‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 19 sur 89 · SCÈNE XV · texte numérisé non relu

SCÈNE XV

GEORGE , puis BURL.

GEORGE

Est-ce assez de douleurs, assez de fardeaux? ô Ciel» ta mesure est-elle comble? me voilà seul, entre un cercueil et un berceau, ces deux pôles de la vie, ces deux extrêmes qui se touchent , oui , par le malheur, (il sourit amèrement.) Me voilà seul , entre ces deux grands devoirs, impuissant à enterrer le mortel à élever le vivant! Moi, moi, Taîné, le chef de la famille, le plus habile, le soutien naturel des autres, ne ferais-je pas plus pour l'enfant que je n'ai fait pour le père? O mon Dieu! avoir de la jeunesse et de Factivité, du courage et de l'intelligence, appeler le travail de toute l'énergie de son âme, et n'être pas plus exaucé qu'un idiot ou un lâche!., mais si cela ne suffit pas pour vivre, que faut-il donc déplus?..

BURL , rentrant , à part.

Le désespoir est ici.,, c'est le bon moment..

GEORGE

O mon Dieu! mon Dieu!., venez à mon secours! ne m'abandonnez pas au plus rude de fna tâche... donnez-nous le pain de chaque jour, et ne nous tentez pas au-delà de nos forces, BURL , se présentant à George.

George , la Providence t'a entendu.

GEORGE

Burl, est-ce Dieu qui t'envoie?..

BURL,

Qui donc? un capucin d'Irlande, qui m'a élevé, m'a dit de toujours croire à la Providence : tu l'as priée, je viens de sa part,

GEORGE

Et pourquoi?

BURr,.

Pour te rendre ri^hc.

GEORGE

Moi!

BURL.

Regarde-moi bien!,, depuis que notre maître commun est mort, je n'avais plus d'ouvrage... Il me poussait de l'herbe dans les mains, onoi! et dans le ventre, rien!., il fallait vivre... c'est la Providence qui s'est chargée de m'entretenir.., et pas mal , lu le vois... George, si tu le veux, la Providence peut l'entretenir aussi ?

GEORGE

Que faut-il faire ?

BURL.

Avec toi, je n'irai pas par quatre chemins... voici le but... Le monde , cher ami , se divise en deux classes : les dévorans , les dévorés... ceux qui prennent , ceux qui paient... ceux qui souffrent... ceux qui vivent, ceux qui meurent... les élus et les damnés de la Providence... les voleurs, enfin, et les volés... George, veux-tu voler?..

GEORGE

Voler!.. (Il recule.)

BURL.

Allons, n'aie pas si grand peur des mots... Appelons ça travailler, si tu veux ; il s'agit d'ouvrir une serrure... et qu'importe, ouvrir ou fermer?., c'est toujours du métier... Tu as de la charge, tu as des devoirs à remplir... Eh bien ! j'ai une occasion magnifique à faire fortune d'un coup ; mais l'entreprise est difficile et exige toute ton habileté. George , si tu veux m'aider , nous partagerons.

GEORGE

Ai-je bien entendu?., ah! Samuel avait raison!

BURL.

Allons , décide-toi !

GEORGE , avec horreur.

Jamais! jamais! quand je suis devenu ouvrier serrurier, j'ai compris que je devais empêcher le vol et non le commettre... Burl,je ne veux pas... Mais toi, as-tu donc renoncé à toute probité ?

BURL.

Ta! ta! ta! la probité... qu'est-ce que cela? où mets-tu la probité, s'il te plaît?

GEORGE , frappant sur son sein.

Dans le cœur !

BURL , frappant sur sa cuisse, Dans la poche. (Tirant un schelling et le montrant à George.) Voistu bien cette petite pièce de monnaie , ô le plus probe des hommes! elle pèse une livre de pain... Reste encore seulement trois jours, la poche vide, et tu vendras ta probité, que dis-je? ton âme tout entière pour cela !..

(Il remet la pièce dans sa poche.) GEORGE , avec exaltation.

Va-t'en , va-t'en , démon î n'insulte pas davantage à la religion

de ce mort ! C'est un martyr de cette probité que tu renies ! va>t'en ! si tu ne veux pas qu'il se redresse pour te fermer la bouche de ses deux mains glacées...

BUBL, impassible.

Fainéant, va!.. (il sort en riant aux éclats.)

Page 1