‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 23 sur 89 · MURRAY, JENNY, ROSALINDE · texte numérisé non relu

MURRAY, JENNY, ROSALINDE

MURRAY

A-ton jamais vu? Parler ainsi à un homme comme moi , le premier banquier de la Cité!.. Ah! si j'avais pu ouvrir cette caisse, je les aurais fait jeter à la porte avec leur argent... Après tout, ils étaient dans leur droit : le premier banquier ne vaut pas mieux que le dernier quand il ne paie pas. Maudite caisse! quel affront!.. Et il est déjà trois heures!.. Grand Dieu! si le serrurier n'était pas chez lui... Ah! pour le coup, je tremble... Ce serait bien une autre honte, ma foi!., un autre malheur, oh! oui, un incalculable malhem*.

ROSALINDE

Quelle agitation, mon frère!

^ MURRAY , avec humeur.

Au diable! laissez-moi!.. Un marteau, une scie, une hache, quelque chose !.. Ah! j'oublie qu'il n'y a ni scie , ni marteau qui fassent... Cette caisse est à l'épreuve du fer et du feu... Il n'y a que l'homme qui l'a fabriquée qui puisse l'ouvrir... Et il ne vient pas! Mais ma clé, ma clé, où ai-je mis ma clé?

ROSALINDE

Cette clé perdue m'intrigue. Ce n'est pas naturel. On vous l'a dérobée , bien sûr... Vos ennemis vous auront joué ce tour.

MURRAY

Ah! vous voilà toujours avec vos imaginations folles! Qu'y a-t-il de surnaturel à perdre un clé ? C'est un lutin , un démon au service de mes ennemis , qui aura soufflé dessus, n'est-ce pas ? Vous allez bâtir un roman avec ça , nous tourner la tête comme les œuvres de vos auteurs vous l'ont tournée déjà... Occupez- vous donc plutôt de lire , et laissez-nous tranquilles.

ROSALINDE

Oh ! si je parle ainsi , c'est que je connais l'envie et la haine des banquiers contre vous. N'ont-ils pas répandu déjà mille calomnies sur votre compte ?

JENNY , se levant.

Et quand croyez-vous avoir égaré votre clé , mon père ?

MURRAY

Ce matin , sans doute ! Je suis sorti de bonne heure pour aller visiter mes vaisseaux; en rentrant, j'ai voulu ouvrir ma caisse pour porter de l'argent à la Banque , et je n'ai plus trouvé ma clé sur moi. J'ai fouillé , cherché partout en vain. Je l'aurai laissé tomber sur \e port ou dans le bassin en tirant mon portefeuille. Rien de plus naturel, comme vous voyez... Et, pour comble de malheur, j'ai à payer aujourd'hui 50,000 livres sterling à la Banque à quatre heures, et il est déjà trois heures... (Il regarde la pendule.) Trois^heures un quart, mon Dieu! Mais, c'estj incroyable:^ comme le temps passe! Comment faire? Je ne peux pourtant pas manquer l'heure de la Banque... et je ne peux ni emprunter, ni demander de délai. Qui croirait à l'aventure d'une clé perdue?.. Les misérables porteurs de ces deux petites traites en doutaient eux-mêmes. Que serait-ce de la Banque d'Angleterre pour une somme de 50,000 livres? Ne pas payer à l'échéance , reculer d'un jour , d'une heure , ce serait perdre mon honneur, mon crédit, ma fortune même. Oui, avec les bruits de gêne et de faillite qui ont plané sur ma maison , on exigera tous les remboursemens à la fois ; on me videra comme un vase qui fuit... Faudra-t-il donc perdre cette considération, cette alliance, surtout, l'alliance de ma fille avec un lord , cette alliance pour laquelle j'ai tout sacrifié... Mais si cette caisse ne s'ouvre pas , je suis deshonoré, ruiné...

JENNY

Mon père, votre inquiétude va trop loin.

ROSALINDE, à part.

Se tourmenter ainsi pour de l'argent... Y a-t-il donc dans la vie d'autres intérêts que ceux du cœur ? JENNY, à Murray.

Tout n'est pas désespéré ; prenez patience.

MURRAY

JeVai plus d'espoir que dans l'artisan qui a fait cette caisse , cl Tom , que j'ai envoyé le chercher , n'est pas encore de retour. Le coquin aura bu en route , selon son habitude. Qu'on dépêche après lui Jack , Richard , Stéphen , tout le monde.

JENNY

Voilà Tom.

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