‹ Les dieux en voyageChapitre 119 sur 162 · SCÈNE LXX · texte numérisé non relu

SCÈNE LXX

Une loge de première. — (Ou joue Philémon cl Baucis, de Gounod)

JUPITER

Cette musique me ravit. Quels sons touchants et mélodieux

APOLLON

L'âme en reçoit une impression suave. Un souffle pur est passé sur les lèvres de cet homme inspiré qui sait chanter dans un pareil rythme

antique. Ecoutez ce chœur lointain des corybantes Sur ce mode souple

et doux, comme voilé, je leur appris à régler leurs danses.

MINERVE

Entendez cette phrase mélodieuse Ainsi le flûtiste Xémia jouait à tes

fêtes sacrées, père.

JUPITER

Pauvre Baucis, elle aime toujours, cela est vrai. En ce moment, le malheur gonfle de bien des larmes les yeux de son adoré Philémon — vous vous en souvenez, chers dieux !,...

VULCAIN

Etrange surprise ! je suis en scène — et toi aussi, Jupiter.

Je le vois bien, pardieu — Stentor lui-même a pris mon masque.

VULCAIN

Tu ne peux manquer d'avoir le beau rôle. Honte aux plaisants — l'acteur ridiculise mon pied tordu.

MOMUS

Fallait-il qu'il te donnât l'élégance d'Apollon, la vivacité de Mercure, la grâce de Cupidon ?

MERCURE

Les risées de l'Olympe trouvent un écho sur la terre.

VULCAIN

Eh ! quel mortel peut avoir la prétention de rire des difformités, quand chacune des paroles humaines est une laideur.

MOMUS

N'imite pas le vieux Timon, acerbe cyclope.

VULCAIN

Maudit effronté ! . . .

JUPITER

Vax !

CUPIDON

Oh ! les jolis amours qui tourbillonnent sur ce tapis de fleurs, avec leurs

robes de gaze ! Svoltes et légères, elles renversent leurs corps délicats dans mille poses savantes.

MOMUS

C'est la vérité en maillot.

JUPITER

Au moyen des jumelles, on accomplit une métamorphose victorieuse — on les voit à nu pour ainsi dire.

PLUTUS

Si tu prends goût à nos bayadères, il ne faut pas dédaigner le homard.

BACCHUS

Ni le Champagne.

MOMUS

Que de voluptés pour les yeux ! Comment invoquer la morale contre les cœurs passionnés, quand de pareilles convoitises irritent le désir à la chaîne ! Quelle loi serait donc assez audacieuse pour punir la chair on révolte contre l'opinion. Pauvres amoureux qui soupirez, les yeux mordus de flammes, devant ces visions perdues pour vous, j'admire les efforts de votre vertu provoquée.

CUPIDON

Voilà Margot — au bord de la rampe. Ses dents sont autant de perles — un collier qui coûte cher à baiser de près. Regardez la grande blonde...

APOLLON

Celle qui renverse ses bras pour découvrir leur ligne inférieure ?

CUPIDON

Oui — Bérengère. J'ai passé huit grands joui s avec cette colombe à la Maison d'Or. Son train de maison devient princier. Elle a déjà mis à sec trois Anglais, deux Allemands, un Moldave et six Portugais. Les Husses sont plus malins ; il en est même qui pratiquent assez galamment l'évasion.

Cette jeune personne, pour parler métaphoriquement, est donc tout à la fois un pécheur habile et le caravansérail toujours ouvert au service des voyageurs cosmopolites? Connais-tu la petite brune qui rêve en regardant vers les frises ?

CUPIDON

La Roselli — un démon. Elle bat sa mère. Son dernier amant s'est pendu. Mais qu'elle est gracieuse et douce, et que la passion lui sied bien ! . . Elle dit : « je t'aime ! » avec une voix à attendrir des créanciers.

APOLLON

Bienheureuse voix !

CUPIDON

Voyez Mirthe, près d'elle. Celle-là, boit une bouteille de Champagne d'un trait.

APOLLON

Quoi ! la diaphane créature qui se balance sur un pied !

CUPIDON

Créature composée de nerfs et de chiffres. Ses amours sont autant de capitaux superposés. Elle n'a jamais sérieusement adoré que son perroquet.

MO.MUS

Sans doute l'oiseau lui apprenait gratis à ne rien dire en parlant beaucoup. C'est charmant. Les adolescents font un voyage idéal à l'île de Cythère. Allons, mes princesses, ouvrez vos jambes en éventail et venez pirouetter

sur les crânes luisants qui vous doivent une calvitie prématurée C'est

leur dernier vœu, sans doute ?

Tous les yeux se tournent vers vous, ma sœur Diane.

DIANE

Minerve et Junon peuvent réclamer une bonne part des hommages.

PLUTUS

En face de nous, une loge vient de s'ouvrir avec fracas.

APOLLON

Oh ! ma sœur... — mais voyez, Minerve !.... Les lorgnettes vous désertent, mes belles, pour plonger dans le petit boudoir rouge...

MOMUS

On dirait un nouveau jugement de Paris à votre désavantage.

PAN

J'aperçois une main ravissante sur le velours de la loge !

JUPITER

Mon divin Phidias en a pu rêver...

APOLLON

Sous la lumière des lustres s'épanouissent des épaules plus éblouissantes que le paros au soleil ; une tresse blonde y déroule l'or de ses anneaux

JUNON

Je ne puis voir le visage — mais le cou manque de noblesse.

NEPTUNE

Ah ! que dites- vous — le cou : un mat d'ivoire, merveilleusement poli. Mille sabords ! le cœur fait tangage... Un frémissement enthousiaste agite la salle.

CUPIDON

La voilà !.... Trois fois heureux le beau jeune homme qui s'avance près d'elle et lui parle, penché vers ses yeux !

MINERVE

Ueauté radieuse ! elle est digne de s'égaler à Vénus.

APOLLON

C'est Vénus même !

TOUS

Vénus ! Melœnis radieuse !

MERCUHK

Oui, Vénus — avec ce petit écervelé d'Adonis — une rose sans odeur, gauchement éclosc.

PLUTUS

Dans ce cas, on peut dire qu'elle l'entretient avec soin.

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