‹ Les dieux en voyageChapitre 64 sur 162 · LE GARDE A CHEVAL · texte numérisé non relu

LE GARDE A CHEVAL

Halle-là! je crois qu'il n'est pas encore mort; je vais m'en assurer, (n lui donne un coup de lance.) Attendez-moi , camarades , nous partagerons les habits ensemble.

JÉSUS

Tout est accompli !

(On entend sonner neuf heures. Bruit de tonnerre. Le bon larron l'ait le signe de la croix.)

CHOEUR DES VIEUX DIEUX

Ecce Deus /.... Voilà le Dieu qui nous a dépossédés! Une partie du monde obéit à sa loi ; sur nos autels renversés se sont édifiés les autels nouveaux. Sous les voûtes sombres de ses temples, les croyants agenouillés exhalent une fiévreuse prière, dans l'appréhension des peines futures; mais, parmi cette foule monotone, que de cœurs secs et blasés, que d'hypocrites masques, combinant les profits du mensonge, des passions ou de l'orgueil. Craindre, est-ce donc espérer ?.. Aimer, est-ce gémir ?.. Les persécutions ont complété l'œuvre évangélique. Au pied d'un tombeau, des nations entières se sont couchées, épanchant à flots le sang qui cou-

lait de leurs plaies généreuses, au nom d'une cause obscure étrangère à leur raison comme à leur cœur, seulement passionnées par son tragique mystère. Que de crimes commis pour venger la victime qui se disait offerte en expiation des péchés de la terre ! Jésus venait-il donc tracer à l'humanité une nouvelle route sanglante et diviser, à son profit, les cœurs déjà soumis à celui qu'il appelait son père céleste. Aveugle foi qui terrasses notre jugement de fantômes colossaux, ô creuse raison de l'homme, mère nourrice des chimères, comment répondre de vos écarts et prévoir au juste vos ridicules ou sanguinaires conséquences !.... Ecce Deus ! voilà le Dieu — sur un gibet, entre deux larrons, dépouillé de ses vêtements, pleurant et priant, le visage souillé de sang, percé d'un glaive, faible contre. les tortures terrestres, demandant à boire à ses bourreaux qui le

raillent Il se disait roi ! que n'est-il demeuré le plus humble des

hommes dans la conscience de sa mission. Pourquoi ces cris d'agonie et ce tonnerre vengeur retentissant à l'heure où sa vie éternelle recommence,

quand le ciel lui-même doit sourire pour la délivrance de l'homme

N'a-t-il point désiré mourir ainsi Sa mort n'est-elle pas la conséquence heureuse, attendue, inévitable d'une mission divine... 0 Christ I de quoi te plains-tu : tes bourreaux t obéissent ; Judas inaugure, le premier, l'ère bénie de rédemption ; Caïphe veut être racheté et les juifs opèrent Le salut par toi offert au monde. Dans tout ceci, réalisant la loi prophétique supérieure qui les dirige — où sont les coupables ? Chacun n'a-t-il pas rigoureusement fait son devoir ? « Tout est accompli » disait-il: celte parole a décidé de notre sort. Tu as vaincu, Nazaréen, et ceux qui souffrent le plus de ta victoire laborieuse cherchent, mais en vain, à pénétrer L'énigme des vulgaires forces dont tu disposais. Oui, voilà le Dieu ! f.éinissons devant cette pâle image, humble cause de nos malheurs, car sa vie lut vouée à la pauvreté. 0 Christ, nos plaintes amères retentiront sans cesse à tes oreilles : n'as-tu pas retiré de nous les âmes écloscs à notre amour ! Ta gloire, si voilée à son aurore, semble un caprice exhorbitant du Destin. La terre humilia ta vie ; le supplice réservé aux criminels en fut le dénouement. Et moi ! quel abîme entre nos grandeurs I Chéri des mortels, adoré dans des temples qu'un universel enthousiasme élevait à ma gloire, inspirateur des plus rares chefs-d'œuvre, je n'apparaissais sur la terre que pour l'épanouissement de ses bonheurs physiques — les seuls vrais. J'apportais l'harmonie, je conseillais la grâce — je savais applaudir au courage des héros qui font les générations grandes. J'étais à la fois le juge et L'ami,

par la toute puissance de l'amour les élevant jusqu'à moi, créant la Terre sœur de l'Olympe, et donnant aux hommes la noble fierté des Dieux. Je voulus déifier la beauté, ce sourire ineffable de la nature ; j'appris aux êtres terrestres la mélodie de l'esprit dans un transport d ame, passion des

belles choses, civisme ou courage. Ils ne sont plus, ces temps heureux

L'homme perdit en un seul jour le souvenir de tant de bienfaits, et rassasié de biens se jeta à corps perdu dans le gouffre ténébreux des lamentations et des pénitences !

l'imprésario

Maintenant, messieurs et dames, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier. Si le spectacle vous a plu, je vous prie d'en faire part à vos amis et connaissances. Les mécontents peuvent se retirer sans payer, après avoir fait connaître leurs raisons.

MOMUS (à l'imprésario)

Si cette clause était sincère, tu pourrais cacher la recette sous tes paupières.

JUPITER (sortant)

Voici une pièce d'or ; je suis satisfait, pour ma part.

MOMUS

Tu sers à merveille une cause sacrifiée. — A propos, en parlant des faux dieux, comme tu les intitules, n'oublies pas de mentionner leurs miracles.

JUPITER

Dis-moi, audacieux charlatan

l'imprésario

Monsieur, vous m'offensez... Charlatan ! Mon spectacle ne fait pas plus mauvaise figure que vous. Est-ce que je vous connais, moi ! J'ai mon honneur, sachez-le.

JUPITER

Tu ne m'as pas compris. J'ai de quoi apaiser cet honneur si chatouilleux, (n lui donne une nouvelle pièce d'or.) Maintenant , dis moi : toi qui passes ta vie à flairer des athlètes, connais-tu Hercule ? le grand Hercule !

l'imprésario

Si je le connais, lui, notre maître à tous — Hercule dit le bras du

monde !.... Ah ! je ne serais point Hylas, sLje-iie^onnaissais Hercule.

Par l'Olympe ! un voile était sur mes yeux Gloire à toi, grand Jupiter !

JUPITER

Silence Quoi ! tu serais Hylas, son jeune ami ?

l'imprésario

Et son cornac, depuis bien des années, sublime Jupiter. Il est devenu dédaigneux, notre Hercule.

JUPITER

Tu m'as reconnu !

l'imprésario

N'ai-jc pas le coup d'œil pénétrant des gais compères qui se jouent de l'innocence des foules?... Sans mon intelligence exercée, aussi faite au mensonge qu'à la duperie, sous un air de candeur plein d a-propos, le pauvre Hercule serait malade de misère, malgré la triomphante beauté de son corps. La force n'est plus un don généreux et respecté de la vie; aussi, le malade élégant a-t-il toutes les heureuses chances dans notre siècle épuisé qu'on dirait engendré du commerce sexagénaire d une marchande à la toilette et d'un apothicaire. Marchez dans la direction du Nord — Hercule habite la grande cité boueuse.

Des dieux à pied, cela se voit-il ? Puisque ton attelage est vendu, Jupiter, nous ferons route en wagon.

VULCAIN

C'est un ouvrage de mes mains ; — je vous expliquerai son mécanisme ingénieux.

MOMUS

Il nous vengera à la longue des hommes, en les soumettant aux mêmes besoins monotones.

BAGCHUS

Allons rire, allons boire en attendant l'heure du sommeil. Nous partirons demain.

MOMUS

.l ai flairé, par ici, un personnage hétéroclite — une manière de philosophe bon à connaître. Il aime causer; nous nous sommes salués.... Je vous rejoins.

JUPITER

Adieu, gentil Hylas ; garde notre éclatante mémoire, (n l'embrasse.)

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