‹ Les dieux en voyageChapitre 13 sur 162 · MINER Y K · texte numérisé non relu

MINER Y K

Laissons-là, pour le moment, les vérités et les mensonges dont l'amôurpropre fait son régal. Ne pensons qu'à la joie d'une si merveilleuse rencontre.

LE curé

Je le veux bien. Pour ma part, je ne suis pas en peine de gaieté. Allons,

monsieur le comte, encore ce petit gâteau. Goûtez à mes confitures de groseilles, — je les ai moi-même préparées ; la comtesse Diane les affectionne.

Et vous, Minerve ?

LE CURÉ

Mademoiselle est d'une sobriété angélique. La sévérité de ses goûts m'a fait souvent rougir de mes innocentes gourmandises. Mais que voulez-vous, à mon âge il faut bien adopter quelques manies pour distraire ses loisirs.

• . MINERVE

Encore ! mon père finira par ne plus croire à votre sagesse.

JUPITER

Vous exagérez la modestie.

LE CURÉ

Je fais le procès à mes goûts qui sont un peu mondains.

JUPITER

Mon cher curé, c'est par ce côté que vous me plaisez davantage.

ri'.. • «

LE CURÉ

Eh bien, méritons tout à fait l'enfer, ce soir — quitte à nous sauver demain. Attendez... j'ai, dans un coin, une boîte de cigares que je laisse sécher depuis tantôt cinq ans : — nous les goûterons. C'est un cadeau de douairière, une pénitente sans préjugés. Après dîner, je savoure le tabac comme un voluptueux. Par exemple! j'oubliais mon vieux rhum!... Ma foi, lors de sa visite pastorale Monseigneur m'en fit l'éloge le mieux senti. Pour ce bon compliment, je lui pardonnai de mettre tout au pillage dans ma pauvre cure — lui et sa suite, naturellement. Hélas ! monsieur, dix ans d'économie y passèrent. Que voulez-vous... — un homme du monde... — avocat de la veille... — et qui fait consister sa gloire — je voudrais pouvoir dire sa piété — à visiter ses ouailles avec un train de prince. Tout cela ne met point de fermoir d'or à nos bréviaires. A peine ces hauts bonnets connaissent-ils nos besoins les plus impérieux. Le prêtre ne fut jamais bon pour l'épiscopat. Nous sommes Français, nous, — véritables enfants du peuple ; — nos chefs sont Romains — des ambitieux sans patrie. Mais de quoi vais-je entretenir votre légitime indifférence.... Pensons au présent.

Ce soir, je compte faire l'exposé de mes petits talents. J'ai la vanité du café. Vous connaissez la chanson :

0 café, liqueur divine, Conseille toujours mon esprit.

Je lui suis redevable d'un grand équilibre moral — sans me flatter, monsieur. Daignerez-vous y goûter ?

JUPITER

C'est ma boisson favorite. Voltaire l'a chantée.

LE CURÉ

Un amateur, sans doute ? — dans ce cas, il est mon ami. J'entends l'eau qui bout... Pardon, je suis à vous... (il s'éloigne en fredonnant.)

Monsieur le curé n'a point île souliers... SCÈNE XI

Page 1