‹ Les devoirs des femmes dans la familleChapitre 29 sur 55 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'EXACTTITUDE ET LA JUSTICE

Une des questions économiques qui présente le plus de difficultés j c'est celle des achats. Il faut d'abord se faire une règle de conduite qu'on ne doit jamais perdre de vue. A une époque où le luxe prend chaque jour des développements étranges , beaucoup de personnes ont adopté la funeste habitude cfacheter des choses beaucoup trop chères et beaucoup trop belles pour la position qu'elles occupent. Elles se règlent , non point sur les exigences naturelles de leur situation , mais

sur ce que font leurs amies, don t Timpré voyance n'est pourtant pas de nature à leur inspirer une telle émulation. Il s'établit ainsi une sorte de concurrence extravagante, où chacun fait assaut d'imprudence, et souvent de folie. Loin de se laisser entraîner par des habitudes qu'on ne salirait trop blâmer^ les femmes qui prennent au sérieux l'accomplissement de leurs devoirs doivent réagir de toutes leurs forces contre de pareilles tendances. Mais, sans les accepter complètement, il est encore assez commun de mal calculer ses dépenses , et de se créer pour l'avenir des embarras d'argent dont il n'est pas toujours facile de sortir. Beaucoup de femmes croient en effet agir avec sagesse en réglant leurs dépenses sur le revenu qu'cU les pensent avoir. Elles s'imaginent que c'est une chose aisée d'avoir une idée exacte et précise de ce que leurs biens rapportent, quoiqu'il faille souvent de longs calculs pour arriver à un résultat qui leur parait si simple. Beaucoup de revenus sont en effet variables

de leur nature^ et îl est rare, en ce cas, qu'on ne les estime pas au-dessus de leur valeur véritable. Presque tous supportent des charges dont on n'a pas toujours une idée complète ; et outre ces dépenses permanentes, il en existe d^inattendues qu'il faut prévoir, si l'on ne veut pas grever son bien de ces emprunts que l'on contracte si facilement , et qui dévorent, avec le temps, les fortunes le mieux établies. La prudence exige donc qu'on règle ses dépenses, non sur sa fortune apparente^ mais sur ses revenus réeïs^ et qu'on prévoie toujours, quand il s'agit des charges extraordinaires, les hypothèses les plus défavorables. L'optimisme est désastreux en matière d'administration.

Si vous vous exagérez les dépenses qu'il vous faudra subir, quel inconvénient sérieux peut-il en résulter? Vous vous serez peut-être imposé quelques privations; mais vous aurez parla fait des économies qu'on trouve toujours moyen d'utiliser d'une façon ou d'une autre.

Si l'argent ii^enibaiTasse guère, il n'en est ps de même des dépenses trop considérables, qui causent souvent pour des années la gène la plus pénible. L'aisance est l'idéal vers lequel doivent se tourner tous vos efforts ; sans elle, il est impossible d'être généreuse et charitable, et les meilleures intentions sont entravées à chaque instant par la gêne des afTaires domestiques. Cependant rien ne convient mieux à toutes les positions, rien ne va mieux au caractère des personnes religieuses , que cette noblesse de procédés qui fait un contraste si frappant avec la lésinerie de certaines personnes, dont la position et la fortune devraient faire attendre une manière d'agir toute différente.

Un autre inconvénient du défaut d'aisance, c'est de mettre dans l'impossibilité de faire ses marchés et ses acquisitions dans les circonstances favorables. Or c'est là le grand secret de la prospérité de certaines maisons, c'est par là qu'on obtient, sans beaucoup d*e^

foi'ts, des résultats auxquels on n'arriverait que par des privations multipliées.

Plus la maison que Ton gouverne est considérable, plus cette question a d'importance. Il n'est pas bien difficile de comprendre qu'en certaines saisons on trouve à très-bas prix des denrées dont la valeur doit augmenter plus tard j et que si on laisse passer, par ignorance ou par indifférence, le temps et les circonstances favorables, il faudra se résigner à payer fort cher ce qu'on pouvait avoir à très-bon compte. Si vous grevez à chaque instant votre budget d'une dépense inutile, si vous achetez toujours au prix le plus élevé, vous aurez beau redoubler d'activité et de surveillance dans la direction des détails, vous n'obtiendrez qu'un résultat médiocre, et vous ne mériterez jamais la réputation d'une maîtresse de maison vraiment intelligente. Sans doute il faut se garder de mépriser ces épargnes de chaque jour, dont quelques personnes ne parlent qu'avec un dédain fort in-

juste; mais il faut viser avant tout à réaliser ces gains considérables qui dépassent en si peu de temps les avantages des économies quotidiennes.

Je ne dois pas pourtant dissimuler que les achats ainsi compris n'exigent une véritable habileté et une activité qui n'est pas très^ ccnnmune. Certaines femmes se mêlent de ce genre d'opérations avec une légèreté et une imprévoyance bien propres à les rendre impossibles. S'îmagînent-elles qu'il y a un véritable avantage à faire venir une denrée des contrées où elle est meilleure et moins chère, elles ne s'avisent pas de songer aux difFérents frais qui feront souvent de cette prétendue économie une perte très-positive. Je pourrais citer une multitude d'exemples de ce genre qui montreraient que^ si la plupart de ces aifangements échouent si. facilement, il ne faut l'attribuer ordinairement qu'à la pétulance excessive, au défaut d'intelligence des personnes qui s'en mêlent. D'autres aux-

quelles Tactivité manque beaucoup plus que rintelligence, après avoir réalisé des bénéfices considérables dans leurs provisions^ négligent de leur donner les soins perpétuels qu'elles réclament, les abandonnent à la négligence des domestiques^ et quelquefois à leur iraprobité. C'est en étudiant ces sortes de questions qu'on doit se rendre bien compte des difficultés de Tadministration des affaires domestiques. Il n'est pas fâcheux qu'on s'habitue ainsi à les considérer sous leur jour véritable, qu'on les regarde comme une question fort grave et fort sérieuse, et qu'on ne les traite pas enfin avec la déplorable légèreté que certaines femmes portent dans la gestion des intérêts de la famille, qui devraient leur être à tant de titres si précieux et si chers.

Je dois encore signaler un inconvénient du défaut d'aisance : c'est la nécessité d'imposer aux fournisseurs , et même aux ouvriers, des crédits beaucoup trop prolongés. Rien ne pousse au désordre et à là confusion comme

cette malheureuse habitude d'accumuler dépenses sur dépenses, sans songer aux moyens de s'acquitter promptement des dettes qu'on contracte avec tant de facilité. Il n'est pas de personne un peu entendue en économie domestique qui ne sente les inconvénients d^un pareil défaut d'exactitude. N'est-il pas déplo* rable d'entendre les marchands se plaindre constamment des délais de payement que leur font subir les gens connus pour jouir de grandes fortunes, tandis qu'ils se félicitent de l'exactitude de petits propriétaires ou de mo« destes rentiers ? Ce contraste ne fait-il pas trop connaître l'esprit de désordre qui règne dans plusieurs maisons ? Et u'est-il pas désolant de voir les fournisseurs forcés de rejeter sur leur riche clientèle l'irrégularité de leurs propres affaires? Les classes opulentes ne devraient jamais regarder comme une chose indifle* rente tout ce qui peut affaiblir la considération dont elles ont besoin au sein d'une seciété si facilement portée à la jalousie et au

dënigrement. Du reste ^ elles payent souvent fort chei* rindifTérence pour ces sortes de détails. Les mémoires qu'on solde longtemps après les achats sont toujours très-faciles à enfler; car on ne se rap[)elle jamais h de longues distances les détails d'un marché médio* crenient intéressant. Supposons même qu'on ne soit pas victime d'un abus, conséquence naturelle de l'improbité devenue trop com« mune parmi les commerçants^ on ne peut ignorer qu'ils se montrent surtout accommodants avec ceux xiui ne leur font pas suppor-» ter d'éternels crédits, et qu'ils leur réservent des remises plus ou moins considérables, selon l'importance du marché. Je sais bien qu'on diffère souvent l'époque de ses payements, à cause de l'irrégularité des revenus qui composent beaucoup de fortunes; mais c'est précisément ce qui fait sentir la nécessité d'amasser un peu d'argent, pour introduire dans ses affaires une véritable régularité, et pouvoir subir des retards qu'on ne se décide

jamais à prévoir, et qui sont pourtant inévitables. H est difficile sans cela de rester fidèle aux lois de la délicatesse ^ et même de l'humanité. N'est-il pas en efTet contraire à toutes les idées qui doivent diriger une âme généreuse, de faire attendre éternellement à des parents âgés la modique pension qu'ils se sont réservée, en abandonnant à leurs enfants la jouissance de leurs biens ? Cet abus, qui révolte tous les cœurs bien placés, est pourtant tellement commun, que personne n^ose plus faire avec ses enfants de semblables conventions, quoiqu'elles rendent beaucoup plus faciles des établissements avantageux. On voit jusqu*à quelles extrémités peut entraîner l'inexactitude et l'imprévoyance en matière d^afTaires ilbmestiques : on arrive à se permettre des pro* cédés vraiment condamnables, et qui rendent impossible cette confiance absolue qui devrait surtout régner au sein des familles destinées à perpétuer parmi nous les glorieuses traditions de Tesprit chevaleresque et loyal des ancêtres.

Lliumanité n'est-elle pas même blessée par une pareille indélicatesse? N'est4l pas cruel de voir des personnes arrivées à uu âge fort avancé, obligées de compromettre leur position et leur considération, en recourant à tous les expédients que la gêne nécessite, et en se faisant traiter par le public comme des dissipateurs et des prodigues?

Cette absence d'humanité doit révolter encore, quand on impose par sa négligence, à de pauvres ouvriers, des délais qu'ils sont hors d'état de pouvoir supporter. Au sein du luxe et de l'abondance, même sans avoir aucune dureté de caractère, on ne se rend pas toujours un compte exact de certaines situations et ' de certaines souffrances. La réflexion manque plus fréquemment que ïa sensibilité. Il est fort essentiel pour une maîtresse de maison de connaître tous les détails de l'existence des gens qu'elle emploie, afin de ne pas leur causer, sans s'en douter, les plus grands embarras. Elle ne doit

sur ce que font leurs amies, dont Timprévoyance n'est pourtant pas de nature à leur inspirer une telle émulation. Il s'établit ainsi une sorte de concurrence extravagante, où chacun fait assaut d'imprudence, et souvent de folie. Loin de se laisser entraîner par des habitudes qu'on ne saurait trop blâmor^ tes femmes qui prennent au sérieux l'accomplissement de leurs devoirs doivent réagir de toutes leurs forces contre de pareilles tendances. Mais, sans ]es accepter complètement, il est encore assez commun de mal calculer ses dépenses , et de se créer pour l'avenir des embarras d'argent dont il n'est pas toujours facile de sortir. Beaucoup de femmes croient en effet agir avec sagesse en l'églant leurs dépenses sur le revenu qu'eU les pensent avoir. Elles s'imaginent que c'est une chose aisée d'avoir une idée exacte et précise de ce que leurs biens rapportent, quoiqu'il faille souvent de longs calculs pour arri* ver à un résultat qui leur parait si simple. Beaucoup de revenus sont en effet variables

de leur nature^ et îl est rare, en ce cas, qu'on ne les estime pas au-dessus de leur valeur véritable. Presque tous supportent des charges dont on n'a pas toujours une idée complète; et outre ces dépenses permanentes, îl en existe d^inattendues qu'il faut prévoir, si l'on ne veut pas grever son bien de ces emprunts que l'on contracte si facilement , et qui dévorent, avec le temps, les fortunes le mieux établies. La prudence exige donc qu'on règle ses dépenses, non sur sa fortune apparente^ mais sur ses revenus réels^ et qu'on prévoie toujours, quand il s'agit des charges extraordinaires, les hypothèses les plus défavorables. L'optimisme est désastreux en matière d'administration.

Si vous vous exagérez les dépenses qu'il vous faudra subir, quel inconvénient sérieux peut-il en résulter? Vous vous serez peut-être imposé quelques privations; mais vous aurez parla fait des économies qu'on trouve toujours moyen d'utiliser d'une façon ou d'une autre.

Si l'argent n'embarrasse guère, il n'en est pas de mênaie des dépenses trop considérables, qui causent souvent pour des années la gêne la plus pénible. L'aisance est l'idéal vers lequel doivent se tourner tous vos efForts ; sans elle, il est impossible d'être généreuse et charitable, et les meilleures intentions sont entravées à chaque instant par la gêne des affaires domestiques. Cependant rien ne convient mieux à toutes les positions, rien ne va mieux au caractère des pei*sonnes religieuses , que cette noblesse de procédés qui fait un contraste si frappant avec la lésiner ie de certaines personnes, dont la position et la fortune devraient faire attendre une manière d'agir toute différente.

Un autre inconvénient du défaut d'aisance, c'est de mettre dans l'impossibilité de faire ses marchés et ses acquisitions dans les circonstances favorables. Or c'est là le grand secret de la prospérité de certaines maisons, c'est par là qu'on obtient, sans beaucoup d'ef*

forts, des résultats auxquels on n'arriverait que par des privations multipliées.

Plus la maison que Ton gouverne est considérable, plus cette question a d'importance.

Il n'est pas bien difficile de comprendre qu'en certaines saisons on trouve à très-bas prix des denrées dont la valeur doit augmenter plus tard , et que si on laisse passer, par ignorance ou par indifférence, le temps et les circonstances favorables, il faudra se résigner à payer fort cher ce qu'on pouvait avoir à très-bon compte. Si vous grevez à chaque instant votre budget d'une dépense inutile, si vous achetez toujours au prix le plus élevé, vous aurez beau redoubler d'activité et de surveillance dans la direction des détails, vous n'obtiendrez qu'un résultat médiocre, et vous ne mériterez jamais la réputation d'une maîtresse de maison vraiment intelligente. Sans doute il faut se garder de mépriser ces épargnes de chaque jour, dont quelques personnes no parlent qu'avec un dédain fort in-

juste; mats il faut viser avant tout à réaliser ces gains considérables qui dépassent en si peu de temps les avantages des économies quotidiennes.

Je ne dois pas pourtant dissimuler que les achats ainsi compris n'exigent une véritable habileté et une activité qui n'est pas très^ ccmimune. Certaines femmes se mêlent de ce genre d'opérations avec une légèreté et une imprévoyance bien propres à les rendre impossibles. S'imaginent-elles qu'il y a un véritable avantage à faire venir une denrée des contrées où elle est meilleure et moins chère, elles ne s'avisent pas de songer aux différents frais qui feront souvent de cette prétendue économie une perte très-positive. Je pourrais citer une multitude d'exemples de ce genre qui montreraient que, si la plupart de ces airangements échouent si facilement, il ne faut l'attribuer ordinairement qu'à la pétulance excessive, au défaut d'intelligence des personnes qui s'en mêlent. D'autres aux-

quelles l'activité manque beaucoup plus que l'intelligence, après avoir réalisé des bénéfices considérables dans leurs provisions^ négligent de leur donner les soins perpétuels qu'elles éclanient, les abandonnent à la négligence les domestiques, et quelquefois à leur improbité. C'est en étudiant ces sortes de questions qu'on doit se rendi*e bien compte des dilB« cultes de Tadministration des affaires domestiques. Il n'est pas fâcheux qu'on s'habitue ainsi à les considérer sous leur jour véritable^ qu'on les regarde comme une question fort grave et fort sérieuse, et qu'on ne les traite pas enfin avec la déplorable légèreté que certaines femmes portent dans la gestion des intérêts de la famille, qui devraient leur être à tant de titres si précieux et si chers.

Je dois encore signaler un inconvénient du défaut d'aisance : c'est la nécessité d'imposer aux fournisseurs, et même aux ouvriers, des crédits beaucoup trop prolongés. Rien ne pousse au désordre et à la confusion comme

cette malheureuse habitude d'accumuler dé* penses sur dépenses, sans songer aux moyens de s'acquitter promptement des dettes qu'on contracte avec tant de facilité. H n'est pas de personne un peu entendue en économie domestique qui ne sente les inconvénients d'un pareil défaut d'exactitude. N'est-il pas déplorable d'entendre les marchands se plaindre constamment des délais de payement que leur font subir les gens connus pour jouir de grandes fortunes, tandis qu'ils se félicitent de l'exactitude de petits propriétaires ou de modestes rentiers ? Ce contraste ne fait-il pas trop connaître l'esprit de désordre qui règne dans plusieurs maisons ? Et n'est-il pas désolant de voir les fournisseurs forcés de rejeter sur leur riche clientèle l'irrégularité de leurs propres affaires? Les classes opulentes ne devraient jamais regarder comme une chose indiffërente tout ce qui peut affaiblir la considération dont elles ont besoin au sein d'une société si facilement portée à la jalousie et au

dénigrement. Du reste , elles payent souvent fort cher rindifTërence pour ces sortes de détails. Les mémoires qu'on solde longtemps après les achats sont toujours très-faciles à enfler ; car on ne se rappelle jamais h de Iongués distances les détails d'un marché médiocrement intéressant. Supposons même qu'on ne soit pas victime d'un abus, conséquence naturelle de l'improbité devenue trop com« mnne parmi les commerçants^ on ne peut ignorer qu'ils se montrent surtout accommodants avec ceux ^lui ne leur font pas suppor-** ter d'éternels crédits, et qu'ils leur réservent des remises plus ou moins considérables, selon l'importance du marché. Je sais bien qu'on diflere souvent l'époque de ses payements, à cause de l'irrégularité des revenus qui composent beaucoup de fortunes; mais c'est précisément ce qui fait sentir la nécessité d'amasser un peu d'argent, pour introduire dans ses affaires une véritable régularité, et pouvoir subir des retai*ds qu'on ue se décide

jamais a pi*evoir^ et qui sont pourtant inévitables. U est difficile sans cela de rester fidèle aux lois de la délicatesse^ et même de l'humanité. N*est-il pas en effet contraire à toutes les idées qui doivent diriger une âme généreuse^ de faire attendre éternellement à des parents âgés la modique pension qu'ils se sont réservée, en abandonnant à leurs enfants ia jouissance de leurs biens ? Cet abus, qui révolte tous les cœurs bien placés, est pourtant tellement commun, que personne n*ose plus faire avec ses enfants de semblables conventions, quoiqu'elles rendent beaucoup plus faciles des établissements avantageux. On voit jusqu'à quelles extrémités peut entraîner l'inexactitude et l'imprévoyance en matière d'aflTaîres dbmestiques: on arrive à se permettre des pro* cédés vraiment condamnables, et qui rendent impossible cette confiance absolue qui devrait surtout régner au sein des familles destinées à perpétuer parmi nous les glorieuses traditions de l'esprit chevaleresque et loyal des ancêtres.

Lliumanité n'est-eile pas même blessée par une pareille indélicatesse? N'estai pas cruel de voir des personnes arrivées à un âge fort avancé, obligées de compromettre leur position et leur considération, en recourant à tous les expédients que la gêne nécessite, et en se faisant traiter par le public comme des dissipateurs et des prodigues?

Cette absence d'humanité doit révolter encore , quand on impose par sa négligence, à de pauvres ouvriers, des délais qu'ils sont hors d'état de pouvoir supporter. Au sein du luxe et de l'abondance, même sans avoir aucune dureté de caractère, on ne se rend pas toujours un compte exact de certaines situations et * de certaines soufTranccs. La réflexion manque plus fréquemment que la sensibilité. Il est fort essentiel pour une maîtresse de maison de connaître tous les détails de l'existence des gens qu'elle emploie, afin de ne pas leur causer, sans s'en douter, les plus grands embarras. Elle ne doit

sur cequefont leurs amies^dont Timprévoyance n'est pourtant pas de nature à leur inspirer une telle émulation. Il s'établit ainsi une sorte de concurrence extravagante, oîi chacun fait assaut d'imprudence, et souvent de folie. Loin de se laisser entraîner par des habitudes qu'on ne saurait trop blâmer, les femmes qui prennent au sérieux l'accomplissement de leui*s devoirs doivent réagir de toutes leurs for* ces contre de pareilles tendances. Mais, sans les accepter complètement, il est encore assez coumiun de mal calculer ses dépenses, et de se créer pour l'avenir des embarras d'argent dont il n'est pas toujours facib de sortir. Beaucoup de femmes croient en effet agir avec sagesse en i*églant leurs dépenses sur le revenu qu'cU les pensent avoir. Elles s'imaginent que c'est une chose aisée d'avoir une idée exacte et précise de ce que leurs biens rapportent, quoiqu'il faille souvent de longs calculs pour arri* ver à un résultat qui leur parait si simple. Beaucoup de revenus sont en effet variables

de leur nature, et îl est rare, en ce cas, qu'on ne les estime pas au-dessus de leur valeur véritable. Presque tous supportent des charges dont on n'a pas toujours une idée complète ; et outre ces dépenses permanentes, il en existe d*inattendues qu'il faut prévoir, si l'on ne veut pas grever son bien de ces emprunts que Ton contracte si facilement , et qui dévorent, avec le temps, les fortunes le mieux établies. La prudence exige donc qu'on règle ses dépenses, non sur sa fortune apparente^ mais sur ses revenus réetsj et qu'on prévoie toujours, quand il s'agit des charges extraordinaires, les hypothèses les plus défavorables. L'optimisme est désastreux en matière d'administration.

Si vous vous exagérez les dépenses qu'il vous faudra subir, quel inconvénient sérieux peut-il en résulter? Vous vous serez peut-être infipasé quelques privations; mais vous aurez parla fait des économies qu'on trouve toujours moyen d'utiliser d'une façon ou d'une autre.

Si l'argent irenibaiTasse guère, il n'en est pas de même des dépenses trop considérables, qui causent souvent pour des années la gêne la plus pénible. L'aisance est l'idéal vers lequel doivent se tourner tous vos efforts ; sans elle, il est impossible d'être généreuse et chantable, et les meilleures intentions sont entravées à chaque instant par la gêne des aifTaires domestiques. Cependant rien ne convient mieux à toutes les positions, rien ne va mieux au caractère des personnes religieuses, que cette noblesse de procédés qui fait un contraste si frappant avec la lésinerie de certaines personnes, dont la position et la fortune devraient faire attendre une manière d'agir toute différente.

Un autre inconvénient du défaut d'aisance, c'est de mettre dans l'impossibilité de faire ses marchés et ses acquisitions dans les circonstances favorables. Or c'est là le grand secret de la prospérité de certaines maisons, c'est par là qu'on obtient, sans beaucoup d*ef*

forts, des résultats auxquels on n'arriverait que par des privations multipliées.

Plus la maison que Ton gouverne est considérable, plus celte question a d'importance.

Il n'est pas bien difficile de comprendre qu'en certaines saisons On trouve à très-bas prix des denrées dont la valeur doit augmenter plus tard , et que si on laisse passer, par ignorance ou par indifférence, le temps et les circonstances favorables, il faudra se résigner à payer fort cher ce qu'on pouvait avoir à très-bon compte. Si vous grevez à chaque instant votre budget d'une dépense inutile, si vous achetez toujours au prix le plus élevé, vous aurez beau redoubler d'activité et de surveillance dans la direction des détails, vous n'obtiendrez qu'un résultat médiocre, et vous ne mériterez jamais la réputation d'une maîtresse de maison vraiment intelligente. Sans doute il faut se garder de mépriser ces épargnes de chaque jour, dont quelques personnes no parlent qu'avec un dédain fort in-

juste; mais il faut viser avant tout à réaliser ces gains considérables qui dépassent en si peu de temps les avantages des économies quotidiennes.

Je ne dois pas pourtant dissimuler que les achats ainsi compris n'exigent une véritable habileté et une activité qui n'est pas trèscommune. Certaines femmes se mêlent de ce genre d'opérations avec une légèreté et une imprévoyance bien propres à les rendre impossibles. S'îmaginent-elles qu'il y a un véritable avantage à faire venir une denrée des contrées où elle est meilleure et moins chère, elles ne s'avisent pas de songer aux difFérents frais qui feront souvent de cette prétendue économie une perte très-positive. Je pourrais citer une multitude d'exemples de ce genre qui montreraient que^ si la plupart de ces arrangements échouent si facilement , il ne faut l'attribuer ordinairement qu'à la pétulance excessive, au défaut d'intelligence des personnes qui s'en mêlent. D'autres aux-

quelles Tactivité manque beaucoup plus que l'intelligence, après avoir réalisé des bénéfices considérables dans leurs provisions^ négligent de leur donner les soins perpétuels qu'elles réclament, les abandonnent à la négligence des domestiques, et quelquefois à leur improbité. C'est en étudiant ces sortes de questions qu'on doit se rendi*e bien compte des difB«« cultes de Tadministration des affaires domestiques. Il n'est pas fâcheux qu'on s'habitue ainsi à les considérer sous leur jour véritable, qu'on les regarde comme une question fort grave et fort sérieuse, et qu'on ne les traite pas enfin avec la déplorable légèreté que certaines femmes portent dans la gestion des intérêts de la famille, qui devraient leur être à tant de titres si précieux et si chers.

Je dois encore signaler un inconvénient du défaut d'aisance : c'est la nécessité d'imposer aux fournisseurs , et même aux ouvriers, des crédits beaucoup trop prolongés. Rien ne pousse au désordre et à la confusion comme

cette malheureuse habitude d'accumuler dépenses sur dépenses, sans songer aux moyens de s'acquitter promptement des dettes qu'on contracte avec tant de facilité. Il n'est pas de personne un peu entendue en économie domestique qui ne sente les inconvénients d'un pareil défaut d'exactitude. N'est-il pas déplo* rable d'entendre les marchands se plaindre constamment des délais de payement que leur fout subir les gens connus pour jouir de grandes fortunes, tandis qu'ils se félicitent de l'exactitude de petits propriétaires ou de ma* destes rentiers ? Ce contraste ne fait-il pas trop connaître l'esprit de désordre qui règne dans plusieurs maisons ? Et n'est-il pas désolant de voir les fournisseurs forcés de rejeter sur leur riche clientèle l'irrégularité de leurs propres affaires? Les classes opulentes ne devraient jamais regarder comme une chose indiffe* rente tout ce qui peut affaiblir la considéi*ation dont elles ont besoin au sein d'une se* ciété si facilement portée à la jalousie et au

dénigrement. Du reste, elles payent souvent fort chet' rindifférence pour ces sortes de détails. Les mémoires qu'on solde longtemps après les achats sont toujours trè&-faciles à enfler ; car on ne se rappelle jamais à de longues distances les détails d'un marché médio* crement intéressant. Supposons mémo qu'on ne soit pas victime d'un abus, conséquence naturelle de l'improbité devenue trop commune parmi les commerçants^ on ne peut ignorer qu'ils se montrent surtout accommodants avec ceux xjui ne leur font pas support ter d'éternels crédits, et qu'ils leur réservent des remises plus ou moins considérables, selon l'importance du marché. Je sais bien qu'on diffère souvent l'époque de ses payements, à cause de l'irrégularité des revenus qui composent beaucoup de fortunes; mais c'est précisément ce qui fait sentir la nécessité d'amasser un peu d'argent, pour introduire dans ses affaires une véritable régularité, et pouvoir subir des retards qu'on ne se décide

jamais à prévoir, et qui sont pourtant inévitables. Il est difficile sans cela de rester fidèle aux lois de la délicatesse ^ et même de l'humanité. N'est-il pas en effet contraire à toutes les idées qui doivent diriger une âme généreuse, de faire attendre éternellement à des parents âgés la modique pension qu'ils se sont réservée, en abandonnant à leurs enfants la jouissance de leurs biens ? Cet abus, qui révolte tous les cœurs bien placés, est pourtant tellement commun, que personne n'ose plus faire avec ses enfants de semblables conventions, quoiqu'elles rendent beaucoup plus faciles des établissements avantageux. On voit jusqu*à quelles extrémités peut entraîner l'inexactitude et l'imprévoyance en matière d'affaires dbmestiques : on arrive à se permettre des procédés vraiment condamnables, et qui rendent impossible cette confiance absolue qui devrait surtout régner au sein des familles destinées à perpétuer parmi nous les glorieuses traditions de l'esprit chevaleresque et loyal des aii€èti*es.

L'humanité n'est-elle pas niêine blessée par une pareille indélicatesse? N'est-il pas cruel de voir des personnes arrivées à un âge fort avancé 9 obligées de compromettre leur position et leur considération, en recourant à tous les expédients que la gêne nécessite, et en se faisant traiter par le public comme des dissipateurs et des prodigues?

Cette absence d'humanité doit révolter encore , quand on impose par sa négligence, k de pauvres ouvriei's, des délais qu'ils sont hors d'état de pouvoir supporter. Au sein du luxe et de Tabondance, même sans avoir aucune dureté de caractère, on ne se rend pas toujours un compte exact de certaines situations et ' de certaines souffrances. La réflexion manque plus fréquemment que !a sensibilité. Il est fort essentiel pour une maîtresse de maison de connaître tous les détails de l'existence des gens qu'elle emploie, afin de ne pas leur causer, sans s'en douter, les plus grands embarras. Elle ne doit

jamais perdre de vue que la condition de l'ouvrier, quok|u'clle se soit singulièrement améliorée 9 reste encore difficile et précaire. Une famille entière subsiste quelquefois par le travail d'un homme. Si les enfants sont nom* breux et jeunes encore, il ne reste pas à leur mère beaucoup de temps pour s'employer d'une manière fructueuse. Ajoutez à ces difficultés, déjà si graves, les maladies et les chômages, et vous aurez une idée des épreuves qui attendent ces pauvres ménages. Vous comprenez maintenant combien il importe de mettre une grande exactitude à régler les comptes des ouvriers que vous faites travailler, et à n'abuser jamais des embarras de leur situation. Quelques personnes regardent comme un sage calcul de profiter de leurs moments de gêne, soit pour leur acheter les fruits de leur travail , soit pour conclure avec eux des arrangements où tous les avantages ne sont que d'un côté. J'appellerais volontiers cruelle une économie de ce genre, qui peut.

dû reste, dans certains cas, s'écarter des règles de la justice chrétienne. Prétendre acheter les choses au-dessous de leur valeur, en profitant de la détresse de ceux qui sont obligés' de les vendre sans délai, est une idée qui ne peut entrer dans une âme que gouvernent les principes de la religion et de Thuinanité, Je dois donc me borner à signaler cet abus , qui n'est pas aussi chimérique que quelques gens le croient, et je n'insiste pas sur cette ques« tion, dans la crainte de faire injure h mes lec* trices, pour lesquelles les raisonnements que je ferais là-dessus seraient, j'en ai la conviction, ^ parfaitement inutiles.

Il me reste une réflexion h faire sur les retards de payement. Il s'agit des gages des domestiques. Plusieurs maîtresses de maison ne mettent aucun empressement à payer à l'époque convenue ce qu'elles leur doivent. Elles laissent s'écouler des mois, et quelquefois des années, sans paraître s'apercevoir que ce terme est passé. Il est désastreux d'afficher

ainsi aux yeux de ceux dont on doit rechercher toute Festime, son incurie et le mauvais état de ses affaires. Si vous voulez qu'ils vous respectent et qu'ils vous servent bien^ vous devez leur prouver en toute circonstance que tout est chez vous dans un ordre admirable , et que vous êtes en état de satisfaire à toutes vos obligations. D'ailleurs, si vous profitez du crédit qu'ils vous font, si vous leur imposez par là quelques embarras et peut-être même des privations, vous contractez, envers eux des obligations qui* vous enlèveront plus d'une fois votre liberté d'action. Si vous voulez la conserver entière avec tout le monde, ce qui -• est fort essentiel pour atteindre sûrement le but auquel vous devez songer sans cesse, ayez toujours une disposition efficace et énergique de ne vous laisser vaincre par personne, nonseulement en loyauté, mais encore en exactitude.

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