‹ Les deux soldats; romanChapitre 3 sur 3 · PREMIÈRE REPRÉSENTATION LE DÉVORANT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE REPRÉSENTATION LE DÉVORANT

Comédie en trois actes

Ce fut un four épouvantable ! Le four que l'on sait ! Pour me rappeler celte date, je n'ai pas besoin de consulter le programme ! Mon « four » est affiché en moi. Je revois tous les aspects de cet effondrement. J'entends, à la fin, le nom de l'au-

teur, mon nom : « Julien Farjol », jeté dans la salle et salue par le seul vacarme des portes, comme si chaque spectateur, en s'en allant, lui envoyait sa claque, et cela l'ait que j'ai là, pour mon usage personnel, un cinéma de souffrances qui fonctionne sans me laisser un moment de répit.

J'ai beau me dire : « (Test slupide ! C'est honteux ce marasme ! Sapristi ! J'ai trente-huit ans. Je suis jeune encore si non un jeune ! J'ai eu de grands sucrés. Mes romans, La Villageoise, Le Cœur champêtre, Ce vieux ciel bleu m'ont, tout de suite, apporté une célébrité couleur de gloire, fortement accrue par mes premiers puvrages dramatiques, L'Alerte, La Danseuse, Le Souffle, et voilà que je suis inconsolable d'un échec qui, si grave soit-il, n'atteint pourtant pas mon renom d'écrivain ! Qu'importe ! G'esl comme ça ! Rien n'y fait ! »

Je viens d'être malade, en danger. Une crise de rhumatisme cardiaque m'a si rapproché de la mort que ma vie actuelle est. en réalité, une résurrection. J'espérais, en retrouvant la santé, recouvrer, tout au moins, la rési- nat ion. l'as du tout ! Mon chagrin s'envenime et je le sens' qui se retourne contre les gens, même contre les choses!

Cel appartement, l'ai je assez, voulu ! Mis veux ont ils assez convoité, d'en lias, ce quatrième étage dont les hautes Fenêtres regardent, h' huit; du quai Voltaire, ces parapets savants où des boites,

à la file, baillent siu de vieux livres! L'ai-je assez

désiré de m'açcouder devant des aspects qui me parleraient, de savoir ce que me dirait mon grand

voisin d'eu face, le Louvre, ce que me raconteraient, en passant, les bateaux gris-perle qui vont vers les banlieues et les gros bateaux fumés qui arrivent des Flandres ! Mrs meublés, mes tableaux, mes bibelots, les ai-je assez cherchés avant de les trouver, assez disputes axant de les avoir ! Et maintenant tout cela m'horripile !

Cette matinée de printemps fait merveille. Il semble que P.aris en ronronne. Les allants et venants qui traversent le pont ont le pas alerte et l'air souriant, comme s'ils étaient sûrs de trouver de la joie, les uns sur la rive gauche; les autres sur la droite. Moi seul je suis hargneux. Mon chagrin me fait voir, dans mes objets familiers, les témoins de mon effort déçu, dans les choses extérieures des décors de théâtre et, dans les ^ens qui passent, des spectateurs.

Je ne peux rester ainsi ! La vie n'est (dus tenable ! Mais comment réagir '! Ah ! si j'avais prés de moi une affection ! J'aurais déjà reçu le réconfort et le conseil que j'attends. Malheureusement je n'ai plus mes parents et je ne suis pas marié ! Mou cousin, le lieutenant Harlet, m'a bien dit : « Je vais, pour trois ans, dans le Sahara. Fais comme le petit bonhomme de la Vivandière : Viens avec moi ! Tu connaîtras la guerre, le sable, la soif, peut-être la mort ! » Et il ajoutait sérieusement : « Ca te changera les idées ! >>

Il n'y a pas de doute ! Mais m'offrir le Sahara, c'est tout de même aller un peu loin !

Oui sait ? Je me déciderai peut-être. Je vais consulter quelqu'un. J'attends à déjeuner mon ami Pierre Blajan. Voilà bien un peu plus de quatre ans que je ne l'ai vu ! Mais de si vieux liens nous unissent ! Né, comme moi, en Quercy, pas loin de Calviac, mon village, nous avons galopé notre enfance côte à côte comme plus tard, sur les bancs du collège, nous avons assis, coude à coude, notre adolescence. Je me rappelle l'accident de cliasse, l'éclatement de son fusil qui, en lui paralysant la main gauche, lui Ht abandonner sa carrière de chirurgien militaire et qui, depuis dix ans, l'a fait médecin de campagne, habitant avec sa femme et son fils sa vieille maison de famille, le château du Méouré, dans le vallon de Ladirac.

Pourvu qu'il connaisse le désir ou l'opinion de son interlocuteur, il emploie une voix de tonnerre à les proclamer siens. Il ne les approuve pas. Il les célèbre. Il ne les partage pas. Il les veut tout entiers. Cet enthousiasme de plaire ne lui est inspiré ni par l'intérêt, ni par l'instinct de la flagornerie, mais parer qu'il ne supporte que la vue «les figures souriantes el que l'air chagrin l'assombrit comme le mauvais temps. Pourtant si je lui fais entendre qu'il ne me déplaira pas même en me disant «les vérités déplaisantes, je peux espérer, de lui, ce qu'il me faut, l'idée, le conseil

— Hé ! Adieu !...

C'est lui !

— On s'embrasse ?...

— Parbleu !...

Je dégage le buste du Dauphin qu'il a coiffé jusqu'aux épaules avec son panama rabatlu et, lui reprenant les mains :

— Mon brave Pierre !

— Mon grand Julien !... Tu as été malade? Tes sacrés rhumatismes ?

— Oui ! A vingt ans, ils m'ont exempté du service militaire, mais, cette fois, ils ont bien failli m'exempter de la vie !

— Nom d'un chien ! Tu vas mieux ? Voyons !... Il m'ausculte tout en disant :

— Hé ! hé! pas de blagues ! Fais attention. Pas de café ! Pas d'excitants ! On a dû l'avertir. Tu n'as pas de lésion organique. Mais le cœur est nerveux. Il faut faire attention. A part cet embêtement, ça va comme tu veux?

— A merveille.

— Bravo !

Je le retrouve. C'est vrai qu'il lui ressemble à Gambetta ! Il a les cheveux rejetés en arrière comme par un ouragan soufflant pour lui seul. Son nez busqué coupe l'air et sa moustache s'enroule, rattrapée par la barbe qui pointe, horizontale, à cause de la tète renversée violemment. Il a le teint ocreux et vermillonné des terres quercynoises. La cravate est celle, qu'en 1870, portaient les

hommes d'Etat et que l'on voit sous les cols rabattus de Jules Favre ou de Glais-Bizoin, le nœud de satin noir barrant le grand V blanc que la chemise gonfle sur la poitrine. Même assis, les parements de son veston battent à toute volée, comme des contrevents.

Pour un tien, il jubile. En me racontant que pas un de ses clients ne le paie, il dépense autant d'enthousiasme que pour s'extasier sur mon installation.

Quand je lui dis que le vert amande des murs a été copié dans un hôtel «lu Marais et que la table en pierre, sur laquelle nous mangeons, appartint à une dame galante de qui la Révolution profana la sépulture, il rit aux éclats. Il ne parle que du « pays », de sa femme qu'il appelle « mu pauvre femme», de son jeune Bis qu'il qualifie de cancre, de la récolte qui s'annonce fort belle et d'Uxelloduninn que l'on va découvrir. Il glisse îles mots patois ;'i mon valet de chambre Firmin, qui est de l'Aveyron, et il jure, qu'en certains endroits, la Seine cs| sensiblement moins large que le Lot.

Diable ! C'est ;i ce camarade-là que je vais confier ma douleur? Si je ne le connaissais", j'en serais effrayé. Il parle s;ms arrêt. Il tape sur mon silence ;i grands coups, comme sur une porte, pour se luire ouvrir ou faire sortir l'hôte de la maison. Il y réussi) ! Son cordial vacarme finit par m'émouvoir.

Je me sens attendri de m'en tend re appeler Julien

ei (I.- l'appeler Pierre, comme dans la cour du col-

LIÎS DEUX SOLDATS

lège. Nos paroles galopent sur les routés. Elles t'ont rie la poussière. Des souvenirs voltigent...

Ainsi, d'elle-même, l'atmosphère qu'il me fallait se crée, et lorsque, dans mon bureau, Blajan, renversé au dossier du fauteuil, fait tourner entre ses lèvres le bout de son eiyare, une jambe superposée à l'autre, lançant des coups de pied comme si des doigts invisibles tapotaient sa rotule, j'attaque :

— Pierre, j'ai à te parler. C'est très grave. Je vais le demander un renseignement et .un conseil. Il faut que lu me promettes de me répondre sans vouloir m 'être agréable, avec toute ta sincérité des grandes circonstances, ta conscience d'honnête homme et ta franchise d'ami.

Il a, [tour m'encourager, le geste d'un chef de yare qui fait partir un train.

— Tu sais que- j'ai eu, avec Le Dévorant, un énorme insuccès? Ne proteste pas ! C'est, dans cette mésaventure, mon seul litre de gloire ! Le four le plus extraordinaire qu'on puisse imaginer ! Et voilà, mon vieux, trois ans de ma vie, braqués sur quel effort et sur quel espoir, pour aboutira ça ! A révolter la première salle et à vider la sixième, à me faire déchiqueter par la critique, renier par mes grands amis et lâcher par ma petite amie, cette délicieuse Suzanne Darzier, pour qui

j'ai écrit le « rôle » comme on écrit un poème d'amour !

« Tout cela est abominable, et c'est pourtant peu de chose à côlé de ma présente angoisse ! Mon véritable mal, celui qu'il faut que lu connaisses pour m'aider à le guérir, le voici : Après m'avoir accordé son affection la plus généreuse, le public me signifie que, désormais, il ne veut pas plus de mon théâtre qu'il ne veut de mes livres. Eh bien ! je vais le paraître ridiculement naïf ou orgueilleux, mais je ne sais pas pourquoi il ne veut plus de moi, et, de ne pas le savoir, j'éprouve une souffrance qui m'exaspère, me déprime et qui, je le sens bien, me conduit au néant. Que je connaisse la cause de cette désaffection, j'ai assez de raison pour en tenir compte si elle est juste, comme assez de dignité et d'énergie pour la combat ire si elle ne l'est pas. Tant (pie j'ignorerai celle cause, la vie ne me sera plus supportable. Le travail me dei ienl impossible. Je perds toute confiance. Il faut que je sache ! Or, ce n'est pas un confrère qui me renseignera ! Mais toi qui es au courant de ma plus humble page, toi qui, sûrement, as lu Le Dévorant et ne l'as pas aimé, tu sais bien pour quel motif tu ne l'as pas aimé ? Alors je l'en supplie, par toute notre amitié, rçponds à ma question sans détour et sans ménagement : Pourquoi le public ne veut-il plus de moi ?...

Tout le temps que j';ii parlé, il a secoué la tète

et haussé les épaules comme pour dire, tantôt :

« Sacré public ! », tantôt : « Sacrés auteurs ! » A présent qu'il sent poindre l'interrogation, la peur de i»e déplaire lui crispe la figure, et il essaie de se dérober e. n répétant ma question que, d'ailleurs, il adoucit.

— Pourquoi le public n'est-il plus aussi... chaud pour toi ?... Dame !... Tu ne t'en doutes pas ?...

— Je te le demande.

— Eh bien 1 mais... cela ne viendrait-il pas, te dirait La Palisse, de ce que le Farjol d'aujourd hui est ou serait un peu trop différent du Farjol qu'il aimait ?

— Probable ! mais en quoi ?

Il est sûr de ne pas me froisser. Il va marcher à fond.

— En quoi ? s'écrie-t-il se levant, je vais te le dire ! Tu l'avais conquise d'emblée, l'opinion, avec ta Villageoise, ton premier livre ! C'est que ça sentait un pays ! Ça remuait de la terre ! Ça vous en faisait sortir des odeurs admirables ! Ça sentait la menthe, la sauge, latrulfe, même l'ail, nulle dieux! Et le public n'en fut pas incommodé ! Il te classa parmi ses fournisseurs préférés. 11 te donna une marque. Il te l'a, pendant dix ans, royalement payée en gloire et en argent ! Et voilà que tu te mets à lui truquer son vin ! Tu lui adjoins des épices malfaisantes et des drogues qui lui transforment en une mixture inconnue son breuvage habituel ! Que diable veux-tu ? Il a fini par se dire :

10 LES ni'.l X SOLDAI S

« Si Farjol ne nous donne pins du Fârjo! et si son œuvre devient [tour nous inassimilable, qu'il la garde pour lui ! » *

Toui ce qu'il avance là je me le suis déjà raconté maintes fois à moi-même. Gommeril cela me produit-il l'impressionnant effet (Tune révélation ? Pourtant, je réplique :

— Il doit y avoir du vrai dans la démonstration. Mais n'ai-je donc pas le droit et même le devoir, comme observateur de rechercher le rare, le nouveau...

— .Mais pas le malsain ! al'lirmt'-t-il avec la vigueur que lui donne le sentiment d'être écouté. Pas le malsain, celui-là même qui lua Le Dévorant*! Est-ce qu'en possession de ta personnalité lu nous aurais présenté ce dégoûtant malade qui* se sentant condamné à une mort prochaine, emploie son peu de temps disponible à commettre tout ce qu'il sait et tout ce qu'il peut inventer d'infamies ? Allons doue ! Tiens j'ai vu cecas-là. Un paysan cancéreux, à sa troisième opération, rien plusà faire, me harcelé pour savoir ce qui lui reste «le temps à vivre. Je vois, chez lui, un tel besoin de « savoir » qtieje me laisse arracher la sentence. Je réponds : « Six, huit mois tout au pins. » Il a un silence. Il compte sur ses doigts et, la figure épanouie, il me dit :

va bien ! J'ai le temps ! » Il avait le temps de faire la vendange avant que son lils revînt du service.1 Voilà du Farjol ! du Farjol de La Villageoise ! de celui que le pnbbc regrette, que je regrette

encore davantage et que, peut-être, tu regrettes toi-même !...

Un brusque geste de moi lui fait dresser la tète et déjà il s'inquiète, prêt à se rétracter :

— Ce n'est pas ça ? Après tout, je me trompe peut-être. Je parle !. je parle ! Je fais le malin. Je ne suis qu'un provincial, un rural ! Mais, sacrebleu, je ne suis pas ton confrère ! Je suis le vieil ami d'enfance. Je suis le médecin, et si tu veux une consultation ne me laisse pas barboter. Allons, mon petit Julien, parle-njoi franchement, sans littérature, et si je me suis trompé, dis où ça le fait mal !..

Je jette mes deux mains dans les siennes et je proteste :

— Tu ne t'es pas trompé ! La raison que je te demandais, la voilà ! .Maintenant j'en suis sur ! Le public s'éloigne parce que, c'est la vérité même, je ne suis plus Farjol ! Quelqu'un s'en est allé de moi, quelqu'un possédant ma pensée, mon imagination, ma sincérité, tout ce qui faisait ma personnalité d'artiste et qui m'a quitté en emportant tout ça ! Ali ! vois-tu, c'est qu'il faut avoir une âme rudement bâtie pour soutenir sans broncher le choc du succès qui vous vient tout à coup ! L'âme de l'employé qui gagne le lot de cinq cent mille et qui reste fidèle à son bureau, comme à son restaurant ! Malheureusement, moi je n'ai pas eu cette âme ! J'ai changé de restaurant. Je n'y mangeais ni à ma faim ni à mon goût. Ce n'était pas

l'appétitqui m'était venu, c'étaient les appétits ! Artistes ou hommes politiques assaillis par le succès, à peine débarqués à Paris, voilà ce qui nous tue ! Changer de restaurant ! Les prix s'élevant, ce n'est plus de la gloire, cest de l'argent qu'il faut gagner. Alors notre art descend à la profession, pour tomber au métier, se ravaler à la spéculation et, si le succès nous lâche, comment résister à la chute ? Par quel frein l'enrayer ? Nous nous sommes démunis de toute sauvegarde ! Ni devoir religieux, ni devoir social. Je ne vais pas à l'église. Je n'ai pas fait mon service militaire. Je ne vote pas. Je ne me suis jamais imposé une contrainte morale ou physique. Il faudrait, pour nous refaire une âme, je ne sais quoi, un grand devoir qui nous serait imposé, une révolution, une guerre, la patrie en danger! Tout ce qu'on n'a pas le droit de souhaiter !... Enfin tu m'as fait voir le mal. Maintenant passons au second service que j'attends de toi ! Le remède !

— Comment ?...

— Oui, le remède ! Je ne suis pas atteint seulelement dans ma vie d'écrivain, mais je suis menacé à fond dans ma vie matérielle. Depuis huit ans environ, j'ai fait des dépenses ruineuses. Mon installation ici, mon pavillon de Marly, l'auto, les voyages, Suzanne Darzier que j'aurais du nommer la première, voilà qui représente des chiffres. Leur addition m'a prouvé qu'il me restait juste la vie assurée durant le temps que j'écrirai un roman,

une pièce. Mais, pour écrire ce roman ou cette pièce, il faut plus que me reprendre. Il faut que je me ressaisisse. Gela maintenant, tu entends bien, je le veux. C'est pourquoi je t'interroge. Je ne suis pas perdu. Je me suis perdu. Je veux me retrouver. Que faut-il que je fasse ?

— Que tu te cherches ! te répond La Palisse, et moi j'ajouterai : « Dès que tu le voudras, tu te retrouveras ! »

Il exprime une telle assurance de savoir, de s'amuser presque à me faire deviner l'endroit dans lequel je dois me retrouver que, tout haletant, je lui demande :

— Où çà ?

Culte fois il rayonne et il me répond :

— Chez toi ! qu'il prononce : « Chez touâ ! »

— Je répète : Chez moi ?

Alors, il lève ses bras qui le lèvent lui-même, et les agitant au-dessus de sa tête : « Il ne sait plus ! Il ne sait même plus où c'est ! » Puis me saisissant aux poignets : « Viens chez nous ! Au pays ! A Calviac, sacrebleu ! à Calviac ! »

Au fond, j'y ai pensé. Mais, après douze ans d'expatriation, cela me semble si redoutable de retourner là-bas qu'une exhortation ne me suffirait pas. Il faudrait qu'une volonté fît violence à la mienne ! Il le devine, car après avoir célébré les vertus de l'air natal et l'avoir montré, par son* analyse chimique, comme ne produisant pas seulement les fruits des arbres, mais ceux de la pensée,

I 'l ILS DKI \ SOLDATS

il conclut : « L'ami te le conseille et, quant au médecin, il te l'ordonne ! »

J'objecte :

— J'y ai songé. Il sérail peut-être bon, en effet, que ma pensée revînl à son lieu de naissance. Mais je crains tellement de m'y sentir dépaysé !

— Dépaysé ? Tu es fou ? Ah ! naturellement ! Tu es sous l'influence du Nord et de l'Est ! Tous les points cardinaux concurrents refusent tout au nôtre ! Nous manquons de pensée, c'est vrai, à la façon de Montaigne ! Nous manquons de poésie, c'est vrai, à la faconde Clément Marot ! Nousmanquons de bravoure, c'est encore vrai, à la façon de Murât et de Bessières ! Nous ne sommes pas patriotes ! Parce que nous aimons noire coin de pays ? Mensonge ! Calomnie ! Mais moi j'ai deux patries pour une! Ma pallie c'est la France ! Mon pays c'esf le Lot ! Voilà ce qu'il faut dire, et tu verras le beau livre de glorification qui fleurira de toi quand tu auras repris racine dans ta terre natale !...

Il fait un tapage héroïque et affreux ! Les bibelots tremblent. Il crie à lue-têle comme si nous étions séparés par la largeur de ce Lot qu'il invoque. Ses mois me sont indifférents, habitué que je suis à leur grandiloquence. Tout de même, sa voix porte. Bile me pénètre et cependant encore je résiste :

— Mais je. n'y ai même pins de demeure dans mon pays natal ! Ma vieille maison de famille a été rasée, et, sur son emplacement, on a bâti je ne sais quoi !...

LES DKl X SOLDATS 15

— Une école ! reprend-il. Ce n'estpàs dégoûtant ! Des enfants ! Des jeux ! Des rires ! Et [mis tu ne serais pas obligé de te logera Calviac, dans le village même. De « l'autre eôté de rivière », comme nous disons, à trois kilomètres de Monlech, adossé à la Cévenné, il y a une vieille maison très habitable, que tu connais fort bien, que tu as même un moment désirée, la maison...

— D'Estradiér ? La Framv ?...

' — Tout juste !

Ah ! cette fois, il a touché le point sensible, le seul, et, malgré moi, joignant les mains, je répète ce nom : « La Framv !... »

C'est une maison où, toute ma vie, j'ai eu le désir passionné d'habiter. Elle n'est ni le vieux château, ni la villa moderne. Elle est la maison bourgeoise adossée à la moritagne, ennoblie par le pigeonnier carré à toit pointu et qui, dans une société de beaux arbres, regarde les cul l mes de la vallée en s'intéressant aux jeux de la rivière. Nulle légende ne la poétise. Nulle excentricité ne la signale. Pourquoi m'a-t-elle toujours impressionné ?

Quand je galopais, enfant, sur les routes qui traversent et enlacent Calviac, je m'arrêtais tout à coup de jouer pour regarder longuement, curieusement, les fenêtres de La Framv qui flamboyaient de soleil couchant ou dont les regards noircissaient sur la pâleur des jours. Avant de savoir son nom, je l'appelais : « la maison qui

regarde ». Mes parents plaisantaient cet enthousiasme. Ils me disaient : « Mais que peux-tu bien trouver de si extraordinaire à La Framy? » Je répondais : « Je ne sais pas ! — Alors pourquoi la regardes-tu tout le temps ? — Parce qu'elle me regarde. » Ce vieux désir, Blajan vient de le ranimer. Rien qu'en entendant son nom, il s'est réveillé en sursaut. Je ne discute plus. Je n'hésite plus. Je désire, soudain, aller dans cette maison, et je le désire avec une telle force que je ne sais plus si c'est moi qui veux La Framy ou si c'est La Framy qui me veut !...

La voix un peu altérée, craignant maintenant un obstacle, je demande :

— Et tu crois qu'ils consentiraient ?... Mais le voilà qui repart :

— A te louer La Framy ? Ecoute. Je ne te dis pas qu'ils te la donneraient parce que j'ai horreur de l'exagération. Mais ils seront trop heureux de te la louer pour tout le temps dont tu disposeras. Le père Estradier est mort il y a cinq ans. et sa femme, deux. Le fils, qui était employé dans les postes, a épousé une jeune tille riche mais qui ne veut habiter qu'en Bretagne où sont ses propriétés. Tu n'as donc qu'à venir. La maison est intacte. On n'a pas touché aux meubles. Tu seras la liés bien el lu auras pour voisins les Massaguel,

Henri et Zélia Massaguel.

— La fille de Jeantil?

— Ton ancien domestique! Un brave petit mé-

nage. Des paysans bien sûr ! Mais travailleurs, intelligents, fins et qui te seront dévoués. Hein ? Je vois que ça te séduit La Framy ? Tu ne peux rien trouver de mieux !...

Alors il change de voix et prend un ton léger, indifférent presque.

— Pour me récompenser, tu vas m'éerire un mot au baron Fradel que je voudrais bien voir. Ce particulier-là se plaint du dernier vin que je lui envoyai. Je suis sûr qu'il a été bousculé ce vin, mal soigné. Mais c'est égal, je veux qu'il ait une compensation, et je lui ai réservé trois barriques de 81 que je lui donne, entends-tu bien, que je lui donne... à deux cents francs l'une, rendues en cave !...

Ma pensée, tandis que je m'adresse à Fradel. est toute à La Framy, et j'écris au baron une lettre trop ardente, d'une chaleur qu'un placier en vins eût à peine risquée mais qui enchante Blajan.

— Oh ! parfait ! me dit-il, seulement tu as mis comme adresse : « Monsieur Estradier » !...

— Sapristi !

— Faut-il tout de même que ça t'emballe l'idée d'aller là-bas !

— Ecoute, Pierre, lui dis-je, en lui remettant la lettreaprès lareclification. Jesuis décidé. Je désire, je veux aller, pour quelque temps, dans cette maison de La Framy que j'ai toujours souhaitée. Mais je ne veux pas m'exposer à une déception. Ton enthousiasme à me dépeindre la possibilité de cette

location me donne la peur que ce soit impossible. Figure-toi, un moment, que tu n'es plus du Lot, je t'en supplie, mais que lu es à Paris et que tu me dois la vérité, pas celle du Midi, celle du Pas-de-Calais ! Enfin tu me comprends ? Peux-tu m'assurer que, dans les huit jours, La Framy sera louée en mon nom ?

Je nains de l'avoir froissé. Sans prononcer un mot, il s'éloigne de moi. 11 va prendre, pour s'en aller, le panama que j'ai posé sur un Fauteuil. Vraiment, l'attitude presque offensée de Blàjari m'inquiète. L'aurais- je peine ? Non. Il n'est pas fâché. Son silence signifie seulement qu'il juge superflu de me répondre. Il me serre les mains et me dit :

— A vendredi.

■ - où çà ?

Scandant sa phrase de deux saccades que ses doigts impriment aux miens, il confirme :

— Chez loi... à La Framy.

J'aurais dû m'y attendre !...

Ce vendredi même que 131 a j an m'avait assigné pour mon installation à La Framy, je reçus de lui cette dépêché : « Écris illico à Ëstradiër, à Saint- Brieuc. pour lui demander location. Il esl dans les dispositions les meilleures, (/est l'ait. Tiens-moi

au courant el compte sur moi. Dévouement. » En réponse à ma lettre, trois pages interloquées

d'Estràdier m'apprirent qu'il fallait voir, eh tout ceci, un « effet d'imagination » chez mon ami, et que cette perspective de m'avoir pour locataire, tout en le flattant, lui causait de la perplexité. 11 désirait réfléchir. Une correspondance s'établit entre nous. Le résultat en fut nul. Estradier réfléchissait toujours. Je dus rh'imposër un voyage à Saint-Brieuc. Le propriétaire ne demandait pas mieux que de louer La Framy.II craignait seulement que cette location inclinât ses compatriotes à croire que sa situation financière était compromise. Il me fallut les plus pressants efforts et l'aide active de M"le Estradier pour arriver à dissiper ses craintes. Au prix d'une indemnité, nous avons décidé Collonges qui, fermier des terres, habitait la maison, à me céder la place pour aller se loger dans la grange. En même temps, j'ai obtenu un bail de dix ans avec promesse de vente pour l'immeuble et pour la propriété.

Deux mois de négociations ! tandis que si Blajan s'en était sérieusement occupé auprès de Gollongés, nous aurions conclu l'affaire en moins de quinze jours ! Nous voici le 10 juin et, grâce à cet animal-là, je rate le printemps !...

J'ai congédié mon valet de chambre Firmin qui attendra, chez lui, dans l'Aveyron, mon signe de rappel. Toutes mes dispositions sont prises, et enfin, je pais, ce soir, quai d'Orsay, par le rapide qui, vers cinq heures du matin, doit me débarquer à Gahors, d'où un train moins rapide me conduira

jusqu'à la gare de Montech, tout près de La Framy.

On s'en va tard. Les grands exodes parisiens vers la montagne et la mer ne sont pas commencés. Il y a peu de monde. Je suis seul dans mon compartiment. Tout de suite j'ai pensé à mes départs de jadis, pour les vacances. Alors, on ne partait pas à dix-neuf heures. On partait à sept heures du soir. Cela revenait au même et pourtant ce n'était point pareil ! Je partais quelquefois navré d'un échec aux examens de Droit, et je pars également ulcéré d'un échec. Au fond, cela revient au même, et pourtant comme c'est différent ! Oui vais-je retrouver là-bas ? A part Blajan et mon condisciple Maurice Foncave, qui sera mon voisin de campagne comme il fut mon voisin d'étude, tous mes camarades sont dispersés, les uns fonctionnaires, les autres prêtres, quelques-uns morts.

J'allume un cigare. Je parcours dr* journaux. J'entrouvre une brochurede théâtre, Le Fils naturel, de Dumas, et je lis : « L'homme ne se retrouve plus dans ce qu'il était jadis. Il se cherche partout avec curiosité, avec désespoir, avec ironie, avec terreur... » Je ferme le livre en ripostant : « Ce n'est pas vrai ! Avec curiosité, c'est possible. Mais avec désespoir, avec ironie, avec terreur? Pourquoi ? » .le vais me chercher, moi aussi î Je vais me « redemander » à mon pays. Je vais le supplier de me rendre à moi-même, simple et sincère, tel qu'il m'avait créé, et je vais à lui avec confiance, avec enthousiasme, certain d'être exaucé, sur de

me retrouver !... Puis, à regarder la nuit sur laquelle la lune peint des caricatures japonaises, mes yeux s'alourdissent. Je m'endors...

Je viens d'être embrassé ! Des lèvres fraîches se sont posées sur mes joues et leur souffle cordial m'éveille. C'est l'air natal. Je regarde. Douze ans que je n'ai pas vu ces choses ! Des coteaux rougeàtres, des chênes trapus, des vignes qui rampent, des noyers qui ouvrent leurs parasols, un paysan qui porte un petit cochon en cache-nez autour du cou, un berger dans les bruyères du frau, le boulanger dansant et trompettant sur sa carriole, à côté d'une femme brune coiffée d'un foulard de soie blanche... je suis chez moi ! et le voilà enfin, lui, ce grand flâneur de Lot, beau comme un fils de fleuve !...

— Montech ! Montech !...

C'est la station.

Une voix s'écrie : « Julien ! Julien Farjol ! »

Gesticulant, entraînant le chef de gare dans sa galopade, Blajan me reçoit à pleins bras, m'arrache sacs et valises, qu'il déclare vouloir porter et dont il charge immédiatement l'homme d'équipe, en lui disant : « Voilà pour vous, mon brave ! » puis il me renomme encore : «Julien Farjol ! » comme s'il m'annonçait au pays, et s'il exigeait un hommage de tous les voyageurs. Tandis que le train repart, il 1 me crie dans les oreilles : « Ne t'occupe pas de tes bagages, Collonges viendra les chercher avec la charrette. J'ai mon auto dans la cour et je te dépose

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devant la grille du château de la Framy, désormais résidence d'un grand homme !... »

Et me désignant le chef dé gare en lui secouant l'épâulë, il ajoute : « Monsieur Delmoulv a lu La Villageoise ! »

— Trois fois ! précise celui-ci.

Je suis pourtant humilié par le facteur de la station que j'ai prié d'expédier une dépêche pour retrouver un livre oublié dans le train et qui me démande si mon nom s'orthographie Farjot avec un / ou avec un /. .le suis obligé de calmer Blajan, qui s'emporte contre cette ignorance, et nous nous installons tous les deux dans l'auto.

A lui seul il m'a donné l'impression que j'étais entouré de délégations venues à ma rencontre. Il est assourdissant, mais ce tapage m'enchante. Il me change tellement de la subtilité ! D'abord, au moment où je vais lui reprocher sa négligence envers Estradier qui m'a l'ait perdre près de deux mois, il me dit : « Tu me dois une hère chandelle, hé ! Sans moi, jamais tu n'avais la Framy ! » Il arrête deux t'ois, pour me nommer devant le curé, jeune prêtre à tournure militaire qui vient dédire la messe el qui m'assure : « La Framy va être très llallée » puis, pour me présenter un notable, M. Bousquet, qui me demande : El à Paris ? qu'estce qu'on dit de tout ça !...

Nous liions. Arrivés devant la grille, il prend congé : « Je te laisse. Il tant que je passe chez Drubert, le pharmacien «le Montech, et qu'avant

LES DEUX SOLDATS 2-i

de rentrer au Méouré, j'aille voir un client à Galviac. Mais, écoute, si tu veux mettre à profit ton séjour et te reprendre, comme tu dis, pas de théâtre, pas de livres, pas de travail ! Fais comme moi avec mes malades. Laisse agir la nature!... »

Puis il se retourne pour me crier : « Si tu as besoin de la moindre des choses, ne te gêne pas, hé ? Tout de suite, un signe, et compte sur nous! A toute heure ! le jour! la nuit !... »

Il est parti ! déjà ! Je suis tout étourdi, après ce fracas de paroles, de me sentir seul. Allons ! Ça y est. Me voici au seuil de ma vie nouvelle, devant son portail. Ses deux entrées, celle des voitures et celle des piétons, m'en sont cordialement ouvertes. Tout près, une vieille charrette bleue est tombée, les bras dans l'herbe, n'en pouvant plus.

J'essaie de voir les fenêtres, là-haut. Impossible. Trois étages d'arbres masquent la façade. La demeure tant désirée est au bout de cette avenue qui se propose à moi. Que vais-je y trouver ? La joie, ou la désillusion ?...

L'allée que je gravis est encaissée dans des remparts de buis qui me font respirer une odeur pascale, un dimanche des Rameaux.

L'avenue tourne et s'éclaire. A droite, un mur a, dans son écroulement, entraîné une tenture de lierre. Un sentier dégringolé de la montagne a pré-

cipité sur cette brèche son gave de cailloux. Cela fait un brouhaha de rocailles, de plantes sauvages cernant le puits qui arrondit là sa cuve de pierre à mince toit de zinc, et j'admire trois ormes, sj élancés qu'ils ont en l'air de partir devant moi en trois fusées volantes.

Encore un raidillon et me voilà dans la cour, au centre de laquelle des iris, sabre au clair, gardent un palmier qui, au moindre souffle, se met à grelotter de froid. Au bruit de mes pas, Collonges et sa femme sortent, me saluant, empressés, l'un d'une voix qui bourdonne, l'autre d'une voix qui flûte :

— Bonjour, monsieur ! Monsieur va bien?...

— Bonjour Colloïdes. .. bonjour... Justine ?...

— Oui, monsieur, je m'appelle Justine, répondelle, à mon hésitation, et, puisque monsieur le veut, je lui ferai la cuisine du mieux que je pourrai. J'ai été cuisinière trois ans chez la baronne de Varaignes, près de Leeloure, monsieur connaît peut être? Seulement, il y a longtemps et, à faire la cuisine pour mon mari, probable que j'ai dû me gâter !

Je la rassure :

— Ce sera parfait !

— Le bon Dieu le veuille !...

— Je vous ai dérangés, leur dis-je, en vous obligeanl à vous loger «fois les chambres au-dessus de la grange ? Comment y êtes-vous ?

Ce sont de bonnes yens, timides, presque sau-

vages, et qui se montrent fort touchés de ma sollicitude.

— Oh ! monsieur est trop bon ! Nous y sommes très bien. Je ne suis pas venu à la gare avec la charrette parce que le bœuf il craint la chaleur. Mais si monsieur avait besoin des malles avant quatre heures...

— Non. A quatre heures.

Sa chemise lui gonfle autour des reins une ceinture de sauvetage et son pantalon descend si bas qu'il abrège ses jambes. Les pointes noires de sa moustache rentrent dans les coins de sa bouche. Il a le sourire malin, les joues in rasées d'uue fin de semaine et, sous le paillasson pointu qui le coiffe, sa figure se contracte avec cet air d'angoisse des travailleurs de terre de qui les regards, si fréquemment, questionnent le soleil.

Quant à Justine, elle est si brune que ses yeux et ses dents en élincellent, et sa figure s'enveloppe de duvet comme le corps des ,gros frelons noirs qui font ployer les glycines.

La broussaille envahit dans la cour le pigeonnier qui se carre. Un contrevent est démantibulé. Un banc s'effondrait, que des semelles de tuiles superposées ont rétabli presque horizontal.

— Ce n'est pas tout à fait en règle, observe Collonges. M. Estradier ne s'en occupe pas.

Nous entrons. Je trébuche contre des sabots. Mais la cuisine m'emplit d'ombre et de joie. Justine y a disparu dans la cheminée comme dans un

2d LES DEUX SOLDATS

tunnel. La table, les bancs, le buffet ont, dans cette obscurité, la couleur <le la châtaigne bouillie. La liante et vieille horloge a le hoquet. Les chandeliers de cuivTe luisent en ex-VOtO. Je retrouve la cuisine de mon enfance où l'on bâfrait, où Ton chantait et où l'on racontait des choses qui nous faisaient si peur ! La bibliothèque est en face. Gollonges nie montre le plafond que l'humidité a damassé de jaune. Les livres s'entassent. Je vois que saint Augustin soutient Théophile Gautier, et que le Rituel de Toulon penche vers George Sa ml. I n canapé amarre son bateau sous une carte d état-major qui fronce un million de sourcils, lue photographie montre, au-dessus d'une plantation algérienne, des draps de lit où grouille une pluie de rriquets et, quand on marche, les porcelaines à dorure empire, sur le ventre d'un bureau Louis XVI, tremblent, sentrechoquant.

Par respect ou par peur d'une glissade, les souliers terreux de Collonges hésitent devant le parquet du salon : « Monsieur m'excuse, je vais jusqu'à la propriété chercher de quoi manger pour les bêtes. » .

I n sent de novembre ébouriffe, sur la tenture

des murs, des bouquets de clirvsa il thèmes finies en cheveux ruses et mauves. Au-dessus de vieux meubles, d'un damier à Iric-lraC, de la lune en

marbre d'une table Empire ci de toute une société Napoléon III, en acajou, groupant auprès du canapé, ses Fauteuils el ses chaises, des portraits

de famille habitent ce salon que deux portes vitrées, donnant sur la terrasse et les arbres du jardin, remplissent d'un jour vert. Je vois un professeur, la simarre épaulée d'hermine, une dame en bandeaux noirs et luisants qui froisse avec ses doigts bagués un mouchoir de dentelles, à côté d'un prêtre brumeux ayant sous le bras la tranche d'or du bréviaire. Plus loin, un aïeul, en cravate à double tour, et un lycéen en (unique, l'aigle impériale bouclant le ceinturon.

Presque tous, je les ai connus. Ils étaient gens d'esprit agréable, de cœur excellent, et ils ont maintenu dans leur salon une atmosphère de bonne compagnie. Je suis content qu'ils soient là. Je ne serai pas seul.

J'aimerai ma chambre, je le crois. Elle est spacieuse et claire. Le lit est brun, la commode blonde. Les murs racontent l'histoire de Rébecca et d'Eliézer, et les deux grandes fenêtres m'encadrent deux vues de montagnes aimées qui, je l'espère, me feront retrouver les beaux réveils d'autrefois...

On frappe. Justine m'annonce :

— Monsieur est servi.

Je passe dans la salle à manger. A cause du soleil, qui en ce moment fait rage, on tient les volets clos ; mais je sais que. par la porte vitrée, j'apercevrai le clocher de Calviac. Les meubles se sculptent dans l'ombre. Sur les buffets, l'argenterie bleuit. Près de la cheminée, deux grands fauteuils

Voltaire évoquent un retour de chasse, pipes et huttes fumantes, avec l'épagneul couché devant le feu. Et voici Murât ! Murât lui-même ! Un beau portrait. Il est en buste et on le sent à cheval. Les cavaliers le suivent. Il poursuit l'ennemi. C'est la chevauchée ! La victoire ! et je suis heureux qu'il y ait ici cette image, à laquelle ma volonté, — si elle défaille, — pourra demander du renfort.

.Maintenant, après avoir regardé partout autour de moi, il est temps de regarder en moi. Quelle est mon impression de me trouver à table, dans la salle à manger de cette maison où j'ai tant désiré habiter '! La Framy ne répond pas entièrement à l'idée que je m'en étais faite. Mais je ne m'y déplairai pas, du moins il me le semble. Seul le silence m'inquiète. Depuis douze ans je n'en ai pas connu un de cette qualité. Les cigales ne le troublent pas. Au contraire, elles l'augmentent. Llles ont l'air de chuter des rumeurs qu'elles seules entendent, et c'est comme si le silence s'imposait à lui-même silence.

Aussi, je dis à Justine qui dessert :

— Vous savez, vous pouvez parler fort à la cuisine et remuer vos casseroles. Le tapage ne m'incommode pas.

En réalité, je n'ai pas d'impression. L'émotion que j'attends, je vais l'avoir au sommel du jardin,

loul a l'heure, quand je re\errai, vraiment, mon pays et que tous les deux, seul à seul, nous allons

nous regarder en face !. ..

Il est cinq heures. Je traverse la cour. Je reçois au passade l'odeUr de vin qui m'arrive du chai, le parfum de foin que vaporise la crante et la senteur picolante de l'étable où le bœuf et la chèvre ruminent côte à côte.

Je grimpe un sentier et je suis au cœur même du bois. C'est là que je me retrouverai en retrouvant les impressions que je recevais des êtres et des choses. Je dislingue déjà des cris d'oiseaux qui ressemblent à ceux de mon enfance et des insectes que je reconnais au passage, l'araignée à croix blanche, la grande sauterelle verte, la margaridette et le saigne-bœuf. Mais je suis si impatient d'atteindre la hauteur d'où je vais revoir, d'un coup d'œil, tout mon pays natal!...

Il me faut enjamber un grand pin mort qui, à lui seul, biffe tout un paragraphe d'arbres. Je pousse la petite porte en fer du verger et, dès que je rencontre l'allée transversale, qui sépare un carré de choux d'un carré de salades, je vais, pressé, mais tout de même craintif, au-devant de cette apparition.

M'y voilà !

C'est mon pays ! C'est la vallée du Lot ! Mon regard embrasse toute cette étendue. Douze ans qu'on ne s'est vus, nous deux ! On a tant de choses à se dire qu'on ne dit rien, et que même on se

regarde comme si on avait peine à se reconnaître ! Je suis arrivé là, bras ouverts, et, je ne sais pas ce qui se passe eu moi, mais je sens que mon clan se brise. Je m'attendais à un grand eliocde joie, à l'accueil festoyant de parents qui retrouvent leur fils, à une vie nouvelle reprise à l'instant mêm.e, allègrement, et, pas du tout, j'éprouve, sans comprendre pourquoi, une désillusion qui nie serre le cœur. C'est donc ça ce pays que j'ai rliéri jusqu'à l'adoration ? C'est cette étroite vallée ? Ce sont ces Lopinâ de terrequi s'alignent comme une exposition de tapis usagés? Ces montagnes ratées et ce prétentieux clocher d'église a toiture d'ardoise ?... Ah ! ça mais, qu'est-ce que j'ai ? Je ne vois donc plus les choses comme je les voyais?

Rien n'est changé pourtant. Dorés par le soleil, verts de vigne ou bleuis de vapeur, les coteaux déroulent toujours sur l'horizon leur vieille farandole. Quelques-uns, a leur sommet, arborent un hameau. Calviac étale ses maisons sur le rocher et les étage sur le « Pech de la ville ». Le Lot lézarde. L'ombre de ses peupliers plonge en lui aussi verticale que leur ascension. Sur cette rive-ci, la route coupe eu deux le village de La Framy. L'église s'agenouille au milieu d'une vigne. C'est le paysage quercynois, rude, souriant et rêveur. Je le connais cependant bien. Mes premiers hivers de Paris l'ont assez ri't; retté !

Qu'est-ce que je lui reproche donc ? .le ne sais pas au juste, .le trouve cela ordinaire et triste sur-

tout, si triste ! Pourquoi? J'ai vu en Italie, en Hollande, en Angleterre, en Espagne, en Norvège, des sites... Ah ! oui, c'est ça ! J'ai vu trop de pays ! En géographie comme en littérature, j'ai vu trop de pays et je ne comprends plus mon pays !... Mais alors, qu'y suis-je venu faire ? J'ai mis tout mon espoir en lui pour ressaisir les éléments essentiels qui firent ma personnalité. S'il m'est devenu étranger, que deviens-je moi-même ?.. Allons ! Allons! C'est impossible ! C'est l'énervement du voyage qui apporte ce trouble dans mes idées et dans mes impressions. Demain, j'irai me retremper dans mes souvenirs d'enfance, sur les routes, dansles champs, à Calviac,à Cahors dans mes souvenirs de collège. Je me rapprocherai des anciens du village. Je reparlerai leur patois et, si c'est nécessaire, je remonterai aux origines de ma race. Je me ferai paysan. Mais je ne reviendrai pas bredouille de cette chasse à moi-même. Je me retrouverai...

Je vois, en bas, une charrette qui s'avance. Elle est encore loin. Pourtant l'homme qui la conduit, assis de côté, les jambes ballantes, m'a sûrement aperçu car, dans ma direction, il élève et secoue sa casquette. Pour qui me prend-il? Peut-être pour Collonges. Mais non, il insiste. Je réponds par un yeste aussi vague que large et à Justine

venant, l'arrosoir au poing, vers ses salades, je demande :

— Oui est cet homme, qui n'arrête pas de saluer ?

Après un coup d'œil, la main en abat-jour, elle paraît profondément surprise de mon ignorance :

— Hé bé, mais c'est Massa^uel qu'il habite là, cette maison, au bas de la côte, Henri Massaguel avec sa femme...

— La petite Zélia ?

— La petite? Elle a vingt-cinq ans, lui en a vingthuit. Il y a cinq ans qu'ils sont mariés, et même qu'ils sont en train de devenir riches, tenez ! C'est des personnes que tout leur réussit. Ils ont commencé avec rien ou presque rien, et maintenant ils ont cheval et voiture « si vous plaît » ! C'est vrai qu'ils triment comme des malheureux ! Ils ont une chance, je vous dis, une chance terrible !...

— Mais la chance, Justine, serait d'avoir tout ça sans avoir tia\ aillé !

— Ça c'est bien vrai ! Personne n'y a pensé, mais quand même, <>n ne les aime pas dans le pays, pareequ'on dit qu'ils ont trop de la chance pour tant qui n'en ont pas !...

L'homme se remet à saluer et agite sa casquette d'un geste qui indique le portail, m'exprimant ainsi, pour lui et poiic sa femme, le désir de me voir.

Je vais à leur rencontre. Je traverse la bassecour dans une bagarre de volailles. Des oies me courent après en poussant des clameurs, et je dois

éviter un canard qui suffoque, ouvrant un bec pareil à ces fuseaux de bois avec lesquels on élargit les gants.

Je n'ai pas dépassé le palmier que la charrette apparaît. Elle monte l'allée au pas. La jeune femme a tourné la tête vers moi. Dans ce mouvement, le paillasson s'est renversé sur la nuque. Elle le rattrape à deux mains, d'un geste de ses bras levés et, droite, dans son sarrau noir, gardant l'équilibre malgré les cahots, elle a l'air d'une statuette de la fille des champs, coulée en bronze par le soleil et qu'on porte en triomphe pour une fête rurale. Son sourire s'est allumé en me voyant et il s'éclaire à mesure que la charrette avance.

— Gomment ? C'est toi, la petite Zélia ?

— Oui, monsieur...

Les jupes vivement ramassées, elle a sauté à terre, leste comme la paysanne habituée à glisser du haut des meules de paille et à enjamber les boltelées de foin.

— Massaguel, j'embrasse votre femme !

— Hé ! je pense bien ! approuve Henri. Il y a bien assez longtemps que vous vous connaissez !

Elle a chaud. Je sens, à travers le sarrau, son corps délicat et fort comme, sur mes lèvres, ses joues qui ont la tiédeur parfumée des fruits l'aprèsmidi.

— Tu t'es donc roulée dans les fraises que tu sentes si bon ?

— Non, mais je vous en porte, dit-elle en riant,

34 LKS DEUX SOLDATS

et elle me présente un panier qu'elle élève comme un encensoir qui rougeoie et embaume.

— Oh! qu'elles sont belles, et quel parfum ! disje. Cette fois, Massaguel, c'est vous qui embrasserez votre femme pour moi. Ça lui fera plus de plaisir, à vous aussi, et ce sera votre récompense. Vous êtes trop gentils!...

— Même que c'est vrai ! reprend-elle avec un malicieux sourire et un clin d'œil vers son mari, qui approuve. C'est Jeautil, votre ancien domestique, mon père, qu'il en a eu l'idée. On venait de les cueillir parce qu'on prépare les envois pour Paris. Alors, il a dit : « Faut porter tout de suite les premières à M. Julien ! » J'ai pas voulu le lui dire, mais j'avais déjà préparé le panier !...

\ raiment, je suis touché. Elle m'exprime leur affection à tous avec une chaleur si charmante ! En quelques secondes, elle a lait tous les gestes de ce qu'elle a parlé', les bras ouverts pour celte déclaration : « El même que c'est vrai », se baissant vers le sol pour Indiquer la cueillette des fraises, emballant les envois pour Paris, ordonnant de surseoir à tout travail pour m 'apporter la primeur en accordant la première idée a son père, la lui reprenant aussitôt, et elle m'a débité tout cela dans des

mots si rapides que je les regardais sortir de ses levées connue s'ils s'envolaient.

— Ce brave Jeantil ! .le l'aime bien ton père. Tu lui diras combien je suis touché !

— Figurez-vous ! proteste-t-elle. Quelque chose de rare ! . ..

Je leur ai tendu la main. J'ai senti celle de Zélia toute frétillante de Pardenr à la vie, et celle de son mari, en secouant la mienne horizontalement, m'a fait sentir ce rude et cordial reproche que les durillons des travailleurs de terre mettent sur les doigts douillets des travailleurs d'esprit. Je les regarde.

Ils sont réjouissants à voir ces deux braves petits. Lui, sous la casquette plate, a un visage bon enfant déjà cuit au soleil et enjolivé d'une moustache brune. Largement éehancré, le col de la chemise laisse le jeu libre à une pomme d'Adam agitée comme si un ressort intérieur la faisait monter et redescendre.

La veste grise est fanée, amincie, et le pantalon serré à la taille par une ceinture rouge Hotte sur d'agiles jambes de montagnard de qui les pieds sont chaussés d'espadrilles à semelles de corde. Il tient par la bride son cheval, un petit tarbais à fins jarrets, qui est couleur de mouche et qui piaffe de colère parce que ses sabots ne peuvent atteindre son ventre frissonnant :

— C'est Neumir, me dit Zélia. Son propriétaire l'appelait « Emir » à cause qu'il aurait du sangarabe. Mais nous l'appelons quand même Neumir. Ça nous est plus commode.

Tout en caressant le front de l'animal, Massaguel contemple sa femme avec amour, puis m'adresse un sourire qui me demande, pour son

bavardage, mon indulgence et mon admiration.

Elle aussi me regarde, mais un peu en dessous, le menton avancé, les yeux rentrés sons de grands sourcils noirs, avec cet air fâché que la timidité donne aux femmes de la campagne. Cela m'amuse, moi aussi, de regarder la paysanne de libre et jolie poussée qu'a donnée la fillette de qui j'ai gardé le souvenir confus.

Ah! elle est bien du Midi, celle-là. et du Midi des champs! Toute droite, on dirait un point d'exclamation qui change tout le temps de place et qui se multiplie. Elle gesticule pour parler double car il lui semble qu'elle ne parlera jamais assez, et elle parle, elle parle, reprenant haleine comme une enfant récitant sa leçon, elle parle dune voix qui chante, rit, pleure, s'étonne, se fâche, s'apitoie, caresse. Ses cheveux bruns, qu'elles relevés comme pour les punir de n'être pas tranquilles, sont bouffants sur le front. Le saut; rose le bronze clair de ses joues et avive la bouche gourmande de laquelle la lèvre inférieure a l'air d'un fruit mordu à belles dents, tandis que la lèvre supérieure dessine, tout a coup, en profil, un petit képi rou^e sur un soldat de plomb. N'en pouvant plus de ce silence qui dure depuis déjà une minute, elle se décide :

— Vrous m'auriez reconnue ? me demande- t-ellei

— Tu as bien vu '!

— Té, pardi ! Justine vous l'a dit que c'éiaii moi. Sans ça !... Mon Dieu ! qu'il y a longtemps! Dites, monsieur Julien, vous vous rappelez quand

vous veniez à la propriété et qu'on vendangeait à Ladirac ? J'avais huit ans, — et vous dix-huit, — elle prononce « dize-gûite » . J'étais partie avec mon petit panier et ma serpe. On ne savait pas où j'étais allée ! Tout le monde s'inquiétait, qu'on était dans un état ! parce qu'il y avait un grand vivier au bout de la montagne. C'est vous qui m'avez trouvée. Vous m'avez enlevée de terre et vous avez descendu la montagne en criant : « La voilà ! la voilà ! » Et moi qui vous avais mis mes bras autour du cou ! Dites-moi ! une petite fille ! Mais, on dit que, dans nos parages, les filles vont plus vite que dans le Nord, parce qu'elles sont plus « avantives ». Tout de même ! Il fallait bien que je fusse « affrontée !... »

— Ça lui a pas passé ! déclare Massaguel en riant et parant d'avance, avec le bras, le coup qu'il pr.évoit.

— L'autre, là ! Je te conseille de te plaindre !

— Ça c'est vrai ! De quoi vous plaignez-vous ?

— Mais, monsieur, c'est qu'elle voulait pas de moi ! Elle préférait...

— Tais-toi !...

— Jacquou de Fillière, un grand vaurien !...

— Ne l'écoutez pas ! C'est un animal qui se plaint toujours ! Je t'ai pas épousé peut-être ?

— Et je vois que vous êtes d'accord ?

— Oh ! pour ça, oui, monsieur ! Je la taquine, mais on s'aime bien et jamais on se dispute.

— On n'en a pas le temps ! répond-elle. On tra-

vaille ! on travaille ! même qu'on nous en veut ici parce qu'on dit que nous travaillons trop ! que nous nous en croyons ! Je vous demande ! Je ne fais pas de toilette ! Nous n'avons pas d'enfant, je suis la dernière du nom de Vignal et, après moi, c'est fini, notre famille relate ! Alors, c'est pas par coquetterie ou par avarice, mais moi j'ai ça dans le sang et dans les nerfs! D'abord, je suis née dans la vigne, et vous le savez bien que ma mère, la pauvre, n'a pas eu le temps d'arriver jusqu'à la maison que ça y était déjà, pendant que mon père criait tous les « milo dious » qu'il pouvait, parce qu'il ne savait que faire avec une femme dans cet état tout d'un coup et une petite fille par terre ! Tout ça, à la race du soleil et à travers les souches ! Hé bé, ça m'est resté ! Que voulez-vous que j'y fasse ? Je ne peux me supporter que dehors ! Je me lève tous les matins à quatre heures. Je vais porter le lait à Galviac et, aussitôt rentrée, allez ! dehors ! à travailler, à sarcler, à ramasser de l'herbe pour les bêtes, à traire la vache, à donner à manger au cheval, enfin à remuer que je ne fais qu'un seul péché, le curé vous le dira, que je ne peux pas m'empécher de travailler quelquefois le dimanche ! Ht, d'ailleurs, il faut bien ! Bou dion ! Il doit être lard cl il Huit que nous soyons à La Grave avec lit charrette, parce qu'on rentre le foin! Monsieur Julien, Henri vous portera le lait tous les matins, à cinq heures, c'est-à-dire qu'il le donnera à Justine, parce que je pense bien qu'a cette

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heure-là !... Et puis le père, qui demeure avec nous, qu'il ne peut plus travailler à cause de ses rhumatismes, et maman qui fait la cuisine pour les hommes, ils seront aussi contents de vous voir, parce que vous nous ferez bien l'hommage de rentrer à la maison quand vous irez vous promener? Allons, à bientôt! Et toi, dit-elle à son mari, muet d'admiration, dépêche-toi, grand bavard, que tu n'en finis plus !...

Ils s'en vont, lui, maintenant, debout sur sa charrette, le fouet claquant, elle, assise à l'arrière où elle s'est juchée d'un saut, comme à l'escarpolette, son corps suivant le roulis, jambes ballantes, bras en croix tenant très haut, dans ses deux poings fermés, les deux pieux qui dépassent...

Je les accompagne du regard et j'envoie, de la main, d'affectueux « au revoir » à Zélia qui sourit, aussi épanouie en s'en allant qu'en arrivant vers moi. J'ai les oreilles toutes sonores de son jabotement et les veux enchantés de leur air si heureux ! C'est même plus que le bonheur, c'est la félicité ! Ah ! ça fait plaisir ! Qu'il y a donc longtemps que je n'ai vu de figures si gaies ! Et puis je la reconnais, cette gaité ! C'est de la gaîté d'ici, cordiale et bonne enfant ! Bien sûr que j'irai les voir ! J'irai les voir en voisin, en ami, dans leur maison, dans leur champ, et il faudra bien que je sache comment ils prennent la vie, ces deux-là, pour y être si naturellement, si joliment heureux !...

Il est six heures passées, « soleil court », et ma journée finit. C'est ma première tournée parmi mes souvenirs. J'en reviens, harassé, pas content.

Aussitôt après déjeuner, j'ai quitté La Framy et, pendant trois heures, j'ai fait le chiffonnier sentimental, fouillant et triant dans les tas de vieilles choses que je reconnaissais. Qu'est-ce que je rapporte dans ma hotte ? Un peu de tout !

J'ai vu notre ancien vignoble où je courais en compagnie de mon père qui, lui, le parcourait. 11 fait peine à voir, le vignoble ! Il est défiguré, tacheté de cultures fauves et disparates. Sur la berge, le passeur vient à moi. Je le reconnais, à ses yeux qui clignent au soleil dans l'eau et à ses jambes nues qui ont une chair rose de truite saumonée. C'est Némorin, mon lointain camarade de village.

Il me croyait à Cahors depuis douze ans et il me dit : « Vous allez y en trouver du changement ;i Calviac ! » En effet. Je monte l'antique rue, la calle espagnole qui sent le cuir, le vin, ainsi que les eaux sales et, sur la place, je reçois, en plein estomac, lecoup renversant quem'yportecetle éclatante école neuve remplaçant notre vieille maison ! Un long moment, je reste là, debout. Ma pensée reconstruil ma demeure natale, y replace tous ceux que j'aimais, me relance dans mes jeunes galo-

pades sous les platanes et les marronniers du jardin. Je retrouve mes joies, mes songeries... et je m'interromps, car ma station debout, avec l'insistance de mon regard, vient d'attrouper, autour de moi, des enfants. J'aborde une toute jeune femme qui passe, un grand pain rond sous le bras, et, la saluant avec déférence :

— Madame, lui dis-je, est-ce qu'il n'y avait pas, à la place de cette école, une maison habitée par une famille... la famille ?...

— Farjol ? me répond-elle. Si, monsieur.

— Il y avait un fils ?

— Oui, monsieur. Il habite Paris, je crois. Il est dans les écritures. On dit qu'il gagne bien sa vie, même qu'on parle de lui dans les journaux. Seulement, ici, on en met toujours plus qu'il y en a ?...

— Merci, madame...

Sur le chemin de la Pierre-Jette que je prends pour aller au cimetière m'agenouiller sur la tombe des miens, je rencontre Paletot, l'horloger. Autrefois, quand il buvait, on entendait le bruit de ses chutes qui, dans le silence du village, faisaient de souterraines explosions après lesquelles il avait coutume de déclarer : « J'ai eu tort, je le sais, je l'avoue. » Dès que je suis près de lui, il prend mes mains et fond en larmes, en me disant : « Votre père ! votre pauvre papa ! » Emu, je lui donne une pièce blanche et il me remercie, en répétant : « Monsieur Gabriel ! monsieur Gabriel ! » Pourquoi m'appelle-t-il Gabriel ? Je me l'explique quand

il ajoute : « Votre papa ! le pauvre monsieur Couture ! » et je comprends qu'il s'attendrit, non sur mon père, mais sur un M. Couture de qui, sans doute, il croit que je suis fils.

A Oueyrac, une bonne vieille femme en noir, assise devant sa porte, me regarde venir, se- lève et ouvrant ses bras :

— Monsieur Julien !...

— La Rolande ! ... réponds-je. A la bonne heure! C'est un vrai baiser de maman que je reçois.

— Vous vous rappelez, me dit-elle, quand la Myon, votre servante, vous gardait, que toujours vous entriez vous reposer ici ?...

— Je crois bien ! Maintenant, je vais au cimetière, ma bonne Rolande.

Et j'ajoute :

— Vous n'avez pas de commissions ?...

— Vous direz bien un « Notre Père » pour le pauvre Roland ? Ça lui fera tant de plaisir !

— Je n'y manquerai pas ! Au revoir, Rolande !...

J'entre dans le cimetière. Les insectes y bourdonnent dans les herbes comme des pauvres en prières au seuil des lombes qui oui l'air de petites maisons. C'est là que j'en retrouve, des jens de connaissance '.

— « Famille Frézal !» « Famille Laduil ! » « Famille Couture ! » La vie du village se continue ici et, dessous comme dessus, c'est la vie de famille... « famille l'aijol. » Voici les miens. Mon ('•motion évoque la leur. Ils m'entendent venir et,

tandis que mes genoux touchent leur toit, mon père, me semble-t-il, parlant au nom de tous, me dit : « Ah ! te voilà enfin, mon pauvre enfant ! Nous savons que tu es arrivé hier et que tu as été mal impressionné en revoyant ton pays. Il ne faut pas t'en étonner. Il y a si longtemps que tu n'y étais venu et tu ne reviens à lui que pour lui demander un service ! Xe t'impatiente pas s'il ne t'exauce pas immédiatement. Cela viendra. Il te rendra bientôt à toi-même. Ta mère, ta grand'mère, ta petite sœur, qui sont auprès de moi, prieront Dieu pour que tu n'aies pas trop long-temps à attendre. Comme t'a dit Blajan, laisse agir la nature et vois beaucoup les Massaguel. Ce sont de braves gens, d'excellents paysans. Us n'ont aucune éducation, mais ça ne fait rien, ils l'apprendront à vivre !... »

Je les aurais déjà vus cet après-midi si, en passant devant leur maison, je n'avais remarqué leurs volets clos à cause de la sieste. Maintenant, rentrant de cette tournée d'où je rapporte moins de réconfort que de mélancolie, je compte bien m'arrèter un bon moment chez eux.

J'arrive à mi-côte de la roule qui longe la Cévenne, quand j'entends, en bas, sur la droite, des cris et des jurons. Je presse le pas et, au débouché du chemin qui conduit à la maisonnette

du garde, j'aperçois Massaguel furieux et secouant la grille, tandis que là-haut, sur la montagne de foin dont la charrette et le bœuf sont écrasés, Zélia s'écrie :

— Monsieur Julien ! Monsieur Julien ! Voulezvous être assez bon pour lui dire d'ouvrir, à cette grande haïssable que c'est chaque fois la même chose !...

J'entre chez la garde. Une femme courbée sur son feu qui flambe se retourne.

— Ouvrez donc la grille ! lui dis-je.

Son visage hâlé de cantonnière s'épanouit comme si je lui révélais la chose la plus surprenante qui soit.

— Ah ! mon Dieu ! répond-elle. Elle n'est pas ouverte ?...

— Mais non ! Vous n'entendez donc pas ?...

— Ah ! les pauvres ! je faisais frire du poisson et ça faisait un tel tapage dans la poêle que ça m'en rendait sourde !...

Qu'est-ce qu'elle va prendre ! Les Massaguel sont en fureur. Henri a déjà crié que ça finirait mal, qu'il lui casserait la tête, et je protège sa sortie contre la bordée d'injures ou, peut-être l'attaque. Mais (1rs qiiVllr paraît :

— Ah ! la voilà la charmante ! La plus charmante garde qu'il y ait sur la ligne !...

— Il v a longtemps que vous ('-liez là ? demandet-elle avec la joie sensible de s'être fait attendre.

— Non, bien sûr ! affirme Massaguel. Que vous

êtes gentille de nous ouvrir ! Par ma foi, — ne te fâche pas, Zélia, — j'embrasse cette femme !...

— Ah ! ca, mais il est fou cet homme ! dit-elle en se débattant.

Là-haut, la petite Massaguel se tord de rire, et moi aussi je ris, admirant ce retournement si imprévu, si « de chez nous », de la colère à la joie par lequel il s'est moqué d'elle en la flattant quand même !

— Sans mentir, proteste la garde qui sent la moquerie, je faisais frire du poisson et je n'entendais rien.

— Té ! je me le suis dit ! s'écrie Zélia en battant des mains. Le poisson, ça ne fait pas de bruit dans l'eau, mais dans la poêle c'est pire que la grêle !

Elle trône toujours sur les nuées de sainfoin, le corsage entr'ouvert, les manches relevées jusqu'aux coudes et le bras gauche s'appuyant à la fourche qu'elle tient toute droite, érigée comme un sceptre.

— Vous entrerez bien dire bonjour à mon père et à ma mère ? me demande-t-elle.

— Bien sûr ! J'allais chez toi !...

En quelques pas nous y sommes. Celle maison Massaguel est bien simple, et pourtant, on la remarque en passant. L'on dit ou l'on pense : « Il doit y avoir là des gens bien d'accord, des gens à l'aise, travailleurs et heureux. »

Elle a une porte haussée d'une marche et deux fenêtres sous lesquelles un banc de bois veut qu'on

/|(i LES DEUX SOLDATS

s'asseoie devant ce seuil pour y prendre le frais. Le hangar, en fermant yin des côtés, fait un grand carré d'ombre dans lequel je distingue un tilbury qui, assis sur sou train de derrière, lève ses brancards aussi haut qu'il peut. A gauche, on descend vers l'écurie où le cheval et la vache attendent le bœuf qui arrive et d'où s'échappe, par les fissures, une ravigotante odeur d'étable qui chatouille les narines. Un pied de verveine s'épanouit en gerbe à l'angle de la grange qui continue sa façade sur la route, et c'est là, contre le mur, que la charrette vient doucement se ranger.

— Papa ! maman ! c'est M. Julien ! crie Zélia qui, se laissant glisser, dégringole sur le plancher de la grange par la lucarne ouverte.

J'entends une chaise qui tombe, des pas qui se traînent, des petits cris, des « aie ! » étouffés, et Jeantil paraît, sa figure ratatinée tonte crépitante de joie à côté de la figure attendrie de sa femme.

— Monsieur Julien !

— Mon vieux Jeantil I Ma bonne Mariette !

Je les embrasse tons les deux et j'entre, tandis qu'ils me (lisent que j'ai bonne mine, que je fais plaisir à voir, qu'eux sont des vieux et que lui ne vaut pins un clou, étant perdu de rhumatismes !

- — Ne l'écoutez [»as ! crie la voix de Zélia, je ne sais d'où, il a trop travaillé et maintenant il faut qu'il se repose parce que c'est à notre tour.

C'est bien juste peut-être?... et elle ajoute :

— Excusez-nous, mon mari et moi, monsieur

Julien, mais il faut que nous rentrions le sainfoin avant que la nuit tombe. Seulement, si vous préfériez venir sur le banc, vous auriez plus frais et on parlerait quand même.

— Hé ! laisse-le donc, qu'il a soif et même faim, j'en suis sûre ! proteste Mariette. Si ! Si ! il faut que vous fassiez quatre heures !...

Elle m'attable presque de force et me voilà, malgré moi, mordant avec un appétit renaissant, un quignon de pain bis, une tranche de jambon couvé sous la cendre, entamant même un fromage de Rocamadour, en parlant d'aujourd'hui, surtout d'autrefois avec mes deux amis.

Jeantil me rappelle le temps où il était domestique chez nous, puis métayer : « J'ai acheté cette maison il y a huit ans, me dit-il, neuf mille francs, sans la grange. »

Je la regarde. Elle est née, elle aussi, au milieu des vignes, car la vigne des Massaguel la touche de tous côtés et s'étend jusqu'au Lot. Quoique neuve, on lui donnerait trois cents ans tant elle est « vieux Ouercy » avec sa vaste cheminée, ses chenets tordus, son banc qui sert de boîte à sel dans l'âtre, au « cantou », ses calels, sa table massive, sa haute pendule dont le disque balance le paysage et les chambres blanches aux lits de noyer qui brillent sous les rangées de poutres lambrissant le plafond.

— Vous êtes très bien ici ! dis-je. Et vous êtes tous bien d'accord ?

— Oh ! ça oui, répond-il. Le garçon est bien brave. Il est de Freyssinel-le-Gélat. La petite n'en voulait pas d'abord ; mais, à présent, elle s'y est bien mise. Elle l'aime bien et nous sommes très contents.

— Pourvu qu'il n'y ait pas la guerre ! soupire Mariette.

Surpris, je demande :

— La guerre ? Quelle guerre ?

— Avec l'Allemagne, pardi ! précise Jeantil. Vous savez bien qu'on en parle?

Je n'en sais rien du tout. Je ne lis plus les journaux, et c'est pourquoi je réponds :

— Oh ! depuis qu'on en parle ! n'ayez pas peur, allez !

Nous sortons. Mais il fait si bon au milieu d'eux qu'avant de m'en aller, je m'assois sur le banc.

— Je suis si en colère, contre mes douleurs, me dit Jeantil, que je suis terrible pour faire travailler les autres, parce qu'il me semble que jamais ils ne travailleront autant que je travaillerais si je travaillais !

Il n'y a que nous deux qui soyons inoccupés. Massaguel est debout sur sa charrette, cueillant, de la fourche, la botte de foin. Sa femme, au bord de la lucarne, la reçoit à bras ouverts pour aller l'entasser dans la grange, et Mariette, qui prépare le repas, ne paraît que [mur exprimer une remarque à laquelle son coup d'œil donne volontiers un sousentendu farceur, exigeant le sourire. Jeantil reprend:

— Monsieur Blajan nous a dit que vous en gagniez de l'argent à Paris et que vous y étiez connu de tout le monde ! Même, que la femme lui ayant demandé si vous étiez aussi connu que... attendez...

— Alessandre Dumas, dit Mariette en coulant vers moi un regard qui en dit long.

— C'est ça ! si vous étiez plus connu qu'Alessandre Dumas, il nous a répondu : « Cent fois plus !... »

— Il a exagéré !...

— Tout de même, on y travaille à Paris ?...

— Paris ! s'écrie Zélia à la lucarne, en se dégageant des brindilles de foin. Moi je m'y plairais pas, à Paris ! Je le dis comme je le pense, je pourrais pas m'y faire ! Je vous demande ! tant de rues qu'il y a ! Et tout le temps il faut les suivre ! Moi, rien que ça, tenez, être obligée de marcher en long tout le temps sans pouvoir me promener en large si ça me fait plaisir, j'en serais comme folle !

Pour me souhaiter le bonsoir, ils sont tous sur la porte, ayant chacun un instrument de travail dans les mains, comme s'ils me présentaient leurs armes. Zélia joue avec le lien de paille destiné à rattacher une botte de foin ; son mari s'appuie à l'entre-dents de la fourche ; Jeantil a gardé la hachette avec laquelle il a taillé un pieu en me parlant ; Mariette tient le manche d'un poêlon où la graisse va fondre.

Et tandis qu'ils m'accompagnent de leurs affectueux saluts, je les quitte, réconforté par leur cor-

50 LES nr.ux soldats

diale, leur franche humeur, me disant : « Vraiment,

ils sont 1res bien ! Ils m'intéressent ! Je les aime beaucoup. Je les verrai souvent ! »

Tous les jours, à pied, rarement en voiture, je fais de longues excursions aux endroits où je suis le plus sûr de rencontrer les souvenirs de mes jeunes années. J'ai revu le vallon de Bouïsset, ceux de Garrigou, de Latour, de Landor. J'ai reconnu le goût de leur fraîcheur et les senteurs de leurs herbes. J'ai « rebu » à la source glacée de Fontaroi dans les Combes du Moulin. J'ai regrimpé les sentiers qu'il faut disputer aux ronces. Je suis rentré à quatre pattes ou même en rampant dans les grottes, les « crozes » de renard et j'ai réentendu le croassement des corbeaux, le « clac » d'une hache frappant un chêne, le « frrt » d'un lièvre s'élançant d'un taillis, les seuls bruits admis dans ces réservoirs de silence, où les échos même ne peuvent pénétrer.

J'ai passé mon après-midi au Méouré, chez Blejan. Il n'y était pas, appelé à Cénac pour soigner un malade. Il guette, m'écrit-il, l'arrivée d'un collègue qui le puisse remplacer <'t, ce lait devant se produire bientôt, il m'invite a déjeuner pour « demain en huit », dans l'intimité de nous quatre, moi, sa femme, lui et son fils, « tien que nous », pour pouvoir reparlera l'aise dubon temps.

En attendant, j'ai revu Hélène, sa femme. Je l'ai retrouvée telle qu'elle était, bonne, grasse, molle et parlant par sentences, ne me laissant pas prononcer le mot « courir » sans ajouter « n'est pas tenir » ou « fontaine » sans allonger « je ne boirai pas de ton eau ». J'ai revu Julien, leur fils. C'est un pâlot collégien de quatorze ans. Déjà il soigne ses cravates. Il fume et sa voix mue, le forçant à parler de haut en bas dans des tyroliennes imprévues qui font mal aux oreilles.

Nulle part je n'ai senti le tressaillement d'aise et de contentement que j'espérais de mon retour au pays. Non, vraiment, le lien ne se renoue pas. Non, les choses que je revois ne parviennent pas à me reprendre ou à m'émouvoir. L'accueil des gens est empressé, mais l'entretien est difficile et, au bout d'un instant, nous dissimulons mal le désir réciproque, eux de me voir partir, moi de m'en aller.

Chez les Massaguel seulement, j'éprouve un sentiment d'agréable détente. Je vais chez eux à n'importe quelle heure. C'est ma récréation. S'ils sont au travail, je les rejoins aux champs. S'ils font leur « quatre heures », je « ne coupe pas » à la croûte ni au verre de vin.

Je m'intéresse à leurs occupations et je leur dis volontiers mes ennuis. Ils y compatissent avec un apitoiement si zélé que je finis par rire. Zélia m'a dit, en mordant dans une pêche : « Vous êtes « arasthénique » comme une jolie fille, comme mon amie de « chez les sœurs », Lucienne Foncave,

qui demeure chez son oncle, votre ami, M. Maurice Foucave, au château deTrépadoux, une demoiselle très riche et très heureuse, qu'on ne savait pas ce qu'elle avait d'être triste, et, crac, ça s'est passé tout seul ! » Henri compare mes deux mauvaises années de théâtre à deux années de grêle, et il assure : « La troisième vous dédommagera ! » Jeantil voudrait racontera ma louange l'histoire de la boule de neige. Etant domestique à la maison, il avait, en lançant une boule de neige, cassé un carreau de vitre à la fenêtre du cordonnier d'en face. Je me dénonçai comme l'auteur de cette maladresse et mes parents firent placer à leurs frais un beau carreau tout neuf. Cette histoire est bien brève, et pourtant, jamais, paraît-il, Jeantil n'a pu la conter jusqu'au bout. Toujours quelque chose, un travail, l'arrivée d'un voisin l'en ont empêché. Lia femme assure qu'il s'y prend mal et qu'il y met trop longtemps.

Voilà les seuls moments qui me soient attrayants, ceux que je passe à les regarder vivre. Mais je ne peux cependant pas prendre pension chez les Massaguel car, à la longue, là aussi sans doute, l'ennui me reprendrait.

Je rentre de Cahors. J'en reviens atrocement douloureux et navré, en rapportant la certitude que, dans l'état d'esprit et de coeur où je suis, cette

recherche de moi-même à travers le passé est la plus dissolvante expérience qui soit.

Quelle journée ! Je l'ai employée à errer dans les rues, voulant revoir les trois maisons que nous avions successivement habitées et ce collège des Pères du Sacré-Cœur où j'avais fait mes classes. J'aurais bien dû prévoir quelques transformations. Eh bien ! non, je n'avais pas réfléchi. J'y allais de confiance. Rue Saint-Espoir, j'ai à peine poussé le portail de ce jardin où mon innocence gambadait et rêvait parmi les grands lys blancs, les passeroses ou sous les tonnelles à lambrequins de raisins que je suis stupéfait. Le jardin de mes dix ans ! Lui si clair ! Il est devenu tout noir ! Cinquante soutanes s'y promènent, et un jeune abbé qui sort répond à mon air de surprise en me disant : « Monsieur, c'est le séminaire et c'est l'heure de la récréation. » Le concierge de la deuxième maison, rue Fondue, répondant à mon désir de m'asseoir un instant sous les vieux ormes du parc, m'a signifié : « Ce n'est ni un musée, ni un jardin public, monsieur, c'est le bureau de l'Enregistrement. » Quant à la troisième, je n'ai pu m'en approcher. Des tourbillons de fumée s'en échappaient empestant l'air, et, lorsqu'ils se dissipèrent, je pus lire celte enseigne : « Sadoul, vétérinaire, maréchalferrant », au-dessus d'une tête de cheval dont la dorure flamboyait.

Depuis la « séparation », l'établissement des Pères du Sacré-Cœur n'est plus un collège. Cela je

le savais. Mais ce que j'ignorais, c'est qu'il fut « rien », et le bouleversement que jetterait en moi ce rien Supplantant ce qui fut quelque chose, toute une vie d'écolier, d'entant, d'adolescent, de jeune homme ! Deux heures, avec la permission du gardien, je me suis promené parmi le désert de ces cours, où j'ai ressuscité le vacarme des jeux, et de ces études où, pour la première fois, le silence règne. J'ai revu le réfectoire où l'abandon a fait table rase des victuailles fumantes, les dortoirs où le sommeil ne se réveille plus, la chapelle où la prière, dans l'Ineffaçable odeur de l'encens, persiste. J'ai refait là toutes mes classes. L'une après l'autre, j'en ai rouvert les portes : huitième, septième, sixième... Puis, quand j'ai refermé celle de la philosophie, il m'a semblé que j'étais venu revoir ma jeunesse scolaire, et qu'en refermant la porte de son champ de repos, je m'en évadais pour la seconde fois !...

Vite ! au café !...

Derrière moi, trois jeunes gens occupent six chaises. Devant moi. la chaussée brûle comme un

plat chatillé à éclater. Un commis, en longue blouse grise, s'élance hors d'un bazar, et, s'arrètant net, se mêl à tapoter ses ongles du bout de son crayon, l'u homme ett panama, les poings sur les hanches, devant la mairie, a l'air d'écraser sous Bon talon la femme accroupie à ses pieds qui, crachant, tour à

tOUr, sur deux brosses, lui cire les bottines, et je

un- sens regardé Fixement par les deux veux, l'un

vert, l'autre rouge, d'un lorgnon énorme que la vitrine d'un opticien tient braqué dans l'ombre de la rue. D'où vient que je subis un écrasement comme si deux mains pesaient sur mes épaules ? Est-ce la chaleur, l'hostilité des choses ou bien leur nullité ? Les jeunes cens parlent maintenant de la guerre qu'ils déclarent prochaine et l'un dit :

— C'est comme si vous la teniez !

Une frénésie soudaine me met debout. Il me semble que je dors depuis ce matin. J'ai besoin d'agitation, d'air, d'espace, et, courant chez Rapatel, loueur d'automobiles, je dis à cet homme, qui m'apparaît en salopette bleue, entre-choquant, les uns sur les autres, ses bouts de doigts graissés de cambouis :

— Vous allez me donner une bonne machine, un bon chauffeur. Nous allons à La Framy, près de Montech. Je garderai le chauffeur et la machine huit jours. Après quoi, si je continue, je vous préviendrai.

La voiture doit être bruyante, mais le chauffeur est silencieux. Il s'appelle Lassègue. C'est un gars imberbe, les joues semées de taches de rousseur, râblé, bas sur jambes, et qui sifflote tout un répertoire de guinguette, les dents serrées. C'est en sifflotant une polka qu'il met le moteur en marche, prend le volant et entend, j'espère, mes recommandations : «A La Framy en passant par Calviac et Castelfranc et puis allez-y, mon garçon ! Roulez ! Je n'ai pas peur !.., »

La voiture bondit. Le vacarme semble en doubler la vitesse. La frayeur nous précède. La fureur nous accompagne. Devant la cour du lycée, on crie : « Gare ! » Des gens se ruent sur le trottoir, se collent contre les murs. Des chapeaux s'envolent. Un homme qui conduit une charrette attelée d'un âne hurle : « A mort! » L'employé de l'octroi a l'air d'être tombé à la renverse dans l'ombre de sa guérite. Lassègue sifflote maintenant une valse, et moi, je suis dans la joie. Il me semble que je me venge de toutes les déceptions dont m'a saturé l'air natal, que je secoue la léthargie de cette atmosphère qui refuse de me tonifier, et que je pourfends cet espace dont je « ne tire rien » ! Nous traversons Douelle dont les contrevents claquent et dont toute une rangée de vieilles gens, qui balançaient sur des chaises, chancelle dans des cris. Des poules volent de chaque côté de la voiture comme si les roues faisaient jaillir des flaques de volaille. Les charrettes segarent à trois cents mètres devant nous. Nous enterrons des hameaux dans la poussière. Il me semble que je traverse de pari en part mon village natal, que je l'ai entendu gémir de douleur par les voix de ses chiens. Plus vite ! Lassègue recommence I;» polka de tout à l'heure. Nous brûlons Prayssac. Nous fendons Castel franc. Il ne s'interrompt «le sifflolei que pour désigner les obstacles en les privant d'articles. Il dil: «bœuf... poule... paysan... Femme... » et il va, vertigineux. Mais quand, du haut de la côte, je vois en bas,

pas bien loin de la maison des Massaguel, une vache noire et blanche plantée au beau milieu de la route, Lassègue corne éperdument. Elle ne bouge pas. Entre deux mesures de polka, il nomme rageusement la bête en supprimant l'adjectif numéral. Mais je viens de reconnaître Zélia debout tenant la vache par une corde et parlant à une femme qui ramasse des herbes dans un champ voisin. Elle n'entend donc pas notre machine qu'elle ne fasse pas un mouvement pour se garer ? — « Je passe », chuchote Lassègne. — « Non, luidisje vivement. Ralentissez. Je sais qui c'est. Vous arrêterez là. » Et, d'une glissade, son chauffeur maintenant sifflotant une mazurka, la voiture stoppe en douceur le long de l'animal, tandis que je gronde :

— Ah ça ? mais tu veux donc qu'on l'écrase, ta vache ?

— Excusez-moi, monsieur Julien, mais ça, c'est vrai que je l'ai fait exprès.

— Comment ?

— J'étais sur le tertre chez la Ferrantoune pour y chercher une salade de roquette quand j'ai entendu le tintamarre et que j'ai vu la voiture sur la route de Galviac. Comme je vous ai reconnu au chapeau, vite j'ai galopé détacher la Blanchette et je l'ai mise au milieu du chemin en me disant : « Comme ça, M. Julien fera bien arrêter ! »

— Tu as à me parler ?...

— Oh ! seulement un mot !...

Je descends et je m'éloigne un peu en compagnie de Zélia et de la vache.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— C'est à cause d'Henri. Il vous a bien dit qu'il en voulait à un nommé Jacquou qui est de Fillière et qui me « parlait » avant notre mariage ? Eh bé, ce Jacquou est venu se louer comme domestique chez les Méjecaze, près de la .gare. Henri l'a vu ce matin et ça l'a mis dans une colère si terrible qu'il m'a dispulée...

— Tu lui avais donc parlé à ce Jacquou ?

— Non bien sûr ! mais ça lui a suffi de l'avoir rencontré. Il est jaloux comme un << liopard » et il faudrait que nous ayez la complaisance de lui dire Utl mot de raison, parce que des idées pareilles ça vous travaille, mais ça fait qu'on ne travaille pas!...

— Qu'est-ce qu'il te faut ! réponds-je en lui désignant Henri qui pioche à tour de bras. Si ce n'est pas du travail ?...

— Non, monsieur.

— Qu'est-ce que c'est?

— C'est de l'irritation! me répond-elle en tirant la vache. Il passe sa colère ! S'il était sur la charrette, il rosserait le cheval à grands coups de fouet et il voudrait écraser tout le monde sur la route ! Oli ! que les hommes sont haïssables !

— Les hommes ?...

— Pas les messieurs bien sur ! rectifie-t-elle. Monsieur Julien ne serait jamais si méchant, si injuste !

Agacé de la leçon, si involontaire soit-elle, je me fâche :

— Tu es une petite sotte ! Tu dis les hommes comme si tu en connaissais cent mille ! Et toi? tu ne t'es jamais mise en colère ? Tu n'as jamais tapé sur ta vache ? Tu n'as jamais cassé une cruche ou un verre ? Et puis, ma petite, tu sauras qu'il y a des choses qui peuvent faire du mal plus encore que de grandes personnes...

Mais je m'aperçois que je vais bafouiller de la littérature à cette petite paysanne de qui la figure se crispe d'un gros chagrin comme celle d'un enfant qui voudrait bien pleurer.

— Allons ! allons ! dis-je en la secouant affectueusement par les épaules, tout ça c'est des bêtises et n'aie pas cet air désolé puisque je n'ai pas voulu te faire de la peine !

— Mais c'est peut-être moi que je vous en ai fait? répond-elle. Que si je savais avoir été non pas méchante, car ça, je ne le pourrais pas, mais rien que désagréable, mal polie ou autre, je ne sais pas ce que je me ferais !. . .

— Ne te mets pas dans un état pareil ! Tu ne vas pas te tuer sous mes yeux ? Que deviendrait- ta vache ?

— Mon Dieu que vous êtes comique ! s'écriet-elle, retenant son rire avec ses deux poings sur la bouche.

Je réplique :

— Ah ! tu trouves ?

— Vous avez du chagrin ? demande-t-elle.

— Oui, plutôt !

— Eh hé ! alors, monsieur Julien, il faudra venir demain, qu'on vous dira des choses qu'elles vous feront rire !...

— C'est ça, réponds-je en la quittant. Et moi je parlerai à ton mari pour ce Jacquou. Sois tranquille, parce que je vous aime beaucoup tous ! Vous êtes même les seules gens que j'aime bien ici !

— Eh bé ! Je vous réponds qu'on vous le rend bien !

— Merci, mon petit...

En rentrant à La Framy, je trouve sur mon assiette un mot de Blajan et je suis en fureur. Il me mande que le déjeuner auquel il m'a invité, et qui doit avoir lieu demain, ne sera pas tout à fait aussi intime, aussi strictement « entre nous » qu'il l'aurait désiré. On a su que je déjeunais au Méouré. Comment ? 11 l'ignore. Bref, il n'a pas pu résister aux sollicitations et, au lieu de nous quatre, il m'annonce que nous serons dix-huit !

Mon premier mouvement est de lui faire porter une lettre me disant souffrant et dans l'impossibilité de me rendre à son invitation. Mais il me nomme, parmi ses convives, un camarade à qui j'ai gardé, intacte et profonde, mon amitié. C'est Maurice Foncave. Quand je suis arrivé ici, lui et sa femme partaient pour leur saison à Cauterets. Ils sont rentrés. Je ne peux donc refuser de répondre à la joie de me revoir que Blajan m'exprime en son nom .

Aussi est-ce bien à cause de lui que j'accepte de prendre part à ce dîner où dix-huit personnes de province parleront uniquement théâtre, littérature, modes, et potins de Paris !...

— Vous vous aimez beaucoup et vous êtes très heureux. Ne vous gâtez pas ce bonheur et ne parlez plus de ce Jacquou à votre femme ! Ça lui fait de la peine !

Henri m'écoute, tête basse, les mains au guidon de sa bicyclette, car je l'ai arrêté comme il passait devant le portail, allant chercher du sulfate à la gare.

— Tenez, monsieur, me répond-il, je ne suis qu'un imbécile de lui avoir fait de la peine, moi que je l'aime tant ! Je vous promets que jamais plus je ne lui parle de ce sacripant, que jamais plus je lui en touche un mot!...

Je lui serre la main, en disant :

— Je vais déjeuner au Méouré, et je suis en retard...

Lassègue ferme le capot de la voiture, se donne un vif coup de peigne, coiffe sa casquette et, lorsqu'il est installé sur le siège, nous partons.

Tandis qu'il sifflote polkas et valses, les mains au volant, les pieds aux pédales, comme s'il s'accompagnait sur un piano roulant, je pense à ma

rencontre avec Foncave que je n'ai pas vu depuis plusieurs années !

Camarades depuis l'enfance, nous avons eu les mêmes jeux 'au collège, et, plus tard, bloqués, dans notre petite ville, les mêmes piaffements. Nous nous étions juré de nous affranchir ensemble de notre province. J'en suis sorti le premier, mais j'y rentre au moment même où il va en sortir, car il est sûr, paraît- il, du succès, aux élections prochaines, de sa candidature à la députation. Que de choses il va me dire de moi et combien il attend que j'en dise de lui !...

Nous approchons. Nous venons de traverser Ladirac, un hameau dont l'unique rue est formée par le face- à-face de deux épiceries qui se disputent la clientèle des six maisons éparses et, à l'angle de la route, en tête de la page blanche étalée devant lui, le Méouré pose, comme ses armoiries sur un papier à lettres, sa tour, gonflée de vieil orgueil.

Devant la porte, lilajan nu-tête lève ses bras ayant l'air de s'opposer à mon entrée et me dit :

— Te voilà enfin ! Arrive ! Tout le monde t'attend !...

Surpris de ne pas voir Maurice près de lui, venu au-devant de moi, je lui demande :

— Et Foncave ?

— Il est là-haut, me répond-il, dans le salon. Il parle ! Il sait que les électeur! ont dit île lui : q An moins, celui-là purifia . » Alors il parle, il

parle !...

Nous montons le bel escalier nu aux marches de pierre usées par des générations de pieds et à la rampe polie par des générations de mains. Sur le spacieux corridor dont la fenêtre du fond projette, comme une longue vue, le regard vers les champs, il ouvre la porte basse et annonce : « Julien Farjol. »

On se tait. Je sens de la réserve, le désir de ne paraître ni trop chauds ni trop froids, sans empressement provincial et d'être bien jugés. On me fait une entrée de professeur, même de censeur.

Mais Hélène Blajan m'ayant embrassé en s'écriant : « Mon bon Julien que je suis donc contente ! » c'est un signal. Sur tous les tons, quoique sans enthousiasme, j'entends autour de moi : « Nous aussi ! Nous aussi !... » — « Après dix ans d'absence ! » proclame une voix. — « Le plus grand des maux ! » ajoute Hélène. Un mouvement se fait, Blajan saisit mon bras. Il s'institue mon maître des cérémonies et me présente avec des mots qui frappent des coups de hallebarde : « Notre auteur » ou « Notre grand romancier », ou « Ce nom seul me dispense ! » Je salue à droite, à gauche, serre des mains, en porte d'autres à mes lèvres, échange des exclamations : « Enchanté ! ravi ! » Les deGlanges me disent : « Vous viendrez bien nous voir dans nos bois de Villesèque où nous

vivons comme de vrais sangliers ! » Enorme et violacé, le curé Sacierge fulmine avec son accent du Cantal: « Je vous j'aime, je vous j'admire, quand même je vous dis : « Vade rétro Chatanage ! » Et tandis que Mrae de Mialins, une aimable amie qui attise, par des romans et des poèmes, son automne brûlant, me tend ses bras d'aimée, Belcaire, le rédempteur d'Uxellodunum, me crie : « Aideznous ! Donnez-moi deux cents terrassiers ! La parole est à la pioche. Elle seule nous rendra l'Oppidum !... »

Mais Foncave ? Il a l'air de ne pouvoir se frayer un passage. Pourquoi celte froideur ? Je l'appelle : « Maurice ! »

— Ce n'est pas commode d'arriver jusqu'à toi ! Il serre mes mains et les retient le plus bas

possible afin d'éviter l'embrassade.

— Te voilà donc revenu ?... Et, avec une sensible expression d'inquiétude, il ajoute : Pour longtemps ?

Je n'ai plus devant moi les yeux d'un ami, mais presque un regard d'ennemi.

Troublé, je réponds :

— Je ne sais pas. Ça dépendra...

— Des événements ?

— ... et des sympathies...

— Oh ! reprend-il, avec des mots qui mordent comme un acide, les sympathies ne te manqueront pas !

Je riposte :

— Comme de bons fusils ?

On rit. Mais pas moi. J'ai reçu au cœur le coup subit et si douloureux qu'on ressent quand on se cogne la cheville contre l'angle d'un meuble. Foncave me présente sa femme, une paysanne embourgeoisée chez qui l'avarice tempère la chaleur des invitations :

— Il faudra venir nous voir. C'est bien simple chez nous ! El puis l'année a été si mauvaise ! Nous n'avons ni légumes ni fruits !...

— Ma tante exagère ! reclifie une jeune personne survenue tout à coup et qu'elle me nomme : « Ma nièce, M"e Lucienne Foncave. »

Je n'ai pas eu le temps de m'incliner que je reçois en pleine figure, comme des poignées de confetti, des tourbillons de mots : « Oh ! Monsieur ! Vos livres ! Vos pièces ! Paris ! Les ballets russes ! Nijinski, ministre, revolver, opéra, Rubinstein, conférences, croisières, répétitions générales, couturières, greyhound, courses, scandales...

Quel dommage ! Elle a un air d'intelligence qui ne s'accorde pas avec de tels propos, et elle est jolie, cette jeune fille aux joues roses, aux yeux bleus et aux cheveux dorés, un de ces blonds souvenirs que l'occupation anglaise a perpétués parmi le bronze sarrasin des femmes du Midi. Elle est vêtue d'une robe si vertement transparente qu'on croit la voir dans l'eau, et elle débite ses petites phrases avec une bouche si contournée d'affectation que ce serait drôle si ce n'était déplaisant à crier !

A table, je suis placé près d'elle et à la droite d'Hélène. Mais, un long- moment, si cruellement mortifié par l'accueil de Foncave et si tourmenté de n'en pas discerner la vraie cause, je ne peux me mêler aux conversations qui, de toutes parts, s'engagent et m'engagent.

J'entends sans écouter. Blajan a voulu que, selon l'usage quercynois, le déjeuner fût le dîner, et comme les cuillers remuent l'alphabet dans les assiettes, il proclame à mon adresse : « Potage homme de lettres. » De plus en plus obsédé, ne détachant pas mon regard de Foncave, j'entends Hélène Blajan qui, définissant la concurrence des deux épiceries de Ladirac s'écrie : « Rome et Carthage ! »

La voix de Belcaire a terrassé la voixde Glanges. Il exige qu'on installe autour d'Uxellodunum de bons hôtels, avec tout le confort moderne, garages pour automobiles et, par exemple, une brasserie qui s'appellerait « la Brasserie Gauloise ». Ce sera le seul moyen d'attirer les touristes !

— Chafait, riposte l'abbé Sacier^c, qu'après avoir réchuchité Uchellodunum, vous livrez la ville aux j'ét rangers!

On applaudit, mais il faut asséner quelques cOUps de poing affectueux sur le dos du curé pour empêcher qu'il n'étouffe de rire.

Cependant, âattS trêve, M"" Foncave nie murmure

ses impressions «le voyage, ses émotions d'art. Ce sont des chuchotements <le confession que ira ver-

sent de grands soupirs. Elle parle d'une voix spasmodique qui remonte ses épaules dans une exclamation d'enthousiasme dont elle est aussitôt brisée, anéantie, en pâmoison. Elle a porté à ses lèvres sa coupe de Champagne sur laquelle voguent quelques feuilles de rose, et, les yeux mi-fermés, elle soupire : « Constantinople ! J'y suis ! Le pont ! Stamboul ! les dames turques ! les chiens ! Ma vie sensationnelle n'est qu'une suite de départs ! Mes sensations m'emportent ! Un parfum, une note de musique, une voix, une couleur, je pars ! Mieuxque personne vous comprenez cela ! Vous l'avez si bien donnée, la nostalgie du pays ! Mais moi, c'est de tous les pays ! Une orange me projette en Afrique ! Une odeur de goudron, à Venise. Oh ! Venise! Venise ! Il faudrait ne pas en revenir! Y mourir ! Une nuit de sérénade, sentir que la gondole s'enfonce doucement... »

La voix s'est tellement enfoncée que je ne l'entends plus. Je pense à Foncave, à cette suprême déception d'amitié et j'en accuse mon pays natal qui me signifie cruellement qu'il ne veut plus de moi. Ma pensée est si actionnée dans mon ressentiment que ma voisine me demandant à l'improviste :

— Vous l'aimez ce pays ?

Je réponds comme à moi-même :

— Oui, mais j'en ai soupe!

Elle éclate de rire.

■ — Soupe de l'Italie, de Venise !

— Oh ! pardon, mademoiselle ! dis-je. Excusez ma distraction. Je vais vous en dire la véritable cause. J'aime beaucoup votre oncle. J'ai cru jusqu'ici que Maurice était mon ami, et il vient d'avoir, à mon égard, une attitude presque blessante, en tout cas résolument hostile, dont je suis d'autant plus peiné que je ne sais à quel motif je dois l'attribuer !

Elle a tourné vers moi son visage. Elle n'a plus les yeux aériens de tout à l'heure, mais des yeux présents, dont une surprise ironique hausse les cils et les sourcils, en même temps qu'elle écarte, par un sourire, les deux coins de la bouche.

— Vous n'avez pas compris '?...

— Du tout.

— Alors, dit-elle, cela fait deux fois que votre psychologie est en défaut, la première en me jugeant une jeune fille snob, car vous m'avez jugée ainsi, et la seconde en ne devinant pas, chez votre ami, la cause, non pas de son hostilité, mais de sa méfiance.

Je demande, impatienté:

— Quelle est cette cause ?

— Elle est simple. Mon oncle qui sera candidat à la députation ne voit plus en vous, pour le moment, un ami, mais un rival possible. Voilà.

Ah ! elle n'a plus de soupirs, ni ne sort plus de phrases vaporeuses ! Elle m'a dit cela nettement, avec le langage précis d'une commerçante sentant que l'intérêt de sa maison vient d'être mis en jeu.

J'ai un oh ! de surprise et de protestation.

— Pourquoi ce « oh ! » ? demande-t-elle.

— Parce que je ne crois pas Maurice capable d'un si misérable sentiment et que je suis surpris de vous entendre le lui attribuer.

— Ce n'est pas moi qui le lui attribue ! répliquet-elle. Il se l'attribue bien lui-même. Il ne s'en cache pas, et non seulement je ne trahis pas un secret mais je suis sûre de ne pas lui déplaire en vous le révélant. Je ne vous dis pas que ce soit mon sentiment à moi. J'ai été élevée avec ma fortune personnelle, c'est vrai, mais sans parents, dans un milieu bourgeois et j'ai dû apprendre à faire la part du sentiment comme, tout au moins, à comprendre celle de l'intérêt. Mon oncle s'est dit : « Julien Farjol a conquis la gloire littéraire, et s'il revient ici c'est qu'il vient y chercher des succès politiques. Je dois donc voir en lui un ennemi ! » Je ne l'approuve pas de sacrifier si spontanément une vieille affection à un si jeune intérêt, mais que voulez-vous ? il se croit en état de légitime défense !

— Il ne se défend pas, dis-je violemment. Il attaque ! Il ne m'a pas sauté à la gorge, mais, sur le simple soupçon que je pouvais le gêner, son regard et sa parole ont réglé son compte à notre vieille amitié. Que ces choses-là se passent à Paris, c'est immonde ! Seulement on est prévenu ! On est entre lutteurs ! Mais ici, entre amis de trente ans, cette férocité d'égoïsme ! Cette sauvagerie ! Cela dépasse tout !...

Se doute-t-il que je parle de lui ? Il semble guetter le moment de s'adressera moi et, profitant du premier répit survenu dans les conversations, il m'interpelle :

— Eh bien ! mon maître, parle-nous de la guerre ! Selon-toi, l'aurons-nous ?

Je m'écrie :

— Il n'y a pas de danger !

— Comment, pas de danger ? Mais ce serait terrible en ce moment ! La guerre nous ficherait par terre.

— Debout! Elle nous ficherait debout ! reprendsje. C'est maintenant que nous sommes par terre. Tu ne trouves pas? qu'est-ce qu'il te faut ? Nous y sommes tellement, par terre, que si un homme tente de s'élever, la meute des égalitaires se jette sur lui pour le rabaisser à un niveau qui n'est même pas au rez-de-chaussée mais qui est au sous-sol ! Est-ce que présentement un candidat qui se respecte ne voit pas en son meilleur ami un rival possible, qu'il serait heureux de pouvoir égorger? Est-ce que l'idée n'est pas remplacée par le calcul, le sentiment par Pégoïsme et la conscience par la ruse et la force ? Voilà ce que j'appelle être par terre ! Or que la guerre éclate, immédiatement tout cela se redresse ôl se remet en place. Le calcul est lâché pour l'idée. Le sentiment renvoie l'égoïsme au rancart ! La ruse et la force désarment devant la conscience. Mais seul, le danger de la patrie obtiendra ce miracle que les citoyens qui se déchiraient la

veille soient maintenant la main dans la main, face à l'ennemi. Voilà ce que j'appelle être debout ! Si ou ne peut pas souhaiter la guerre, il ne faut pas la craindre, car elle nous conduirait à une double victoire, l'une sur l'ennemi en nous débarrassant des barbares du dehors qui sont les Allemands, l'autre sur nous-mêmes en nous délivrant des barbares de chez nous qui sont les arrivistes !

— Bravo ! s'écrie Blajan, de qui le regard allant de l'un à l'autre, pendant que je parlais, rassurait, affirmait que je ne visais personne et qu'on pouvait, qu'il fallait m'accorder l'enthousiasme. C'est admirable ! Ce sont mes idées ! J'étais si ému qu'il me semblait que c'était moi qui parlais !

Et levant sa coupe : « A Julien Farjol ! A notre ami ! »

Le déjeuner touche à sa fin. Bientôt on se lève de table.

Le bridge s'organise et je profite de ce remueménage pour dire à Blajan : « Il faut que je m'en aille. Aide-moi donc à partir sans qu'on s'en aperçoive et accompagne-moi jusqu'à Ladirac comme si nous allions nous promener ensemble. Il faut que je te parle. »

Blajan se désole. Il espérait que je dînerais, resterais même pour coucher, même plusieurs jours.

Mlle Foncave s'est approchée.

— Monsieur, me dit-elle, tandis que Blajan va faire donner l'ordre au chauffeur de m'attendre à

Ladirac, je crains de vous avoir causé une peine beaucoup plus grave que je ne supposais.

— Un mal pour un bien, mademoiselle, répondsje. Je me croyais attaché à mon pays natal par des liens encore solides. Vous m'avez renseigné. Alors je m'en vais d'ici comme de « chez nous », à l'anglaise. Adieu, mademoiselle...

— Monsieur, insiste-t-elle, écoutez. J'ai un mot à vous dire. Si je suis pour quelque chose dans votre décision, ajournez-la. Je vous ai parlé dans le dépit. J'ai exagéré. J'ai voulu faire de la psychologie ! Ne vous en tenez pas à ces propos. Voyez mon oncle, votre ami. Expliquez-vous...

— Inutile, mademoiselle. Quand vous m'avez parlé de lui, vous étiez dans la simplicité et la sincérité. Je m'en suis rendu compte. Une explication serait pénible et inutile.

— Mais, monsieur, je vous assure... je vous en prie... je le désire...

Je la regarde. Elle est droite, toute rose, les yeux brillants. Pas une seconde pourtant, il ne me vient à l'idée que cet émoi part du cœur. C'est l'effort fiévreux de la coquette qui arrive à« jouer » l'émotion dans le dépit de voir lui échapper la conquête qu'elle avait décidée. C'est si net ! Cela reste si distant de la sensibilité que je prends congé après lui avoir dit :

— Adieu, mademoiselle...

LBS DEUX SOLDATS 73

Je retrouve Blajan dans la cour. Aussitôt je lui prends le bras et, l'entraînant, je lui parle tout de suite, à grands flots, comme ça vient :

— Je te remercie... je te remercie bien. Je suis très heureux de ces quelques moments passés près de vous. Je suis très heureux de vous avoir revus, ta femme, toi, ton fils, cette vieille maison où il me semble que même les meubles sont parents avec moi ! Mais ce dîner, cette rencontre avec mes anciens amis, les propos échangés, tout ça voistu, tout ça, il faut que je te dise, eh bien ça vient d'être l'expérience décisive. Je suis revenu ici pour me retremper et me rendre à moi-même, comptant sur l'action morale et physique de mon pays natal, enfin pour faire non seulement peau neuve, mais âme neuve, esprit neuf...

— Et tu as réussi ?

— Echoué, mon vieux ! Echoué pitoyablement et définitivement ! J'aurais dû le prévoir ! C'est stupide à moi d'être revenu I Comment diable ai-je pu en espérer quelque chose de bon ? Après douze ans d'absence pendant lesquels j'ai tout fait pour me dépayser, je m'imaginais que j'allais, comme ça, d'emblée, me replanter quercynois ! Mais je suis ici plus étranger à tout qu'un étranger ! Je ne reconnais même pas le paysage ! Tout me gêne, me froisse, m'énerve 1 Le caractère des gens, leur

légèreté, leur indolence, leurs exagérations, leur accent ! Le manque de confortable ! Tout ! Les vieux amis qui me font la tête comme cet idiot de Fonça ve ! Les vieux souvenirs qui ne me disent rien, et les rats qui, à la Framy, m'empêchent de dormir ! Trois ans ! Il me faudrait trois ans pour être « bien d'ici » ! Ou alors supprimer, d'un seul coup, les sept à huit générations bourgeoises qui me précèdent et faire mon petit Tolstoï, revenir à la terre, en paysan ! Mais ça c'est excessif, et, pour cette gymnastique-là, je ne me sens pas mûr !

— Que vas-tu faire ?

— Partir ! J'écris à mon cousin le lieutenant Harlet. Je l'accompagnerai au Sahara ! Ce sera le soleil, la faim, la soif, peut-être pire ! En tout cas, ce sera la secousse, la chose puissante qu'il me faut et que, j'en suis certain, à présent, mon pays ne me donnera pas !... Mais qu'est-ce donc que cette cloche qui n'arrête pas de sonner ?...

— C'est à CénaCj dit I31ajan qui a relevé la tète.

— Tu vois ! répond s-je. Il pourrait y avoir un moment admirable ! Le silence sur cette plaine !.. Non ! il faut qu'ils fassent du bruit ! Qu'ils sonnent ! Tiens ! Les. autres répondent à Ladirac..., à Prayssac..., à Anglais..., à Castelfranc. . . Nom de D...!

— Le tocsin !

— La guerre !...

( les deux mots nous nous les sommes dits presque à voix basse, Nous sommes immobiles au milieu de la rouie Blaîan a soulevé son chapeau pour

LES DELX SOLDATS

s'éponger le front avec son mouchoir. Je fais de même. Nos bras retombent le long du corps et nous restons découverts comme si une procession immense passait dans ce vent de cloches qui souffle des quatre points de l'horizon.

C'est la rafale. Des clochers invisibles les volées partent, rasent les plaines, se coulentdans les vallons, bondissent par-dessus les montagnes, se cherchent, se rejoignent et forment, surnos têtes, une coupole sonnante que font retentir toutes les voix de toutes les églises de France. Lfatmosphère en gronde, en mugit, en sanglote. Tout vibre autour de nous, les arbres, l'eau, la terre, nous-mêmes. Il me semble que tout est en bronze et que tout frissonne sous les battants de ces cloches.

Je suis sans parole, sans pensée, comme foudrové en dedans. Mais, tout à coup, je vois là-bas, sur la terrasse du château, aux fenêtres, devant la porte, les invités de Blajan qui s'affolent. Je vois leurs allées et venues. Je distingue la gesticulation de Foncave ne pensant qu'au « ratage » de la députation, et, sous le formidable ouragan qui déjà souffle, je vois s'écrouler, les unes sur les aulres, toutes les petites choses du monde, petites passions et petits intérêts.

C'est la guerre !...

Elle parle :

— Toi aussi, lu me croyais endormi dans mes arsenaux et sur l'affût de mes canons! Tu croyais que jamais plus je ne m'éveillerais, quej'avais peur

et que j'avais accepté le pacte de sommeil proposé par la paix. Non ! Je gagnais du temps. Je créais. J'inventais. Mon génie découvrait des puissances de destruction dont les ravages consterneront le monde de terreurs inconnues. Tu voulais l'émotion rédemptrice? La voilà. Tu vas voir les choses gigantesques si ardemment appelées. Tu souffrais du mensonge en amitié, en art ? Tu vas voir la sincérité ! Non dans l'amitié, dans la haine. Tu la verras dans les yeux des hommes qui se regardent, les uns les autres, avant de s'entre-tuer ! Tu souffrais du terre à terre malfaisant ! Tu vas voir le bienfaisant héroïsme. Tu vas voir l'imprévu saccageant toutes les prévoyances, les coffres-forts éventrés, les bas de laine retournés, le pillage, l'incendie, le massacre, et l'humanité devenue un bétail !

« Dans toutes ces épouvantes de feu et ces horreurs de sang, je t'apporte un devoir magnifique ! La joie surhumaine de défendre ton pays ou de mourir pour lui ! Je t'apporte des heures de beauté, d'abomination, de gloire, et si tu leur survis, tu jouiras immensément de celles qui leur succéderont comme des récompenses !... »

Cependant les cloches se taisent, et voici, qu'après cette rumeur qui descend de là-haut, une autre rumeur s'élève d'ici-bas. Sur la route, pas bien loin de nous, un petit bonhomme a surgi en effet comme s'il s'élevait de terre. Il est là, debout. Il bat du tambour, et le roulement palpite sur toute la campag ne, comme le battement de cœur que lui adonné

la nouvelle propagée par le ciel. Il est là, tout seul, ce petit bonhomme. Personne ne l'écoute, et il sait que tout le monde l'entend. Quand il annonçait l'arrivée des saltimbanques sur les places, ou des viandes nouvelles chez les bouchers, ou signalait des objets perdus, il passait dans tous les villages. Maintenant il ne bouge pas. Six peupliers, droits et raides, comme de vieux grognards au port d'armes, lui font un poste d'honneur, et son tambour, roulant sans arrêt, galope sur la plaine comme il monte à l'assaut des tertres pour annoncer la guerre.

Nous sommes restés un grand moment silencieux, mon ami et moi. Maintenant nous nous regardons, puis, tout à coup, nous sommes dans les bras l'un de l'aulre, sanglotant de toute l'émotion qui vient de nous étreindre et, comme au collège, nous appelant « mon vieux » !

— Que vas-tu faire ? me demande Blajan.

— Partir !

— Mais c'est que...

Je prévois son objection :

— Ma réforme ? Est-ce que ça peut tenir ? Je me sens bien peut-être ? Ah ! oui, je vais partir et avec quelle joie !

— Tu as raison ! s'écrie-t-il. Pas un homme ne doit rester en arrière ! Même, en plus de l'active, des réserves et de la territoriale, il faudra des corps francs, des volontaires qui les harcèleront !...

Il va trop en dire. Je lui promets de venir lui

78 LKS DEUX SOLDATS

serrer la main avant mon départ et je cours rejoindre Lassègue qui m'attend à Ladirac.

Je le trouve accoudé au châssis.

— Monsieur a entendu ? me demande-t-il.

— Oui, Lassègue.

— Alors ?

— Vous allez me laisser à La Framy et vous filerez tout seul à Cahors, car je suppose que vous rejoignez tout de suite ?

— Demain.

— Moi, dans trois ou quatre jours, parce que j'aurai à passer un conseil de réforme.

— Monsieur n'est donc pas obligé ?...

— Non.

— Et monsieur part quand même ?

— Parbleu !

— Simple soldat ?

— Gomme vous.

— Ah ! non !

— Comment ?

— Je suis sous-lieutenant au 3e hussards.

— Diable !

Je m'efface et lui dis :

— Montez, mon lieutenant.

Mais, souriant, il me répond :

— Après vous, mon... camarade...

Tandis qu'il sifflote la Marseillaise, je me redis ce iiuil : « Mon camarade » ! .1»' me le redis avec ;iiiiniir, avec enthousiasme, comm,e si jç recevais

la première communion de la guerre dans ce mot fraternel.

Un gendarme nous a commandé :

— Déshabillez-vous.

Nous sommes une vingtaine dans cette salle de la mairie, voisine de celle où nous allons comparaître devant le conseil de réforme.

La mobilisation s'étant emparée des lignes de chemins de fer et le transport des voyageurs devenant, pour un assez long temps, impossible, j'ai dû demander la faveur de subir mon examen à Cahors. Le préfet a cordialement accueilli ma demande. 11 a même ajouté : « Comme je vous envie ! Je vous suivrai avec les mêmes yeux qui suivent l'écrivain ! »

Autour de moi les jeunes gens s'agitent dans le déshabillage. Quelques-uns font bien déjà valoir des cas, les jugeant décisifs. J'entends un myope qui dit : « Mon vieux, tu es là devant moi que je te parle, hé bé, je ne te vois pas ! » Un autre, assis, tendant une jambe lacée de courroies bleues réclame : « Pigez-moi ces varices » à un très gros qui tousse et qui voudrait qu'on aimât sa bronchite. Mais ils ne résistent pas aux plaisanteries qu'on leur décoche et ils déclarent : « Hé bé, si on est pris on fera comme les camarades ! »

Ils soijt vraiment très bien jes camarades, pas

vantards, mais d'attaque... Les torses se redressent. Les pectoraux s'élargissent. Les biceps se gonflent. Les voix blaguent : « Bartomieux ! Regardez Bartomieux ! C'est le tambour-major du conseil ! Quand il aura quitté ses souliers, il aura « crante-trois » centimètres de haut ! »

Je pense que, dans cette salle, j'ai passé, voici plus de vingt ans, mon conseil de revision scolaire, mon baccalauréat. J'étais à cette même place. J'entends la voix ennuyée de l'examinateur qui, après avoir tourné sa montre entre le pouce et l'index arrondis, m'invite à traduire du grec en s'écriant : « 0 andrès athénaioï !... »

Mais le gendarme, ouvrant la porte de la salle où se tient le conseil, nous commande d'entrer.

Cette fois, l'émotion me prend à la gorge et il me faut entr'ouvrir la bouche pour respirer librement.

Cependant le major, un grand, sec, rasé, de qui la figure se congestionne aux pommettes à force de se pencher sur les bustes, a déjà examiné cinq hommes. I) les a triturés, tapotés, écoutés, l'oreille sur les omoplates ou le thorax, au préalable voilés d'une serviette. J'ai entendu : « Cet homme n'a rien! Bon. Excellent... », etc., et, sur les cinq, il en a pris quatre parmi lesquels celui qui ne voyait pas à un mètre et celui qui toussait. Je suis ras- Buré. Quand je me présente, il me regarde. Lui at-on donné mon signalement ? A-t-il vu mon portrait ? Me reconnaît-il ? Il dit : « Ah ! » comme

s'il voulait dire : « Ah ! c'est vous ! » II me demande : « Avez-vous un cas à faire valoir ? » Je réponds : « Aucun, monsieur le major. » Il me pose deux doigts de sa main gauche sur la poitrine et avec les deux doigts correspondants de la main droite, il frappe à petits coups. Ensuite, il applique sa joue, m'ordonne : « Toussez », me fait compter jusqu'à quarante et ne dit rien. Seulement sa joue a glissé et je sens maintenant son oreille sur mon cœur qui bat. Brusquement, il me saisit les poignets, ses deux pouces me comprimant l'artère. Un moment, il écoute, et, sans relever la tête, me dit : « Vous avez été réformé ?» — « Oui, monsieur le major! » — « Cardialgie ?» — « Oui, monsieur le major. »

Avant que j'aie pu ajouter : « Mais c'était accidentel ! » il relève la tête, lâche mes poignets et me dit : « On a bien fait. »

Je proteste :

— Mais, monsieur le major, je me porte à merveille !...

— Vous tenez à partir ?

Ardemment je réponds :

— Ah oui !...

Il se tourne vers le commandant de gendarmerie, lui adresse un geste des épaules et des bras, puis se retournant vers moi :

— En ce cas, me dit-il, je suis désolé... Je ne peux me retenir.

— Mais, monsieur le major, c'est impossible ! Je

(S2 LES DF.l'X SOLDATS

vous en prie ! Il le faut, ou alors c'est que je suis perdu !...

— Vous le seriez.

— L'auxiliaire ? risque le commandant.

— Rien, mon commandant. C'est la réforme. Je reste une seconde immobile. Puis je fais un

mouvement pour prolester encore, mais le gendarme me touche le bras et me dit : « Allez vous habiller. »

Je rentre dans la salle. Je vais droit, en somnambule, à la place où j'ai quitté mes vêtements. Je tire vers moi une jambe de pantalon, et soudainement, je me sens vidé de mon être comme les habits le sont de moi-même. Il me semble qu'ils sont ma dépouille. Tout mon corps s'effondre sous le coup que je viens de recevoir, et laissant retomber les choses sur elles-mêmes, je me mets à pleurer. Un homme qui vient de se vêtir me dit en passant près de moi : « Tu n'as pas honte de pleurer comme un gosse à l'idée de partir ? »

Je me dresse furieux. Je veux assommer cet homme. Mais il n'est plus là. Je crie de toutes mes forces : « Imbécile ! » et je comprends que je ne peux pas rester plus longtemps dévêtu.

,1c me rhabille en toute hâte, à coups de pied, à coups de poing, et je redescends l'escalier. Blajan le monte, enjambant les marches. Je l'empoigne aussitôt par le bras. Je le fais dégringoler avec moi et,

le plaquant au mur, sous le péristyle, je lui crie dans le visage : « Ce sont des misérables ! Tu

entends, des misérables ! Me refuser, moi, comme un infirme, un impotent, un être à bout de souffle, moi ! un homme en pleine force! Pas de souffle ? moi qui t'éreinterais à la course et dans la grimpée des montagnes ! Un infirme, moi, avec des bras pareils ! Tu les sens bien, je pense ? Est-ce que c'est du coton ? Ils casseraient les tiens et ils mettraient en miettes les baguettes de ce gringalet de major... »

— Tais-toi... supplie Blajan.

— Non, je ne me tairai pas ! Je voudrais qu'il sortit pour lui dire ce que j'en pense de son diagnostic ! Je m'en fiche ! Je me ferai une affaire. Je me ferai empoigner et peut-être comme ça, on m'incorporera. Car il n'y aura plus que ce moyen pour se faire accepter ! Comme si nous avions trop d'hommes quand des multitudes nous tombent sur le dos !

— Tais-toi ! implore-t-il encore.

— Non ! Je ne me tairai pas... Et puis j'y pense! II avait l'air renseigné sur mon compte, ce major ! Je suis sûr que tu l'as vu et que tu lui as dit...

— Je le jure !

— Si tu jures, c'est vrai ! Tu lui as ditque j'avais eu des crises...

— Je te donne ma parole d'honneur ! scandet-il.

— Que tu ne lui as rien dit?

— Seulement que tu étais enragé de partir...

— Mais?...

— Que tu ne pourrais pas ! qu'il le verrait luimême ! Et il l'a vu, car c'est la vérité !

Je lui ressaisis les bras et, le secouant :

— Tu as fait ça ?

— Ecoute, mon petit Julien, je t'en prie, ne te fâche pas. Si j'ai fait ça c'est que je le devais, je te jure ! Je n'ai pas agi à la légère ! Je savais quel mal je te ferais, quel mal tu me ferais en m'accusant de trahison et, puisqu'il faut te le dire, j'en ai pleuré, mon vieux !

Ma colère est tombée. Je lève les bras et je réponds : « Que veux-tu que je le dise ? Tu as agi en ami, j'en suis sûr, mais tu m'as fait un mal atroce ! Que veux-tu que je devienne ? Que veuxtu que je fasse ? De la littérature? Tu ne t'imagines pas ce que ce mot est ridicule devant cet autre mot : la guerre ! Alors, quoi ? Attendre que ce soit fini ! Me dire, à chaque minute : « J'ai trente-huit ans. Je suis dans la force de l'âge, et tandis que ceux de ma génération se battent pour leur pays, je suis le vieillard de Faust, je vais m'asseoir sur les coteaux ! Il va y avoir des heures sublimes qui assurent à des hommes la gloire dans la vie comme dans la mort et je ne connaîtrai pas une seconde de ces heureslà! » Ça, c'est épouvantable !...

IJIajan me demande :

— Que vas-tu faire ?

Je réponds :

— Je ne sais pas encore. Pour le moment, je rentre à La Fraray.

— J'ai ma voiture .

— Filons !

La roule que nous suivons est parallèle à la voie du chemin de fer. A chaque instant, des trains passent. Ils sont enguirlandés de banderoles, et la locomotive est harnachée de verdure. Les arbres ont délégué leurs rameaux pour accompagner les enfants du pays. Des mains, des casquettes levées, des regards crient « au revoir » aux gens comme aux choses qui restent. En les suivant des yeux, j'ai le souvenir d'une impression d'enfance, mes parents se rendante une partie de campagne et me disant au revoir tandis que je regarde filer devant moi cette voituréede joie dont je ne fais pas partie ! Ce sont maintenant les voitures de la gloire, et je n'en suis pas !

Blajan n'arrête pas de parler et, comme la machine fait un vacarme horrible, il vocifère :

— Parce que je ne dis rien, tu te figures que je ne suis pas patriote ! Je le suis autant que toi ! Malgré ma main gauche dont je ne peux me servir, je serais au feu si on me l'eût permis ! Tiens ! je suis comme toi ! Je me ronge ! Je voudrais faire quelque chose par moi-même, et je regrette, ça jeté le jure, que mon fils ne soit pas en âgede partir!...

A Montech, il veut absolument que nous passions un moment chez Foncave.

— Tu n'auras pas à être gêné de ta réforme, m'assure-t-il. Il ne te critiquera pas... au contraire...

Mais je lui réponds :

— File tout droit à La Framy. Je vais chez Massaguel.

Au delà de Montech, j'aperçois déjà le toit de mes amis.

— Ça va me faire du bien de voir ces braves gens ! En voilà qui comprendront ma peine ! Jeantil qui a fait la campagne de 70 et ce brave garçon de Massaguel, si vaillant, qui fera un soldat admirable !...

Comme la voiture s'arrête, je crois entendre des sanglots. Je serre la main de Blajan qui s'enfuit, pressé de retourner chez lui, et j'entre en disant : « Mes pauvres amis, on ne veut pas de moi comme soldat ! Je suis réformé ! »

Mes paroles tombent dans la consternation et, distraitement, tous autour d'Henri qui endosse sa veste du dimanche, me répondent : « Ah, tant mieux, monsieur Julien ! » tandis que lui, les yeux brillants de larmes, me dit d'une voix désespérée : « Nous en avez de la chance ! Moi je pars !...»

— Aujourd'hui ?

— Dans une demi-heure, répond Marielle.

Ellf laisse crever ses sanglots et Berre le garçon

dans ses bras en lui disant : « Moun til ! Moun drollé ! » Zélia le lui reprend. Elle essaie d'arranger

la cravate qui lève d'un côté sur le col. Elle la dénoue, mais ne parvenant pas à la renouer, elle balbutie : « Je peux pas ! Je peux pas ! Je suis trop malheureuse ! » et elle se laisse tomber sur une chaise, près de Jeantil qui baisse la tête, les mains sur ses genoux, ne cessant de taper le plancher avec ses talons sans prononcer un mot.

Certes je m'attendais bien à de la douleur mais pas au désespoir. Je sens bien que, moi restant, je serais mal venu à leur réclamer la sérénité dans un si dur sacrifice. Pourtant, je ne peux m'empêcher de dire au jeune homme : « Allons ! Allons ! Sacrebleu ! mon garçon, ce n'est pas à moi de vous gronder en un pareil moment ! Mais soutenez donc le courage de ceux que vous quittez ! Je comprends leur désolation. Mais la vôtre ? Voyons ! Vous allez défendre votre pays ! Il n'est pas possible que cela vous désole et encore moins que cela vous effraie !

— Oh ! non ! ce n'est pas cela, monsieur ! me répond-il en se redressant! Je n'ai pas peur ! Ça je vous l'assure et je ferai mon devoir, vous pouvez y compter. Mais c'est bien trop de malheur qu'il me faille quitter ma femme, mes parents et la propriété dans un si grand embarras qu'il n'y en a pas un autre de si grand dans le département ! Personne plus pour faire les travaux ! Ma femme pourra pas mener le bœuf, la charrue, sulfater, vendanger, rentrer le tabac à elle toute seule ? Et qui voulez-vous qui l'aide ? Le père n'en peut

plus ! La mère n'est pas forte et elle a bien assez de tenir la maison, de soigner les bêtes et de faire à manger !...

— On vous aidera !...

— Personne, monsieur ! On nous déteste ! Nous avons agrandi le bien en nous crevant de travail et ça, personne nous le pardonne. Oui, monsieur, c'est tel que je vous le dis, ces malheureuses créatures se tueront à la besogne ! Tout ce que nous avions amassé, les économies, la vigne, la maison, tout ça y passera et il faut que je parte en me disant que tout ça c'est perdu !...

Ah! maintenant, je la comprends sa douleur ! Oui, il faut s'y attendre. Un égoïsme presque forcé d'ailleurs va réduire l'aide mutuelle à un rigoureuxéchange de services.

Or quels services pourraient rendre aux autres ces deux femmes, deux vaillantes, certes, mais de qui le plus courageux effort ne pourra suppléer à l'absence de l'homme ? Et puis l'humanité est aux champs la même qu'à la ville. Ils réussissaient vraiment trop ces Massaguel, et l'occasion sera tentante d'abaisser leur orgueil. Quelle pitié, mon Dieu ! Je vois la misère et le découragement entrer dans cette demeure, en expulser la joie de travailler et de vivre. Je vois les ronces cerner cette maison, la saisir dans leurs griffes. Je vois l'herbe de l'abandon envahir ce beau champ, et au fond de moi-même, je sens quelque chose qui se réveille *>t s'agite, mon amour du sol natal... Je le croyais

mort et je le sens, tout à coup, qui afflue dans mon sang-, qui me parle : « Mon garçon ! Mon petit ! Moi qui t'ai donné le meilleur de moi-même, le meilleur de ta gloire, je te le demande, tu ne laisseras pas mourir ce champ qui fait partie de moi! » Eh bien, non ! Je ne veux pas que ce coin de terre périsse ! Je ne veux pas que cette maison, bâtie par le travail, s'écroule. Je veux que cela vive, et puisque ma grande patrie ne veut pas de moi pour la défendre, je défendrai ce modeste champ qui, tout de même, est un morceau de France ! Il sera mon champ de bataille ! J'y livrerai mon combat journalier. Je le maintiendrai fertile et ce sera ma victoire ! Je ne sais comment je ferai, mais je sais bien que pas un effort ne me rebutera. Alors je les interpelle :

— Je comprends que vous soyez tous désolés. Mais écoutez-moi bien, Henri, parce que c'est très sérieux ce que je vais vous dire. Répondez-moi franchement. Si vous saviez que quelqu'un s'occupera de votre bien, de votre maison, sera, en ce qui concerne tous vos intérêts, un autre vous-même, si vous saviez que tous les travaux seront faits, que des fatigues trop fortes seront épargnées aux vôtres et, qu'en rentrant, vous trouverez intact tout ce que vous aimez, partiriez-vous rassuré, tout à votre devoir?

— Ah ! monsieur, me répond-il tout simplement. C'est-à-dire que je partirais content d'aller me battre contre ces cochons d'Allemands !

— Eh bien, partez content. Vous pouvez être sûr que ni votre bien, ni les vôtres n'auront à souffrir et <|tie vous les retrouverez tels que vous les avez quittés. Celui qui va vous remplacer vous le promet, mon cher ami, et il vous en donne sa parole d'honneur.

— Oui est-ce ?

— Moi.

Tous les regards m'interrogent.

— Monsieur Julien reste à La Framy? demande Mariette, qui ne comprend pas.

— Mais bien sûr ! Et je ne veux pas y rester inutile ! Je n'admets pas qu'un travailleur s'en aille de son champ et de sa maison pour défendre son pays et que je regarde, bras croisés, son champ et sa maison tomber en ruines ! Je parlerai aux gens d'ici. Je leur ferai honte de leur égoïsme, et je les obligerai à faire pour vous comme pour les autres, à vous aider...

Les figures s'épanouissent. Un sourire de confiance les éclaire'.

— Oh ! c'est certain, déclare Henri, que si M. Julien leur parle, ils n'oseront pas refuser !

— Non, ils ne refuseront pas, reprends-je. Mais même s'ils devaient refuser, je ne veux pas que vous vous tourmentiez. Il ne s'agit, en somme, due de remplacer un homme. Il s'agit de bras capables de travailler la terre. Eh bien, n'en déplaise au conseil de réforme, j'en ai là une paire qui, s'il le

faut, s'en chargent .

Ça, ils ne l'admettent pas. Ils me savent bien gré de l'exagération, mais leur sourire s'accentue et ils riraient presque s'ils ne craignaient de me désobliger.

— Oh ! monsieur Julien ! s'est écrié Zélia ! un monsieur comme vous !...

— Un monsieur ! reprends-je. Vous me regardez comme un monsieur, mais moi, si j'ai un manche de charrue en main et si je réussis à travailler utilement la terre, je me tiendrai pour bien plus qu'un monsieur ! Et puis vous ne m'empêcherez pas de faire ce que j'ai résolu. Jeantil me donnera des leçons. Il médira comment il faut m'y prendre. C'est à son tour ! On s'entendra à merveille, tous deux. Pas vrai, mon vieux Jeantil ?

Cette fois ils me croient. Ils ne se rendent pas compte de ce que je ferai pour eux, ni comment je pourrai les aider. Mais j'ai parlé d'une voix qui leur a fait entendre l'accent de l'affection et de l'autorité. Ils sentent comme le soleil d'une protection puissante qui couvre, dès à présent, la maison et les champs. Jeantil me triture les bras, les poignets et les mains. Il veut exprimer son attendrissement. Il dit : « Monsieur Julien, vous vous rappelez quand vous étiez petit, qu'avec une boule de neige j'ai cassé un carreau... » Mais Mariette l'interrompt pour me témoigner sa reconnaissance : « Monsieur Julien ! Monsieur Julien !... » et elle ne peut aller plus loin tandis que Zélia, s'adressant à son mari exige de lui une démonstration ; « Dis-le-lui |

Dis-le-lui donc, que tout de même c'est bien trop de bonté... ! »

Je les calme.

— Ne me remerciez pas ! Vous n'avez plus que quelques minutes à rester ensemble, en famille. Je vous laisse. Quant à nous deux, mon camarade, embrassons-nous. Tu me remplaces à la guerre, je te remplace à la terre. Ne te fais donc pas de mauvais sang1. Vas-y de tout ton cœur ! Pendant que tu défends ton pays moi je défends ton bien !

A quoi me suis-je engagé, grands dieux ! Mais je n'y entends rien à l'agriculture ! N'est-ce pas naturel ? J'ai passé dix ans au collège. J'ai obtenu mes baccalauréats. Je suis un homme instruit, un écrivain. N'est-il pas naturel que je sois un ignare et un incapable à côté du vigneron qui produit son vin comme du laboureur qui fait pousser son blé ?

Spontanément, de tout mon cœur, j'ai fait à Henri le serment de le remplacer dans le travail de son bien, or, maintenant, devant ma volonté de tenir cet engagement, je me sens condamné à une inaction dont j'ai honte, dont je souffre et d'où je veux sortir. Mais comment ?

Je me suis adressé à Blajan qui m'a si souvent parlé de ses travaux merveilleux. Dès que je l'ai mis au courant de ma décision, il s'est enthousias-

mé, proclamant que lui-même voulait fonder une œuvre, organiser des cours pour enseigner les premiers soins que l'on doit aux blessés, et consacrer à l'installation d'une ambulance la moitié du Méouré, les trois quarts s'il le fallait. Cependant, quand je l'ai prié de me renseigner sur les travaux que je dois accomplir, il a fini par m'avouer que jamais il ne s'est occupé personnellement de culture et que c'est son domestique Bergogne, dit Versailles, qui se charge de tout.

Collonges, que j'ai interrogé sur sa manière de travailler, m'a répondu : « Pardi, depuis le temps, coup sûr je sais le faire ! Mais pour dire comment je m'y prends, je ne le pourrais pas, parce que, monsieur, par ma foi, je n'en sais rien de rien ! a J'ai acheté des manuels. En vain je les lis et je les étudie. Tous supposent des connaissances antérieures, et je comprends qu'il serait impossible de découvrir le catéchisme agreste fondé sur l'ignorance totale du travail de la terre.

Mes âneries agricoles indignent Jeantil. Mais, malgré leur tourment, Zélia et sa mère s'en amusent et elles ont ri de bon cœur quand j'ai cru pouvoir avancer qu'il faudrait bientôt songer à fumer le tabac.

Elles, par exemple, n'ont pas été embarrassées comme moi. Elles ne m'ont pas attendu pour se mettre à l'ouvrage, et avec quelle vaillance! Quelle intrépidité ! Zélia surtout ! Elle en a rajeuni sa mère que l'âge avait alourdie et qui, maintenant,

s'agite et se trémousse comme si elle était retournée à vingt ans. Elles vont, viennent, travaillent aux champs, travaillent à la maison, travaillent tout le temps. Elles ont empoigné le travail à pleins bras, se battent corps à corps avec la fatigue, et moi, à côté de ces deux femmes qui deviennent des hommes, je me sens dévirilisé, démoralisé par la conscience de ma balourdise et de mon inutilité.

Pas une minuteelles ne m'ont supposé l'intention de m'occuper par moi-même du bien. Elles me sont reconnaissantes de mon empressement. Mais elles ne consentent pas à ce que je les aide. Dès que j'interviens, quand je les vois s'attaquer à des corvées harassantes, elles se rebiffent : « Non, non, monsieur Julien ! Ce n'est pas votre affaire ! Vous allez vous salir! » Et si j'insiste, si j'exige et me fâche, elles s'irritent, me reprochant, comme à un enfant turbulent, d'empêcher le travail.

Hier, ce refus ne m'a pas été seulement pénible. Il m'a blessé. J'allais chez les Massaguel quand une tempête de clameurs s'étant déchaînée soudain, j'ai vu la jeune Femme aux prises avec le cheval qu'elle ne pouvail venir à bout d'atteler et qui, à chaque effort pour l'encadrer dans les brancards, se dérobait, sautant de côté, envoyant des coups de tête, ruant à casser l'avant-train.

Sachanl Neumir dangereusement ombrageux et méchant, j'accours pour remplacer Zélia.

Mais, dès qu'elle m'aperçoit, elle me crie : '< N'approches* pas, monsieur Julien ! Il ne connaît

LES DEtJX SOLDATS 95

que son maître et il vous allongerait un coup de pied !

— Laisse-moi donc faire ! Je connais les chevaux.

Je veux le prendre par la bride. Elle me repousse :

— Non ! non ! Je ne veux pas ! Il vous ferait du mal. 11 m'a déjà donné un coup de tête que j'en saigne du nez ! Laissez ! Laissez, je vous dis. Vous ne feriez que le rendre enragé.

— Laissez-la ! conseille Mariette. Elle fera bien toute seule !

— Oui, oui, qu'on me laisse tranquille ! commande-t-elle. Allonn ! Allonn ! Neumir ! Ne fais pas le méchant ! Sois gentil ! Il n'est pas là ton maître. Qu'est-ce que tu veux y faire ? Mais moi je t'aime bien, que je sais te soigner, que jamais je te fatiguerai, pauvrot ! Allonn ! allonn ! Sois sage ! Que ça te fait suer de danser comme ça, et moi aussi ! Neumir ! Mon Neumir ! Té ! que je t'embrasse ! Té ! Voyez-moi que ça lui fait plaisir à ce brigand qu'on l'embrasse !...

Neumir résiste encore. Cependant il rue moins fort. II se calme. Il subit le charme, la peau houleuse. Il est flatté, presque docile. Alors, d'une poussée brusque, elle le fait reculer, puis l'ayant incrusté, les brancards aux flancs, c'est elle qui fait un saut de côté en disant : « Ça y est, grand animal ! »

En deux tours de main elle l'a sanglé, bouclé,

96 LBS OBUX SOLDATS

tout en soupirant : « Ah ! une femme toute seule ! même les animaux ça lui fait des misères ! II faut que j'aille à Montech et il faudrait que je sois ici! On n'est pas à un endroit qu'il faut être à un autre ! Oh ! que c'est désagréable la guerre ! »

Elle a pris son fouet, et se retournant vers moi qui reste penaud d'avoir été ainsi mortifié, elle ajoute souriante :

— Au revoir, monsieur Julien, et merci bien quand même !...

Elle n'a pas voulu faire de ce fc quand même » une moquerie. Néanmoins, en l'entendant, il m'a semblé que son fouet me cinglait la figure !...

Ah! Non ! Non ! Il faut que cela change ! Voilà plus de quinze jours qu'Henri est parti, et je n'ai encore rien fait pour soulager les siens ! Il m'écrit. Il est confiant, enthousiaste. Déjà la guerre le possède. 11 n'est question dans sa lettre que de « front », de « lignes », de « marche », de « cantonnements », de « ravitaillement ». Il parle avec amour de l'escouade. Il affirme qu'on « les aura », et tandis que je ne peux faire sortir de moi le cultivateur, voici que le soldat est déjà né de ce paysan d'hier !

Lui est au front. Moi je suis à l'affront ! Chaque minute d'oisiveté m'est, à présent, une humiliation, un reproche qui deviennent de plus en plus cuisants, insupportables !

Eh bien ! tant pis ! Puisque je ne sais pas agir moi-même, j'agirai par un autre, au moins pour

commencer ! Je vais louer un domestique à mon compte. Je l'emploierai une heure ou deux par jour à mon service et, le reste du temps, je lui ferai exécuter, chez mes amis, les travaux à la fatigue desquels Zélia et sa mère ne pourraient résister. Je le suivrai au champ. Je le regarderai travailler et j'apprendrai de lui à cultiver le bien. Ma résolution est prise et je vais, de ce pas, la faire connaître aux Massaguel.

Il est quatre heures. Après les pluies et les ouragans de ces jours derniers, la 'chaleur est revenue. Du ciel, elle tombe embrasée sur la nuque. De terre, elle monte, suffocante, au visage. Tout cuit, se dessèche ou fond en sueur. La route aveuglante est déserte. Une bêche qui frappe à grands coups réguliers, travaille, dirait-on, le silence. On ne sait jamais, tout de suite, d'où vient le son d'une bêche. Il se cache derrière les haies, les talus. Il fait corps avec la terre comme le chant de la cigale adhère au bois des arbres. Il semble que ce soit l'écorce elle-même qui grésille ou le sol qui éclate.

Mais chaque pas que je fais me rapproche. Cette fois je le dépiste. Il doit venir de la propriété Bousquet que masque le remblai de la ligne. Il n'y a que Bousquet pour braver ce soleil. Pourtant non, ce n'est pas là qu'on travaille. C'est dans ce long champ, encaissé par la voie du chemin de fer

d'un côté, par la route de l'autre. Mais ce champ appartient aux Massaguei. Henri voulait le défricher avant son départ. Ils ont donc trouvé un journalier, et je m'inquiète à cette idée, car, dans ce cas, ma démarche serait inutile. Le bas feuillage d'un noyer m'empêche de distinguer, et j'entrevois seulement un buste blanc, des bras qui se lèvent puis qui retombent après qu'une lame d'acier a fait miroiter son éclair à travers les rameaux.

Je m'avance et, presque aussitôt, je m'arrête. Ce forcené qui, seul, dans cet embrasement, bêche la terre, est une femme. C'est Zélia.

Les mains serrant le manche, elle bêche avec une fureur sauvage. Elle s'en contorsionne. Tout son corps se démantibule dans l'effort qui tend ses muscles et tord ses reins. Elle est là, luttant désespérément contre l'outil qni lui brûle les doigts, contre la terre qui, de ses moites en feu, lui cuit le visage, contre la fatigue qui lui casse les membres, car lorsqu'elle se redresse, elle va, semble-t-il, tomber à la renverse, et, lorsque la bêche la projette en avant, s'écraser la face sur le sol !

J'aurais dû m'y attendre, à ce spectacle, et pointant, devant lui, je reste immobile, le cœur tordu de pitié, la gorge étranglée d'émotion. Quelle abomination, ce travail, pourtant si noble, quand il est accompli par les hommes ! Qu'il est horrible à voir, suppliciant la femme, la faisant grimacer, la ravalant à des postures de bête torturée I Qu'est-ce qu'elle fait à s'éreinter de la sorte,

celle-là, quand j'ai dit que je ne voulais pas ! Je me sens irrité comme si elle me criait : « Voilà l'effet que ça produit, tenez, que vous nous protégiez, que vous vous occupiez de nous ! » et, rudement, je l'interpelle :

— Qu'est-ce que tu fais là ?

Elle relève la tête, s'efforçant de sourire :

— Ah ! c'est vous, monsieur Julien? Vous voyez, je travaille !....

D'un saut, j'ai franchi l'ourlet de la route, et en deux enjambées, dégringolé près d'elle :

— Tu n'es pas folle, lui dis-je, de travailler sous un soleil pareil et de faire une besogne semblable, quand il n'y a pas, à cette heure-ci, un seul homme qui ose aller aux champs !...

Je la regarde, tandis que je lui parle. La jupe retirée, gisant près d'elle en défroque, elle est dans le costume pudique et haillonneux de celles qui empoignent les outils et s'attaquent au sol. Un jupon gris sale s'effrange autour de ses jambes et moule vers sa poitrine, sur laquelle il s'applique en corselet d'enfant. Sa chemise en grosse toile bise se coulisse au-dessus de la gorge, les manches atteignant aux coudes, et, les bras gantés de haie, les mains jointes au manche de la bêche, la figure ruisselante et endormie, se contraignant à sourire, elle me dit :

— Que voulez-vous ? Il faut bien que le travail se fasse !

— Oui, mais pas par vous, celui-là toutau moins

Ni ta mère, ni toi ne travaillerez la terre. Vous ne le faisiez pas quand ton mari était là ? Vous ne le ferez pas davantage parce que je me suis engagea veiller sur vous, et je suis résolu à vous en empêcher ! La preuve est que je loue un domestique pour La Framy et qu'il fera ici tous les travaux qui sont au-dessus de vos forces.

— Oh ! pour ça non ! Jamais ! Jamais, monsieur Julien ! me répond-elle, cramoisie et les sourcils froncés. Jamais nous n'accepterons ça ! Nous aimerions mieux tomber raides mortes, et rien que cette idée, tenez, me fait , venir le rouge de la honte !...

— Ça m'est égal !

— Pauvre monsieur Julien qui se tourmente pour nous! Faut pas vous mettre en peine. Nous sommes habituées! Il faut défricher cette pièce parce que, comme il a plu, la terre est bonne. Si on tardait elle serait trop sèche, et c'est pour cela qu'il faut en faire aujourd'hui une bonne partie.

— Mais tu ne vois donc pas que c'est impossible ? Tu as beau te raidir contre la fatigue, tu n'en peux plus !...

— Parce que je me suis arrêtée. Quand on travaille, il faut pas s'arrêter. Maintenant ça, c'est vrai, il y a deux nuits que je ferme pas l'œil, et ça me donne la fièvre. Alors, à présent que je m'arrête de travailler, j'ai un moment que, réellement, je tombe de sommeil...

— Eh bien ! va dormir, là, sous ce buisson.

— Et le travail ?

— T'en occupe pas !

— Oui est-ce qui le fera ?

— Moi.

Je lui ai répondu ça comme si elle m'avait adressé un défi.

Elle éclate de rire.

— Ah ! ce monsieur Julien ! Tenez, vous me faites rire que j'en ai pas envie !...

Mais sans l'écouter, je lui commande :

— Donne-moi cette bêche.

— Ah! ça non! refuse-t-elle en la serrant contre elle.

J'insiste:

— Tu vas me la donner tout de suite...

— Mais, monsieur Julien...

— Tu vas me la donner...

Un à un, je desserre ses doigts collés au manche tandis qu'elle proteste : « Allons ! Allons ! Je vous en prie... » Mais, comme elle sent qu'il va falloir céder, elle dit tout à coup : « Hé bé ! la voilà, puisque vous la voulez ! Je pense bien que c'est pour passer le temps, pour vous amuser ! »

— Ne t'inquiète pas de ça et ne parle pas tant. Va dormir. Tiens, je vais t'y mener...

Je la tiens par le bras, car ses jambes s'engourdissent. Ainsi, je la conduis jusqu'au fond du champ, cependant quelle parle toujours, sommeillant et riant : « Alors vous voilà devenu travailleur de terre ! Je ne suis pas en peine. Vous en aurez

vite assez !... Que je suis lasse tout de même !... J'ai comme si ou me coupait chaque qerf avec un cauif et que, je me ratatine sur moi comme de l'élastique !...

Je l'asseois sous le buisson accroché au talus de la voie. Ayant ramassé sa jupe, je l'étends, en ciel de lit, au-dessus de sa tète, de façon que monte jusqu'à son visage la couverture d'ombre. Puis je regagne l'endroit où elle travaillait. Derrière moi, tandis que je m'éloigne, je l'entends qui balbutie : « J'ai honte... Mon Dieu que je suis peu vaillante !... Mais si je dors un quart d'heure ça suffira... Et l'autre, qu'est-ce qu'il fait ?.. Il a un sac sur le dos... Un fusil... Il marche sur les routes... Et c'est M. Julien qui travaille le champ..., le pauvre !.. et c'est moi que je dors... Si c'est possible !... C'est trop !... C'est trop !... »

Elle se tait. Elle dort.

La bêche est à quelques pas devant moi, plantée debout. Elle m'attend. Un moment je la regarde et il me semble qu'elle aussi me regarde. Elle a l'air de me dire : « Arrive donc, mon vieux ! En as-tu fait des manières avant «l'en venir jusqu'à moi ! Si in veux remplacer le maître de ce champ, ce ne sont pas des domestiques qu'il faut louer ni des livres qu'il faut piocher ! Assez parlé ! Assez ('ci il ! Fais ce qu'il faisait ! An travail ! Et prends-moi si tu l'oses ! »

Brusquement, j'ai ouverl ma veste à deux

l';ill;uits. |5n deux COUDS je l'ai descendue des

épaules et jetée à la place où gisait la jupe de Zélia. Je déboutonne le col de ma chemise que j'écarte sur ma poitrine. Je rabats mon feutre sur ma nuque. Je retrousse mes manches. Je frotte, l'une contre l'autre, les paumes de mes mains et, empoignant la bêche à pleins doigts, je la monte, d'un élan, au-dessus de ma tête. Quand elle retombe et que je sens le fer s'enfoncer dans la terre, j'éprouve un tressaillement de victoire et de joie. Ça y est ! A la bonne heure, m'y voilà donc ! Voilà ce qu'il me fallait faire ! jeter bas ma veste de bourgeois, me mettre à l'uniforme du paysan, comme les autres endossent la tenue du soldat, empoigner cet instrument-là comme ils ont empoigné le fusil et, de même qu'ils se battent, de tout leur courage, pour sauver leur pays, moi travailler aussi, de tout mon courage, à cultiver leur .bien ! Comme c'est donc simple ! Je n'aurais jamais cru ! Je remonte à mon origine. J'accomplis les gestes de l'ancêtre qui, voilà plus de trois cents ans, piochait son humble champ ! Je n'ai plus besoin de m'inslruire. La terre se livre à moi. Je la travaille aussi bien que Massaguel. J'y vais à pleins bras, à plein corps. Je lance ma bêche à toute volée. Elle sonne son carillon sur les pierres. Elle soulève des mottes que j'écrase, et, d'un revers de bras, j'essuie la sueur de mon front car je reçois le baptême de l'eau avant que « lui » ait reçu le baptême du feu. Maintenant nos actes vont se correspondre. Je ne suis plus le parleur ni l'écriveur. Je suis celui qui agit, qui tra*

vaille. Je me sens une enivrante plénitude de santé, de puissance et d'orgueil. Je fais ce que je voulais faire ! Je suis, moi aussi, un soldat !...

Le roulement d'une voiture qui s'approche me fait lever la tête. Tout l'orgueil que je savourais dans le silence de la solitude s'écroule pitoyablement devant cette pensée soudaine : « On va me voir. »

Immobile, les mains superposées sur le manche de l'outil, je regarde. Les sabots qui frappent, chacun en cadence, m'annoncent que c'est un attelage à deux chevaux, et le voici plus près que je ne croyais, car je l'aperçois tout à coup, rasant le mur de La Framy. C'est un break surmonté d'ombrelles et de chapeaux de paille. Il est conduit par un cocher en casquette galonnée et, près de lui, tout de suite, je reconnais Foncave.

J'ai un brusque mouvement pour ramasser ma veste, et rabattre mes manches. Mais j'ai honte de ma honte. Je me raidis et je me rassure en me disant : « Comment se douterait-il que c'est moi dans cette tenue ? »

Cependant une jeune personne s'est levée dans la voiture. Simultanément, nous nous sommes reconnus. C'est M"c Lucienne Foncave. Sa main s'est posée sur l'épaule de son oncle et son ombrelle me dénonce avec animation. Aussitôt je vois se dresser

les bras de mon ami et l'équipage stopper de mon côté sur le bord de la route. Il faut que j'accoure. Je n'ai pas lâché la bêche. Mais maintenant je la traîne après moi, la soulevant un peu de façon qu'un choc sur une pierre ne la révèle pas.

— Ah ! ça, que fais-tu donc là ? me demande mon ami.

Souriant, rougissant, m'excusant de paraître devant ces dames dans un costume aussi simplifié, je réponds :

— Je travaille... Et vous, où allez-vous?...

— A Castelfranc, chez les Bélabre, où le tennis nous appelle.

— Sachez vaincre ou sachez mourir ! réponds-je, donnant à mon trouble le maintien de la plaisanterie.

— Si le cœur vous en dit ? propose Mme Foncave.

— Merci beaucoup, madame, mais vous voyez, je travaille.

— Tu travailles donc comme un paysan ? me demande son mari.

Il y a dans la voiture, outre Mme Foncave et son mari, Mlle Lucienne, un jeune homme rose et blond et deux jeunes filles à cheveux noirs et sourcils épais.

Tous les yeux me dévisagent et je me sens gêné devant les regards qui me font subir comme un nouveau conseil de revision. Je ne redoute pas le ridicule, mais de paraître extravagant, surtout de

vouloir me glorifier d'un «acte auquel je voulais garder son intimité, et c'est un peu comme si j'étais surpris en flagrant délit d'amour avec la terre. Je réponds :

— Mais oui, je travaille comme un paysan, il faut bien. Ici il n'y a plus personne. Je rends service de mon mieux, et puisque la guerre ne veut pas de mes bras c'est bien le moins que je les offre à la terre !

— Et puis, comme ça, ricane mon ami, tu fais de la popularité !

Ce mot me redresse et, tout de suite, redevenu l'homme que j'étais il n'y a qu'un instant, je riposte:

— Mon petit Maurice, la popularité est pour les candidats à la députalion. Je ne fais pas de popularité. Je m'occupe de mon mieux, voilà tout. Je ne connaissais actuellement que deux occupations possibles, la guerre ou le travail. Il y a aussi le tennis, paraît-il. Avec celle-là du moins, vous ne risquez pas, madame, la douleur du veuvage !...

— Bravo ! s'écrie M"e Foncave, de qui le snobisme s'émeut et qui croit, peut-être, que travailler la terre est la mode nouvelle: « Voilà de la littérature en action ! Monsieur, laissez-moi vous dire que je vous comprends, que je vous admire et que je vous applaudis de toutcœur!...

— Merci, mademoiselle. C'est beaucoup plus que je ne mérite ! J'étais un peu confus de mon

nouvel étal devant vous. Mais, grâce à votre ourle, a présent, j'en suis tout fier. Ma tenue est incom-

plète, c'est vrai, et pourtant je la sens plus élégante que son complet tout neuf!

— Je suis sans prétention ! protesle-t-il.

— Et moi donc ! réponds-je.

— Bon travail !

— Bon tennis !

Tandis que la voiture s'éloigne, je regagne mon champ. Je n'aurais pas dû le quitter ! Elle a raison, la petite! C'est mauvais de s'interrompre parce que c'est vraiment dur de se remettre à l'ouvrage.

On est endolori, comme si l'on avait reçu une raclée formidable, et il faut « désenrosser » son corps ! Ah! dame, c'est le « revers de la bêche ! » Je me suis emparé d'elle avec enthousiasme, avec orgueil. Il faut « tenir le coup » et c'est rude ! Bigre ! moi qui n'ai seulement pas jardiné un quart d'heure depuis mon enfance et qui n'ai manié que le fleuret ou l'épée, moi qui, pour défricher ma page, me sers d'un porte-plume quelquefoissi lourd, tout léger soit-il, je commence à trouver que cet outil là se fait terriblement pesant ! Holà ! mes reins ! En me redressant, j'ai senli comme un double coup de genou qui les ploierait de force.

A partir de ce moment, cela devient un supplice dont la douleur s'accroît. Je ne travaille plus la terre, me semble-t-il. C'est sur moi que je m'acharne. Je me pioche moi-même. Ma gesticulation

m'inflige une torture atroce. Mes muscles sont, à chaque mouvement, contractés, tenaillés, tiraillés, subitement détendus pour, aussitôt, se rétracter de nouveau. La bêche me lève les bras à me les arracher des poignets, des coudes, des épaules. Mes mains cuisent. Je sens la brûlure les boursoufler de cloques. Mes genoux craquent, fléchissent, et, à chaque renversement de buste en avant ou en arrière, ma poitrine râle le han éreinté du mitron qui pétrit ! J'ai beau me stimuler, m'invectiver, me blaguer en me disant : « Et moi qui voulais aller au Sahara! » Oui, mais au moins c'était la marche, tandis que cet avancement si lent, pas à pas, cette combustion sur place ! Oh ! c'est cela surtout. Ce soleil, comme un tison sur ma nuque ! Ma tète s'embrase. La sueur dégouline en averse de mon front, mes tempes battent affolées et je me sens à bout.

Je me révolte contre mon entêtement à vouloir tenir bon. C'est stupide à la fin !

Pourquoi me suis-je chargé d'une telle besogne ? Est-ce que c'est mon affaire? Je mettrai là, demain, un travailleur de métier. Quant à moi î... Je sens que je vais envoyer au diable cet instrument de torture. Mais, au moment de le rejeter, je me dis: « Et l'autre, là, tout près, la petite qui va se réveiller et me voir! C'est ça qui va être du joli pour moi, après avoir fait l'homme fort et lui avoir si noblement arraché des mains cet ustensile ? De quoi aurai-je l'air ? D'un soldat qui se débarrasse

de son arme. Et lui, Henri, est-ce qu'il n'a pas son fusil qui lui meurtrit et lui brûle les doigts? Estce qu'il n'a pas sur le dos les cinquante livres de son sac ? Est-ce qu'il ne piétine pas sous un soleil aussi incandescent? Est-ce qu'il songe à se délivrer de son fusil, de son sac, de tout ce qui le gêne ? Il est contraint d'obéir, c'est vrai, mais il n'en est pas moins soutenu dans son effort par la pensée que je le remplace ici, que, grâce à moi, le travail de son bien s'accomplit, et voilà que je vais défaillir ! Non ! non ! Pas de ça ! Allez ! Hardi ! Courage ! Moi qui ne suis commandé que par moimême, je ne lâcherai pas plus ma bêche que lui, commandé par un chef, ne lâche son flingot ! Je sais maintenant où puiser mon énergie, où faire de l'essence ! Allons-y !

Gomment font-ils donc là-bas, dans les marches forcées, pour s'empêcher de tomber ? Ils chantent. Peut-être, à cette heure-ci même, Henri chante-t-il pour se donner du courage ? Si je chantais ? Si, à sa chanson de route, je répondais par la chanson du champ, de son champ ? Le duo du guerrier et du cultivateur ! Il me semble que nos voix se rejoindraient quelque part dans l'espace, qu'elles fraterniseraient en se donnant, l'une à l'autre, le courage au devoir, et il me vient aux lèvres, dans ma langue primitive, en patois, la complainte d'amour dont mon enfance a, si souvent, entendu le colloque d'aurore alterner avec le trille de l'alouette au-dessus des moissons :

Al bos d'AngJars

Y a uno claro fountaino

Al bos d'Angdars!

Au bois d'Anglars est une claire fontaine ! Au bois d'AngJars !

Je m'arrête quelques secondes, intimidé par ma voix, que j'ai jetée ainsi dans le silence, à toute volée, en la scandant du choc de ma bêche. Mais voici que derrière moi, un peu loin, une voix de pastourelle me répond :

Tsano d 'Chiné Y ba quérré soun ayg"o Tsano d'Oymé !

Jeanne d'Oymé va y puiser son eau, Jeanne d'Oymé !

Je me retourne. C'est Zélia. Elle est debout, tout en haut, sur le bord extérieur delà voie, son »rand paillasson renversé lui faisant auréole, un paquet d'herbes sous le bras. Sa silhouette campée sur la toile d'or tendue par l'horizon, elle me regarde avec un rire silencieux, les yeux extasiés.

— Te voilà donc réveillée ? lui dis -je.

— Je n'en sais rien, tenez, répond-elle. Je me le demande si je suis réveillée. Il me semble que je rêve ! Même que j'ai rêvé ! Que j'ai vu un cavalier tout habillé en or, qu'il m'a pris la bêche des mains et que, s'étanl mis à travailler le champ, les pommes de terre devaient pousser sous ses pas seulement

qu'elles étaient des fleurs tandis que j 'étais à genoux et que je le remerciais comme le bon Dieu en personne !...

— Mais tu n'as pas vu les pommes de terre ?...

— Non, mais je vous ai vu!... Mon Dieu ! C'estil possible ! Et ça ne vous fatigue pas ?

— En commençant, mais à présent!...

— Hé ! je pense ! Que vous chantez ! Même que je peux vous répondre parce que mon père m'a appris cette chanson, et je la sais par cœur.

— Moi aussi.

— Eh bé ! Pendant que moi je ramasse de l'herbe pour les bêtes, continuez donc un peu pour voir!...

Elle disparaît derrière le talus et j'entonne :

Tsano d'Oymé

Ta mati t'es lébado

Tsano d'Oymé

Jeanne d'Oymé si matin tu t'es levée, Jeanne d'Oymé !

Par-dessus la cloison de terre, la voix de Zélia monte et la réponse marrive :

Lou fil del rey La luno m'a troumpado Lou fil del rey !

Le fils du roi la lune m'a trompée, Le fils du roi !

C'est vrai qu'elle la sait, et elle la chante comme elle doit être chantée, de cette voix champêtre,

perçante, moqueuse et poignante, qui entretient d'amour le travail de la journée comme le rossignol enchante avec la sienne le repos de la nuit. Nous renouons la chaîne de notre tradition. Je suis, pour elle, le fils du roi. Elle est, pour moi, la petite paysanne qui va chercher de l'eau à la fontaine.

Tsano d'Oymé Donno mé dé toun aygo Tsano d'Oymé !...

Jeanne d'Oymé donne-moi de ton eau, Jeanne d'Oymé !...

Elle me répond :

Lou fil del rey

N'é ni bé'ïré ni tasso Lou fil del rey !

Le fils du roi, je n'ai ni verre ni tasse, Le fils du roi !...

Toute ma pensée prise par cette mélopée, toute mon attention guettant la strophe pour ne pas trop faire attendre ma réplique, j'oublie ma fatigue. Mes bras se lèvent et retombent, automatiques comme le levier de la machine qu'est devenue mon corps, et je sens s'opérer en moi ce miracle de la torture physique cédant à la douceur d'un chant d'amour. Autour de moi, mon travail brunit la terre. Elle fait déjà tout un étang rougeâtre sur le gris de la friche et, tandis que je chante, à pleine

voix, les amours de Jeanne d'Oymé, les mottes que j'écrase me rejaillissent à la figure et les flots que je soulève déferlent sur mes chaussures ou me lèchent les pieds. Mais Jeanne d'Oymé ne répond pas. Je me retourne et je la vois sur le talus, son bras démesurément arrondi pour embrasser l'énorme botte d'herbe. Elle rit.

— Ça pourrait durer comme ça jusqu'à demain ! dit-elle.

C'est vrai. Les chansons rustiques ne s'interrompent qu'aux heures de repas, de sieste ou la journie finie. Celle-ci touche à sa fin. Le ciel rosit au-dessus de ma tête et verdit sur les coteaux. Les arbres commencent à foncer leur guipure. J'entends la trompette du boulanger qui appelle Collonges pour lui faire savoir qu'il dépose le pain contre la grille du portail.

La bergère, la femme La Chevalerie, est debout sur la route. La tète levée vers la hauteur, elle appelle à longs cris ses bêtes qui galopent de place en place ne voulant rien savoir. Elle leur adresse des invocations passionnées et qui s'irritent : Fédo! Fédo ! Béno ! Béno !... Elle leur lance de si ardents appels que son souffle a l'air d'épousseter la montagne, d'y faire voltiger des moutons blancs et bruns, tandis que le crépuscule couleur de brebis rafle doucement le troupeau et le ramène à la bergère, dans le grand troupeau d'ombres, qu'il pousse, lui-même, au fond de la vallée.

Je laisse tomber ma bêche et je détire mes bras.

J \\ LES nrrx SOLDATS

Dieu de Dieu que c'est bon de les détirer à son aise ! Ils s'écartent lentement, largement, et je les laisse en croix quelques bonnes secondes pour élargir nia poitrine, afin qu'elle puisse pousser ce ahaaah ! qui n'en frnit plus, ce grand soupir de bienêtre que j'exhale ainsi pour la première fois. Je regarde autour de moi, comme si on m'avait vu et si on m'approuvait. Car je suis lier, surtout content. J'ai peiné, j'ai surmonté la fatigue, la souffrance, et j'ai travaillé comme Fleuri lui-même n'eût pas mieux travaillé, de tout mon cœur, de tout mon corps. Je suis content !...

Zélia est arrivée en courant et elle s'extasie.

— Bou diou ! que vous en avez fait ! Je lui demande :

— Autant qu'Henri ?

- Hé, je pense! Il n'en aurait même pas fait autant ! Il est bien courageux, mais, pour ça, il n'est pas fort des bras comme vous.

— Je finirai après demain, lui dis-je.

Elle en pose à terre sa botte d'herbes, et joignant les mains comme pour la prière :

— Ce n'est pas possible ? exelame-t-clle, vous n'allez, pas continuer ?

— Pourquoi pas ?

Parce que ce sérail une chose telle que ça ne m- se serait jamais vu une bonté si magnifique, «pie

ça serait capable île l'aire que j'en perde la tète !...

— Alors, réponds-je eu riant, suppose que ça m'amuse I

— Hé bé ! si ça vous amuse, réplique-t-elle, il faudra le faire qu'en même temps vous nous rendez tant service que je peux pas le dire ! Mais à présent monsieur Julien, mettez votre veste. Le « serein » va tomber...

Elle a ramassé mon veston d'alpaga et le soulevant :

— Mon Dieu que c'est léger ! admire-t-elle. S'il venait un coup de vent, ça vous l'emporterait que vous le verriez jamais plus !...

Elle veut absolument m'en vêtir et elle dit :

— Que vous avez chaud ! Est-il possible de se mettre dans un état pareil ! Tenez, vous allez nouer autour du cou mon mouchoir, qu'il est bien propre. Si ! Si ! Vous prendriez mal ! Donnez-moi celte bêche, je vous prie. Maintenant que vous voilà habillé en monsieur, vous ne voulez pas porter ça sur l'épaule, je pense ?

Je sens le ridicule de cette bêche sur ce veston et je n'insiste pas. D'ailleurs, nous n'allons pas loin ensemble et il faut, presque tout de suite, que je prenne le travers pour regagner la route.

— C'est égal ! ne cesse-t-elle de dire tout en marchant, c'est égal !...

— Au revoir, mon petit. Je serai ici demain de grand matin. Où trouverai-je la clef de Pélable où vous serrez les outils?

-■» Je vous la mettrai derrière la « chatonnière ». Vous n'aurez qu'à déranger le pot de géranium? — Bon, je vois.

Elle a déposé la bêche pour prendre la main que je lui ai tendue.

— Monsieur Julien..., monsieur Julien..., me dit-elle. J'écrirai ça à Henri et, s'il ne fait pas savoir qu'il a pleuré, c'est un garçon qu'il aura pas de cœur !...

Je lui reprends ma main vivement, comme elle va la porter à ses lèvres.

— Allons ! Allons ! dis-je. Ne t'exalte pas, et sache bien que si cela vous rend service, c'est excellent pour moi. Cela me fait du bien.

— Oh ! c'est égal !

— A demain...

— A demain...

Et je l'entends encore qui, tout en s'en allant, dit : « C'est égal !... C'est égal !... »

En deux jours, j'aurai défriché ce terrain, m'étais-je promis. Il m'en a fallu trois.

Seulement ces trois jours-là m'ont « fait ». Ils m'ont campé sur des jambes de chemineau et des reins de faucheur. Ils m'ont bronzé une nuque à l'épreuve du soleil de midi et musclé des bras qui abattent sans « flancher » une journée de bêche.

Zrlia ne veut toujours pas croire que ce soit « pour de vrai ». Elle a dit à sa mère : « Je me suis endormie et c'est sûr que j'ai rêvé tout ça ! » Le matin de ma deuxième journée, en revenant de

porter le lait au passage, elle est accourue pour voir si «j'y serais », et en arrivant, elle s'est écriée : « Maman ! maman ! Viens voir M. Julien ! »

Mariette se hâte, et agitant ses bras au-dessus de sa tête : « Sainte Marie ! Qu'est-ce que je vois ! » exclame-t-elle. « M. Julien qui travaille notre bien à nous qui sommes été ses domestiques ! Qu'est-ce que tu dis deçà? » Elle interroge Jeantil qui s'est traîné jusque-là en s'appuyant sur deux bâtons, et de qui la figure grimace, attendrie, en même temps qu'il larmoie : « C'est pareil comme quand il était petit qu'il me prenaitrla pioche des mains et que moi je le laissais faire ! »

Importuné par ce rassemblement, je leur dis:

— Ah! non! non ! Pas ça ! Allez-vous-en ! Si je travaille, ce n'est pas pour que vous soyez tous en cercle autour de moi à me regarder comme un phénomène !

— Et même qu'il a raison ! déclare Jeantil. Allez ! F...z le camp, les femmes, et moi aussi ! Laissons travailler M. Julien, qu'on lui a déjà fait perdre une bonne demi-heure !

Mais Zélia trouve à chaque instant un prétexte pour revenir me voir. D'abord, elle m'apporte, équilibré sur sa tête, un panier qui contient tout un déjeuner avec le jambon de sous la cendre que sa mère « sait que je l'aime beaucoup ». Puis elle dit : « Que je suis sotte ! J'ai oublié d'aller chercher à boire, du café, bien sûr, au lieu de vin ! » Ensuite, ce sont des fruits, les derniers abricots. Elle repart.

118 les nr.i'x soldats

boudant parce que je n'accepte de tout cela que les fruits et le café. Mais elle revient aussitôt, apportant une chose immensément ronde et flasque comme un poisson, une raie gigantesque qu'elle me présente en disant : « J'ai peur que le soleil vous fasse mal. Je vous en prie, monsieur Julien, prenez ça. C'est le chapeau d'Henri. »

Tout cela m'est offert d'une grâce si gentiment affectueuse que j'ai peine à refuser. Et pourtant, le chapeau d'Henri ! Toutde même, non ! — « Merci, ma petite Zélia, lui dis-je, mais remporte ce chapeau, parce que si j'acceptais le chapeau de ton mari, tu m'apporterais, tout à l'heure, bien sûr, son pantalon ! » C'est, sans doute, à cause de toutes ces attentions, que j'ai mis une demi-journée de plus à défricher ce champ.

Des personnes, durant mon travail, sont passées expics sur la route, des femmes surtout qui ralentissaient le pas, me regardaient de côté, d'un air approbateur et engageant, mais n'osaient me parler. Le facteur m'a interpellé, me tutoyant, parce qu'il me prenait pour « le carabinier », le domestique des Alain du Perdigoux, et c'est certainement lui qui a colporté dans le pays la nouvelle de cet événement .

Les uns m'approuvent. Les autres me blâment. Le maire de Montech m'a dit : « Save/ vous que C est très beau ce que nous faites là ! », — et Foncave rst venu pour me dire : « Tu sais que c'est ridicule ce crue In lais là ! »

— Il me semble que vous exagérez, ai-je répondu à l'un et à l'autre. Les circonstances m'obligent à demeurer ici, et malgré l'opinion du major, me sentant valide, je me refuse à regarder, bras croisés, des vieillards, des femmes et des enfants se crever à des travaux au-dessus de leurs forces. Comme mes amis Massaguel n'accepteraient pas queje leur paie un domestique et, comme je liens à donner mon effort, je paie de ma personne. Il n'y a là rien de beau ni rien de ridicule. C'est un acte tout simple. Pour la durée de la guerre, et, qui sait, pour plus longtemps peut-être, que cela plaise ou déplaise à ceux qui ne font rien, je me suis fait paysan. J'ai résolu de travailler la terre.

Tous les jours, j'endosse la veste de toile et je la « désendosse » pour le « bras de chemise a. J'enfile les chausses à ceinture et j'enfouis mes pieds dans les espadrilles, les souliers d'Auvergnat ou même les sabots. Je ne fais pas la sieste. Mais, tous les soirs, dès huit heures, mon souper terminé, — presque titubant de fatigue, — je vais de ma table à mon lit.

Chaque matin, sauf le dimanche, Collong-es entre •dans ma chambre à grand bruit de raclements de grjrge et de souliers à clous. Puis, ayant ouvert la fenêtre, comme l'ouvrirait un obus, il m'annonce : « C'est quatre heures. » La première fois, j'ai répondu : « C'est faux ! Vous avancez ! » Le lendemain : « En êtes-vous bien sûr? » Maintenant, je dis : « C'est bon », et je me lève.

Mais, quatre fois par semaine, ceci est précédé d'un nocturne réveil. Afin que Zélia et sa mère ne soient pas privées de sommeil, je me lève à une heure après minuit, pour aller chez les Massaguel faire boire les bêtes. En entendant la clef gargouiller dans la serrure, la ténèbre chaude et acre de l'étable s'émeut. Lentement, le bœuf et la vache se soulèvent, et leur masse se soulève si haut quelle va, semble-t-il, soulever la toiture. Ensemble je les mène devant deux tonneaux remplis jusqu'au bord et. là, leurs queues fouettant la nuit, ces deux animaux boivent interminablement une eau noire et profonde qui remue des étoiles.

Quoique l'ayant voulu, tout cela m'a d'abord étonné, même rudoyé. Mais chaque fois que je me suis senti la tentation de me plaindre, je me suis dis : « Bon Dieu! que sont ces négligeables misères à côté de ce qu'il endure, lui ! » C'est ainsi que s'affermit entre les deux soldats que nous sommes, la relation de pensée qui fortifie notre énergie mutuelle, moi ayant constamment, devant mes yeux, l'image du combattant m'engageant à remplir mon devoir, lui ayant devant son regard, l'image du cultivateur l'encourageant à bien faire le sien.

Puis vraiment, je suis chez de si braves gens ! Je leur sais pour moi une amitié si fervente que je la sens comme la chaleur d'une respiration. Ils ne me considèrent plus comme un amateur. Je suis de la famille.

C'est Jeantil qui m'instruit. 11 me parle par sen-

tences et proverbes, tous précédés de « comme on dit » ou de c< machinalement », ou de « numéro un », qui est l'expression de son superlatif. A cause de son mal, il aime surtout la pharmacie, et, devant une fiole, il s'abîme dans une contemplation d'espoir terrifié. Il n'en veut pas moins qu'on s'agite et qu'on trime. Il le veut avec les dévorantes ardeurs de ceux qui ne peuvent bouger, mais comme il n'ose encore se plaindre de moi, en s'adressant à moi, il dit « on », et parlant à sa fille : c< On n'a pas encore biné les choux ! gémit-il. Et les pommes de terre on les a pas buttées ? Qu'est-ce qu'on attend pour le trèfle ?... »

Mariette n'a qu'un défaut. Encore m'en fait-elle si maternellement complice parfois, que je me demande si ce défaut est sien ou s'il est mien. Elle est gourmande. Elle a failli s'empoisonner avec un sirop de salicylate dont la saveur forte ne lui déplaisait pas et, depuis ce temps, elle l'appelle rageusement la « salsifilade ». Mais elle a découvert que j'aimais certains plats, affection dont j'ai perdu le souvenir et, comme je reste à déjeuner quelquefois, elle s'accorde ce prétexte qui lui permet de les préparer et d'en profiter abondamment, bien qu'il faille la supplier pour qu'elle accepte d'y goûter avant d'y prendre goût !...

Une même pensée nous unit tous, et fait présent l'absent. Henri est désormais notre hôte. Nous travaillons pour lui. Nous le servons. Nous n'avons qu'un souci, celui de savoir qu'il est content de

dl

nous et qu'il se porte bien. Quand ses lettres arrivent c'est moi qui fais la lecture de celles qui sont adressées à Jeantil et à Mariette.

Zélia lit d'abord tout bas celles qu'elle reçoit, puis tout haut, en sautant des passages qu'elle remplace par des exclamations indulgentes : « Le pauvre ! », ou « quel animal ! ». Elle continue, rougissante, haussant les épaules, et quand elle a fini, on discute sur le prochain colis de victuailles en songeant déjà aux lainages d'hiver.

C'est, sur cette pensée de l'absent, que la camaraderie du travail s'est fondée entre Zélia el moi. Pour ne pas m 'attrister, elle a gardé sa gaité d'oiseau bougeur et chantant. Quand je l'entends, il me semble toujours qu'elle est sur un arbre ou derrière une haie.

Jamais elle ne me regarde horizontalement. Son œil se lève vers moi. Avant de prononcer une parole, elle me guette de loin avec un air qui me prévient en surveillant son effet : « Je vais dire une bêtise, mais tant pis si vous vous moquez de moi, pourvu que ça vous fasse rire ! »

Toul le temps, elle m'entraîne d'un endroit à un autre : « Venez que je vous lasse voir... », et elle m'apprend où se trouvent les moindres objets, dans la maison, le grenier, là grange, la cave, les ('•laides. Quand elle trouve des choses qu'il a oubliées, elle soupire: « Il doit regretter ça ! <hi va le lui envoyer dans le prochain colis. » Elle ramasse un couteau qui luit sur le sol noir de la cave : « Té !

fait-elle, le couteau que je lui avais acheté à la foire de Prayssac. » Elle eu ouvre et eu referme les deux laines. Puis, ayant réfléchi : « Il ue doit plus en avoir besoin puisqu'il a un sabre ! Je le garde. Nous nous en servirons. »

Elle m'a montré comment on soignait le tabac: « Tenez, avec Henri, nous faisions comme <;a. Je vais vous faire voir. Faites comme moi. » Tous deux, agenouillés, nous examinons les larges bouquets qui étalent leurs feuilles comme pour que nous leur fassions les lignes de la main. Elle me montre comment, en coupant ce qui croît entre les tiges et les feuilles, on veille à ce que chaque pied n'ait pas plus de sept ou huit de celles-ci et comment on les épampre tous les deux ou trois jours.

Mais c'est quand nous travaillons ensemble dans la vigne que notre travail s'imprègne mieux du charme de sa fraternité. Nous sommes chacun dans notre rangée. Cela nous met, l'un à l'autre, parallèles. Elle est là comme une petite institutrice accueillie par la ruée joyeuse et caressante des élèves. Elle semble leur dire : « Me voilà, mes enfants ! Allons! ne faites pas les folles ! » Elle se fraie passage. Elle dégage sa jupe. Elle détache une liane qui vient de lui sauter au cou. Elle soigne un pied malade. Elle arrache une herbe. Tout à coup, elle me dit : « Celle-là est pour vous ! » et son bras s'élève droit, tout nu, courbe un rameau, ne le lâchant qu'à l'instant où une boule rouge en disparaît, la pêche qu'elle m'offre.

Tout le temps, sans cesser de travailler, elle parle. Elle dit tout ce qui lui vient à la tête comme tout ce qui lui vient du cœur. Elle le dit comme elle sait, comme elle ne sait pas, en français « patoisé », en patois francisé, riant de ses pataquès, ravie surtout si j'en ris, et je sens que, pour sa sincérité d'oiseau qui voltige, de fruit qui s'épanouit, de plante qui embaume, de source qui jaillit, j'aime cette petite comme une tendre sœur. Si elle est la compagne d'Henri, elle est ma compagnonne. Henri et elle sont cœur à cœur. Elle et moi nous sommes côte à côte et nous nous tendons la main par-dessus le travail.

Depuis quelques jours cependant elle est moins gaie. Elle est même soucieuse et le souci, qui est seulement une ombre chez les autres, sur elle fait la nuit. Elle, si attentive et si allante à l'ouvrage, a des immobilités subites, des fixités distraites, des pauses dans lesquelles elle semble jeter à terre un fardeau, asseoir son effort qui n'en peut plus de se tenir debout. Mais aussitôt que je la regarde, elle se ressaisit el me dit en patois: « Je suis fatiguée» : « Souï arrédudo. »

Quand je lui demande: « Tu n'es pourtant pas souffrante ? Comment ça se fait-il? », elle me répond : « Je n'en sais rien. Mais il ne faut pas vous tourmenter. Ça passera. »

Ce doit être une réaction de cette tension nerveuse qu'il lui a fallu pour ne pas, en laissant voir toute sa douleur, décourager Henri. Maintenant, sans doute, la souffrance prend sa revanche et

LBS DEUX SOLDATS 125

rend plus insupportable la cruauté de la séparation. Je sens néanmoins qu'elle me cache sinon un fait au moins une pensée et, croyant la deviner, je lui demande : « Tu t'inquiètes à cause d'Henri? » Elle me répond : « C'est sûr que ça doit être ça. »

Tous les après-midi, depuis quelques jouts déjà, je vais, à l'insu des Massaguel et, tandis que la sieste clôt leur maison, retrouver, dans le vallon de Foulquet, Brunal, un cultivateur qui m'apprend à manier la charrue et à conduire le bœuf.

Je n'ai pas eu à subir un long apprentissage. Les gestes du travail furent déposés en nous par nos ancêtres. Ils se raniment à notre appel et nos bras les exécutent comme s'ils obéissaient à un guide intérieur. La propriété des Massaguel n'exige pas des procédés compliqués de culture. Leur charrue est celle de Brunal, l'araire romain, la charrue de Cincinnatus.

Je suis familiarisé avec le coutre, le socle et, le mancheron en main, parlant à mon bœuf une langue qu'à présent il écoute, je puis tracer, aussi sûrement que le faisait Henri, un sillon rectiligne.

C'est ma dernière leçon. Dans la proche maisonnette, nous buvons le vin de la séparation que nous sert la femme, muette et docile comme une esclave mauresque, en jupon court au-dessus de ses pieds

126 LF.S DEUX SOLDATS

de bronze qui se posent sans bruit. Brunal fait claquer sa langue quand il a bu. Il a les pommettes écarlates et un œil de pie-grièehe sur le chaume grisonnant de sa barbe. Il me dit que nous aurions pu « aller en classe » ensemble chez l'instituteur de Calviac s'il n'avait pas douze ans de plus que moi !...

Il va, je le crains, entamer un récit, quand, tout à coup, nous entendons au dehors : « Ratapian, ratapian, ratapian, plan, plan, et ta fa ta ta, tarata, taratata », une voix fortement timbrée, démente qui, s'enra^eant de ne pouvoir tambouriner et claironner en même temps, imite, tour à tour, les tambours et lesclairons d'un régiment en marche.

— Té ! le voilà ! dit BriiMâl à l'esclave, avant que j'aie pu demander : « Qu'est-ce que c'est ? », et, en réponse à mon étonnemenl:

— ( Test l'radié, uf apprend-il, le fils de la femme. Efl faisant les Manœuvres, il a attrapé un coup de soleil si fort que jamais <;a lui a passé. Alors il « fait au soldai » tdul le temps. Il luit le tambour, le clairon. Il elianle, il commande. . .

— Un ihnoceht, tenez, conclut la mère avec un sourire douloureux .

.Maintenant il entonne :

« Il y a la -outle à Imite là-haut !... »

Il reprend son « ratapian », puis, commandant : « l'oi le/, armes ! Présentez armes ! » il entre en faisant le salut militaire et s 'écriant : « llompez ! U

M;o-, eu me oivnnt, la timidité le bouleverse. M

rit, se met à grommeler des paroles qu'il mâche comme de l'étoupe et va s'asseoir dans un coin où sa mère pose devant lui, la bouteille, la miche, Un oignon en lui disant: « Reste tranquille qu'il y a là un monsieur ».

Un moment je le regarde. Son pantalon ne tient que par le miracle des os qui font deux entailles à la taille. Très haut, les deux côtés de son gilet se rapprochent au moyen de deux morceaux de bois que, d'une boutonnière à l'autre, unit une ficelle, et je contemple, avec un secret respect, ce gars efflanqué mais robuste, aux yeux flamboyants, à la bouche enfantine qui, dans la folie, a gardé, guerroyante, son âme de soldat.

Cependant l'heure s'avance et, après avoir remercié Brunal de ses leçons, je pars.

Zélia m'attend. Nous avons discuté pour savoir quelle plantation nous ferions dans le champ que nous avons défriché. Ce champ est mon œuvre. J'aurais voulu que du bléy poussât et que ma pensée se perpétuât en s'incorporant au pain de la maison. Mais la disposition du terrain ne le permet pas car le labourage y est à peu près impossible...

Alors j'ai dit qu'il fallait s'inspirer de ce que souhaitait Henri, et, comme il voulait là des pommes de terre, je suis allé, voici quelques jours, à Cahors, d'où j'ai rapporté des chaves extraordinairement « avantives », paraît-il, et des brugeoises les plus productives qui soient.

Zélia les a préparées avant-hier, coupant les

tubercules en biseaux et, cet après-midi même, vers quatre heures, nous devons les planter. Je suis en retard. Quand j'arrive au sommet de la côte qui descend vers La Framy, je la vois dans le champ, debout, le regard grimpant la montée et guettant ma venue. Elle m'aperçoit et agite, audessus de sa tête, son grand paillasson noir.

— Vous m'en faites faire du mauvais sang ! me dit-elle quand j'arrive. Pour courir les routes par ce soleil, c'est certain que vous avez une connaissance !...

— J'en ai même plus d'une ! réponds-je avec orgueil. J'ai maintenant des connaissances !

Elle demande, effarée :

— Des connaissances ?

— Oui, en agriculture, dis-je. A présent, je pourrai faire le labourage. Brunal m'a enseigné.

Ses bras en tombent :

— Hé bé ça, par exemple !...

Mais je coupe court à ses exclamations :

— Allons ! Allons, ma petite Zélia, ne perdons pas de temps ! Au travail !...

Elle s'est mise à genoux. Quand ma bêche a suffisamment approfondi le trou qu'elle a creusé, Zélia en racle le fond avec la main. Soigneusement, elle prend dans son sac la chave ou la brugeoise sans mélanger les espèces, la dépose et attend que j'aie enseveli le tubercule en faisant crouler sur lui la terre soulevée. C'est de l'or qu'elle relire de son sac, de purs lingots d'or vierge qui ont, du minerai

déterré, l'éclat jaune et glacial. Elle, puisant dans le secret de sa cachette les miroitantes pépites, moi les enfouissant dans le secret du sol, nous avons l'air d'un ménage que la guerre a terrifié et qui, morceau par morceau, enterre son trésor. Voilà dix minutes qu'elle se tait. Je sens bien que ce travail rampant est d'une monotonie dont la conversation ne s'accommode guère, mais dix minutes de silence, pour Zélia, c'est tellement extraordinaire que j'en deviens inquiet.

— Tu ne parles pas, lui dis-je. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

— Il ne m'est pas rien arrivé, répond-elle, mais, c'est égal, je ne suis pas contente...

— Pourquoi?

Elle paraît hésiter quelques secondes. Puis, se décidant avec, néanmoins, des paroles prudentes :

— Oh ! mon Dieu, pour rien, tenez !... à cause du Jacquou de Filière, vous savez bien, qu'Henri en était si jaloux !...

Je suis si surpris que ma bêche levée, au lieu de frapper la terre, se pose doucement et je demande :

— Eh bien?...

— Hé bé ! il a été réformé, m'a-t-on dit, que les varices lui dévorent les jambes !

Je réponds :

— Qu'est-ce que ça peut te faire ?

— Rien. Ça m'embête seulement qu'il ne soit pas parti !...

Elle reprend son travail, grattant les parois de la

cachette, remontant, à pleines mains, de la terre éboulée, «"appliquant comme si elle allait orner un tabernacle. Elle se tait. Je sens pourtant qu'elle a autre chose à dire.

— Pourquoi ça t'ennnie-t-il ?

— Hé pardi, parce qu'il me laisse pas tranquille !...

.Ma surprise s'avive. Je presse sa parole d'habitude si prompte et qui a l'air de lambiner exprès.

— Tu le vois ? Tu lui parles?

Elle dépose une brugeoise tout au fond de l'orifice et, lentement, avec un dédain froncé tout de même de préoccupation :

— Oh ! je lui parle pas bien sûr ! Seulement, il rôde autour de la maison...

Je hausse les épaules, agacé de cette conversation si étrangère à ce qui m'intéresse; Néanmoins, tout en agrandissant l'ouverture avec le tranchant de l'outil, j'observe :

— Qu'est-ce nui le Fait croire qu'il rôde autour de la maison ? G'eSI bien son droit de passer sur la route, de plus, c'est son chemin...

— Oh ! ça c est sûr que c'est son chemin, répond-elle en secouant son sac. Seulement probable que ça l'ennuie de prendra toujours le même, parce que, quelquefois, il en change.

— El quel chemin prend-il ?

— Il l'ait le tour.

— Quel tour ?

— Par le rivage.

— Eli bien ! il passe an bord de l'eau. Quel mal y a-t-il à ça ? S'il veut pêcher, cet homme ?

Elle happe le jeu de mots au vol, et, d'un air innocent, cachant son visage, en même temps que la pomme de terre :

— Ça doit bien être ça qu'il voudrait !...

— Enfin, dis-je impatienté, il n'entre pas chez vous ?

— Oh ! non... Pas tout à fait...

— Comment pas tout à fait ? Il est donc venu ? Parle, sapristi ! Il est venu chez vous ?

— Hier matin, pendant que je travaillais ici. Il n'est pas entré parce que mon père était devant la porte, et il a dit que s'il avait besoin d'un homme de plus pour le dépiquage, quand il aurait mené la charrette de ses maîtres, il viendrait aider même pour rien du tout.

Celte fois je me fâche :

— Ça c'est un peu trop fort ! dis-je. Il en a un toupet, ce gaillard-là ! Ton père l'a chassé, je pense ? Il n'a pas accepté les services de cet individu ?

— C'est si difficile, objecte-t-elle, de trouver des hommes en journée !

— Eh bien ! je vous en trouverai, moi ! Je vous en trouverai au moins un qui viendra pour rien, seulement pour l'échange. Mais je vous défends d'introduire dans la maison un garnement pareil. Comment? tu connais la répugnance, la haine de ton mari pour lui, et tu aurais accepté ?...

— Pas moi ! proteste-t-elle toujours à genoux, assise sur ses talons. S'il m'avait dit ça, même que nous fussions dehors, je lui aurais répondu : « Monsieur, prenez la porte !... »

Je me tais. Elle aussi. Le travail nous reprend. Mais, à présent, un travail presque violent, comme si, en occupant nos bras, nous occupions chacun notre pensée. Quelle est la sienne ? Pourquoi m'at-elle dit ça? Elle n'a eu ni son aspect ni son accent habituels de franchise. Elle ne me regardait pas tandis qu'elle parlait. Ses mots ne lui venaient pas spontanés. Elle allait les chercher comme au fond de son sac. Voilà donc ce qui lui donnait cet air soucieux : la réapparition de cet individu et sa poursuite reprise.

La jalousie d'Henri ne serait-elle pas aussi déraisonnable que j'ai pu le croire ? Y a-t-il quelque chose qu'elle ne lui a pas dit, qu'elle me dissimule ? Pourtant, elle ne pousserait pas la rouerie et l'audace jusqu'à se plaindre à moi de cette persécution, si vraiment elle n'en souffrait pas !... C'est égal, cette préoccupation me trouble, m'importune, et, comme je ne veux pas qu'elle devienne pour mon travail unegêne, peut-être même un obstacle, je tiens à m' expliquer là-dessus immédiatement.

— Pose là ton sac et regarde-moi bien, lui dis-

- Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Julien ?

— Écoute-moi, Zélia. Je suis venu à vous en

toute franche affection. Par conséquent, tu me dois ta franchise. Je t'ai défendue auprès de ton mari. Je suis persuadé qu'il n'y a rien de grave entre toi et ce Jacquou. Mais même si tu n'as été envers lui que coquette, légère, imprudente, tu dois me l'avouer, parce que, sans cela, aux yeux d'Henri, je serais ton complice. C'est donc un devoir d'honnêteté pour toi. Dis-moi la vérité. Distoi bien surtout que tu ne peux pas me la cacher et que, quoi que tu fasses, je la découvrirai. Allons, parle sincèrement, qu'est-ce qu'il y a ?

A chaque exhortation, son buste recule comme s'il recevait un coup ou se replie pour mieux prendre son élan. Plusieurs fois ma parole lui a fermé la bouche. Mais, dès que j'ai eu prononcé ma dernière syllabe, elle se ramasse et, les bras en croix, comme devant une apparition :

— Par ma pauvre grand'mère qu'il faudrait la prier comme une sainte si on était juste ! Par ma mère que je l'aime tellement !...

Mais j'arrête net la généalogie.

— Allons ! allons ! sois simple ! autrement je ne te croirai pas !

— Eh bé ! par ce que j'ai de plus cher au monde, que c'est mon affection pour vous, que c'est le plus grand honneur et bonheur de ma vie, je vous jure qu'il n'y a pas eu, entre moi et le Jacquou, un seul mot d'amour échangé !

Pourquoi ne la croirais-je pas ? Je n'ai pas plus de raison pour douter d'elle que je n'en avais pour

n'en pas douter quand, auprès d'Henri, je répondais de sa droiture et de son honnêteté. Mais bien sûr, je la crois, cette petite ! Néanmoins je lui objecte :

— Alors, pourquoi diable as-tu mis tant de complaisance à me raconter ça ?

Elle va me faire une confidence sans doute, car elle regarde à droite et à gauche avant de me répondre :

— Je vous ai dit ça parce que je vous parle tel que si vous étiez Henri, et comme vous êtes tout à fait comme lui, pas pour le physique que vous êtes bien mieux, mais sous certains rapports, soit dit sans que ça vous offense, vous voyez, comme lui, ce qu'il ne faut pas voir, et vous ne voyez pas ce que vous pourriez voir !...

— Quoi donc ?

Elle baisse la voix et me désigne le noyer, à travers le feuillage duquel je l'avais aperçue en train di' travailler son champ. Une silhouette est postée là, debout, et dans l'intervalle des branches sur lesquelles un peu de vent écarte les feuilles, je vois, à l'affût, sous le front d'un visage terreux et siiiint, deux yeux dont les regards qui luisent restent braqués sur nous.

— C'est lui ■>...

Elle dit oui d'un signe de tête, et aussilôl je me sens une irritation furieuse contre ce -net de voleur dirigé sur mon champ. Comme je comprends la colère d'Henri ! Je la ressens moi-même, si exas-

pérée qu'en ce moment il me semble que ce n'est même plus son bien, mais comme mon propre bien que je vois menacé.

— Attends, attends, dis-je à mi-voix, prêt à m 'élancer pour déloger ce drôle.

L'homme a peut-être vu mon mouvement. Il a quitté son poste et, s'étant avancé sur la route, il appelle de cette voix à longue portée qui passe pardessus les arbres, traverse les champs et même la rivière...

— Zélia !...

— Je réponds pas, me dit-elle en haussant les épaules.

Mais, au contraire, je veux les entendre se parler, et je suis certain que je démêlerai, chez elle surtout, son sentiment véritable, dans ces intonations que la passion ne sait pas contenir.

— Si ! si ! réponds, lui dis-je en me dissimulant derrière elle. On va bien voir'...

Gomme il la hèle d'un : « Oouh, Zélia ! » plus sonore, elle articule :

— Que voulez-vous?...

Il est campé droit, la pointe de ses souliers touchant l'ourlet de gazon. Mince comme une latte, la peau du visage couleur de café, il a, sous un nez grand ouvert et qui renifle, une moustache villageoisement retroussée. Il eslcoifYé d'une casquette, cravaté d'un ruban vert clair qui descend sur sa chemise et vêtu d'un complet confection, gris sale, sur lequel je distingue le pli du pantalon. II se dan-

dine et mâchonne la longue tige d'une plante qu'il retire de sa bouche comme un tuyau de pipe pour répondre à Zélia.

— Vous pourriez pas me prêter une « aïssado », que j'ai cassé la mienne !...

— Je n'en ai qu'une qu'elle m'est à besoin.

— C'est bien regrettable ! Qu'est-ce que vous plantez là, des pommes de terre?

— Ça se voit bien assez !

— Vous voulez pas que je vous aide ?

— En vous remerciant. J'ai besoin de personne.

— Je voulais aussi vous dire que j'ai une grande « sance ». J'ai été réformé. Mais je me porte bien et maintenant je pourrai vous aider.

• — J'ai besoin de personne, je vous dis. Je ferai toute seule.

— Allons, ce sera pour une autre fois. Bien le bonsoir et à la compagnie...

Il a donné à ces derniers mots une expression sournoisementinsolente. Elle me sentait près d'elle. Lui, sûrement, m'a vu et ma présence a fait qu'ils se sont escrimés à dialoguer en français, ce qui pouvait donner du comique à la conversation, mais lui ôtait toute sincérité. N'importe. Le son de voix compte pour quelque chose, et, autant la parole de Jacquou sonne faux, autant celle de Zélia n'a pas une paille et sonne clair. Malgré sa jalousie, Henri avait confiance en elle. Je remplace Henri dans sa confiance. Donc, au travail ! Et afin d'oter à Jeantil la tentation d'accepter l'aide gra-

tuite offerte parce drôle pour le prochain dépiquage, il me faut, tout de suite, chercher des journaliers.

Oui mais où en trouver ? Les quelques restants ont juste assez de force pour travailler leur bien. Avant la mobilisation c'étaient les villes qui vidaient la campagne de sa jeunesse. Maintenant c'est la guerre.

Ici on est en plein désert, et, pour les travaux indispensables, il a fallu avoir recours aux femmes, aux enfants, expulser même les vieillards de leur dernier refuge, les chasser du coin de l'àtre et du pas de leur porte.

Je frappe à toutes les maisons. Partout on me répond : « Ce serait de bon cœur, monsieur Farjol. Mais nous ne savons même pas comment faire pour nous ! » Enfin, Collonges m'engage à « voir du côté » d'un parent à lui avec qui, croit-il, cela s'arrangera, et, ensuite, il me désigne un propriétaire qui est trop aisé pour aller en journée, mais qui, peut-être, y consentira pour monsieur. Le parent de Collonges se nomme Rescoussié. Il a cinquante-huit ans. II est courtaud, agile et courageux. Son fils est au front et, comme Rescoussié aime ardemment ce garçon, dès qu'il en est quatre jours sans nouvelles, il le déclare indubitablement mort, dépeint son corps déjà mangé par les oiseaux

de proie. Il raconte cela, le visage désespérément raviné. Puis, saisissant son pantalon à deux mains par la ceinture, il le remonte en lançant des coups de pied dans toutes les directions et s' écriant : « Allez ! Allez ! au travail ! » J'ai dû assurer à Rescoussié, outre le prix de trois francs la journée, un supplément d'un franc que je suis autorisé, lui ai^je dit, à lui remettre de la part d'Henri, sous la condition de n'en pas informer son beau-père.

Il s'agit maintenant, pour que Jeantil n'en vienne pas à recevoir chez lui Jacquou en acceptant ses offres, d'obi enir, du propriétaire aisé, un travail gratuit à titre réciproque.

C'est tout un siège. Cet homme se nomme La Chevalerie, mais on l'appelle communément par son prénom, Etienne. Chantre et margnillier depuis son enfance, il marche les jambes pliantes, la droite raccourcie par les génuflexions. Même dans sa vigne, il a l'air de servir la messe, et comme il estropie le latin, on l'a surnommé Poldintain à cause qu'il prononce « onipotaintain » pour umiiipotetitem.

Je le sais 'infatué de sa voix, qui est chaude encore, quoique, dans les grands élans, les Muijïiil'icat et lés Të DêUlfl, elle devienne hurlante, parfois même défaille. Je le complimente. Je Itli dis savoir que dimanche aux vêpres, à Montech, il a impressionné. Il est sensible et il me répond :

— Je leur z'y ai entonné un /;/ er/ilu sur un organe que personne n'a pu v mouler'

Mais quand je lui propose :

— - Vous ne me refuserez pas un coup de main aux Massaguel pour le dépiquage ?

— Monsieur, me répond-il, je ne vais pas chez les autres.

— J'y vais bien, moi ! lui dis-je.

Et, comme je le vois interloqué, j'attaque :

— D'homme à homme, Etienne, je vous demande un service. Vous viendrez faire le dépiquage et la vendang-e, chez les Massaguel, et moi je viendrai faire le dépiquage et la vendange chez vous.

Il n'ose me croire.

— Vous ? Chez moi ?

— Parfaitement ! réponds-je. Est-ce qu'en ce moment-ci nous ne nous devons pas plus que jamais l'assistance ?

— Monsieur, me répond-il, rougissant d'embarras et d'émotion, vous me faites trop d'honneur, en même temps que vous me faites honte. Vous pouvez compter sur moi. J'irai chez les Massaguel quand vous voudrez et tant que vous voudrez !...

— Merci, mon cher Etienne, lui dis-je en lui serrant la main. Ça aussi c'est parler sur un org-ane que pas beaucoup ne pourraient y monter !

Comme il me quitte, je reçois une lettre d'Henri. Il me mande que sa période d'entraînement a pris fin et que, demain, il part pour une « destination inconnue ». Cet inconnu, c'est le front.

11 ajoute ceci : « J'ai apri par le Labrot de Cam- «. bérat que Jacquou il a été réformé que c'est la

« plus grande anjustice qui se puisse voir ! Je « panse qu'il ferat tout ce qu'il pourra pour s'apro- « ché de la maison et je vous prit de tout mon cueur « de l'anpéché de s'aproché plus qu'il ne faut. Je « fait bien confiance à ma chère femme. Mé, par « ma foi, on sait jamé de quoi qu'il retourne et si « j'avé pas ce traça dans la taite, je serai tout entier « à la France que je la défendre quand même de « tout mon sang-, je vous prit de le croire... » Je lui réponds immédiatement :

« Mon cher Henri, tout va bien. Tu vas faire de bon travail. Je vais en faire d'aussi bon que possible. Quant au vilain bonhomme qui te préoccupe, ne t'inquiète pas. Ta femme n'aime que toi. Tu peux en être sûr. Je suis ton ami, tu peux en être sûr aussi et, du moment que tu m'engages à défendre tout ce que tu aimes, si c'était menacé par cet individu, mon amitié et mon honnêteté te répondent de moi, comme elles se chargent de lui. Alors qu'est-ce que c'est que Jacquou ?... Ne pense qu'à ton pays, aux tiens et à moi qui suis

« Un autre toi-même.

Julien Farjol. »

Je peux signer ainsi « un autre toi-même » sans mentir. C'est vrai. Je suis, de moins en moins, l'homme que j'étais hier. Je ne suis déjà plus l'écrivain dans la nature. La couleur du ciel m'intéresse surtout pour la température favorable ou défavorable qu'elle me pronostique. Je dis : « Voilà un

bon temps ! » plulôt qu'un « beau temps ! » Je rapporte toute ma sollicitude à ma vigne, à mon blé. Je me battrais, sou à sou, contre leurs exploiteurs, s'il le fallait même à coups de poing- contre leurs ennemis, et, chaque jour, sans abdiquer l'essentiel de moi-même, je deviens un peu moins Julien Farjol, un peu plus Massaguel.

C'est aujourd'hui que nous dépiquons le blé. La batteuse est installée dans ma cour, à La Framy, et, depuis un long moment déjà, elle siffle, appelant les propriétaires voisins.

Je vais rejoindre Etienne et Rescoussié chez les Massaguel. Je suis un peu en retard. Dès mon approche, Zélia court au devant de moi, me criant : « Vite ! Dépêche-t... » et s'arrête net, comme si elle venait de se mordre la langue : « Oh ! excusezmoi, se reprend-elle. Je suis bien trop sotte ! Je vous dis « toi », maintenant, tellement il me semble qu'on est à l'an dernier !...

— Et tu le regrettes, l'an dernier ?

— Oh ! non, répond-elle vivement, que vous n'étiez pas là ! et elle ajoute : « C'est vrai qu'Henri y était, le pauvre !... »

La charrette est attelée tout près du grand feu de paille que la meule fait flamber de soleil.

Tout le monde est là, Etienne qui extirpe des taons sur le ventre du bœuf, Rescoussié qui remonte son pantalon, Mariette et Jeantil qui, les pieds énormes, comme deux fers à repasser emmaillotés de linges, se plaint « qu'on ne travaille pas ».

— Il fera chaud ! déclare Etienne.

— Un bon temps ! dis-je.

Un tout petit nuage en boule d'ouate qui se proposait au-dessus de la Cévenne vient d'être expulsé d'un souffle et, maintenant, le ciel est tout bleu. La cloche sonne le catéchisme et, quand elle a fini de sonner, on entend la batteuse dont le bourdonnement se répand sur toute la campagne. On dirait que, par places, la plaine est tondue à ras. Au sommet de la côte, un homme apparaît. Il se retourne marchant à reculons. Il étend, au bout de son bras, une lance. Je vois le mufle d'un bœuf. Il semble qu'il lire à lui la « Grande Ourse », le « Chariot». Aussitôt, de toutes parts, se montrent les tombereaux qui portent le blé au dépiquage. Les charrettes sont bleues, leur fardeau est jaune et leurs conducteurs sont blancs. Celles qui descendent la montagne cahotent si fort qu'un écart les ferait dégringoler à pic. Elles se mettent à la suite de celles qui défilent sur la roule et, partout, on entend les « Ha caoubet » et les « Ha laouret », les clameurs des bouviers multipliées par les échos des vallons.

Je vois tout cela en ôtant ma veste tandis que Mariette, qui me parle, cuisine, me décrit une tranche de veau à l'oseille. Mais j'ai hâte de me mettre au travail.

M'y voilà. J<' plonge dans la meule, bras en avant, jusqu'aux épaules» Je fourrage dans le blé. J'enlace [es gerbes. Je sens sur moi leur chaleur. Je res-

pire leur odeur de pain chaud qui craque et, comme mes compagnons, je les hausse vers Zélia debout sur la charrette. Elle les couche les nues près des autres, puis les unes sur les autres, et, en même temps que, sous ses pieds, les gerbes se superposent, je la vois qui grandit. Déjà elle dépasse les roues.

— N'ayez crainte, dit-elle. On peut en mettre. Je « sais y faire ». Ça ne tombera pas !

Il faut à présent pour qu'elles l'atteignent, les lui passer à la fourche et, chaque fois, je la regarde s'élever sur le nouveau plancher qui fléchit à peine sous le poids de son corps. La meule s'aplatit. Zélia monte et, quand elle a couché la dernière bottelée, quelques secondes, elle se tient droite, nous regarde en riant, puis serrant ses jupes et se laissant tomber assise sur cette litière, elle dit :

— Maintenant en route !

Etienne a pris en main l'aiguillon. Il touche de la pointe l'épaule du bœuf quand, brusquement, comme si je sentais mien ce char, je dis :

— Donnez-moi ça, Etienne, c'est moi qui conduis !...

Là-haut, Zélia s'écrie :

— On dirait que monsieur Julien n'a jamais fait que ça !

La veste sur mon bras, le feutre renversé pour recevoir sur mon front le plus d'air possible, je marche à quelques pas devant le bœuf, lui envoyant, quand il faut, par-dessus mon épaule, la piqûre de

I' «aguillade » et lui criant les Ha! Ha ! auquel ses jambes titubantes font semblant d'obéir.

Je me range. Une voiture arrive. C'est le maire de Montech qui la conduit. Il me regarde et, me tirant un grand coup de chapeau, me dit avec noblesse :

— Monsieur Farjol, je vous salue !

Jeantil avait raison. Nous arrivons les derniers. Les charrettes encombrent la place déblayée devant la grange et la nôtre doit s'arrêter à l'entrée de l'allée, au pied du premier acacia. On est en plein travail — : « C'est le blé des Aladel », me dit Collonges, et, dans la poussière pailletée d'or, on ne perçoit que des silhouettes enjuponnées de noir ou le torse blanc ceinturé de rouge, s'affairant autour de la machine sombre dont le mince tuyau lance précipitamment des bouffées de vapeur. Debout et faisant corps avec elle, un homme coiffé d'un chapeau de curé, portant des lunettes à verres noircis et une barbe de missionnaire, une barbe sauvage, a l'air de réciter des prières en touchant à des choses qui s'animent sous ses doigts, des pistons qui vont et viennent, une courroie qui se déroule, une porte qui s'ouvre découvrant un enfer flamboyant.

C'est une messe à la fois mécanique et mystique. Dans ce bourdonnement d'oraison, un servant dresse la gerbe. Si blonde et si pâle, elle a peine à se tenir droite. Mais, aussitôt, il couche la victime sur l'autel, où un pouvoir invisible sépare les épis

de la paille, les convertit en grains de blé qui, par leur dorure et leur forme, en leur infiniment petit, sont déjà des milliers de petits pains d'un sou.

Immédiatement la batteuse siffle. Les pistons regagnent leur place. La courroie se détend. Le ronflement cesse. Les Aladel ont leur blé.

Leur charrette fait place à la suivante. Mais l'usage veut qu'avant la reprise du travail on s'accorde une pause de quelques minutes. Naguère c'était une récréation. Parce qu'il y avait de la jeunesse, le tumulte, dès le coup de sifflet, éclatait en cris et en ébats. Maintenant, sans le tapage des enfants qui se poursuivent en se couvrant de paille, à peine serait-ce de l'animation parmi ces gens âgés, la plupart grands-pères, grand'mères obligés de remettre en mouvement leur vieille patraque de corps et jeunes femmes que l'exténuation du travail amaigrit et enfièvre.

Il y a les Verboyre du Soleillat, les Mandoul de Mélérit, les Bonnavoixde la Sole, tous des ancêtres qui ont dû réveiller leurs membres engourdis, Zénaïde Rantel, une patriote qui réclame le massacre des réformés, le vieux compagnon Coture dit la Fidélité, l'homme à la batteuse Delsol, un ouvrier de village qu'on a surnommé Barbari, parce qu'il fredonne sans cesse une chanson dont le refrain est :

A la façon de Barbari, Mon ami.

146 LKS DEUX SOLDATS

les deux Guirgue, la mère et la fille, d'un courage taciturne et dévorant qui abat les plus terribles besognes avec des gestes de marionnettes dont une main tirerait les ficelles hargneusement et inlassablement.

Ils sont tous groupés autour de Verboyre qui lit à haute voix le « communiqué » dans un journal local que le petit Mandoul rapporte à bicyclette de la gare.

Dès que j'arrive, tous viennent à ma rencontre me demandant : « Que dites-vous de tout ça ? »

Tout ça c'est la guerre. Les nouvelles sont mauvaises. Je les vois tous prêts aux pires inquiétudes. Alors, renfonçant mon anxiété, je leur déclare, comme d'après des renseignements secrets et incontestables :

— Tout va bien. Les Allemands arriveront peutêtre jusque devant Paris. Qu'ils y arrivent ! C'est le plan. Avant le vingt de ce mois, vous entendez bien, le vingt septembre, nous les aurons repoussés, et ce sera la Victoire !

Ils se regardent. Ma voix est si catégorique qu'elle a tué d'avance l'objection, et, déjà, ils sourient.

Une charrette survient, celle des Méjecaze. L'ayant calée à la suite de la nôtre, leur domestique Jacquou s'avance vers nous, et frôle du bout des doigts, en passant, la joue de Zélia. Cela me déplaît et fait qu'à partir de ce moment, mon regard le surveille.

D'abord, je l'examine, de bas eu haut, depuis ses

pantoufles vertes découvrant des bas devenus gris, jusqu'à ses narines, ouverles en portes de hangar, ses sourcils remontés, ses cheveux crépus débordant sa casquette, et je remarque un bijou qui luit à sa cravate, une épingle de cuivre imitant une patte de poulet crispée sur une perle de verre. Il vient à moi, flagorneur ou insolent, je ne sais pas au juste, et nasille :

— Monsieur Farjol d'écrivain se fait donc paysan ?

— Monsieur Jacquou de domestique se fait donc bourgeois? réponds-je.

On éclate de rire, et Zénaïde Rantel s'écrie :

— Dire qu'on a réformé ce grand faignant !

— . Monsieur Farjol aussi, réplique-t-il. C'est pas un déshonneur !

— Non, dis-je. Mais à une condition, c'est que si on ne vous laisse pas prendre du service, on rende au moins service au lieu d'essayer de nuire à ceux qui sont partis !

A l'instant, Barbari qui est retourné à la batteuse donne le coup de sifflet et le travail reprend.

A des intervalles de demi-heure ou de trois quarts d'heure, selon la quantité plus ou moins abondante des gerbes, les charrettes se succèdent. La nôtre s'est avancée suivant la file et elle a pris rang dans la cour, à l'ombre, sous le powlonia.

Il est midi. L'église de Calviac sonne Y Angélus et il fait une chaleur à fondre les sons eux-mêmes de la cloche dans la cuisson de l'air.

Justine apparaît, au-dessus des géraniums de la terrasse, et j'aperçois son regard qui me cherche. Congestionné par trois heures de travail, suant, sali par cette poussière trempée, criblé par les brindilles de paille qui ont cannelé ma chemise et mes bras, je me rends à cet appel et, dans ce débraillé sordide, je reçois cette annonce :

— Monsieur est servi. F3— -^ Après avoir recommandé à Zélia d'être plus

« éloignante » à l'égard de Jacquou, lui faisant observer que, vis-à-vis d'elle-même et des autres, sa situation de jeune femme, sans son mari, l'oblige à plus de retenue, je lui dis:

— Tu vas rentrer chez toi déjeuner. Il y a trois charrettes avant la nôtre. Par conséquent ne te presse pas trop, repose-toi un peu...

— Oh ! non, non, au contraire, me répond-elle. Je vais revenir tout de suite. J'ai promis à Zénaïde que je viendrai l'aider.

— Ne te fatigue pas trop!...

— C'est à vous qu'il faut le dire, réplique-t-elle. Je vous regardais, que ça faisait frémir ! Vous avez fait la besogne — elle cherche une évaluation raisonnable et elle affirme — d'au moins plus de six hommes ! Montez vite et ne vous mettez pas dans le courant d'air ; vous êtes si imprudent que vous attraperiez le coup de la mort !...

Le visage et les mains seulement débarbouillés de poussière, je me mets à table, en paysan. Les cultivateurs m'ont demandé l'autorisation de pren-

dre leur repas avec les Collonges et j'entends làbas, dans la cuisine, Verboyrequi multiplie sa voix de basse-taille pour raconter, en imitant le galop de la cavalerie, les commandements, les sonneries de trompettes et, les rrrran de la fusillade, une bataille de 70. En face de moi, le portrait de Murât m'ordonne de ne songer qu'à la guerre et que ma pensée s'élance aux avant-postes.

Mais non. Elle reste à l'arrière-poste, à celui que je me suis assigné sur le champ Massaguel.

Elle n'en est pas moins combattante. Je suis en ce moment comme serait Henri. Je me sens un bien-être robuste, un appétit de bouvier, le contentement de la besogne accomplie et le souci des travaux avenir. Je pense au rendement delà récolte en blé, que demain on fauche le sainfoin, qu'il va falloir rentrer le tabac, se préparer aux vendanges... Puis, soudain, un nuage crève surtout cela, démolit mon bien-être, interrompt mon appétit, et remplace mon contentement par le malaise et la perplexité.

Je ne suis pas tranquille au sujet deZélia. Cette inquiétude est née le jour où elle m'a dénoncé la rôderie de Jacquou et me l'a montré aux aguets sur la route. Sa protestation m'avait paru indignée si naturellement que j'en avais été aussitôt rassuré. Mais la lettre de son mari insistant et me demandant de tenir Jacquou à distance m'a fait réfléchir.

Malgré moi, je me conforme à la pensée d'Henri. Je fais mienne son anxiété. Je l'épouse. Gomme lui, je me dis que ce Jacquou ne rôderait pas avec

cet entêtement s'il ne se croyait tout au moins supporté. Or, ce n'est pas cette matinée où je viens de les voir, l'un à côté de l'autre, qui me donnerait tort ! Zélia ne s'est pas mal tenue, bien sûr ! Cependant, il y a eu, de la part de Jacquou, des avances, et les coups decoude qui les ont accueillies m'ont paru des poussées mais non des « repoussées ». Et cette caresse sur la joue, en passant ? J'en ai ressenti l'injure comme Henri l'eût lui-même sentie ! Une telle assurance ! Cette façon de proclamer devant tous qu'il a droit à cette privauté !...

Si cela était ? ce serait abominable ! Ma situation ne serait même pas équivoque. Elle serait ridicule, impossible ! Je ne peux pourtant pas rester dans cette incertitude. Comment savoir ? Il y aurait un moyen. Interroger Justine qui connaît à fond tous les potins du pays, surtout les histoires d'amour. Mais cette inquisition !... Pourquoi pas? Il le faut ! Il est indispensable que je sache à quoi m'en tenir. C'est indispensable vis-à-vis d'Henri, de Zélia, de moi, parce que je sens ma tranquillité gravement atteinte et que, désormais, ce tourment ruinerait mon courage au travail.

Tandis que je bois mon café, la tasse et le regard levés sur l'acacia d'en face qu'un écureuil sautant de branche en branche, le panache recourbé, crible de points d'interrogation, j'appuie, sur le timbre, l'index de ma main gauche, et je sonne Justine.

Elle accourt :

— Monsieur a fini ?.,.

— Oui, réponds-je. Seulement je voudrais avoir de vous quelques renseignements...

— Avec plaisir, monsieur, si je peux... J'affirme :

— Vous pouvez ! Dites-moi donc, Justine, vous qui êtes si au courant des gens de ce pays et des choses vraies ou fausses qu'on raconte à leur sujet, dites-moi ce que...

Mais je m'arrête net, et, tous deux, nous nous regardons...

Un remue-ménage se déchaînant soudain audessous de la terrasse, sous nos pieds, dans cet enfoncement de niche creusé devant la cave, nous surprend et nous fait dire ensemble : « Qu'est-ce que c'est? »

Le bruit se corse et se précise. Des caisses tombent. Nous entendons une bousculade, des poussées et des piétinements. Sans doute des enfants qui se querellent ou luttent pour jouer... Mais non, c'est un corps à corps muet, acharné, des gens qu'on sent aux prises, s'efforçant néanmoins d'étouffer le bruit de leur dispute, — et comme je me lève brusquement en jetant ma serviette, des paroles nous arrivent, prononcées à voix basse,

mais quand même distinctes : « Laissez-moi ! laissez-moi ! Je vous dis : laissez-moi !... »

J'ai compris. Une fureur toile fait irruption sur moi, me lance vers la terrasse en criant : « Attends ! Attends un peu, canaille !... » — et, tandis que Justine me poursuit d'appels suppliants, je cours, je franchis, d'une enjambée, la balustrade, sautant, à pieds joints, devant la voûte au fond de laquelle Jacquou s'efforce d'entraîner Zélia.

A peine ai-je touché terre que j'en rebondis. Je suis entre eux. Je l'empoigne aux épaules et, ma ruée lui faisant lâcher prise, je le secoue avec une violence qui lui ôte et lui rend en même temps l'équilibre, pendant que je lui crie dans le visage :

— Vous tiendrez-vous tranquille, garnement que vous êtes, ou faudra-t-il vous casser la figure?

— De quoi vous mêlez-vous ? réplique-t-il dès que je l'abandonne. Est-ce que ça vous regarde si je parle à Zélia ?

C'est elle qui riposte :

— Vous n'avez pas honte, grand mauvais sujet que vous êtes, qu'il m'a déchiré ma manche !...

Mes mains le tiennent toujours ferme aux épaules. Mes ongles ont de la joie à lui marquer la peau. Je me sens dans une haine furibonde, la fringale sauvage de lui taper dessus, d'écrabouiller ce visage qui grimace, touchant presque le mien et je le provoque, je l'insulte, l'appelant : « Drôle ! vaurien! Vous êtes un vaurien !... »

Pâle, grinçant des dents, il cherche sa riposte

comme s'il cherchait son couteau. Il a dû la trouver, car il me renvoie mon insulte : « Pas tant que vous ! Je suis un réformé mais c'est pas moi le vaurien et le lâche ! — Et qui est-ce ? — C'est celui qui paie ! — Pourquoi faire ? — Pour avoir sa réforme!... — Canaille !... » Mes poings partent tout seuls, lui sautent dessus, l'assaillent d'une canonnade qui l'étourdit, le fait tournoyer tandis que je cogne, je cogne toujours plus vite, toujours plus fort, sentant contre les os de mes phalanges sonner les coups, les « flocs » sur les joues, les « boums » sur la poitrine. Et je tape, je cogne, je frappe ! Je ne sais plus pourquoi, si c'est pour Zélia, pour moi, pour venger une insulte. Je ne sais plus. C'est une frénésie, un vertige, la rage d'employer des forces nouvelles, de me battre comme le roulier, comme le charretier, comme le paysan que je suis devenu. J'entends que, de tous côtés, on accourt. Les femmes braillent [: « Au secours !Onse bat ! » Les hommes dansent autour de nous des rondes prudentes en se disant l'un à l'autre : « Séparez-les ! » Je redouble. S'étant repris une seconde, il vient de m'attaquer. Mais de mon bras gauche je l'ai empoigné au col de la chemise et, de mon bras droit, je frappe de haut en bas comme si je voulais l'amollir, le forger, lui donner une forme. Et je frappe, je frappe jusqu'au moment où je l'entends crier : « Finissez donc, bon dieu ! » en le sentant fléchir, tomber sur ses genoux. Je suis inquiet. Je crains de l'avoir endommagé

plus que je ne voulais. Je regarde. Mais non, c'est la carcasse d'esclave, qu'un long atavisme a durcie et qui résiste aux coups. Ce n'est donc qu'une correction, la raclée.

Néanmoins, il essaie d'irriter contre moi l'assistance et dit en se secouant :

— C'est comme ça qu'ils nous traitent, les riches !

Mais je riposte:

— Et c'est ainsi qu'il faut traiter les drôles comme vous ! Ecoutez ça, vous autres, avant que ce garnement ait le temps de mentir. Voilà ce qui s'est passé. Justine en est témoin. Je lui ai arraché des mains Zélia Massaguel que nous avons entendue appeler à l'aide et, pour se venger, savez-vous l'insulte qu'il m'a flanquée au visage? Que j'étais un lâche et que j'avais payé pour être réformé ! Qui est celui d'entre vous qui ne lui aurait pas administré la volée qu'il vient de recevoir ?...

L'indignation éclate. On l'apostrophe, on le hue, on le menace : « Animal ! Faignant ! Malotru! Tu n'as pas honte ? » Etienne s'écrie : « Si j'avais vingt ans de moins et si je n'étais pas le chrétien que je suis, je t'aurais assommé ! » Et il faut que je le défende contre Zénaïde qui vocifère : « Moi, je m'en charge de lui tirer les oreilles, espèce de malpoli, que lu n'es même pas un réformé ! Tu n'es

qu'un anvusqué! »

— Allons ! allons 1 dis-jc, en voilà assez ! J'ai déjà fait perdre trop de temps. Pour le rattraper,

je suis à votre service à tous. Le conseil de revision a refusé mes bras. Il a eu tort. Vous voyez qu'ils sont bons !...

Barbari, revenu lentement à la machine, vrille l'air si calme d'un long sifflement qui fait mal aux nerfs et, autour de lui, dans le bourdonnement dont s'emplit la vallée, la ruche se remet au travail.

Encore électrisé par la secousse et l'émotion de la lutte, je brasse une besogne qui les étonne tous. J'éreinte ainsi ma colère qui, lâchant Jacquou, s'est brusquement retournée contre moi. Qu'est-ce que je viens de faire là, bon Dieu ? Comment ai-je pu manquer de sang-froid à ce point ? Je ne regrette pas d'avoir frappé à coups de poing cet homme. L'insulte reçue de lui exigeait la rossée immédiate. Mais le désir fou de battre cet individu a, chez moi, précédé son injure, que je lui ai, d'ailleurs suggérée, imposée presque, car, après avoir débarrassé de lui, Zélia, je n'avais plus qu'à me tenir tranquille ! Ah ! La nervosité d'Henri, je la comprends maintenant puisque moi, contraint par les circonstances à démêler la vérité dans ces façons d'intrigues, pas plus que lui, le mari, je ne peux en souffrir le mystère.

Ce n'est pas elle que ce mystère tourmente en ce moment ! Jamais je ne l'ai vue plus gaie ni plus allante. Elle se multiplie, va de l'un à l'autre, légère, se courbant, se redressant, • riant, emportant des gerbes et, sans perdre une minute, trouvant encore moyen d'amuser les enfants.

Que signifie cette insouciance, après ce qui s'est passé ? Quelle en est la cause ? La joie d'être à l'abri de Jacquou, ou de se sentir à l'abri du soupçon, après avoir affirmé publiquement une vertu prompte à sonner le tocsin ?

Pour ma liberté d'esprit, il faut que je le sache, et, aussi intelligente, aussi rusée soit-elle, cette petite, que je calomnie sans doute, ne déroutera pas un vieux routier comme moi, de qui vingt ans de psychologie ont fait un des plus réputés agents de la police du cœur.

Comme le travail va toucher à sa fin, je l'appelle d'un signe et je lui dis :

— Tu vas rentrer avant moi et tu mèneras la vache boire à la rivière. Toi et moi nous avons à causer.

Elle ne se rend pas compte de l'explication sérieuse que je veux avoir avec elle, car, sottement, elle me répond :

— Quel bonheur!...

Le dépiquage est terminé à cinq heures et demie. Je règle la journée de Rescoussié. Je serre la main au chantre, en lui disant : « Mon cher Etienne, que vous me préveniez ou non, je saurai à quel moment vous aurez besoin d'un journalier et vous pouvez être sûr que je serai exact. » L'un et l'autre m'aident à charger le blé, vingt-deux cartes et je ramène

chez Massaguel laj charrette en piquant le bœuf, car je suis pressé de rentrer pour avoir, avecZélia, cet entretien que je veux décisif.

J'entends sa voix. Quelques mots me font comprendre que, devant sa porte, elle raconte à ses parents ce qui s'est passé entre Jacquou et moi. Elle joue la scène, interprétant chaque personnage, mimant sans doute nos gestes, parlant patois pour les explications secondaires mais en français grave et solennel quand c'est moi qu'elle imite. Elle déclame mes paroles finales : « Le conseil de revision a refusé mes bras. Il a eu tort. Vous voyez qu'ils sont bons ! »

Mais Mariette, qui a cessé de s'intéresser au récit, lui demande :

— Alors, Jacquou, il recommence ?...

Bien que Zélia ait soudain baissé la voix, comme le silence au dehors est en ce moment absolu, j'entends :

— Que veux-tu que j'y fasse ? . ..

— Tâche moyen de « rayer droit », toi, au moins ! commande Jeantil. Que s'il t'arrivait malheur...

Un chut l'oblige à se taire. Je l'ai entendu ce chut. Il a sifflé fort et sec. Il a éteint la parole comme un souffle une bougie. De qui vient-il ? De Zélia ou de Mariette, peu importe. Ce chut m'en révèle plus que ne ferait la phrase. Je n'ai plus à douter. Il y a, entre la jeune femme et Jacquou, un fait que les parents eux-mêmes connaissent, dont

ils redoutent que la divulgation me soit faite et que par conséquent, je veux connaître au plus tôt.

Je décoche au bœuf une piqûre qui le fait trotter sur mes talons. En arrivant, je dis à mes amis :

— Vous avez vingt-deux cartes, trois de plus que l'an dernier.

Ma froideur les impressionne. Ils n'osent, devant mon air glacial, s'émerveiller du résultat et, tandis que Zélia descend vers l'étable pour détacher la vache :

— Qu'il y a des « pas grand chose » tout de même ! s'écrie Mariette cherchant à me faire parler, et son mari ajoute :

— Paraît que vous lui avez flanqué une tripotée numéro un à cet animal que, sans mes rhumatismes, il y a deux ans que je l'aurais démoli!...

Commejegarde le silence, Mariette me demande :

— Vous n'avez pas mal, monsieur Julien ?

— J'ai un peu mal à la tête, dis-je.

— Si vous vouliez de « l'anliperrine » ? propose Jeantil.

— Merci, réponds-je. Pour le moment, je vais seulement dételer le bœuf. J'accompagnerai Zélia jusqu'à la rivière. L'air me fera du bien, et, quand je reviendrai, je rentrerai le blé.

Nous allons vers le Lot, marchant l'un à côté de l'autre, derrière la vache, dont la croupe noire et

LES DEUX SOf.DATS 159

blanche avance à pas lents comme un corbillard.

Je me tais. Mon silence inquiète Zélia et elle parle avec frénésie pour m'émouvoir, m'obliger à répondre : « Ah! je vous promets qu'on en parlait de vous! Tout le monde disait : « Qu'il est fort, M. Julien ! On ne se bat pas de la même manière dans nos campagnes ! D'abord on ne se bat pas. On dit toujours qu'on va se battre, mais c'est rare qu'on le fasse et quand ça arrive, c'est à coups de poing et à coups de pied, que c'est affreux ! Tandis que vous, quelle différence ! Vous vous êtes battu comme dans les villes, enfin comme se bat un monsieur qu'il est bien élevé. Personne n'aurait pu faire ça ! Même Henri ! Il est bien courageux. Mais il n'est pas fort des bras ! Il ne s'est battu qu'une fois avec un marchand de bois et il a reçu une roulée, le pauvre ! Aussi lui, ce n'est pas sur Jacquou qu'il aurait tapé, c'est sur le cheval! »

Bon Dieu qu'elle m'énerve ! Je la ferais bien taire. Je lui dirais bien là ce que j'ai sur le cœur et ce que je pense à présent de ses singeries. Mais on pourrait m'entendre. Il faut aller plus loin. Et elle continue !... « Je me disais : c'est à cause de toi que M. Julien se donne tout ce mal ! J'en avais le rouge de l'orgueil. Je ne craignais pas pour vous bien sûr ! J'avais bien vu tout de suite que vous étiez le plus fort ! Alors je vous regardais que vous étiez si gracieux ! Vous aviez l'air d'un roi et j'avais seulement peur que vous perdiez vos bagues !... »

Va toujours, ma petite ! Va ! ce sera bientôt mon

lour, et tu verras si je suis dupe de tes flagorneries !

Nous approchons de la berge. La vache, fouettant de sa queue la broussaille, nous élargit le passage. Derrière elle, nous descendons vers la petite plage. L'endroit est désert et forme un golfe minuscule, un confessionnal aquatique où l'eau vient, au pied des ajoncs, chuchoter ses secrets. Là on ne peut nous entendre. Ses sabots raclant le rocher, ses jambes battant et fouaillant l'eau, la vache mène un vacarme qui fait éclater le silence. J'attends qu'elle ait fini. Mes nerfs ont besoin d'un geste violent et, ramassant une pierre plate, je la lance, de toutes mes forces, sur la rivière qu'elle gifle de ses trois ricochets.

— Très pescatsous ! s'écrie Zélia, vous avez fait sauter trois crêpes... comme on dit en patois. Que vous êtes adroit !

— Tu m'agaces ! réponds-je. Et puis, viens un peu ici que je te dise ma façon de penser.

Par la brèche taillée dans l'oseraie, je remonte avec elle vers la plate-forme qui s'arrondit au-dessus de la plage et, tandis que, stupéfaite, étourdie de ma rude attaque, elle s'asseoit sur l'herbe :

— Ne me regarde pas avec cet air innocent et abasourdi, lui dis-je, parce que je te préviens que ça ne prendra plus. Ah ! non, non ! En voilà assez ! C'est bon un moment ! Mais te figurer que je serai longtemps dupe de tes simagrées, de tes flagorneries et de la comédie à laquelle tu voudrais me mêler,

LBS DEUX SOLDATS 161

c'est bête, ma petite, c'est bête ! C'est plus que bête, c'est méchant ! c'est mauvais ! c'est odieux ! Parce que moi, je venais à vous en ami ! Oui, en ami ! Je me suis engagé à remplacer Henri en cultivant votre bien. Mais ce que je ne peux faire une minute de plus, c'est surveiller sa femme, espionner ses manèges et, pour la défendre contre les grossièretés, les violences qu'elle s'est attirées, être obligé de me colleter, comme je l'ai fait tout à l'heure, avec un domestique !...

Elle est devenue toute pâle et, tout le temps que je parle, elle a des oh !... oh !... oh !... qui tombent de la stupeur à la consternation. Elle plie sous mes paroles comme sous des coups. Elle se diminue. Elle fond par peur et par humilité. Puis, quand j'ai fini, elle est, un moment, à ne pouvoir dire que des paroles entrecoupées :

— Mon Dieu !... Mon Dieu ! quel malheur !... C'est trop !... C'est trop !... Me parler comme ça... Vous !... vous, monsieur Julien ! A moi ! A moi que je donnerais mon sang... ma vie... que si vous me disiez : « Jette-toi à l'eau, ça me fera plaisir », je m'y jetterais tout de suite ! Me dire que je suis une méchante, une mauvaise femme ! Par ce qu'il y a de plus saint dans les cieux et sur la terre, ce n'est pas possible, vous ne croyez pas une chose pareille !...

— Tu peux invoquer tous les saints du paradis et de la terre cela ne nie fera rire ni ne me troublera ! La première fois que je t'ai interrogée, j'ai

cru à ta sincérité. Maintenant, je te le déclare, je n'y crois plus du tout. Ce que j'ai vu et entendu aujourd'hui m'a renseigné à fond. Mais, rien qu'en arrivant dans la cour, devant tout le monde, il t'a caressée comme quelqu'un qui en a le droit et l'habitude ! Et toute la matinée, en ayant l'air de repousser ses avances, c'était visible que tu les attirais jusqu'au moment où, t'ayant guettée, il a été violent ! Mais, même à ce moment-là, si tu lui as dit : « Laissez-moi ! » c'est incroyable que ça nous soit parvenu, car tu le lui disais presque à voix basse, comme pour lui faire simplement comprendre que c'était imprudent et qu'on pouvait vous voir ! « Et, si tu trouves que ce n'est pas suffisant pour me renseigner, je t'apprendrai encore que, tout à l'heure, quand ton père t'ayant dit : « Tâche de rayer droit ! » j'ai entendu le « chut » par lequel, de peur qu'on ne surprenne votre secret, vous l'avez interrompu, je ne sais laquelle des deux, de ta mère ou de toi !...

— C'est moi que je l'ai fait ! crie-t-elle, agitant ses bras comme si elle brandissait la preuve triomphale. Pas de peur que vous entendiez ! Je ne vous savais pas si proche ! Mais par la honte de m'entendre dire une chose que je méritais pas !...

— Oh ! ma petite, je te sais très fine et très intelligente, reprends-je. Mais ne te mets pas en frais de finesse, parce que, vois-tu, ce serait inutile. Fais-moi l'amitié de croire que j'en ai connu, dans ma vie, de plus habiles que toi. Et puis, c'est mon

métier, à moi, d'y voir clair dans les affaires de cœur. Mon opinion est faite. Il y a quelque chose entre toi et ce garçon-là. Or, comme ma volonté est de travailler ici avec des amis francs envers moi comme je suis envers eux, au lieu d'être mêlé à des histoires d'amour, il faut que je sache exactement à quoi m'en tenir et tu dois me le dire. Il le faut parce que je ne supporterais pas maintenant de rester parmi vous si vous persistiez à me cacher la vérité. J'aimerais mieux partir...

— Partir?...

Elle me renvoie ce mot comme un cri de détresse, les bras en avant vers moi. Le coup a porté. Elle a dû songer que mon départ équivaudrait à la dénoncer, Henri — jaloux comme il est — ne pouvant attribuer à mon éloignement un autre motif, et c'est la cause de cette angoisse avec laquelle son regard m'interroge. Alors, j'insiste.

— Mais, naturellement, partir ! Que ferais-je ici dans ces conditions-là ? Il faut que tu le saches. Si tu refuses de me dire la vérité, c'est bien vu, bien entendu, bien résolu. Je pars.

Elle est transfigurée. La petite rieuse s'est volatilisée, et c'est une autre femme qui est là, les yeux hagards, les lèvres tremblantes, tous les nerfs tremblant comme sa chemisette que le vent du soir fait grelotter sur ses bras. Elle se traîne sur les genoux, la voix suppliante :

— Oh ! non ! non ! Pas ça4 monsieur Julien ! Si on vous a fait offense, on vous demandera

pardon, tous, mais ne partez pas ! Ne partez pas ! Je ne veux pas ! Dites que vous restez !...

— Dis-moi la vérité !...

— Je vous la dis. Il n'y a rien !...

Je lui saisis les mains et, brusquement, la rapprochant de moi.

— Regarde-moi bien dans les yeux et ose me le jurer qu'il n'y a rien.

Ses yeux font face aux miens et, bravement, elle répond :

— Je vous le jure.

— Qu'il n'y a rien en toi, que tu n'as pas un amour dans le cœur ?...

Ses yeux se détournent, ses paupières s'abaissent. Elle courbe la tête et je l'entends qui murmure : « Ah... ça !... » puis, plus faiblement, comme un soupir : « Je peux pas jurer ça... »

Je la repousse presque brutalement et je m'exclame :

- J'en étais sûr ! Eh bien ! que veux-tu que je te dise, c'est abominable ! Quand on a un mari comme le tien qui ne pense qu'à toi, qui t'adore, lui mentir, trahir son affection, sa confiance, lui laisser croire qu'il est aimé quand c'est un amour pour un autre que tu as dans le cœur ! Tiens, cela ne m'atteint pas personnellement et pourtant je ne peux pas te dire le mal que ça me fait !

— Je vous en prie, monsieur Julien, suppliet-elle, je suis si malheureuse ! Je me le reproche comme un crime malgré que tout ça se passe au

dedans de moi, car personne, excepté vous, peut se vanter de le savoir !...

— Est-ce que je peux te croire ?...

— Oh ! monsieur Julien ! monsieur Julien !... Ayez pitié de moi, implore-t-elle, s'effbndrant sur elle-même, sa tête et ses épaules sursautant de sanglots.

C'est la première fois que je la vois pleurer, et c'est moi qui la fais pleurer ! J'en suis bouleversé tout à coup. Je me sens odieux avec cette orgueilleuse et méchante peur d'être dupe. Il me semble que je martyrise un oiseau qui crie de douleur en se débattant sous mes doigts, et un élan de pitié tendre, le besoin de rassurer, de consoler ma petite victime me jettent à genoux près d'elle, lui prenant les mains en lui disant : « Zélia ! ma. petite Zélia ! jeté demande pardon. Je viens d'être brutal. Je t'ai fait souffrir. Il faut me pardonner ! J'étais si inquiet, si malheureux à l'idée que tu me cachais une chose grave et que ce mystère allait détruire notre affection, empêcher notre travail en commun, notre effort pour maintenir le bien. C'est pour cela que je t'ai tourmentée !... »

D'une voix hoquetante, elle me dit :

— Enc... encore... si vous... si vous me croyiez !...

— Mais oui ! Maintenant je te crois, lui répondsje. Ne te désole pas. Je crois qu'il n'y a pas plus que tu ne me dis, que tu as seulement un amour dans le cœur. Mais pourquoi n'as-tu pas eu

confiance on moi ? Tu devais bien penser que tes façons d'être te trahiraient, surtout aux yeux de l'observateur que je suis ! Le reconnais-tu maintenant que j'y vois clair et qu'il est difficile de me cacher quelque chose ?...

— Ça peut se dire que vous y voyez clair !... s'exclame-t-elle, que vous voyez même des choses que soi-même on ne peut pas les voir !...

Puis, subitement, me prenant les mains, elle me demande :

— Dites, vous ne partirez pas?

Spontanément, je réponds :

— Non, je ne partirai pas !

Mais aussitôt j'ajoute :

— A une condition pourtant et une condition formelle. C'est que tu sois bien décidée à détacher ta pensée de cet homme, à faire dans ce but tout ce que tu pourras et que, si tu te sens faiblir, tu aies recours à moi comme à présent, car tu peux être sure que je t'en débarrasserai de cet amour, que je t'en guérirai !...

Àttendrai-je même jusque-là pour trouver le moyen d'éloigner le Jacquou ? me dis-je. Mais, sans faire allusion à cette idée qui me vient, je spécifie :

— Fais bien attention, c'est très sérieux, cet engagement-là. Tu me promets ce que je te demande :

Elle répond :

— Oui, je vous le promets. Mais vous me parlerez plus si fort parce que ça me fait trop de mal.

Vous me parlerez doucement comme vous savez faire ?...

— Mais oui je te parlerai doucement. Je ne te parlerai même plus que doucement et avec ma plus tendre affection, ma petite Zélia. Et tu verras ! Je t'apprendrai des choses qui te feront comprendre comme, en ce moment-ci, c'est laid l'amour égoïste ! Que tout notre amour nous le devons à notre patrie, sans avoir le droit de lui faire tort, même d'une pensée ! Nous avons chacun notre part à défendre ! Lui, la plus belle, l'honneur du pays ! Toi, la plus douce, ton champ, ton foyer!... Tu le comprends bien ? Tu as bien senti qu'en partant il te confiait votre bonheur? C'est un dépôt sacré. Tu dois veiller sur lui de tout ton brave cœur de gentille petite femme qui, au fond, aime bien son mari, et si tu te dis : « Je n'aime que lui », ce qui est la vérité, la mauvaise pensée dont tu t'accuses s'en ira toute seule !...

— Mon Dieu, que c'est grand ! s'écrie-t-elle en joignant les mains, que c'est joli et que c'est doux ce que vous dites là ! Et même c'est vrai que je l'aime bien Henri, que je me reproche comme un crime ce que je vous ai dit, et que même je donnerais ma vie pour lui s'il le fallait !...

— Tu n'as pas à donner ta vie, reprends-je. Tu n'as qu'à donner ton effort. Mais donne-le à fond, de tout ton cœur, afin que, lorsqu'il reviendra, tu puisses lui dire : « Je t'ai gardé un champ bien travaillé, une maison bien propre et une honnête

femme qui t'aime de toute sa tendresse et de tout son amour. » Tu auras fait ton devoir, moi le mien et, la main dans la main, voilà où il faut que nous allions. La tranquillité d'Henri, la prospérité de son bien, sa joie à son retour, voilà notre récolte ! Il faut y travailler ensemble sans une distraction et sans une faiblesse. Ça va-t-il ?

Zélia met ses deux mains dans les miennes, et, comme les cloches bourdonnent, au-dessus des villages, elle me dit : « Monsieur Julien, je vous réponds comme dans Y Angélus. « Je suis la servante du Seigneur » ; et, tout à coup, courant vers la vache, la baguette haute : « Regardez-la cette désagréable qu'il y a une heure qu'elle mange dans le champ du voisin !... »

Le crépuscule est rouge à l'est. Au-dessus de nous, il est vert. Là-bas c'est la guerre. Ici, c'est le travail. Demain les foins qu'on fauche, le labour, les vendanges. Ma petite compagnonne a eu confiance en moi. J'ai confiance en elle. Il faudra donc que tout marche et je le veux d'une telle volonté qu'au dedans de moi-même, je prie : « Mon Dieu ! Faites-moi de plus en plus l'âme simple, le cœur fort, les bras vaillants ! »

#** J'écris à Henri :

« Mon cher soldat, « J'ai fauché ton pré hier et, demain, je rentre

le tabac. Quand je dis « je » c'est me vanter un peu, mais pas beaucoup. Rescoussié m'a aidé. Tant pis. Seul j'y aurais suffi. Brunal m'a donné des leçons et je manie la faux comme un vieux travailleur ! Quel outil ! Ce qu'il vous fait une poitrine et des bras ! J'ai éreinté Rescoussié. Il faisait chaud ! Je l'entendais, derrière moi, qui poussait des han ! han ! comme pour me dire : « Attention ! Je vous rattrape, je vais vous couper l'herbe sous les pieds ! » Mais il était obligé de s'arrêter et je l'entendais qui repassait sa lame, avec la « coût », « cring, cring », tandis que la mienne « zan, zan, zan », filait, sifflait, tondait tout autour d'elle, comme avec des éclairs. Le foin est superbe, sec, craquant. Si on était « Neumir », on en mangerait ! Le tabac est très beau, pas une feuille mal portante. Les noix donneront à peu près comme l'an dernier. Les prunes moins. Mais la vigne est magnifique. Je me suis déjà préoccupé de trouver des vendangeurs. Ce ne sera pas commode. J'y arriverai tout de même, ne te tourmente pas. Toute la maison est en bonne santé. Zélia ne fait que travailler et penser à toi, à toi seul. Alors, toi, pense à tous les tiens avec tranquillité et à ton pays avec amour.

« Je t'embrasse.

Julien.

« P. S. — Quand tu recevras ce mot, je serai à la charrue. Je commence le labour ces jours-ci. »

Il me répond :

« Mon cher cultivateur,

« Que je suis été contan de votre lettre et comme je vous suis reconnaissan a rapport le bien que jamais persone bien sûr l'a si bien travaillé. Pour ce qui est de moi, je vous dire que nous sommes en pleine marche à l'ennemi et c'est la raison pourquoi je vous fais reponce pas bien lontent. Me voila que je suis redevenu soldat! Quel boneur j'ai de me sentir un fusil dans les mains. Ah je vous arrépont que je suis pressé de m'en servir comme tir baionete et tout. Mes jambes sont impaciantes de courir défandre mon pays. J'y courre pas j'y voleré. Mé que ça me rend heureux que Zélia elle pense a moi tout le tam et qu'elle travaille bien, moi aussi je fais que pensé a elle je pense a vous tous. Vous pouvez être certain que mon intansion est de vous faire onheur, que je veux faire proprement mon devouar et c'est en criant tré fort Vive la France et mort a l'allemagne que je prand la liberté de vous embrassé moi aussi, mon cher remplasan, de tout mon cœur.

Henri.

Que Zélia pense à lui, je l'espère. Qu'elle pense à lui tout le temps, même souvent, j'en doute. D'ailleurs à quel moment penserait-elle ?

Dès le lendemain de notre explication au bord du Lot, elle s'est déchaînée à l'ouvrage. J'aurais dû

réfléchir que le joli animal de sang, la petite cavale fringante qu'elle est, ne marcherait pas à une allure normale vers le devoir dont je lui montrerais le chemin.

Comme si mes exhortations l'avaient éperonnée jusqu'au sang, elle est partie à fond de train et la voilà, depuis plus d'une quinzaine, emballée dans une activité fébrilement insatiable, ne cessant de répéter : « On ne travaille pas ! On n'arrive à rien ! » se mettant à faucher le pré pendant que Rescoussié fait la sieste, roulant des tonneaux, secouant toutes les casseroles de la maison et, quand je veux la modérer, me disant : « Ne me calmez pas, monsieur Julien ! C'est si beau ce que vous m'avez dit que ça m'a mis le feu sacré dans le corps ! » Elle me récite alors mes paroles, les yeux levés au ciel, la voix mystique et le français chancelant : « Tu auras fait ton devoir, moi le mien, voilà « où est-ce qu'il faut » que nous allions ! Travailler ensemble, sans distraction et sans faiblesse! » — Par conséquent, ajouta-t-elle, c'est comme dans le cantique : « Je n'en pourrai jamais trop faire. Je n'en ferai jamais assez ! »

Si Jeantil, qui cependant aime bien que les autres travaillent, remarque en la désignant à sa femme: « Elle aie diable dans la peau ! », elle leur déclame aussitôt mes paroles : « Il faut que je travaille sans distraction, sans faiblesse ! Henri défend l'honneur du pays, moi je défends son champ ! » Jeantil et Mariette se regardent, muets de surprise, se deman*

danten eux-mêmes où elle va chercher ces phrases, tandis qu'elle allonge vers moi un coup d'oeil qui signifie : « Ils ne peuvent pas me comprendre. Mais, vous et moi, nous nous comprenons ! »

Souvent, entre deux giboulées de travail, elle me déclare : « Je vais prier Dieu d'un coup de pied, et je reviens au galop ! » Mais, même à l'église, me révèle Etienne, elle ne reste pas en place. Il faut qu'elle balaie, dérange les chaises, sonne le catéchisme, assaille l'autel à coups de plumeau, et, si elle se pose une minute, pour la prière, elle soupire si fort que cela fait encore plus de tapage qu'à la messe, quand tout le monde prie.

— « Mais, ajoute-t-il, c'est une bonne et honnête petite femme, car je l'ai entendue pendant qu'elle se croyait toute seule, et elle priait de bon cœur, allez, qu'elle en sanglotait ! Même qu'après avoir récité le « Souvenez-vous », elle a dit des choses qui sont au-dessusd'elle : « J'aurai faitmon devoir... lui aussi... Nous aurons la main dans la main!...» et il conclut: «Ah! elle aime son mari, celle-là !... »

Elle est allée se confesser deux fois à Montech, et, hier, elle est arrivée furieuse, annonçant à sa mère: « Je ne pourrai pas communier demain, té ! J'étais pas à moitiéchemin pour rentrer ici qu'il m'a fallu retourner, parce que j'avais oublié de dire à M. le Curé, en confession, quelque chose d'important, et maintenant je pense que j'en ai encore oublié d'autre ! Je peux pourtant pas passer ma vie à courir les routes pour aller à confesse ! »

Elle croit, sans doute, me faire illusion avec cette frénésie laborieuse et dévote. Elle se trompe. Plus que jamais je suis sûr qu'elle pense à l'autre. Je l'ai vue quelquefois s'arrêter court et, furtivement, se tamponner les yeux avec son mouchoir qu'ensuite elle pressait en bâillon sur sa bouche.

Elle va souvent chez Zénaïde, de qui la maison avoisine la propriété Méjecaze où travaille Jacquou, et elle en revient avec des réflexions qui trahissent sa secrète pensée : « Elle en a de la chance, celle-là ! Elle a fait un mariage d'amour et, comme ça, elle peut penser rien qu'à son mari, tout à fait à son aise ! »

Je suis certain qu'elle a sincèrement fait les plus honnêtes, les plus énergiques efforts pour s'affranchir de cet amour qui s'est implanté dans son cœur. Mais je suis certain qu'elle n'y a pas réussi, et maintenant je me demande si elle ne cherche pas, en gagnant ma confiance, à détourner mon attention. Aussi, plus je réfléchis et plus je conclus que le seul moyen de lui rendre la tranquillité, en m'assurant à moi-même la liberté d'esprit, est d'éloigner Jacquou. Du reste, j'ai prévu cette solution. Je l'ai même un peu préparée. J'ai découvert pour lui un emploi dans la Dordogne, ou, s'il préfère, une autre place dans TAriège et, comme après l'humiliante correction qu'il a reçue, le séjour ici ne lui est plus agréable, je crois, qu'en flattant sa vanité, je le déciderai au départ pour ce nouvel état.

Mais, auparavant, je veux avoir avec Zélia une

conversation et, selon l'impression qui en résultera pour moi, j'agirai...

Je me dis cela dans l'instant même, en sortant de La Framy. Je commence aujourd'hui le labourage et je vais chez les Massaguel pour y prendre le bœuf. Il est de bon matin, à peine cinq heures. C'est l'aube. Il fera beau. Tiens, la nuit a oublié une étoile sur laGévenne et le jour la lui enveloppe dans le coton rose du brouillard pour la lui rapporter. Me voilà sur la route. Je suis tout seul... Mais non. Quelque chose tinte dans le silence, comme des clochettes qu'on agite ou des verres qu'on entrechoque.

Je connais bien ce tintement. II m'apprend que Zélia vient de déposer, devant sa porte, le panier contenant les bouteilles de lait destinées à Calviac. C'est l'occasion de lui parler. Mais il n'y a pas de temps à perdre. Je me hâte.

Au moment même où j'arrive, elle sort de l'ëtable : « Té ! monsieur Julien !... Je sais pas pourquoi je dis té ! J'avais bien reconnu votre pas ! » Les joues roses, elle remonte la petite pente, ses deux bras nus presque jusqu'aux aisselles, tirés par deux grands seaux de lait qui clapote et écume.

— Tes parents dorment ?

- — Ah ! je vous en réponds ! exclam e-t-elle.

Que, sans leur manquer de respect, il n'y a pas, dans toute la vigne, deux souches qu'elles dorment si bien !...

— Tant mieux, car j'ai à te parler. Mais, pour ne pas te mettre en retard, je vais t'aider et nous causerons sans que tu aies besoin d'interrompre l'ouvrage.

Ayant rapporté un second entonnoir de la cave, je soulève l'un des deux seaux et je me mets, à côté d'elle, à remplir les bouteilles. Surtout je veux ainsi, pour ne pas l'effaroucher, commencer, sur le ton familier, cet entretien.

— Tu n'as pas l'air de te douter qu'il y a déjà plus d'une quinzaine que tu m'as fait, au bord du Lot, une confidence importante. Tu m'as promis de travailler de toutes tes forces à rendre ton cœur libre. Tu te rappelles ? Je crois que tu as tenu ta promesse, et maintenant je voudrais bien connaître le résultat de tes efforts, savoir où tu en es ?

— Où j'en suis ? demande-t-elle.

— Oui, de ce grand amour ?

Elle a lâché le travail et, soudain très en colère, secouant la tête vers moi :

— Ce grand amour ! ce grand amour, comme vous dites ! Hé bé ! ce grand amour...

— Où en est-il ?

— Il ne se passe pas.

Sa colère m'annonçait autre chose et ma surprise est telle que j'oublie de redresser le seau et que le

lait débordant fait une flaque autour de la bouteille.

— Voyons ! C'est impossible ! dis-je. Tu exagères ! Ça ne t'a pas passé du tout ! Ça te tient toujours aussi fort ?

— Plutôt plus ! déclare-t-elle.

— Après tous les efforts que tu as faits, que je t'ai vue faire ?

— Hé ça peut se dire ! reprend-elle. Je vous promets, monsieur Julien, que j'ai fait tout ce que peut faire une honnête femme qu'elle ne voudrait pas penser à un autre que son mari ! Je me suis forcée de n'avoir pas d'autre idée qu'Henri, de lui écrire trois fois par semaine au lieu d'une, de travailler comme une malheureuse, de prier à en perdre le souffle. Eh bé ! ça m'a fait encore plus de mal ! Chaque fois que je pensais à Henri, je me disais : « Je pense à Henri pour m'empêcher de penser à... enfin, l'autre. » De même, en travaillant et en priant Dieu. Ça fait que de me dire tout le temps : « Il faut que tu fasses ceci, que tu fasses cela pour l'empêcher de penser à l'autre, j'y pensais à l'autre encore davantage ! Même que ce serait comique si ça n'était pas si triste car, il faut que vous me croyez, j'en suis malheureuse, tout à fait malheureuse ! »

Rien n'est exaspérant comme ces stupides réponses de l'amour qui s'entête : « Ça m'est égal ! Je sais bien ! Je ne peux pas m'empêcher... »

— C'est faux ! lui dis-je. Tu n'es pas malheu-

reuse du tout. Si tu étais malheureuse, tu voudrais te guérir et tu y parviendrais. Mais tu ne le veux pas ! Je le vois bien à présent et tu es sans excuse ! Tu as un mari charmant, intelligent, un excellent garçon, un brave cultivateur, un brave soldat, et tu t'éprends d'un homme qui n'est même pas un beau garçon, qui est laid !...

— Laid ?... reprend-elle, étonnée.

— Ah ! naturellement tu le vois magnifique ! Tu ne nieras pas, en tout cas, qu'il ne soit un imbécile?

— Un imbécile ?...

— Quand tu répéteras tout ce que je dis ! Reconnaîtras-tu, tout au moins, qu'il n'est pas de ta condition ? qu'il n'est pas fait pour toi ?

— Ah ! ça oui ! répond-elle avec un douloureux élan. Ça c'est vrai ! Il n'est pas fait pour moi !...

— Je pense ! dis-je en insistant. Un domestique !...

Elle redit, toujours avec cet air d'avoir mal entendu :

— Un domestique ?

— Reviens-en, sapristi ! Toi qui étais si intelligente et si prompte d'esprit, tu es comme hébétée par l'amour. Tu n'as même pas l'air de comprendre de qui je te parle !..

— Ah ! oui, oui, c'est vrai ! J'ai eu un moment comme ça de distraction que je n'y étais pas ! ditelle, confuse, tandis que sa main fait tourner et crier très fort le bouchon dans le goulot d'une bouteille pleine.

— Domestique ! Domestique! ajoute-t-elle, sans relever la tête, avec une grondeuse voix d'enfant qui réplique. Tout le inonde l'est bien domestique quand on aime ! Les messieurs comme les autres ! Ils disent bien, — même quelquefois ils se vantent, — « ma maîtresse ». S'ils ont une maîtresse, ils sont bien domestiques ! Ils ne sont pas si fiers quand ça leur fait plaisir !...

— Joue sur les mots, ma petite ! Raisonne ! Je sais fort bien maintenant que toutes mes exhortations seraient inutiles. Sache seulement que tu me fais infiniment de peine, parce que je me suis mis ici à la place d'Henri et je souffre pour le tort que cela fait au travail comme lui souffrirait dans son amour pour toi 1...

— Ne vous désolez pas, monsieur Julien, implore-l-elle. Je vous promets que je vais encore « m'appliquer » tant que je le pourrai ! Vous m'avez bien dit que si je sentais que je ne pouvais plus résister je vous avertisse ? Hé bé ! je vous promets que si j'en arrive là, je vous avertirai...

— Tu n'en auras pas besoin ! lui réponds-je, en soulevant le panier où sont engainées les bouteilles et, le posant d'aplomb sur ses cheveux qui s'écrasent en débordant son front, j'ajoute : « Je m'arrangerai pour que, Dieu merci, tu n'en viennes pas là !

Elle tourne vers moi son regard qui s'épouvante. Mais, sans lui laisser \o temps de me questionner, je lui dis :

— Tu me fais un grand chagrin ! Va-t'en...

— Oh ! monsieur ! monsieur Julien !... suppliet-elle.

— Va !...

Toute sa figure se crispe comme dans l'effort d'avaler la gorgée d'une potion horriblement amère, puis elle s'en va, le buste balançant, sur sa tête, le clocher de verre qui scintille au soleil et qui sonne, avec son carillon matinal, le réveil des hameaux.

— Ah! quel tourment elle m'inflige cette petitelà !... Je tressaille. Derrière moi, coup sur coup, les volets ont claqué le mur. C'est Jeantil qui, le visage encore endormi, me dit en bâillant et étirant ses bras:

— Par ma foi, je vous croyais au travail !

— C'est vrai, mon vieux Jeantil, lui répondsje, ton domestique est en retard !

— Oh ! monsieur Julien ! proteste-t-il. C'est pas comme ça que je l'entendais ! Je vous « escuse » ! Je disais ça machinalement parce qu'il va faire une chaleur numéro un et que le bœuf il la craint la chaleur !

— Tu as raison. En moins de cinq minutes, je suis à la charrue.

Caoubet est un grand « flemmard » de limousin

que Jeantil méprise pour sa torpeur et qu'il va falloir vendre.

Quand il a résolu de ne pas se lever, un tremblement de terre seul ferait bouger sa masse, mais ne ferait que la bercer sans obtenir qu'elle se mît debout. Je m'apprête à la lutte et j'entre dans Tétable en ordonnant : « Allez ! allez ! Caoubet !... » II obéit ! Quelle chance ! Il se laisse attacher la muselière qui le défendra contre les tentations de l'herbe. Il me suit, voiturant, accrochée à la corde, la charrue qui, sur les pierres, fait sonner sa ferraille. Brave bœufî Nous voici à l'entrée du champ. S'il prend le sillon, il le creusera, sans arrêt, jusqu'au bout.

— Allez ! Allez ! Ha ! Caoubet !

Il fait un pas et la terre s'ouvre sous mes pieds. Comme je veux entrer profondément, ma main pèse sur le mancheron, et j'ai la sensation que ce n'est plus un mécanisme, mais moi qui éventre le sol. Je le regarde se fendre, s'ouvrir largement, et j'aspire à pleins poumons l'odeur qui s'en dégage. Les laboureurs qui m'ont précédé au long de ce sillon n'y ont pas enfoui que du grain. Leurs regards y ont semé leur espoirs, leurs désirs, toute leur volonté d'une récolte abondante, et c'est cette première moisson d'espoirs, de désirs, de volontés, qui lève sous mes pas, chassant de mon esprit toute autre pensée, faisant, en ce moment, de moi, un laboureur, rien qu'un laboureur.

Comme je m'applique .'Comme je fais attention !

J'ai si peur de commettre une faute, de « gribouiller », de gâcher cette belle page de terre étalée devant moi. Jamais je ne me suis adapté si exactement à la personne d'Henri. Ma main enferme, sur le manche de la charrue, le contour intérieur de la sienne. Quand je prends « l'aguillade », mes doigts retrouvent, sur la gaule, la pression de ses doigts. Mon pas se règle sur le sien. Mes pieds retrouvent, d'instinct, les empreintes de ses pieds. Devant la rivière, une rangée de peupliers correspond à celle des sillons. Elle en commande l'alignement et quand, au bout de l'atfûtbronzé, allongé parl'échine du bœuf, je vise, entre les cornes, ces hauts arbres dont l'automne roussit déjà les pointes, mon regard retrouve, devant chacun d'eux, comme tirés au cordeau, tous les regards d'Henri.

Je ne suis plus seul. Poussant deux vastes bœufs rose pâle, Jacquou vient labourer le champ des Méjecaze, séparé du champ Massaguel par une de ces raies frontières dont seul un œil de propriétaire peut apercevoir et surveiller l'invisible tracé.

Comme il commence son ouvrage en sens contraire du mien, nous allons nous croiser. Mais, pour le moment, mon aversion fait trêve. Je ne me sens contre lui aucune hostilité . Je suis vraiment un laboureur. Je ne vois en lui qu'un autre laboureur et, quand nos attelages sont tout proches, tandis que Jacquou me salue d'un humble soulèvement de casquette, je lui dis : « La terre est bonne ! » — « Elle n'est pas méchante », me répond-il, et nous

passons, allant du même pas, lui vers la rivière, moi vers la montagne.

Des fers sonnent contre les rocailles de la traverse. D'autres laboureurs débouchent de la voûte noire creusée sous la voie. Bousquet conduit un bœuf blanc formidable, derrière lequel la charrue se rapetisse jusqu'à paraître un chemin de fer d'enfant. Mandoul fait irruption, invectivant deux bêtes rouges noires, basses sur pattes, à encolures de taureau qui, front baissé, chargent les mouches en se chamaillant sous le joug1. Le « laouret » de Verboyre avance au pas de procession d'un bœuf apis dont la queue en balancier bat la mesure, et Bonnavoix amène un animal en granit rose, à la fois caverneux et boursouflé, aux flancs duquel les croûtes de fumier font des nids d'hirondelles. D'autres encore viennent. Mais tous, à l'exception de Jacquou et de moi, sont de vieux bouviers qui, leurs fils et petits-fils partis, ont repris l'aguillade.

Daniel, un jeune garçon, presque un petit garçon, de qui le père vient de « rejoindre », s'enroue à vouloir prendre une voix d'homme pour impressionner le buffle café au lait dont le pas allongé fait trébucher ses maigres jambes d'enfant qui s'exténuent dans leur effort pour suivre. Des piaillements se font entendre et, derrière une vache apathique, dont la paresse met lourdement à profit l'absence du maître, les deux Guirgues font dans la plaine une entrée de finies. Elles sont perpétuellement en courroux, non à cause du surcroît de

travail et de fatigue, mais à cause du mauvais vouloir des bêtes et des choses qui le font exprès, jurent-elles, les unes de ne plus obéir, les autres de se faire plus pesantes, par méchanceté, parce qu'elles savent que l'homme n'est plus là. On se range. On fait semblant de ne pas les voir, car il ne faut pas trop les regarder ni surtout leur proposer une aide. Leur fierté a peur de la pitié comme leur vache des mouches, et elles passent, sautant comme deux grandes sarigues, la jeune femme tenant le mancheron, la mère harcelant avec l'aiguillon le roulis fainéant de la bète.

L'espace s'est peuplé. Chacun prend sa place et le travail s'organise. Le jeune Daniel, le long de la voie, et les deux Guirgues côtoyant la rivière, ferment ce champ spacieux où notre labour se meut.

C'est lent, c'est réfléchi, c'est solennel, c'est poignant ce terrible coup de collier donné par cette troupe d'enfants, de femmes, de vieux, surtout de vieux, à qui la terre prit leur jeunesse et de qui maintenant elle veut la vieillesse. On dirait une assemblée de débiles et d'infirmes s'excitant à la danse. D'abord ils assaillent leurs bœufs d'injures et les menacent d'atroces châtiments. Puis leurs gorges n'en pouvant plus de crier, ils se taisent, et le quadrille prend un air religieux.

Parallèlement les uns aux autres, pas à pas, nous avançons par de sages en avant-deux et nous nous dépassons par de graves chasses-croisés.

Tout cela s'accomplit en silence. Les visages sont luisants. Les mains sont jointes, superposées sur les manches des charrues. Le soleil, sur le mince cierge de la gaule, allume la flamme de l'aiguillon. Les cornes tourbillonnent au-dessus du champ, et, sur le peuplier que je vise tout là-haut, dans la pointe d'asperge qui jaunit à la cime, un émondeur, cramponné comme un nid, se balance dans le vent du matin .

Une voix hèle :

— Monsieur Farjol!...

Devant la porte des Massaguel, j'aperçois le facteur qui, le bras levé, agite un journal.

— Ne vous dérangez pas, me dit Jacquou, je vais le chercher.

Avant que j'aie pu l'en empêcher, il s'est élancé, sautant sur les crêtes brunes. Puis il revient, en criant : « Il y a du bon! » et me tendant le journal déployé.

En tête, les majuscules font des arcs de triomphe. Le cœur bondissant, je lance un appel à haute voix : « Ecoutez ! écoutez tous ! », et, dans le silence établi tout à coup, ma parole portant loin, touchant les deux cloisons delà vallée où elle éveille d'enthousiastes échos, je lis :

« C'est la victoire ! Elle s'affirme de plus en plus « complète. Partout l'ennemi est en retraite... La « poursuite sera continuée avec toute notre éner- « ffie. Le gouvernement delà République peut être « fier de l'armée qu'il a préparée !!!... »

Ils ont écouté, les uns le bras posé sur l'échiné du bœuf, les autres le coude arrondi et le poing- sur la hanche. Les aiguillades l'extrémité à terre, la flamme haute, sont tenues droites écartées du corps, quelques joues s'appuyant sur les mains qui en serrent la tige. Les deux Guirgues regardent droit avec des jeux qui luisent, et l'émondeur a forcé la cime du peuplier à s'incliner vers moi. Quand j'ai fini, je sens, dans leur silence à tous, fermenter l'émotion. Des visages se sont foncés au rouge brun, d'autres sont devenus terreux. Les pommes d'Adam se sont démenées sur des gosiers gloussants.

Tous ces cœurs chantent des Te Deum trop éclatants pour leurs vieilles cordes vocales. Alors, ils les chantent au-dedans d'eux-mêmes. Leur parole, si prompte aux exagérations de l'enthousiasme, est intimidée par cette victoire qui bat des ailes au-dessus de leurs têtes. Pourtant, Bousquet se ressaisit et, fermant à demi les yeux, étendant le bras, comme pour signifier qu'il ne ferait pas bon le contredire, car il va parler au nom de toute la Gascogne, proclame simplement : « La guerre est finie ! »

Comme un jonc couché qui, tout à coup, se redresse, l'émondeur, là-haut, d'oblique redevient vertical. Les « ha caoubet! » partent de toutes les charrues et le quadrille, sur la plaine, recommence le déroulement de ses figures si appliquées qu'elles excluent toute pensée étrangère au sillon. Tous les soucis extérieurs, le coutre les tranche comme des

herbes parasites. Le boutoir du soc les découd. Les versoirs les rejettent et le sillon n'admet que la pensée qui pense à lui tout seul . La joie, la tristesse, la Patrie, l'amour, la jalousie s'absorbent dans cette unique pensée que le laboureur pousse droit devant lui, ramène, reconduit, achève et recommence, le sillon !

Pourtant quelque chose vient de rompre pour moi, soudain, cette fascination. C'est un son perceptible pour moi seul, un tintement si lointain qu'il tremblote dans l'air comme le grelottement d'un grillon. Je m'arrête. Brusquement, je tourne la tète vers l'endroit d'où ce bruit provient, puis, non moins brusquement, je regarde Jacquou. Lui, au contraire, a baissé la tête et, d'un « allonn donn ! » impératif, il accélère l'allure de ses bœufs.

Le tintement s'accentue. C'est Zélia. Elle revient du passage. Le cliquetis se fait plus tintinnabulant, car se sont les bouteilles vides qu'elle rapporte. Tout en haut de la côte, sortie de l'ombre d'un bois, elle réapparaît menue, vive, portant sur sa tête sa couronne qui flamboie et qui sonne.

Je suis nerveux. Ce tintement qui insiste me cause l'agacement de la cloche imposant la fin d'un travail qu'on n'a pas fini et que l'on veut finir.

Je m'acharne. Mais je n'y suis plus. Ma main pèse trop fort sur le mancheron. Le soc bute. Gaoubel s'arrête, Je le pique. Il se met à nier et, dès ce moment, je ne suis plus maître de la charrue ni du bœuf.

Jacquou s'empresse :

— Monsieur ne peut plus tenir le bœuf? C'est une mouche qui a dû le piquer. ,

— Je le crois, réponds-je.

— Monsieur veut-il que je le mène?

— Merci, c'est à peu près fini. En repassant, tout cela s'arrangera »... et j'ajoute, appuyant sur les mots : « car tout s'arrange quand on veut ».

Je ne le regarde plus avec le sentiment de solidarité cordiale que donne le travail accompli côte à côte. Il n'est plus, pour moi, mon camarade laboureur de tout à l'heure. Toute mon antipathie contre lui me reprend plus active. Il est redevenu le gêneur dangereux, et j'éprouve l'impatient désir de lui faire quitter ce pays, de l'envoyer au loin. Il interprète dans un sens qui lui est favorable ma réflexion : « Tout s'arrange quand on veut », car il me répond d'un ton encourageant :

— Ça c'est vrai !

Alors je me hasarde :

— Je veux dire par là qu'entre braves gens, le fait de s'être disputé n'exige pas qu'on se veuille du mal. Pour moi, c'est le contraire, et si je savais que la scène violente, qui s'est passée entre nous, vous ait fait le moindre tort auprès de certaines gens dans ce pays en vous y rendant le séjour peu agréable, j'en serais désolé, de même que je serais heureux, croyez-le bien, de réparer ce préjudice du mieux que je pourrais.,,

Il m'a écouté avec un intérêt qui s'est aussitôt passionné, ses yeux guettant mes intentions et ses narines grand'ouvertes reniflant mes paroles.

— Mon Dieu, monsieur, me répond-il, du moment que vous avez la bonté de vous occuper de moi, je vous dirai que cette affaire ne m'a pas fait de bien. Le monde est méchant ici et on a même colporté, auprès de mon patron, M. Méjecaze, des bruits qui sont des impostures mais que, malgré ça, ils lui ont fait une impression... néfaste!...

Nous sommes tous deux face à face et, chacun adossé à son bœuf, nous avons l'air de causer, d'un trottoir à l'autre d'une rue très étroite. Mon attention est égale à la sienne et il n'a pas fini que je m'exclame :

— Je suis vraiment navré !... Quoique sincèrement, en y réfléchissant, même si votre place chez M. Méjecaze se trouvait compromise, un garçon intelligent et instruit comme vous n'aurait pas de peine à trouver un emploi supérieuret mieux rétribué !...

— Monsieur le pense ?... demande-t-il alléché.

— J'y ai même pensé, réponds-je, car j'ai voulu prévoir une réparation possible. J'ai bien trouvé un emploi, sachant vos capacités en ce qui concerne le travail de la terre, où vous seriez à peu près votre maître, puisqu'il s'agirait de diriger l'exploitation d'un grand vignoble...

— Juste ce que je cherche ! s'exclame-t-il. Ce serait magnifique !...

— Ne vous emballez pas ! reprends-je. Il y a une difficulté, ou, si vous aimez mieux, un obstacle. Vous tenez, avant tout, sans doute, à rester ici, dans le pays ?...

Spontanément, il me répond :

— Moi ? Je m'en fous !

Il lui est imposible d'exprimer avec un plus jaillissant enthousiasme son dédain pour son pays en même temps que son indifférence pour Zélia ! Et voilà l'homme pour qui cette petite se dévore d'amour !

— Alors, dis-je à Jacquou, s'il en est ainsi, il n'y a plus d'obstacle. Un de mes amis, M.Ribérol, qui est grand propriétaire dans les environs de Pamiers, a besoin d'un vigneron comme vous. Si cela ne vous effraie pas d'aller dans l'Ariège, vous êtes agréé, et j'ai pleins pouvoirs pour conclure l'affaire. M. Ribérol vous paie le voyage, bien entendu, et vous donne, comme traitement, soixante-dix francs par mois, nourri et logé. Seulement il faut que vous puissiez vous y rendre dans la huitaine...

Il cherche par quels termes il pourrait m'exprimer sa hâte de s'élancer et il déclare :

— Dans une heure ! Si on veut, dans une heure !... Je le calme :

— Vous n'auriez pas de train ! Mais si vous pouvez quitter La Framy après-demain, je télégraphierai à mon ami, M. Ribérol, qui en sera très content, car la mobilisation lui a pris presque tout son personnel et il est dans un grand embarras.

Tout en parlant je le regarde. Il grimace de joie. Ses sourcils envolés lui font un grand oiseau audessus de ses yeux qui pétillent, de son nez qu1 renifle et de sa moustache dont les pointes attaquent les oreilles.

— C'est si tellement heureux pour moi, nasillet-il, que je n'ose pas y croire ! Je partirai aprèsdemain sans faute. Mais il faut que monsieur me donne sa parole que c'est pas une blague!...

— Je vous en donne ma parole, et, de plus, Jacquou, voici ma main.

En avançant des doigts qui semblent avoir peur de se brûler ou d'être trop serrés, il déclare:

— C'est trop d'honneur!

Je réponds :

-- Je vous le dois.

— Allez! Allez ! Rouge !...

C'est lui qui part.

— Allez ! Allez ! Caoubet!...

C'est moi qui rentre, et je pense, en reconduisant le bœuf : « Comme Henri va être content, quand je lui écrirai que ce drôle a quitté le pays ! »

Il est six heures huit du matin. Je ne suis pas venu à la gare de Montech pour faire mes adieux à Jacquou, comme il le croit et m'en remercie en paroles prosternées, mais pour m'assurer qu'il part.

C'est moi, d'ailleurs, qui me suis occupé de son itinéraire et des détails du voyage. Je ne l'ai pas

quitté pendant qu'au guichet il demandait et recevait son billet, un billet de troisième pour Pamiers. Même le chef de gare lui disant : « Un billet simple? », c'est moi qui, d'une voix forte, ai répondu: « Sans retour ! » Je l'ai accompagné sur le quai et, lorsque le train est entré en gare, c'est moi-même qui ai voulu installer le voyageur à sa place, dans un bon coin. Il me faut, pour cela, repousser un fort panier dont, brusquement, des têtes de poules soulèvent les couvercles et dont la propriétaire, une maigre femme au teint bilieux me dit, en désignant Jacquou : « Hé bé mais enfin, ce n'est pas un ménistre î » C'est seulement après avoir répondu à cette femme : « Qu'en savez-vous ? » et avoir avantageusement casé la valise que je referme la portière, soigneusement.

Toutes ces attentions dont je le comble et qui le font bredouiller d'attendrissement médisent, mieux que ne le ferait la plus extravagante réjouissance, la joie que j'éprouve à le voir s'en aller. Pourtant, de la sympathie sincère me vient, avec un regret de ma violence envers ce garçon qui me débarrasse d'un grand tourment et que je voudrais, en récompense, expédier vers un heureux destin. Comme il me répète: « Jamais! jamais je n'oublierai ce que vous avez été pour moi », je lui donne une poignée de mains en lui disant : « Mon cher Jacquou, j'ai été dur envers vous. Je m'en excuse et je vous souhaite tout le bonheur possible. »

Le train siffle. Il reste à la portière. Les saluts

de sa casquette se multiplient et reculent. J'attends le dernier. Le voici. Dieu que je suis heureux !...

Je ne me dis pas : « Henri sera content quand je lui apprendrai ce départ, tant je suis certain que ma joie est faite de la sienne. Mais une anxiété cingle soudain cette réjouissance. Et elle ? Zélia ? Que dira-t-elle de cette disparition ? Jacquou ne l'aime pas. Il vient de m'en donner la preuve irréfutable. Malheureusement, en ce qui la concerne, il n'en est pas de même ! »

Elle a, pour cet homme, un amour d'autant plus violent qu'elle s'est efforcée de le maintenir au secret, dans son cœur. Elle va donc souffrir. Je manquerai sans doute de compassion pour cette souffrance dont je méprise et déteste la cause ; mais ce qui m'inquiète, m'angoisse même, c'est la pensée de son ressentiment se tournant contre moi, l'idée que ma petite compagnonne ne comprendra pas que j'ai agi en honnête homme, pour le bien de tous, qu'elle va me haïr !...

Cette idée-là m'affole. Comment n'y ai-je pas songé ? Et comment lui apprendre maintenant ce départ sans retour ? Peut-être brusquement. Plus le choc sera brutal, plus la réaction sera prompte...

A peine ai-je dépassé la grille de La Framy qu'elle m'apparaît, plantée droite à quelques pas de sa porte, au milieu du chemin, et, attendant quelqu'un, moi peut-être, elle tricote des chaussettes pour Henri, de quels doigts fébrilement distraits ! Elle est nu-tête, ses cheveux bruns

retroussés, nu-pieds dans des sabots énormes, deux barques, d'où ses jambes fusent comme des mâts et son sarrau, sa « belouse », ainsi qu'elle dit, fait la ronde autour d'elle, en jupe de fillette qui s'est arrêtée déjouer, rose encore de la récréation ! A qui sourit-elle ainsi par-dessus son ouvrage ? Pas à moi. Son sourire me traverse en rayon X et court sur la route, à la recherche de celui qui vient de s'en aller.

Il m'irrite, son sourire ! Mais je vais le lui écraser sur les lèvres ! abattre cette joie qui rayonne, cet amour qui fait du soleil, lui dire sauvagement : « Celui à qui tu souris ainsi, ne t'aime pas. Il est parti, et c'est grâce à moi que jamais plus tu ne le reverras !... »

Je n'ai pas ce courage, et ma bouche tortille déjà le mensonge de cette phrase : « Quel paresseux je suis ! Je me lève à l'instant !... »

Mais elle me devance, et avec un émerveillement qui atteint à l'extase :

— C'est bien trop de bonté tout de même ! s'écrie-t-elle. Vous vous levez à cinq heures pour accompagner le Jacquou à la gare !...

La stupeur m'arrête net, puis me fait reculer d'un pas, bredouillant :

— Jacquou ?... Quoi ? Jacquou !...

— Hé bé ! vous voyez, dit-elle toujours riant, on ne peut rien me cacher. En revenant du passage, j'avais été ramasser un peu d'herbe par la vigne quand je vous ai vu passer La Framy, que

vous vous dépêchiez vers la gare. La curiosité m'a fait aller jusqu'au petit pont sur le remblai, et d'en bas, je vous ai vu sur le quai avec Jacquou, que vous lui teniez la main avec tant d'amitié que je me suis dit : « Tout de même, il l'embrassera pas ! », et j'ai pris la traverse, pour revenir plus vite !...

Ah ! elle a du montant ! Elle se croit extraordinairement rusée, et c'est pour être renseignée qu'elle affecte cet air d'insouciance. Soit. J'aime mieux cela, son assurance me rend la mienne, et je n'hésite plus.

— Eli bien ! puisque tu t'es donné tout ce mal pour savoir ce qui s'est passé, je m'en vais te le dire. Jacquou vient de partir. Je lui ai trouvé une très bonne place très loin d'ici, et il est parti avec la ferme volonté de ne pas revenir.

J'ai prononcé ces mots aussi rapidement que possible, sur un ton courroucé qui, pourtant faiblit, car j'ai peur de la voir tomber à la renverse. Mais elle me répond :

— Hé bé ! H fera bien ! Seulement, laissez-moi vous dire que vous avez cent fois trop de bonté '....

Cette fois je ne la comprends plus. Comment peut-elle dissimuler à ce point ? le redoute pins celte tranquillité apparente que l'éclat auquel je m'attendais, et j'aime mieux provoquer la crise, qu'elle Bouffre une bonne lois, à son aise.

— Allons ! allons ! lui dis-je, ne dissimule pas avec moi ! Tu es très malheureuse I Eh bien...

H faut m'interrompre...

Une avalanche de chaudronnerie roule son tintamarre le long de la côte et, bientôt radoucie, l'auto de Blajan vient stopper devant nous.

— Hé ! adieu, laboureur ! s'écrie-t-il, venant à moi, bras et mains tendus, comme toujours enthousiaste et jovial. Justement, j'allais passer chez toi. J'ai à te parler. Mais ce sera ici, au milieu de tes amis qui sont les miens ! Pas vrai, charmante Zélia ? Et ce brave Jeantil, qui se battit comme un lion en 70, et celte excellente Mariette, si fine cuisinière !...

Que diable a-t-il à leur demander pour les bombarder de telles flatteries, car il a crié de toutes ses forces afin d'être entendu par Jeantil et Mariette! Tous deux sortent, attirés, lui par l'espoir d'une consultation, elle par la peur d'une ordonnance, d'un remède nouveau auquel sa figure sévère interdit d'avance l'entrée de la maison. Mais Blajan a tout prévu et, en quelques mots, il se les concilie :

— Jeantil, proclame-t-il, j'ai pour vous un flacon, une spécialité antirhumatismale qu'on m'a envoyée dont vous me direz des nouvelles ! Mais rassurezvous, ma bonne Mariette, ajoute-t-il en lui présentant la longue boîte carrée qu'il a sortie de sa poche, cela ne vous coûtera pas un sou. Je vous en fais cadeau comme on m'en a fait cadeau à moimême. Vous pourrez, vous aussi, en user car c'est

inoffensif et c'est même, ma foi, d'un goût fort agréable !...

Leurs visages se sont épanouis. Jeantil épelle le nom du médicament :

— U...r...di...ce... Uridice...

— Uricide, rectifie Blajan. Ça veut dire, en latin, qui tue l'acide urique. Vous en mettez une cuillerée à café dans un verre d'eau et vous obtenez un Champagne rose qui a le parfum et le goût de l'orange.

— Que ça doit être bon ! prononce Mariette d'une voix qui déjà se délecte. Mais vous, monsieur Blajan, ajoute-t-elle. Vous êtes encore « plus bon ! »

— Taisez-vous donc ! se récrie-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce misérable présent de pharmacie à côté de ce que fait pour vous — sa main descend sur mon épaule — cet homme admirable, une des gloires non seulement de notre pays quercynois, mais de la France, ce grand écrivain qui, en se faisant travailleur de terre, nous donne à tous l'exemple du dévouement, de l'énergie et de l'abnégation !...

Je lui dis :

— Tu es fou ?...

Mais il continue :

— Pour vous, il remplace l'absent. Il empêche que votre bien périsse, et je ne doute pas que vous ayiez envers lui une reconnaissance au moins égale à ma vieille amitié ?

Zélia le regarde fixement, le menton avancé, les yeux étincelants comme ces points lumineux

qu'on voit sur le col noir des bouteilles. Jeantil pleure et renifle, tandis que Mariette, après s'être essuyé les paupières, lui offre son mouchoir.

— Le fils de mon ancien maître! s'exclame-t-il. Mon ancien maître ! C'est le plus grand honneur !...

— Et le plus grand service ! pleurniche Mariette, qu'il fait encore plus de travail qu'Henri !

Alors, prenant un air de bon conspirateur, Blajan leur propose :

— Vous m'écouterez donc si je vous demande d'unir vos efforts aux miens pour obtenir que notre grand ami reste dans notre cher pays et ne le quitte plus.

— Coup sûr ! répond Jeantil avec enthousiasme, et Mariette ajoute:

— Ça serait de bon cœur !

— Eh bien ! mes bons amis, déclare Blajan, il faut que nous nous y mettions tous pour décider cet homme. . .

Inquiet, je demande :

— A quoi ?

Et, bras ouverts comme s'il mesurait, avec un mètre, la grandeur d'un tel bienfait, il répond:

— A se marier !

Instantanément un effroi naïf a chassé l'air de reconnaissance mouillée d'attendrissement qui faisait sur les figures de Jeantil et de Mariette un paysage de soleil et de pluie. Ils me regardent anxieux, presque 'terrifiés et, quand j'ai dit à mon ami : « Ah ça ! qu'est-ce qui te prend ? »

— Monsieur Julien a bien le temps ! proteste l'un.

— Il n'y a rien qui le presse ! appuie l'autre.

— D'ailleurs, reprend Mariette, il y a pas dans le pays celle qu'il lui faudrait !

— Justement elle y est ! proclame Blajan ! Une jeune fille jolie, de très bonne famille, riche, et qui ne demanderait pas mieux...

— Tiens ! tiens ! fais-je, amusé de voir au vieux ménage des visages empourprés de courroux contre l'insistance du docteur. Ils me considèrent comme « leur » puisque je l'ai voulu et ils sont irrités contre ce faiseur de mariage qui dispose de ma vie dont j'ai disposé en leur faveur à eux.

Dignement, Mariette déclare : « Monsieur Blajan, (;a regarde M. Julien tout seul », et, s'élant courbée en une révérence ironique, elle entraîne son mari, ajoutant : « Escusez, il y a, à la cuisine, de la vendange que ça nous donne un tracas que j'en deviendrai folle ! ...

.le me retourne. Zélia vient de sentir sa présence indiscrète et, sautant hors de ses sabots, elle a prestement disparu derrière la maison.

— Ah çà ! dis-je à Blajan, dès que nous sommes seuls, qu'est-ce que c'est que celle histoire-là?...

— Ce n'est pas une histoire ! proteste-l-il. .le suis chargé, auprès de lui, d'une mission pour laquelle j'aurais voulu me faire, de ces braves gens,

des alliés. Seulement j'aur;iis dû réfléchir que, jusqu'au relourde Massaguel, ion mariage serait, pour eux, un désastre !...

— Mon mariage avec qui?

— Tu ne devines pas?

— Non.

— La petite Foncave, parbleu !...

— Quelle blague ! dis-je en haussant les épaules.

— Pas du tout! C'est la vérité même. Moucher ami, elle est éprise de toi jusqu'à l'exaltation ! Ne souris pas ! Quoi de plus naturel ? Elle est très intelligente. Elle admirait ton art. Tes livres la passionnaient. Mais ton geste d'empoigner la bêche et de te mettre à la charrue l'a conquise, enthousiasmée ! Alors, pensant que tes sentiments à son égard resteraient peut-être dans le vague sinon dans le néant, elle déclare les siens. Mais oui ! Elle s'est d'abord adressée à ma femme, puis à moi, disant, qu'envers un homme comme toi, celte initiative ne la gênait pas, qu'elle l'honorait même, et elle te demande si lu consentirais à réfléchir sur ce vœu qu'elle exprime... et qui vaut qu'on y réfléchisse ! s'empresse-t-il d'ajouter — car elle est distinguée, jolie, instruite... Oui, oui, je sais — s'empresse-t-il de retrancher, — je t'accorde que sa distinction n'est pas exempte de pose, qu'à la bien considérer elle n'est pas absolument jolie et que son parler est prétentieux, quelquefois jusqu'à horripiler. Je t'accorde même...

— Ne m'accorde plus rien! Tu finirais par tout lui refuser ! dis-je en lui prenant le bras.

— Ça ne t'emballe pas?...

— Ça m'ahurit. Je suis comme un gros paysan

de qui une belle demoiselle demanderait la main 1 Dis bien à Mlle Foncave que je suis sincèrement très fier et très touché de sa pensée. Mais elle se trompe totalement sur l'homme que je suis devenu. Ma transformation en cultivateur n'est pas un geste. Je n'ai pas seulement pris en main les outils d'un travailleur pour faire vivre son champ pendant que lui fait son devoir de soldat. C'est plus profond. C'est une évolution et elle est accomplie. Je suis un paysan, un vrai. Je ne remplace pas un rustre. Je suis le rustre lui-même. Vois-tu, on ne touche pas impunément à la terre ! Quand nous revenons à elle couchés, c'est elle qui nous veut. Mais quand nous lui revenons debout, c'est nous qui la voulons. Il n'y a pas trois mois que je la pioche et me voilà replanté en elle. Comme je veux qu'elle « rapporte », je lui rapporte tout de moi-même et, quant à l'amour, au mariage, mais, mon pauvre ami, j'y suis en plein amour ! Je suis marié ! Mon mariage est le plus chaste qui soit, c'est vrai. Aucun lien de chair ne nous unit Zélia et moi, et pourtant quelle union ! Tu n'as pas idée de ce que c'est que le travail en commun, ce côte à côte de cœurs battant à l'unisson et de bras peinant à l'unisson ! C'est l'union la plus intime, la plus féconde, car nous en aurons des enfants ! Et une multitude ! Ça pousse si vite cette marmaille verte, dont nous pouvons attendre des milliers de petits blonds qui s'en iront au front porter du pain pour que les poilus puissent, eux aussi, flanquer des pains aux Boches ! Et

pour ma part, si modeste soit-elle, ils nous devront d'en avoir la force ! Parfaitement, mon vieux ! Ce petit champ de rien du tout vaut, tout de même, une usine à. canons, car si nous n'y travaillons pas le bronze, Zélia et moi, nous y faisons les muscles et le sang- des soldats!...

— Admirable ! s'écrie Blajan. Te voilà donc réconcilié avec ton- pays natal ?

— Oui et c'est cette petite qui me l'a fait retrouver, mon pays ! Je le croyais disparu, elle l'a fait revivre. Car elle en a la couleur, la grâce, la légèreté, la santé, la chaleur, l'inconstance, l'imagination, l'exagération, l'accent ! L'accent ! quand je travaille à côté d'elle sans la regarder et qu'elle bavarde, il me semble que c'est la terre, ma terre elle-même qui parle, qui chante, qui m'enchante î...

Mais ma voix chavire et, subitement inquiet de ce que j'aperçois, je bredouille :

— Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'elle a ? Que fait-elle?...

Derrière ses moutons, elle vient de déboucher en plein flanc de montagne et poussant ses bêtes, elle attaque l'à-pic.

— Elle va garder ses moutons, me dit Blajan.

— Garder ? réponds-je. A cette heure-ci ? A cette folle allure de grimpée parmi ces précipices?

La voilà! me dis-je. La voilà, la réaction de son apparente insouciance, quand je lui ai appris le départ de Jacquou! Elle a fait, devant moi, par orgueil, l'indifférente, la crâne, et, maintenant,

c'est le départ en panique pour le coup de tête, le coup de désespoir... Je m'écrie : « Elle est folle ! Folle ! Dans ce soleil !... »

— Toutes les mêmes ! répond Blajan. Impossible de les empêcher jusqu'à ce que l'insolation...

Mais je ne tiens plus en place.

— Attends ! attends ! Je m'en vais te la faire descendre, dis-je, et, laissant là Blajan, je m'élance, pour la rejoindre, sur le sentier de rocailles qui pend, comme une corde, par-dessus les ravins.

Où va-t-elle ? Il n'y a pas de doute, elle a pris son troupeau comme prétexte pour que, sur ce flanc de coteau, exposé aux regards, parut explicable cette fuite affolée. Mais vers quoi galope-t-elle ainsi?

Je m'épouvante. Je m'hallucine. Il me semble qu'elle va se retourner là-haut, à la pointe d'un de ces rocs recourbés eu bec d'aigle sur cent mètres de vide. Je crois la voir se jeter, tournoyer. Comment l'empêcher? Elle a, au-dessus de moi, une avance qui croît à vue d'ceil. Elle et son troupeau montent comme une fumée rasant les taillis, s'éparpillant à travers les chênes, rampant dans la broussaille, toujours s'élevant, tandis que l'angoisse me fait haleter et l'impatience perdre du terrain en butant sur les pierres.

Ce sentier, qui avait l'air si direct, se tortille comme un ver et m'impose des lacets harassant. Je coupe droit. J'attaque l'à-pic. Je m'accroche

hm DEUX SOLDATS 203

aux touffes des buissons qui m'écorchent les mains, aux bosses rocheuses que déterrent mes doigts, heureux quand je peux empoigner, comme un câble, une de ces noueuses racines saillant autour d'un chêne. D'en bas, sans doute, on me regarde. L'entreprise de cette ascension si verticale que des enfants seuls peuvent s'y hasarder, doit attirer sur ma gesticulation exaspérée la curiosité des champs et des maisons. Que m'importe ! Toute ma pensée est là-haut, sur ma tète ! Sauver cette petite que j'ai, en éloignant celui qu'elle aime, envoyée là au bord de cet abîme ! La sauver si ce n'est de son amour, au moins de la mort, qu'elle cherche certaine en voulant y plonger de si haut. L'empêcher ! Arriver assez tôt ! 11 le faut ! Je le veux ! Je suis comme appelé vers elle. Je sensqu'une force plus forte que moi-même me hisse, m'équilibre et me défend contre le vertige dont la tentation bourdonne à mes oreilles. Je me rappelle que je fus ainsi la chercher quand, toute petite fille, ses parents la croyaient tombée dans un vivier. Je la leur rapportai. La leur rapporterai-je? La rapporterai-je à celui qui se bat au loin pensant à elle seule ?... Hardi ! Courage ! A nous deux, le rocher ! Je suis droit contre lui. lime racle la poitrine tandis que je me soulève sur mes poignets et que les pointes de mes chaussures tâtent sa façade pour y chercher des creux. Des fuites de bêtes invisibles bruissent autour de moi. Je courbe la tète sous les grands soufflets d'air dont m'évente un épervier qui s'en-

vole et j'entends la dégringolade bondissante d'un roc que mes semelles viennent de détacher. Mon pied gauche se pose sur une saillie qui résiste. Mon pied droit trouve une cavité. J'atteins ainsi un étage, et le plus rude est gravi, car voici les arbres échelonnés en colonnes montantes qui, me passant de l'un à l'autre, m'enlèvent au sommet. M'y voilà. Enfin, je respire. Je suis à la pointe du plus escarpé rocher. Je domine tous ceux qui hérissent la crête et, sur aucun d'eux, je n'aperçois Zélia. Je respire ! J'attends que mon cœur ralentisse ses coups. Il était tout de même bon pour le service, puisqu'il n'a pas bronché une seconde durant tout le raid de cette grimpée et c'est même lui qui m'a battu l'assaut !

Mon angoisse s'apaise. Un moment, je regarde les choses avec reconnaissance. En bas, le ruban du Lot s'est rétréci et les villages se sont rapetisses. Jean t il, rabougri, lève vers moi sa tête, la main en abat-jour sur ses yeux et plus haut, loin déjà, le long d'un chemin caussatier, je vois rouler l'auto de Blajan comme une souris noire.

L'horloge de Calviac qui sonne neuf heures coupe court à ce répit d'angoisse. Comment ai-je pu m'accorder ce repos ? Parce qu'il n'est pas celui que je redoutais, le danger n'en existe pas moins! Il n'existe plus de ce côté de la cévenne. Mais n'estil pas de l'autre? D'un regard anxieux, j'explore ce versant. Les collines s'y pressent, rondes et grises, comme de formidables chanteaux de pain bis.

Elle est là, dans ce massif. Mais en quel endroit ? Je distinguerais, même parmi les chênes, le nuage mouvant de ses brebis si elle s'était cantonnée sur un de ces plateaux. Elle est donc dans un bas-fond ou sur le flanc d'un tertre. Or il y a des mares et des fontaines profondes dissimulées dans ces corridorsobscurset même dans les retraits broussailleux de ces fentes. Elle les connaît bien. Peut-être est-ce vers l'une d'elles qu'elle a couru ? Peut-être déjà, tandis que son troupeau broute... Mon Dieu! mon Dieu !... J'appelle : « Zélia ! Zélia !... » Le silence me terrifie. De nouveau, j'appelle : « Zélia ! où estu ?... » Un éclat de rire explose dans un vallon dont les échos recrachent cette mitraille à gorge déployée tandis qu'une voix d'homme s'éraille à hurler, avec des commandements militaires, des jurements, des menaces et des malédictions. Je n'ai eu qu'un tressaillement de surprise, car je connais le vociférateur. C'est Pradié, le fils de la femme qu'a épousé Brunal. Sa folie est tonitruante mais inoffensive, et jamais même, affirme son beau-père, il ne travaille mieux qu'en plein accès, car alors, il croit casser, à coups de pioche, la tête des ennemis contre lesquels bataillent ses clameurs et ses bras.

Il a peut-être vu Zélia. Il sait où elle est. Je lui arracherai bien une indication. Peut-être une pièce d'argent lui donnera-t-elle, en reflet, un éclair de raison ? Je dévale la pente, enjambant les taillis. Je grimpe le tertre en face, me guidant sur la voix qui provient, du vallon de Foulquet et, dès que j'ai

devant moi, ouverte, la égorge de Brot, j'aperçois les brebis qui paissent, étagéessur la friche en soulevant les pierres de leur museau flaireur. Mais elle ? Je ne la vois pas et je tremble. Des fourrés couvrent, à demi, le tertre.

Un étroit champ de maïs étale au soleil une paillasse jaune, puis c'est la roche grise bouquetée de genévriers verdàtres fourmillant de grains violets comme des regards à l'affût. Où est-elle ? Je n'ose l'appeler. Maintenant j'ai peur du silence succédant à ma voix. Je n'ose avancer. Je regarde éperdument quand deux brebis se déplaçant me la démasquent et, tout à coup, je la vois, couchée de tout son long, à plat ventre, la figure sur les pierres, la tète enfouie dans ses bras. Il me faut trois minutes pour être auprès d'elle. Je ne peux les attendre et je crie : « Zélia ! Zélia ! que fais-tu? Réponds ! Réponds-moi ! » Elle se tait. Elle ne bouge pas. Un agneau qui cabriole a flairé le paillasson gisant non loin (relie, et il a reniflé, sur la inique, les cheveux qui brillent au soleil. Elle ne bonne pas. Elle est inanimée, évanouie... morte peut-être ! .le bondis par-dessus les bruyères. Je me rue sur le bois, chargeant en sanglier des touffes d'arbustes, défonçant les barricades de buissons qui barrent mon passage. Mais, cette fois, le cœur n'en peut plus et je sens qu'il va se rompre au moment où je tombe sur mes genoux, près d'elle, la saisissanl aux épaules, m'efforçant de la retourner, lui criant dans les oreilles :

— Zélia! Zélia ! Réponds ! Qu'est-ce que tu as ? Mais, d'une violente secousse, elle se dégage,

renfouit sa tête dans ses bras, et gronde, avec des mots qui s'écrasent sur les pierres :

— Laissez-moi tranquille !...

Alors maintenant que je la vois vivante et hors de tout danger, une colère me prend d'avoir lutté contre une telle angoisse, failli rouler dans des précipices, m'ètre démantibulé le cœur pour la trouver en proie à ce désespoir d'enfant rageur qui se colle le nez sur la terre et, si on l'agaçait, la tambourinerait avec ses pieds !

— Réponds-moi donc, sapristi ! Tu ne veux pas répondre ? Eh bien ! reste donc là si cela te fait plaisir ! Je sais ce que tu as ! Tu es furieuse contre moi quand, au contraire, tu devrais m'ètre reconnaissante ! Oui ! tu devrais avoir honte de te mettre dans un état pareil pour cet individu qui se moque de toi, de planter là tout travail et de t'enfuir comme une bête affolée que j'ai poursuivie, au risque de me tuer sur les roches ou de mourir d'émotion quand je t'ai vue là, couchée comme une morte !

D'un saut, elle s'est retournée et, assise, le visage embrasé, les yeux flambants, accentuant les mots de coups de tête vers moi :

— Et qui vous l'a dit de galoper comme ça ? J'ai pas le droit de mener mes brebis où je veux ?

C'est trop fort de me faire souffrir et de me tracasser, que vous me laissez pas une seule minute pour pleurer à mon aise ! Ça regarde que moi si j'aime quelqu'un et si je suis malheureuse que je voudrais mourir ! Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Vous n'êtes pas jaloux ?...

— Si, je suis jaloux ! . ..

— Vous ?...

— Oui, moi ! je suis jaloux ! Je suis jaloux de tout ce que tu donnes à un étranger, de la pensée, de l'affection, du temps, du meilleur de toi-même que tu dois aux tiens et à ce travail que je partage avec toi. Oui, je suis jaloux et, je te le déclare même, furieusement jaloux !...

Mais déjà sa riposte a sauté sur la mienne.

— Eh lié ! si vous êtes jaloux, j'ai bien le droit de l'être !

Surpris, je demande :

— Toi ? Jalouse ? de qui ?...

El, tout à coup :

— Ah ! j'y suis ! je comprends ! Tu as une rivale et tu es jalouse de cette femme pour laquelle ton Jacquou te délaisse !...

Elle jette les deux poings sur les tempes et renversant la tête, la secouant à s'en dépeigner :

- Oh ! ce Jacquou ! Ce Jacquou ! Encore ce Jacquou, toujours Jacquou !... Vous ne voulez donc pas comprendre ce que c'est pour moi que ce Jacquou !...

— Celui que tu aimes !

LES DEUX SOLBATS 209

— Jamais ! reprend-elle. Jamais* ! Ce n'est pas assez de dire que je ne l'aime pas ; c'est moins, pour moi que cet imbécile de Pradié qui braille dans le vallon ! Moins que ce morceau de terre, que celte pierre, démontre-t-elle, ramenant à elle tout ce qu'elle trouve, que ce brin d'herbe, que ça — elle me met sous les yeux une de ces minuscules plantes qui ont l'air d'un bilboquet à boule de duvet — ça qu'on y souffle dessus et que ça part en fumée ! . .. Rien ! Rien, je vous dis, rien de rien ! Encore moins que rien !...

Je me sens une telle exaspération à l'idée d'avoir pu me fourvoyer si ridiculement que, lui saisissant les poignets :

— Qu'est-ce que tu dis ? Que ce n'est pas Jacquou ? Tu m'aurais donc menti ? Tu me l'aurais laissé prendre en haine ? Tu me l'aurais laissé rosser à coups de poing et envoyer au diable ?... Tu m'aurais laissé me démener et m'angoisser comme je l'ai fait pour que tu me souffles une fleur à la figure en me disant : « Vous vous êtes trompé, ce n'était pas Jacquou ? Ah! non, non, ma petite ! en voilà assez ! Tu ne te moqueras pas de moi plus longtemps. Si ce n'est pas Jacquou, c'est un autre, et je veux savoir qui!.. .

— Hé ! qu'est-ce que ça peut vous faire ? ripostet-elle, roulant ses épaules et secouant sa tête rageusement, comme si elle s'attaquait elle-même. A quoi ça vous avancerait et ça m'avancerait? Qu'on me laisse tranquille ! Je suis une malheureuse,

voilà tout, et c'est bien fait ce qui m'arrive là ! Oui! oui ! C'est bien fait ! Si je n'avais pensé qu'à mon devoir, je n'aurais pas regardé quelqu'un si audessus de moi, et c'est bien fait ! C'est bien faitque je souffre et que j'étais même partie avec mes moutons pour aller mourir dans un coin, en apprenant qu'il allait se marier et que je le verrais jamais plus !...

Je m'écrie :

— Moi?...

Mon cri lui fait peur et toute sa colère s'effondre dans une humble posture, tandis que, tête basse, comme si elle demandait pardon, elle murmure :

— Monsieur Julien !.. .

Je lui saisis le bras en répétant : « Moi ? moi? C'est moi ?...

Et, de nouveau, elle supplie : « Monsieur Julien !... »

Je suis ahuri, hébété de surprise. Pas une seconde, je ne me suis douté !... Ah ! je ne suis pas fat! Kien ! Rien ! Je n'ai rien vu ! Rien compris ! Rien deviné ! Je suis si abasourdi que je ne sais plus ce que j'éprouve tandis (pie je rabâche des : « Non?... Pas possible?... Qu'est-ce que tu me dis là?... Ah ! ça par exemple !... » Et, tout à coup, fond sur moi, dégringole, se rue en avalanche une joie inaltendue, si puissante qu'elle balaie toute raison, toute notion, tout»; résistance, tout l'être que j'étais il n'y a qu'une seconde et fait de moi l'être primitif, conquérant, égoïste, féroce et tendre, l'homme

devant l'amour ! Et c'est une joie qui me donne envie d'éclater de rire comme lorsqu'on a eu très peur et qu'on est rassuré soudain, de me crier : « Idiot ! Imbécile ! » de m'attendrir, de pleurer, de gronder, d'ouvrir mes bras, d'étreindre cette petite dans l'enchantement, la furieuse ivresse d'une passion révélée subitement et... au contraire, c'est d'une voix grossièrement bourrue que je lui dis : « Tu es folle! Tu t'imagines ça! Tu crois que c'est de l'amour...

Mais déjà elle bondit sur ce mot :

— « Ça n'en est pas peut-être ? Alors qu'est-ce qu'il vous faut ? Si ce n'est pas de l'amour, je veux que le soleil me brûle et qu'il ne reste rien de moi qu'un petit peu de cendres ! Je le sais bien peutêtre que ça m'a prise que j'étais toute petite quand vous m'avez emportée dans vos bras à Ladirac et que jamais ça n'est parti de moi ! Même que si j'ai regardé Jacquou, c'est en me disant que sa moustache ressemblait à la vôtre !... Mon Dieu ! mon Dieu ! que j'ai pensé à vous ! Je ne pensais qu'à vous ! Et pourquoi dites-moi, pourquoi? Une paysanne comme moi penser à un monsieur comme vous ! Ça ne fait rien ! Je ne pensais qu'à vous ! Je me disais: « Où est-il ? Qu'est-ce qu'il fait? Je vous parlais quand j'étais toute seule! Je vous appelais Julien tout court. Même quelquefois je vous ai dit «tu » ! Une folle, je vous dis, une folle ! Que vous me croirez si vous voulez mais, c'est la sainte vérité elle-même, j'ai travaillé comme une perdue pen-

dant un an pour récolter assez de fraises et avec le prix acheter à Cahors « la Villageoise », votre premier roman ! Que je l'ai lu et relu ! Il me semblait que c'était vous et moi ! J'avais biffé l'An, d'Angelia, mis un z à la place du g, remplacé Lucien par Julien et il me semblait que c'était vous et moi que nous nous promenions serrés l'un contre l'autre entre les lignes et que vous me disiez des choses qu'elles me faisaient frémir que j'en étais malade d'émotion ! Et je vous appelais ! Je vous appelais ! J'étais tellement sure que vous viendriez que lorsqu'on m'a forcée à me marier, j'ai dit : » Tant pis ! J'aime ! J'aime ! J'aime quelqu'un qu'il doit venir, et quand vous êtes venu, que je vous portais des fraises, que vous m'avez embrassée, j'ai senti que j'avais le vertige, que j'allais tomber raide, évanouie de bonheur! Si c'est pas de l'amour je sais plus que dire et je ferais mieux de me taire. Mais je me suis tant retenue de parler que j'ai, dans le cœur, plus d'un milliard de paroles qu'elles voudraient toutes s'envoler à la fois!...

Elle parle ! Elle parle ! Et plus elle parle plus je l'écoute. Je suis assailli, étourdi, amusé, ravi, grisé. Elle parle sans arrêt, jusqu'à bout de souille, reprend haleine comme une enfant qui récite, puis repart et ses mots me criblent, me frôlent, me pénètrent. Ce sont, des doigts qui me caressent, «les lèvres qui m'embrassent, une pluie brûlante qui m'imprègne e( m'enivre comme de l'alcool. Je la regarde. Elle n'est plus celle de tout à l'heure.

Agenouillée, assise sur ses talons, parmi ses moulons qui paissent, elle n'est plus jolie mais belle d'une beauté animale et hagarde. Et je la reconnais! Elle est mon désir, le désir de mon enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse, le désir que j'ai évoqué dans la solitude de la ville, dans l'illusion du livre, le désir qui m'a rappelé chez moi, que j'ai poursuivi à mon insu, que je viens de galoper, qui devant mes yeux est là, brûlant comme je brûle et je ne sais fichtre pas pourquoi je dis ou dois dire car je ne m'entends pas: « Mais pourquoi m'aimes-tu? Qu'est-ce que j'ai fait pour toi ? »

Comme s'il lui semblait impossible d'exprimer sa stupeur d'une telle question, elle joint ses mains et elle hoche la tête, son menton battant ses doigts entrelacés. Mais le temps que cela signifie : « Hé bé ! par exemple ! » et la voilà qui rebondit:

— Ce que vous avez fait ? Vous le savez pas? Que, sur toute la terre, il n'y a rien de plus beau ! Si vous vouliez pas être aimé, il fallait pas le faire ! Vous seriez pas venu, que l'ouvrage ne nous fait pas peur, à ma mère et à moi. Nous aurions trimé, travaillé la terre. Nous l'aurions plutôt grattée avec les ongles, et peut-être qu'à force de n'en pouvoir plus, vous m'auriez passé de l'idée ! Mais vous êtes entré chez nous comme un roi chez de pauvres gens qu'ils étaient dans la désolation ! Pour nous rendre service, vous vous êtes fait pareil à nous ! Vous vous êtes fait paysan, laboureur. Si vous vouliez pas être aimé, il fallait pas, comme vous l'avez

fait, avoir pour moi tant de bonté, de douceur, me prendre la pioche des mains, que ce jour-là, j'ai cru qu'il se passait un miracle. Il me semblait que je touchais plus terre! Et quand vous m'avez mise étendue sous le buisson, pendant que je vous voyais piocher, je me disais : « Lui ! C'est lui ! Un monsieur de si grande famille, une gloire de France! Il fait ça pour moi, pour sa petite Zéîia qu'il faut bien qu'il l'aime un peu ! Je pouvais pas m'endormir tant j'étais heureuse, tant je m'en croyais! Et moi que, de vous voir passer sur la route, ou seulement de vous entendre ouvrir votre fenêtre, ça me donnait de l'étouffement, vous voulez pas que je sois tombée en adoration, pas comme devant le bon Dieu qu'il est trop vénérable, mais comme devant un saint si charmant qu'on pourrait pas le prier sans soupirer d'amour!...

— Zélia ! Zélia! Je t'en prie, tu es folle !...

Mais qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai donc ? Il y a là un charme qui a pris toute ma volonté. Je ne raisonne plus. Je ne discute plus. Alors qu'est-ce que j'attends pour la serrer dans mes bras ? Mon cœur, mes veines, tout mon sang poussent à grands coups mon désir vers elle et un secret instinct le retient encore, se cramponne à lui, veut que je la supplie, mettant ma parole de plain-pied avec la sienne car c'est comme un pays à sa payse que je lui crie, tantôt en patois, tantôt en français : «Moun pitchon ! Moun pitchon ! T'en prégui ! Taïlél Taïté ! Tu vas me rendre fou ! Je le sens,! Je t'en supplie!

Taï té! N'en podi plus dé L'énténdré ! Assez! Mon petit ! Assez !e..

Mais elle rit, elle bat des mains, et, entrelaçant ses doigts par son habituel geste de prières et d'émerveillement !

— Oh! que vous êtes charmant et que vous êtes bon ! s'écrie-t-elle en français, après me l'avoir dit en patois. C'est bien trop de bonté ! Moi qui croyais que vous vous fâcheriez, et vous meditesdes choses qu'elles sont si douces en me parlant en patois, comme si nous étions tous deux du même rang ! J'en avais delà honte, et, pourtant, je vous l'avais bien promis que je vous le dirais, quand ça serait trop fort! J'ai fait tout ce que j'ai pu, prié Dieu, communié, eh bé, tout ça c'est comme si j'avais chanté, parce que, maintenant, si je ne devais plus vous voir, je ne sais pas ce que je deviendrais ! Je me traînerais à genoux sur la route. Je crierais. Je m'en ferais mourir... oui... oui... parce que j'ai beau me le reprocher, que c'est un péché affreux contre la religion, contre l'honnêteté, contre tout ! C'est une espèce de feu qu'il me dévore, que je n'en sais plus quoi je pense ni quoi je dis, seulement, que j'en brûle toute entière et que j'en suis comme une possédée !..

Moi aussi je brûle ! je n'entends plus que ses mots qui sifflent, s'enroulent autour de moi. Je la vois comme à travers des flammes, dépeignée, les cheveux fouettant ses tempes, la bouche contorsionnée, le buste se démenant, la voix s'enrouant à

fouailler ma lenteur... Ah! je n'en peux plus ! Elle m'affolle ! Elle est trop belle ainsi. Je l'aime ! Je l'aime! Je la veux ! — et, pour l'étreindre, mes bras s'écartent violemment, s'ouvrent tout à coup, tout grands... Mais, dans l'instant même, ils s'immobilisent, cloués en croix, puis, de tout leur poids, retombent comme si un double coup de gourdin venait de les abattre. Une claironnée vient de pousser subitement vers nous un « Taratata » si fracassant et si impérieux, qu'en même temps que mes bras retombent, ma tète se détourne, d'instinct, comme répondant à un appel. — Je balbutie : « Eh bien quoi donc ? Qu'est-ce que c'est ? — C'est Pradié », murmure Zélia, son regard me suppliant de ne pas faire attention et, espérant un sourire, elle ajoute : « Quel animal !.. » Vivement je lui dis: « Tais-toi. J'écoute. » — « Taratata, taratata ! » Ce taratata s'est jeté entre nous avec la violence d'un obstacle vivant qui nous a séparés. C'est plus qu'un obstacle. C'est un œil qui voit. C'est une volonté qui intervient. C'est une voix qui prévient et elle me commande un si redressant « Garde à vous ! » qu'en me rendant à moi-même il me rend l'équilibre. Que s'est-il passé? Qu'est-ce que j'ai eu? Quelle folie, mon Dieu! Est-ce possible qu'en une minute je me sois ravalé à ce vil démenti. Elle me confiait moins son amour que sa souffrance cette petite-là ! Peut-être cherchait-elle en moi un défenseur contre elle-même et non pas un complice !

Et je n'ai pas trouvé un mot pour calmer cette fièvre ! Rien que mes bras ouverts ! Taratata ! Taratata ! A présent c'est le ralliement que ce taratata me sonne, et tandis que Zélia implore : « Ne l'écoutez pas ! » je lui saisis le poignet, lui disant d'une voix qui s'exalte : « Ecoute ! écoute ! comme c'est curieux! Peut-être que le regard des fous traverse les obstacles, embrasse tout l'espace comme leurs oreilles entendent à travers la distance. Ecoute. Est-ce curieux? Il imite la bataille! Entends-tu comme sa voix se multiplie, s'éraille à crier des ordres et des encouragements aux gars du pays ! Il les reconnaît dans la mêlée. Il les interpelle... « A tu Verboyre ! A tu Mandoul !... »

Je serre éperdument le poignet de Zélia car, maintenant, il clame : « A tu Henri ! Hardi ! En avant, Massaguel !... » Et, tout à coup, il entonne, grotesque et magnifique :

L'air est pur, la route est larze

Le clairon sonne la sarze

Les zouaves ils vont santant !...

II m'impose sa vision. Je vois la bataille comme il la voit. Je vois Henri comme je me vois. Il est lancé dans l'en-avant à la baïonnette et il va, confiant en ma protection loyale, tandis que je me vois, moi, bras ouverts pour lui prendre son bien le plus chéri, sa femme ! Je n'ose plus la regarder. Il me semble qu'à elle comme à moi vient d'être révélée une nudité qui nous fait honte, comme eut

honte le premier couple à l'appel de la Voix. Mon Dieu ! cela se peut-il ! Je m'agenouille en moi-même. ,1e crie pardon vers mon ami, vers le soldat qui se bat, puis, d'un mouvement brusque, en même temps que je me relève, je relève Zélia : « Allez, mon petit, debout. Assez de folies comme ça ! On nous attend à la maison et il y a du travail! » Une plainte se brise sur ses lèvres.

— Tu m'as confié, lui dis-je, que tu avais pour moi plus que de l'affection, je t'en demande la preuve. Même si j'exige de toi qu'il ne soit plus question de ceci entre nous, promets-moi d'obéir.

Elle a un coup de tète de révolte, puis, voyant dans mes yeux la menace de mon départ.

— Dites-moi seulement que vous ne vous marierez pas avant qu'Henri revienne?

Je vais répondre spontanément : « Tu peux en être sûre ! » Mais je préfère : « Ça dépendra de toi. »

— Hé bé ! alors, dit-elle résolument, je ferai selon que vous commanderez.

— C'est bien, mon petit, c'est bien... Et maintenant rentrons. File par où tu es venue. Moi je passe par chez Brun al pour tâcher encore d'avoir des vendangeurs...

Je l'entends qui rassemble ses brebis au flûte! de sa voix : « Fédo ! fédo ! bédou ! bédou ! bédou ! bédou ! » et moi, sans me retourner, je m'enfonce dans le couloir du défilé de Foulque!, écoulant toujours les vociférations et les taratatas de Pradié, *ou ce qui m'a rendu à la raison !...

A la raison, mais pas au calme, car un tumulte s'est déchaîné en moi. Je suis effrayé, désolé, exaspéré, ravi, inquiet, honteux et fier ! Tout cela se heurte, s'entre-cltoque, comme les durs quignons de pain dans la besace d'un vagabond en marche. J'entends une voix blagueuse qui ne cesse de me répéter : « Ça va bien ! C'est du joli ! c'est du propre !... » et je m'aperçois, tout à coup, que je suis devant la maison de Brimai. En entrant,, je dis à peine bonjour et, pour prier le cultivateur de venir nous aider à faire la vendange, ma parole a malgré moi de si cassantes saccades qu'il en est tout surplis et troublé.

Brunal n'ose m'avouer que ça lui est impossible. Il se lamente de s'être engagé à aider sa belle-sœur, une cousine, une tante de sa femme. Il sera forcé de manquer de parole au moins à deux sur trois. Il calcule si cela ne pourrait pas s'arranger. Mais je ne l'écoute plus. J'entends seulement que, plusieurs fois, il me dit :

— Voulez-vous des enfants belges ?

Je refuse sans comprendre. Mes oreilles ne perçoivent que la voix de Zélia. Tandis qu'il parle, elle déroule son disque et j'entends : « Je me traînerai sur la route. Je crierai. Je m'en ferai mourir. C'est un feu qui me dévore. » Il faut que je m'en aille.

Du même ton sec qui l'a surpris et maintenant le consterne, je déclare à Brunal : « C'est bon. Vous ne pouvez pas, n'en parlons plus. » Cependant il m'accompagne jusqu'à la porte, et, comme l'écho propage encore le vacarme de Pradié, je lui dis : « Vous devriez enfermer votre beau-fils qui braille comme un enragé ! »

Mais il me répond :

— Hé ! mon Dieu, ça ne dérange personne !

— Hein ? Quoi ?

J'ai senti me piquer les pointes de ces mots. Nous a-t-il vus? A-t-il entendu Zélia? Je lui demande :

— Vous dites ?

— Rien que ça vous soit offense ! proteste-t-il, tout à fait décontenancé par ma brusquerie qu'il ne s'explique pas. Je voulais seulement dire que l'endroit est si tellement désert que le tapage ne doit gêner personne !

— Bonsoir.

Je m'éloigne. Je me hâte et, sans savoir pourquoi, ma marche s'accélère. Mon pas devient si fiévreux que, parvenu au sommet de la côte, je m'arrête, essoufflé. Il faut que je m'assoie tout de suite, là au bord de la route, sur ce talus herbeux.

Ah ! qu'il fait beau ici ! Qu'il fait bon ! Adosse à un poteau télégraphique qui me parle à l'oreille, je domine, de cette hauteur, tout le déroulement fluvial de la vallée et, devant ce paysage introublé, où chaque chose garde jalousement sa place, tandis

que sonne le bourgeois Angélus de midi comme l'appel de lointains réfectoires, je sens que ma frénésie délirante s'apaise, et que ma raison accourt, pressée de mettre au point. Voyons ! Voyons ! Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a dans tout ça ? Hien qui ne soit naturel ! ni rien qui vaille un pareil désarroi ! Devant la belle fille qui me jetait son amour comme une offre, même comme un défi en quels mots embrasants, pouvais-je rester insensible ? Oui c'est vrai, j'ai eu le coup de soleil, la minute de vertige, d'oubli, d'affolement. Mais ne me suis-je pas aussitôt ressaisi ? Un cri n'at-il pas suffi pour me remettre d'aplomb et me rendre à moi-même ? Donc ce n'est ni profond ni grave. Et elle ? Un roman qu'elle s'est forgé, qu'elle s'est raconté et qu'elle m'a raconté en se grisant de ses paroles, en se mentant à elle-même !... Mais je ne peux aller plus loin. Violemment je rétracte tout ce que je me dis. Une voix intérieure me crie : « Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai ! Elle ne ment pas, cette petite ! Elle aime. Elle se dévore d'amour. Ce n'est pas ma vanité d'homme qui me le fait croire. C'est l'évidence même. C'est sincère et indéniable comme le torrent qui jaillit de la source. C'est un de ces amours de paysanne, un amour têtu qui ne connaît pas d'obstacles, qui court sans arrêt vers ou après celui qui est son but et qui n'admet que la plongée dans ses bras ou le plongeon dans l'eau. Il n'y a pas d'erreur. Elle aime et comment !... »

Oui, mais moi ? Moi ? Allons! Allons ! Il n'y a pas à se le dissimuler. Il n'y a pas de doute. Moi aussi ! Quand je me répéterai que c'est invraisemblable, que c'est impossible ! Une paysanne !... Presque une servante ! La fille de mon domestique ! A quoi ça m'avancerait-il ? Arriverai-je à me donner le change ? C'est comme ça. Il ny a pas d'erreur, je suis pincé, pris à fond ! La preuve ? Rien que ma joie quand elle m'a dit que c'était moi qu'elle aimait ! Une joie qui a tout balayé, même Henri! Et mou regret à présent que j'y repense! Mon regret cuisant et furieux de m'ètre laissé troubler par la claironnade de cet idiot ! J'ai beau m'invectiver par les bordées d'injures les plus grandiloquentes, je regrette ma dérobade devant ce bonheur dont je pouvais m'emparer, je la regrette jusqu'à m'en désespérer, à en pleurer de rage !... C'est ainsi !..

Alors? Eh bien alors puisque je ne peux me faire illusion, puisqif avant cru me dévouera une œuvre de fraternité patriotique, je m'aperçois que, sans m'en douter, je n'ai poursuivi qu'un but salement égoïste, puisqu'il en est temps encore, je n'ai pas à hésiter, il faut que je m'en aille à l'instant.

D'instinct mon regard s'élance vers la gare. Mais il s'arrête net. Il vient de se heurter, près du passage à niveau, a la silhouette en faction du soldat campagnard comme si ce ^arde-voie avait croisé la baïonnette devant lui en lui disant : « Halte-là! < )u m.1 passe pas. »

Non, on ne passe pas. Comme le clairon du fou m'a sonné le ralliement au devoir, la baïonnette du garde-voie, quand pour ne pas faillir à ce devoir, je veux le déserter, me crie : « Halte-là ! On ne passe pas. » C'est qu'en effet j'hésite. Je suis interloqué. L'arme au pied, la flamme d'acier montant droite de son vieux chassepot, ce vieux soldat, à lui seul, militarise, autour de lui, seize lieues de campagne. Tout ce que sa vue seule me dit, je l'entends : « C'est trop tard. Tu t'es engagé pour la durée de la guerre. Tu as à lutter contre l'amour pour faire ton devoir. Fais comme les camarades. C'est la guerre ! Tout le monde est soldat. Quel que soit le devoir, si pénible qu'il soit, on l'accepte. On marche. On ne fout pas le camp !...

Le voilà qui rectifie la position comme s'il avait entendu un commandement. Un long cri de douleur a déchiré l'air et, à soixante pieds au-dessous de moi, du gouffre noir du tunnel, une locomotive débouche, déroulant, au-dessus de ses wagons noirs, de blancs wagons de fumée. C'est un train de blessés. Dans un éclair, je vois des têtes enturbannées, des yeux voilés de noir, des corps étendus... Alors j'ai, dans toute sa honte, le sentiment de ma misère morale et de ma lâcheté. Mentalement je demande pardon à tous ceux-là qui ont défilé devant moi. Je regarde le vieux soldat qui monte la garde devant le passsage à niveau et, de tout mon cœur, je le prends à témoin du serment que je fais de rester fidèle à ma consigne de loyauté, à

mon poste de travail. Ce sera dur. Ce sera une lutte sans gloire, au fin fond de moi-même et dont personne ne connaîtra l'effort. Oh oui ! ce sera dur !

Je sens que, dans ce coin de paradis terrestre qu'est l'enclos des Massaguel, quelque cliose qui est, en sa simplicité, enchanteur et terrible, vient de naître pour moi, c'est le fruit défendu.

J'ai travaillé cette terre avec toute mon ardeur fraternelle pour le bonheur d'un autre et je ne lui fais produire que la tentation de lui voler son bien ! La tentation ! 11 m'a fallu une énergie tenace pour rompre mon corps à la torture qu'est le travail physique. Quelle force me faudra-t-il avoir pour faire « rompre » mon cœur et mon corps devant la tentation ! L'aurai-je ? Oui, puisque j'ai le travail ! Demain les vendanges ! Huit jours d'agenouillement et de rampement sous les feuilles, des montées et des descentes, l'échiné ployant comme une vieille arche de pont sous le poids des raisins ! Huit jours d'égrappages, les bras nus et sanglants, piqués par l'aiguillon des guêpes ! Huit jours de vigneron, tête et muscles tout entiers à l'ouvrage et cette jeune passion s'évaporera dans les fumées du vin nouveau, du vin que j'aurai fait moi-même ! Il le faut, .le le veux...

D'un bon train, je descends la côte. J'aurais voulu rentrer au plus vite, mais Jeantil me guette, assis devant sa porte. A ma vue, il risque un mouvement dont la douleur sillonne à ce point sa figure,

LBS DEUX SOLDATS 225

qu'en une seconde, elle en a fait une carte d'étatmajor de la grimace humaine.

— Par ma foi ! laissez-moi vous le dire, grondet-il, ce n'est pas sérieux ! Quand il y a encore dixbarriques à « combuger », on ne va pas courir toute une matinée !...

Tout de même, je me révolte :

— Dis donc ! tu oublies ce que nous étions envers toi ?...

— Que trop bons ! répond-il. C'est bien pour ça. Chez vous, je n'étais qu'un flemmard et c'est bien comme ça que j'ai compris qu'il fallait être sévère, qu'il fallait rien passer à ceux qui sont vos subordonnés.

Voilà une occasion d'énergie et la saisissant :

— Eh bien, mon vieux Jeantil, ça va peut-être te surprendre, mais je te demande d'être pour moi encore plus sévère. Il va y avoir un travail très dur. Nous n'aurons presque pas de vendangeurs. Brunal ne peut pas venir. On y mettra un peu plus de temps, mais je ferai le travail de six hommes. Je me charge de tous les charrois et de l'égrappage. J'entends que tout soit fait comme si Henri était ici. Seulement, sois sévère. Ne m'épargne pas et, si je « flanche », « embouche-moi », mon vieux. C'est encore à moi que tu rendras service !...

C'est seulement aujourd'hui 3 octobre que nous commençons la vendange.

226 LES DEOX SOLDATS

Impressionné par mon attitude agressive, Brunal est venu me déclarer que, pour venir nous aider, il balançait sa cousine, il balançait sa bellesœur, enfin qu'il balançait tout le monde.

Je chemine à côté de lui. En le remerciant avec une distraction chaleureuse, je ne cesse de me dire : « Zélia m'aime. J'aime Zélia. Et il ne faut pas que cela soit! » Mais comment faire pour que cela ne soit pas ? Les images sont créées ! Rien ne peut m'empècher de la revoir à genoux, se traînant vers moi, sur les bruyères, parmi ses moutons et rien ne peut m'empècher d'entendre son cri : « C'est un feu qui me dévore ! »

Déjà c'est une souffrance et je sens que cela deviendra un supplice abominablement cruel, ridicule, incessant. Qu'importe ! J en viendrai à bout de cette hantise. Quand j'aurai porté, sur ma tête, quelques douzaines de corbeilles bondées de raisins, je l'aurai, pour aujourd'hui, quelque peu aplatie, ma pensée ! Je suis même déjà le vigneron ne pensant plus qu'à la vigne... Mais j'aperçois Zélia qui, sur le seuil, m'attend et me sourit. Aussitôt je me trouble et je n'ai plus qu'un désir: lui faire admirer l'autorité avec laquelle je conduis le travail et la force musculaire que devant ses yeux, je compte déployer.

Il est six heures du matin quand j'entre chez les Massaguel. Dans le brouillard qui enfume la salle et l'emplit d'une odeur de soupe aux choux, les silhouettes se découpent presque noires, celles des

grandes personnes tranchées à mi -corps, celles des enfants décapitées par le long rectangle delà table. Des cuillers de fer battent les parois des assiettes, épuisant les dernières gouttes, draguant goulûment les suprêmes trempes qui collent dans le fond, et je vois le ventre de jais d'une bouteille qui se renverse sur des verres tendus, puis sur des bouches ouvertes au-dessous du goulot. C'est gourd, encore alourdi par le sommeil de la nuit et appesanti déjà par le sonci de l'absent. Il y a des silences sur lesquels un petit garçon, qui a le hoquet, fait, à chaque instant, tomber une goutte de pluie, et une grosse femme delà cliàtaignerie a des borborvgmes qui ont des résonances de convois souterrains. Rescoussié a reçu une lettre de son fils. Il est gai. Il voudrait plaisanter et pince le bras de Zénaïde qui, de douleur, le gifle. Mais Jeantil a frappé dans ses mains: « Allez! allez! perdons pas de temps, commande-t-il, et attention, la marmaille! Il faut travailler dur ! Pour ce qui est de moi, je ne bouge pas de ce banc devant la porte, que, comme ça, je pourrai tous vous voir, et gare à celui qui voudrait muser à regarder courir « la lièvre » ou le train ou les « atomobiles » !...

J'ai attelé la charrette. C'est moi qui la conduis, flanqué de Brunal qui, à chaque instant, bat de lourds entrechats de sabots pour se remettre à mon pas. La troupe suit, jacassant, néanmoins sans les traditionnelles fusées de rire et les hennissements. D'instinct on parle plus bas, à cause de la

guerre. Le temps est étincelant. Il fait froid, mais c'est un froid loyal qui se présente de face. La bise crible la figure d'aiguilles qui, à mesure, doivent tomber à terre, car le sol craque comme si nous marchions sur du verre pilé.

Je cale la charrette à la base du tertre, tout au bord de la route, et le petit garçon ramène Neumir à l'écurie tandis que, déjà, bras nus, Etienne installe le carré de l'égrappoir sur l'ovale allongé du cuvier. Au moment où je tends à Brunal le sac rembourré dont il va, comme moi, s'encapuchonner pour amortir, sur la nuque, le contact du fardeau, Zélia vient vivement à moi et me dit en confidence, la voix tendrement priante :

— Vous laisserez faire Brunal, qui a l'habitude ? Je ne veux pas que vous vous fatiguiez. Vous me le promettez ?...

Sous sa cloche de paille jaune, elle a les joues mauves de froid. Elle porte à son bras un grand panier et ses doigts jouent avec une minuscule faucille si drôlement recourbée qu'elle a l'air de ponctuer son interrogation.

— T'inquiète pas de moi, réponds-je.

Elle insiste :

— Vous me le promettez ?...

— Va, mon petit, va !

Mais me plantant dans les yeux son regard, elle me dit, d'un accent qui implore moins qu'il ne commande :

— Je le veux!...

Alors le factionnaire que j'ai posté devant moi se rappelle de la consigne et, frappant du pied, comme pour éloigner un gamin, ordonne:

— Veux-tu bien t'en aller!...

Elle fait demi-tour et va rejoindre la troupe qui monte le coteau. Nous commençons par le sommet. Quand nous l'atteignons, Rescoussié, qui dirige la manœuvre, profère :

— Feu à volonté !...

Instantanément tous se sont engloutis. Ils se sont jetés à la vigne comme on se jette à l'eau, et ils rampent comme s'ils nageaient dans un remous de feuilles bruissant et clapotant. Nos baquets, à terre, attendent les paniers qui renverseront dans leur grand trou noir les monticules de grappes bleues. Brunal et moi, nous sommes côte à côte, debout. Lui suppute le rendement, qu'il évalue à dix barriques au moins pour le tertre et à douze pour la plaine. J'additionne dix et douze, cela « nous » fait — car je dis « nous » — vingt deux barriques, huit de plus que l'an dernier. Je m'en réjouis. Naguère, je me fusse épanoui d'une joie spontanée. Maintenant, je suis distrait et il faut que je m'applique pour ne penser qu'en cultivateur à ma tâche et à son résultat.

Dans toute la vallée on vendange. Des fourmilières naissent de terre, grimpent et descendent les coteaux. Mais ces fourmis travailleuses ne sont plus que des femmes aux corps brisés par d'éreintantes besognes, des enfants que la fatigue assagit, des

vieux de qui le chagrin courbe encore la vieillesse et quelques jeunes réformés frappés aux jambes ou à la poitrine qui rampent péniblement ou qui déjà toussent à l'automne comme des chiens qui hurlent à la mort. Ces théories d'accroupis se répandent en se coulant au creux des tranchées vertes de la plaine. Au bord des sentiers, les charrettes sont immobiles et, debout, les jambes en A sur les rayons des roues, des hommes en sarrau de cuir, barbouillés du jus des raisins, brassent les grappes qui saignent dans les filets d'égrenage. Des chais lointains, les fumées des cuves s'échappent à travers champs. Une pointe de vin nouveau dégourdit la froidure et, dans l'air déjà capiteux, de gras oiseaux, dont le ventre pend, raccourcissent leur vol, sentant qu'ils ne sont pas très d'aplomb sur leurs ailes.

Promenant, comme une aiguille sur un cadre de montre, son index, au bout de son bras tendu, Brunal me désigne au loin des groupes :

— Regardez, ils ne sont pas dix chez les Rougel ! Ils sont quarante à/Boissort! Mais c'est rien que de la marmaille, des vieux et des estropiés qu'ils ont foutu par la vigne. Pémèje qu'il a quatrevingt-sept ans el le garçon de chez Fumade qu'il tombe du haut mal !...

Un moment, mou regard suit l'index, puis, tout à coup, il l'abandonne. Il court vers la Cévenne et rien plus ne retient ma pensée qu'il emporte avec lui. Il escalade la montagne. Il revient au vallon et,

aussitôt mes yeux revoient, mes oreilles réentendent. Les mots résonnent : « Je me traînerai sur la route. Je crierai. Je m'en ferai mourir. C'est un feu qui me dévore!... »

Zélia ! Zélia ! Je la regarde.

Son chapeau de paille flotte au-dessus des feuilles. Est-ce bien elle qui eut cette voix et qui me dit ces choses ? Si vigneronne dans l'âme et jusqu'au bout de ses agiles doigts, la jolie vendangeuse qu'elle est peut-elle avoir, dans ce moment, d'autres passions que celle d'entasser dans son panier les raisins qu'elle cueille? Escalade-t-elle en pensée, elle aussi, la montagne ? Y revient-elle, au cœur de ce vallon où son cœur a parlé '? Elle est à ses raisins. Elle saute de souche en souche.

Elle s'agenouille. Sa main enveloppe la grappe. Elle a l'air de traire la vigne. Gomme elle se dépêche ! Soudain, elle se dresse. Au bout de son bras levé, elle agite en riant vers moi son panier; puis, prenant sa course, bousculant Zénaïde, elle m'arrive au galop, versant à mes pieds tout son trésor de coraux et de saphirs ens'écriant :

— Ça y est ! Je voulais être la première corbeille qui vous soit apportée ! Je n'ai pensé qu'à ça !

Elle a les joues rouges de son galop et du plaisir que son offrande me soit arrivée avant toutes les autres, et moi je suis si joyeux de sa pensée que j'ai peur de laisser paraître cette joie :

— Ça c'est gentil, dis-je presque froidement, Maisce merci lui suffit, et elle répond ;

— Dites, vous me le promettez que si la corbeille pèse trop, vous ne la porterez pas ?

Je hausse les épaules, dédaigneux comme l'homme de qui l'on va connaître, tout à l'heure, la force, et je lui réponds simplement :

— Tu vas voir.

— Oh ! je Sais bien que vous êtes fort ! répliquet-elle avec admiration. Mais c'est égal, faites bien attention à la descente, qu'il y a deux ans, Etienne s'y est jeté par terre qu'il nous a fait perdre une demi-barrique de vendange, sans compter qu'il a failli se tuer. Et, je vous le dis, que j'aimerais mieux perdre toute la récolte plutôt que vous attrapiez seulement une entorse !...

— Allez ! allez ! travaille ! lui dis-je en riant. Les paniers maintenant arrivent de toutes parts

et renversent à mes pieds leurs charges de raisins. Le grand baquet noir se remplit d'un grouillement bleu, au-dessus duquel, les guêpes déjà commencent à danser. En un écoulement continu, les unes sur les autres, les grappes croulent sans bruit. Je les étale sans les tasser. Leurs étages se poussent. Bientôt, comme les fleurons d'une couronne, les grains surmontent les bords de la corbeille et le moment est venu de la descendre jusqu'au bord du coteau où, debout sur la charrette, Etienne attend devant son égrappoir.

Je suis un peu ému. Je sens, qu'à travers les feuilles, des regards m'observent. Je ne sais quel est le poids de ce fardeau qu'il va falloir véhiculer

sur mon échine, et ce serait, pour moi, une bien rude mortification si mes épaules ou mes reins ne le supportaient pas. Je m'agenouille. Brunal, empoignant le baquet par les deux oreilles de fer, l'installe sur ma nuque de façon que je puisse saisir un anneau, puis, ayant vérifié l'équilibre solide de l'assiette, il me dit : « Ça y est » Le poids est écrasant. Il me semble impossible de me relever et, quelques secondes, je reste immobile, calculant mon effort. Mais Brunal m'ayant tendu la main, ce geste de doute et de secours me donne soudainement un tel afflux de volonté, de puissance nerveuse, que, l'un après l'autre, mes genoux quittent le sol, me soulèvent et, sans avoir accepté la main qui s'offrait à moi, je me trouve debout. Gela s'est fait avec une aisance apparente, car je sens, autour de moi, une surprise admirative, tandis que Brunal m'accorde : « Vous êtes fort. » Je regarde Zélia et, tout de suite, je rencontre l'anxiété de ses yeux. Alors, malgré la douleur et l'angoisse de mes muscles fléchissant à craquer, je me contrains au jarret tendu, au sourire fanfaron du gars d'attaque et, comme elle me crie : « C'est lourd? », je réponds : « Une plume !... »

Sur le court espace horizontal qui s'étend devant moi, la mise en marche n'est pas trop malaisée. Mais, immédiatement, la descente devient épouvantable. Ma charge s'appesantit à ce point sur mes épaules qu'à chaque pasjesuis projeté en avant par une génuflexion dont le redressement me serait

impossible tant la souffrance eu est, chaque fois, plus atroce. Il faut, qu'en un régulier mouvement de tangage, j'allonge mon pied gauche et, qu'aussitôt, de mou pied droit, j'en retienne l'élan. Or, cette double action de moteur et de serre-frein fait comme un balancier de fatigue dont le supplice s'accroît, et sous ce poids qui, lui aussi, me semblet-il, augmente, pressant ma nuque et mes épaules, ma face se congestionne et s'agite comme une tète de tortue. Je sens gonfler les veines de mon cou. Mes yeux s'enflamment à guetter la bosse de pierre contre laquelle mon soulier risque de trébucher. Mes reins plient. Mes rotules craquent. Mes jarrets n'en peuvent plus. On dit: « Monter un calvaire. » Et le descendre donc ! Arriverai-je au bout et ne vaut-il pas mieux poser là mon fardeau que de m'aplatir sur moi-même comme un lampionincapable de se tenir tout droit ?

Ce serait lamentable, .le fais à ma volonté des appels désespérés. Je m'encourage et me fustige à la luis. Ainsi que je l'ai fait en souffrant, à ma première séance de pioche, ce. martyr de la fatigue,

je penseà Henri qui endure, sans se plaindre, des épreuves autrement créditantes. Mais je ressens tout à coup, un aiguillon décisif. Je sens que le regard de Zélia est attaché sur moi, et, qu'anxieusement, il surveille mes gestes. Vais-je, après ce beau départ que j'ai fait, avoir la honte de ramasser une pelle sons ses veux ? Pour rien au monde !

Et voilà qui parle à ma douleur, qui l'attaque avec

une énergie retrouvée, qui enfin en triomphe, car me voici près de la charrette, aux pieds d'Etienne l'égrappeur.

Sa réputation de faiblesse physique n'est pas exagérée. Il a si grand' peine à soulever la corbeille, les quelques centimètres qui la séparent de la barrique ouverte, que je crains une culbute et j'éprouve une vive surprise lorsque, cramoisi et sépongeant le front, il me demande :

— Vous êtes fatigué ?...

— Pas trop, réponds-je.

— Question d'habitude, spécifie-t-il. Moi j'ai porté pendant vingt ans la vendange !...

— Sans jamais en renverser ?

— Pas seulement un grain ! déclare-t-il, tandis que je reprends la corbeille vidée qui, maintenant, semble à mes épaules plus légère qu'un carton à chapeau.

Courbé sous sa bottée de vendange, Brunal descend la côte, que, délesté, je grimpe.

— Vous êtes fatigué? me jetle-t-il, au moment où nous nous croisons.

— Pas trop.

— Quand vous en aurez porté cinq ou six, vous ne direz pas ça! profère-t-il d'une voix souterraine.

Or, c'est tout le contraire. Plus j'en porte et plus aisément je combats la fatigue. Je ne l'abolis pas. Je la réduis à une courbature sans doute affreusement meurtrissante, mais, en comparaison des premières souffrances, à peu près supportable. Un

fonctionnement mécanique s'établit en lequel mon obsession, selon mon espoir, s'absorbe, et il ne surnage qu'une pensée, celle-ci constante qui, au départ de même qu'au retour, me fait chercher des yeux Zélia, comme sans doute Henri lorsqu'il croyait accomplir quelque beau travail physique pouvant obtenir de sa femme ce regard tendre où l'admiration luit et où l'amour promet !...

Est-ce possible ? En suis-je donc arrivé là ? En si peu de temps ? En si peu de temps ? Mais il y a des mois et des mois que, sans m'en douter, je me jouais à moi-même une comédie dont à présent je connais le mensonge! Comment n'ai-je pas compris ? Comment n'ai-je pas pressenti que, remplaçant Henri comme je le remplace, épousant sa condition de cultivateur avec tout son amour pour son champ, j'épouserais sa condition d'homme avec tout son amour pour celle qui est sa compagne! .le croyais que le corps seul remplaçait. Le cœur a remplacé, lui aussi ! ,1e ne me raisonne plus. Je ne me dis plus avec l'affectation dédaigneuse et scandalisée du début : « Une paysanne ! » C'est justement la paysanne que j'aime en paysan que je suis devenu. Elle ne s'y trompe pas, elle. Il n'y a pas de danger que sa coquetterie commette l'erreur d'un ruban prétentieux ni d'un chapeau ou d'une robe «comme une demoiselle ». Non, je ne dis plus cela. Je me

dis seulement qu'il faut que je déracine de moi cet amour et comme la tentation me combat, poussant à l'attaque ses pires suggestions, je combats la tentation par un redoublement forcené de travail.

En douze jours, j'en ai fini avec la vendange, et la récolte qui dépasse, de deux, le chiffre annoncé par Brunal fait que nous allons avoir en cave vingtquatre barriques. Aussitôt je m'occupe d'en effectuer, auprès de mes amis, la vente presque totale, les Massaguel n'en réservant que deux, l'une pour « vieillir », l'autre pour les « occasions », et ne se servant, comme boisson habituelle, que d'une piquette appelée demi-vin. Bien que le cours ne dépasse pas quatre-vingts francs le fût, je le fixe à cent francs. Ma première démarche qui s'adresse à Ribérol obtient un beau succès. 11 m'en demande cinq pièces pour lui et cinq pour son beau-frère. Fradel, que je n'ai pas voulu enlever à Blajan, veut bien être pour moi un excellent courtier et, en quelques jours, après m'avoir prédit des difficultés graves, m'annonce que les d'Arcimoy, installés en Bretagne, m'achèteront volontiers quatre barriques. Un hôtel de Dinard, grâce à lui, m'en demande trois. A un ami parisien, victime chronique de la neurasthénie, je parviens, en m'exaltant sur les qualités toniques de ce vin et sa puissance stimulatrice, à en colloquer deux tandis que', pour ma consommation personnelle, je garde les trois autres.

J'écris à Henri ces résultats qui sont de vrais succès et je nie réjouis à l'idée de sa joie. Par les plus vigoureux réactifs, par les plus chaleureuses poussées, je traite ma passion, je la traque et je la rabats sur l'enthousiaste but que je me suis assigné, le devoir du soldat de l'arrière, l'œuvre du remplaçant.

Là aussi tout m'encourage à redoubler d'efforts. Mon exemple a produit les effets les plus heureux. Il a humilié la vanité bourgeoise et dénoncé son inaction comme une lâcheté.

D'aisés et de riches propriétaires qui faisaient travailler leur bien, mais se seraient senti déchus à l'idée que leurs mains, débarbouillées de la terre, toucheraient un outil, se sont bravement mis à l'ouvrage côte à côte avec leurs domestiques. Bousquet laboure. Belcaire a charroyé la vendange. Foncave lui-même, m'a l-on dit, a été vu en bras de chemise, piochant avec ardeur. Seulement il avait ses mollets dans des leggins d'automobile et ses mains dans des gants, Mais le maire de Montech s'y est mis à fond. Riche, d'excellente éducation, de vieille famille, le voilà conduisant lui-même sa charrette, et son regard n'en est que plus justement fier:

— Vous voyez, me crie-t-il en passant sur la route, ça y est ! Vous nous avez tous décidés !

Quand je fais celle récapitulation victorieuse, je reprends confiance. Je m'exalte. Ah ! qu'il dise donc vrai ! Si, à côté de l'Union sacrée pour la défense du pays, pouvait se fonder l'Union sacrée

pour le salut de la terre, quel souverain complément de l'effort national ! Et j'éprouve une ardente fierté à me dire que si je ne dois pas avoir le mérite d'organiser cette œuvre dans toute son ampleur, j'aurai du moins celui d'en avoir exécuté le premier geste, d'avoir été le premier bourgeois qui, en levant la bêche, aura levé le bâton d'orchestre pour ce toutpuissant concert du travail créateur. Je veux mieux faire encore. Je ne veux pas borner mon effort à la tâche que j'accomplis sur le champ Massaguel. Je veux faire appel aux bonnes volontés. Je veux former, à Montech, une association qui se cotisera et ce sera, pour le travail agricole, à défaut de trop coûteuses machines, un bureau de placement de tous bras disponibles.

Il faut que, sans arrêt, ma pensée agisse dans ce but et que mon corps travaille. Je recherche les plus rudes besognes. Plus elles sont exténuantes, plus elles sont rebutantes, plus elles me passionnent.

Le vétérinaire étant mobilisé, on a insisté pour que je donne des soins aux animaux malades, et, après avoir ardemment pioché les manuels de zoothérapie élémentaire, je me suis enhardi. J'ai d'abord appliqué d'inoffensifs remèdes, ne pouvant d'ailleurs encourir le délit d'exercice illégal. Puis on m'a sollicité pour des cas plus difficiles et j'ai dû enfin pratiquer, sur la vache des Rantel, une opération qui me parut atroce.

Sa propriétaire, Zénaïde, m'avait si désespéré-

240 LBS DEUX SOLDATS

ment supplié, me disant que son mari allait venir en permission et qu'il la battrait jusqu'à la tuer si, en arrivant, il trouvait la bête crevée que, tout en me récriant : «Ce n'est pas mon métier ! Je ne veux pas, je ne peux pas faire une chose pareille ! je m'étais laissé nouer, sur les reins, le tablier en cuir de Rantel et fourrer dans la main une lancette énorme, le trocart avec lequel les vétérinaires opèrent les ponctions.

Dans l'asphyxiante nuit de l'étable où la lueur de la lanterne carrée semble venir d'une chaumière au loin, je regarde, échouée sur la paille, la vache si fantastiquement déformée que son ventre est sphérique, pareil à un ballon rose prêt à s'envoler en crevant la toiture tandis que sa tète est le muffle d'un dragon soufflant des colonnes de fumée par ses naseaux ouverts.

Crever cette panse ! Enfoncer là-dedans une lame !... Non, non, je ne peux pas et je tends le trocart à Zénaïde en déclarant : « N'insistez pas. »

Mais elle sanglote : « Je suis perdue ! J'aurais dû le penser que vous auriez trop peur !...

Enervé, ce mot m'exaspère et je réplique :

— Peur de quoi ? D'une bête à moitié morte, entravée, qui ne peut donner ni un coup de pied ni un coup de corne ?

— Ça ne fait rien, afhrme-t-elle s'énervant elle aussi. Vous avez peur quand même !...

— Je vous défends de me parler ainsi !... Lancée, rien ne l'arrête :

— Pas moins que vous n'osez pas lui faire la « poncion » ! Ah ! si Rantel était ici. Il n'est pas un monsieur, lui ! C'est un poilu. Il a jamais eu peur !...

— Ah ! c'est comme ça ? dis-je exaspéré. Tant pis si je la tue, votre vache !...

Reempoignant l'instrument, je regarde la bête dont à vue d'oeil, le ventre augmente et la vie diminue. Je me remémore le traitement de l'enflure ou météorisation : « La ponction doit être faite sur le rumen, dans le flanc gauche de l'animal, à égale distance de la hanche et des côtes. »

Comme je vise la place, Zénaïde croit que j'hésite : « Laissez ça, me dit-elle, que vous vous trouveriez mal !...

Je pousse un juron : « Nom de Dieu ! », et tandis qu'elle s'écrie : « Ah moun Diou ! », d'un seul trait droit et sûr, j'ai crevé la monstrueuse bedaine et enfoncé le trocart.

Il me semble que je vais être renversé par le meuglement qui va s'exhaler de la vache. Pas du tout. Elle ne meugle pas. Elle siffle. La ponction a ouvert un courant d'air et le cyclone que recelait le ventre se précipite par cette issue. C'est une ruée de mugissements, de hurlements que canonnent de formidables détonations, un si fracassant tonnerre que la maison a l'air d'exploser dans la nuit tandis que la bête, l'œil éblouissant de reconnaissance, se débonde, fond, se réduit et de vache trop grasse qu'elle était se transforme en une vache maigre,

presque trop maigre... Et maintenant me voilà vétérinaire poilu. Je peux aborder les plaies les plus immondes, les plus repoussants ulcères et tailler dans les gangrènes ovines, bovines ou chevalines les plus marbrés gigots, les plus puants rosbeafs...

Tout ce que je fais, je l'eusse fait naguère avec la joyeuse conscience d'accomplir un patriotique et fraternel devoir. A présent je le fais avec l'unique volonté de chasser une obsession, d'effacer une image.

Vis-à-vis de Zélia, je surveille mes regards, mes paroles, la moindre intonation. J'ai l'air d'un homme qui s'est fait son propre l'actionnaire. Elle, au contraire, est plus enjouée qu'avant, rieuse même à tel point que je me demande parfois si elle a gardé la mémoire et la conscience de ce qu'elle m'a dit. Elle redouble d'attentions pour Henri. Comme il a écrit que le froid attaquai) déjà et que l'eau stagnai! dans les tranchées, elle s'est émue. Aussitôt elle a voulu aller à Cahors pour acheter « ce qui se l'ait de mieux » comme sous vêtements de laine, passe-montagne, gants rembourrés, chaussures imperméables, d'après les renseignements envoyés

par mon ami Fourcade, un lieutenant d'alpins aux avant-postes du feu el du froid, dans les Vosges. Elle met à préparer les envois, comme à tout ce

qu'elle entreprend, un entrain qu'elle exagère jusqu'au tumulte. Ce n'est pas qu'elle ait l'intime pensée d'éveiller la jalousie en moi. Non. C'est parce que si Henri content d'être soldat ne l'intéresse pas, Henri souffrant du froid l'attendrit. Et puis, comme elle croit m'être agréable, gagner dans mon estime, elle se démène, elle se « décarcasse ». Malgré moi, cet énervement finit par m'agacer un peu, et, hier, comme elle me demandait d'écrire l'adresse d'un colis, je lui ai répondu : « Non. Ecrisla toi-même. Applique-toi. Tu penses bien que la vue de ton écriture lui fera plus de plaisir que la vue de la mienne ? » Mais, craignant qu'elle n'attribue ma brusquerie à du dépit, je me reprends : « Après tout, si tu aimes mieux que ce soit moi, donne. Je l'écrirai. »

J'ai surpris son coup d'oeil. Elle n'a qu'un désir et, quoi qu'elle fasse pour le dissimuler, il apparaît. Elle veut savoir ce qui se passe en moi. Elle se doute bien que c'est une lutte et qu'elle en est l'enjeu. Mais elle n'en est pas absolument certaine et c'est pourquoi, à chaque mot ou à chaque geste qui lui semble capable de faire broncher l'attitude impassible à laquelle je me suis condammé, vite elle a ce coup d'œil.

Même quand elle baisse les paupières elle me regarde. Elle fait périscope. Parfois j'ai peine à me défendre surtout quand ses yeux forçant les miens rient en ayant l'air de dire : « Je vous vois » à moi-même qui me cache derrière mon regard. Sa

gaieté questionneuse me fait parler quelquefois plus que je ne voudrais. C'est ainsi, qu'en plaisantant sur la proposition de mariage mal accueillie par moi, elle a su me faire dire qu'il s'agissait d'une jeune fille du pays, habitant pas très loin.de Montech. Gela équivalait à lui nommer Lucienne Fonça ve. Alors elle en a fait un éloge effrayant, disant que c'est la jeune fille la plus comme il faut, la plus charmante, la plus instruite et même la plus belle, mais ajoutant que sa manière de « parler pointu » me donnerait des attaques de nerfs...

Depuis quelques jours, ses façons d'être sont plus significatives. D'un regard furtif, elle m'interroge et souligne ses paroles de sous-entendus faciles à comprendre. Elle a l'air de me demander avec ses mines gentiment et sournoisement plaintives : « Vous n'en avez pas encore assez de cette contrainte que vous vous imposez et que vous m'imposez par simple convenance ? doit-elle croire. Est-ce qu'on ne pourrait pas être un peu plus libres, un peu plus familiers ? » Et elle semble une toute jeune veuve qui, ayant élu le successeur de son mari défunt, lui demanderait si elle ne pourrait pas, une idée, épanouir son deuil.

Entre nous deux une lutte s'engage, elle voulant que je parle, moi résolu à me taire. Elle attend, de ma bouche, le mot qui engagerait cette conversation, mais, comme avec une austérité dont je sens cruellement tout l'amer ridicule, je refuse ce mot, elle me déclare: « Il faudra qu'un de ces quatre

matins ou de ces quatre soirs, comme vous aimerez mieux, vous ayiez la bonté de m'entendre puisque j'ai à vous dire quelque chose que c'est très important... »

Aujourd'hui nous ramassons les noix. A distance les uns des autres, les noyers ouvrent leurs parasols sur le soleil de la route et arrondissent des nappes d'ombre sur les prés du rivage. On n'en replante guère tant il semble impossible d'être assez patients pour attendre leurs fruits. Aussi tous, aux trois quarts morts à force de vieillir, sont-ils croûteieux, moussus et estropiés. Les uns ont des bras fracassés par l'ouragan et qui pendent ne tenant plus que par un lambeau tout hérissé d'esquilles. Les autres atteints de nécrose ont des rameaux cassant comme du verre et l'on en voit que la foudre a ramonés, du haut en bas de leur sève, en les marquant d'un grand trait noir qui a l'air d'une malédiction.

Ce sont ces antiques arbres que nous assaillons à grands coups de nos longues gaules maniées à deux mains. Face à la route, ce travail s'accomplit presque avec gravité. Zélia ne parle guère. Elle dit, comme si j'en avais exprimé le désir, qu'on ne peut pas plaisanter à cause qu'il peut passer du monde, et si quelque femme allant aux champs, quelque journalier ou la marchande de beurre qui tressaute

24(i LES DEUX SOLDATS

sur son eharreton vert, conduit par un âne dont les oreilles basculent, lui demandent des nouvelles d'Henri, elle répond avec de grands soupirs : « Qu'il écrit deux fois par semaine, le pauvre ! Qu'il se porte très bien, qu'il est très content, mais que tout cela est bien triste et qu'on ne sait pas quand ça pourra finir ! »

Sur le rivage, par exemple, son sérieux l'abandonne et sa gaminerie rieuse, tracassière, s'efforce de dérider ma froideur, de la contraindre à s'amuser en faisant naître, du travail, des prétextes de jeux. Elle s'élance, essayant de grimper aux arbres pour que je l'empêche en la tirant par sa jupe. Elle désigne un bouquet de noix sur les plus hautes branches et elle engage la partie « à qui l'abattra le premier et ramassera la première tombée ».

Je résiste en disant : « Non, non, ne perdons pas de temps. » Mais elle vise la grappe verte, la rate, recommence el, l'avant ratée encore, se met dans une colère si drôle que j'interviens. Comme je ne suis pas plus adroit, elle éclair (le rire. J'insiste. Je m'applique et, tout à coup, la pointe de ma gaule détache, (l'une seule volée, toutes les noix qui tombenl Comme «les oiseaux morts. Elle court, moi aussi ci ce u'csl que le contact de ma main sur la peau bnïlanle de sou bras qui m'arrête net, déclarant, sévère : « Allons ! allons ! Assez joué comme ça ! »

D'ailleurs, des cailloux se sont entrechoqués,

heurtés par un pafl dans le sentier.

C'est un cheval. Il s'en va boire à la rivière. Un homme marche derrière lui. Je reconnais Bousquet. Il est nu-tèle. Son front est si fuyant qu'il semble, pris de panique, se réfugier au delà du crâne où se déçoit son espoir de se cacher dans une chevelure. Il a une épaisse moustache grise, et, tandis qu'il s'exprime d'une voix qui flûte, ses yeux se ferment à demi dans le charme de s'entendre parler.

— Bonjour, monsieur Farjol. Bonjour, petite. Que pense monsieur Farjol du théâtre de la guerre?

Il s'est planté debout sous le noyer tandis que son cheval, livré à lui-même, s'en est allé boire, tout seul. Zélia est furieuse. A grands coups de gaule, elle fouette le feuillage et les noix pleuvent, grêlent sur Bousquet tandis qu'il émet de lents propos sur les « opérations ». Incommodé d'abord, il se déplace, puis accepte, ne s'interrompant de parler que lorsqu'un régime de noix lui tombant d'aplomb sur le crâne, lui fait dire : « Bigre ! » en se frottant la tête.

Le cheval a fini de boire et renifle l'herbe à l'entour de son maître. Mais, tandis que celui-ci entreprend une critique du communiqué et qu'il somme le commandement d'être plus explicite sous peine de paraître se rire du monde, le cheval, piqué comme par une tarentule, part d'un galop si soudain et si infernal que Bousquet, affolé de surprise, s'élance lui-même à sa poursuite, criant : « Arrêtezle ! Arrêtez-le ! » sachant bien pourtant que l'animal, simplement, regagne l'écurie.

Alors, je me retourne vers Zélia et je lui dis, très fâché : « C'est toi, qui as piqué le cheval avec ta gaule ? Ne mens pas. Je t'ai vue... »

— Hé bé, répond-elle, j'ai pas bien fait, peutêtre ? Il vous embêtait pas, cet homme, avec sa politique ?...

Je serre mes lèvres l'une contre l'autre et je fronce mes sourcils pour m'empêcher de rire.

— Moi, ça m'a fatiguée, reprend-elle en laissant tomber sa latte. Sans compter qu'il y a bien une heure qu'on travaille ! J'en ai les bras sans connaissance.

Elle s'assied sur l'herbe, comme si elle sautait sur un sommier. Je me place un peu plus loin d'elle. Mais elle ne l'entend pas ainsi :

— Vous mettez pas là sous le noyer que ça donne la fièvre, me dit-elle. Venez ici, tenez.. le vous fais une place. Vous avez peur de moi?

.le ne veux pas qu'elle se l'imagine et je riposte: « Pourquoi diable aurais-je peur de toi? »

— C'est ce que je me dis, réplique-t-elie. Mettez votre mouchoir autour du cou que vous avez trop chaud. Attendez, je m'en vais vous mettre le mien- Si ! si ! laissez-moi faire...

Elle prolonge l'an ingénient de ce mouchoir. Puis enveloppant d'un regard qui est une caresse mon visage que je contrains à paraître impassible, elle me 'lit comme si elle me demandait une grâce :

« El, maintenant, parlez-moi d'Henri !... »

— Tu as l'air de te moquer de moi, réponds-je.

Mais tu ferais mieux de penser à lui davantage et toi-même d'en parler plus souvent !

— Selon vous, qu'est-ce qu'il fait à présent?

Je hausse les épaules: « Comment veux-tu que je le sache ?... »

— Ça, c'est vrai, reconnaît-elle, et, après une pause :

— Mon Dieu comme on est bien ! Jamais j'aurais pu croire que nous serions assis comme ça tous les deux, près de la rivière. Il me semble que je vois le Lot pouf la première fois. Regardez ce « bernad-pêcheur » avec ses ailes bleues, qu'il fait courber cette branche. S'il serait pas mieux sur le chapeau d'une dame !... Que c'est joli, le soir ! Ça donne la fièvre ! Je pense à rien et, pourtant, j'ai envie de pleurer...

— Quelle enfant !... dis-je.

Quelques secondes, elle garde le silence, puis, tout à coup : « Monsieur Julien, déclare-t-elle, il faut que je vous parle. »

Et, sans attendre ma question :

— Dites-moi, vous n'avez pas à vous plaindre de moi ? J'ai bien fait tout ce que vous m'aviez commandé et je vous ai pas importuné en vous parlant de ce que vous savez?

Je réponds :

— Tu as été tout à fait raisonnable.

— Hé bé, affirme- t-elle, il faut que je vous dise ceci, c'est qu'à partir de maintenant je peux plus continuer...

— Comment?

— Je ne peux plus continuer qu'à une condition, c'est que vous me disiez que vous faites effort comme moi, vous aussi et que vous avez, pour moi, quelque chose qui est plus fort que l'affection...

J'emploie un bref moment à une agitation des bras, des épaules, de la tête qui me donne le temps de rassembler mon énergie et de trouver le ton. Puis, irrité :

— Ah ! C'est comme ça que tu tiens ta promesse? Je ne veux pas que tu me questionnes? Qu'est-ce que ça te ferait d'ailleurs de savoir que j'ai pour toi plus que de l'affection ?

— Je saurais que vous souffrez comme moi et ça m'encouragerait, ça nie ferait plaisir...

— Tais-toi donc. Tu t'es monté la tète, reprends-je. Veux-tu que je te dise ? Au fond et, sans le savoir peut-être, c'est ton mari que tu aimes. Lui seul ! Il n'a (jue le tort d'être loin, mais s'il lui arrivait malheur...

Sans me laisser finir. — Oh ! taisez-vous, s'écriet-elle. Je serais capable de me jeter à l'eau pareillement que si j'étais certaine que vous ne m'aimez pas. Mais je crois le contraire et que vous vous forcez pour ne pas me le dire.

— C'est ce qui le trompe, réponds-je avec l'irritation que me donne ma souffrance. J'ai beaucoup d'affection pour toi, mais c'est tout, tu entends bien, c'est tout.

Plie ne répond pas. La tête droite, les mains po-

sées à plat sur sa jupe, elle pleure et les larmes, de grandes larmes, des larmes de catafalque tombent de ses yeux, roulent le long de ses joues sans qu'elle fasse un geste pour les en empêcher. Ah non ! cette douleur muette chez elle, je ne peux pas supporter ça et, lui prenant la main, je lui dis avec un élan de voix que je ne peux calmer: « Zélia ! Je ne veux pas que tu pleures !...»

Son visage se tourne vers moi et souriant : « Vous voyez bien que c'est vrai ? » me dit-elle.

iMais, me resaisissant, je proteste : « Non, non, ce n'est pas vrai !... »

Maintenant la colère lui brûle les joues et lui rend la parole : « Et moi je vous dis que c'est vrai ! riposte-t-elle. Je suis pas une femme peut-être et vous croyez que je m'y suis trompée quand vous avez ouvert vos bras pour me prendre que, sans Pradié, je sais pas ou plutôt je sais bien ce qui se serait passé ? Seulement vous dites que nous n'avons pas le droit de nous aimer, et pourtant vous ne le pensez pas parce que vous avez déclaré, vousmême, que nous avions ce droit. Oui, je vous le prouverai. Avant huit jours, je vous aurai prouvé que vous l'avez déclaré vous-même que nous avions ce droit et qu'à présent vous démentir vous ne le pouvez pas !... »

Je ne comprends rien à ce qu'elle me dit, mais saisissant cette occasion d'abréger un eutretion qui est, pour moi, un douloureux assaut, je lui ré-, ponds :

— Eh bien, c'est entendu. Je ne sais pas ce que tu veux me dire. Mais si tu me prouves que j'ai déclaré une pareille chose...

— Avant huit jours !... proclame-t-elle.

— Soit. Mais, en attendant, allez ! Ouste ! Debout ! Au travail ! Au travail !...

Nous assommons littéralement les arbres à coups de gaule. C'est ainsi, jusqu'à la précoce venue de ce soir d'octobre emmitouflé de brume, qu'elle refoule, avec sa colère, son envie de pleurer et que moi je bâtonne ma fièvre jusqu'à ce qu'elle tombe...

— Et ce blé ? me demande Jeantil sur ce ton de rappel au devoir qu'il a décidément adopté dans ses rapports avec moi : « Vous savez qu'on sème machinalement la veille de Toussaint ? »

— Ça, mon vieux Jeantil, je le sais aussi bien que toi et j'ai pris mes précautions pour ne pas être en retard. Tu peux être tranquille.

Ces jours derniers, comme il est d'usage, pour éviter que, lorsque le blé pousse, le grain n'éclate en poussière de charbon, nous avons fait fondre le sulfate de cuivre et nous en avons arrosé, sur le plancher, toute la provision vouée à la semaille. Aujourd'hui elle est sèche, et, demain, veille de la Toussaint, nous semons.

(Ictto lois, ça v est, voici l'automne. En un rien de temps, comme une nuée de sauterelles, il a

brouté le paysage. Tout apparaît et surtout transparaît, différent. Les bois se sont éclaircis et démasquent d'insoupçonnés aspects. Inconnu la veille, un étang- miroite. Une maison surgit que, naguère, on ne voyait pas. Le vert mensonge de l'été est percé à jour. On aperçoit la trame coriace des choses. Les feuillages se sont écartés comme des rideaux devant le bois de l'arbre et le roc de la terre. Le ciel est languissant. La saison s'atrophie.

Il fait froid, ce matin, quand nous arrivons au bord du champ, Zélia et moi. L'air grelotte et, sur les murs, sur les haies, sur les souches vendangées, partout on voit de grandes flaques rouges.

Il y a douze ans que je n'ai assisté au spectacle de l'automne dans mon pays natal et je contemple, un long moment, ce trépas si dramatique et si doux. Puis, désignant les taches écarlates :

— La vigne vierge? dis-je.

Zélia me répond :

— Elle crache le sang.

C'est — à n'en pas douter — le manque d'habitude qui en est la cause, mais chaque fois que je touche à la terre pour la faire produire ou pour récolter ses fruits, je sens un émoi religieux et, seul, l'effort de mon amour-propre réussit à me donner l'air indifférent du travailleur de métier.

Ce matin, je suis encore- plus ému, car ce n'est pas pour la travailler que je vais fouler la terre, c'est pour l'ensemencer. Ce n'est plus à son maître qu'elle devra sa moisson. C'est à Zélia et à moi. Je

ne vais plus à elle comme le remplaçant d'Henri. Mais, chacun le blé dans son tablier, nous nous avançons vers elle, comme un couple nouveau de qui l'union de pensée el de geste enfantera la récolte prochaine.

Quand nous arrivons à l'entrée du champ qui allonge, côte à côte, ses crevasses où mon dernier labour enfouit le fumier, je demande :

— Comment semez-vous d'habitude ?

— Oh ! il n'y a pas de règle, répond-elle. On suit les sillons, l'un à côté de l'autre...

.le propose :

— Il me semble qu'il vaudrait mieux commencer, moi ici, allant vers la rivière et toi à l'autre bout du carré, vers la droite, en venant dans ce sens, à parti i- du rivage.

Ça lui va.

— Si vous voulez, approuve-t-elle. Et puis, comme ça, en allant l'un vers l'autre, on se verra mieux...

Et elle part, sautant comme une bergeronnette par-dessus les sillons.

Je voudrais ne penser qu'à la beauté créatrice de cet acte que j'accomplis pour la première fois. Je me dis, dans ce chemin faisant, que je défends ma tranchée, que je suis le soldat de la vie comme les antres, là liant, sont les soldats de la mort. Je cherche à m'enthousiasmer par le sentiment que j'atteins au couronnement de mon œuvre et que, si mon remplaçant sur le champ de bataille y mois-

sonne des lauriers, son remplaçant lui prépare, en récompense, sur son champ, une moisson d'épis.

Mais ma pensée n'est pas à cette pensée. Elle court, poussée par mes yeux, vers ma compagnon ne à son point de départ. Râpe tissée par la distance, Zélia se découpe, sur le disque d'argent bruni que l'horizon lui adosse, comme une semeuse de qui grandirait en même temps la valeur et l'image.

Je ne peux détacher d'elle mon regard. Même quand il aiguille ma marche, je vois, de côté, son geste qui, s'envolant vers moi, a l'air de m'envojer son cœur. Mon geste lui répond et, dans notre réciproque passion pour ce champ que nous ensemençons, nous nous convions, me semble-t-il, à une communion d'amour, la seule qui nous soit permise.

En bêchant et en labourant, j'ai pu ne pas oublier que je travaillais pour le compte d'un autre. En semant, je l'oublie. Ensemencer un coin du sol c'est en faire son bien, et chaque fois que mon bras s'étend sur celui-ci, il me semble qu'il en prend possession. Oui, ce champ est mien. Zélia est mienne. En lui nous confondons nos pensées, nos espoirs. Nos cœurs battent à l'unisson comme nos mouvements se confondent et, attirés par la même volonté, nous avançons, pas à pas, l'un vers l'autre. Déjà nos silhouettes se précisent parmi le cortège d'oiseaux qui nous suit, voletant. Je distingue sa main puisant le grain dans le tablier. Je vois voltiger la poussière blonde,

Elle a l'air de donner la pâture à des couvées invisibles, et moi de sécher la terre comme la page écrite en la saupoudrant d'or. Je vois sa jupe dont un peu de vent entortille ses jambes. Un pâle coup d'œil du soleil lui rougit les cheveux. L'espace s'amincit entre nous. Maintenant, j'aperçois son sourire. Je suis tout frémissant de sentir son approche et quand, à notre rencontre finale, nos regards, en se croisant lentement, se pénètrent, j'éprouve, dans toute sa plénitude, l'ivresse de cette possession voluptueuse et sacrée que donne le travail en commun...

Après cela, je herse pour enterrer le blé que nous avons semé . En passant et repassant le râteau, j'aplanis le terrain. Je comble soigneusement les trous creusés par les pas du bœuf, et quand j'ai enseveli la semence, tout le grand travail de l'année est fini. La terre va dormir. Le grain va germer.

Maintenant, il faudrait que j'eusse le courage de m'en aller d'ici, non pour tout à fait, mais pour les deux mojs pendant lesquels mon effort n'est pas indispensable. Je m'étais juré : c Le blé ensemencé, je consulterai mes forces. Si je me sens d'attaque, je resterai. Si je me sens faible, je m'en irai. » Or je me sens faible et je ne m'en \;iis pas.

Je m'en excuse vis-à-vis de moi-même. .!•■ m'ac-

corde un délai. Je me dis : « Pas encore! Tant de choses restent à faire qui ont leur importance et exigent une présence d'homme ! Il y a la vente des noix qui ne nécessite pas, il est vrai, mon intervention, puisqu'un négociant du pays les achète selon un cours fixé. Mais il va falloir préparer le tabac et c'est une besogne que Zélia ne pourrait faire seule. Puis il faudra le transporter à Cahors, sur la charrette et, si je suis absent, on sera dans l'obligation de recourir à un charretier qui rendra ce transport grièvement coûteux. Il y a aussi le bœuf que je me suis chargé d'aller vendre à la foire de Prayssac pour le remplacer par un autre plus vaillant et plus fort. Ensuite qui expédierait le vin? Oui le charroierait à la gare ? Oui taillerait la vigne vers la Noël sur le coteau où elle est exposée à la gelée et, en février, dans la plaine où le paravent des montagnes la préserve du froid? »

Toutes ces raisons sont admissibles. Mais la seule vraie c'est que, même pour un temps très court, même avec la certitude de me retrouver à mon poste, la charrue en main, dès le printemps, à la reprise des travaux, je n'ai pas le courage de m'éloigner d'ici. Pas plus qu'Henri ne le pourrait, je ne peux me passer maintenant de sentir Zélia bouger autour de moi.

J'essaie d'occuper mes matinées et mes aprèsmidi désœuvrés à ranger la bibliothèque, à lire dans le salon, au coin du feu. Mais je ne peux m'y maintenir. Je suis soulevé de mon fauteuil, « sorti » de

mon refuse et poussé au bout de la terrasse d'où l'on voit la maison Massaguel que ma lorgnette rapproche de moi tandis que, pour y accourir, je cherche un prétexte de travail, de bricolage, comme dit Jeantil.

Dans les grands coups de volonté, je me jette à l'assaut des collines. Je grimpe les à-pics des Cévennes, de Marsaclet, de l'Impernal ou, en face, des coteaux qui dominent Galviac, le Caïrou-de-la- Paille et le Pech- de-la- Ville. Mais souvent, à mimontée, je me retourne et, reconnaissant, au fond de la vallée, la minuscule silhouette de qui les regards levés vers la montagne me découvrent, je lâche mon ascension et, au galop, je dévale la pente, saute dans le bateau du passeur et, la côte dégringolée, j'arrive en jetant aux Massaguel, pour cette apparition brusque, un prétexte qui pourrait les surprendre par son invraisemblance, mais qui ne les étonne que par mon besoin nouveau d'excuser ma venue.

Alors Zélia me dit :

— Venez vous asseoir- un peu sur le banc.

Nous sommes adossés à la maison, en face de la vigne qui rampe jusqu'à nos pieds. Ma petite compagnonne tricote des chaussettes pour Henri. A chaque instant son coude frôle mon liras. Elle me demande pardon et elle recommence, .l'allume une

cigarette, et après une pause de silence, je l'entends qui fredonne. Gomme elle s'est engagée à ne plus nie dire son amour, elle le chante ;

0 caille, belle caille Où est ton nid ?

Où est ton nid.

M'a mou r, Où est ton nid ?...

Tout le répertoire des chansons de chez nous défile, chacune précédée de cette annonce : « Et celle-là, dites, monsieur Julien, vous vous en rappelez ? »

J'écoute, les yeux mi-fermés :

Là-bas, à la rivière, Là-bas, à la rivière, Brunette allons yé, yé, yé...

Puis sa voix se passionne en évoquant des randonnées amoureuses :

Rossignol prend sa voléio Rossignol prend sa voléio

Oh ! la déra da Au château de l'amour s'en va...

Tandis qu'elle chante, des visions traversent mon souvenir en successions d'éclairs, mes galopades d'enfant, les repas de famille, les réveils avec la montagne flambant de soleil dans la glace, le piétinement des rondes de carnaval, dans la nuit, la classe chez l'instituteur, des cloches qui sonnent la première messe, avant le jour, le caracolement des farandoles, une petite fille frisée que mes douze ans adoraient et, plus tard, la jolie couturière de qui la maisonnette s'égayait, elle aussi, dans la

vigne. Et tout cela qui me sourit et me berce ! Je sens, contre moi, l'effort de la chanteuse pour me contraindre à répondre, pour me forcer au duo. Je voudrais tellement son buste renversé sur ma poitrine et sa joue sur mon épaule, touchant ma joue, que, d'instinct, mon bras s'étend, mais quand il va s'arrondir autour de sa taille, brusquement, quelque chose, en moi, lui commande de se tenir tranquille, parce qu'il ne faut pas que je la touche. Elle est, pour moi, cette petite amie, le fruit défendu, la chair sacrée, et, dans ces minutes, je souffre abominablement.

Tout maintenant nous rapproche. Ma solitude à La Framy m'est devenue si intolérable que je me suis fait le commensal des Massaguel. .le flatte la gourmandise de Mariette et le bavardage radoteur de Jeantil pour qu'ils m'invitent, surtout au repas du soir et, s'ils n'y pensent pas, je m'invite.

D'abord la veillée fut laborieuse. Il y eut la « dénougaillade ». Durant deux heures après le souper, à la lueur fumeuse et balancée des calels. nous cassâmes des noix dont les petits corps de grenouille s'empilaient, tandis qu'autour de ces monticules s'enchaînaient de calmes ou exaltés récits. Jeantil, qui coulait sa captivité, s'étonnait de n'avoir eu à s'étonner de rien. « Les Prussiens c'est des hommes comme nous, les campagnes c'est des campagnes comme chez mous, Steltin c'est comme qui dirait Gahors, en plusgrand. » Et celte constatation lui semble mériter plus d'étonnement

que s'il avait contemplé un spectacle nouveau. Mariette, à propos de l'insolation qui a rendu fou le beau-fils de Brimai, s'indigne qu'on ne lui ait pas « retiré le soleil de la tête ». Une femme, dans le causse, a été guérie par ce moyen. On lui a simplement appliqué sur le front un verre rempli d'eau que bientôt on a vu s'agiter, bouillir, puis le soleil qui rigolait comme, l'après-midi, il rigole dans le Lot.

Un seul voisin est venu, Etienne, le vieux chantre. Il me dit que, depuis la séparation, il chante à cheval sur deux paroisses, Garrigoux et La Framy. Mais la tradition du chant d'église se perd et il constate : « Ce pauvre vieux curé du Méouré a une voix de « chevrotine » et le jeune abbé de Garrigoux une voix de « vantette », ce qui signifie, pour Etienne, la vantardise la plus insupportable. »

Zélia voudrait me faire parler de Paris. Je me dérobe, alléguant: «Je l'ai oublié», et elle me demande :

— Ce sont les belles demoiselles du pays qui vous l'ont fait oublier ?

— Je ne les connais pas, réponds-je.

Mais, d'un ton qu'elle affermit en ayant l'air de plaisanter, elle réplique :

— Vous en connaissez bien au moins une ?... Et, d'une voix encore moins ferme que la sienne,

j'accorde :

— Oui, j'en connais une...

Aussitôt je vois son œil qui luit, sa taille qui se cambre, tandis qu'elle pose devant moi, au bord de la table, la tasse de café... .

Elle a, pour remporter la victoire d'amour qu'elle s'est proposée, épuisé toutes les coquetteries, toutes les séductions, toutes les tentations, tous les dédains, toutes les indignations, toutes les moqueries, toulesles fureurs delà femme qui aime et j'ai moi, épuisé, pour remporter ma misérable victoire tous les faux-fuyants, toutes les plus pitoyables excuses, toutes les plus grotesques reculades, toutes les plus solennelles et sombres mufleries de l'homme qui ne veut pas comprendre ou ne veut pas répondre.

Mais, depuis quelques jours, son attitude a changé. Elle me témoigne une grandi; douceur apitoyée, un air de certitude protectrice et, par des allusions fréquentes, elle me fait entendre qu'elle possède le moyen de m'affranchir de tout scrupule, de sup. primer, entre nous, tout obstacle.

Ce soir, comme ses parents sont tout près d'aller se coucher, elle me retient, me disant: « Monsieur Julien restez, je vous prie, un moment, je voudrais vous parler.

Dès que nous sommes seuls :

— Monsieur Julien, me déelare-t-elle, je ne veux pas que vous me croyez une mauvaise femme. J'aurais renoncé à toutes uns idées sur vous et je

serais revenue à mon mari que j'ai seulement pour lui de l'amitié, sans amour. .Mais j'ai bien réfléchi et je me suis pénétrée de cette vérité « iléluctable » que je n'appartiens pas à mon mari, que je suis libre comme vous-même vous êtes libre parce que tout être humain a le droit de faire sa vie et que ce droit « imprescriptible » découle pour lui de son droit au bonheur !

Abasourdi d'abord de ce langage, bientôt je m'emporte contre ces raclures de psychologie vénéneuse ramassées Dieu sait où :

— « Tu vas me dire qui est l'imbécile qui t'a dit une ânerie pareille? »

Non moins nettement, elle me répond : « C'est vous que vous l'avez écrit dans le Dévorant, page 126, que je l'ai acheté à Cahors, quand j'y suis été pour les chaussettes d'Henri. »

Ah ! je reçois là, en pleine poitrine, quelque chose à quoi je ne m'attendais guère, et je n'ai, pour me remettre d'aplomb, que la ressource de m'indigner plus fort.

— Tu n'as rien compris du tout. Et puis, tu aurais dû me consulter avant d'acheter le Dévorant qui est un mauvais livre.

— « Oh ! ne dites pas ça ! proteste-t-elle. C'est un livre qu'il est magnifique et si bon, si pitoyable, si humain ! Avant de l'avoir lu, je me figurais qu'on devait aimer son mari même si on l'aimait pas, que le mariage était un lien sacré, qu'on était l'un à l'autre, mari et femme, à la vie,

à la mort. Et maintenant je sais que tout ça c'est pas vrai ! Je sais qu'on n'appartient pas à son mari, qu'on peut le quitter si on ne l'aime plus. Je vous l'avais bien dit que je vous le prouverais !...

Tandis qu'elle parle, je me rends compte du mal que peut propager une idée, une doctrine bruyamment proclamée dans le livre moins avec le souci d'une croyance qu'avec le désir de frapper l'opinion. Le droit au bonheur ! Que c'est donc loin ! Et ça porte encore, malgré la distance, cette artillerie du livre à si longue portée !

- « Ecoute-moi, Zélia, lui dis-je, puisque je dois m'humilier devant toi. J'ai commis là une mauvaise action. J'ai écrit ce livre, avec une sincérité que je me suis fabriquée dans le moment où je l'écrivais, mais le « Dévorant » est plus qu'un mauvais livre. Devant le mal qu'il t'a fait, je dis maintenant qu'il est une mauvaise action... »

Une colère terrible l'emporte :

— «Taisez-vous ! me dit-elle. Taisez-vous ! C'est affreux ce que vous dites là ! Renier un livre qu'on a fait c'est pareil à renier son enfant! C'est lâche ! vous entendez, c'est lâche ! Et puis tant pis pour vous ! Si vous le regrettez, c'est plus temps à présent ! Moi je trouve que c'est la vérité tout ce qu'il y a d'écrit là ! Seulement vous le reniez parce que vous avez peur ! Oui, oui, vous avez peur !... Vous m'aimez et vous n'osez pas! Que vous restez là devant moi pire que si vous étiez une borne !...

— Zélia ! Zélia ! Je t'en supplie. Même n'ayant pas d'amour pour toi, tu dois bien comprendre que je fais un effort atroce sur moi-même ! C'est mal ce que tu fais là ! C'est mal !...

A retenir incessamment mes bras qui se tendent vers elle, je n'en peux plus. Il faut que je m'en aille. Mais elle me suit au dehors. Elle me dit à voix basse sa tristesse d'être seule, comme une pauvre malheureuse, « qu'elle ne sait pas ce qu'elle a, que ça doit être qu'elle prend trop de café ou le tourment qu'elle a dans le cœur, mais que les nerfs la tracassent si tellement qu'elle ne peut dormir et qu'elle a honte de me dire de pareilles choses, qu'elle aime mieux s'en aller. . .

Je la rappelle comme elle se sauve et je lui dis:

— Ecoute, ça rie peut plus durer...

— Oh ! non ! me répond-elle, ça ne peut plus durer !...

— Eh bien... voilà... il faut... il n'y a plus moyen... il faut...

— Quoi ? demande- t-elle anxieusement.

Et d'une voix qui recule, qui s'enfuit, je bredouille :

— Que je m'en aille... et j'ajoute au galop: v Nous en reparlerons. Va-t'en. »

C'est moi qui me sauve à grands pas. Puis je m'arrête. J'écoute battre mon cœur dans la nuit. Elle m'attend. Je piétine pour lui faire croire que je m'éloigne. Je l'entends qui ferme sa porte avec lenteur, qui ouvre sa fenêtre et la referme sans

hâte. Alors je me reproche d'avoir été lâche, doublement lâche, de capituler devant ma conscience, devant la faute, et d'être deux fois poltron. Deux fois je reviens sur mes pas. .le me dirige résolument vers la porte des Massaguel et, à mesure que j'en approche, je sens, sous mon chapeau, delà sueur qui froidil.

Je ne suis jamais entré dans cette maison qu'au grand jour, en brave homme qui vient travailler le bien de celui que la g-uerre a pris à son foyer, et je vais m'y ylisser, au plus profond de la nuit, pour voler le bien de mon ami. La seconde fois, je m'avance jusqu'à la fenêtre de Zélia. .l'approche ma main du volet, mais le bruit que vont faire mes ongles sur le bois me parait quelque chose de si décisif que j'hésite. Dans l'intérieur, on marche, me semble-t-il. On va peut-être venir, on me verra, près de ce mur. Je m'affole et, comme un collégien à sa première aventure, je m'enfuis, avec pourtant nue douleur d'homme qui, rentré chez moi, m'abat sur une chaise devant ma table, le front enfoui dans mes bras.

Je souffre, je souffre, et toutes les douleurs dont je souffre fonl en moi comme un tourbillon, un remous, des vagues furieuses qui déferlenl sur mon cœur, le gonflant à le faire éclater. Je souffre de désolation. Je souffre de rage. Je souffre d<- honte. Je souffre de révolte. Je me plains. Je me prends en

pitié. Je me méprise. Je m'enraie contre ma lâcheté. Ah ! c'est épouvantable et c'est trop injuste ! J'ai \oulu faire le bien et je suis condamné à faire le mal le plus horrible ! J'ai voulu me hausser jusqu'à la belle action et une volonté plus forte que la mienne me ravale inévitablement à l'acte le plus hideux qui soit. El cette infamie consentie, je n'ai même pas le courage qu'il faut pour l'accomplir Sans force pour le bien, sans force pour le mal Lâche ! Doublement lâche ! Non, il faut choisit Tout est préférable à la torture de cette indécision Je ne peux plus partir. Je ne peux plus la chasser de moi. Je l'entends me crier sa passion. Je la sens se désespérer de ma résistance. Et tous les jours ce serait ainsi ? L'alternative de cet élan et de cette reprise ? Non ! non ! Je n'en peux plus. Alors, quoi ? la folie? Pas même ! Plus que la faute ! Un vrai crime !...

Devant moi, je vois, étalé sur la table, s'imposant à mon regard, un journal parisien, V En Avant, dont un entrefilet a été violemment crayonné de rouge à mon intention. Au-dessous de ce titre : « Ceux d'entre nous »... je distingue mon nom : « Julien Farjol»,etces lignes me sautent aux yeux, veulent que je les lise : « Ah ! celui-ci réalise, en ce « moment, le record de l'originalité dans la belle « action, comme il le détenait dans ses pièces et ses (< romans par lesquels, tout jeune, il a conquis la « gloire. Refusé à la revision à cause de compli- « cations cardiaques provoquées par une crise de

« rhumatismes aigus, il n'a pas accepté l'inaction « à laquelle il était condamné. Julien Farjol a remet placé, dans le travail des champs, un cultivateur « qui partait au front, désespéré de ne pouvoir « assurer à son bien l'exploitation nécessaire. Bra- « vement et simplement Farjol a jeté bas son élé- « gance et troqué son parisien complet contre le « bras de chemise, la bure et les sabots du paysan. « II n'a pas fait cela par fantaisie d'artiste, mais de « toute son âme, de tout sou corps, et si nous « admirions l'art si personnel de l'écrivain, un des « premiers dans le roman comme au théâtre, il faut '( nous incliner, avec un enthousiaste respect, devant « celui qui s'est fait travailleur de terre pour saute vegarder le bien du soldat et lui rendre floris- « sants son champ et sa maison au moment du « retour ! « A. M. »

Quoi? Qu'est-ce que c'est? D'où diable ça vientil ? De Paris ? Pas possible ! Je suis, en lisant ces lignes, abasourdi comme si ce papier me tombait de la lune. Les romans ! Les pièces ! Paris ! Et ce critique qui survit à la disparition de toute une époque sur laquelle six mois de guerre ont fait passer un déluge de feu ! Ce critique fantôme qui, dans le vacarme des canons, continue, imperturbable, à vitupérer ! «'/est à ce point incroyable et fou, qu'un moment, l'orage qui me secoue si rudement en est déconcerté. Je me fâche. .'<• ris nerveusement. C'est si imprévu que j'ai peine à comprendre. Je relis.

j'épelle des mots. Oui est-ce qui a bien pu le renseigner ? C'est encore Blajan ! Il aura écrit à Fradel et Fradel aura colporté la chose dont ce critique forcené a fait de la chronique, delà copie de guerre. Et c'est qu'il m'encense ! Et comment? Ah ! si c'était une pièce ! Mais qu'est-ce qu'il risque ? Au moins, pendant que je fais de l'agriculture, je suis inoffensif. Je ne fais pas de théâtre ! Il me trouve admirable. Tout de même, il juge ça comme un ouvrage dramatique. Seulement c'est le théâtre de la Nature ! Ah ! s'il savait que cette pièce n'aura peutêtre pas le dénouement qu'il exige ! Que le principal personnage, le héros, qui « s'est fait travailleur de terre pour sauvegarder le bien du soldat » a été pris, dans l'accomplissement de son œuvre, par une de ces dérisoires tourmentes qui jettent, hors de sa voie, le pèlerin le plus sûr de sa route ! Qu'estce qu'il prendrait ce pèlerin qui est moi?

J'aurais beau protester que ce n'est pas de ma faute. Si je lui disais ce que Zélia représente pour moi, qu'elle est ma première émotion d'amour vrai après tant de mensonges, que nos liens se sont formés à notre insu dans ce côte à côte journalier du travail en commun, que cette passion, dont je souriais d'abord, s'est insinuée dans mon cœur et dans mes veines, ne se déclarant incendie que lorsqu'il est trop tard pour l'éteindre. Rien... il n'admettrait rien, rien ! Il ne m'accorderait pas la plus misérable excuse. Une paysanne ! La fille de mon domestique ! Une idylle née dans ce décorde nature,

une idylle chaste et qui, sans effort, s'immole au devoir, c'est tout ce qu'il tolère. Mais si nous en faisons un amour définitif, nous sommes, elle et moi, deux êtres abominables, un couple voue au croupissement et à l'ignominie !

Je pense à Zélia et je proteste : « Eli bien, ça m'est égal ! » Mais une voix plus puissante se fait entendre en moi et me crie : « (le n'est pas vrai! ça ne t'est pas é^al ! »

C'est le vieil homme qui s'est réveillé. C'est le travailleur de plume qui reprend la place prise par le travailleur de terre.

C'est l'écrivain indélébilernent sensible au jugement de ceux à qui, par profession, il reconnaît le droit de lui décerner l'éloge ou le blâme. Non ! non ! ça rie m'esl pas égal ce qu'ils pourront écrire. Il ne m'est pas indifférent, cel article ! Plus je le relis, plus j'en savoure orgueilleusement chaque mot, plus je retrouve cette délectation, peut-être de qualité discutable, mais si professionnelle, cette délectation que donne la lecture d'une excellente presse ! Je s;iis de quel nom ces deux initiales A. M. sont les deux majuscules : Albert More. Il est le premier parmi ceux-là de qui je liens l'estime indisp msable et, Spontanément, il me donne mieux que son admiration, son respecl enthousiaste ! C'estma citation à l'ordre du jour de notre petite armée. J'en suis heureux. J'en suis fier.

Mais quelle angoisse in'étreint à la pensée

qu'après avoir mérité ce témoignage, je vais au-

devant d'une réprobation et d'un mépris contre lesquels je ne pourrai même pas protester !

Où trouverai-je la force de m'arrèter, de rebrousser chemin ? Je me désespère. Je m'affole. J'appelle à mon aide. Je murmure les prières de mon enfance. D'où me viendra le secours ? Les champs ne sont plus mes amis. J'ai cru qu'ils m'enseigneraient le travail avec la paix du coeur, et ils se sont faits mes pires conseillers !...

Dans la solitude glaciale de celle salle dont les volets sont cognés par la tempête d'hiver qui saccage la nuit, je me sens si désolément seul que je regarde autour de moi. Au-dessus de l'abat-jour je scrute l'ombre sur les murs et, tout à coup, mes yeux rencontrent le regard fixe et clair de deux yeux installés là sous un front où s'amoncellent de conquérantes frisures, au-dessus d'un beau sourire indomptable, deux veux éblouis à force de fixer la victoire, les yeux de Murât.

Mon regard reste obstinément dardé sur ces deux yeux. Comment puis-je m'imaginer que Murât s'intéresse à ce qui se passe en moi, à ma pitoyable lutte contre mon amour pour cette humble paysanne? Pourquoi pas? Il a su, il sait, lui aussi, qu'il n'y a pas que des batailles rangées, mais des combats intérieurs, quelquefois plus redoutables que ceux auxquels on s'entre-tue, sabre au poing. Les âmes ont, elles aussi, leurs Austerlilz et leurs Waterloo. Il sait ce que c'est que la lutte contre soi, qu'il y faut d'autant plus de courage, qu'en ces,

batailles, on ne gagne ni galons ni médailles, seulement des croix et que ces croix-là se portent au dedans des poitrines !

Quand j'ai entrepris de travailler le champ des Massaguel, j'ai, dans cette même salle, dédié mon œuvre à Murât. En ce péril qui, par ma faute, menace cette œuvre, c'est lui que j'appelle à mon aide et, naïf comme on le devient au plus fort du danger, je lui dis : « Murât, venez à mon secours. 11 faut que demain, dans quelques heures, j'aie pris et j'exécute la seule résolution qui soit digne de moi. J'ai prié Dieu. Je prie un héros. Faites qu'un peu de votre bravoure, non de soldat, mais d'homme, passe en ma volonté, que j'accomplisse victorieusement ma tâche et, qu'avant de m'asseoir à cette table, mes yeux puissent, sans peur et sans reproche, monter jusqu'à vos yeux !... »

Il est à peine huit heures, ce matin, lorsque après avoir entendu frapper tirs fort à la port»' de ma chambre, j'ouvre à Collonges. Il me remet une lettre en me disant : « On apporte ceci de clic/ M. Foncave. La domestique attend la réponse. »

Je lis:

« Cher monsieur, « (Ici après-midi, vers trois heures, je passerai, accompagnée de ma femme de chambre, sur le rivage, eu revenant de Castelfranc, où je vais

déjeuner. Il fait, au moins dans le jour, un temps presque d'avril en cette fin de novembre. J'ose donc vous demander si vous voudriez bien venir à ma rencontre sur le chemin de halage, en face de l'église. Je désirerais causer un moment avec vous, et il faut que cet entretien me paraisse urgent pour que je prenne la liberté de vous y convier.

« A tout à l'heure, j'espère, et croyez, cher monsieur, à mes sentiments les plus distingués.

« Lucienne Foncave.

« P.-S. — Si vous ne disposiez pas de votre après-midi, je vous serais reconnaissante de me fixer un autre rendez-vous. Dans le cas contraire, il suffira que ma domestique me rapporte ces deux mots : « C'est entendu. »

Gollonges est là qui attend la réponse. Distraitement, je lui dis : « C'est entendu. » Comme il ne paraît pas comprendre, je me reprends et je spécifie :

— C'est la réponse qu'on me demande. Recommandez à la domestique de bien répéter, chez M. Foncave, ces deux mots : « C'est entendu. »

— Bien, monsieur, me répond-il et, avant de s'en aller, il ajoute : « Monsieur a laissé brûler la lampe toute la nuit, sur le secrétaire, devant Murât ! »

Que signifie cette lettre? Qu'est-ce qui peut bien rendre cet entretien urgent ? J'éprouve, à la fois,

27'l LES DEUX SOLDATS

un sentiment de curiosité et de malaise. Je me sens si profondément « empaysanné », <jne je suis intéressé à l'idée de revoir une silhouette élégante, mais aussi presque intimidé d'aborder une jeune fille du monde, de qui le langage prétentieux, de déplaisant qu'il m'était naguère, m'est devenu tout à l'ait étranger, — et je ressens, encore plus tyrannique, l'ennui, qu'après une bonne journée passée à ma table de travail, m'infligeait, à Paris, l'obligation de m'habiller pour aller dîner en ville ou me rendre au théâtre.

J'ai le temps. La lettre de MJIe Fonça ve en une main, ma lorgnette en l'autre, je cours sur la terrasse, à mou poste d'observation, derrière la voilette quadrillée que fait, devant mes yeux, le branchage effeuillé du powlonia. Zélia m'a devancé. Là-bas, sur la route, je l'aperçois en face de sa porte, du côté où l'on voit jusqu'ici. Même grossie par les verres d'approche, elle est menue comme un oiseau d'hiver.

Je la regarde et, quand je pense à la imil de naufrage que j'ai passée à cause d'elle, je me trouve étrangement nerveux, mi peu grotesque. Comment? < l'est à cause d'elle que je nie suis joué à un a même cette tragédie ? (l'est, contre cette pauvre petite, que j'ai mobilisé toutes mes forces morales et que j'ai mis Mural à leur tête? Murât contre Zélia !... .Mais, plus je la regarde plus je sens avec quelle forer s'est emparé de moi ce charme si humble qu'il me servait comme un maître et dont

je suis l'esclave. Oh ! que je l'aime ! Que je l'aime donc ! Ah ! répondre à son appel, m'en aller tout de suite là-bas, courir avec elle, par ce beau froid doré, tout oublier dans des heures de plein air et d'amour! Je n'ai qu'à suivre des yeux les quelques cent mètres que j'ai parcourus, la nuit dernière, allant et revenant jusqu'à sa porte et sous sa fenêtre, pour me dire que ce soir, cette nuit, je n'aurai pas le courage de fuir...

— Monsieur déjeune t-il ici ?

C'est Justine qui, derrière moi, m'interroge. Je ne réponds pas. J'avais promis à Zélia de venir déjeuner, et je la vois qui, sans doute, causant avec une voisine cachée par un massif de buis, m'adresse toute la gesticulation passionnée que cette voisine attribue à l'intérêt de sa conversation. Quelle peine je vais lui faire ! Et à moi donc ! Pourtant il le faut! A moins que...

— Monsieur déjeune ici ?...

Je me retourne et, sans réfléchir, violemment, je réponds :

— Oui!

— Monsieur m'a fait peur!... répond Justine en souriant :

J'ajoute :

— Vous porterez, chez les Massa»uel, le mol que je vais vous remettre.

Je crayonne, à la hâte, ces lignes : a Impossible de venir déjeuner. Je suis obligé d'aller, d'urgence, à Montech. Mais, vers trois heures et demie, je

pourrai te retrouver proche de la petite cabane, dans la vigne. »

Et, quand Justine s'en va, emportant ce mot, je me dis : « Mais... C'est le rendez-vous !... »

Pour aller à la rencontre de Mlle Foncave dans le chemin de halage, je suis la route qui coupe en deux La Framy. Si Zélia, s'inquiétaut de cette course imprévue, guette ma sortie, elle se tranquillisera en croyant que je me rends à Monlech. Mais, au milieu même du village, je tourne brusquement à droite et, ayant passé sous l'arceau du viaduc, je vais, d'un trait, à la rivière en suivant le sentier invisible dans le vert foisonnement des topinambours fins et drus comme des raies de pluie. Ah ! quel mal il me fait, cet arrêt du travail ! Je suis à présent une sorte d'égaré au milieu de ces champs. Contre ma pensée le corps n'est plus en lutte. Je deviens fou d'angoisse. Rien plus n'agit sur moi. Ni l'idée du devoir, ni le souvenir d'Henri, ni la peur du scandale, ni la vision d'un avenir impossible ! Rien! Plus je veux m'éloigner de Zélia, plus elle me retient près d'elle, et plus je veux l'éloigner, plus je la retiens près de moi, contre moi. Non, non, rien ny fera ! Je sens que notre amourest né de la nature,, et il \;i vers la nature se confondre avec elle, s'absorber en elle, sans que Zélia ou moi [missions l'en empêcher!... Alors, qu'est-ce qu'elle

vient faire ici, cette jeune fille, et qu'est-ce qu'elle me veut?

Je suis arrivé à l'endroit exact que m'indique sa lettre, sur le chemin de halage, en face de l'église. Le Lot a envahi les berges. Il est rouge et charrie des branches qui se poursuivent en tournoyant. Je m'asseois sur un mur bas qui forme banc de pierre. Mais je ne peux rester immobile et je remonte vers le chemin que mon regard parcourt impatiemment.

Au tournant, deux silhouettes apparaissent, côte à côte. Un noir foulard du pays, un corsage noir, une robe noire et, sur cette robe, un tablier dont la blancheur éclate, me désignent la femme de chambre. Or la surprise m'écarquille les yeux. A côté, qui est cette personne? Ce ne peut être Mlle Foncave ! Elle est coiffée d'un toquet de fourrure argentée, du chinchilla sans doute, « corsagée » d'un boléro fourré de chinchilla lui aussi, coupé à mipoitrine, mais ce qui la transforme, au point de la rendre méconnaissable, c'est la jupe montant si haut et descendant si peu !

Qu'elle est courte cette jupe et comme elle ballonne? Comme, sous elle, les jambes vont et viennent en battants de cloche rythmant un carillon ! C'est impossible ! Ce n'est pas la jeune fille que j'ai vue il y a huit mois, si entravée dans sa robe? Celle qui s'avance est une fillette de quinze ans, qui, toute rose et blonde, revient de son cours ou s'en va goûter avec ses petites amies dans un châ-

tenu voisin. Pourtant, c'est bien elle. Alors pourquoi s'hahille-t— elle ainsi ? Je me réponds : « C'est la mode ! C'est la mode! la mode!... o

Je me redis ce mot avec effarement devant celle chose que je croyais morte et qui, pimpante, ressuscite à mes yeux !

Ah çà ! que se passe-t il donc? Malgré la guerre on s'habille ? Parmi ce sang répandu sur toute la terre et ces hurlements de douleur déchaînés dans l'espace, la mode fait évoluer les plus surprenantes silhouettes de sa fantaisie couturière ! A l'horreur des derniers massacres, elle oppose la grâce de ses dernières créations, et les femmes rivalisent de coquetterie tandis que les hommes font assaut d'héroïsme ! Je ne sais plus si j'approuve ou je blâme, si je m'indigne ou m'intéresse, .le suis étrangement troublé.

.Mon trouble devient même un malaise, à mesure que l'élégante jeune fille s'avance. Je suis si loin de la mode ! Je me sens si engoncé dans ma rusticité, qu'une timidité campagnarde me saisit comme un accès de fièvre. J'ai peur de n'être pas présentable, de saluer gauchement et de n'avoir à exprimer que des pauvretés rurales dont je serai confus. Pourtant je aie suis habillé d'instinct. Oh! Certes, pas beaucoup ! Un complet de chasse verdâtre en velours côtelé, les leggins culottés de labour et, sous mon grand chapeau, le foulard dont j'ai piis l'habitude et qui me donne, du moins je l'espère, l'air quelque peu cow-boy. Dans la poche

droite de mon veston, ma main trouve un vieux gant. Elle le sort et le triture comme si, à lui seul, ce gant faisait la paire.

La jeune fille approche. Encore s'il n'y avait qu'elle. Mais la femme de chambre me gêne ! Je ne peux cependant pas rester là, planté comme un ibis, tandis que, souriante, Mlle Foncave vient audevant de moi ! Brusquement, je me mets en marche et je fais quelques pas, modérant mon sourire qui, par la colère intérieure que j'éprouve contre ma gaucherie, deviendrait insolent...

Par quelle phrase enrubannée va-t-elle répondre à mon salut ?

— Bonjour, mademoiselle...

— Bonjour, monsieur... Vous allez bien ?

— Mais, réponds-je, surpris de ce ton naturel, fort bien... merci, mademoiselle...

Et, avant que j'ai trouvé la réplique gracieuse :

— Que je suis indiscrète ! reprend-elle. Vous ne m'en voulez pas trop de ce dérangement?...

— Mais du tout... Au contraire !...

— Au contraire, est charmant ! souligne-t-elle avec un rire amusé.

— Mademoiselle, demande la femme de chambre, je vais d'abord chez Rigal 1

— Oui, chez Rigal, vous lui direz que j'attends toujours mes plants américains et que si je ne les

ai pas à la fin de la semaine, je m'adresse directement à Nîmes. Nous greffons trois hectares, un en coteau, les deux autres en plaine, ajoute-t-elle, se retournant vers moi, et j'ai conseillé à mon oncle de s'en tenir aux jacquets et aux riparia. N'est-ce pas votre avis?

De plus en plus surpris, je réponds avec la force de l'étonnement et de l'ignorance :

— Absolument.

— Eh bien ! allez, Léontine, commande-t-elle à la femme de chambre, vous irez ensuite m'attendre à la gare où vous demanderez si les barriques sont arrivées et si M. Foncave peut envoyer les prendre...

.le la regarde et je cherche à m'expliquer la substitution de ce langage agricole à la préciosité que j'avais lieu de craindre. Qu'est-ce que ça signifie ? Et voilà que, tout à coup, je me demande, avec l'émoi d'un affront dont je me sens rougir, si ce n'est pas pour se mettre de plain-pied avec ma ruralité qu'elle adopte ce ton!... Je dois me tromper, car elle-s'en excuse...

— Je vous demande pardon de tous ces détailslà...

Je proteste :

— Mais, du tout ! Ces détails m'intéressent beaucoup. Je suis, en quelque sorte, un engagé volontaire de la viticulture et le greffage, c'est la lutte contre l'insecte innombrable, c'est la régénération, même la transfusion...

LES DELX SOLDATS 281

Est-ce mon état nerveux qui surexcite ma susceptibilité? Pourquoi, devant cette jeune fille, qui m'est indifférente, ai-je honte de pouvoir être juyé comme un bourgeois déchu ? J'aurais volontiers pris, devant elle, l'initiative de me proclamer paysan, tandis que je proteste, si c'est elle qui me traite en rural, et voilà que je soigne mon langage quand le sien se néglige !

— Excusez-moi, mademoiselle, mais je n'ai à vous offrir que ce mur. comme sièt>e, en ce hall de plein air...

— Oh ! c'est très bien comme ça ! répond-elle. Vous êtes ici chez vous, d'ailleurs, presque dans votre champ, et c'est le cultivateur que je suis venue voir.

Il n'y a pas de doute, elle me parle avec l'affabilité familière de la bourgeoise à l'égard du paysan. Avec un peu d'ironie modeste, je remercie :

— Le cultivateur est très flatté, mademoiselle.

— Il n'y pas de quoi, réplique-t-elle en riant. Je viens en campagnarde demander un grand service à un agriculteur...

— Vraiment'?...

— Oui, dit-elle en s'asseyant sur le mur et serrant sa jupe pour m'indiquer ma place. Nous sommes très malheureux, figurez-vous, et presque aussi à plaindre que le seraient, sans vous, les Massaguel. Mon oncle a été prié de se rendre dans le Haut-Ouercy auprès de sa sœur très souffrante, et nous nous trouvons dans un grand embarras. Notre

dernier domestique vient de partir et nous ne pouvons nous procurer de charretier pour porter le tabac à Cahors. Puisque vous transportez prochainement celui des Massaguel, voudriez- vous être assez bon pour charger le nôtre sur votre charrette?

Je suis si stupéfait d'une telle demande qui, avec la [dus outrageante inconscience, ne me parle même plus comme à un cultivateur, dispose de moi comme d'un commissionnaire, d'un portefaix, que je murmure un long : « .Mais... é... é... é... » cherchant par quelle impertinence je vais exprimer mon refus.

Avant que j'aie trouvé, elle ajoute :

— Ce ne sera pas pour vous, j'espère, un gros dérangement. Nous avons, c'est vrai, douze cents pieds de tabac. Mais les Massaguel n'en ont que six cents. Puis ça ne vous détourne pas. Vous n'aurez, quand votre charrette passera devant la maison, qu'à faire claquer votre fouet. On vous entendra et notre petit berger viendra vous aider à charger.

Je me sens cramoisi et, la voix rageusement blagueuse, je demande :

— Mais, diies-moué donc, mad'moiselle...

— Monsieur?...

— Combien que vous allez lui donner à vol' charretier pour sa coin se '.'

<]'esi elle maintenant qui esl interloquée. Elle en a sauté à terre el debout, les sourcils levés, la

bouche entrouverte, elle me regarde, disant, elle aussi : « Mais... é... é... é !... »

— Oh ! Ne vous fatiguez pas à chercher un prix, mademoiselle, interviens-je aussitôt. Nous nous entendrons toujours. Nous nous entendrons d'autant mieux que ce ne sera rien du tout, car je trouverai un charretier qui transportera votre tabac, mais ce ne sera pas moi, je vous le garantis ! Ah ça ! mais, vous vous figurez donc que je suis un roulier ? Que je transporte le tabac à Cahors, la farine au moulin, le vin dans les gares et que je fais tous les charrois du pays? Je me suis fait travailleur de terre pour rendre service à de braves gens. Je suis donc devenu cultivateur, mais non pas domestique !...

— Oh ! monsieur ! monsieur! proteste-t-elle très émue, mais, quand même, la lèvre plissée par le sourire de quelque joie secrète. Vous vous trompez ! je n'ai jamais pu confondre voire œuvre de dévouement avec un travail de domesticité. Seulement, j'avais pensé que les Massaguel n'avaient pas le monopole de votre obligeance et que, vous demander un service de même nature, ce n'était pas vous offenser, mais bien vous rendre hommage !...

— Ah ! ça, c'est autre chose et, s'il en est ainsi, vous aviez raison ! réponds-je impressionné de ce juste raisonnement comme de la distinction aisée de ce langage que, depuis longtemps déjà, j'ai perdu l'habitude d'entendre. Vous aviez raison. Je

me suis bien mis, en effet, au service des Massamiel, mais c'est moi qui me suis proposé. S'ils me l'avaient demandé, peut-être eussé-je témoigné un moindre empressement. De même, pour ce transport, je vous aurais su dans l'embarras, je me serais offert. Vous me le demandez, je me récuse et vous cherche quelqu'un. Mais c'est là un reste d'orgueil dont je ne suis pas fier et je vous prie, mademoiselle, de m'excuser si je vous ai donné à comprendre, avec ma brutalité de paysan, que vous vous mépreniez !

— Ne vous excusez pas, reprend-elle vivement. Je comprends d'autant mieux votre mortification de mon apparente erreur sur votre compte que j'en ai éprouvé une semblable de votre erreur en ce qui me concerne.

- Pardon ! Il est naturel que je me sois révolté d'être pris par vous pour un rustre, mais moi je n'ai pas commis une méprise pareille envers vous car je n'ai jamais pensé que vous fussiez une personne commune !.„.

— Non, mais une pimbêche! articule-t-elle nettement, appliquant sur les miens ses yeux chaudement bleus d'anglaise du Midi.

— Oh ! mademoiselle, fais-je en ballant ma main gauche avec mon unique gant et en donnant ;i mon sourire « l'inexpression » la plus mondaine que je puisse évoquer. Tout au plus vous trouvaisje un langage un peu trop...

— Ambitieux ?

— Escarpé !...

— Le mot importe peu ! Vous ne m'avez pas seulement jugée sur l'apparence. Vous m'avez condamnée, et cette erreur m'a causé plus de chagrin que vous ne sauriez croire. C'était si bête de ma part de m'être exposée à un tel jugement! Quand on m'a dit que je serais votre voisine à table, j'ai eu si peur de vous paraître gauche, provinciale, que je me suis, étudiée. Vos derniers livres, vos dernières pièces surtout, m'avaient paru d'invention et de pensée si rares, mais de langage si... escarpé, comme vous dites, que j'avais voulu hausser et nuancer mon pauvre parler pour qu'il ne vous parût pas trop éloigné du vôtre. Quelle gaffe, grand Dieu ! Quelle gaffe ! Je l'ai compris tout de suite. Je voulais m'expliquer aussitôt. Si j'avais osé, j'aurais couru après vous quand vous êtes si brusquement parti à la fin de ce déjeuner au Méouré ! Je me disais : « C'est trop fort ! M'être fait juger comme une jeune fille snob, moi qui suis tout le contraire! moi qui subirais la ville par devoir, mais qui ne suis heureuse qu'ici, dans notre cher pays, dans ma maison des champs ! Moi qui pourrais, si je le voulais, parler patois comme une villageoise ! » Oh ! voyez-vous, monsieur, je m'en suis tant voulu de cette maladresse ! J'en ai tant souffert, que c'est cette souffrance qui m'a poussée à cette démarche, dont M. lîlajan, dans son désir de plaire à tout le monde, a dû certainement aggraver le ridicule, et dont maintenant je m'excuse

comme d'une inconvenance el d'une indiscrétion !...

Elle a posé son manchon sur le mur et, de son menu mouchoir parfumé comme les violettes qui naissent, elle sèche ses yeux dont les cils voudraient bien renvoyer les larmes accourues. Je suis très ému. Je suis ému de l'émotion qu'elle m'exprime et de celle que son éducation l'oblige à contenir, mais que son effort à s'en défendre m'engage à deviner. C'est une accalmie qui s'impose à la tourmente dont je suis secoué. J'ai l'impression que s'offre à moi le bonheur tel que je l'ai souhaité autrefois et tel que je dois l'accueillir si je veux échapper au danger qui menace ma vie.

Quel rêve, mon Dieu ! Quel lève me surprend là, qui m'apaise, me charme et m'attendrit ! Je me sens redevenir le jeune homme que j'étais il y a huit mois, celui d'avant la guerre. Une jeune fille est. là tout près, venue à ma rencontre. Elle est du monde auquel j'appartenais. Elle a mon éducation, mes goûts, mes façons de naguère ! Elle est si fine-

ment jolie, si aristocraliquement élégante! Elle parle un langage que, depuis si longtemps, je n'ai pas entendu ! Un si délicat langage ! Elle lient à mon estime, à ma sympathie. Elle me les demande. Il me semble qu'elle est entrée dans ma pensée ou un ouragan avait loul jeté par terre et qu'obéissant à sa parole si chaleureusement persuasive, les choses renversées se relèvent d'elles-mêmes, retrouvent leur place, reprennent leur rang. Et elle s'ex-

LES DLUX SOLDATS 287

cuse de cette démarche comme d'une indiscrétion ! Je suis si retourné par le regret d'avoir élé brutalement injuste que j'ai la voix un peu tremblante quand, prenant ses mains et les serrant dans les miennes, je lui dis :

— Ne vous excusez pas ! C'est moi qui ai commis la sottise ! Comment n'ai-je pas su deviner que c'était en mon honneur toutes ces guirlandes dont vous aviez pavoisé le cœur le plus joli, le plus enthousiaste, le plus sage et le plus vrai qui soit ! Ah ! j'en suis très humilié, très contrit de mon aveuglement et de ma balourdise ! C'est moi qui vous en demande sincèrement pardon et qui vous dis tout mon regret que ce malentendu entre nous se dissipe si tard !...

Comme un écho qui interrogerait, elle redit :

— Si tard?...

— Oui, si tard, reprends-je, parce que si nous avions eu plus tôt cette explication, je n'en serais pas où j'en suis maintenant !...

Elle a un peu pâli, et tandis que, vivement, ses mains remontent le long de ses joues le col de sa fourrure, ses yeux implorent la révélation que sa parole n'ose me demander.

J'hésite. Je me débats contre le furieux désir que j'ai de crier ma détresse, et, brusquement :

— Pourquoi vous raconter tout cela ? Qu'estce que <;a peut vous faire ? Ce n'est pas une histoire pour jeune fille ! Non, non, je ne dois pas...

— Si î Vous devez, répond-elle d'un accent qui exige.

— Eh bien ! oui, dis-je, oui, vous avez raison. A une amie si généreusement loyale, je dois toute ma sincérité, toute la vérité, quelle qu'elle soit, au risque de tomber dans votre estime plus bas que vous ne pouvez croire, de me suicider moralement à vos yeux, car c'est abominable ce qui se passe en moi, et je n'ai d'autre excuse que d'être sous une influence que je ne peux parvenir à chasser. Ce n'est pas impossible ! Est-ce que, par ce temps d'héroïsme, tout le monde n'est pas plus ou moins exalté, délirant? Tout le monde ne veut-il pas sa part de dévouement, de sacrifice? Tout le monde est sincère, spontané. Mais combien obéissent, sans le savoir, à une force inconnue qui se dévoile à eux, tout à coup, leur révèle, sous cette apparence généreuse un mobile honteusement personnel contre lequel tout leur effort se brise! Quand je me suis mis au service de mes amis Massaguel, j'ai cru accomplir spontanément une action toute simple et désintéressée. J'ai cru surtout n'agir que d'après ma propre volonté. Or, je sais maintenant que j'ai obéi à une volonté plus forte que la mienne. J'ai obéi au rappel de la terre. Vous savez si je l'ai aimée, cette terre-ci ! Elle aussi m'a aimé. Elle m'a donné des enfants bien portants que vous avez, vous-même jugé, dignes (Telle et de moi, puisque vous m'avez dit votre affection pour eux, mes premiers livres. J'ai été ingrat envers ma terre natale.

J'en ai eu honte. Je l'ai reniée. Je lui ai repris ma pensée que j'ai donnée à une pensée étrangère et j'ai eu, de cet amour, des enfants que vous-même n'avez pas reconnu comme miens, mes derniers livres ! Eh bien ! elle s'est vengée notre terré 1 Elle a voulu me reprendre et, pour cela, elle s'est offerte à moi comme une noble tâche, un beau devoir. Elle a mis dans ma main la pioche et la charrue. Elle a voulu que je la travaille, que je la rende féconde, que je l'aime et, quand j'ai eu fait tout cela, croyant agir pour le compte d'un autre de qui je m'étais nommé le remplaçant, je me suis aperçu que je l'aimais pour mon compte comme jamais je ne l'avais aimée ! Alors elle m'a dit : « A présent ça y est. Tu es à moi. Je ne te lâche plus. Tu as eu honte de moi ! Tu as voulu t'élever, je te rabaisse àmon niveau ! Plus bas encore ! Tu as voulu des ailes, tu auras des racines. Tu as voulu le luxe, l'oisiveté du corps, la richesse, tu auras la pauvreté, le travail éreintant, la bure et les sabots ! Tu as voulu l'amour dans la beauté, l'élégance et la grâce, tu aimeras la paysanne et tu l'aimeras en être primitif, la volant à celui de qui elle est là femme, l'emportant comme une proie dont tu seras la proie, terrant et enterrant avec elle ta vie dans ce coin que je t'ai préparé!... Et voilà où j'en suis de mon œuvre !... »

Maintenant, elle est affreusement pâle. Elle a joint les mains et elle supplie :

— Oh ! non, non, monsieur ! Non ! Il ne faut

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pas ! Vous ne ferez pas une chose pareille. Si j'osais, je me jetterais à genoux pour mieux vous supplier ! Je vous le demande en grâce, puisqu'il en est temps encore. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Je m'en doutais ! Non pas pour vous, bien sûr ! Mais pour elle! Je la connais, cette petite Zélia. Nous avons été camarades. J'ai été, toute enfant, chez les Sœurs avec elle à Montech. Je vous assure, c'est une brave enfant, un cœur excellent, mais une imagination comme un troupeau de chèvres lâché dans la montagne! Vous l'avez émerveillée, éblouie. C'était si beau ce que vous faisiez pour elle ! Elle s'est exallée. Elle a cru, elle croit vous aimer, et vous-même vous vous êtes laissé séduire par sa beauté rustique, sa drôlerie, sa sincérité, quand vous étiez las du mensonge. Ça se comprend, mais il n'est pas possible que cela vous entraîne plus loin. Vous ne pouvez pas déshonorer une si belle action que l'on cite en exemple ! Et puis, le premier enthousiasme passé, que feriez-vous tous deux? Qu'est-ce que vous vous diriez? Oui, oui, je sais, vous y avez pensé, ou plutôt non, vous avez refusé d'y penser. Mais pensez-y ! Vous voyez-vous, en image, lui lisant la scène ou le chapitre que vous aurez écrits?...

— Croyez-vous que je me voie plutôt lisant à une jeune femme mondaine qui piaffe d'impatience et s'esquive en prétextant l'heure du thé on bien de l'essayage ?

— Oh ! vous êtes injuste, sans doute même

ingrat envers les jeunes femmes du monde! Mais, entre cette jeune femme et une paysanne, ne voyez-vous pas, pour vous, d'autre femme possible ? Je vous jure, monsieur, qu'il me faut un certain courage pour vous parler ainsi. Il faut que je fasse bon marché de toute réserve, de toute dignité. Mais qu'est-ce que la réserve et la dignité quand un homme comme vous confie à une amie le danger qui le presse ? Je vous jure qu'en ce moment je ne pense pas à moi, et que je sacrifierais de grand cœur une ambition affectueuse dont je vous ai fait part. Je n'ai plus qu'un vœu, qu'un désir, c'est que vous épousiez celle qui convient à l'homme que vous êtes. Il y en a. Je vous les nommerai. Vous ne les connaissez pas, mais elles vous connaissent. Vous n'avez qu'à choisir. Seulement, il faut que celle de votre choix soit de ce pays comme vous, qu'elle soit placée ici par la naissance et que, par son éducation, elle ne soit déplacée nulle part. Il faut qu'elle ait vos goûts, vos idées, vos traditions, le même amour*du sol. Il faut qu'elle puisse se mêler à vos travaux agricoles et que votre œuvre soit, pour elle, comme une religion. Il vous la faut bien portante d'esprit comme de corps, qu'elle puisse marcher à votre pas dans vos terres et, à votre bras, dans le monde. Il n'est pas essentiel qu'elle sache écrire, pourvu qu'elle sache vous lire ! Il faut que votre regard, en se posant sur le sien, se repose, et, qu'en vous confiant à elle, vous repreniez confiance ! Enfin qu'elle soit une amie qui puisse

s'élever jusqu'à vous, ou vers qui vous puissiez vous pencher, mais, tout naturellement, sans avoir à descendre ! Soyez sûr que, près de celle-là, vous serez heureux, que les belles œuvres naîtront de vous comme naissent les fruits et, qu'à Paris, où tous les deux ensemble vous les apporterez, ces récoltes vous seront payées avec de la gloire et de l'or!...

Malgré moi, presque violemment, j'éclate de rire :

— Paris ! La Gloire ! Qu'est-ce que vous dites là, Dieu de Dieu ! Qu'est-ce que vous évoquez ? Le Paris d'à-présent on ne pourra jamais assez l'aimer ni l'admirer. Mais celui que vous me rappelez, ou plutôt ce foirai! , ce marché enclavé dans Paris, mais qui n'eut jamais rien de commun avec le vrai Paris, quelle horreur ! Ah ! vous croyez qu'on y récompensait le talent et qu'on y couronnait le génie ? Une mêlée épouvantable où, si on voulait attraper à peine de quoi vivre, il fallait jouer non seulement des coudes mais des poings, des pieds et même du couteau ! Dix ans je me suis débattu là-dedans ! Et je reverrais ça ? Jamais ! Jamais ! Mon coin de terre ! Je sais où il est. A quelques kilomètres, dans un vallon merveilleux de silence et de fertilité. Il est à vendre et je veux vivre là, sur cet arpent, avec mon blé que je ferai pousser, mon vin que je produirai, ma petite paysanne qui scia ma femme et qui partagera avec moi le bonheur de vivre, ignorant tout le monde et ignoré de tous !

— Vous ne ferez pas ça !

— Oui m'en empêchera ?

— Vous-même ! Votre ressentiment vous le fait concevoir. Mais votre honnêteté vous l'interdit d'avance. D'ailleurs, c'est impossible, laissez-moi vous le dire sans avoir peur des mots. Vous êtes le jouet d'une sorte de mirage, de l'illusion champêtre. II n'y a pas que vous qui vous soyiez épris de la beauté rustique. Des femmes d'un excellent monde, même des jeunes filles, tout en restant honnêtes, n'ont pas été insensibles à l'aspect du jeune et beau paysan. Seulement, ce n'est qu'une impression, tout au plus une émotion. Ça ne tient pas ! Un mot, un geste, un rien que l'on n'a pas prévu, et la distance se rétablit, le fossé se creuse. Et puis, vous n'aurez même pas besoin de cette déception ! Vous avez amassé trop de volonté en vue de sauvegarder le champ et le foyer de ce brave garçon, pour ne pas accomplir votre œuvre jusqu'au bout et, même si cette petite acceptait d'être votre complice, vous ne pourriez faire autrement, car vous vous l'êtes interdit à vous-même!...

Furieux, je proteste :

— Je voudrais bien voir ça !

— Vous le verrez ! affirme t-elle. Je le souhaite ardemment. En tout cas, vous n'aurez pas à m'en vouloir de m'avoir fait connaître cette lutte, car, si vous êtes victorieux, comme je veux en être sûre, je vous admirerai bien plus d'avoir réussi à vaincre cet obstacle. Dites, monsieur, vous ne m'en voudrez pas?

2U4 LES DKUX SOLDATS

D'un élan, je lui réponds :

— Oh ! quant à ça, mademoiselle, soyez-en bien certaine, quoi qu'il arrive, je n'oublierai jamais cet entretien et je ne pourrai me rappelet; vos paroles qu'avec une profonde reconnaissance, une grande affection...

Le rose de ses joues s'empourpre et, se dépêchant, comme si elle craignait de ne pas arriver jusqu'au bout de ce qu'elle veut me dire :

— Alors, promettez-moi que, si les... choses tournent bien, vous écrirez à mon oncle un mot comme ceci, par exemple: « Quand m'invites-tu à déjeuner? » ...Je comprendrai ce que cela signifie... Vous me le promettez?...

— De très grand cœur. Seulement...

Elle m'arrête du geste.

— Oh ! non, n'ajoutez rien. Déjà je combats à côté de vous, et je vais me donner un allié, le plus puissant de tous ! .le vais même l'implorer chez lui.

— Où ça?

— Dans sa maison, me répond-elle, tandis que son bras, au bout duquel se gonfle le manchon, me montre la petite église qui grisonne à travers les cyprès.

— J'y ai bien souvent été prier, ajoule-t-elle, mais, cette fois, je ne vais pas prier, je m'en vais supplier ! Au revoir, monsieur...

— Adieu, mademoiselle...

Sans me retourner, je hâte le pas. Derrière moi,

j'entends la vibration sépulcrale d'un énorme couvercle de fer qui retombe. C'est la porte de l'église qui se referme sur cette jeune fille. Je suis en retard. Zélia m'attend et, déjà, sans doute, elle s'inquiète de cette longue absence. Que vais-je lui dire ? Je ne lui dois certes pas d'explication. Mais mon silence la tourmenterait et la ferait souffrir. Or, lui mentir me répugne et je ne peux cependant lui raconter mon entrevue. La lettre par laquelle Mlle Foncave me demandait ce rendez-vous ne faisait pas appel à ma discrétion. C'est précisément pour cela. Sa discrétion commande la mienne. D'ailleurs elle a dû la prévoir et donner des instructions à sa femme de chambre, puisque celle-ci a l'ordre d'aller la retrouver assez loin du village. Puis, vraiment, cette jeune fille que j'avais méconnue vient de me révéler, tous deux d'une compréhension, d'une sensibilité si émouvantes, son cœur et son esprit et, malgré le désaccord de nos volontés, j'en reste si pénétré de reconnaissance que je ne peux exposer sa démarche à des commentaires dont je m'irriterais.

Alors, comment vais-je expliquer mon absence? Par une convocation du maire de Montech au sujet de cette ambulance pour laquelle on ne peut trouver un local convenable? C'est dangereux. A chaque instant, le maire passe devant la porte des Massaguel et, d'un mot, il peut me démentir.

Je raccourcis le pas. Je m'accorde le temps d'allumer une cigarette, et je cherche une bonne raison,

dispensée de contrôle, tandis que mes yeux se laissent fasciner par le glissement rouge et tournoyant de l'eau. Mais, là-bas, au coude arrondi du chemin, dans le fin bosquet dont les ajoncs se penchent sur la rivière, en gaules de pêcheurs, quelque chose a bougé. L'immobilité partout ailleurs est si complète que mon regard surpris tombe en arrêt làdessus, tout à coup. Qu'est-ce que c'est ? Une forme noire, empêtrée dans le branchage et qui cherche à se dépêtrer le plus doucement possible pour ne pas être vue. J'avance de quelques pas, vivement. Un bras écarte une branche, mais, avant que l'autre ait pu masquer le visage, une seconde apparu, j'ai reconnu Zélia.

Qu'est-ce qu'elle fait là, et pourquoi se cachet-elle? Il n'y a pas de doute, elle me guettait. Tout le temps que Ml,e Foncaveet moi nous avons échangé des sentiments d'amitié que leur délicatesse, leur innocence même devaient garantir de toute indiscrétion, elle nous épiait, cherchant, d'après nos gestes, à deviner nos paroles! Je ne sais pas pourquoi, au lieu de me sentir tendrement indulgent comme à une angoisse amoureuse, j'éprouve un serrement de cœur comme devant une curiosité grossière que j'observe chez elle pour la première fois.

Je suis aussi embarrassé de l'avoir vue qu'elle l'est peut-être de m'avoir aperçu. J'hésite à m'approcher. Si je tournais à droite pour aller rejoindre la route en traversant le champ de Bousquet? Trop

tard! Au moment où je vais obliquer sans brusquerie, pour qu'elle ne comprenne pas mon intention d'éviter la rencontre, deux bras se lèvent audessus de l'oseraie et s'agitent, me télégraphiant : « Attendez-moi ! je viens ! »

Aussitôt un remous bouleverse le feuillage. Elle s'est fourrée là, dans un inextricable fouillis d'où elle a peine à sortir. Oh ! je ne suis pas inquiet ! Elle est si agile, si délurée de corps, si habituée à se couler, à se « couleuvrer » dans les plus emmêlés taillis, à s'y embrouiller et à s'y débrouiller !...

Néanmoins, je presse le pas pour lui porter secours. Mais la voilà qui se dégage. A demi sortie du massif, elle pose son pied sur la première saillie du talus. Son bras se tend vers le bord. Sa main empoigne l'amarre que lui offre une touffe de chêne. Elle se soulève.

La voilà debout. Non... Pas encore... Aïe donc ! Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle joue? Non... Mais qu'estce que c'est ? Ses bras battent l'air... Zélia ! Zélia !... Elle tombe !... Elle est tombée !... J'ai entendu son cri. Leplouffde la plongée a dû être étouffé par les herbes ! Je suis fou ! Je bondis, me répétant des mots haletants :

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je n'arriverai pas ! L'eau me l'emporte !

J'appelle :

— Zélia ! Zélia !

Elle ne répond pas ! Je plongerai. Je la rattraperai. En courant, je jette mon chapeau, j'arrache

ma veste, mon gilet. Mon Dieu ! Je n'arriverai pas! M'y voilà ! C'est là ! Je fonce, tète baissée, bras en avant pour la plongée, mais je m'arrête net. Elle est là, sous mes yeux, dans le fouillis des branches entrelacées au-dessus d'elle et entre-croisées sous elle comme un élastique plancher qui a retenu la chute de son corps.

Elle est couchée de tout son long, les bras ramenés sur la poitrine, le visage d'une pâleur d'agonie, les veux fermés, la bouche entr'ouverte. Maintenue en suspens à quelques centimètres au-dessus du mascaret furibond qui tourbillonne sous elle, ses pieds seuls écorchent la surface dont l'afflux rouge fait un remous autour de ses sabots. Mais elle est si horizontalement équilibrée, comme les plateaux d'une balance donnant le juste poids, que le moindre mouvement, un oiseau, un éboulis de feuilles se posant sur elle, la feraient basculer, et c'est peut-être de cela qu'elle est si pâle, ayant peur des battements de son cœur, retenant son souffle.

Sait-elle que je suis là? Je n'ose lui parler, craignant «pie ma parole ne lui donne un frisson de surprise, et je ne peux hasarder, vers elle, un mouvement d'approche qui ne soit décisif, car toutes ces branches sont solidaires et le ploiement de l'une déterminerait l'effondrement des autres.

Pourtant, je veux la rassurer et, pour éviter qu'elle bouge quand je m'avancerai, je lui dis à voix basse :« Ne remue pas. Reste tout à fait immobile, .le réponds de tout. »

J'empoigne, delà main gauche, l'arbuste le plus proche, mais, le corps ainsi projeté en avant et mon bras droit aussi tendu que possible, je parviens à peine à effleurer, du bout de mes doigts, sa jupe. J'ai une ceinture de cuir. Je la déboucle et la reboucle autour de l'arbre. Cette rallonge me rapproche certes, mais pas encore assez. Je peux saisir, à poignée, l'étoffe de sa jupe. Seulement, je la déplacerai, tout au plus, et il faut, pour la dépêtrer de là, que je puisse la harponner en entourant sa taille avec mon bras.

Je m'inquiète, car je ne sais si elle est évanouie, et je me terrifie à l'idée d'un mouvement qui romprait son immobilité. Je regarde autour de moi. Personne. Pas un bateau amarré avec lequel je puisse aller la recueillir. J'ai envie de crier à l'aide. Je me retiens. Un cri, elle tressaille et c'est son corps qui tombe, est englouti, raflé par l'eau, emporté dans sa fuite éperdue ! 11 faut pourtant que je l'atteigne 1... D'instinct, mes mains se sont portées à mon foulard et, tandis quemes doigts le dénouent, je sens que ma respiration se raccourcit, que mes tempes se refroidissent. Ce foulard est neuf, épais. Sa trame serrée promet la résistance. Mais supportera-t-il le poids de nos deux corps? Et s'il craque sous la pesée de cette double charge ?... Notre union ne s'accomplira pas sur la terre, mais dans ce mystère de l'eau nous roulant vers l'inconnu, pêle-mêle, avec les épaves, les animaux arrachés au rivage par le flot qui pille et qui dévaste...

J'ai enchaîné à l'anneau de cuir de ma ceinture, le foulard dont j'éprouve la solidité en tirant de toutes mes forces sur son quadruple nœud. Derrière moi, je regarde. C'est le désert qui se fige dans le silence et l'immobilité. Devant moi, c'est la ruée qui' mugit et bouillonne. La terre nous garderat-elle? L'eau nous enlèvera-t-elle? Laquelle des deux nous aura?... J'incruste mon pied gauche sur le bord sablonneux aussi avancé que possible, le callant contre une racine qui affleure. Je serre, dans ma main gauche, le foulard comme un anneau de gymnase. Je me lance en avant et, d'une seule enjambée, atteignant Zélia, mon bras droit la saisissant en crochet à la taille, je la ramasse, puis, — c'est la seconde décisive, — comme un pêcheur remorquant le poids écrasant de sa barque, je me replie sur mon jarret gauche et, avec une volonté d'aborder qui décuple la tension de mes muscles, j'exécute,en tirant à moi l'anneau decuiret de soie, un formidable effort pour nous haler tous deux. La secousse est si violente qu'elle ne nous dépose pas, elle nous crache, comme eût fait une vague, sur le rivage où nous tombons, l'un à côté de l'autre, au pied même de l'arbre.

Je me relève sur mes genoux et, aussitôt une irrésistible réaction de joie m'incite à des extravagances. Je danserais. Je battrais des mains. Je rirais aux éclats. Je ne fais rien de tout cela, mais je m'écrie avec quel alléluia d'allégresse : « Ça y est !... »

Zélia n'a même pas un tressaillement. Pourtant elle n'est pas évanouie. J'ai vu, sous la pression de mon bras, ses couleurs accourir à ses joues, comme, à la chaleur de la main, le rose des thermomètres envahit le tube de cristal. Sa respiration est aisée, régulière. Seulement les deux coins de sa bouche lui font deux incisions de souffrance que jamais encore je ne lui avais vues, et son regard, entre ses paupières mi-fermées, est un regard comme figé dans l'attente et dans l'observation.

— Hein? Tu as eu peur? lui dis-je. Mais c'est fini, ma chérie ! Réveille-toi ! Ça y est ! Tu es sauvée ! . . .

Je la regarde, me répétant : « Sauvée ! Elle est sauvée ! C'est moi qui l'ai sauvée ! » Et ce sauvetage m'apparaît, non comme un fait matériel, mais comme un événement extraordinaire et significatif, étant données les circonstances, une intervention de la nature qui a voulu cela. Oui, il n'y a pas de doute, la nature est pour nous ! Elle nous donne raison ! La volonté créatrice qui unit les êtres nous exempte des obligations morales et nous met hors la loi de conscience. Elle nous veut à elle. C'est elle qui a déclenché ma décision, maintenu mon sang-froid, guidé mon bras. C'est à elle que je dois l'adresse et le courage qu'il fallait, et c'est elle qui me dit maintenant : « Au péril de ta vie tu as sauvé cette petite que tu aimes. Tu as, par cela même, brisé tous les obstacles qui vous séparaient. Tu l'as gagnée ! Tu l'as conquise ! Je te la donne ! Elle est à toi !... »

302 u:s DEUX SOLDATS

Comme elle a un grand soupir, je me penche vers elle. Cette fois ce sont mes deux bras qui l'enlèvent de terre, et je me mets aussitôt à courir vers la cabane au milieu de la vigne. Je cours comme si je la ravissais, si j'étais talonné par des poursuivants à mes trousses, et je la serre de toutes mes forces contre ma poitrine, comme si c'était ma proie que j'emportais...

Je cours entre les souches vendangées, la soulevant au-dessus des sarments dont les feuilles rougeoient. Je cours sans dire un mot, haletant de ne pouvoir respirer assez vite et, dès que j'arrive devant la cabane, sans ralentir mon élan, j'en ouvre, d'un coup de genou, la porte toute grande...

Mais je m'arrête, reculant presque comme si je me heurtais à une atmosphère irrespirable, à une présence invisible, inhospitalière, férocement hostile et qui ruine, en faisant, par le détail, plus déconcertant et plus douloureux, le choc de celte déception. Je courais heureux et délirant vers cette cabane comme vers le plus délicieux abri d'amour que le soleil de l'été édifiait sur la verdure de la vigne en petit temple d'or, et j'entre dans cet asile que novembre a transformé en un sombre taudis, une paillote de nègre, par le toit crevé (\c laquelle le jour laisse passer un pan de sa chemise sale.

Encore qu'importe cela ! Mais toute leur intimité conjugale enfermée là s'est réveillée à mon entrée, se levant, de tous les coins d'ombre, me prenant à la gorge et me sautant aux yeux.

C'est là que, par les brûlants après-midi, ils venaient, ne tenant plus au travail, s'abriter et passer leurs intermèdes de sommeil ou d'amour. L'air en est tiède encore. Une veste d'Henri pend comme un drapeau en loques au manche d'une bêche. Un baquet de mortier, entouré de briques, indique qu'ils voulaient plus solide et mieux close, cette retraite amoureuse et, sur le drap sali par le temps, le drap recouvrant l'épaisse litière de paille qui leur servait de lit, est resté creusée, côte à côle, exactement moulée des pieds à la tète, la double empreinte de leurs corps.

Toute ma passion se révolte contre cette hostilité des choses. J'en refoule les suggestions. J'en repousse l'assaut. Je regarde Zélia. Un sourire d'elle volatiliserait ces ombres, expulserait ces hôtes importuns et ferait que, dans ce réduit, il n'y aurait plus que nous deux avec notre bonheur. Mais elle ne sourit pas. Elle n'a plus ce regard qui enflammait ses paroles dans le vallon de Brot. Elle n'a plus cette bouche qui me criait : « C'est un feu qui me dévore! » Elle est abandonnée, passive, comme acceptant d'être le prix du sauvetage. Oh ! non ! non ! Pas cela ! Et, par cette fissure de ma volonté, se rue à l'attaque de ma passion tout ce que j'ai amassé en moi, pour lui résister, de raison,

o04 LES DEUX SOLDATS

d'énergie. Non ! non ! Le fait de l'avoir sauvée ne me la donne pas ! Ce n'est pas vrai !...

Je ne l'ai pas sauvée pour la perdre définitivement et, la faire mienne, c'est pour toujours la perdre ! Ce n'est même plus la minute, c'est la seconde qui est décisive. C'est maintenant moi qui suis en danger. Je ne veux pas commettre cette faute qui est un crime. Je ne veux pas me salir d'une telle souillure. Je veux être fidèle à mon serment comme à mon amitié. Je sens, qu'en moi, toute une partie de mon sang se bat contre l'autre ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Que vais-je faire? Quevaisje devenir? C'est qu'elle est adorablement belle! Comme je l'aime ! Je l'aime de tout l'appel de mon cœur, de toute l'ardeur de mon corps. Mon Dieu ! la force de cet effort ! Ne pas me pencher sur elle ! Ne pas resserrer mon étreinte ! L'arracher de mes bras ! Non ! non ! je ne pourrai pas ! Si je renonce à elle, c'est pour toujours... Eh bien ? L'autre l'a bien fait, le sacrifice de sa vie, et je n'aurai pas, moi, le courage de sacrifier un moment de bonheur?... Si ! si ! je l'aurai! Je l'aurai pourvu qu'elle ne s'éveille pas de son demi-sommeil ! Je sens que, doucement, mes bras la détachent, la dessoudent de moi. Mon Dieu! faites qu'elle ne me regarde pas... Mes bras l'ont séparée de ma poitrine. Ils la descendent lentement. Je suis leur mouvement. Je m'agenouille au bord de leur lit conjugal, et là, comme si j'ensevelissais mon amour avec elle, je retends tout au long de l'empreinte

creusée devant moi. Puis, regardant l'empreinte parallèle et y replaçant l'image d'Henri, je lui dis en moi-même : « Ma pensée seule te l'avait prise mais, cette fois, c'est fini, le sacrifice est fait. Je te la restitue... » Je renfonce, en les ravalant à grands coups, les sanglots qui m'assaillent à la gorge et, de cette voix bougonne qui dissimule les combats intérieurs, je dis à Zélia en lui jetant sur les jambes la veste d'Henri :

— Tu as eu une grosse émotion. Repose-toi. Je vais voir tes parents. Je leur raconterai la chose de façon qu'ils ne soient pas effrayés. Repose-toi, et, dans un instant, je viendrai te chercher.

D'un saut, elle s'est assise sur le lit, la parole saccadée, coupée par la respiration qui se presse :

— Non, non, ne vous en allez pas, dit-elle. Je ne veux pas me reposer. Je ne suis pas malade. Je n'ai pas peur. Tout m'est égal ! Oui, tout, excepté ça!

— Quoi ça ?

— Vous le savez très bien ! reprend-elle. Ce que j'ai vu sur le rivage, que ça m'a donné un tel coup que ça m'a fait tomber !...

— Allons ! allons ! calme-toi, lui dis-je.

Mais elle lance à toute volée le veston d'Henri que j'avais déposé sur sa jupe, et tandis qu'il va s'aplatir dans un coin, elle s'écrie :

— Oh ! Non, non ! monsieur Julien, il s'agit pas de me calmer ni de me ménager. Je peux plus rester comme je suis, après ce que j'ai vu, et si malheu-

reux que ce soit pour moi, tant pis, n'ayez pas peur de me faire du mal. J'aime mieux tout savoir !...

Avec un sourire que je fais aussi tranquille que possible, je demande :

— Mais quoi '?...

Elle me saisit les poignets, m'attire violemment à elle et, ses yeuxenclouant les miens, barrant tout passage au mensonge, elle me dit avec l'accent d'un reproche qui tremble de colère ou de désolation :

— Vous l'aimez ?...

J'ai un soubresaut. Je ne m'attendais pas à cette question droite comme une accusation. J'essaie de dégager mes mains, mais elle les relient. Je lui soustrais mon regard, car le sien devient insoutenable. Je veux échapper à celte mise en demeure. Je sens maintenant que le geste de l'avoir arrachée de mes bras n'esl pas, comme renonciation, aussi définitif que le sera celte réponse, ce oui ou ce non qu'elle veut, qu'elle exige. Le corps s'est résigné. Maintenant c'est au cœur à faire son devoir, et e'est terrible ! Ah! mais, c'est effrayant comme je l'aimais cette pelile ! Je n'aurais jamais crn l'aimer à ce point ! Je souffre, à l'approche de cette réponse pourtanl inévitable, comme jamais je n'ai souffert, comme Henri souffrirait, et je cherche à éluder ce mol décisif qu'il faudra pourtant prononcer d'une voix ferme, ne laissant pas soupçonner l'intime démenti. Je veux gagner du temps,

et, haussant fortement les épaules, rude autant qu'évasif, je conseille :

— Laisse-moi donc tranquille, et reste tranquille. Repose-toi d'abord, nous causerons après.

Mais elle secoue la tête et, insistant, elle accentue :

— Répondez. Vous l'aimez ?

Elle a donc plus de courage que moi? Elle veut savoir, et moi je ne sais pas vouloir! Je n'ai qu'à lui répondre : « Oui, je l'aime. » Je mentirai, car si j'ai, dès à présent, pour cette jeune fille, une affection .naissante, il n'est pas vrai que je l'aime. Seulement ce sera fini entre Zélia et moi. Son amour en mourra sur-le-champ de ce « oui » et je n'ose frapper ce coup de grâce qui nous atteint tous deux. Résister à la tentation, je le peux. Mais la supprimer ! Ne plus deviner, tendues vers moi, ses timides embûches ! Ne plus la voir me sourire ! Ne plus entendre voltiger, autour de moi, les regards questionneurs, les soupirs exagérés, les tendres, les caressantes, les rieuses agaceries des mots surchargés d'intentions ! Ah ! comme j'ai envie de la reprendre dans mes bras et de lui dire : « Non. non, je ne peux pas te mentir ! C'est toi que j'aime... » Et, pourtant, quand elle me redit plus pressante : « Vous l'aimez ? », je suis stupéfait de la voix brutale, méchante, qui s'élance de moi, force mes lèvres et lui répond :

— Eh bien ! oui ! Je l'aime...

Maintenant, ça y est. J'étouffe en moi la révolte soulevée par la douleur de cet arrachement et

j'éprouve une féroce joie du devoir accompli. Je me sens un cœur qui, désormais, s'acharnant contre lui-même, tiendra bon et tiendra tête aux extravagances, aux folies que je vais déchaîner.

Un moment pourtant j'ai honte et j'ai peur de ma brutalité. Je crains que ma réponse ne l'ait atteinte jusque dans sa parole et n'ait fait pénétrer en elle le désespoir muet, le seul capable d'avoir raison de son corps si vivant. Elle se tait. Une exclamation sourde a laissé passer entre ses lèvres un « Oh ! » à peine intelligible. Je m'effraie de la voir si pâle, les yeux fixes, le buste raidi comme, tout à coup, perclus de souffrance. Il faut qu'elle parle, qu'elle pleure, qu'elle crie, qu'elle trépigne, mais qu'elle ne reste pas une minute de plus silencieuse et immobile, car c'est contre sa nature, ce serait mortel pour elle. Aussi j'attaque sa passivité, je la secoue, je la cingle avec les paroles les plus exaspérantes que je puisse trouver.

— Es-tu contente à présent ? Au moins, tu n'auras plus besoin de me guetter, de m'espionner ! Tu as voulu savoir la vérité ! Je te la dis, et si je te la dis avec cette rudesse c'est pour qu'il ne subsiste pas, entre nous, un malentendu. C'est pourquoi je te le dis et jeté le répète: « Oui, je l'aime ! Tn entends : je l'aime ! »

Aux premiers mots, elle a jeté ses deux points fermés sur ses oreilles, agitant furieusement la tête. Puis, dès que je prononce ces paroles : « Je l'aime !... » elle éclate :

— Taisez-vous ! Taisez-vous ! Taisez-vous ! C'est trop ! Vous êtes un méchant, un bourreau, un assassin, un homme que je croyais bon et qui est le plus cruel de sur la terre ! Qu'est-ce que je vous ai fait pour me faire souffrir comme vous faites ? Parce que je vous aimais ! C'est un crime ? Il fallait me le dire tout de suite que j'étais une laide, une sale dégoûtante paysanne ! Mais ce n'est pas ça que vous m'avez dit dans le vallon de Brot, quand moi je vous ai déclaré que je vous aimais ! Ah ! non, vous n'avez pas dit ça î Que vous étiez tout joyeux au contraire ! Que vous aviez la figure d'un homme qu'il est peut-être pas flatté mais qu'il est bien content et, sans ce grand arpaillan d'imbécile qu'il s'est mis à chanter, que ça vous a révolutionné, ce n'est pas cette jeune fille que vous aimeriez et vous ne me parleriez pas avec cette méchanceté que je ne sais pas comment je n'en suis pas tombée raide morte ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse, et que vous êtes méchant de m'avoir trompée comme vous l'avez fait ! Oui, vous m'avez trompée ! Quand je vous ai demandé de ne pas vous marier avant le retour d'Henri, vous m'avez pas répondu : « Ça dépendra de toi ? » Hé bé, c'est-il pas de l'amour celte réponse que j'ai jamais compris ce que ça voulait dire ? Et je pensais : « Il m'aime ! C'est pour cela qu'il ne veut pas que je comprenne! Il m'aime et il se prive de moi pour pas faire du tort à Henri ! » Et je vous plaignais ! Je me disais : « Qu'est-ce que je pourrai faire pour

qu'il m'aime sans se gêner et qu'il pense à personne plus qu'à nous deux ! Grande bête ! Idiote ! et cruche que je suis ! Que je n'ai pas compris que vous cherchiez seulement à vous marier, que j'étais pas une jeune fille, que je n'avais ni de l'instruction, ni delà toilette, ni de l'argent et que, pour un homme comme vous, j'étais pas plus que la mouche ou la fourmi qu'on écrase ! »

La voilà lancée, en pleine folie de. souffrance. J'ai voulu qu'elle fît saigner sa blessure, qu'elle fît pleurer et crier sa douleur.

Mais c'est trop! Je souffre atrocement d'avoir retourné contre moi sa souffrance, d'avoir fait de ce visage si tendrement rieur, un visage fiévreusement haineux, de ces mots qui venaient à moi comme un vol d'oiseaux caressants, des mots qui me frappent à coups de bec, me griffent à coups d'ongle — et j'essaie de la calmer en lui disant:

— Zélia ! je t'en supplie ! Ne continue pas ! Je t'ai dit ce que ma conscience et mon affection pour toi m'/ordonnaient de te faire savoir. Cela t'a fait du mal, mais moi je te l'ai dit en trois mots tandis que toi tu m'accables de reproches que je ne mérite pas et qui me font horriblement souffrir!...

11 a fallu que je lutte du geste et de la parole pour pouvoir articuler mes dernières syllabes qu'elle ramasse et aussitôt me rejette.

— Souffrir? Et de quoi? De quoi souffririez- VOUS, du moment que VOUS ne m'aimez pas? Vrous avez eu peur de me faire SOuffrir en me reprochant

de vous avoir espionné, en médisant : « Je l'aime ! Je l'aime ! » que vous en finissiez plus d? répéter « Je l'aime », comme si j'étais sourde? Alors pourquoi vous m'avez pas laissée tranquille quand je suis tombée à la rivière, qu'à présent je roulerais, comme une bête morte, pardessus la chaussée de Calviac et que ce serait fini! Un fameux débarras ! Qui me regretterait? Henri qu'il m'aime bien, le pauvre ! Mais il est si léger qu'il serait remarié peut-être avant trois ans ! Mes parents, ils vivent que l'un pour l'autre !Et moi, je ne souffrirais plus ! Mais ça se refera parce que maintenant je ne veux plus de la vie ! Non, non, je n'en veux plus ! Epousez-la, celle que vous aimez, mais vous ne pourrez plus passer devant notre maison sans vous dire : « C'est moi que j'ai fait mourir de chagrin une malheureuse, qu'elle ne m'avait rien fait, si ce n'est d'avoir trop de l'amour pour moi ! Mais vous aurez beau faire cent kilomètres pour ne pas passer devant notre porte, vous aurez ce remords, vous vous direz toujours, c'est moi que j'ai tué la petite Zélia, parce que, c'est tel que je vous le dis et que je vous le jure, je recommencerai. ..

— Eh bien ! soit, ma pauvre petite, tu recommenceras, lui dis-je, avec toute mon émotion et toute ma volonté de me faire entendre. Tu recommenceras, mais alors tu sauras ce que tu fais, non seulement vis-à-vis de toi-même, mais vis-à-vis des autres, car, dans toute cette affaire-là, tu as l'air de croire que, seule, lu as droit de souffrir 1

— Et c'est pas vrai peut-être ?

— Non ! non ! ce n'est pas vrai ! Il y a d'abord tes parents, qui vivent l'un pour l'autre, c'est possible, mais qui, tous les deux ensemble, n'ont jamais vécu, ne vivent que pour toi. Je les connais et je te jure qu'ils ne se résigneraient pas à la perte de leur enfant qui, en mourant, leur laisserait le déshonneur avec un chagrin mortel, car ils en mourraient de honte et de douleur! Et ton mari tu ne le connais donc pas ? Tu ne sais donc pas son amour, son adoration pour toi que tu oses le dire léger et, qu'avant trois ans, il se remarierait? Tu sais parfaitement que cela n'est pas vrai, que, toi ne vivant plus, il n'accepterait pas, un seul instant, de vivre, qu'il se tirerait une balle dans la têle ou qu'il se ferait tuer, et quant à moi, que tu prétends aimer, tu n'hésiterais pas à faire, sans que je l'aie pourtant mérité, plus que le malheur, plus encore que ce remords dont tu me menaces, le désespoir de ma vie...

— Ce n'est pas vrai ! crie-t-elle. Ce n'est pas vrai, puisque vous ne m'aimez pas!

— Qui est-ce qui t'a dit ça?

C'est parti malgré moi. Elle m'a compris, et prestement, elle riposte:

— C'est vous ! Puisqu'en parlant de cette jeune fille vous m'avez dit : « Je l'aime ! » Vous l'avez dit trois fois !...

— Qu'est-ce que ça prouve?...

— Comment?...

— Ecoute, écoute-moi bien, sans impatience. Ecoute-moi, parce que nous sommes à un moment où il faut tout se dire. Si je ne t'ai pas fait connaître plus tôt ce que je veux maintenant t'avouer, c'est que je ne le pouvais pas. J'aurais encouragé ton sentiment pour moi et moi je n'aurais plus été maître du mien. Car, écoute-moi, Zélia, ma petite compagnonne chérie, je peux à présent te le dire et je veux te le dire : je t'ai aimée! je t'ai aimée ! je t'ai aimée comme je n'avais jamais aimé, comme je n'aimerai jamais plus!...

— Vous?... demande-t-elle, une soudaine rougeur lui montant aux joues tandis que l'émotion de ma voix l'interloque, fait que, du regard, elle me supplie d'expliquer ce mystère.

— Ah ! que je t'ai aimée, ma petite Zélia ! Mon Dieu, que je t'ai donc aimée! Je n'arrêterais plus de te le dire tant j'ai souffert de renvoyer ces mots au plus profond de mon cœur chaque fois qu'ils venaient à mes lèvres ! J'avais tant souffert du mensonge de la ville, du monde et du théâtre, que ta sincérité m'avait tout de suite passionné. Pas un artifice ! Pas une tromperie ! Rien qui ne fût vrai en toi ni sur toi ! Ta beauté, les couleurs de tes joues, le feu de tes regards, le buisson de tes cheveux, la candeur de tes dents, le son de ta voix, tes étonnements,tes réflexions, tes drôleries d'enfant! Tout mon pays me regardait par tes yeux, me souriait par ta bouche ! Je l'aimais en toi comme je t'aimais en lui ! Je pouvais t'aimer en patois, mon pitchou,

ma pitchounèto ! Tu faisais, autour de moi, du soleil, de l'ombre, des mouvements de branches. Tu étais la beauté, la caresse, le bonheur, la joie, le sourire, le rire de ma vie ! Zélia ! Zélia ! Mon Dieu que je t'aimais 1...

D'une voix que les sanglots bousculent, elle gronde :

— Pourquoi que vous le disiez pas?...

— Je ne le savais pas ! reprends-je. C'est seulement lorsque, dans le vallon de Brot, tu m'as dit : « Ce n'est pas Jacquou, c'est vous que j'aime, » c'est seulement alors que tout s'est éclairé pour moi. Ma joie m'a fait comprendre. Je me suis rendu compte que, si j'étais jaloux de cet homme, ce n'était pas parce que j'affectionnais Henri, mais simplement parce que je l'aimais ! que je l'avais frappé avec celle violence parce que je t'aimais ! Et en plein rêve, en plein bonheur de cette découverte, j'étais rappelé au devoir, à la réalité, par une voix qui me criait : « Tu es un misérable ! Tu t'es engagé d'honneur à sauvegarder le bien de ton ami. et lu vas le lui prendre, le lui voler 1 » Alors tu n'imagines pas ce qu'a été ma vie auprès de toi ! Le supplice le plus incomparablement cruel ! Tout ce que j'avais d'amour pour toi il m'a fallu le réduire à l'immobilité, au silence. Il m'a fallu le verrouiller au plus profond de moi-même et l'y garder au secret. Je ne pouvais plus te sourire, l'effleurer d'un geste sans me dire que je trahi s sais l'amitié et que je volais un peu du bien de

mon ami ! A tes gentillesses, à tes coquetteries il me fallait répondre durement, quelquefois méchamment. J'ai dû subir les étonnements, tes moqueries, ton dédain de femme qui aime pour l'homme qui lui résiste, ce dédain qui te faisait me dire : » Parlez-moi d'Henri! » J'ai voulu m'en aller. Je n'en ai pas eu le courage et, dès lors, j'ai vécu, tout à la fois, dans le désir et la peur de ton approche ! La nuit, quand je te disais que je rentrais chez moi, je revenais sur mes pas. J'allais jusqu'à ta porte. Je restais là de longs moments sans oser frapper à tes volets. Même ce matin, quand je t'ai écrit pour te donner rendez-vous ici, je m'étais promis de te dire qu'il fallait en finir, mais je me disais en même temps : « Non, je ne pourrai pas. Je n'aurai pas l'énergie nécessaire. » Et c'est, à ce moment-là, que cette jeune fille s'est trouvée sur mon chemin. Elle ne m'a pas rappelé à mon devoir. Elle m'a simplement fait voir à quel irréparable malheur je pouvais te conduire et que, si je t'aimais, mon amour me commandait de renoncer à toi. Pourtant, quand je. t'ai sauvée tout à l'heure et que je t'ai tenue dans mes bras, je me disais encore : « Puisque je l'ai sauvée, j'ai le droit de la faire mienne ! » Mais, quand je suis entré ici, que j'ai vu là vos deux empreintes, je me suis juré : « Non, non, jamais je ne les désunirai » et, quand je t'ai déclaré que j'aimais cette jeune fille, cela signifiait que j'étais, à tout jamais, vainqueur de ma passion pour loi, que, par amour pour toi, je

cessais de t' aimer! Tu sais donc maintenant tout ce que tu dois savoir. Si tu veux faire un effort comme le mien, tu feras le bonheur de tous, de tes parents, de ton mari, de moi, qui aurai réussi mon entreprise de sauvegarder le champ et le foyer du soldat qui se bat. Si tu préfères le malheur de tous à ce bonheur possible, la mort à la vie, je n'affronterai pas la présence d'Henri, à l'égard de qui je suis responsable de toi, et j'accomplirai, résolument, l'acte que ta folie décide. Je ne veux pas survivre à ta disparition. Donc, si ta décision est prise, allons à la rivière une fois pour toutes. Je t'accompagne. Allons-y. Je te donne le bras...

Mais, comme j'ai fait un mouvement pour me lever, elle s'est abattue, le front sur mes pieds, les mains cramponnées à mes genoux, sanglotant et gémissant :

— Pardon ! Pardon ! Grâce ! Pitié ! Je suis une malheureuse!... J'étais folle!... C'est vous qui me sauvez ! Pardon, monsieur Julien ! Pardon ! Ditesmoi que vous me pardonnez !...

— Mais bien sur que je te pardonne! lui dis-je en la relevant. A une condition pourtant. C'est qu'il ne sera plus question d'amour entre nous, non seulement en paroles mais même en pensée...

— Oh ! Non ! non ! s'écrie-t-elle. Pour moi, comme pour vous, c'est fini. Mon Dieu ! Jamais j'aurais pu croire que la plus grande preuve d'amour qu'on puisse se donner, c'est de ne pas s'aimer ! Mais vous m'avez tant aimée et c'est si

beau, ce que vous m'avez dit, que je ne peux pas vous en demander davantage et que ce secret remplira toute ma vie, en moi-même, d'orgueil et de bonheur ! Mon Dieu ! Ah ! Je vous aimais bien, moi aussi, que, tenez, quand je suis tombée dans les herbes, j'ai eu si peur que j'en avais fait mon acte de contrition et dit au bon Dieu : « Si vous me tirez de là, mon Dieu, je vous promets de prier pour que M. Julien me laisse tranquille, ou plutôt que moi je le laisse tranquille ; » et pourtant, quand vous m'avez prise dans vos bras, je me suis dit : « S'il me serre tout à fait sur son cœur, je ne suis pas capable de le prier qu'il me laisse tranquille ! 11 faudra que le bon Dieu ait la bonté de me pardonner une seconde fois ! » Vous voyez donc que je vous aimais encore plus que le bon Dieu lui-même !.'..

— Mais tu sais, dis-je sévèrement, que moi je ne pardonnerai pas deux fois ?

Je me doutais bien qu'au paroxysme d'émotion où je l'avais menée, le départ pour la rivière la glacerait d'horreur, et la voilà reprise par le goût de la vie.

— Oh ! me répond-elle, vous n'aurez plus à me pardonner, ça je vous le promets. Vous m'avez sauvée plus que de la mort, et je veux réparer toutes les fautes que vous m'avez, Dieu merci, empêchée de commettre. Je veux être votre servante. Je ne veux faire que votre volonté. Demandez -moi tout ce que vous voudrez, je suis capable, pour que vous

soyez tranquille et heureux, de faire tout ce qu'il m'est le plus pénible, de ne plus vous aimer, de vouloir que vous épousiez cette jeune fille, qu'elle est tout à fait la femme qu'il vous faut, enfin tout, même de me forcer jusqu'à aimer Henri !...

— A la bonne heure ! dis-je. Tu sais, mon petit, nous avons fait du beau travail, tous les deux. Nous avons fait chacun notre sacrifice. Nous pouvons rentrer parfaitement contents...

Il fait nuit, une nuit très épaisse, et il semble que nous marchions dans l'étoffe humide de la nuit. Deux lueurs jaunes vont, viennent, s'entre-croisent et sautillent sur la croupe de la Cévenne comme deux feux follets.

— Les deux Guirgue qui cherchent des limaçons, dit Zélia.

Au moment de nous quitter, je lui dis :

— Je vais te donner une preuve de ma confiance en moi et de ma confiance en toi. Comme je suis sûr que nous allons commencer une vie nouvelle, embrassons-nous comme frère et sœur, comme deux compagnons, comme deux bons amis...

Elle me saute au cou et, m'ayant tendrement embrassé sur les deux joues :

— Monsieur Julien, vous pouvez être sur que vous avez fait de moi une brave femme dont vous serez content. Merci, monsieur Julien.

En rentrant, je trouve, sur la table de la salle à mander, une lettre d'Henri.

« Mon cher remplasant, m'écrit-il, je vou fé ce

« peti mott de laitre tou peti peti parse que j'é pas « le tan, mé je veut vou envoie ma citation a lor- « dre dujour et mon galon de serjan que sait bien « a vou que je le doi aitan doné que travallan mon « bien et véliant sur la sautai de mé parant ainsi « que l'afétion de ma chaire femme comme vou « faite moi je peu me batre tout a fé tranquil. Je « vou ambrase tous, Henri. »

Ensuite je lis :

« Baptiste-Henri Massaguel, caporal au **' régi- « ment d'infanterie, remarqué pour plusieurs faits « d'armes, a pris le commandement de sa section « privée d'officier et de sous-officier et tenu, avec sa « petite troupe, contre les attaques d'une nora- « breuse force ennemie, contribuant ainsi, lorsque « survinrent les renforts, à effectuer une impor- « tante avance. A été, pour ce fait, nommé au « grade de sergent. »

J'éprouve une grande joie. Il me semble que je suis pour quelque chose dans cette belle action et, en relisant cette citation pour fait d'armes, secrètement je m'accorde une toute petite, toute modeste citation pour fait d'âme...

Je ne sais pas si elle souffre et elle ne sait pas si je souffre. Nos rapports sont affectueux, aisés et, souriants, mais hermétiquement muets sur l'état de nos cœurs.

Moi, je suis sensiblement moins malheureux que

je ne redoutais et, pour elle, il en est de même, je crois. J'ai d'abord été surpris, même peiné de cette mutuelle aisance dans la résignation. Bientôt, pourtant, j'en ai compris la cause. Tous deux nous avons vécu, durant bes jours d'été, l'un à côté de l'autre, toute une vie d'enthousiasme et d'effort, dans un compagnonnage nouveau pour elle comme il l'était pour moi, dans la communion brûlante de nos cœurs. Durant ces trois mois, j'ai si passionnément aimé ma terre natale, avec une telle âme, un tel sang et de tels bras qu'elle m'a donné l'illusion de se personnifier, de se faire femme et de s'incarner en Zélia pour mieux me rendre cet amour dans le divin accomplissement du travail journalier.

Mais ce travail fini, tout, à mon insu, s'est terminé en douceur et, soudain, un jour, tout m'est apparu, fini. Sur ce théâtre de nature, aménagé en montagne et en plaine à l'entour de la maison Massagiiel, le soleil a éteint progressivement, puis définitivement son calorifère et son lustre. La toile de fond s'est barbouillée de nuages. Tout le décor a changé d'aspect. Il s'est renfrogné, transi. La belle pièce du travail et de l'amour est jouée et nous, ses acteurs, nous avons repris les costumes qui nous réintègrent dans l'existence villageoise, faisant de Zélia la ménagère et, de moi, le bourgeois. D'instinct, elle se révolte un moment, mais, d'instinct aussi, elle s'incline, reconnaissant des maîtres et, sur le chemin de halage où Lucienne Foncave et moi nous nous sommes rencontrés, sur cet étroit sentier où

l'on ne peut passer deux de front, le cœur de la petite Zélia, toujours d'instinct, a fini par céder le pas à la demoiselle qui s'avançait vers le monsieur.

Le froid étant survenu, Zélia s'est transformée subitement. Elle est méconnaissable. Sa grâce de statuette vivante qui s'accommodait si joliment du déshabillage estival s'est enfouie, emmitouflée dans une extrordinaire superposition de jupons. Elle pleure à l'idée qu'Henri a peut-être encore plus froid. Rien, lui semble-t-il, ne pourra la réchauffer. De tout vêtement qui traîne, elle s'affuble et, un matin, par dessus les lainages, les tricots et les caracos dont elle était rembourrée, elle a endossé une bourrue veste de son mari dont les manches, à leurs extrémités, battaient lamentablement sur l'absence des mains. Elle n'a de souci que pour sa chaufferette. Elle l'a sous ses pieds, sous ses doigts ou bâillante, sous la pelle à feu avec laquelle, à chaque instant, elle sème dans les cendres, des charbons rougeoyants. Ainsi transformée, elle pourrait être déplaisante à voir. Son exagération même la sauve de la disgrâce en la faisant comique, car elle ressemble à un roitelet empêtré dans le plumage d'un merle ou à une fillette qui, par amusement, s'est déguisée en vieille.

C'est égal, elle n'est plus ma Zélia des champs, et il faut que mon regard fasse d'attentives recherches pour retrouver sa délicate et mobile frimousse dans ce joli visage dont les joues se violacent et les dents s'entre-choquent.

Non plus, je ne retrouve ni l'agrément ni la drôlerie qui m'enchantaient dans son inimitable façon de s'exprimer en français. Maintenant, raisonnable et vieillote d'aspect dans sa tenue d'hiver, il me semble qu'elle commet de fâcheux pataquès et, l'autre jour, quand elle m'a dit : « Je suis été » à Calviac « qu'il y faisait » si froid que j'en ai « agranpit », je me suis agacé, lui répliquant : « Tu ne peux pas parler comme tout le monde et dire : « J'ai été à Calviac et il y faisait si froid que j'en ai eu l'onglée ?. . . »

C'est sans doute cette apparition d'une femme nouvelle se substituant à celle que j'aimais qui a si promptement allégé ma souffrance et dilué mon regret. Zélia serait morte, je serais sans doute inconsolable, la revoyant toujours telle qu'elle était lorsque sa vue faisait battre mon cœur et courir mon regard vile au devant du sien. Mais, vivante et devenue autre, mon souvenir se déconcerte. Son image d'hier est effacée par son image présente. Il me semble, par moments, que c'est un être abstrait dont je m'étais passionnément épris. J'ai, pour elle, cette mélancolie qui soupire au coin du feu quand la rudesse noire ou blanche de l'hiver nous poigne par le regret de la douceur éclatante ou suave des beaux jours, et si je sens mes paupières fustiger une larme, il me semble que ce n'est pas l'amour d'une femme, mais l'enchantement d'une saison que je pleure.

Ainsi, me sentant chaque jour le cœur plus

délesté, l'esprit plus alerte, le corps plus impatient d'action, je me rejette au travail.

Plus d'entraves ! Plus de mauvais désir qui se mette en travers de mou chemin ! Plus de salissantes pensées qui s'obstinent à souiller ma pensée ! Je me suis repris, ressaisi, reconquis. Je suis sûr maintenant d'accomplir, jusqu'au bout, ce que j'ai résolu, et la joie de ma conscience fait mon travail victorieux et bruyant.

Ayant soutiré le vin nouveau, je transporte, moimême, à la gare, les barriques vendues à mes clients. Je suis le joyeux charretier et, la main au bridon de Neumir, ou à califourchon, en Bacchus, sur la croupe d'un fût, je fais claquer mon fouet en salves au-dessus de ma tête, en sifflant à pleine haleine et en chantant à plein gosier.

Tout de même, je n'ai pas voulu transportera Cahors le tabac de Foncave. Je lui ai amicalement écrit pour m'excuser, le voyage étant trop long et la charge trop lourde pour Neumir. Mais j'ai obtenu de Bousquet qu'il l'accepterait sur son véhicule en surcharge du sien ; de quoi mon ami, par une très affectueuse lettre, souhaitant entre nous des rapports plus fréquents, m'a chaleureusement remercié.

J'ai charroyé le nôtre jusqu'au chef-lieu et j'ai eu la récompense de cette pérégrination de quatre heures à travers un froid splendidement glacial, sur une route où le verglas nous condamnait aux plus ralentissants et dangereux zig-zags. Le vérificateur

m'a exprimé de vifs compliments sur la beauté des manoques remarquablement fournies et m'a octroyé le prix de quatre-vingts francs le quintal qui est celui décerné au surchoix. Enfin, sentant que je suis en veine, j'ai mené hier « Caoubet » à la foire de Prayssac. Voilà déjà quelque temps que je l'engraissais au moyen de plantureuses soupes de fèves. Cette alimentation farineuse, que son estomac de ruminant décuple, a, comme il fallait le prévoir, actionné en lui les soufflets de forge d'une dyspepsie qui l'a gonflé jusqu'à lui donner l'apparence d'un monument de graisse.

Collonges m'a parlé d'un « rouge » limousin dont un cultivateur des Junies, un nommé Séménadisse, désire se défaire. « C'est un bœuf, me dit-il, qui, à lui tout seul, fait le travail d'une paire. Séménadisse ne peut plus labourer parce que son fils est parti aux armées et que lui n'est pas très bien portant. Mais il ne vendra pas le « rouge » à moins de huit cents francs, coup sûr »

Couvrant l'étendue entière du champ de foire, les jambes des bœufs massent toute une forêt de courtes colonnes sur lesquelles les échines s'allongent, rouges, bronzées, noires et blanches ou roses, les cornes pointant et les queues balançant comme des encensoirs. Dans les allées bordées de flancs rebondis, caverneux ou crottés, des hommes à vastes chapeaux ronds, à longues blouses et à bâtons noués au poignet par la courroie de cuir, disputent à grands cris et se frappent à grands

coups, les uns les autres, dans les mains. Je suis pareil à ces hommes, vêtu comme eux, parlant comme eux.

La chance me favorise. D'emblée, je vends « Caoubet » à un propriétaire de Mauroux. Il le déclare indécrottablement « flemmard », mais il le fera travailler en l'attelant avec une bonne bête. Ma conviction intime est que ce sera « Caoubet » qui fera travailler le double « la bonne bête », mais le propriétaire s'étant rassuré de la sorte, me le paie six cents francs.

Alors Collonges et moi, de l'air le plus indifférent du monde, nous nous dirigeons vers le « limousin » à la tète duquel se tient Séménadisse. Le bœuf est superbe. De taille moyenne, il a le pelage froment rouge sur tout le corps, excepté autour de l'œil et du mufle où le ton s'éclaircit. La peau est souple, la cornure ouverte et haute, les narines roses, l'attache de la queue saillant sur la ligne des reins. La mâchoire examinée me découvre quatre dénis d'adulte qui m'apprennent son âge, trois ans.

Séménadisse m'observe. Lui n'en a pas, de dents. Il a l'air d'une vieille petite ratatinée grand'mère qui, dans un accès de folie sénile, se serait habillée en homme. Quand Collonges lui a dit : « Vous ramènerez votre bœuf parce que, probable, vous en voulez trop cher ! », il répond : « Ouatre-vinyls pistoles ». — « A sept cents francs on pourrait parler et encore ! » réplique Collonges. Mais, la bouche édentée de Séménadisse minaude en Autant

ces deux mots : « Nani, nani... », qui veulent dire un peu plus que « non ». Pendant deux heures, du plus loin qu'il nous voit, Séménadisse branle la tête, susurrant : « Nani, nani... » jusqu'à la tombée du soir où, me tirant doucement par la manche, il me concède : « A cause que vous êtes un monsieur bien brave, je vous laisse le « rouge » à sept cent cinquante francs » et, après une seconde de fausse réflexion, ayant saisi la petite main bisaïeule de Séménadisse, je l'aplatis comme une crêpe sous la claque énorme par laquelle je conclus le marché.

Je voulais payer ce bœuf six cents francs. Je prends les cent cinquante supplémentaires à ma charge, me réservant de m'entendre, à ce sujet, avec Henri, car j'en suis arrivé à redouter la critique de mon ancien serviteur. Mais, quand je présente l'animal à Jeanlil en lui énonçant le prix de trente louis, il a cette exclamation d'enthousiasme : « Le bœuf de Séménadisse ! le bœuf le plus brave du pays 1 Vous l'auriez payé huit cents francs que c'était encore, pour nous, du bénéfice, mais à six cents francs c'est comme si vous lui aviez volé deux cents francs, et c'est la plus belle affaire qu'elle se soit faite à la foire !... »

Ces derniers travaux terminés, la vie de l'hiver nous resserre et nous voilà, de nouveau, Zélia et moi, rapprochés l'un de l'autre. Mais nulle secrète émotion n'embarrasse notre cordialité. Nous ne sommes plus deux amoureux contraints à réciproquement se cacher de leur cœur, Chaque jour, de

plus en plus, nous devenons, l'un pour l'autre, deux amis, ayant la seule passion de se faire la mutuelle confidence de leurs nouveaux sentiments.

Elle surtout ! Gomme sa pensée est vite retournée à Henri! Elle s'est précipitée vers lui non comme vers un refuge, mais vers un être affectionné, courant se jeter à ses pieds pour y pleurer et se faire pardonner un injuste abandon. Cela s'est fait si promptement qu'elle n'a pas, tout de suite, osé me l'avouer, comme si nous devions porter encore quelque temps, le deuil de notre amour et si, dans cet impétueux retour vers son mari, il y avait quelque chose de pas tout à fait convenable, même d'un peu choquant.

Je la mets à l'aise en l'assurant que rien ne saurait me causer plus de joie. Alors son élan ne connaît plus de frein. Elle ne veut plus penser qu'à lui et ne parle que de lui. Sur le ton désolé du repentir et du regret, soupirant, pleurant et parfois prenant des colères qui lui font frapper ses tempes à coups de poing : « Je ne suis qu'une mauvaise femme et une folle ! me dit-elle. Un garçon qu'il était si charmant ! YTous l'avez bien vu que vous m'avez dit qu'il était si gentil ! Un des plus jolis garçons de tout notre pays ! Et qu'il m'aimait si fort que je lui aurais dit : « Jette-toi dans le Lot ! » il s'y serait jeté même qu'il ne sait pas nager ! Henri ! Mon pauvre Henri, mon Dieu ! qu'est-ce qui serait arrivé si vous n'aviez pas eu la sagesse que moi je n'avais pas ! Ah ! tenez, je suis si mal-

heureuse du tort que je lui ai fait à pas penser à lui de si longtemps que, même, si je mettais les pensées double, triple, ou quadruple, je ne rattraperais pas ce temps perdu pour lui et que jamais ce ne serait assez !... »

Quand elle sent qu'elle insiste vraiment trop, elle me parle de la et demoiselle », avec qui son imagination me considère déjà comme fiancé, tout proche du mariage : « Qu'elle est jolie ! Et comme il faut ! Et bonne ! Que vous serez heureux !... » Mais ce n'est qu'un détour pour revenir à son mari et elle ajoute : « Elle connaît bien Henri. Même elle m'a dit une fois : « Il t'aime plus que tu ne l'aimes ! » Et elle avait raison !• »

Comme elle va s'exalter, je la calme. Je la rassure. Pour elle, je fais valoir Henri, comme, pour Henri, je fais valoir le bien. Je lui explique la guerre qu'elle ne connaissait que par les insuffisants récits de Jeantil.

Je l'initie à l'âme héroïque du soldat. Mon lyrisme de civil évoque, pour elle, les formidables ouragans de la bataille. Assis au coin du feu près de Zélia, qui tricote et de Jeantil qui chauffe ses douleurs, je dépeins le guet sublime dans la glaciale entaille des tranchées, le rampement dans la nuit pour parvenir jusqu'aux postes d'écoute, le cheminement souterrain des mines, l'aviation faisant la police du ciel. Puis j'ordonne qu'on sorte des tranchées. Je poste les batteries. Je prélude par les rafales de ~."i. Ensuite je lance à l'attaque les masses de l'infan-

terie. Je commande 1' « En avant à la baïonnette ! » Je mime le corps à corps. Je magnifie la furie des combattants et je multiplie les clameurs de victoire jusqu'à ce que, en même temps que moi, elle s'écrie :

— C'est beau ! C'est beau ! C'est beau ! Elle ajoute :

— Henri fait donc tout ça ?

Alors je lui commente sa citation à l'ordre du jour. Je lui explique de quel ineffaçable signe de gloire le marque ce galon gagné sur le champ de bataille. Je sens que l'orgueil remplace le dédain affectueux qu'elle avait pour son homme et l'orgueil étant, entre le cœur de la femme et celui du soldat, le plus sûr comme le plus actif agent de liaison, voici l'amour !

Ainsi les mois passent, étirant les jours, rognant les nuits. Nous sommes fin février et, seuls, les amandiers qui, les premiers, lancent la nouveauté de la saison, se sont mis tous en blanc. J'ai senti le vent de la pousse, la bise du printemps, qui se parfume à la jacinthe. Je l'ai sentie, comme au collège, me tapant sur les joues avec des doigts gelés et sifflotant sa jeune chanson sur l'élastique de mon chapeau de paille.

Avec Zélia nous allons souvent voir nos enfants, le blé que nous avons semé. Comme ils ont poussé ! Déjà, ils nous font risette et, quand le vent consent à raser la terre, ils font des grâces. Ils ondulent comme père et mère, comme de grands épis.

es.

Mais tandis que j'admire, Zélia soupire et si je lui demande :

— Ou'est-ce que tu as?

Elle me répond :

— Je pense à la guerre ! Que c'est long ! Mon Dieu, que c'est long!...

Jusqu'à la semaine dernière, la lettre hebdomadaire d'Henri n'a jamais manqué. Or, dix jours se sont écoulés et, pas plus aux Massaguel qu'à moi, le facteur n'a remis de message.

Dès le premier relard, l'inquiétude s'enfièvre chez Zélia jusqu'au délire. Vainement je m'efforce de la rassurer, lui faisant remarquer que ce retard, encore bien léger, peut fort bien et doit même certainement provenir de la poste, qu'Henri a pu changer de secteur et que sa lettre, sur une ligne nouvelle, a dû être retardée par un encombrement de correspondances. A toutes mes raisons, elle répond: « Oui, oui, je ne vous dis pas. Mais moi je sens que ce n'est pas un retard ordinaire et qu'il y a quelque chose. » Me tirant par une manche, elle murmure à mon oreille: « Je ne me trompe pus. Le bon Dieu me punit ! » Je la plaisante, lui objectant : « De quoi te punirait-il puisque tu n'es pas coupable ? » Alors elle réplique : « On est aussi coupable par pensée que par action ou par

omission. < l'est d;ms le Catéchisme. » El jfi sens que

désormais toute son imagination est hypnotisée par la vue terrifiante de ce châtiment qui s';ipproche.

Cependant le silence d'Henri se prolonge. Je ne sais plus comment tranquilliser l'inquiétante surexcitation de Zélia et l'anxiété de ses parents, car le tourment me gagne. Voici quinze jours que nous n'avons rien reçu. Un seul fait semblable s'est produit à Montech, où une famille est restée dix-huit jours sans nouvelle, recevant, le dix-neuvième, trois lettres à la fois. J'exploite de mon mieux cet exemple. J'ajoute même une semaine à ces dix-neuf jours. Je prétends que ce cas est des plus fréquents. Mais à tous mes arguments, à toutes mes exhortations, Zélia secoue farouchement la tête ne cessant d'affirmer:

— Je vous dis que c'est ça ! le bon Dieu me punit !

Certes je garde bien le ferme et bon espoir qu'aujourd'hui peut-être, en tout cas demain et, à coup sûr, après-demain, une lettre ramènera parmi nous la tranquillité qui a déserté la maison.

Mais Henri ne saura jamais à quel point son silence lui conquiert l'amour de Zélia et lui prépare, pour son retour, une femme de qui, maintenant, la tendresse, le dévouement et la fidélité ne sauraient broncher.

Elle ne tient plus en place. Elle passe ses journées à Montech, guettant l'arrivée des deux courriers, demandant des explications au receveur de la poste, au maire, à la gendarmerie. Elle parcourt tous les villages et les hameaux, interrogeant toutes les familles des mobilisés pour savoir si elles

reçoivent régulièrement des nouvelles et si, dans ces lettres, il ne serait pas question du sergent Massaguel. L'église s'étoile des cierges qu'elle fait brûler à l'autel et elle m'a déclaré que si, dans trois jours, elle n'avait rien reçu, elle voulait s'en aller en pèlerinage à Rocamadour, où elle gravirait, à genoux, les trois cents marches qui montent au château.

De mon côté, en pensant à Henri que j'aime d'une affection ardemment fraternelle, je souffre d'un tourment d'autant plus poignant que je ne peux l'exprimer, et je multiplie les démarches. J'ai, par la pressante entremise du préfet, obtenu que le dépôt de Cahors adresserait aux bureaux correspondants des demandes de renseignements particulièrement instantes. J'ai fait solliciter, le, plus vivement possible, par Fradel, le service des Recherches à Fétal-majorde Paris et jetais insérer, dans les spéciales rubriques des journaux, des lignes si précises et si adjurantes qu'elles doivent, me semble-t-il, provoquer, à coup sûr, le renseignement, le faire surgir de cet inconnu redoutable où il se tient caché. Une note qui m'arrive de Cahors me donne, pour toute réponse, ces quatre mots administratifs :

« Présumé en bonne santé. »

Quand Zélia m'en demande l'explication, je suis bien obligé de lui avouer que ce terme de « présumé », qu'elle ne comprend pas. est l'équivalent • le ci supposé», que ee|;i signifie: « Ou suppose

qu'il est en bonne santé. » Alors elle éclate en fureur, affirmant que « ce sont des mots, que ça ne veut rien dire et qu'on s'en sert pour cacher la vérité. Mais qu'elle veut la savoir, que rien ni personne ne l'empêchera, car elle partira demain. Elle sait qu'il est dans l'Argonne et elle a vu, dans l'atlas, où ce pays se trouve. Elle ira donc en chemin de fer le plus près qu'elle pourra et, après, à pied, elle cherchera, elle suppliera, elle attendrira les soldats, les chefs, elle passera, à n'importe quel prix, à travers la mitraille et les balles, s'il le faut, que rien ne lui fait peur !... »

Mais j'interviens, la sachant capable de tenter l'aventure :

— S'il y avait une seule chance pour toi de réussir, lui dis-je, crois bien que je serais le premier à te conseiller de partir immédiatement. Or, pour toi, il n'y a rien à faire. Cette tentative serait absolument inutile, tu entends bien, absolument. Tu te heurterais à un mur que les hommes seuls munis de permissions, terriblement difficiles à obtenir, peuvent franchir, mais que les femmes ne franchissent jamais. Donc, ne bouge pas d'ici. C'est moi qui vais partir. Je partirai ce soir même pour Paris. J'y arriverai demain. J'obtiendrai l'autorisation nécessaire pour circuler dans les lignes avancées et, d'ici quatre à cinq jours au plus tard, vous saurez l'exacte vérité.

Je l'empêche de se jeter à mes genoux pour me remercier et j'ajoute :

— Il est déjà trois heures passées. J'ai juste le temps de faire mes préparatifs si je veux être prêt pour le train de cinq heures.

Je renlre à La Framy, le pas lourd. Je me sens serré au cou par mon chagrin que je ne peux confier à personne, que je ne peux plus ravaler, qui reste là, comme une arête plantée en travers de ma gorge. J'ai passé en revue toutes les hypothèses susceptibles d'expliquer son silence. Mais toutes m'apportent le découragement et la désolation, car ce mutisme — les prisonniers originaires de ce pays ayant déjà tous donné de leurs nouvelles, — ne peut être que la conséquence d'une mortelle blessure sinon de la mort elle-même... Est-ce possible? Moi qui ne pensais qu'à la joie de son retour victorieux, à son regard sur ces champs qui renaissent, que j'ai si ardemment travaillés à son intention, dont Zélia et moi nous avons recréé, pour l'enchantement de ses yeux, la féconde beauté? Je bouscule tout dans la maison. Je ne trouve rien de ce qu'il me faut. Je boucle et déboucle la valise. Mon esprit est lugubrement distrait. Les images m'assaillent. Je vois les péripéties de mon voyage, les fausses pistes, l'indifférence des bureaux, les allées et venues, et, obstinément, dans un chemin creux, encaissé par le talus de la route et celui de la voie, une petite tranchée, muis en relief, celle-ci, une boursouflure déterre, <léj;'i gazonnée de printemps, sur Laquelle danse un képi coiffant le bâton vertical d'une croix

qui me laisse lire cette inscription: « Sergent Henri Massaguel, tué à l'ennemi ! »

Henri ! Mon pauvre Henri ! Mon vaillant soldat ! Mon exemple ! Ma conscience ! Mon ami le meilleur ! Mon frère Henri !... Il me semble entendre crier en moi la voix muette remplissant de ses appels de détresse le silence qui m'environne ! Je n'entends que celte clameur monter de mon cœur à mes oreilles, la clameur de l'ami appelant désespérément l'ami qu'il a perdu : « Henri ! mon cher Henri ! »

Un coup frappé par le marteau de la grande porte d'entrée retentit dans toute la maison et, presque aussitôt, en une galopade qui fait trembler la bibliothèque, Justine m'arrive, criant : «Monsieur! Monsieur! une lettre d'Henri!»

Je reconnais l'écriture comme elle l'a reconnue tout de suite et, tandis que mes doigts tremblent en déchiquetant l'enveloppe, Justine explique :

— C'est le receveur qui, en sachant monsieur inquiet, envoie la lettre par un homme de confiance avant la distribution. \

La joie me fait répondre des folies :

— Merci ! merci ! qu'on remercie le receveur 1 qu'on lui donne cent sous ! Pas au receveur, à l'homme, et s'il aime le vin, donnez-lui-en ! qu'on le fasse boire. S'il ne peut rentrer à pied , on le ramènera en voiture ! Qu'importe ! Ah ! sapristi de sapristi !...

Et je lis :

« Cher monsieur Jullien, je panse que vous aites

« plus anquié les uns les autres raport a moi que « je ne vou ai pa doné de nié nouvel depuis lonten, « bien que je chargé le neveu de Verboire de vou « écrir mais il n'a pu car tout a coup il as été fé « prisonié. Et voila ce qui se passé que c'est ce « qu'il y a au monde de plus heureu qu'il m'é pu « arrivé.

« Je suis été blessé par un éclat d'obuse mais « presque rien, une petite antaile au mole que ça « valé seulemen pas trois jours d'ambulance. Seu- « lement le bon Dieu il m'a favorizé qu'il m'a fé « prandre une brongite que pendan une semène je « suis été à la mort a cose d'une conjexion du pom- « mon. J'è encor eu la sanse que je sui assé faible « pour mérité un congé de convalésance et c'é le c grart boneurque se conjé je sui otorisé a venir le a passé ché moi, au milieu de vou tous.

« Corne je savé que je loré se conjé, étan donné « que le major il m'avé di : « je te tireré de la « mon garson et tu ora une convalésance, » c'é pour « sa que je ne vou é pas écri pour pa vous ai- « fréié et que Zélia vienne jusqu'ici et que sa oré « été une dépanse affreuse san conté le retour. Je « vou écri à vou pour que vou leur espliqué bien « sa et je vou embrase cher monsieur Julien ainsi « que tous du mélieur de mon queur. »

Henri.

« .lé quinze jours de conjé sans conté le voiage « et j'arrn eré en gare de Montech, dans neuf jours, « If mardi six avril par le trea de Cahors arrivant

« à presque 7 heure de matin. Je vou embrase ence core avé toute ma joi. — Henri. »

On a décidé qu'on attellerait Neumir afin qu'il fût possible à Jeantil d'aller à la gare, mais aussi un peu pour, qu'à son arrivée, Henri trouvât Neumir venu à sa rencontre, et nous piétinons autour de la petite voiture que Zélia, lorsqu'elle aura fait asseoir près d'elle son père, conduira. C'est elle qui a voulu, sans que personne l'aidât, atteler le cheval et, tout en l'amenant de l'écurie, l'encadrant dans les brancards, elle me signale des façons d'être de l'animal qui lui semblent mériter la surprise : « Regardez, monsieur Julien, si c'est pas curieux, lui qu'il est si désagréable et méchant quand on veut l'atteler. II m'a fait une fête quand je l'ai détaché du râtelier ! et regardez-le, à présent, comme il se laisse faire; il sait très bien que nous allons à la gare chercher son maître par le train de sept heures. Depuis le temps qu'on en parle et que je le lui dis! Ça comprend, les bêtes ! C'est moins bète que beaucoup de personnes ! Je parie que, si on le laissait tout seul sur la route, il irait à la gare !

— Comment, s'il irait !... reprends-je. C'est-àdire qu'il irait sur le quai, qu'il mènerait la voiture jusqu'au compartiment d'Henri et qu'il lui offrirait sa patte pour descendre !...

— Qu'il est comique, ce monsieur .Julien ! s'exclame Mariette en aplatissant de ses doigts une

mèche de cheveux el la glissant par-dessus l'oreille, sous la collante soie de son mouchoir de tête, un foulard bleu comme le firmament.

Nons avons la gaîté de la joie et la joie du bonheur. Mariette a le sourire delà maman qui va revoir son fils, ce sourire si conscient de sa félicité qu'il sourit à tout le monde et même aux choses comme s'il en recevait des compliments et s'il les remerciait, .leantil a l'allégresse impatiente qui lui fait, à chaque minute, regarder l'heure à sa montre et grommeler qu'on arrivera en retard si on continue à lambiner comme ça !

Zélia parle moins. Elle n'exprime pas sa joie directement. Elle l'indique, comme elle l'a fait pour Neumir, chez les animaux et même dans les circonstances dont elle signale le bon vouloir à s'y associer.

— On dirait que le temps nous aime ! remarquet-elle. Il ne fait ni trop chaud ni trop froid. Juste ce qu'il faut ! Ça lui fera du bien !

Mais elle n'a pas l'exaltation bavarde par laquelle il y a trois mois, elle nous eût tous affolés. Elle sait maintenant qu'elle porte, en elle-même, l'amour qui la fait la vraie femme de celui qui revient. Ce n'est plus le bon garçon de mari tant soit peu dédaigné, devant qui elle va se trouver, c'est celui qu'elle aime qui va lui apparaître. Elle ne va plus seulement l'aimer, elle va l'adorer. Elle ne va pas le revoir, elle va le recevoir. Elle en est extasiée, éblouie, intimidée, rougissante. (Test comme un

émotion religieuse. Un Dieu vient à elle comme elle s'approche du sacrement, et je devine si bien ce qui se passe dans tout son être, que, sur le quai de la gare où, à présent, nous attendons, lui ayant demandé : « Tu es heureuse ? » elle me répond, les yeux en adoration vers le beau miracle qui s'avance : « C'est comme si j'allais communier ! » Et moi aussi je suis heureux ! Je suis heureux comme je le fus quelquefois dans mon enfance, mais comme je ne l'ai jamais été, depuis cette époque candide ! Je suis naïvement et puissamment heureux ! Je suis heureux de l'attendre comme il est heureux de s'avancer vers moi. Je vais revoir mon ami ! Il va me raconter tout ce qu'il a fait « là-haut » comme ils disent, car, pour eux, « làbas » c'est chez nous, et ils ont bien raison ! Il va me conter comment il a souffert, comment il s'est battu. Il va me rendre ses comptes de guerre et je verrai dans son oeil que sa gratitude me dit : « Si j'ai été un bon soldat, c'est à vous que je le dois ! » Et moi, je lui raconterai mes travaux, ma peine à m'y mettre, à décider des journaliers, .le ne lui dirai pas à qnelles redoutables tentations j'ai pu me soustraire ni quels efforts d'âme il m'a fallu pour cela. Mais il verra, dans mon œil, que ma gratitude lui dit : « Si j'ai été un bon remplaçant et suis resté un honnête homme, c'est à toi que je le dois ! » Que c'est donc bon une telle amitié ! Nous sommes deux cœurs fraternels qui courent l'un vers l'autre ! Nous sommes deux braves

consciences qui vont se rendre, l'une à l'autre, cordialement justice ! Nous sommes deux devoirs accomplis qui vont bien s'embrasser !...

Je regarde au-dessus et autour de moi. Quel joli coin de France ! Qu'il y fait bon et beau ! C'est notre printemps, ineffable et radieux. Il est aux couleurs de notre ciel, bleu et or. La vigne, en face, lance déjà ses jeunes pousses à l'assaut du coteau. Le Lot s'épanouit au soleil. Il est gai, pimpant, frisé au petit flot dont il reçoit d'innombrables petites rides qui sont de petits rires et, sur ce quai de gare, ces femmes olivâtres en mouchoirs noirs ou bleus, ces paysans à longues blouses, ce voiturier de Montech, un vieux grand cuirassier qui fut à Reichshoffen, ce gendarme qui tire, de sa main droite, sur sa main gauche, la peau de son gant blanc, c'est tout le pays, regards tendus vers le même point de l'espace, attendant ses enfantssoldats qui, entre deux batailles, pour reprendre courage, s'en viennent le serrer un moment dans leurs bras.

Comme un gigantesque merle à ber jaune qui sort noir, du noir de sa cage, la locomotive sort du tunnel en sifflant. Des manches bleues sur lesquelles le soleil fait luire une courte raie d'or dépassent l'alignement des portières. Elles battent l'air, s'a^itant, dans noire direct ion et, aussitôt notre troupe, suivie des jurons de .leantil qui ne peut aller assez vite, s'élance vers l'endroit probable <>ù les manches

vont cesser de flotter.

Le voilà ! Il a peine à sortir tant son équipement le fait volumineux, une double courroie lui inscrivant sur la poitrine un X qui lui augmente les hanches du double gonflement de la musette et de la gibecière. Mais, la portière franchie, il est, d'un saut, dans les bras de Zélia.

Longuement, sans pouvoir dire un mot, ils s'ét reignent, et ce n'est qu'après qu'ils se sont, à pleines lèvres, pris, quittés, repris et requittés, qu'il lui demande : « Tu vas bien ? » obtenant cette immédiate réponse: « C'est à toi qu'il faut demander ça ! » Alors il nous appartient et, tandis qu'il reçoit et nous rend nos embrassades, il ne s'intéresse qu'à nous. — « Ça va bien ? Vous n'avez pas trop souffert cet hiver? Vous avez pas eu trop froid ? Vous vous êtes pas enrhumés?... Té ! voilà le cuirassier ! Comment ça va, Reichshoffen ? » Le voiturier se redresse, rectifie la position, fait le salut militaire et répond : « Pas mal et toi, sergent ?... » Mais déjà le sergent est revenu à moi, me reprend les mains, me regarde avec l'indicible regard d'une tendresse et d'une reconnaissance qu'il ne peut exprimer :

— Ne t'étrangle pas, mon vieux ! On a le temps, lui dis-je. Nous causerons tous deux, seulement à une condition : c'est qu'on se tutoiera, parce que d'abord on est des frères, et ensuite parce que ça me flattera en me faisant croire que moi aussi, je suis quelque peu un poilu !...

Le retour à la maison s'organise. Après qu'Henri a donné, dans la cour de la gare, son affectueuse

accolade à Neumir, reçu, en récompense, sur le nez, une frottée de naseaux réjouis, c'est moi qui prends, sur le siège de la voiture, la place de Zélia et reconduis les parents pour laisser au jeune ménage la joie d'être plus tôt seul à seule, de faire une lente rentrée buissonnière, se tenant par la main quand on traverse le hameau et, par la taille, en s'embrassant, dès qu'on a dépassé les maisons.

Le dîner est le festin de réjouissance. Mariette n'a invité, autour de la table, que nous, c'est-à-dire exclusivement la famille, mais, sur la table, sa gourmandise a invité toutes les gourmandises locales, depuis la carpe du Lot jusqu'au gâteau de citrouille, en passant par le confit d'oie et la « croustade », qu'on nomme le « pâté ».

Tout le temps j'ai observé Henri. Les joues sont un peu creusées, et sa voix s'essouffle encore d'un reste de bronchite. En le regardant, je retrouve, sans trop de difficulté, le fin villageois de chez nous aux yeux rieurs, à la bouche affable, aux délicates attaches et aux muscles nerveux. Mais comme on sent que la guerre a passé par cette âme et par ce corps! Comme elle a trempé l'une! Comme elle a forgé l'autre ! Il a peine à parler des choses de « là-haut ! » Il est, comme tousses pareils, modeste, un peu terrifié parla naturelle réaction du courage, des spectacles contemplés sans peur et des actions vaillamment accomplies. Mais je le pousse, et alors il se passionne dans ses évocations. Les yeux retrouvent les regards si extraordinairement pcr-

çants et scrutateurs qu'ils ont aux créneaux ou dans les nuits d'avant-postes, quand il faut ramper en retenant son souffle. Puis ils ont des fixités d'épouvante comme devant la réapparition soudaine de l'horreur, des éclats de joie et d'enthousiasme, des clignements de tireur qui tient en joue l'ennemi, des éclairs de fureur, de brûlants jets de haine, tandis que le sourire du bon garçon d'autrefois s'élargit, retroussant les lèvres sur des dents de carnage. Ce doux garçon a tué.

— Tu pensais donc qu'à te battre? lui demande Zélia avec l'accent d'un amoureux reproche.

— Pour vous ! Pour mon pays ! reprend-il. Moi que j'aurais seulement pas eu le courage de tuer une souris, je suis tombé sur ces bandits-là avec toutes les armes et, quand on était trop près qu'il y ava it plus place pour les armes, on y allait à coups de poing, les deux mains leur sautant à la gorge ! Mais si j'ai pu faire tout ça, c'est à lui, là, à mon remplaçant que je le dois ! Chaque fois que j'avais le cafard en pensant à vous, je me disais : « Il me remplace ! Personne, à la maison, ne doit manquer de rien ! Qu'est-ce que tu as donc à te plaindre, sale bougre, quand lui, un monsieur, pas habitué à ça, travaille de ses mains ! » Alors, ça me fichait un cœur au ventre que je ne peux pas vous dire, et quand j'ai su qu'il avait chassé le Jacquou du pays comme nous chasserons l'ennemi de la France, c'est là que j'ai pris le commandement de notre petite troupe qu'elle était encerclée et qu'on leur en a

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zigouillé des centaines et des centaines pendant que le régiment tournait et emportait cette position que, véritablement, elle était infernale ! Je boisa la santé de mon remplaçant, qu'il a été la providence du soldat et que, maintenant, c'est entre lui et moi, à la vie, à la mort !...

Comme avant déjeuner je lui ai fait passer la revue de son champ, ne le dispensant pas du plus humble détail, depuis le défrichage pour les pommes de terre jusqu'au labour, aux vendanges si difficiles, à l'acquisition du bœuf Séménadisse, à la vent»1 du tabac et à la taille de la vigne, je peux lui répondre, le verre en main :

— Mon cher soldat, tu ne dois qu'à toi-même ton courage et qu'à ton courage ton galon de sergent ! tandis que c'est à toi que je dois une énergie, dont j'ai retiré un profit au moins égal au tien. Tu ne t'imagines pas! Tu ne sauras jamais ce que je dois à ton exemple. Chaque fois que ce travail manuel, auquel je n'étais pas habitué, me semblait trop rebutant, je me disais : « Et lui, là-haut, est-ce que le fusil ne lui écorche pas les mains? Le sac ne lui écrase pas les épaules? La marche ne luise pas ses jambes? » Même, quand j'ai eu des pensées qui n'étaient pas toujours celles que je devais avoir, c'esl encore à ton exemple (pie j'ai fait appel. Je t'ai appelé à mon secours et c'èsl ta fidélité au devoir qui, dans certaines circonstances, m'a rappelé au mien et m'y a maintenu. A présent que moi aussi je vais prendre mon congé,

LKS DEUX SOLDATS 345

vous laisser un peu en famille, pendant que je visiterai des amis désireux de me voir, établissons notre situation. Zélia te fera voir les écritures. Je me borne à te dire ceci : Quand tu es parti, j'ai pris, vis-à-vis de toi, l'engagement d'être ton remplaçant. J'ai dépiqué ton blé. Je l'ai vendu. J'ai défriché ton champ, planté tes pommes de terre, fauché ton foin, ramassé ton tabac, vendangé ta vigne, cueilli tes noix, labouré, semé ton blé, acheté un bœuf travailleur à la place du fainéant « Caoubet », vendu ton vin au plus haut cours et ton tabac au prix de grand surchoix. J'ai veillé de mon mieux sur les tiens, au moins avec mon vouloir le meilleur. Te voilà revenu. Je remets, entre tes mains, ton champ, ta maison, tes parents qui t'affectionnent et, pour le meilleur de ton bonheur, une femme qui t'aimait bien mais qui à présent t'adore. Quand tu repartiras pour reprendre ton poste, tu me reverras ici, prêt à reprendre le mien car nous recommencerons, pour le bien du travail et celui de nos cœurs, à ne cesser de nous regarder, à entretenir notre courage, moi en te voyant face à l'ennemi, le fusil au poing, toi en me voyant face à ton champ, la pioche ou la charrue en mains !...

Que c'est bref un congé de quinze jours !

Celui d'Henri touche à sa fin et, après-demain,

nous le reconduirons à cette gare où nous avons été, si joyeux naguère d'aller le recevoir.

Par exemple lui et et sa femme peuvent se rendre cette justice qu'ils n'auront pas gâché ce temps qui leur a été strictement mesuré. Ils n'en ont pas perdu une minute. Dieu de Dieu comme ils se sont aimés ! Lui, avec l'héroïque fringale attisée par l'absence. Elle, avec un sentiment d'admiration, d'humilité, de passionné rachat...

— Que vous y voyez clair! me confie Zélia. Vous me l'aviez bien dit que je l'aimais plus que je croyais. Hé bé, je crois que je l'aime, à présent, encore plus qu'il m'aime !

C'est qu'elle le dispute à une passion qu'elle a devinée en lui, la guerre ! II aime la guerre. Déjà grognard, il grogne, il se plaint, volontiers, des injustices, « que c'est toujours les mêmes, que ça ne fonctionne pas toujours comme il faudrait ». Mais si on lui objecte: « Alors ça ne va pas? » gare ! Il sauterait, comme sur un boche, sur celui qui, seulement, se permettrait de mettre en doute l'excellente marche des choses et le succès final. Il a la nostalgie de la vie ardente dans les caniveaux des tranchées, de la douleur physique, de l'angoisse, du vacarme, de la mitraille, de la ruée à la baïonnette et, quand on lui demande : « Ça ne vous l'ail pas quelque chose de repartir? » 11 répond: « Si ! Mais c'est le devoir! » Seulement sou sourire et ses narines qui se dilatent indiquent qu'il ajouterai! volontiers: «Et ça ne me déplaît pas!... »

Ma nostalgie est plus humble sans être moins fervente. Comme il a celle de la guerre, j'ai, moi, la nostalgie du travail. Le désœuvrement de ce congé de quinze jours m'a été lourdement à charge. Avec quelle envie je regardais les conducteurs des premières charrettes printanières s'en revenant aux champs ! Que de fois le « ha caoubet ! » et le « ha laouret ! » du bouvier m'ont fait dresser l'oreille. Henri, à qui Zélia, indiscrètement a confié que la demoiselle de Foncave et moi « nous nous étions parlé », m'engage fortement à « bien répondre ».

En attendant je lui ai répondu :

— Il est possible que nous désirions nous connaître un peu mieux, l'un l'autre, et que nous nous voyions chez mon ami Foncave, mais je te certifie, qu'avant la paix, victorieusement revenue, nos cœurs, s'ils doivent s'accorder, ne décideront rien. Nous avons, là-dessus, les mêmes idées, elle et moi. Nos sentiments personnels ne sont rien en ce moment. J'estime que je suis un soldat comme toi, et si tu n'as que le droit de faire la guerre, moi je n'ai que celui de travailler la terre...

Mais que fait donc Blajan? A ma lettre qui le priait de venir me voir pour recevoir de moi une communication urgente que je ne peux lui apporter au Méouré, il m'a répondu : « Je serai chez toi à huit heures et demie précises », et il est près de dix heures...

Voici le vacarme avant-coureur de sa machine. Elle roule la côte. Elle monte l'allée. Elle se tait. Le coup de marteau explose. Il entre :

— Mille pardons ! s'écrie-t-il en me tendant la main, je suis ridiculement en avance. J'arrive à des heures impossibles parce qu'il faut que je m'arrête à Montech avant daller déjeuner chez Foncave. Mais nous avons à nous près de deux heures! De quoi s'agit-il?

— Henri va repartir, lui dis-je, et, avant de reprendre mon travail agricole, je voudrais accomplir un petit travail d'écriture pour lequel il me faut ta collaboration.

— « Diable! Je suis flatté! me répond-il. Mais, dis-moi, tu vas donc reprendre...

— « Mon travail? Oui jusqu'à ce qu'il revienne. S'il est ramené par la paix, je n'ai plus rien à faire. S'il rentre blessé, inapte au service ou s'il est frappé mortellement c'est, là même où il va, que je le remplacerai car je ne crois pas, qu'après l'expérience que je viens d'accomplir, unconseil de revision maintienne ma réforme. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Voilà, lui dis-je. Albert More a fait à Paris, dans Y En Avant, un article qui me représente transformé en travailleur de terre pour suppléer à l'absence d'un cultivateur mobilisé. Le journal me demandant, à ce sujet, mes impressions, je ne peux me mettre en scène, voulant absolument éviter tout semblant de réclame. D'autre part, tenant à exprimer des vœux qu'il me paraît utile de faire connaître, je te serai reconnaissant d'être mon interviewer, par conséquent de signer cette conversation, dans laquelle j'aurai défini à mou ami le meilleur

— c'est toi — mon état d'âme et mon état d'esprit. Je comprends, à la rougeur et au gonflement de ses joues, qu'il éprouve une joie enthousiaste. Il en cherche, quelques secondes, l'expression large qu'il voudrait et il me répond :

— Admirable ! Parfait ! Je suis à ta disposition. Dicte ! Seulement ne va pas trop vite, parce que, du moment que je signe l'article, je veux que ce soit bien !...

— C'est, lui dis-je, me promenant à grands pas, la suite de notre conversation, de celle que nous eûmes lorsque tu vins déjeuner à Paris, quai Voltaire, chez moi... Mal portant au physique, malade au moral, découragé par l'insuccès, j'avais résolu, sur ton conseil, de venir ici chercher, à ma dépression, un réactif puissant. Il me fallait, tout ensemble, rééduquer mon âme, mon cerveau et mon corps. Or, ce n'est qu'en m'instituant le remplaçant d'un brave garçon qui s'en allait au feu que j'ai réalisé ce triple résultat. Je me suis imposé — ce que je n'avais jamais fait — le devoir et la règle. J'ai asservi mes membres au harassement du travail journalier. J'ai mis des œillères à mon cerveau et l'ai maintenu campé, droit, face à face avec la vérité. J'ai discipliné mon âme, lui interdisant d'accueillir une passion mauvaise qui assaillait sa porte. Je me suis, je peux le dire, régénéré corps et âme, armé de pied en cap, et je suis prêt pour l'œuvre dans laquelle, si je la réalise, ceux qui m'aiment me reconnaîtront, car j'ai reconquis

ma personnalité primitive. Je me suis retrouvé !... Mais ceci, qui n'intéresse que moi, n'est qu'égoïsme et que « littérature ». Ce qu'il faut retenir d'une entreprise agricole, en telle circonstance, c'est la création du soldat nouveau « Le Remplaçant ». Autrefois, pour quinze cents francs ou pour deux mille francs, un homme se vendait. Il remplaçait au feu le civil aisé qui préférait rester au coin du feu. Aujourd'hui que, depuis longtemps du reste, cette traite rouge a cessé d'exister, le remplaçant n'est plus celui qui part, c'est celui qui demeure. Or voilà une armée à créer : l'armée des remplaçants. Son recrutement ne peut s'effectuer, bien entendu, que parmi les évincés de la bataille par l'âge ou les infirmités. Mais combien peuvent assurer le fonctionnement de la profession, de l'emploi, du métier, abandonnés, avec quelle angoisse, par ceux que la guerre réclame ! Il ne faudrait pas, pour ce service, des hommes commandés. II faudrait que ce fût le vrai « service », que, dégagés du service, les remplaçants voulussent non « prendre du service » mais bien « rendre service ». Il faudrait que l'industriel, le commerçant, le cultivateur, l'employé, l'ouvrier, arrachés à leur travail par l'appel aux aunes, fussent assurés de laisser à leur poste, chacun son loyal et dévoué remplaçant, l'un soldai à l'avant, l'autre soldat à l'arrière, les deux soldats. Quel bénéfice matériel que ce maintien «les forces laborieuses parallèle à l'action des forces combattantes ! Quel bénéfice moral ! Quelle liberté

d'esprit, quelle tranquillité de cœur apportées aux soldats par cette gérance de leurs intérêts les plus chers. Et quelle école !

— Tu crois donc, me demande Blajan, qu'après la guerre, nous allons changer de tempérament, de caractère, de mœurs?

— Jamais de la vie! réponds-je. Nous ne changerons pas une parcelle du fond de notre race. Est-ce que les cataclysmes déchaînés sur nous depuis des siècles, victoires ou défaites, révolutions ou guerres ont jamais modifié autre chose que nos institutions ou nos gouvernements ? Donc, en dépit des plus diluviens bouleversements causés par notre négligence, il est permis d'affirmer que nous garderons, intacts et délicieux, la passion de l'imprévoyance et le génie de l'improvisation.

Mais si nous n'ajoutons pas une qualité à celles de notre race,- sauf pourtant la ténacité dont nos soldats font la sublime preuve, je crois fermement que nous retrouverons celles que nous avions étrangement perdues.

L'infiltration boche avait empoisonné les sources de notre âme natale et de notre original esprit. De la plupart de nous, elle avait fait, dans toutes les classes, tous les métiers, les professions et les arts, de repoussants lutteurs pour la vie qui menaient les uns contre les autres, une lutte de barbares et qui, pour un avancement, une place à prendre, un fauteuil à la Chambre ou à l'Académie n'hésitaient pas devant des abus de pouvoir, des dénis de

justice, des tripotages de consciences et de votes, des pirateries que n'eussent pas désavouées nos ennemis de qui l'abjection a soulevé le vomissement de l'univers entier !

Eh bien, je crois que ceux-là qui reviendront du front nous restitueront pour toujours l'âme française déjà ressuscitée d'un unanime sursum corda, au début de la guerre. Je crois qu'à l'égoïste « chacun pour soi » ils substitueront le chevaleresque et fraternel « l'un pour l'autre ». Je crois qu'ayant combattu pour le salut de leur pays, ils voudront travailler pour sa gloire plutôt que pour l'intérêt de la leur. Je crois qu'ayant perdu le goût des petites choses, ils continueront à préférer les grandes ou tout au moins les propres.

Ayant contracté l'habitude de sacrifier feur intérêt particulier à l'intérêt général, ils nous apporteront enfin « l'homme nouveau » si différent de l'ancien, de celui qui ne savait que jouer des coudes en temps de paix et qui ne sait que jouer des jambes en temps de guerre, de celui qu'en temps de paix on nommait l'arriviste et qu'en temps de guerre on nomme l'embusqué !

Blajan s'écrie : « Bravo ! Us voudraient savoir aussi ce qu'on doit penser de l'éducation physique.»

— Qu'il faut la cultiver plus ardemment que jamais ! Il faudra que désonnais chacun possède un métier manuel, que d'oisif millionnaire, il puisse devenir, du jourau lendemain, un laborieux ouvrier et ainsi l'énergie demeurera inébranlable chez

l'homme quand il saura que si l'infortune lui fait perdre l'aisance de sa vie, le travail de ses mains peut la lui regagner.

— Et le retour à la terre ?

— Il faut le prêcher à outrance ! dis-je d'un élan spontané. Mais s'il faut pousser les lâcheurs de la terre à revenir bien vite, il faut surtout empêcher les autres de partir. Le retour à la terre est excellent certes. Mais c'est le voyage honteux de l'enfant prodigue, c'est l'illusion qui rebrousse chemin! Le retourné se remet trop souvent au travail de la terre avec dégoût et amertume. En se croyant supérieur à son état, il la travaille avec une science mal comprise qui la condamne à la stérilité. L'essentiel est d'y retourner à temps. Quant à moi, j'ai eu cette chance. J'y suis revenu, et j'entends y rester. J'achèterai, si cela m'est possible, et j'en ai le ferme espoir, cette maison de La Framy. C'est ici que je travaillerai. J'y produirai les fruits de mon pays et j'irai porter ma récolte à Paris, au grand marché de la Ville. Puis, si j'ai, quelquefois, du découragement, du doute sur l'avenir de la page que j'écris, je me remonterai le cœur et l'esprit en regardant, sur ce champ, celle que ma charrue écrivit : vivre, mourir et renaître, pour me survivre, celle-là, immortellement, dans le cours des saisons !... »

J'ajoute, en post-scriptum : « Maintenant je ne veux pas te mettre en retard et, puisque tu vas déjeuner chez Foncave, veux-tu lui remettre ce mot que j'écris au galop sur ma carte ?...

« Mon cher Maurice, quand me fais-tu le plaisir de m'inviter à déjeuner ? Avant que le travail ne fasse de moi un paysan imprésentable, — et ce sera bientôt, — j'aurais grande joie à m'asseoir à votre table et à passer quelques bons instants auprès de vous tous.

« A toi, avec mes affectueux hommages à ta femme et à M"e Lucienne.

Julien Farjol.

— Ah ! par exemple ! s'écrie Blajan à qui je fais lire ces lignes, c'est Foncave qui va être épaté ! Et Lucienne, donc ! Elle ne va rien y comprendre !...

— Oh! si ! réponds-je. Elle comprendra... je crois...

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