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DE L'ÉDUCATION DANS LA VOLONTÉ

Un père, une mère, un éducateur, ont-ils jamais attiré l’attention de leurs enfants sur les inconvénients futurs de la jalousie, dela vengeance, sur la hideur de ces passions ? On peut répondre par la négative; aussi plus tard, le cas échéant, ces enfants devenus des hommes subissent-ils soudain et sans frein, l’impulsion de leur caractère, de leur tempérament, et accomplissentils l’acte de vengeance irrésistiblement. Cela n’arriverait pas si, durant leur enfance, on leur avait bien dit, bien démontré ce qui suit: l’être humain est son maitre ; il n’est probablement jamais ni bon ni méchant en lui-même; s’il a donné à quelqu'un sous l'empire des circonstances, par l'effet du hasard, son amour, son amitié, il peut en toute liberté les reprendre, jouet encore une fois des circonstances et du hasard; on n’a pas alors le droit de se venger de lui; dans le délaissement dont on est l’objet, l’amour-propre ne doit pas être en jeu, il faut faire montre de générosité d'âme, de grandeur de caractère, sentiments qu'on ne saurait ni trop apprécier, ni trop exalter ; c’est témoigner d’un vil égoïsme, d’un sentiment bas et qui doit être étouflé, que de dire : cet être me retire son amitié, son amour; eh bien ! moi, je ne veux pas être séparé de lui, j’entends qu’il reste sous ma dépendance, qu'il soit à moi; il faut bien se pénétrer de cette idée qu’il s’appartient et que, quelque misérable qu’il puisse paraitre, on a le devoir impérieux de ne pas attenter à sa liberté, à son existence, mais seulement le droit de le détester.

Si l’homme a un cerveau rempli de sentiments généreux, armé de nobles idées, il triomphera de ses désirs mauvais, de ses penchants funestes, lorsque le hasard des circonstances fera sonner pour lui l'heure d’un conflit avec eux; il sera pour la justice, le droit, la vérité contre l'ignorance, les passions malsaines et brutales ; il repoussera les appels à la haine et à la violence, proclamant très haut la bonté et la douceur.

Pour terminer, nous allons voir comment notre façon de con-

cevoir la volonté permet d'expliquer des actes criminels qui jusqu'ici n'ont pas été très bien compris.

Parmi les criminels les plus célèbres de ces dernières années, prenons Émile Henry; nous avons suivi son histoire pas à pas, au jour le jour ; nous avons lu les articles fort beaux, écrits à son sujet par un homme dont nous admirons le talent de grand écrivain et de grand orateur. Ces articles ne furent pas saisis de ceux qui avaient pourtant tout intérêt à les comprendre. « Il a bien fallu cependant, y lisait-on, que le processus intellectuel aboutisseau développement d'énergie nécessaire pour commettre le crime, mais l’émotivité en est absente, et l'être humaïn que nous avons devant nous, est, par là, en dehors de l’humamité. C’est pourquoi sans doute on le tue,mais tuer n’est pas répondre. On a tué Vaillant : Henri invoque la mort de Vaillant (qui n’avait pas tué) pour justüfier son crime dont 1l fait une réprésaille. Un autre peut-être un jour, fera de même pour Henry. »

M. Clémenceau, qui n'avait jamais assisté à une exécution capitale, alla voir celle d'Henry. « Quelqu'un me dit, racontet-il, il faut que vous voyez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que e’est bien. J’hésitais, cherchant des prétextes. Et puis, brusquement, je me décide. Partons. » (Clémenceau, la Mêélée sociale, p. 409.) Et voici le récit qu'il nous fait de la fameuse exécution :

« La grande porte s'ouvre, et derrière l’aumônier, courant à la bascule, E. Henry parait, conduit, poussé par l’équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec son air fou, sa face affreusement pale, semée de poils rouges, rares et tourmentés. Malgré tout, l'expression est encore implacable, Le visage blème m’aveugle. Je suis hors d'état de voir autre chose. L'homme ligotté s’avance rapidement à petits pas saccadés, à cause de ses entraves. Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d’une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage ! camarades. Vive l'anarchie ! » Et se hâtant toujours, il ajoute à

mi-voix : « Ah ça ! on ne peut donc pas marcher? » Puis, arrivé à là bascule, un dernier eri : « Vive l'anarchie ! »

Je vis à l’amphithéâtre de l'Ecole de médecine le corps du supplicié ; il était d’un être très bien constitué, d'apparence bien portante ; les traits du visage avaient une grande régularité.

Désireux de me renseigner sur la psychologie d’Henry, je suis allé interroger M. le docteur Goupil. J'avais supposé à priori que le jeune criminel était doué d’une organisation à tendances héréditaires de violence et de révolte. En cela, je m'étais trompé, paraît-il, car le père qui fut le secrétaire de M. Goupil avait l'esprit le plus froid, le plus calme qu’on puisse imaginer ; il possédait un flegme qui n’était pas d’un français et qui parut extraordinaire sous la Commune, à laquelle il fut mêlé, au milieu de l'agitation et de l’énervement général. « Cet homme, me dit M. Goupil, était extrêmement intelligent, doux, poli et il fut des années mon secrétaire, sans que j'aie eu un seul reproche à lui faire ; il n’est pas mort, comme on dit vulgairement, d’une fièvre chaude. »

Ainsi héréditairement, il semble bien qu'E. Henry ne devait avoir dans l’esprit aucun ferment d’exaltation et de révolte. Il faut se rappeler qu’il fut un excellent élève, travailleur, intelligent et d’un caractère facile, aimant ses maîtres qui du reste, gardèrent de lui le meilleur souvenir et firent des démarches pour sauver sa tête ; il faut songer aussi qu'il était très sobre et que très probablement, il était resté chaste.

Il ne paraissait done avoir par lui-même aucune prédisposition à l’acte qu'il a accompli.

Nous pouvons constater avec lui les mauvais côtés de l’éducation actuelle et dire qu'il en a été la victime : son cerveau surchauffé, anémié par le travail cérébral et le surmenage, avait perdu fatalement de sa vigueur, de sa force de résistance ; chez lui l’idée fixe devait s'implanter avec une. extrême facilité ; son orgueil, linfatuation de sa personne, avaient été stimulés, développés à l'excès par ses succès dans les concours et les

félicitations de ses professeurs ; il devait se considérer comme un être supérieur.

Son échec à l’École polytechnique lui fut excessivement sensible ; nous le savons par ses déclarations au cours du procès. A la suite de cet échec, se manifesta chez lui un dégoût de la société qui méconnaissait son génie ou lui refusait les moyens de le faire éclater. Il se lança dans la vie publique, c’est une carrière ouverte à tous; comme il n’avait pas de fortune, il ne tarda pas à éprouver de grandes désillusions; il ne rencontrait plus sur sa route des gens pour le choyer et l’aduler comme l’avaient fait les bons maitres de son enfance; perdu dans la masse, il n'était plus qu’une épave battue par les flots. Instinctivement blessé dans son orgueil, son dégoût de la société augmenta. Son frère était un anarchiste militant; c'était un exemple qui s’offrait à lui, c'était une exhortation. I] lut avec ardeur les livres, les brochures, les journaux de l'anarchie, il en écouta les orateurs avec passion; il entendit prêcher l'idéal de bonté, de générosité, de fraternité, mais aussi, en même temps, proférer des paroles de haine et de violence, IL avait appris dans l’histoire, il avait vu à son époque qu’on glorifiait ceux qui avaient été de grands révoltés. Alors, une idée d’une intensité considérable, étouffant toutes les autres, s’empara de son cerveau si bien préparé à la recevoir, idée fixe, idée invincible, celle qu'il fallait tuer pour hâter le jour tant désiré de l'anarchie. Son orgueil y trouvait son compte et sa satisfaction; il le poussait, nouvel Erostrate, à la réalisation de l’acte que l’idée lui commandait d'accomplir; lui aussi serait un grand révolté, lui aussi aurait son nom dans l’histoire, et peut-être un jour sa statue, pour avoir réveillé l'humanité engourdie et avoir fait, en vue de son bonheur, le sacrifice de sa vie! Cette idée qu'il est nécessaire de verser le sang au nom de l'anarchie, c'était chez lui l'idée maîtresse, l’idée obsédante : « Si J'ai tué, c’est pour une grande idée », écrivait-il à sa mère dans ses derniers moments ; « je demande à mourir pour une grande idée », criait-il à la cour d'assises,

Ainsi Henry, qui proclamait si haut qu’il était maître de lui, qu'il était pleinement responsable, n’était en réalité que le jouet d’une idée et son esclavet Bien loin d’être libre, d’être une. puissance, sa volonté n’était que la résultante des forces que cette idée possédait ; elle n’était qu’un instrument,

Ce qu’on appelle communément la volonté est done à la merci d’une idée fixe! Quelle est la nature de cette idée fixe ? C’est d'avoir une puissance telle, que des idées autres n’ont pas le pouvoir de faire disparaitre l’obsession et que souvent aussi les : idées antagonistes n'auront pas assez de force pour neutraliser l'impulsion.

Si l’idée fixe est sensée en elle-même, elle poussera à un acte sensé; si elle est insensée, elle poussera à un acte insensé qui aura des chances de s’accomplir, car la somme des idées antagonistes n'aura pas l'énergie suffisante pour entraver l’impulsion donnée par l’idée insensée.

Dans un cerveau malade, les idées fixes s’implanteront avec une extraordinaire facilité : une idée quelconque impressionnera le cerveau d’une façon d’autant plus profonde que les cellules cérébrales antérieurement impressionnées par des idées antagonistes auront moins d'énergie pour faire réapparaitre ces idées avec une intensité capable de combattre l’idée fixe et de la faire disparaître.

Choisissons trois exemples d'idées fixes chez des cerveaux malades, dans la série des observations que renferme le livre de MM. le professeur Raymond et le docteur Pierre Janet (Névroses et idées fixes, t. Il).

10 Observation 53, p. 181. — Ils’agit d’une jeune fille de 22 ans Qs, dont le père, très nerveux, sans maladie déterminée, est mort après une attaque d’apoplexie qui le laissa huit jours hémiplégique .

Cette jeune fille a eu, à douze ans, une fièvre typhoïde suivie de petits accidents nerveux (tics, rêves persistants, doutes, hésitations, petits évanouissements, incontinences d’urine rares et accidentelles ). Vers l’âge de seize ans, la maladie mentale et nerveuse se précisa.

218 QUELQUES FAITS :DISQUTÉS

Qs présente les symptômes ‘d'une faiblesse cérébrale et mentale toute particulière, une psychasthénie ; elle a en outre des idées fixes qui se sont développées automatiquement grâce à la faiblesse pré-

cédente,

« À l’âge de 16 ans, Qs remarque qu’elle ne peut pas lire dans le journal des histoires de crimes parce que cela lui donne l’idée d'en faire autant. Quelques émotions, quelques amourettes peut-être, augmentent la faiblesse de l'esprit et exagèrent encore cette prédisposition aux suggestions et aux idées fixes. La voici qui, depuis quelque temps, se sent poussée à faire une foule d’actions et en particulier des actions mauvaises Dès qu'elle pense à un acte, elle a envie de l’exécuter, elle a besoin de dire et de faire tout ce qu'elle pense.

Ce besoin se précise surtout sur deux actes : faire du mal à sa mère, la blesser, l'étrangler, la tuer et se tuer elle-même en se jetant par la fenêtre. Ces impulsions auxquelles elle doit résister, la préoccupent continuellement, l’énervent, lui enlèvent toute lucidité d'esprit. Elles sont si fortes que la malade demande de l’aide pour y résister ; il faut qu'on lui cache la fenêtre, qu'on éloigne sa mère, qu'on la surveille pendant la nuit, ete. Quelquefois l'impulsion va plus loin encore, il y a commencement d'acte : mouvement en avant, contraction des mains comme pour frapper et elle demande qu'on l’attache. 1l a fallu la camisoler pour l'aider à résister à des impulsions qui formaient de véritables attaques délirantes ; d’ailleurs,cesontces commencements d'actes, ces images musculaires qu'elle sentait se développer-et qu'elle exprimait en disant :.« J’ai.envie de faire cela. »

Ajoutons une conséquence de l’idée fixe, une de ces idées fixes secondaires si fréquentes. Elle se reproche ces actions comme des crimes ; elle en a beaucoup de remords, quoiqu'elle n’ait rien accompli ; aussi ne peut-elle prendre aucun plaisir, songer à aucune distraction sans souffrir. Elle pense qu’elle en est indigne «et cette pensée l’énerve encore plus. »

2° et 3° Observations 54 et 55, p.184. — Il s'agit de deux malades, Mre Sy, âgée de 20 ans et Me Cos, âgée de 44 ans. |

Toutes deux ‘déclarent qu'elles ne sont plus maîtresses d’ellesmêmes, qu'elles ne peuvent plus toucher des ciseaux, des épingles, des couteaux, parce qu'elles ont une envie folle de donner des coups aux gens quides approchent, de les blesser, de les tuer.

Loutes deux ont des angoisses au moment.des accès, des remords imaginaires après l'impulsion.

« L'origine même de l'impulsion.est dans les deux cas assez com-

parable. Revenons à la première malade, Sy ; c'est la fille d’un père alcoolique ; elle s’est portée assez bien jusqu’à l’époque de son mariage, à 21 ans. Depuis elle a été désespérée en voyant que son mari avait le même vice qui avait déjà fait le malheur de toute sa famille. Elle a essayé de sermonner cet ivrogne, sans succès, bien entendu, puis elle s’est fâchée et l’a pris en haine. « Ce n’est pas ma faute, dit-elle, je sais que s’il ne buvait pas, ce serait un brave homme, mais je ne puis m'empêcher de le détester. »

La seconde, Cos, est aussi la fille d’un père alcoolique, mais en outre, d’une mère hystérique, Elle a été raisonnable jusqu’à trente ans, mais elle s’est mariée avec un veuf qui lui a amené un petit garçon. Elle voudrait bien aimer cet enfant mais, que voulez-vous ? il n’est pas à elle et elle-même n’a pas eu d’autres enfants. Klle ne peut s'empêcher de le prendre en grippe.

Voici ce sentiment de haïne qui se développe dans ces deux têtes faibles, il se généralise, il s'applique à tout le monde, il tend à se manifester par les actes appropriés, et voici l'impulsion à donner des coups de couteau.

La conclusion à laquelle nous arrivons dans notre étude de la volonté, est la suivante : les idées acquièrent chez l'homme (sans qu'il nous soit possible dans la plupart des cas d’apprécier le degré de son état de calme ou d’excitation cérébrale) une énergie plus ou moins grande selon les circonstances, énergie à laquelle il ne saurait résister et qu'il ne peut combattre qu'au moyen de certains médicaments anesthésiants, ou bien d'idées contraires qui peut-être seront capables de contrebalancer les premières.

« Les conditions vitales du cerveau et de sa fonction sont les mêmes que celles des autres organes et de leurs fonctions. La vérité scientifique (la science expérimentale) ne peut pas se fractionner. Comment comprendre, en effet, qu'il soit donné au physiologiste de pouvoir expliquer les phénomènes qui s’accomphissent dans tous les organes du corps, excepté une partie de ceux qui se passent dans le cerveau? De semblables distinctions ne peuvent exister dans les phénomènes de la vie. Ces phénomènes présentent sans doute des degrés de complexité très différents ; mais ils sont tous, au même titre, accessibles ou inaccessibles à nos investigations ; et le cerveau, quelque merveilleuses que nous paraissent les manifestations métaphysiques dont il est le siège, ne saurait constituer une exception parmi les autres organes du corps. » |

Nous nous sommes pénétré des idées profondément vraies, renfermées dans ces paroles du grand physiologiste Claude Bernard ; et nous avons cru qu’une des manifestations de l’activité psychique, qu’une des fonctions du cerveau, la pensée, n’était pas tout à fait inaccessible à nos investigations.

C'est dans cet esprit et avec le désir d’arriver à une conception d'ensemble que nous avons abordé l’étude de la pensée. Nous avons estimé qu’il devait être possible, en coordonnant

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les connaissances actuelles, en condensant les résultats des expériences qui ont été faites sur le cerveau, de réunir un faisceau de preuves se soutenant et se complétant réciproquement, qui donnerait une grande force aux conclusions dégagées et leur imprimerait en quelque sorte les caractères de la vérité démontrée. Nous avons essayé d'obtenir ce résultat ; nous serons bien heureux si les efforts que nous avons faits nous ont permis d'approcher du but ct n’ont pas été tout à fait inutiles.

Nous avons vu que les phénomènes psychiques avaient préoccupé l’homme depuis la plus haute antiquité et nous avons suivi à travers les âges le développement et la transformation des connaissances humaines relatives au cerveau. Nous avons rencontré sur notre route les grands noms de Platon, d’Aristote, de Galien, de Descartes, Willis, Vieussens, Malpighi, Bontekoe, Stahl, Haller, Prochaska, Bichat, Gall, Parchappe, Flourens, Bouillaud, Broca, Fritsch, Hitzig, etc, marquant les étapes de l'humanité en marche pour la conquête de la vérité scientifiqne. Nous avons pu dans notre historique nous rendre compte de la façon dont l’homme est arrivé aux données actuelles sur le cérveau et ses fonctions ; et apprécier en terminant, le degré de perfection de ses connaissances ; nous avons constaté ses conquêtes définitives et entrevu le champ de ses conquêtes futures.

Dans notre chapitre de psychologie comparée, nous avons observé que les manifestations de l’activité cérébrale, pensée, conscience, s'élèvent parallèlement avec le développement du cerveau, de ses circonvolutions cérébrales et de la substance grise corticale.

Chez les animaux qui se rapprochent le plus de l’homme par lPétendue et le nombre de leurs circonvolutions cérébrales, ces phénomènes de pensée, de conscience, se manifestent dans certaines circonstances avec une force, une évidence telles, que niés autrefois, ils ont fini par s’imposer à l'observation consciencieuse de l’homme. On a été obligé d'admettre que chez

cès animaux, la pensée était de même nature que chez l’homme, bien qu’à un degré moindre d'intensité et de valeur.

« Personne ne doute plus », dit M. P. Janet, sauf les personnes absolument étrangères aux questions de psychologie comparée, des manifestations de la pensée vraiment remarquables chez certains animaux supérieurs. Et Charlton Bastian, comme nous l'avons vu, s’exprime de la façon suivante : « Si les singes anthropomorphes possédant encore une base bien définie d'intelligence et d'émotion étaient doués de langage articulé, de manière à s’instruire mutuellement et bénéficier de cette instruction, même par des traditions et communications orales seulement, quel grand progrès dans l’étendue et le degré de leur intelligence ne pourrait-on pas attendre après que quelques centaines de générations auraient vécu sous l'influence de ces conditions nouvelles. » (Le Cerveau, organe de la pensée, t.T, p. 256.)

Après ces auteurs, nous disons : & n'y a aucune différence de nature entre les différentes manifestations de la pensée chez l'homme et chez les animaux ; il n’y a qu’une différence de quantité, de complexité et de qualité.

Passant à l'étude des poisons cérébraux, nous y avons encore trouvé la preuve que les manifestations intellectuelles sont de même nature chez l’homme et chez l’animal ; nous avons vu que le poison cérébral agit de la même façon sur l’un et sur l’autre (chiens alcooliques de M. Magnan). Mais cette étude a été surtout importante parce qu'elle nous a montré que la conscience est progressivement anéantie avec l’affaiblissement de la sensation et que les manifestations de la pensée disparaissent avec les progrès de l’anesthésie.

Elle oblige à admettre qu'il y a un rapport étroit entre la pensée, la conscience et la sensation et amène à cette conclu: sion : « La pensée et la conscience supposent la sensation ; toutes les fois qu’il y a pensée ou conscience, il y à Sensation, association de sensations, élaboration de sensations.» Lés poisons cérébraux agissent sur la pensée et la conscience,

es

parce qu’ils ont une influence sur la sensibilité. Considérant la cellule nerveuse comme le substratum de la sensibilité et les phénomènes physico-chimiques de désintégration et de rédintégration cellulaire comme étant de l’essence même de la sensibilité, nous pouvons dire : « Les poisons cérébraux amenant des troubles dans le substratum de la sensibilité, modifient les phénomènes de désintégration et de rédintégration cellulaires amenant chez l'animal soit l'anesthésie, soit l'hyperesthésie. »

Les modifications dans l’activité psychique ne sont que les conséquences des modifications de ces deux phénomènes.

Nous préoccupant ensuite de cette activité psychique, nous avons dit que la pensée, et c’est la définition que nous en avons donnée, est l'expression la plus parfaite du travail cérébral.

Ce travail a pour point de départ, pour élément primordial la sensation ou mieux les sensations successives qui s'associent et s'organisent dans le cerveau, en y laissant des résidus. Nous y avons distingué deux phases, l’une, phase d’association des sensations (formation des idées simples concrètes), l’autre, phase d'association des idées simples (enchainement des idées, raisonnement, jugement).

En résumé, nous avons admis qu'il n'y a aucune différence de nature entre les différentes manifestations de la pensée chez l'homme et chez les animaux; que la pensée aussi bien que la conscience suppose la sensation ; que la cellule nerveuse est le substratum de la sensibilité, par suite de la pensée et de la conscience; enfin que, la sensibilité disparaissant, la pensée el. la conscience doivent aussi disparaitre, ou mieu que, le substratum de la sensibilité se désagrégeant et venant à mourir, les phénomènes dépendant de son existence sont éteints pour toujours.

L'étude de la conscience nous a appris que beaucoup d'auteurs ont confondu le moi et la sensation. La sensation implique bien qu’il y à une matière vivante organisée qui réagit à l'excitation, qui peut même réagir par des mouvements appropriés, coor-

donnés ; mais, cette appropriation, cette coordination, n’entrainent point nécessairement l'existence d’un mo sentant. Nous savons, en effet, que les plantes, que notre estomac, que la grenouille décapitée, que le chien décérébré, réagissent d’une façon coordonnée.

Ce moi conscient, ce phénomène que les philosophes ont appelé ià connaissance du moi, nous avons dit que ce n’est pas autre chose que de la pensée spécialisée, dirigée vers l’observation de soi-même. Cette connaissance de notre personnalité, qui est beaucoup plus étendue que nous ne le pensons au premier abord, quientre dans la plus grande partie de nos processus psychiques, cette connaissance de notre moi, claire, nette, bien coordonnée, est pour nous une élaboration psychique par excellence ; grâce à elle, l’homme n'est pas un automate, il s'analyse, il peut arriver aux plus hautes conceptions de sa personnalité et s observer pensant. La conscience qui s'impose d'elle-même, apparait au fur et à mesure qu'on monte l’échelle dans la série @es êtres supérieurs; elle se manifeste clairement dans les races humaines et acquiert sa plus grande valeur chez les peuples civuisés.

Si la conscience est de la pensée, c’est-à-dire de la sensation, la volonté est également le produit de la sensation. Les idées qui naissent des sensations, ou plutôt de leurs résidus, s’associant dynamiquement, sont des forces, et la résultante de ces forces emmagasinées dans le cerveau est ce que l’on appelle vulgairement la volonté. |

Il est bien évident que cette volonté n’est pas libre, puisqu’elle est un résultat et non pas une cause.

Rappelons, à ce sujet, les lignes écrites, il y a plus d’un siècle, par d’Æolbach, dans son Système de la nature : « L'homme n'est libre dans aucun des instants de sa durée. Il n’est pas maître de ses idées ou des modifications de son cerveau qui sont dues à des causes qui, malgré lui et à son insu, agissent continuellement sur lui. Il n’est point maître de ne pas aimer ou désirer ce qu'il trouve aimable ou désirable. IL n’est

pas maitré de ne point délibérer quand il est incertain des effets que les objets produiront sur lui. Il n’est pas maître de ne pas choisir ce qu'il croit le plus avantageux. Il n’est pas maître d'agir autrement qu'il ne fait au moment où sa volonté est déterminée par son choix. Dans quel moment, l’homme est-il donc le maître ou libre dans ses actions ? »

Après d’'Holbach, MM. J. Soury, Schiff et Max Schrader ont dit, à notre époque, que la volonté (faculté de l’âme) devait être bannie de la physiologie. Leur opinion est celle à laquelle nous nous sommes rangés. Avec notre conception de la volonté, il nous aurait été impossible de faire autrement.

Après avoir tiré des conclusions de chacune des parties de notre travail, nous avons à nous demander ce qui se dégage de tout l’ensemble. A quel résultat général sommes-nous arrivés ? La réponse à cette question est que toute l’étude à laquelle nous nous sommes livrés nous a fait clairement apercevoir la vérité des considérations suivantes :

Les actions des atomes et leurs réactions entre eux, phénomènes qui paraissent assujettis aux lois mécaniques, donnent naissance à des associations cellulaires, et, dans les cellules, les phénomènes physico-chimiques produisent des manifestations particulières qui sont la vie, vie dont une des propriétés essentielles est la sensation.

Comme l’a dit M. J. Soury (op. cit., p. 127) : « Dans les organismes, comme dans le reste du monde, il n’y a qu’actions et réactions, ct naturellement les mêmes lois du mouvement, les mêmes lois mécaniques qui régissent les corps célestes des plus lointains systèmes, comme les mouvements de la sève chez les végétaux, gouvernent également le chœur des atomes de nos molécules cérébrales et spinales. Le mécanisme des représentations mentales des images sensorielles ou des images motrices est donc aussi fatalement déterminé que celui de la cristallisation d’un sel ou du flux et reflux des marées, Point d'autre différence que la complexité croissante et décroissante des phénomènes. »

Nous n'avons nul besoin d'admettre un principe d'essence surnaturelle et d'établir une séparation entre l’âme et le corps, puisque tous les phénomènes intellectuels, même ceux d’un ordre très élevé, sont évidemment le produit de l’organisme.

Cette pensée de Lezbniz : « Tout se fait dans les âmes comme s’il n'y avait pas de corps, et tout se fait dans le corps comme s’il n’y avait pas d'âme » doit être définitivement rejetée. Elle ne repose sur rien.

Au moment de terminer notre travail, nous avons pensé qu'il était peut-être possible de le faire aboutir à certaines conséquences au point de vue sociologique.

« Tous les hommes, a écrit Spinoza (Traité politique), + une même nature ; ce qui nous trompe à ce sujet, c’est la puissance et le degré de culture. »

Cette opinion était certainement belle à soutenir ; il était nécessaire, pour la libre expansion de l’esprit humain, de proclamer que cet esprit est le même partout, que partout il est capable d'acquérir le même degré d'instruction. Si cette idée proclamée n'avait pas fait son chemin, les plus forts se seraient toujours proclamés les plus intelligents et auraient tenu leurs semblables dans l’asservissement.

Un siècle après Spinoza, le peuple français s’est enflammé au nom des idées de liberté et d'égalité ; ces idées ont été malheureusement poussées à l'extrême ; la vérité scientifique et peutêtre bien aussi l'intérêt des hommes exigent qu’elles soient mises au point.

Si les hommes jouissaient de facultés supérieures (pensée, conscience, volonté), facultés qui seraient les attributs d’une âme raisonnable, pourquoi l'esprit humain ne serait-il pas le même chez tous ? Il n’y aurait certainement aucune raison pour qu’il ne restât pas toujours identique. Mais nous avons vu qu'il n’y a pas de facultés supérieures ; ce n’est donc pas de leur existence que peut découler l'identité de esprit humain.

La vérité est que cette identité n'existe pas; l'expérience de tous les jours vient nous le prouver.

Les hommes n’ont pas une seule et même nature. Il est évident que les lois d’hérédité, d'évolution et de sélection tendent à leur conserver les mêmes formes, et à les maintenir dans un même moule ; qu’elles assurent l'unité de la race humaine. Mais ces mêmes lois font aussi que les produits de l’espèce humaine ne sont pas exactement semblables et que les meilleurs ont plus de chance de résister victorieusement dans la lutte pour la vie.

Nous avons vu qu’il y avait, non seulement des différences assez grandes dans l'anatomie des sphères intellectuelles, mais encore des différences inappréciables pour nos moyens d'investigation et capables d'amener des résultats très divers et de donner aux êtres des tendances tout à fait divergentes.

Il n'est pas douteux que des hommes ayant des sphères visuelles, auditives, olfactives, différentes au point de vue de leur développement, n'auront pas tous les mêmes aptitudes. Il est incontestable qu’une-éducation appropriée, rationnelle, pourra remédier aux infériorités naturelles et les faire disparaître, mais seulement dans une certaine mesure ; nous croyons que ces infériorités sont susceptibles d’être amendées, mais qu'il est impossible de les supprimer

Ajoutons que l’homme porte en lui-même ses tendances (c’est là pour nous une vérité démontrée) et qu'il a plus ou moins d'aptitude à acquérir telle ou telle connaissance. Non seulement l'inégalité de développement des sphères de sensibilités spéciales amène des types d'hommes différents les uns des

autres ; mais encore l’inégal développement des sphères d’as-

sociation. Deux individus ont des sphères de sensibilité inég'alement développées ; par suite, ils n’ont pas le même genre de mémoire et déjà pas les mêmes tendances d’esprit ; si de plus, ils ont des sphères d'association inégalement de la divergence entre leur is s’accentuera.

Contrairement à ce qu'a écrit Spinoza, nous dirons que l’es-

prit humain varie à l'infini et qu’il n’est aucunement capable d'acquérir le même degré d'instruction.

Nous n'avons nullement une seule et même nature, et si la culture intellectuelle peut développer et perfectionner cette nature, 1l nous est impossible de dire dans quelles proportions. Il faut tenir grand compte, nous l’avons dit plus haut, des lois de sélection et d’hérédité ; il importe en même temps de ne pas laisser de côté les circonstances dans lesquelles l’homme peut se trouver placé : on doit envisager le milieu dans lequel l’être vit. Il est évident que les hasards de la parturition, de l’accouchement, que les vicissitudes de l’éducation peuvent à eux seuls, contribuer à produire des enfants absolument différents des parents et tout à fait dissemblables. Mais on peut faire abstraction des circonstances ; la diversité de l’esprit humain ne s'impose pas moins. Que deux enfants soient placés dans des circonstances absolument identiques, dans une situation entièrement semblable, l’un arrivera peut-être aux plus hautes conceptions intellectuelles, tandis que l’autre ne s’élèvera jamais au-dessus de la médiocrité.

Bien qu’il faille reconnaître que de par leur nature, les hommes ne sont pas égaux, on ne doit pas en droit, admettre qu'ils soient différents en venant au monde, car il est impossible de prévoir au moment de leur naissance ce qu’ils deviendront dans la suite.

C’est un devoir pour les hommes aptes à le remplir, de donner à leurs semblables la meilleure éducation possible, la plus capable d’atténuer les inégalités naturelles et de placer l’humanité dans un état voisin de celui de l’égalité.

Vu : Vu :

Le Doyen, : Le Président de thèse, P. BROUARDEL,, M. DUVAL.

Vuet permis d'imprimer : Le Vice-Recteur de l’Académie de Parts, GRÉARD.

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