co'Ur,
et s'écrier dans un geste vainqueur
de l'ombre et du destin funèbre :
Sur la cime du monde, au-delà des ténèbres,
hors des chaînons de fpu qui nous tiennent captifs,
hors de la fange, hors des limons primitifs,
vers le rêve sans fin et les neuves clartés !
Un tourbillon de fièvre ébranlait les cités, les tocsins, s'agitant comme des ailes sombres, battaient l'air et chassaient au loin les grandes ombres du doute et des vieux désespoirs.
Les certitudes surgissaient des antres noirs, scintillaient longuement comme des aubes claires, baignaient d'ardeur les héroïsmes populaires, enveloppaient le monde en un réseau d'argent.
Sous son aspect multiforme et changeant, la Beauté se dressait superbe, blonde comme une aurore extasiant la gerbe magnifique des moissons d'Août.
Un suprême vouloir surgissait de partout, bousculant le non-être,
et fort comme un soleil de foi qui vient de naître, bravait d'un héroïsme indicible et béni, l'immense, le divin, le céleste infini.
A l'impossible 69
Le Verbe
Et dans l'éclatement des puissances humaines, dans les vagues de feu brisant leurs sombres chaînes, dans le cri de la bête et dans l'essor des vents, plus haut que les appels terribles des vivants, le Poète jetait sa grande voix sonore.
Comme un Zeus il semblait commander à l'aurore, parler aux cieux, à la tempête, aux flots. Le monde en entendant ses mots, les recueillait pour en faire sa règle.
Il planait dans l'espace éthéré comme l'aigle,
chevauchait la tourmente et l'éclair,
l'ombre se dispersait au choc de ses yeux clairs,
et dans l'envol des trombes et des nues,
le cœur rempli d'extases inconnues,
vainquant le doute et proclamant sa foi,
il était vraiment dieu, il était vraiment roi.
. Le Rythme
Il chantait, et sa voix ruisselait comme un feu.
Le monde palpitant s'enchaînait à son vœu,
et pris dans le vertige exaspéré des Nombres,
les couchants, les levants, les lumières, les ombres,
70 LES DEUX REGITES
los cris paniques ou vainqueurs,
se rythmaifiit sur le ryllime infini de son cœur.
Tous le suivaient, dansants et suprêmes.
11 était la voix (jui dit, j'aime !
Comme l'amour il entraînait vers les sommets
les hommes lassés à jamais
de dormir dans la nuit où la bête se couche.
Il souffiait le délire énorme à pleine bouche. Les monts s'échevelaient à ses appels sacrés, des vertiges soudains secouaient les forêts, les chênes redressaient leurs torses impassibles, et comme des traits d'or se ruant vers la cible de l'immense infini, les hommes trop longtemps bannis, décochaient, radieux, les flèches de leur rire.
Toute l'immensité tournait sous son délire, tout devenait flamme et rayon.
La vieille terre esclave agitait ses haillons, tendait ses doigts noueux vers l'Olympe solaire et s'exaltait, ressuscitée dans l'aube claire.
Le Roi sans courohne
Ah 1 comme il triomphait des goufl'res et des haines 1 Les captifs à sa voix de feu brisaient leurs chaînes.
A l'impossible 7i
et palpitants, mystérieux,
se sentaient tout à coup s'envoler dans les cieux,
cible éclatante ofTerte aux rêves.
Tel un soleil que l'aube élève,
ou comme un Zeus dressé dans les cieux clairs,
il semblait en sa main tenir les univers,
et dans Texpansion de son ardeur profonde
recréer tout, le ciel, la terre et Tonde.
Il rendait tout plus beau, plus noble, plus divin.
Il enlevait le monde immense du ravin
croupissant où la haine à la haine s*accouple.
Et sur son rythme audacieux et souple
il entraînait les hommes transportés,
les faisait boire à la clarté
que sa magie éployait souveraine.
Il aiguillait les cœurs vers la cime sereine, les faisait palpiter d'orgueil.
Il ouvrait aux regards éblouis l'âpre seuil où resplendit l'Impérissable Destinée.
Dans son verbe divin elle allait entraînée
la vieille terre humaine — esclave aux désirs fous.
Il l'enlevait dans ses grands bras jaloux ;
vers la montagne ardente de son rêve,
vers l'azur où s'achève
le dornior bégaiement du mal,
il emportait la terre immense. Et Tanimal
et l'homme et les choses passives
buvaient ses mots comme des sources vives,
se grisaient de son verbe et flambaient à ses yeux,
torches splendides dans le soir mystérieux.
Les flots se soulevaient, les ouragans, les villes oubliant les détresses viles
dressaient vers le zénith leurs clochers indomptés. Il était bien le roi du monde, et les cités chantaient son nom de leurs lèvres de pierre.
L'hosannah soulevait les peuples, et plus fières les flammes de l'espoir rutilaient dans les cœurs. La terre s'embrasait à ses appels vainqueurs, résonnait comme un gong au choc de ses paroles.
Son rire décochait partout les flèches folles
de la joie exaltante et des vœux palpitants.
Il dominait la terre et les cieux et les temps.
Verbe de Zeus il recréait le monde,
et sous la joie pantelante et profonde
dans laquelle battait les cœurs et les esprits,
la création vaste ouvrait des yeux surpris,
et désirait déjà dans l'ardeur de son àme,
boire à la Connaissance et régner dans la flamme.
A L*IMrOSSIBLE 73
Le Rêve
Et le Poète alors, près des flots, dominant
de ses regards de feu les tournois étonnants
d'un monde s'essorant hors des lois et des règles,
le Poète plongeant son large regard d'aigle
dans le tourbillon des soleils vivants,
dans le fracas des flots soulevés, dans le vent
dont les buccins de feu rythmaient l'ardeur sauvage,
le Poète, debout, tendu sur le rivage
de l'océan des cieux,
vit soudain à ses yeux
l'avenir palpitant lui montrer ses étoiles.
Il vit, et l'avenir sans mensonge et sans voiles apparut dans l'abîme des airs, comme un aigle de feu fendant l'espace clair. L'avenir l'embrasa du choc de sa présence...
Et le Poète, alors, chanta la joie immense.
Il dit l'ardeur, il dit l'amour.
Ah ! le jour radieux, le jour était le jour,
le vrai jour, l'éclatant et celui qu'on renomme,
et l'homme délivré de la bassesse, et l'homme
luisait sur l'infini des temps purs et vermeils
ainsi qu'un dieu qui porte les soleils
et l'or des firmaments et l'azur dans son être.
Et riiommc^ (îDlin (itait Ut maître,
il rognait. 11 le vit. Les <^toiles chantaient,
les cieux vastes, les cieux palpitants acceptaient
le souverain pouvoir des volontés humaines.
Nouveaux dieux ils r«''gnaient sur l'azur, leur domaine L'infini c'était l'homme et l'homme était le dieu. Il le vit.
Et son chant s'élevait peu à peu, son chant montait, appel divin dans les ténèbres. Les rocs, sombres vertèbres de rUn prodigieux qui préside et qui vit, frémissaient aux accents du Poète ravi, transporté vers la Joie et l'Ivresse augiirales. Il chantait.
Et les mers aux ombres sépulcrales sentaient leur sein s'ouvrira l'espoir enchanté. Un frisson secouait le sommeil des cités, les flots se soulevaient d'attente et la tempête de sa voix mon-trueuse et panique de béte, jetait au fond du ciel l'appel mystérieux.
Et le Poète ouvrait les yeux au soleil de l'Omniscience.
Son vœu se répandait dans la nature immense.
A l'impossible 75
Sur la cime du monde I entonnaient tous les cœurs.
Les trompettes du vent jetaient des chants vainqueurs,
le gouffre offrait aux cieux. ses multitudes noires,
les Titans se ruaient dans l'ardeur des victoires,
escaladaient les Olympes de feu,
non pour chasser les dieux, mais pour être des dieux,
pour devenir aussi des dieux dans la lumière.
Le monde enfin sortait de sa tanière.
Pan dressait au ciel bleu
tous les être surgis dans l'ardeur de son vœu,
la terre rayonnait, la terre avait des ailes,
et vers les sphères éternelles
montait, montait sans fin dans un grand cri d'orgueil.
Et dans ce rêve saint qui découvrait le seuil de 1 Infmi suprême où toute âme s'abreuve l'humanité, trop longtemps veuve, il la voyait enfin se placer au pavois, frémir à son appel, s'enchanter à sa voix, jalousement atteindre
l'Absolu dont le geste auguste semblait ceindre déjà les fronts des verts lauriers de l'idéal.
Il la voyait enfin hors du goufïre abyssal,
accourir à sa suite
vers la mystérieuse et magique poursuite
de la sainte chimère, au front nimbé d'azur,
qui porte vers plus beau , vers plus grand, vers plus pur.
76 LES DEUX PEGlfES
Les hommes dans l'orgueil de leur course idéale, voyaient tomber h; poids de la chaîne brutale, leur fronts joyeux flambaient parmi des vapeurs d'or, la terre fulgurante embouchait le grand cor des renaissances éclatantes et dorées.
Les deux versaient toujours leurs sublimes marées
d'astres et de soleils,
et vers l'immensité des Olympes vermeils,
les hommes agrandis par l'orgueil du Poète, -i
les hommes s'avançaient d'un souffle de tempête,
lumineux, hors du noir;
ils tenaient en leurs mains le Livre du Savoir,
et vers la sphère sainte,
sans colère et sans crainte,
précédés du Poète au verbe radieux,
ils montaient à leur tour pour devenir des dieux