CHAPITRE XV
LA PARESSE
Rien n*est plus doux que la paresse; rien ne flatte davantage tous les instincts des fils d'A-* dam. Toutes les âmes^ même celles qui paraissent les plus actives, ont avec ce défaut quelques intelligences secrètes. Elles n'aiment Taetion que dans le sens de leurs goûts , de leurs habitudes, de leurs sympathies, et la détestent cordialement sous une forme différente. J'ai été bien des fois effrayé de l'incurable paresse de certains esprits qu'on croyait consumés d'une activité dévorante. Il est bien peu
(l*hoinines qui ne soient pas paresseux quaiid ii n'est question que d'un devoir. Le devoir n'attire pas; notre nature est essentiellement indépendante; le frein reffarouche ; elle aime à suivre sa pente, à cài'esser sa rêverie, à vivre de sa vie spontanée, aussi librement qu'une fleur s'épanouit dans les prés. Rien n'est plus attrayant qu'une semblable existence, et c'est le piège dans lequel tombent bien des âmes dont le cliristianisme n'est pas très-profond, et qui se contentent volontiers d'une religion assez sommaire, dans laquelle il entre quelques bons instincts et fort peu de réflexion.
Les femmes sont entraînées plus que nous encore vers cette mollesse rêveuse dont j'essayais de décrire le véritable caractère. Leur nature est plus vive qu'active, plus agitée qu'entreprenante, et elles croient avoir remué des montagnes quand elles ont cbangé de place quelques brins de paille. Elles se diront facilement écrasées, parce qu'elles au-
rout fait deux ou trois visites de plus qu'à l'ordinaire, ou bien parce qu'elles auront écrit quelques lettres... sérieuses. Rien n'est amusant comme ces ruses , souvent spirituelles, d'un^ paresse qui veut se faire illusion. Chacun tient en effet à conserver dans le monde une place importante, et en se donnant, *— cela va sans dire, — le moins de mal possible. La nullité n'exclut pas les prétentions; il .semble au contraire qu'elle les rende plus exagérées et plus extraordinaires. Pour concilier ces prétentions avec l'amour de cette douce paresse à laquelle nous tenons d'une manière si énergique,. nous nous faisons de vastes occupations, de grandes l)esognes, de prodigieux soucis, et nous finissons souvent par être dupes nous-mêmes de nos prospectus fastueux. Nous sommes si habiles à nous tromper, que les petites ruses inventées d'abord pour le public nous paraissent à la longue fort spécieuses, fort dignes d'attention , et que nous en venons à nous fâcher
contre les esprits mal faits qui se permettraient des objections!
Cependant 9 allons au fond des choses. Rendons-nous compte de ces graves occupations qui ne vous laissent pas un moment de liberté. Vous êtes écrasée de visites, visites à recevoir^ visites à rendre^ visites à préparer! Voilà la pensée sérieuse de votre vie; et qui pourrait s'aviser de ne pas la trouver sé- Heuse? Il fiiut conserver ses relations, sa po« sition dans le monde; c'est là une grande occupation qui doit tenir dans la vie une place considérable!
Il est vrai qu'il y a des visites utiles , qu'il y en a même de nécessaires... mats ce sont ordinairement celles qu'on fait le moins. Ce sont là des visites ennuyeusçs, fatigantes. auxquelles on ne se décide que bien rarement, et le plus tard possible. On les classe parmi les affaires; et pour un certain nombre de personnes les affaires, c'est'Ia mort ! Les seules visites auxquelles on tient sont celles où l'on
tue franchement le temps , où l'esprit u essaye aucun effort , où la malignité naturelle trouve à s'exercer largement, où les heures s'écoulent par un mouvement insensible et doux, comme les ondes d'un ruisseau murmurant qui fuient sous l'ombre de la feuillée. On se sent alors vivre y sans nidle tentative pour penser ou pour agir. On trouve assez d'action pour échapper à la monotonie d'un isolement trop lourd j pas assez pour fatiguer les ressorts délicats d'une intelligence que la moindre teu^ sion peut lasser» Ce genre d'existence ressemble un peu à ce demi-sommeil dans lequel on a déjà conscience des actes de son esprit j dans lequel on retrouve ses souvenirs, ses sensa* lions y mais d'une manière encore vague et confuse. C'est ainsi qu'on vit à moitié, qu'on croit penser, qu'on croit agir, tandis qu'on végète à peine, qu'on n'éprouve rien des vé« ritables impressions de la vie , des énergiques résolutions qui lui donnent un cslractère sérieux, des fortes pensées qui constituent toute
la grandeur et toute la beauté de la destinée humaine.
Non, vivre ainsi ^ ce n'est pas vivre, ce n'est pas accomplir sa tâche, répondre, aux desseins de Dieu sur des créatures inteliigen* tes, faii^ sa part du travail de l'humanité, de ses épreuves et de ses combats! Pourtant le fardeau qui vous est imposé est loin d'être aussi lourd que celui qui pèse sur bien des âmes. La vie d'une mère de famille^ si labo* rieuse qu'on veuille la supposer, a des compensations et des jouissances que les esprits les plus chagrins ne sauraient contester. Travailler pour ses enfants, pour développer leur intelligence, former leur cœur, assurer leur avenir, n'est-ce pas agrandir sa propre vie, étendre ses facultés, se préparer de vives et salutaires satisfactions? De tels résultats ne valent-ils pas la peine qu'on sache prendre souvent sur la langueur de son esprit et sur la noblesse de son caractère? Me doit-on pas puiser dans sou amour des forces
sans cesse renaissantes, pour supporter toutes les fatigues et toutes les agitations? Quand on a vraiment un cœur de mère, on ne connaît guère les tentations de la paresse et les défaillances d'un courage impuissant. Ce cœur a des ressources inSnies, et sait avoir, quand les circonstances le demandent, toute Ténergie d'un lion. Aussi ai-je toujours craint, en voyant des femmes succomber à chaque instant sous leur fardeau , qu'elles ne fussent pas vraiment et complètement mères, dans toute la magnifique acception du mot. Une mère, qui l'est tout à fait, n'est jamais découragée et jamais lassée. On dirait qu'elle puise dans ses épreuves une force nouvelle, un courage invincible. Sans doute ces épreuves sont quelquefois bien lourdes , bien écrasantes ; mais de quelles difficultés ne sait pas triompher une âme énergique et convaincue ? Les montagnes elles* mêmes s'aplanissent devant un courage résolu, et tout le monde a pu constater les résultats étonnants de l'activité de certaines
ao.
jamais perdre de vue que la condition de Touvrier, quoiqu'elle se soit singulièrement améliorée y reste encore difficile et précaire. Une famille entière subsiste quelquefois par le travail d'un homme. Si les enfants sont nombreux et jeunes encore, il ne reste pas à leur mère beaucoup de temps pour s'employer d'une manière fructueuse. Ajoutez à ces dif* ficultés, déjà si graves, les maladies et les chômages, et vous aurez une idée des épreuves qui attendent ces pauvres ménages. Vous comprenez maintenant combien il importe de mettre une grande exactitude à régler les comptes des ouvriers que vous faites travailler, et à n'abuser jamais des embarras de leur situation. Quelques personnes regardent comme un sage calcul de profiter de leurs moments de gêne, soit pour leur acheter les fruits de leur travail , soit pour conclure avec eux des arrangements où tous les avantages ne sont que d'un côté. J'appellerais volontiers cruelle une économie de ce genre, qui peut.
dû reste, dans certains cas, s'écarter des règles de la justice chrétienne. Prétendre acheter les choses au-dessous de leur valeur, en profitant de la détresse de ceux qui sont obligés' de les vendre sans délai , est une idée qui ne peut entrer dans une âme que gouvernent les principes de la religion et de Thumanité. Je dois donc me borner à signaler cet abus , qui n'est pas aussi chimérique que quelques gens le croient, et je n'insiste pas sur cette question, dans la crainte de faire injure à mes lectrices, pour lesquelles les raisonnements que je ferais là-dessus seraient, j'en ai la conviction, parfaitement inutiles.
Il me reste une réflexion à faire sur les retards de payement. Il s'agit des gages des domestiques. Plusieurs maîtresses de maison ne mettent aucun empressement à payer à l'époque convenue ce qu'elles leur doivent. Elles laissent s'écouler des mois, et quelquefois des années, sans paraître s'apercevoir que ce terme est passé. 11 est désastreux d'afficher
ainsi aux yeux de ceux dont on doit rechercher toute i'estime^ son incurie et le mauvais état de ses affaires. Si vous voulez qu'ils vous respectent et qu'ils vous servent bien^ vous devez leur prouver en toute circonstance que tout est chez vous dans un ordre admirable ^ et que vous êtes en état de satisfaire à toutes vos obligations. D'ailleurs, si vous profitez du crédit qu'ils vous font, si vous leur imposez par là quelques embarras et peut-être même des privations, vous contractez, envers eux des obligations qur vous enlèveront plus d'une fois votre liberté d'action. Si vous voulez la conserver entière avec tout le monde, ce qui -^^ est fort essentiel pour atteindre sûrement le but au<{uel vous devez songer sans cesse, ayez toujours une disposition efficace et énergique de ne vous laisser vaincre par personne, nonseulement en loyauté, mais encore en exactitude.