‹ Les devoirs des femmes dans la familleChapitre 26 sur 55 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'EXACTITUDE ET LA JUSTICE

Une des questions économiques qui présente le plus de difBcultés ^ c'est celle des achats. Il faut d'abord se faire une règle de conduite qu'on ne doit jamais perdre de vue. A une époque où le luxe prend chaque jour des développements étranges, beaucoup de personnes ont adopté la funeste habitude cfa*cheter des choses beaucoup trop chères et beaucoup trop belles pour la position qu'elles occupent. Elles se règlent, non point sur les exigences naturelles de leur situation, mais

sur ceque font leurs amies, dont Timprévoyance n'est pourtant pas de nature à leur inspirer une telle émulation. Il s'établit ainsi une sorte de concurrence extravagante, oîi chacun fait assaut d'imprudence, et souvent de folie. Loin de se laisser entraîner par des habitudes qu'on ne saurait trop blâmer^ les femmes qui prennent au sérieux l'accomplissement de leui*s devoirs doivent réagir de toutes leurs forces contre de pareilles tendances. Mais, sans les accepter complètement, il est encore assez commun de mai calculer ses dépenses, et de se créer pour l'avenir des embarras d'argent dont il n'est pas toujours facile de sortir. Beaucoup de femmes croient en effet agir avec sagesse en réglant leurs dépenses sur le revenu qu'elles pensent avoir. Elles s'imaginent que c'est une chose aisée d'avoir une idée exacte et précise de ce que leurs biens rapportent, quoiqu'il faille souvent de longs calculs pour arriver à un résultat qui leur parait si simple* Beaucoup de revenus sont en effet variables

de leur nature, et il est rare, en ce cas, qu'on ne les estime pas au-dessus de leur valeur véritable. Presque tous supportent des charges dont on n'a pas toujours une idée complète ; et outre ces dépenses permanentes, il en existe d^înattendues qu'il faut prévoir, si l'on ne veut pas grever son bien de ces emprunts que l'on contracte si facilement , et qui dévorent, avec le temps, les fortunes le mieux établies. La prudence exige donc qu'on règle ses dépenses, non sur sa fortune apparente, mais sur ses revenus réelsj et qu'on prévoie toujours, quand il s'agît des charges extraordinaires, les hypothèses les plus défavorables. L'optimisme est désastreux en matière d'administration.

Si vous vous exagérez les dépenses qu'il vous faudra subir, quel inconvénient sérieux peut-il en résulter? Vous vous serez peut-être imposé quelques privations; mais vous aurez parla fait des économies qu'on trouve toujours moyen d'utiliser d'une façon ou d'une autre.

Si l'argent n'embarrasse guère, il n'en est pas de même des dépenses trop considérables, qui causent souvent pour des années la gêne la plus pénible. L'aisance est l'idéal vers lequel doivent se tourner tous vos efforts ; sans elle, il est impossible d'être généreuse et charitable, et les meilleures intentions sont entravées à chaque instant par la gêne des affaires domestiques. Cependant rien ne convient mieux à toutes les positions, rien ne va mieux au caractère des pei*sonnes religieuses, que cette noblesse de procédés qui fait un contraste si frappant avec la lésinerie de certaines personnes, dont la position et la fortune devraient faire attendre une manière d'agir toute différente.

Un autre inconvénient du défaut d'aisance, c'est de mettre dans l'impossibilité de faire ses marchés et ses acquisitions dans les circonstances favorables. Or c'est là le grand secret de la prospérité de certaines maisons, c'est par là qu'on obtient, sans beaucoup d'ef*

foi'ts, des résultats auxquels on n'arriverait que par des privations multipliées.

Plus la maison que Ton gouverne est considérable, plus cette question a dMmportance.

Il n'est pas bien difficile de comprendre qu'en certaines saisons on trouve à très-bas prix des denrées dont la valeur doit augmenter plus tard, et que si on laisse passer, par ignorance ou par indifférence, le temps et les circonstances favorables, il faudra se résigner à payer fort cher ce qu'on pouvait avoir à ti*ès-bou compte. Si vous grevez à chaque instant votre budget d'une dépense inutile, si vous achetez toujours au prix le plus élevé, vous aurez beau redoubler d'activité et de surveillance dans la direction des détails, vous n'obtiendrez qu'un résultat médiocre, et vous ne mériterez jamais la réputation d'une maîtresse de maison vraiment intelligente. Sans doute il faut se garder de mépriser ces épargnes de chaque jour, dont quelques personnes ne parlent qu'avec un dédain fort in-

juste; mais il faut viser avant tout à réaliser ces gains considérables qui dépassent en si peu de temps les avantages des économies quotidieones.

Je ne dois pas pourtant dissimuler que les achats ainsi compris n'exigent ime véritable habileté et une activité qui n'est pas très-* commune. Certaines femmes se mêlent de ce genre d'opérations avec une légèreté et une imprévoyance bien propres h les rendre impossibles. S'imaginent-elles qu'il y a un véritable avantage à faire venir une denrée des contrées où elle est meilleure et moins chère, elles ne s'avisent pas de songer aux différents frais qui feront souvent de cette prétendue économie une perle très-positive. Je pourrais citer une multitude d'exemples de ee genre qui montreraient que^ si la plupart de ces arrangements échouent si facilement, il ne faut l'attribuer ordinairement qu'à la pétulance excessive, au défaut d'intelligence des personnes qui s'en mêlent. D'autres aux-

quelles Tactivité manque beaucoup plus que rintelligence, après avoir réalisé des bénéfices considérables dans leurs provisions, négligent de leur donner les soins perpétuels qu'elles réclament, les abandonnent à la négligence des domestiques, et quelquefois à leur impro* bité. C'est en étudiant ces sortes de questions qu'on doit se rendi*e bien compte des diffi« cultes de Tadministration des affaires domestiques. Il n'est pas fâcheux qu'on s'habitue ainsi à les considéi^r sous leur jour véritable, qu'on les regarde comme une question fort grave et fort sérieuse, et qu'on ne les traite pas enfiu avec la déplorable légèreté que certaines femmes portent dans la gestion des intérêts de la famille, qui devraient leur être à tant de titres si précieux et si chers.

Je dois encore signaler un inconvénient du défaut d'aisance : c'est la nécessité d'imposer aux fournisseurs , et même aux ouvriers, des crédits beaucoup trop prolongés. Rien ne pousse au désordre et à là confusion comme

même 9 réprimer les saillies cte son Immeur; et j pour me servir d'une des expressions de Tapôtre saint Paul^ posséder son âme dans la patience. Cette patience est surtout nécessaire quand des troubles ou des contre-temps imprévus compromettent tous les intérêts et compliquent toutes les affaires. Au temps où nous vivons, les fortunes qui paraissent le mieux établies traversent fréquemment des crises périlleuses , des embarras inextricables. Il est difficile, en pareil cas, d^avoir cette résignation que doit conserver une âme for* tement attachée aux divines maximes de TÉ* vangile. Ce ne sont pas là d'ailleurs les seuls inconvénients qu'on ait à redouter. La nature déconcerte parfois tous nos calculs : il faut craindre pour ses récoltes, non-seulement la négligence des gens qu'on emploie, mais l'intempérie des saisons. Si le ciel se montre complètement favorable, n'a-t-on pas trop souvent h souffrir des vices et de Fimprobité des hommes auxquels on se confie? Est-il rare

de voir une maison qu'on croyait solide foire subir à ses clients les pertes les plus const^ dérables^ de trouver chez ses fermiers un penchant très*enraciné à diminuer autant que possible les revenus du propriétaire, tantôt par d éternels retards de payement, et tantôt d'une autre manière? Il faut, quand toutes ces tribulations nous accablent , bien se con* vaincre qu'on ne doit jamais prétexter des inconvénients impossibles à conjurer, et que toutes les désolations du monde n'ont qu'un résultat positif: elles abattent les plus fermes courages et paralysent les volontés les plus énergiques. N'est^il pas plus chrétien de voir dans la marche des événements , dans les va«» riations de la nature, l'expression du gouvernement divin, dont les desseins sont toujours incompréhensibles pour nos regards bornés? Il faut , à l'aide de cette pensée que l'Évangile conseille sans cesse, s'habituer à considérer avec une résignation sereine tout ce qui contrarie nos vues et déconcerte nos projets.

Souvent des catastrophes qui paraissent irrémédiables sortent des biens inconnus, et la Providence nous mène quelquefois au repos et au bonheur par des routes tortueuses et difficiles. Il faut donc se rappeler en ces moments d épreuve qu'elle compte avec vigilance les passereaux qu'on vend pour une pièce de monnaie , et que le lis des charapS| qui ne sème ni ne récolte , reçoit de ses mains une parure plus brillante que celle de Salomon dans toute sa gloire. Si le Père céleste traite ainsi une modeste fleur qui brille aujourd'hui y qu'on coupe demain et qu'on jette au foyer, croyez-vous qu'il pourra vous oublier, vous qui êtes les enfants de sa prédilection, le chef-d'œuvre de ses mains?

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