CHAPITRE XV
LA PARESSE
Bien n'est plus doux que la paresse; rien ne flatte davantage tous les instincts des fils d'Adam. Toutes les âmes, même celles qui paraissent les plus actives, ont avec ce défaut quelques intelligences secrètes. Elles n'aiment l'action que dans le sens de leurs goûts , de leurs habitudes, de leurs sympathies, et la détestent cordialement sous une forme différente. J'ai été bien des fois effrayé de l'incurable paresse de certains esprits qu'on croyait consumés d'une activité dévorante. Il est bien peu
juste; mais il faut viser avant tout à réaliser ces gains considérables qui dépassent en si peu de temps les avantages des économies quotidiennes.
Je ne dois pas pourtant dissimuler que les achats ainsi compris n'exigent ime véritable habileté et une activité qui n'est pas très-* commune. Certaines femmes se mêlent de ce genre d'opérations avec une légèreté et une imprévoyance bien propres à les rendre impossibles. S'îmaginent-elles qu'il y a un véritable avantage à faire venir une denrée des contrées où elle est meilleure et moins chère, elles ne s'avisent pas de songer aux différents frais qui feront souvent de cette prétendue économie une perte très-positive. Je pourrais citer une multitude d'exemples de ce genre qui montreraient que, si la plupart de ces arrangements échouent si v facilement , il ne faut l'attribuer ordinairement qu'à la pétulance excessive, au défaut d'intelligence des personnes qui s'en mêlent. D'autres aux-
quelles l'activité manque beaucoup plus que rintelligence, après avoir réalisé des bénéfices considérables dans leurs provisions, négligent de leur donner les soins perpétuels qu'elles réclament, l^s abandonnent à la négligence des domestiques, et quelquefois à leur impro* bité. C'est en étudiant ces sortes de questions qu'on doit se rendt*e bien compte des difB«* cultes de l'administration des affaires domes-^ tiques. Il n'est pas fâcheux qu'on s'habitue ainsi h les considérer sous leur jour véritable, qu'on les regarde comme une question fort grave et fort sérieuse, et qu'on ne les traite pas enfin avec la déplorable légèreté que certaines femmes portent dans la gestion des intérêts de la famille, qui devraient leur être à tant de titres si précieux et si chers.
Je dois encore signaler un inconvénient du défaut d'aisance : c'est la nécessité d'imposer aux fournisseurs , et même aux ouvriers, des crédits beaucoup trop prolongés. Rien ne pousse au désordre et à là confusion comme
cette malheut^euse habitude d'accumuler dé* penses sur dépenses, sans songer aux moyens de s'acquitter promptement des dettes qu'on contracte avec tant de facilité. Il n'est pas de personne un peu entendue en économie domestique qui ne sente les inconvénients d'un pareil défaut d'exactitude. N'est-il pas déplorable d'entendre les marchands se plaindre constamment des délais de payement que leur fout subir les gens connus pour jouir de grandes fortunes, tandis qu'ils se félicitent de l'exactitude de petits propriétaires ou de mo« destes rentiers ? Ce contraste ne fait-il pas trop connaître l'esprit de désordre qui règne dans plusieurs maisons ? Et u'est-il pas désolant de voir les fournisseurs forcés de rejeter sur leur riche clientèle l'irrégularité de leurs propres affaires? Les classes opulentes ne devraient jamais regarder comme une chose indifTé* rente tout ce qui peut affaiblir la considération dont elles ont besoin au sein d'une société si facilement portée à la jalousie et au
dénigrement. Du reste , elles payent souvent fort cher rindifférence pour ces sortes de détails. Les mémoires qu'on solde longtemps après les achats sont toujours très-faciles à enfler ; car on ne se rappelle jamais à de longues distances les détails d'un marché mcdio* crement intéressant. Supposons même qu'on ne soit pas victime d'un abus, conséquence naturelle de l'improbité devenue trop com« mune parmi les commerçants ^ on ne peut ignorer qu'ils se montrent surtout accommodants avec ceux qui ne leur font pas suppor-» ter d'éternels ciédits, et qu'ils leur réservent des remises plus ou moins considérables, selon l'importance du marché. Je sais bien qu'on diiïere souvent l'époque de ses payements, à cause de l'irrégularité des revenus qui composent beaucoup de fortunes; mais c'est précisément ce qui fait sentir la nécessité d'amasser un peu d'argent, pour introduire dans ses affaires une véritable régularité, et pouvoir subir des retards qu'on ne se décide
jamais à prévoir, et qui sont pourtant inévitables. Il est difficile sans cela de rester fidèle aux lois de la délicatesse^ et même de l'humanité. NVst-il pa& en effet contraire à toutes les idées qui doivent diriger une âme généreuse, de faire attendre éternellement à des parents âgés la modique pension qu'ils se sont réservée, en abandonnant à leurs enfants la jouissance de leurs biens ? Cet abus, qui révolte tous les cœurs bien placés, est pourtant tellement commun, que personne n'ose plus faire avec ses enfants de semblables conventions, quoiqu'elles rendent beaucoup plus faciles des établissements avantageux. On voit jusqu*à quelles extrémités peut entraîner l'inexactitude et l'imprévoyance en matière d*aflfaîres ttemestiques : on arrive à se permettre des procédés vraiment condamnables, et qui rendent impossible cette confiance absolue qui devrait surtout régner au sein des familles destinées à perpétuer parmi nous les glorieuses traditions de Tesprit chevaleresque et loyal des ancêtres.
L'humanité ti 'est-elle pas même blessée par une pareille indélicatesse? N'est-il pas cruel de voir des personnes arrivées à uu âge fort avancé, obligées de compromettre leur position et leur considération, en recourant à tous les expédients que la gêne nécessite, et en se faisant traiter par le public comme des dissipateurs et des prodigues?
Cette absence d'humanité doit révolter encore , quand on impose par sa négligence, à de pauvres ouvriers, des délais qu'ils sont hors d'état de pouvoir supporter. Au sein du luxe et de l'abondance, même sans avoir aucune dureté de caractère, on ne se rend pas toujours un compte exact de certaines situations et ' de certaines souffrances. La réflexion manque plus fréquemment que la sensibilité. Il est fort essentiel pour une maîtresse de maison de connaître tous les détails de l'existence des gens qu'elle emploie, afin de ne pas leur causer, sans s'en douter, les plus grands embarras. Elle ne doit
jamais perdre de vue que la condition de Touvrier, quoiqu'elle se soit singulièrement améliorée, reste encore difficile et précaire. Une famille entière subsiste quelquefois par le travail d'un homme. Si les enfauts sont nom« breux et jeunes eucore, il ne reste pas à leur mère beaucoup de temps pour s'employer d'une manière fructueuse. Ajoutez à ces dif* ficultés, déjà si graves, les maladies et les chômages, et vous aurez une idée des épreuves qui attendent ces pauvres ménages. Vous comprenez maintenant combien il importe de mettre une grande exactitude à régler les comptes des ouvriers que vous faites travailler, et à n'abuser jamais des embarras de leur situation. Quelques personnes regardent comme un sage calcul de profiter de leurs moments de gêne, soit pour leur acheter les fruits de leur travail , soit pour conclure avec eux des arrangements où tous les avantages ne sont que d'un côté. J'appellerais volontiers cruelle une économie de ce genre, qui peut.
dû reste, dans certains cas, s'écarter des règles de la justice chrétienne. Prétendre acheter les choses au-dessous de leur valeur, en profitant de la détresse de ceux qui sont obligés' de les vendre sans délai, est une idée qui ne peut entrer dans une âme que gouvernent les prin* cipes de la religion et de Thumanité. Je dois donc nie borner à signaler cet abus , qui n'est pas aussi chimérique que quelques gens le croient, et je n'insiste pas sur cette question, dans la crainte de faire injure a mes lectrices, pour lesquelles les raisonnements que je ferais là-dessus seraient, j'en ai la conviction, parfaitement inutiles.
Il me reste une réflexion à faire sur les retards de payement. Il s'agit des gages des domestiques. Plusieurs maîtresses de maison ne mettent aucun empressement à payer à l'époque convenue ce qu'elles leur doivent. Elles laissent s'écouler des mois, et quelquefois des années, sans paraître s'apercevoir que ce terme est passé. 11 est désastreux d'afficher
ainsi aux yeux de ceux dont on doit rechercher toute Testime, son incurie et le mauvais état de ses affaires. Si vous voulez qu'ils vous respectent et qu'ils vous servent bien^ vous devez leur prouver en toute circonstance que tout est chez vous dans un ordre admirable^ et que vous êtes en état de satisfaire à toutes vos obligations. D'ailleurs, si vous profitez du crédit qu'ils vous font, si vous leur imposez par là quelques embarras et peut-être même des pri* vations, vous contractez, envers eux des obligations qur vous enlèveront plus d'une fois votre liberté d'action. Si vous voulez la conserver entière avec tout le monde^ ce qui est fort essentiel pour atteindre sûrement le but auquel vous devez songer sans cesse, ayez toujours une disposition efficace et énergique de ne vous laisser vaincre par personne, non* seulement en loyauté, mais encore en exactitude.