M. S[JA1U
On na rien à reprocher à un journaliste., quelle que soit son opiiiicMi, lorsqu'il s'interdit les personnalités oti'ensantes.
MARMONTEL
« Et moi je soutiendrai toujours qu'il n'y a » que des marauds , et de véritables marauds j> qui puissent s'exprimer de la sorte , en parlant » d'un ouvrage de Piccini. »
l'abbé arnault.
Je crois que le nom de maraud conviendroit mieux à un homme qui auroit assez peu d'usage du monde pour se livrer à l'emportement le plus grossier, en présence des personnes les plus respectables.
MARMONTEL
J'aurais pu employer un mot beaucoup plus fort encore que celui de marauds..., (a).
MADAME INECKER.
De grâce , changeons d'entretien (i).
{a) Toute cette scène se trouve littéralement dans les Mémoires de l'abbé Alorellet, et celui qui la conte , étoit l'aini et l'oncle de M. de Marmontel. On a cité le tome et la page*
MADAME d'angevillers à Madame Necker.
Avez-vôus lu, Madame , le beau discours de M. de Noé , évéque de Lescar , pour la bénédiction des drapeaux du régiment du Roi.
MADAME INTECKER,
Oui, et je l'ai même là sur ma cheminée.
GRIMM
On parle beaucoup de ce discours ; est-il beau en effet ?
MADAME NECKER
Il m'a paru admirable.
MARMONTEL
Ce jugement prononcé par vous^ Madame , est déjà un grand succès.
l'abbé ARTfAULT.
Et doit inspirer la curiosité de le lire,
MARMONTEL
Cependant, admirable est bien fort !
MADAME NECKER
Je rends compte de l'impression que j'ai reçue.
GRIMM
Croyez-vous réellement , Madame , que le- A éque de Lescar soit un grand orateur ?
M\DVME IVKCKER.
Il en a la réputatioii , et ce discours la coufirnic.
Cette réputation est un peu contestée.
MADAME NECKER, souriant.
Oui , par M. de Voltaire ; mais vous conviendrez que celui qui appelle le père Berthier une cruche et une tcte a perruque , n'est pas une autorité dans ce genre ; car certainement le mérite du père Berthier est universellement reconnu (2). Voulez-vous parcourir le discours de M. de Noé?
MADAME d'aNGEVILLERS.
Oui, mais tout haut.
l'abbé arnault.
Volontiers. ( Il prend le discours. ) MADAME NECKER.
J'ai marqué les passages qui m'ont paru les plus éloquens.
l'abbé arnault.
Ils sont certainement les meilleurs ; nous nous bornerons à ceux-là.
M. SUARD
Nous écoutons.
( 422 ) l'abbé ARINAULT, lisant.
« Edifiés de votre piété (^a) , autant que péné- » très de vénération pour vos vertus guerrières, » nous allons immoler une victime pure au Dieu » des armées , prononcer des paroles de bénédic- » tion sur vos étendards et sur vous, et demander :» au Ciel pour nous tous, ou une paix glorieuse , >j ou de justes triomphes.... Soldats de Dieu , sol- » dats du Prince , guerriers et chrétiens tout en- » semble , vous n'avez pas une seule et unique » obligation à remplir ; vous ne devez donc pas » vous borner à une seule et unique vertu ; mais » réunir celles des deux milices , sous les ensei- » gnes desquelles vous êtes enrôlés. Ces vertus , 3> ces devoirs , loin de se croiser et de se nuire , :>î se prêtent un mutuel secours, et, pour leur plus >) grande sûreté , doivent toujours marcher en- » semble. La valeur , cette vertu si nécessaire à » un guerrier , cette qualité brillante dont vous >j avez tant de droit d'être jaloux, puisque vous ^ en avez donné tant de preuves, je viens vous » montrer que la Religion la fortifie et la perfec- « tionne ; qu'elle lui donne une base solide, un « intérêt puissant , des règles sures ; en un mot, » qu'elle l'anime par ses motifs , qu'elle l'épure » par son esprit et par ses maximes.... Si la Re-
(a) L'orateur parle aux troupes.
» ligioii irinfliioit en rien sur les vertus gucr- » rières, ou si, comuic Tout prétendu (juelques » faux sages, elle ne pouvtjit (ju'affaihlir la va- » leur^ rabaisser les senlimens, rétrécir Tauie du >» guerrier, elfrayé de leur c)|)positi(>n , je ne tcn- » terois pas de rappioelier deux milices inconwciliables; j'aurois lui comme profane ce mé- )) lange d'armes, de prêtres et de soldats intro- » duiis dans le lieu saint , et, loin d'avoir regardé )) comme mi honneur de concourir à cette cé- » rémonie, je n'aurois senti que la honte, ou de »> n'oser parler de Religion , en parlant à des » chrétiens , ou de n'oser louer la valeur, en par- » lant à des braves. Mais , grâces au Ciel , je n'ai » pas à séparer deux professions qu'un lien sa- » cré a réunies, ni à vous proposer une vertu , » dont la Religion ne seroit pas le principe et le » terme. Oui, le Dieu de nos temples est le Dieu » de nos armées ; il règne sur les camps comme » sur les cloîtres , et préside à tous les états qui » partagent la société des hommes , les animant » par un même principe , les soutenant par un » même espoir , leur assurant la même récom- )♦ pense. Eh! quoi, une Religion qui, par les » mêmes moyens , a formé des hommes de tous » les états, et foit voir des vertus de tous les » genres , des monarques humains , des sujets » fidèles ,de saints législateurs, de pieux pontifes,
» de glorieux défenseurs de la foi, ne sauroit for- » mer de généreux défenseurs de la patrie! Que » dis-je ! une Religion qui a élevé au-dessus de » la foiblesse de leur sexe , au-dessus de la foi- » blesse de leur âge, des vieillards, des femmes» » des enfans , au point de leur faire affronter les » supplices les plus cruels ; cette Religion , dé- » gradant le guerrier de la noblesse de son ori- » gine ou de sa profession, pourr oit lui faire re- 3) douter des périls honorables , et une mort glo- » rieuse qu'il s'est fait une loi de nepascrain- )) dre, et une habitude de braver!....
» Pour juger à quel point la Religion anime » la vertu guerrière, voyons quel grand intérêt, )) quel mobile puissant , quel digne prix elle lui « offre. Ce prix , c'est Dieu lui-même ; Dieu qui, » maître absolu delà vie des hommes, ordonne " au guerrier d'exposer ses jours; Dieu qui, lui » ayant juré son appui, le soutient dans les pé- » Tils , et peut le ramener vainqueur du comw bat où il veut qu'il s'engage; Dieu qui juge; w et témoin de ses actions , tient en ses mains la » récompense de son courage et le châtiment de » sa lâcheté....
» Tout homme , en naissant, contracte l'obliga- » tion d'aimer sa patrie ; et , en se nourrissant » dans son sein, il ratifie l'engagement de vivre A et de mourir pour elle. Mais la patrie, ayant
( /|'.5 ) » divers besoins, n'exige pas île tuiis ses cnfiiiis » les mêmes sacrifices : les uns versent leur » sang clans les combats ; les autres arrosent nos » campagnes de leurs sueurs; d'autres, levant les » mains au Ciel, prient })Our notre prospérité j) ou pleurent sur nos crimes ; tandis tpie d'au- » très, veillant sur le dépôt des lois, mainlien- » nent, parmi les citoyens, les droits de l'équité » et de la justice. Mais si tout-à-coup, fondant » sur nous , !un ennemi cruel ravageoit nos pos- » sessions , enlevoit ou égorgeoit nos frères , » renversoit nos temples, nos lois, nos autels, » et menaçoit l'Etat d'une subversion entière ; au » premier cri d'effroi et de douleur de la patrie » éplorée, descendant de leurs tribunaux, sus- » pendant leurs sacrifices, s'arracliant de leurs » cloîtres, accourant de leurs déserts, juges, » prêtres, cénobites , solitaires, viendroient gros- » sir la troupe des guerriers , donner l'exemple » du zèle et du courage, et s'ils ne savoient con^ » battre , du moins ils sauroient mourir.
» Tout liomme naît donc soldat , quoique tout » soldat ne porte point les armes. Mais le jour » que la patrie, croyant avoir besoin de son » bras , appelle un citoyen à son secours , ou » que ce citoyen venant s'offrir de lui-même, » elle veut bien agréer ses services , il reçoit le » caractère de ministre armé pour sa défense,
» il devient une victime honorable , dévouée à )) la sûreté publique ; et, par un engagement so- » lennel, il resserre ses premiers nœuds et re-
» tourne à sa destination originaire
» En effet, quelle hardiesse pour entrepren- » dre, quelle force pour exécuter ne doit pas )) inspirer le commandement d'un tel maître (de » Dieu ) , el la présence d'un tel guide ! combien 5) l'intervention du souverain législateur doit » ajouter à la sanction des lois de la nature, et » fortifier l'engagement pris avec la patrie ! com- » bien l'ordre du dieu des armées doit élever , » agrandir l'âme , ennoblir les fonctions du sol- )) dat , et donner d'autorité au chef qui le com- » mande! Dès ce moment, tout change de face » aux yeux du chrétien : un dépôt qui n'étoit y) que respectable devient sacré, une profession )) qui n'étoit que noble devient sainte ; les signes :» des combats contractent sous la main du » prêtre une vertu 'divine comme les instru- :» mens destinés au culte des autels , et de pro- )> fane qu'eût été le guerrier , il devient un per- » sonnage religieux. Pour lui, l'abandon du dépôt » qui lui est confié seroit un sacrilège ; la crainte » en présence de l'ennemi , un renoncement à » sa foi ; la fuite , une apostasie qu'il redoutera » plus que les périls les plus certains et que la >> mort la plus cruelle.... Oui, dira quelqu'un, la
( 'V'-I ) i> crainte (run J)lcii ([ni j)Oiirsint le làclie des
('(•tic vie cl (|ui iUni le punir si rigonrenseineiit ■ dans l'antre, retiendra bien dans lain(l(je, )> sous le feu, au milieu des coups, le guerrier > qui d'ailleurs n'auroit rien à se reprocher; mais » si, p(;ciieur jus(]u'alors intrépide, la crainte » réveille sa foi au moment du combat; si, au w milieu du péril, le remords l'accuse; si sa cous- » cience le condamne, pourra-t-il soutenir la )) vue du danger? Ira-t-il affronter le trépas au )) risque de tomber en des mains qui ne font » grâce à aucun coupable , et ne fuira-t-il pas » plut(Jt devant l'ennemi, pour avoir le temps de » pleurer ou d'expier ses crimes ?
» Religion sainte, venez au secours de cette il âme qui s'agite et qui s'abuse. Vous seule » avez excité , vous seule pouvez calmer ses y craintes; vous avez ouvert l'abîme sous les pas » du pécheur, refermez- le devant les yeux du » pénitent. Dites-lui que, de tous ses crimes, le » plus grand , îe plus irrémissible seroit la fuite )) et le désespoir; que fuir, ne seroit pas un » moyen d'apaiser , mais un nouveau grief ca- » pable d'irriter la justice suprême ; que Dieu 5> préfère l'obéissance au sacrifice; et qu'affronter » ia mort pour lui plaire, c'est la marque la plus )> sûre d'un cœur contrit , et l'offiande la plus » puissante sur le cœur d'un Dieu irrité. jMe
( Ixl^ )
» voici donc grand Dieu, dira-t-il, je sais que, » par ma fuite et par ma honte, je pourrois » peut-être échapper au péril qui m'environne, » mais il faudroit toujours retomber entre vos » mains; quand je le pourrois, je ne voudrois » pas m'y soustraire. Frappez, grand Dieu ! couy> vert de mon sang répandu pour la patrie et » pour mes frères , j'oserai paroître devant vous. y> Oui , Messieurs , il peut se présenter avec con- )) fiance ; la parole de Dieu nous est garant » que son espérance ne sera pas confondue^ » et que la grande miséricorde du Seigneur )) lui est réservée. Comme il est un baptême » de sang , dans lequel , au défaut des eaux sa- » lutaires de la régénération , l'enfant d'Adam » est lavé de la souillure du premier père et de y> la sienne propre, et d'enfant de colère qu'il » étoit, devient l'enfant de Dieu , l'objet de ses » complaisances et l'héritier de son royaume, » il est aussi une pénitence de sang, qui, au » défaut des eaux amères de la réconciliation , » efface en un instant la tache , expie la peine 5J du péché, et rend au pécheur lavé et régénéré » dans son sang, la première intégrité de son » baptême; tel est le prix inestimable que la « Religion offre au guerrier ; de manière qu'une » grâce qui coûtera de longues larmes au pé- » nitent , de rudes austérités au solitaire, le
( 429 ) » guerrier pcni. la ravir par un heureux effort » dans un instant; et (jue le royaume de Dieu, » (|ui, de tout temps, a souffert violence, peut » encore cire a[)pelé la conquête du soldat, le » prix de sa valeur, le fruit de son sang et de
)> sa victoire
» Oui, vous ('tes les martyrs du devoir, les » martyrs de la charité chrétienne et nationale, » les dignes rivaux des martyrs de la foi, géné- » reux martyrs de la patrie; et j'oserois vous )) adresser, au fort de la mêlée, les paroles que » Saint-Cyprien adressoit aux défenseurs de la » foi, au milieu de leurs tourmens : C'est ici un » grand et glorieux combat , où le prix du :» vainqueur n'est pas moindre qu'une gloire » immortelle. Dieu vous voit, généreux combat- » tans , ses anges vous contemplent ; quelle » gloire ! quelle félicité ! un Dieu pour témoin » du combat! Jésus-Christ pour juge de la vic- » toire , attendant le vainqueur au bout de la
w carrière pour le couronner!
» La valeur, cette force de l'âme qui s'exerce » contre les obstacles et les périls, qui les ap- » pelle pour les combattre, et ne cherche que « la gloire d'en triompher, ressemble au glaive, V qui, tantôt instrument et tantôt vengeur du )) crime , frappe indifféremment sur l'innocent 5) et le coupable , selon le bras qui en dirige les
» coups. Guidée par la raison et la justice, elle " fait les héros ; égarée par l'ambition , elle fait )) les conquérans, les ravisseurs injustes; pous- » sée par la vengeance , par l'avarice et par l'or- » gueil, elle rend le général cruel, le soldat » féroce , à charge aux alliés , difficile avec ses » concitoyens , plus difficile encore avec ses » égaux ; engourdie par la mollesse, elle tombe » dans la langueur qui dégrade le guerrier , et » perd les plus florissantes armées ; enivrée par » la présomption qui ne compte que les bras , » elle dégénère en un instinct aveugle qui sucn combe bientôt sous les efforts mesurés d'une » valeur fortifiée et dirigée par l'instruction.
» Mais sitôt que la Religion s'empare d'un )) cœur, elle détruit ou empêche de naître, par » son esprit, les vides d'où proviennent les dé- » sordres et les abus ;elle oppose un esprit de mo- » dération à la soif des conquêtes , un esprit de » douceur à la violence, la sévérité des mœurs » à la molesse , le désir et le devoir de s'instruire, » à l'ignorance présomptueuse qui rejette toute » instruction; et, par la réunion dérègles aussi )) sages que saintes , elle conserve à la valeur son » activité et son éclat, et la rend une vertu diy> gne de l'admiration de la terre et du ciel... »
LE COMTE
Cela est beau, et très-beau î
in A n A M F 1/ \ lyGKVILI-Kn*».
Voilà certainement un ikjMc lun^'aj^r.
M Al) A. MF. NKCKEH.
Va (|N('l ]>()itls la Religion donne à de telles levons! Il y a souvent de Ventraiiicnicnl dans la pliilosopliie; mais il y a de la puissance dans la Keligion.
MADAMK d'aNGEVILLIIIS.
La puissance religieuse est à la fois calme et véhémente; une autorité sans bornes doit donner une sévérité majestueuse, et l'exaltation produit toujours l'énergie.
MARMONTEL
Si tous les prêtres parloient comme l'évéque de Lescar, ils ne s'attireroient pas tant de critiques si bien fondées.
M. SUABD.
C'est comme si l'on disoit, que si tous les auteurs écrivoient avec justesse et avec éloquence, les journalistes ne seroient pas forcés de censurer leurs productions.
MARMONTEL, avec aigreur.
Ainsi M. Suard trouve que je viens d'exprimer une vérité triviale.
l'abbé arnault.
Madame Necker veut-elle que je continue k lecture ?
MADA3IE TfECKER.
Oui^ certainement.
l'abbé ARNAULT, lisant.
ce Comme la Religion arrête l'ambition du mo- » narque , et le détourne d'une guerre injuste , la » Religion réprime la violence du général et du » soldat dans une guerre, même légitime. Vous » n'exigez pas y Messieurs, que je vous retrace » les maux sans nombre, les uns forcés , les au- » très inutiles , qu'entraîne une guerre après soi : » les ravages , les incendies , les meurtres de sang- » froid , et toutes ces horreurs qui demandent » vengeance au Ciel quand la justice est refusée » par les hommes : vous aimez mieux , sans » doute , le spectacle plus touchant d'un guer- » rier tempérant par sa douceur la rigueur d'un » ordre nécessaire , suspendant la fureur du com- » bat, pour accueillir un ennemi qui rend les y> armes, le relevant quand il est abattu, étan-/ » chant son sang et fermant ses blessures ; épar- » gnant les édifices publics , les monumens des » arts, l'humble toit du laboureur et ses travaux ; » tous ces objets qui, n'étant pas coupables de » la guerre, ne doivent pas en être les victimes, » et tel est le spectacle que donne le chrétien » vainqueur de l'ennemi par son courage, et de » lui-même par la charité. Il sait qu'enfans du
» même Dieu, tous les hommes sout frères; que » leurs droits peuvent rire suspcrwlns , et nr » sont jamais détruits.
» Rien n'est plus connu que la force et l'a- » dresse quétaloient dans les jeux ces athlètes, ); si honorés chez les Grecs , achetés à si grand » prix , entretenus à si grands frais chez les Ro- » mains : on sait quelle vigueur dans les com- » bats , quelle constance dans les travaux, mon- » troient les soldats des temps heureux de Rome, » de Sparte et d'Athènes, et par quelles dures M leçons ils s'élevoient à ce degré de force d'âme » et de corps auquel nous n'osons plus préten- » dre. Voyez , disoit saint Paul aux fidèles de Co- » rinthe qu'il vouloit prémunir contre les dan- » gers de la mollesse, voyez comment ces athlè- » tes, pour la gloire frivole de briller à vos yeux » et de vous plaire, travaillent |sans relâche à » se rendre plus forts et plus agiles ; ils endurent » la faim , ils supportent la soif, ils combattent » contre les délices , et se défendent , comme » d'un poison mortel , de tout ce qui pourroit » altérer leur force et leur souplesse.
» Ces athlètes, ces soldats, ne sont plus; nous » ne pouvons donc pas vous les proposer pour » modèles ; mais , au défaut de l'art et du régime » qui les avoient formés , au défaut des exercices
( 434 ) » du Champ de Mars , des lois du Cirque et du » Gymnase, il nous reste un code saci^é, qui )) les supplée et les remplace; il nous reste les » maximes de l'Evangile, les préceptes de Jésusj> Christ, ce recueil de lois sages et saintes qui, M prescrivant la tempérance et la frugalité, l'em- )) pire sur les sens , l'amour du travail , la fuite » des plaisirs, préservent un guerrier de la molo lesse , qui trop souvent éteint en lui l'amour » de la vraie gloire , et qui, plus souvent encore, » lui. ôte les moyens de l'acquérir. Suivez ces » lois, guerriers magnanimes, et vous n'aurez » plus à regretter les maîîres et les leçons qui » avoient formé ces invincibles soldats et ces fa- » meux athlètes : suivez ces lois , soyez chrétiens, >) et bientôt votre troupe, aussi distinguée par j) la force que par le courage, supérieure à la fa- » tigue et aux périls, ne redoutera, ni la chaj) leur des plus longs jours, ni les frimats des 3> plus longues nuits, ni l'influence des climats » les plus contraires , ni la faim, ni la soif, ni les >i travaux, que, sans la force , le plus mâle cou- » rage ne sauroit soutenir; et pour mettre en » fuite un ennemi à moitié vaincu par sa mol- » lesse , vous n'aurez qu'à vous montrer; comme, » pour triompher d'un ennemi aussi robuste que » courageux, vous n'aurez qu'à vous rendre de
M plus en |)l US liabilt's dans la science (les combats. )i Suivez donc une religion sainte, guerriers vail- » lans et chrétiens, une religion si favorable à M la valeur, et si contraire aux vices qui la déw gradent; défendez-vous des maximes pcrver- » ses qui gagnent tous les états et qui mena- » cent le vôtre; attachez-\ous de plus en plus » à la foi de vos pères, et n'en rougissez pas » en présence des lâches qui l'abandonnent et » des ennemis qui l'attaquent; opposez un visage » d'airain à l'audace des uns; arrêtez, par votre » fidélité, la défection des autres; et que vos œu- » vres, répondant à votre croyance, et votre » courage égalant votre piété, les plus grands » détracteurs de la loi que vous avez prise pour » règle , soient forcés de vous rendre ce témoi- » gnage, et de dire : Ces hommes que vous voyez » si recueillis dans les temples, si austères dans » leurs mœurs, si fermes dans leur foi, sont en- » core plus fidèles dans leurs promesses, plus » patiens dans les fatigues, plus intrépides dans » les combats.
» Voilà les guerriers que la patrie avoue pour )) ses défenseurs, que la Religion reconnoît pour » ses enfans et pour ses élèves ; et c'est alors que » la Religion et la patrie, unissant leurs voix » et leurs prières, demandent au Ciel de re- » vêtir d'une force victorieuse ces héros chré-
( 436 ) » tiens , et de les ramener vainqueurs de tous les » périls (a). «
l'abbé abivaULT, ayant fini la lecture.
J'ai lu toutes les pages marquées; je n'ai passé que les citations latines.
MADAME d'aNGEVILLERS.
c'est un égard dont je remercie M. l'abbé; car il ne peut être que pour moi, puisque madame Necker sait le latin , comme elle sait le grec , l'anglais et le français.
MADAME WECKER.
Un mérite acquis seulement par la mémoire est bien inférieur aux dons heureux de l'esprit et à la grâce, qui vous rendent si sûre de plaire et de charmer, dans tous les temps et dans tous les lieux.
GRIMM
Ces dames ont-elles entendu lire les Confessions de Rousseau?
MADAME NECKER
Oui, et cette lecture m'a fait mal; il est pénible de voir un homme de génie avouer sans nécessité de telles bassesses.
(a) Discours tiré d'un volume in-8° , intitulé Œuvres de Marc- Antoine de Noé , évêque de Lescar, édit. de 1818.
MADAME dVnGKVILITRS.
Surtout lorsqu'il finit par se proclamer luimême le meilleur des hommes.
l'abbé arnault.
Si celte proclamation est sincère, il faut pardonner à l'auteur sa profonde misanthropie.
LE COMTE
En effet, celui qui a eu de mauvaises moeurs, qui a changé de religion par des vues d'intérêt, qui a été ingrat pour tous ses bienfaiteurs, qui a volé, et mis tous ses enfans à l'hôpital, ne doit pas avoir bonne opinion de l'espèce humaine, s'il croit être le meilleur des hommes.
M. SUARD
Il me semble que l'ouvrage le plus scandaleux qu'il ait fait, est son Héloïse.
l'abbé morellet.
« Ce livre est , d'ailleurs , un mauvais ouvrage. » Héloïse est souvent une foible copie de Cla- » risse: Claire est calquée sur miss Howe. Le roy> man , comme composition dramatique , ne » marche pas. Quelle comparaison peut-on faire » d'une composition pareille avec Clarisse? cette » grande machine dans laquelle tant de ressorts » sont employés à produire un seul et grand efï) fet, où tant de caractères sont dessinés avec
y> tant de force et de vérité! Quelle différence )) encore dans le but moral des deux ouvrages! » Quel intérêt inspire l'héroïne anglaise, et com- » bien est froid celui que nous prenons à Ju- » lie (a) ! Elle est séduite comme Clarisse {b) ; mais » elle ne se relève pas comme elle ; au contraire , » elle s'abaisse davantage encore en épousant n Yolmar, sans l'aimer, tandis qu'elle en aime » un autre (c). »
MA.DAME d'aNGEVILLERS.
J'ai lu , hier , une pièce satirique et burlesque de M. de Voltaire : on parle beaucoup en ce moment de cet ouvrage nouveau.
M. GRIMM
La Mort de Socrate?
(a) Vn froid intérêt, quel langage!
(b) Point du tout : Clarisie est entraînée , abusée ; mais elle conserve toutes ses vertus.
(c) [Mémoires de l'abbé Morellet ^ tom. I^"^, pag. ii5. ) Il falloit ajouter que les principaux personnages du roman sont odieux et méprisables. L'héroïne est une fille sans moeurs ; le héros est un vil séducteur qui manque à tous les devoirs de l'hospitalité ; et M. de Volmar, représenté comme un sage parfait, est un athée, et de plus un homme sans délicatesse, qui épouse une fille déshoacrée, dont il connoît les égaremens.
Le jugement de M. de Voltaire sur la Nouvelle Hé lois e , est d'un laconisme remarquable : « Ce loman, dit-il, est » sotj bourgeois et dégoûtant. »
( 43y ) M4n\ME i)\NGi:vir,r.i-ns.
J'avoue que celte pièce me p.jroît hie/j mauvaise.
GRIMM
Vous avez hieii raison, Madame, et malgré mon adminiration pour l'auteur, je su^s forcé d'en convenir, » on trouve à tous momens dans » ce drame , des expressions familières et basses : a tout le rôle de Xantippe est dans ce mauvais )) goût. Elle dit de son mari : Cela na point de
» malice // est têtu comme une mule Xan-
M tippe gronde Sophronime et Aglaë, etSocrale » leur dit : mes enfcins ne la cal?rez pas.... Anytus « qui veut perdre Socrate dit, en à-parlé : Nom ! » que je voudrois tenir ce coquin d'aréopagiste » sur un autel , les bras pendans d'un coté et les » jambes de Vautre, lui ouvrir le verUre avec » mon couteau d'or et consulter son /oie tout à « 7non aise (a)!....»
MA.DAME ÏNECKER.
Quelles images exécrables !
GRIMM
« Tout est froid dans cette pièce; le tort de "M. de Voltaire est d'avoir choisi un sujet qui » n'est point de sa compétence. »
{a) Correspondance littéraire de Crîmm , t. II, p. 433!
l'abbé arnault.
M. de Voltaire n'a jamais su dans ses comédies faire parler convenablement les personnages qu'il met en scène; son dialogue est presque toujours faux , par exemple : dans V Ecossaise ^ que l'on joue maintenant, lady Alton et Frelon
gâtent tout.
GRIMM
ce En effet , Frelon n'est qu'un fripon subal- « terne, qui ne fait et ne dit rien qui vaille , » et ladj Alton une extravagante moulée sur madame de Croupillac. Voici comment M. de Voltaire fait parler Frelon lisant la gazette : que de nouvelles affligeantes]... Des grâces répandues sur plus de vingt personnes!... Aucune sur moi I cent guinées de gratification à un bas officier! le beau mérite!.... Une pension à V inventeur d'une machine qui ne sert quà soulager des ouvriers !... Une à un pilote /.. des places à des gens de lettres!... et à moi rien!.... Encore!.,, encore!... et à moi rien!... Cependant je rends service à F État ^f écris plus de feuilles que personne., je fais enchérir le papier!... et à moi rien!.... Jevoudrois mevenger de tous ceux a qui Von croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal; si je peux parvenir à en faire ^ ma fortune est faite. Tai loué des sots^ j'ai déni gré les talens ; à peine y
» a-t-il là de quoi nnure; ce n est pas à médire^ » cest à nuire quon fait fortune.
» De bonne foi , jamais personne s'est-il parlé j) il soi-même aussi bêtement (a) ? Y a-t-il là une » seule de ces finesses, avec lesquelles la mé- )) chancelé et l'envie savent si bien défigurer le » mérite des choses et des personnes {b) ? Mais i) le génie de M. de Voltaire est trop beau , et î) l'humanité lui doit trop , pour ne point lui » pardonner ces petits écarts (c).»
LE COMTE
\J humanité lui doit tropl je ne sens pas bien l'étendue de cette dette ; et sans parler ici en dévot ^ je dirai que le plus grand mal qu'on puisse faire à la société, est de corrompre les mœurs, et d'ébranler tous les principes et tous les appuis de la morale.
GRIMM
Il est trop licencieux , j'en conviens ; mais on trouve dans ses ouvrages des traits de morale admirables.
{a) C'est un admirateur passionné de M. de Voltaire qui dit , sans tournure , que cet écrivain parle bêtement,
[b) Correspondance littéraire de Grimm , tom. III, p. 36 et 37.
(c) Même ouvrage, tom. II, pag. 434 et suiv.
MADAME NECKER
Quelle influence peuvent-ils avoir, quand il sont démentis de la manière la plus audacieuse et la plus cynique dans la plus grande partie de ses œuvres.
M. SUARD à madame Necker.
Quelle est votre opinion , Madame , sur la rétractation du livre de \ Esprit, par son auteur ?
MADAME NECKER
Je voudrois qu'elle fût sincère, car le livre est affreux.
GRIMM
« Il a été supprimé par arrêt du conseil d'État » du Roi , comme scandaleux , licencieux , dan- » gereux. »
LE COMTE
Ce qu'il est en effet.
GRIMM
« On a obligé l'auteur qui possède à la Cour » une charge de maître d'hôtel de la Reine, de se » rétracter publiquement : il l'a fait dans une » lettre adressée à un jésuite, et cette rétracta- » tion n'ayant pas paru suffisante , on lui en a w fait signer une seconde si humiliante, qu'on « ne seroit point étonné de voir un homme se
» sauver plutôt chez les Ilottentots, que de sous^ i> CI ire à de pareils aveux (a). »
MADAME NECKER
L'humiliatiou seroit surtout dans la mauvaise foi : pourquoi supposer à l'auteur le tort inexcusable de faire seuleuieiit par lâcheté la rétractation d'un livre pernicieux.
GRIMM
« Quoi qu'il en soit, voilà bien du bruit; je ne » sais si la gloire littéraire sera assez considéra- " ble pour dédommager l'auteur de tous les dé- » sagrémens qu'il a essuyés. Il ine semble que " ceux qui jugent le plus favorablement cet ou- » vrage, lui refusent la qualité la plus précieuse, » qui est le génie (b). »
LE COMTE
On s'est enfin déterminé à sévir contre les mauvais livres ; on vient de brûler , par arrêt de la Cour du parlement, le Dictionnaire philos o^ phique
MADAME NECKER
Je n'ai point d'avis là-dessus ; on m'a dit que cet ouvrage contient des articles si grossièrement révoltans, que je n'ai pas voulu le lire (3).
[a) Correspondance littéraire de Grimm, t. II, p. 349- {h) Même volume, pag. 349.
M. SUARD
Voilà une condamnation qui seroit peut-être plus sensibJe à l'auteur que celle du parlement.
MADA3IE D ANGEVILLERS.
Ces messieurs ont-ils lu les Essais historiques sur la ville de Paris , par Sainte-Foix ?
GRIMM
Oui ; « et cette rapsodie me paroit instructive » et amusante (a). »
MARMONTET..
L'auteur est tout-à-fait dépourvu de philosophie.
MADAME WECKER
On peut le lui pardonner, en se rappelant certains principes des ouvrages de MM. de Voltaire 5 Rousseau, Diderot, Helvétius, Raynal.
MARMONTEL
Votre politesse, Madame, vous engage à restreindre cette nomenclature d'auteurs dangereux
GRIMM
La Religion, qui rend par fois madame Necker
[a) H est plaisant d'appeler rapsodie un ouvrage que l'on trouve instructif et amusant.
un peu intolcraiilc, maigre son excellent esprit', la Religion, dis-je, est sans donte lrès-res[)ectable ; a mais clic laisse les peuples dans l'état où elle » les trouve (rt). La philosop\iie, au contraire, » ne peut jamais prendre racine parmi les hom- » mes, sans les éclairer et sans les rendre meil- » leurs; car on ne croit pas aux décrets de la phi- » losophie comme aux dogmes de la loi ; on ne les » prêche point; sa lumière, ou disparoît entière- » ment, ou bien pénètre les esprits capables de » la recevoir; et, dès ce moment, il ne dépend » plus d'eux de ne la point apercevoir, comme M il ne dépend pas de moi de dire qu'il fait nuit » lorsqu'il fait jour {b). »
MADAME NECKER
Il est impossible que les maximes admirables de l'Evangile ne soient pas les plus utiles de toutes les instructions, pour des nations plongées dans la barbarie. « D'ailleurs , la philosophie n'arrive » que dans les siècles de lumières , et n'a point » de prise sur un peuple barbare : ce n'est donc >j point par la philosophie , qui n'existoit pas en-
(a) Non ; car , annoncée par de dignes et de vrais missionnaires , elle ôte aux peuples barbares toute leur férocité , et leur donne toutes les vertus et les lois morales dont elle offre le seul code parfait qui ait jamais existé sur la terre.
{b) Correspondance littéraire de Grimm , t. I^' , p. 277.
( 446 ) » core 5 que les peuples sont sortis de la barba- » rie ; ainsi , la civilisation n'est due qu'à la Reli- » gion («).))
MADAME d'aNGEVILLERS.
Quelle est l'opinion de ces messieurs sur le dernier discours que M. d'Alembert a prononcé à la séance publique de l'Académie française? Il me semble qu'il n'a aucun succès.
GRIMM
« Je trouve qu'en général le public a raison » de dire que le discours de M. d'Alembert » n'est pas bien écrit ; mais , ce qui me choque » bien davantage, c'est qu'il n'est pas fait et qu'il » n'a pas de plan {b) ; d'ailleurs , il soutient , dans » ce discours, que la Religion doit à la philoso- » phie l'affermissement de ses principes {c).
[a) Ces idées se trouvent dans une note de l'éditeur de la Correspondance littéraire de Grimm, tom. I^'^ , pag. 277. On les a mises dans la bouche de madame Necker, parce que tel a toujours été le noble langage de cette personne, si respectable par sa conduite et ses vertus.
{b) Correspondance littéraire de Grimm, t. I^', p. 274.
(c) C'est le même auteur qui , dans le même temps , écrivoit à Voltaire sur un article qu'il venoit de faire dans V Encyclopédie :
« Je crois que cet article pourra être utile à la cause com- » mune , et que la superstition , avec toutes les révérences )» que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas
LE COMTE
Cela est d'un ridicule comique.
GRIMM
« c'est tomber dansTexcès. Ne donnons point M à notre drogue une vertu qu'elle n'a point....
« On rit {(i).
MADAME NECKER
J'entends une voiture; il est tard; c'est sans doute M. Necker : allons au-devant de lui, dans la salle à manger.
« mieux. Si j'étois comme vous , assez loin de Paris pour » lui donner des coups de bâton , assurément ce seroit de » tout mon cceur , de tout mon esprit et de toutes mes forces ; M mais je ne suis posté que pour lui donner des croqui- » gnôles , en lui demandant pardon de la liberté grande , et » il me semble que je ne m'en suis pas mal acquitté. »
{Lettres de Voltaire et de d'Alembert, î. XX, p. 333.) {a) Correspondance littéraire de Grimm , t. I«*^, p. 274.
NOTES