LE DINER DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
d'un encadrement fantaisiste. Au bas, des petits marmitons qui rédigent des sauces ; sur le côté, des bonshommes nus et joufflus portant des plats divers, et au sommet une femme demi-nue assise sur un canapé, ayant devant elle une table surchargée de mets variés et de bouteilles de différents formats.
Du reste le dessin de cette carte change souvent.
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(Ancien dîner Taylor)
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(Ancien dîner Taylor)
Le dîner Taylor fut fondé, en 1866, par le baron Taylor, dont il ne porta que plus tard le nom ; voici comment :
L'excellent baron avait convié plusieurs fois à dîner, chez Bonvallet, boulevard du Temple, quelques hommes de lettres: Paul de Musset, Ponson du Terrail, Emmanuel Gonzalès, Etienne Enault, Frédéric Thomas, Paul Féval, Michel Masson, Altaroche, Pierre Zaccone, H. Cellier, avocat de la Société des gens de lettres, et, parmi eux, E. Dentu, le libraire-éditeur de cette Société.
A tour de rôle, chacun des convives, pendant près d'un an, rendit le dîner au baron en y invitant tous ceux qu'il avait l'habitude de réunir.
Ces dîners étaient fort amusants par les récits variés, dramatiques ou comiques du baron, récits qu'il puisait dans les souvenirs de sa longue existence, et qu'il débitait avec un merveilleux talent de conteur.
Aussi, quand il commençait quelqu'une de ces « nouvelles », le silence se faisait aussitôt, et on l'écoutait religieusement jusqu'au bout.
Ces agréables réunions donnèrent l'idée d'un piquenique mensuel pendant l'hiver, entre les convives habituels; et ce fut ce pique-nique qui prit le nom de « Dîner Taylor ».
Chacun des membres de ce dîner avait alors la faculté d'amener un ami, ce qui n'existe plus aujourd'hui. Cham, dont les qualités du cœur étaient à la hauteur de celles de l'esprit, fut de ceux qui figurèrent le plus souvent comme invités. C'est par exception, maintenant, qu'un invité prend part à ces agapes; ainsi en a-t-il été, l'hiver de 1881-1882, pour M. Francisque Sarcey, qui avait été convié par tous les sociétaires.
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Alors, aussi, tous les membres faisaient partie de la Société des Gens de Lettres, condition qui n'est plus obligatoire.
Les dîners avaient lieu, comme nous l'avons dit, chez Bonvallet ; ils ne tardèrent pas à se rapprocher du boulevard Montmartre, et firent une première étape chez Maire (Chalais), le marchand de vinsrestaurant dont l'établissement fait l'angle des boulevards de Strasbourg et Saint-Denis. — Maire, qui tenait à opérer lui-même pour le service du dîner, faisait d'abominables calembours, qu'il rachetait par des soles normandes admirablement accommodées.
Mais la salle de Maire était trop petite pour les douze convives, car ils étaient dou^e ; et il fut résolu un soir qu'on irait désormais pendre la crémaillère mensuelle chez Désiré Beaurain, boulevard Poissonnière.
Se trouvant plus à l'aise chez ce dernier, le dîner crut pouvoir s'adjoindre un membre de plus, en
bravant le nombre treize, et ce fut Arthur de Boissieu, le charmant écrivain de la Gabelle de France, qui fut admis. Paul de Musset proposa, à cet occasion, d'appeler la réunion : Le dîner des treize. Mais le chiffre fatidique ne porta pas bonheur. Le soir où Arthur de Boissieu, qui n'avait pas encore siégé, était attendu pour le repas par tous les membres du dîner, on reçut, au lieu de sa personne, la nouvelle de sa mort !
Le dîner se fit longtemps chez Beaurain; puis on le transporta chez Notta à l'angle de la rue Rougemont et du boulevard Bonne-Nouvelle.
C'est encore là qu'il a lieu.
Mais au cours de ce voyage il avait vu s'augmenter le nombre des convives : aux Treize s'étaient joints, en effet, avec le secrétaire perpétuel de l'Académie française, Camille Doucet, les romanciers Élie Berthet, Adolphe Belot, Ferdinand Fabre, Jules Claretie, Hector Malot, Constant Guéroult, G. de la Landelle, Eugène Muller, Alexandre de Lavergne,
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mort depuis, et le critique dramatique des Débats, Clément Caraguel, mort également.
« A ces dîners mensuels, » dit Élie Berthet dans son livre intitulé : Histoire des uns et des autres, « règne la plus franche cordialité. Une exquise politesse n'empêche ni la gaité,ni les bons mots. Parmi les écrivains, qui ont des opinions très nettes et très arrêtées sur toutes choses, jamais n'a éclaté une discussion aigre, jamais n'a été prononcée une parole blessante. Chaque abeille rentre donc son aiguillon pour n'offrir que son mjel. A la vérité, on est d'une sévérité extraordinaire sur le chapitre des admissions, et elles n'ont lieu qu'à l'unanimité des suffrages. On s'inquiète surtout du caractère particulier, de la sociabilité du candidat. Une seule individualité turbulente et agressive pourrait, en effet, troubler l'harmonie de ces petites assemblées et les rendre bientôt impossibles. »
Tant qu'il vécut, le baron Taylor présida le dîner. Nous avons dit qu'il contait admirablement, et ses
souvenirs étaient inépuisables ! Pour utiliser cette verve, il a été convenu que les convives se distribueraient ces histoires charmantes, qu'ils les écriraient, et que Dentu les réunirait ensuite en un volume de luxe sous le titre de : Les Dîners du baron. Taylor.
Ce projet n'a reçu qu'un très faible commencement d'exécution jusqu'ici. Paul de Musset a écrit, d'après le baron Taylor, les Dents d'un Turco, nouvelle parue dans la Revue des Deux-Mondes; Paul Féval a donné Gavotte, dans le Journal des Débats, et Élie Berthet deux autres nouvelles : Laïs et Samson et Santorin.
Hector Malot s'était chargé d'écrire Lady Balshington et le Comte d'Orsay ; nous ne croyons pas que ce récit ait encore paru, ni dans le livre, ni dans le journal ; Emmanuel Gonzalès garde en portefeuille la fameuse histoire de la rencontre du baron Taylor avec le bandit Don Jayme ; ainsi d'Etienne Énault, de Claretie et d'Altaroche.
Le baron Taylor n'était pas seul à faire des récits.
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Chacun l'aidait de son mieux à rendre la soirée amusante par des racontars et des anecdotes. Paul de Musset, entre autres, raconta avec infiniment de succès l'histoire des Trois Vaches noires, — trois dames qu'il avait vues autrefois à Venise ; il savait aussi intéresser l'auditoire par des particularités de la vie de son illustre frère, Alfred, et lisait des fragments de poésies inédites de l'auteur de Rolla. — Paul Féval, moins austère qu'à présent, faisait rire à se tordre, avec l'histoire bouffonne d'une vieille bretonne qui avait tué un petit enfant et qui l'avait ensuite mangé — « pour éviter les perpos (propos) », comme elle disait en son langage. — Adolphe Belot se faisait aussi particulièrement remarquer par sa verve : l'auteur de Mlle Giraud et de la Femme de feu est un boute-en-train irrésistible, et c'est encore un de ceux qui, actuellement, donnent à ces réunions le plus d'animation et de belle humeur.
Aux membres que nous avons cités, il faut ajouter Fortuné du Boisgobey, le fécond romancier, fin
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causeur : Charles Canivet, le spirituel et judicieux critique du Soleil ; André Theuriet, le peintre délicat des mœurs rurales, et M. Torrès Caïcedo, le ministre plénipotentiaire de la République de San-Salvador.
A la mort du baron Taylor, arrivée en 1880, la présidence fut dévolue à E. Dentu, et personne ne déserta, au contraire. A cette occasion s'est produit un changement : les convives sont depuis lors convoqués au festin par une carte très originale, très artistique, due au talent de M. Henri Guérard, gendre d'Emmanuel Gonzalès. Cette carte varie chaque année ; et il y en a eu deux jusqu'ici en circulation (irc carte : les Statuts. — 2e carte : les Portraits).
Outre cette innovation, il y a à signaler le changement qui s'est fait dans le titre du dîner: quelque regret et quelque vide qu'ait laissés dans cette association littéro-culinaire la mort de celui qui en avait été le principal instigateur, il fallut changer l'enseigne : le Dîner Taylor devint le Dîner Dentu.
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Les derniers membres qui y ont été admis sont: A. Grévin, le spirituel dessinateur; — Ferdinand de Lesseps, dont un simple coup de crayon ou de plume suffit pour modifier la face des continents et tracer de nouvelles limites aux océans ; — François Coppée, le poète ; — et Henri Martin, qui a payé sa bienvenue par un intéressant récit d'un voyage qu'il a fait en Afrique.
Durant sa longue existence, le baron Taylor s'est dévoué à la défense des intérêts des littérateurs et des artistes. Nommé sénateur sous l'Empire, il partagea son traitement de trente mille francs en trois parts égales, dont l'une fut affectée à la caisse de la Société des gens de lettres, une deuxième à celle des auteurs dramatiques et la troisième à celle des artistes.
Il faudrait un volume pour rappeler les œuvres de bienfaisance fondées ou patronées par le baron Taylor.
La tradition artistique se continue dans la famille
de l'honorable délégué de la Société des Gens de lettres ; ses deux filles, Mlles Jeanne et Éva, sontdes peintres de talent ; la seconde, nous l'avons dit, a épousé M. Henry Guérard.
Pierre Zaccone, qui s'est créé une large place dans le monde des écrivains d'imagination ; M. Frédéric Thomas, qui a occupé le poste de président de la Société des gens de lettres; M. Henry Celliez, du conseil judiciaire de la Société ; M. Etienne Énault, un romancier bien connu.
M. Paul de Musset, le frère de l'illustre poète, était second président du dîner au temps du baron Taylor ; il est mort en 1880. Ponson du Terrail est mort également, ainsi qu'Amédée Achard.
Vers 1860, le Figaro, alors bi-hebdomadaire, publiait, sous le titre de Lettres de Coîombine, des articles fort spirituels et qui attiraient l'attention du public lettré et mondain.
On attribua la paternité de ces lettres à beaucoup de personnalités littéraires en vogue, mais ce ne fut
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que longtemps après qu'on sut le nom du véritable auteur, qui était M. Arthur de Boissieu.
Mlle ÉvaGonzalès est morte en 1883 ; MM. Constant Guéroult, Frédéric Thomas, sont mortségalement, ainsi que l'éminent éditeur, Edouard Dentu, avril 1884.
Cette Société de poètes, de littérateurs et d'artistes nés dans les provinces du Midi a eu déjà une existence très brillante. Les méridionaux, plus passionnés, plus vifs, plus prompts à l'exécution que les hommes du Nord, savent attirer l'attention du public sur leurs créations. Aussi la Cigale est-elle connue dans toute la France et même en Espagne et en Italie.
On a cru, beaucoup croient encore, que cette association artistique et littéraire a un but politique, et que tout en remettant en honneur la vieille langue d'Oc, elle vise à l'établissement d'une espèce d'autonomie pour la Provence, le Dauphiné, le Béarn, le Languedoc, le Roussillon, le comté de Foix. La
Cigale est française, ne s'occupe pas de politique, et si dès le début quelques-uns de ses membres ont voulu l'entraîner hors de la voie qu'elle s'était tracée, ils ont dû renoncer à leurs projets.
Les cigaliers ne se pâment point d'aise en lisant les anciens textes provençaux. Ils aiment, ils respectent le passé, mais ils admettent que le présent a bien sa valeur. Ils sont fiers d'être Provençaux, Languedociens. Ils sont fiers aussi de faire partie de la grande nationalité française. Les félibres, qui ont l'esprit plus local, qui écrivent dans les dialectes sonores du Midi, ne veulent point non plus se séparer de la grande patrie, mais ils aiment avec passion leurs provinces, leurs cités, et consacrent leur talent à les chanter. Autran, Roumanille, Aubanel et beaucoup d'autres sont-ils de mauvais Français, parce qu'ils ont écrit leurs poèmes en provençal ? C'est le Midi qui a donné l'élan, et il faut espérer que les autres provinces suivront son exemple. Mais ces digressions nous éloignent de la Ciçale et de ses origines.
Après la guerre, qui les avait séparés, les artistes se groupèrent de nouveau. Le hasard mit en rapport Eugène Baudouinaveclepoète Maurice Faure, unprovençal, et Louis-Xavier de Ricard. On voulut fonder une Société se composant seulement de Méridionaux. Mme de Ricard, jeune femme d'esprit et de talent, assistait à ces réunions. M. Maurice Faure, proposa le titre de la Cigale, qui fut adopté. Bientôt les adhésions arrivèrent en foule. Il y eut bien des tiraillements au début. M. de Ricard voulait en faire une association politique, avec un programme radical; M. Faure préférait voir dans la Cigale une académie de félibres ayant son siège à Paris; M. Baudouin mit de côté la politique et soutint que le Félibrige et la Cigale devaient marcher côte à côte, sans s'imiter ni se confondre.
Il l'emporta. Comme d'après les statuts, il faut être né dans le Midi pour faire partie de l'association, M . de Ricard, qui a vu le jour à Fontenay-sous-Bois, manquait du titre indispensableàladignitédec^a/iVr.
Il trouva un biais. Il partit pour Montpellier, où il apprit la langue des félibres, rédigea des journaux rouges, écrivit des romans-pamphlets. Il devint en peu de temps un languedocien à tous crins et resta cigalier. La création de la Cigale, date de 1875. Ses débuts furent modestes ; on se réunissait tous les mois autour d'une table très simplement servie.
Paul Arène expliqua en vers charmants pourquoi lut fondé le dîner provençal de la Cigale :
& C'est pour ne pas perdre Vassent Que nous fondâmes la Cigale; On parle cent, à la fois, cent!. .
C'est pour ne pas perdre Vassent.
Mais cette Cigale, on le sent.
De rosée à l'ail se régale, C'est pour ne pas perdre Vassent Que nous fondâmes la Cigale.
On dût laisser dormir l'article des statuts où était stipulé le nombre des associés. Ce chiffre est de plus
de deux cents et dépasse d'une centaine le chiffre statutaire.
Les principaux membres de la Cigale sont : parmi les poètes et les prosateurs, MM. Henri de Bornier, l'auteur de la Fille de Roland; Jean Aicard, que le poème les Jeunes Croyances a mis en relief ; Chevandier (de la Drôme) ; Antoine Cros ; Paul Courty, qui a collaboré à plusieurs grands journaux parisiens ; Léonce Destremx ; Maurice Faure, un félibre ; Paul Ferrier, Henri Grousset-Bellor, Ernest Lavigne, ancien directeur du journal français la Neva à Saint-Pétersbourg, rédacteur en chef de la Liberté à Paris ; Henry Fouquier, journaliste, ancien secrétaire général de la préfecture des Bouches-du-Rhône ; Jules Lamarque, Joseph Autran, Auguste Fourès, Albert Arnavielle, Théodore Aubanel, Numa Coste, Louis Glaize, Frédéric Mistral, Félix Gras, Anselme Mathieu, Louis Roumieux, Paul Arène, Achille Mir,
le baron de Tourtoulon, fondateur de la Société des Langues romanes, à Montpellier; Mme de Ricard, félibre ; M. J. Bru d'Esquille, caporal au 84° bataillon pendant le siège, employé à la Compagnie des Messageries nationales et bombardé sous-préfet par le ministère Waddington. Si jamais ses administrés veulent s'insurger, il n'aura qu'à leur lire ou leur faire lire ses vers; les émeutiers se sauveront aussi rapidedement que s'ils étaient menacés par des mitrailleuses.
MM. Henri de la Madelène, un romancier de talent; Charles Lomon, qui a obtenu des succès au théâtre; Charles de Lorbac, du Bien public; Napoléon Peyrat ; général Francis Pittié, chef de la maison militaire de M. Grévy ; Antony Valabrègue, Victor Roussy, poètes ; Adrien Barbusse, du Siècle ; Léon Cladel, l'auteur des Va-nu-pieds. M. Cladel est la terreur des éditeurs, à cause des corrections dont il surcharge ses épreuves.
M. Alphonse Daudet, l'auteur du Nabab et de
tant d'autres romans remarquables, M. Ferdinand Fabre, un Cévenol qui décrit admirablement ses montagnes et leurs populations; MM. le marquis Louis de Laincel, attaché à la Bibliothèque Nationale ; Adolphe Michel, du Siècle ; A.-J. Pons, qui a publié un très curieux volume sur Sainte-Beuve; Robert Hait qui lança dans la littérature une femme qui fit pendant quelque temps un certain tapage, Mme Olga de Janina ; MM. Albert Robin, Edmond Hugues, des Débals, Achille Eyraud, Jules Troubat ancien secrétaire et exécuteur testamentaire de Sainte- Beuve. Il a réuni en un volume, sous le titre Cahiers de Sainte-Beuve, des notes intimes du célèbre critique. M. Troubat a été chargé pendant un certain temps des relations de la librairie Calmann-Lévy avec la presse ; il a été aussi secrétaire de l'éditeur Dentu ; puis en 1878, le ministre de l'instruction publique Ta nommé bibliothécaire du château de Compiègne. MM. Grangeneuve, Oscar Comettant, Léon Guillard; Mme Louis Figuier qui a essayé
du roman et du théâtre ; Mme Henri Gréville, de son vrai nom Durand — dont les romans sur la Russie ont établi la réputation.
Parmi les musiciens, nous citerons: MM. Emile Paladilhe, Pénavère, Aima Rouch, A. -M. Auzende, Jules Blachier, Léopold Dauphin, Jules Uzès, Emile Artaud, Victor Roger, Mme Léon Cladel.
Les artistes : Alexandre Cabanel, Pierre Cabanel, peintres, dont la réputation est depuis longtemps établie ; Maxime Lalanne, l'éminent aqua-fortiste ; Eugène Baudouin, un des trois fondateurs de la Cigale, peintre de talent. Mme Baudouin est aussi auteur de fort jolies toiles ; elle est la fille de M. Noël Parfait, député d'Eure-et-Loir, et sœur de notre confrère Paul Parfait.
J. Laurens, Mounet-Sully, de la Comédie-Française ; Paul Vayson, Emile Villa, peintres ; Falguière, J.-B. Amy, sculpteurs. M. Falguière est l'auteur de
l'œuvre qui sert de couronnement à Tare de triomphe de l'Etoile.
Une des places publiques de Toulouse, sa patrie, avait été ornée d'une statue de Sainte-Germaine dont il était l'auteur. Un troupeau d'iconoclastes abrutis, qu'une minorité électorale avait nommé conseillers municipaux, trouvaient que leurs convictions étaient froissées par cette œuvre d'art et en ordonnèrent l'enlèvement.
La majorité des artistes eut l'air de trouver la chose naturelle et personne ne protesta. Mais si c'avait été — nous supposons l'impossible — un conseil municipal réactionnaire qui eut commis cette infamie, on crierait encore dans le clan libre-penseur. Charles Brun, peintre ; Adrien Didier graveur ; Marc Gaïda, Gabrielle Feraill, Percule, Paul Mauzou, Jules Salles, Camille Formige ; les peintres Cot, Jean-Paul Laurens, Charles Jalabert, et André Rixens, Joseph Tourtin ; les sculpteurs Thabard, Mercié, l'auteur de Vse Viclis ; C'est Tabard qui
a fait les statues qui ornent le pont magnifique reliant les deux rives du Danube, à Buda-Pesth. Le dessinateur Paul Mauron ; M. Louis Simonin, ingénieur, rédacteur du journal la France; M. Ferdinand de Lesseps,le célèbre perceur d'isthmes, celui que l'on a surnommé avec raison le Grand Français.
On voit que le Midi fournit un contingent de littérateurs et d'artistes dans tous les genres. Quelquesuns des noms que nous avons cités sont célèbres, beaucoup sont très connus. Parmi ceux que le public connaît peu ou prou, on doit faire la part de la jeunesse. Il faut du temps, même pour conquérir une modeste notoriété.
On l'a vu, les femmes peuvent faire partie de la Cigale; mais elles n'ont pas le droit d'assister aux dîners mensuels. Elles ne font acte de présence qu'aux fêtes organisées par la Société en province. Une de ces fêtes littéraires eut lieu à Nîmes au mois de novembre 1876. Arles également a servi de centre de réunions aux cigaliers et aux félibres.
En 1877, le feu grisou fit de nombreuses victimes dans les mines de Graissessac ; les cigaliers voulurent envoyer leur obole aux familles des malheureux mineurs ; ils organisèrent une soirée dramatique et musicale. La grande salle du Conservatoire put à peine contenir le public qui avait répondu à leur appel. La loge d'honneur, où l'on croyait voir Mme la maréchale de Mac-Mahon, resta fermée ; cependant, la femme du président de la République avait reçu une invitation. Le lendemain, M. Henri de Bornier recevait, écrite tout entière de la main même de Mme la duchesse de Magenta, la lettre suivante:
Monsieur,
Je regrette vivement de n'avoir reçu qu"à sept heures et demie du soir l'invitation que vous m'adressiez le jour même.
J'aurais été heureuse de répondre à votre appel.
Permettez-moi de me dédommager de ce contre-temps en
vous envoyant mon offrande pour les victimes de Graissessac, avec l'assurance de mes sentiments les plus distingués. Maréchale de Mac-Mahon, Ce 17 avril I877.
Cette lettre renfermait une somme de deux cents francs.
Nous avons cité deux des fêtes données par la Cigale. La réunion d'Arles eut un grand retentissement et dura trois jours. Les cigaliers furent reçus par le maire et les autorités, il y eut une retraite aux flambeaux en leur honneur ; la société archéologique offrit un punch monstre ; à minuit, on visita le théâtre antique, où Aubanel récita la Vénus d'Arles. On n'oublia point le concours littéraire ; aux Arènes, fête de nuit, banquet de la Cigale, courses de taureaux, farandoles ; enfin, la fête se termina par une excursion à la ville des Baux. Voilà un programme complet pour trois jours seulement. La Cigale avait invité la Pomme, qui était représentée par Charles Monseletet Etienne Leroux.
En 1878, les Cigaliers organisèrent un banquet à Paris, à l'hôtel Continental ; ce banquet fut présidé par M, Bardoux, alors ministre de l'intruction publique. Il y eut beaucoup de toasts portés, de discours prononcés. M. Théodore Aubanel s'exprima en provençal.
Le jeudi 3 juillet 1879, les Cigaliers étaient réunis
au Palais-Royal ; il s'agissait de manifester en faveur
du canal dérivé du Rhône, dont l'ingénieur,
M. Dumont, adressé le plan. Beaucoup de sénateurs
et de députés du Midi étaient présents ainsi que
M. Ferdinand de Lesseps. M. Gaston Bazille,
sénateur de l'Hérault, remercia les littérateurs de
leur concours, M. Henri de Bornier porta la santé
de M. de Lesseps en lisant des vers sur l'isthme de
Suez. Le célèbre créateur du canal de Suez fut reçu
cigalier à cette réunion; il parla ainsi de son origine
méridionale :
« Méridional, je le suis par le cœur et par l'origine ; ma famille est pyrénéenne ; un de mes aïeux fut capitaine du guet à Bayonne, et je suis fier d'associer à son nom un souvenir historique qui l'honore: il avait reçu l'ordre d'arrêter Henri IV; au lieu de l'arrêter, il l'avertit et le sauva, de telle sorte que, sans lui peut-être, la France n'aurait pas connu son meilleur roi. Ma grand'mère était de Cette. Vous le voyez, Messieurs, je suis un enfant du Midi et mes titres de ciçralier ne sauraient être contestés. »
Il ne faudrait pas que ce titre induisit le lecteur en erreur. C'est un trompe-l'œil tout simplement, et si les infortunés qui vivaient sous la législation féroce de Lycurgue avaient eu, au lieu du fameux brouet dont ils se nourrissaient, les plats variés et les vins généreux des Spartiates d'aujourd'hui, ils eussent envoyé promener Lycurgue et son code. Nous prendrons la liberté d'écrire ce que nous pensons sur ce personnage qui s'est fait une réputation, grâce à une abominable ratatouille dont il est l'inventeur.
Quand des hommes comme Carême, Vatel, Trompette et d'autres non moins remarquables se mettent l'imagination à la torture pour inventer des plats nou-
veaux, améliorer les anciens, cherchant à maintenir les grandes traditions de la cuisine française, sont inconnus de la masse, on apprend aux enfants dans les écoles, à admirer ce méchant marmiton couronné qui mit les malheureux habitants delà Laconie au régime du brouet noir.
Ou Lycurgue était un farceur solennel qui se moquait de ses contemporains, où c'était un être morose que sa femme trompait. Peut-être aussi avait-il la digestion difficile. Il faut se méfier des gens ayant un mauvais estomac. Si encore il n'avait pas imposé ses lubies à tout un peuple !
Dans les ordres religieux, il y a des règles qui ont force de loi et auxquelles chaque moine doit se soumettre. Mais cette soumission est volontaire, elle a pour raison la foi, sentiment fort respectable.
Le Lycurgue en question se servit des gendarmes de l'époque pour imposer son plat favori à son peuple. Il partagea les biens, c'est une vision qui hante encore
certains cerveaux, et proscrivit les monnaies d'or et d'argent, autres idées que les plus purs d'aujourd'hui ne voudraient pas voir appliquer.
A Sparte il n'y avait pas de belles petites. Allez donc séduire une femme en lui offrant pour souper une bouillie malpropre, et comme monnaie courante, des morceaux de fer. Ce roi, énergumène dans son genre, avait maintenu l'esclavage, mais les esclaves possédaient sur les citoyens libres un avantage énorme, ils pouvaient se griser. Comme le droit d'écrire devait être limité, et qu'à cette époque éloignée on n'écrivait pas ses mémoires, nous ne savons pas si lesîlotes enviaient la situation de leurs maîtres. Mais il nous paraît certain qu'appelés à changer de condition, ils eussent refusé de devenir des citoyens.
Comme ils devaient rire, ces esclaves, lorsque se promenant dans les rues ils rencontraient les mangeurs de brouet !
Les Spartiates de Paris se moquent agréablement de feu Lycurgue qu'ils tiennent en fort piètre estime.
Sous l'empire, le dîner présidé par Sainte-Beuve, portait le nom du célèbre critique. On sait par les indiscrétions de MM. Pons, Jules Troubat, Nicolardot que Sainte-Beuve affectait le plus parfait mépris pour Lycurgue et ses lois. Pourtant il eût assisté avec plaisir aux luttes où les jeunes gens des deux sexes exerçaient leurs biceps. Après sa mort, les dîneurs donnèrent une étiquette nouvelle à la réunion, et dans l'espérance coupable de tromper le public, prirent le nom actuel.
Les frères de Goncourt, Jules et Edmond, ont fait partie du dîner, ainsi que Paul de Saint-Victor, Arsène Houssaye et son fils Henry ; Paul Lacroix (bibliophile Jacob) ; MM. Paul Dalloz, directeur du Moniteur universel; Jules Valfrey ; Francis Magnard, rédacteur en chef du Figaro ; G. de Molinari et Joussemet, des Débats; Robert Mitchel, ancien rédacteur en chef du Constitutionnel; Jules Claretie, chroniqueur du Temps ; Fortuné de Boisgobey, un de nos plus féconds romanciers.
Des militaires, des hommes politiques, des diplomates font aussi partie des Spartiates. Le général Schmidt, chef d'état-major du général Trochu pendant le siège ; M. Bardoux, ancien ministre; le commandant Nigra, qui a représenté l'Italie à Paris ; lord Lytton Bulwer, ancien vice-roi des Indes ; le prince Alexandre Galitzin.
Disons que ces hommes sérieux s'occupent de tout excepté des choses sérieuses. La liberté de langage la plus absolue règne dans ces réunions ; on s'occupe de potins, de scandales, et chacun donne les détails les plus complets sur les mystères des boudoirs des femmes en vue.
Ces joyeu$etés rabelaisiennes amusent plus que le développement de projets de Constitutions ou les discussions sur la réforme de la magistrature.
Le jour où le dîner deviendra solennel il aura vécu, car ses statuts auront été violés comme un simple serment politique.
Pour faire partie des Spartiates il faut être reçu à l'unanimité, ce qui n'est pas toujours facile. Les réunions mensuelles ont lieu chez Brébant.