HISTORIQUE
On peut considérer le mémoire de MM. deBrébisson et Godey sur les Algues des environs de Falaise (1835) comme l’origine des travaux relatifs aux Diatomées françaises. Bien qu’à cette époque les premiers travaux d’Ehrenberg et la première édition de l’ouvrage de Kützing fussent parus, les instruments étaient encore si inférieurs, les figures publiées si incorrectes, les méthodes de classification si mal établies que les plus grossières erreurs étaient commises journellement dans la détermination des formes. Les rivalités mesquines qui, séparant Kützing d’Ehrenberg, les condamnaient à ne tenir presque aucun compte de leurs travaux mutuels, avaient tellement embrouillé la synonymie qu’elle était presque inextricable, et que ses voiles n'ont été levés que lorsque de bonnes figures ont été publiées, qui ont fixé les noms anciens sur des espèces qui souvent sont bien différentes de celles qu’avaient observées les premiers auteurs.
Aussi est-il bien difficile d’établir d’une façon sure la synonymie des espèces mentionnées par M. de Brébisson en 4 835, et cet ouvrage n’at-il pour nous qu’un intérêt purement historique.
Il en est à peu près de même du second ouvrage du même auteur, paru en 1838 sous le titre de : Considérations sur les Diatomées et essai d'une classification des genres et des espèces de cette famille. Cet opuscule, qui mentionne toutes les formes signalées alors, nous montre d’une façon bien saisissante, l’état d’enfance des connaissances sur les Diatomées à cette époque.
Néanmoins, l’attention était appelée sur les Diatomées. L’étude de ces admirables organismes devenait, surtout en Angleterre, une distraction d’amateurs éclairés et riches, qui par leurs demandes aux opticiens les lançaient dans la voie des merveilleux perfectionnements qu’a suivie le microscope depuis quarante ans. En Angle-
terre, où ce mouvement a pris naissance, et où il s’est continué avec tant d’éclat jusqu’à nos jours, l’un des premiers constructeurs, M. Beck, sentit le besoin de développer le goût des Diatomées, et il fit les fonds de l’ouvrage de M. W. Smith, qui a marqué une ère nouvelle dans l’étude des Diatomées.
Le premier volume de la célèbre Synopsis parut en 1853. Il fît voir à tout le monde le néant et le vide des ouvrages antérieurs, qui ne pouvaient guère servir qu’à ceux qui les avaient publiés ou qui possédaient des types authentiques des auteurs. Il lança alors les observateurs, surtout les Anglais, dans une nouvelle voie, d’où 1 sont sorties les belles planches de Diatomées publiées dans le Journal Micro graphique et les Transactions de la Société Royale de Londres par Gregory, Gréville, Roper, Brightwell, O’Meara, etc., et qui ont ouvert une deuxième période dans l’étude des Diatomées.
Partant, en effet, de bases sérieuses et pouvant hardiment aller de l’avant, les micrographes arrivent peu à peu à débrouiller la synonymie allemande et à fixer les formes.
M. de Brébisson publie, dans cette période d’une vingtaine d’années, ses Notes sur quelques Diatomées marines , rares ou peu connues, du littoral de Cherbourg ( 1854, revues et augmentées en 1867), avec une planche passable ; ses Notes sur quelques Diatomées françaises (1870); en anglais dans le Quekeit Micr. Club. )\ et enfin son étude sur les Diatomées de la mousse de Corse (1872, avec une affreuse planche), que la mort ne lui laissa pas le temps de revoir et qui fut publiée par son fils.
A n’envisager que ces trois opuscules, l’œuvre de M. de Brébisson parait bien peu importante; en réalité, elle fut considérable, mais s’exerça pour ainsi dire par réflexion. M. de Brébisson fut, en effet, l’inspirateur et le conseiller de tous ceux qui s’occupèrent de Diatomées pendant sa vie. Son amabilité et sa complaisance étaient inépuisables, sa collection réunissait des types de tous les auteurs avec qui il était en relations, ses conseils et ses déterminations étaient d’une merveilleuse justesse, et il faut rechercher le complément de ses travaux dans ceux de MM. Guinard, Manoury, Yan Heurck et tant d’autres.
Mais nous avons mieux que cela ! A sa mort, sa bibliothèque et ses collections furent vendues, et le Muséum acheta son herbier.
Les Diatomées de cet herbier constituent une mine inépuisable de renseignements. Malheureusement il était en grand désordre :
M. Guinard a bien voulu se charger d’un premier travail de coordination, sans trop se rendre compte de la tâche énorme qu’il assumait, et qu’il continue depuis plus de cinq ans avec une inépuisable patience.
Dans la formation de sa collection, M. de Brébisson procédait de la façon suivante : trouvait-il une récolte présentant cinq à six formes intéressantes, il en faisait autant de préparations, qu’il étiquetait sous chacun des noms des espèces intéressantes. Il en résulte un nombre énorme de préparations sur verre, et un nombre presque incalculable de micas en portefeuille. Le premier travail de M. Guinard a été de relever toutes les indications des étiquettes de cet herbier, ce qui en constitue une espèce de catalogue, dû tout entier à M. de Brébisson, dont M. Guinard a bien voulu me laisser prendre connaissance, et dont j’ai pu extraire ce qui est relatif aux Diatomées françaises. Cette espèce de flore des Diatomées françaises de l’herbier de M. de Brébisson m’a donné un nombre considérable de formes, qui n'avaient été signalées par aucun des auteurs qui se sont occupés de flores locales.
Actuellement, M. Guinard contrôle toutes ces indications par l’examen des préparations, marque les espèces types, souvent fort rares dans la masse, et en établit la synonymie actuelle. Quant à l’étude détaillée de toutes ces préparations, il y aurait sans doute là bien des choses à trouver, mais la vie d’un homme n’y suffirait pas. Quoi qu’il en soit, il faut s’estimer heureux que cette riche collection ne se soit pas perdue, qu’il se soit rencontré un naturaliste assez patient et assez désintéressé pour la mettre en ordre, et émettre le vœu que ce travail ne sera pas perdu, et que, lorsque tous ces matériaux d’étude seront rentrés au Muséum, ils donneront lieu à d’autres travaux intéressants pour la flore de nos Diatomées françaises.
Parallèlement aux mémoires cités de M. de Brébisson, il faut en mentionner deux autres, qui doivent leur importance à la compétence toute particulière de leur auteur. Ce sont les notes sur les Diatomées récoltées en France par le Rev. W. Smith, pendant deux voyages qu’il fit chez nous en 1854 et 1856.
Le premier donne la liste des formes recueillies par W. Smith dans la Méditerranée, à Cette, Agde, Frontignan, dans les eaux douces du Languedoc, à Montpellier, Nimes, la Lozère et les plateaux inférieurs de l’Auvergne, enfin celles recueillies à une grande altitude dans l’Auvergne.
Le deuxième donne les espèces récoltées en compagnie de M, de Brébisson sur nos côtes de l’Ouest, et par W. Smith à Bordeaux, Biarritz et dans les Pyrénées.
Ces mémoires, très intéressants, et signalant plusieurs espèces et variétés nouvelles, sont accompagnés de deux bonnes planches; on trouve dans l’herbier de M. de Brébisson des préparations de W. /Smith des espèces qui y sont décrites.
En 1867, les frères Grouan faisaient précéder leur Florule du
Finistère , d’une liste des Diatomées observées dans cette contrée. Cette liste me semble d’une valeur contestable : les quelques espèces nouvelles qu’elle établit, notamment dans le genre Schizonema, manquent complètement d’authenticité ; elles ne sont ni figurées ni décrites avec des détails suffisants pour qu’on puisse se former une idée meme approximative à leur égard.
Neuf années plus tard, en 1876, M. Guinard publiait, dans les Annales des Sciences naturelles de Montpellier, une liste des espèces marines et d’eau douce récoltées par lui dans les environs de Montpellier et de Cette. Cette liste, établie sur un grand nombre de récoltes faites avec le plus grand soin, est la base de nos connaissance sur les Diatomées du Languedoc; elle est tellement complète que c’est à peine si les récoltes faites depuis dix ans par M. Guinard et par moi ont pu y ajouter une cinquantaine d’espèces. En 1886, M. Guinard a bien voulu me donner communication des espèces trouvées par lui dans ces mêmes régions depuis la publication de sa liste.
En 1877, M. P. Petit publiait, dans les Annales de la Société Botanique de France , son Essai de classification des Diatomées, suivi de la liste des espèces recueillies aux environs de Paris. Cette liste, très complète, fixe la flore diatomique kdu bassin parisien.
En faisant sa communication,. M. Petit annonçait que M. le docteur Leuduger-Fortmorel publierait prochainement une liste des Diatomées marines de l’Ouest de la France, et en effet, en 1877, paraissait dans les \nnales la liste des Diatomées marines des côtes du Nord.
Si j’ajoute à ces mémoires celui de M. Manoury sur les Diatomées de V embouchure de la Seine, qui ne donne guère que des espèces communes et qui parut en 1879, j’en aurai fini avec les travaux de ce que j’appelle la deuxième période de l’Etude des Diatomées.
Vers cette époque, en effet, il se produisait un double mouvement en avant dans les instruments optiques et dans la littérature diatomique. Le grand perfectionnement des objectifs entre les mains des Toiles, des Powell et Lealand, des Zeiss, Hartnack, Nachet et autres opticiens, l’invention des objectifs à immersion homogène, le perfectionnement des stands et des appareils d’éclairage venaient montrer les Diatomées sous un jour souvent tout nouveau. Les figures, estimées si parfaites jusqu’alors, de Smith et de ses contemporains, étaient jugées jusqu’à un certain point incorrectes, ce qui n’est pas étonnant si on se représente la manière dont elles étaient faites sur des croquis des auteurs par des dessinateurs de profession. Les progrès de la photogravure et des procédés hélio—
graphiques rendaient facile la reproduction des dessins originaux des auteurs, et c’est alors que commença la série des belles publications sur les Diatomées. Le grossissement des figures porté au moins à 600 diamètres permettant de reproduire des détails trop fins pour le grossissement antérieurement admis de 400, ainsi que les procédés de réduction par la photographie rendant facile le dessin de ces détails, amenaient l’établissement à un prix relativement bas des belles planches de MM. Schmidt, Yan Heurck, Grunow et Glève. Avec le grand nombre des formes figurées, surtout par Schmidt, les listes publiées prenaient une précision inconnue jusqu’alors, et lorsqu’elles étaient établies sur des observations faites au moyen de bons objectifs, les déterminations devenaient singulièrement sûres.
Ces travaux sont inaugurés en 1880 par la belle étude de M. Brun sur les Diatomées des Alpes et du Jura, ouvrage précieux où les espèces d’eau douce sont soumises, au point de vue de la synonymie, à une critique éclairée. Ce travail a été complété en 1884 par un mémoire sur les Diatomées pélagiques du lac de Genève.
En 1880, M. Comère publiait une liste des Diatomées des environs de Toulouse , et moi-même, en 1881, une étude bien incomplète sur celles du Midi de la France. Le nombre de nos récoltes personnelles était insuffisant, et surtout faites dans des conditions telles que je ne pouvais guère y trouver de raretés.
Le mémoire de M. Lemaire, en 1881, nous donne le Catalogue des Diatomées des environs de Nancy et de la plaine vosgienne.
Eu 1885 parait le texte du bel ouvrage du docteur Van Heurck qui détermine les Diatomées de la Belgique. Les types publiés par le célèbre diatomiste donnent, en outre, plusieurs préparations provenant de France, principalement de la Normandie et des Vosges.
M. Paul Petit a publié plusieurs petites listes locales très intéressantes sur les Diatomées de la Rhune, des Ardennes, de l’île de Ré, des eaux thermales de la Bourboule et des lacs des Vosges.
M. Guinard a signalé les espèces recueillies dans une excursion aux gorges du Tarn, et M. Belloc une liste de celles des Pyrénées.
M. Tempère publie actuellement des séries de préparations des Diatomées françaises.
Enfin, j’ai publié une liste de Diatomées saumâtres du Mèdoc et une étude sur les Diatomées de la baie de Villefranche (Alpes-Maritimes), où grâce aux sondages et aux récoltes pélagiques faits pour moi par le laboratoire de Zoologie maritime, j’ai trouvé un assez grand nombre de formes rares ou nouvelles .
J’ai, en outre, en portefeuille plusieurs listes assez intéressantes de Diatomées : celle des espèces du golfe de Gascogne, établie sur
une belle série de récoltes que M. P. Petit a eu l’obligeance de me communiquer ; celle des espèces de la France centrale, établie sur les récoltes que j’ai faites aux environs de Bourges et sur les très nombreuses récoltes que m’a adressées M. le chanoine Durin, de Moulins et de l’Ailier; enfin, une liste assez incomplète, mais très intéressante, de Diatomées d’Auvergne, faite sur des préparations envoyées par M. Roux, du Buisson (Puy-de-Dôme.)
Si l’on y ajoute les quelques espèces que l’on peut glaner comme françaises dans les ouvrages de Smith, Rabenhorst, Grunow, etc., on aura une idée des documents que j’ai eu entre les mains pour la rédaction de la liste ci-après. On voit notamment qu’outre les documents imprimés, j’ai mis à contribution un certain nombre de documents inédits : le catalogue de l’herbier de M. deBrébisson, les listes complémentaires qu’ont bien voulu me fournir MM. Guinard et Leuduger-Fortmorel, et celles que je n’ai pas cru devoir publier et que je possède. Si tous les Diatomistes français qui ont de semblables listes inédites veulent bien s’en servir pour compléter ce travail, nous aurons sous peu une liste assez complète de nos richesses diatomiques.
En résumé, nous connaissons comme espèces d’eau douce: celles de la Belgique, qui doivent bien ressembler à celles de la France septentrionale ; — celles des Vosges et des Ardennes, par les travaux de MM. P. Petit et Lemaire ; — celles des environs de Paris (P. Petit) ; — celles de la France centrale et de l’Auvergne (W. Smith et moi); — celles des Alpes et du Jura (Brun); — du Languedoc (Guinard, Comère et moi), et des Pyrénées (W. Smith, Belloc et moi). — Les espèces d’eau douce étant sensiblement les mêmes partout, nous avons bien des chances de connaître toutes celles de France.
Pour les espèces marines, nous connaissons bien celles de Belgique (V. Heurck), de la Manche et du Finistère (Leuduger-Fortmorel), de la Normandie (de Brébisson), du golfe de Gascogne 'et de l’embouchure de la Gironde (M. P. Petit et moi), du bas Languedoc (Guinard et moi), de la côte de Provence et des Alpes-Maritimes (de Brébisson et moi). Il semble qu’il n’y ait guère plus à explorer que les côtes de Vendée et celles des Pyrénées-Orientales pour avoir une idée complète des Diatomées de nos côtes; il n’en est rien cependant.
Cela tient à ce que, jusqu’à présent, on n’a guère exploré que les rochers et les sables marins accessibles, et que l’on a peu recherché les espèces données par les sondages et les récoltes pélagiques.
Les sondages sont moins importants sur l’Océan, où la marée laisse à découvert des espaces considérables, que dans la Méditerranée, où l’on n’a pas d’autre moyen de connaître les espèces de
fond. Les Diatomées ainsi récoltées sont généralement remarquables, mais difficiles à isoler. Les récoltes pélagiques ont donné et donneront encore de belles espèces, et surtout en abondance des espèces réputées très rares jusqu’ici, puisque l’on n’en connaissait que les quelques échantillons ramassés par hasard sur les algues ou au fond de la mer.
Quoi qu’il en soit de ces restrictions, les données que nous possédons aujourd’hui sur les Diatomées françaises m’ont paru assez complètes pour qu’il y ait intérêt à les fixer, ne fut-ce que pour servir à mesurer plus tard l’espace parcouru.
L’établissement de cette liste a soulevé à chaque pas d’embarrassants problèmes de synonymie, la même espèce étant désignée différemment par plusieurs auteurs. J’ai cherché à les résoudre de mon mieux, mais j’ai éliminé de ma synonymie les noms hors d’usage des premières listes de M. de Brébisson, qui n’auraient fait qu’allonger inutilement mon travail.
On ne doit pas perdre de vue, d’ailleurs, qu’il ne s’agit pas ici d’un travail critique, mais simplement d’une liste aussi complète que possible des Diatomées françaises; aussi les observations sontelles aussi rares que possible, et les espèces plutôt augmentées au détriment des variétés.
Dans l’établissement d’une liste méthodique, il y aura à refondre bien des espèces et à éliminer certaines variétés fondées sur des caractères bien faibles, mais que j’ai maintenues ici parce qu’elles étaient données par les auteurs.
J’ai fait une chasse scrupuleuse aux doubles emplois, et j’ai serré ma synonymie autant que possible; il y a néanmoins un certain nombre d’espèces sur le compte desquelles je n’ai pas pu m’édifier complètement. Je serai infiniment reconnaissant aux diatomistes qui auraient des additions ou des corrections à faire à ma liste de vouloir bien me les adresser pour un travail ultérieur.