‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 72 sur 89 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les MÊMES, moins le Geôlier.

GEORGE

Allons ! il faut mourir!

BURL.

Mangeons , comme le jury.

GEORGE

Mourir... devant tant d'années, devant tout un avenir!.. Allons! éteignez-vous , regrets , désirs , ardeurs de ma jeunesse... toutes les forces , toutes les flammes de mon cœur , éteignezvous!.. J'ai rêvé... c'est fini!..

BURL, mangeant.

Maiotenaot , je saui*ai bien forcer les juges à m'acquitter»

PAUL , qui a été écouter au fond.

Frère , écoute-moi : tout n'est peut-être pas désespéré.

GEORGE

Que dis-tn?

PAUL

Je suis de garde dans cette prison avec des camarades qui me sont dévoués; je suis sûr d'eux... Ils me connaissent, ils savent que tu n'es pas coupable. Je leur ai raconté ton histoire , ils en ont pleuré, et je leur ai dit, en finissant : Si le prisonnier passait devant vous, fermeriez-vous les yeux pour ne pas le voir? Ils n'ont rien répondu. George, ils fermeront les yeux!.. Tu es habile , assez pour venir à bout de la serrure avec ton arme... A toi toute ton adresse!.. A sept heures , je serai en sentinelle au guichet de la rue. A sept heures donc , Dieu aidant , tu seras libre !

GEORGE

Libre ! libre !

BURL , se levant et s'approchant de la porte delà cloison.

Oh! je voudrais déjà commencer!.. Hein! on dirait qu'il y a quelqu'un avec lui. (Quittant la porte ) Attendons , tout est pour le mieux : le banquier mort, George sous ma main... Allons! je serai libre et riche. Ache-vons mon festin !

PAUL

Tu consens?

GEORGE

Libre! Quelle tentation!.. Mais , non , Paul ; ce serait te sacrifier à mon salut ; exposer ta vie , peut-être , et celle de tes amis , jamais ! jamais !

PAUL

Mais je mourrai , si tu meurs ! N'es-tu pas la moitié de moimême ? 6 mon frère ! Ton sang est mon sang , ton honneur est mon honneur , l'honneur et le sang de notre père ! Je veux nous sauver tous deux en t'arrachant d'ici.

GEORGE

Paul, ah ! la viens de prononcer un nom qui me rappelle tout mon devoir. Notre père , ami , qui dirait-il si j'acceptais ton dévouement ? La fuite, d'ailleurs, ne serait-elle pas l'aveu du crime ?

Paul , je dois refuser ce que tu me proposes. Tu n'as pas le droit de me faire accepter la vie contre la mienne. PAUL , insistant toujours.

Mais , que voux-tu donc que je devienne , seul siir la terre , quand je n'aurai plus ni père , ni enfant , ni frère , personne à aimer ? Veux-tu donc que je survive à tous , qu'on'dise demain, en nous voyant passer : Tenez , c'est un frère qui conduit son frère à l'échafaud ! Non, jamais ! jamais je ne survivrai à ton supplice , à notre honte !

GEORGE

Rassure-toi : c'est moi qui exécuterai la sentence , quand ils l'auront rendue.

PAUL

Eh bien ! le coup qui te tuera me tuera. GEORGE, avec enthousiasme.

Soit ! nous nous présenterons donc ensemble , frère, au ciel, devant notre père et devant Dieu, nous tenant par la main, comme deux victimes frappées du même coup , rapportant à notre père tout son héritage , un nom intact comme il nous l'a laissé... rapportant à Dieu une ame blanche et pure comme il nous l'a donnée. (Ils s'agenouillent tous deux.) Dieu , qui nous écoutez, qui nous jugerez après les hommes , nous viendrons tous les deux en appeler à votre justice de la justice humaine , vous redemander une vie meilleure que la vie présente pour prix de la souffrance, avec le droit du martyre d'ici-bas.

(On entend le Geôlier ouvrir la porte du cachot de George.)

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