‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Suite du précédent.

On vient de voir une partie des moyens et des choses qui contribuèrent aux succès des encyclopédistes; leurs cabales, leurs "intrigues et leurs complots se trouvent parfaitement détaillés dans leurs lettres , et surtout dans la correspondance que nous possédons complète depuis peu de temps; on en citera plusieurs fragmens dans cet ouvrage ; mais Voltaire et ses amis durent leurs plus grands triomphes à un mot véritablement magique, par l'effet qu'il produisit sur un nombre infini de personnes de toutes les classes ; ce grand mot de ralliement fut : tolérance.On confond volontairement, depuis 60 ans, l'indifférence sur le relâchement de la morale et l'oubli de tous ses principes, avec la tolérance; il faut être toujours tolérant pour les personnes (a), et ne jamais l'être pour les erreurs. On

{a) A moins qu'elles n'eussent la folie d'attaquer ouver-

ne compose point avec la morale, et l'on ne doit pas , par bonté de caractère^ s'accommoder d'un mauvais principe ; il faut au contraire le combattre avec toute l'énergie d'une juste indignation.

Veut-on voir des échantillons de la tolérance philosophique^ en voici quelques-uns : Lorsque M. de Voltaire donna la tragédie de Sémiramis , on en fit une parodie, et on pouvoit la faire bonne, parce que, malgré le mérite et l'éclat de cette belle pièce, elle est remplie d'invraisemblances* et que le plan en est défectueux. M. de Voltaire fit agir tous ses amis , pour que le pouvoir arbitraire empêchât la représentation de cette parodie; il écrivit à la duchesse de Luynes. pour engager la Reine à la faire défendre ( la pièce étoit dédiée à cette princesse). La Reine fit répondre par madame de Luynes , que les parodies étaient d'usage^ et qi£on auoit travesti Virgile. Dans le temps où \ Année littéraire avoit un grand nombre de souscripteurs, M. de Voltaire écrivoit à ses amis :

cf Ce n'est pas assez de rendre Fréron ridicule, » l'écraser est le plaisir; mais toutes ces pas-

tement la religion , le gouvernement ou la morale publique. Il y a chez toutes les nations des lois qui punissent des délits si graves ; il faut espérer, pour l'intérêt de la société , que la philosophie ne parviendra jamais à les faire abroger.

( 35 ) » sions s'anéantissent devant la liaine cordiale » que je porte à l'iuipudent Onier (M. Onierde » Fleuri). Cependant la violence de cette juste » haine peut céder à la raison; et puisque je ne » puis lui couper la main dont il a écrit sou in- » fàme réquisitoire (a), je l'abandonne à son » hypocrisie, à sa méchanceté de singe, et à » toute la noirceur de son caractère. Mes anges w (M. et Mad. d'Argental), si j'avois cent mille » hommes, je sais bien ce que je ferois; mais >i comme je ne les ai pas, je communierai à Pâ- » ques , et vous m'appellerez hypocrite tant que » vous voudrez (Lettres de Voltaire ). C'est dom- » mage que les philosophes ne soient encore ni » assez nombreux , ni assez zélés , ni assez riches, » pour aller détruire avec le fer et la flamme » cette secte abominable ( les chrétiens. ) » (Ze/tres de Voltaire). « Si mon cher ange ( M. d'Ar- » gental) parvient à faire chasser le iponstre j> Fréron, qui déshonore la littérature depuis si » long-temps, les gens de lettres lui élèveront

» une statue Jetez le diable dans l'abîme et

» tirez les Scythes du tombeau ?> (i>) (^Lettres du

{a) Ouvrage plein de force, de raison et d'éloquence, contre des brochures exécrables que venoit de publier 31. de Voltaire.

(b) Tragédie qui venoit de tomber , et que toutes ses ia-»^ trigues ne purent relever.

même). En 1767, il écrivit à Marin, censeurroyal : « On dit qu'on a ôté à Fréron ses feuilles ; » mais quand on saisit les poisons de La Voisin, » on ne se contenta pas de cette cérémonie (a) » . La même année , il dénonce M. de la Beaumelle au maréchal de Richelieu, parce que la Beaumelle avoit écrit un trait contre la famille de Richelieu. Voltaire engage le maréchal à chasser la Beaumelle de son gouvernement , ce qui eut lieu. Il fit chasser J.-J. Rousseau de Genève , et il écrivoit à la maréchale de Luxembourg : quV/ plaignait beaucoup M, Rousseau, Dans le même temps, il attisoit en secret les troubles de Genève , et il écrivoit aux indifférens qu'il ne s'en méloit en aucune manière. Voici sur ce sujet sa lettre au duc de Choiseul, alors ministre :

yti« Sij'osois, je vous supplierois d'engager M. de » Hauteville à demeurer, en vertu de la garantie, » le maître de juger de toutes les contestations y> qui s'élèveront toujours à Genève. Vous seriez » en droit d'envoyer un jour à V amiable une » bonne garnison pour maintenir la paix , et de » faire de Genève , à X amiable^ une bonne place

{a) D vouloit donc qu'on le brûlât tout vif? Dans son Dictionnaire il dit que M. de la Beaumelle mérite ie .c^rçan.

(3? ) a d'armes ; quand vous aurez la guerre en Italie, i) Genève dépendroit de vous à V amiable , mais.. »

Cette lettre infâme finit là, et ainî>i,avec des points (a).

Il ocrivoit au roi de Prusse pour l'engager à persécuter les jésuites qui l'avoient élevé [b). Dans une autre occasion , croyant la ville de Thorn au pouvoir du roi de Prusse , il l'exhorte à venger sur les prêtres de cette ville , un acte de rigueur , commis cinquante ans auparavant contre des écoliers impies. La réponse du roi fut admirable ; il se refuse à cette vengeance ; il dit qu'il se contente de faire élever un monument

(a) Genève lui accordoit l'hospitalité la plus généreusç , et il faisoit en secret tous ses efforts pour la perdre , pour l'asservir. H faut voir, dans ses Lettres, les détails de cette basse duplicité ; ils sont horribles , et trop longs pour les rapporter ici.

(6) Il fut puissamment secondé , dans cette persécution secrète, par d'Alembert, qui détestoit aussi les jésuites, et qui , dans toutes ses lettres au roi de Prusse , employoit tout son crédit sur l'esprit de ce prince à tâcher de l'engager à repousser de ses États ces malheureux fugitifs. Mais ce fut en vain ; le roi de Prusse eut le bon esprit de les recevoir, de les accueillir, de les établir dans une province catholique de la Silésie , de leur permettre d'y fonder des écoles , desquelles sont sortis les hojnmes de l'Alleaiagne les plus distingués de ce temps.

sur la tombe du fameux Copernic , qui se trouvoit enterré dans une petite ville de la Varmie, et il ajoute : « Croyez-moi, il vaut mieux, quand » on le peut , récompenser que punir ; rendre » des hommages au génie , que de venger des » atrocités depuis long-temps commises. » Voltaire intrigua vainement pour faire enfermer ou du moins chasser l'anti-philosophe satirique Clément.

Comme il détestoit les parlemens qui avoient flétri ses ouvrages, il dit et répète dans ses lettres, que lorsqu'ils font des représentations au Roi , ils sont des insolens. Quand le parlement fut exilé à Grenoble , il écrivoit que le Roi mêloit à sa bonté des actions de fermeté , et il applaudit fort à cet acte , que dans ses principes il devoit trouver si tyrànnique , et contre le seul corps qui eut le droit d'opposer de la résistance à des volontés despotiques. Et quand , par une violence inouie , le parlement fut cassé, il approuva entièrement cette violence, et il écrivit au nouveau chancelier Meaupou des lettres remplies des jiius basses flatteries {a).

[aj II s'est beàtrcbup moqué du grand Corneille , parce qu'il avoit dédié une dé ses tragédies du sieur Montaujon , trésorier dé l'épargne. Il ajoute qu'il est fâché qu'il he Tait pas appelé Monseigneur (je le crois biônjj mais est-il impossible d'aimer un trésorier de l'épargne? Et si ce trésorier est

(39) Dans loiites ses lettres aux grands seigneurs, il affecte des sentimens pleins de douceur et de modération , et il montre à ses amis une âme haineuse jusqu'à [a fureur. Il leurecrivoit qu'il voudroit voir tous \kt^ jansénistes jetés dans la mer uK^ec un jésuite au eou. Belle pensée que Diderot a pillée, lorsqu'il a souhaité que le dernier roi fût étranglé av^ec les boyaux du dernier prêtre {a). Telle étoit la tolérance des philosophistes ; aussi telle a été celle des jacobins. Qu'entendoient-ils

un honnête homme , comme je le suppose d'un ami de Corneille , ne Yaut-il pas mieux lui donner celte marque publique d'attachement , que de rendre ce même hommage à la plus scandaleuse concubine de la France , comme l'a fait M. de Voltaire, en dédiant un de ses ouvrages à M»"^ de Pompadour ? Et depuis il prodigua les flatteries à M™*' du Barri , qui venoît de faire exiler le duc de Choiseul, bienfaiteur de M. de Voltaire; le duc, pour cette bassesse, se brouilla ayecle philosophe. C'est aussi M. de Voltaire qui, dans son Dictionnaire, au mot Ivettc f rivière d'J, compare M. de Sartine, lieutenant de police, à Agrippa. Le grand Corneille n'a jamais fait ni de telles actions , ni de telles comparaisons. Au reste , IVL de Voltaire a dédié sa tragédie ^Alzire à un négociant, dont l'état n'est pas supérieur à celui de trésorier-général.

(a) On voit même , dans les Lettres de Voltaire et de d'A.- Icmbert , qu'ils s'unirent tous les deux pour engager l'impératrice de Russie à faire chasser honteusement de Pékin un vertueux missionnaire de la Chine ; mais l'impératrice ae se prêta point à cette étrange animosité.

donc par tolérance"^ Liberté entière de tout écrire et de tout faire pour eux et leurs partisans; mais violences , despotisme et cruauté contre leurs ennemis.

Les détracteurs de la religion ont soutenu que les guerres religieuses n'ont été connues que parmi les chrétiens. Cette assertion répétée dans tous leurs ouATages , et particulièrement dans ceux de M. de Voltaire , est d'autant plus extraordinaire , que l'histoire ancienne et moderne en démontre évidemment la fausseté. La religion musulmane est, de toutes les religions, celle qui a causé le plus de guerres et de sanglans démêlés, par les longues divisions des sectes Alide et Omniade ; et l'histoire prouve encore que les lois des Grecs et des Romains ont été décidément intolérantes sur le culte. Cependant M. de Voltaire a écrit : que de tous les anciens peuples , aucun na gêné la li^ berté de penser j que chez les Grecs il n'y eut que le seul Socrate ^ersécwié pour ses opinions ; que les Romains permirent tous les cultes , et qu'ils regardèrent la tolérance comme la loi la pltis sacrée du droit des gens, {a)

Je trouve dans le savant auteur des Lettres de quelques juifs, une excellente récapitulation des

(a) Traité de la tolérance ; article : Si les Romains ont été tolérans.

traits qui prouvent l'intolf'iaiicc des aucu^iis ; voici cet extrait rapide et détaillé :

« L'intolérance étoit un principe de législa- » tien, une maxime de politique reçue chez les » peuples anciens, même les plus vantés. En effet, M quand on voit Abraham persécuté pour sa reli- » i^ion dans la Chaldée,et le célèbre Zoroastre, l<^ » feretlefeuàlamain,persécutantdansleroyaume » de Touran; quand on voit les Hébreux n'oser ' offrir des sacrifices dans l'Egypte, de peurd'ir- » riter le peuple contre eux; les Perses briser les )) statues des différens dieux de l'Egypte et de la w Grèce; et les différens nomes égyptiens s'ar- » mer tantôt contre leurs vainqueurs, tantôt les » uns contre les autres, pour défendre ou ven- » ger leurs dieux ; il me semble qu'on peut bien )) ne pas les regarder comme indifférens sur le

» culte Ne citons point ici les villes du Pélo-

» ponnèse, et leur sévérité contre l'athéïsmc , les » Ephésiens poursuivant Heraclite comme impie, » les Grecs armés les uns contre les autres par le » zèle de la religion dans la guerre des Amphic- » tions. Ne parlons ni des affreuses cruautés que M trois successeurs d'Alexandre exercèrent con- » tre les juifs, pour les forcer d'abandonner leur » culte ; ni d'Antiochus , chassant les philoso- » phes de ses États ; ni des Épicuriens bannis de » plusieurs villes grecques, parce qu'ils corrom-

» poieut les citoyens par leurs maximes et par » leurs exemples. Ne cherchons point des preuves » d'intolérance si loin : Athènes, la polie et sa- » vante Athènes, nous en fournira assez de preu- » ves. Tout citoyen y faisoit un serment public » et solennel de se conformer à la religion du )) pays et de la défendre ; une loi expresse y pu- » nissoit sévèrement tout discours contre les » dieux, et un rigoureux décret ordonnoit de » dénoncer quiconque nieroit leur existence. La » pratique y répondoit à la sévérité de la législa- » tion. Les procédures commencées contre Pro- » tagore; la tète de Diagore mise à prix; le dan- » gerd'Alcibiade; Aristote obligé de fuir;Stilpon » banni ; Anaxagore échappant avec peine à la »mort; Phryné accusée; Aspasie ne devant son » salut qu'aux larmes et aux prières de Périclès ; » Périclès lui-même, après tant de services ren- » dus à la patrie, et tant de gloire acquise , con- » traint de paroître devant les tribunaux , et de » s'y défendre (û) ; des poètes, même de théâtre, » en péril , malgré la passion des Athéniens pour » ces spectacles ; le peuple murmurant contre » l'un , et sa pièce même interrompue jusqu'à ce

(a) Périclès , disciple et ami d' Anaxagore , devint suspect d'athéisme pour avoir pris la défense de ce philosophe.

( Note de l'auteur des Lettres.)

» qu'il se fut justifié; l'aulre jiigi' , traiuc au sup- » plice, et près d'otrc Japidé, lorsqu'il fut Ikmi- » reusement sauvé par son frère (a); tous ces phi- » losophes , ces femmes célèbres par leur esprit » et par leurs charmes, ces poètes, ces hommes » d'État poursuivis juridiquement pour avoir écrit )) ou parlé contre les dieux; une prêtresse exécutée » pour en avoir introduit d'étrangers; Socrate » condamné et buvant la ciguè, etc. ; ce sont des » faits qui annoncent assez que la faveur, la diy> gnité, le mérite, les talens, même les plus ap- » plaudis, n'y furent pas pour l'irréligion un abri » sûr et tranquille. . . Les lois de Rome n'étoient » ni moins sévères, ni moins expresses. . . On n'a- » dorera point de dieux étrangers , disent -elles >i formellement... L'intolérance des cultes étran- M gers, chez les Romains , remontoit aux lois des » douze tables, et même à celles des rois. Suivez i> l'histoire de ce peuple fameux , vous y verrez » les mêmes défenses portées par le sénat , l'an 2> de R. 3^5 , et les édiles chargés de veiller à leur » exécution , l'an 329 ; les édiles vivement répri- "0 mandés pour avoir négligé d'y tenir la main ^

(a) C'est Eschyle. Son frère le sauva en se dépouillant le^

bras et montrant avec larmes aux Athéniens qu'il avoit perdu

la main en combattant pour eux. L'autre poète estEuripide.

Tous deux accusés d'avoir parlé des dieux avec irrévérence.^

{Note de l'auteur des Lettres. \

)i et des magistrats supérieurs nommés pour les » faire observer plus sûrement. Vous y verrez le » culte de Sérapis et d'Isis interdit, et les ora- » toires de ces nouvelles divinités démolis par » les consuls , Tan 536 ; des décrets des pontifes » et des sénatus-consultes sans nombre contre )) les religions étrangères, citées au sénat Fan 565, y> et un nouveau culte proscrit l'an 623. Cette » intolérance ne discontinua point sous les em- » pereurs , témoins les conseils de Mécène à Au- » guste (rt), non- seulement contre les athées et » les impies , mais contre ceux qui introdui- » soient ou honoroient , dans Rome , d'autres » dieux que ceux de l'empire , témoins les su- » perstitions égyptiennes proscrites. Les dieux

[a) Les Conseils de Mécène à Auguste, Voyez Dion Cassius , lib. XLII. «Nous croyons, dit l'auteur des Lettres de » quelques juifs , devoir rapporter ici en entier le passage îjde cette histoire. Nous le traduirons littéralement, d'après » le texte grec . Honorez vous-même , dit Mécène à Auguste , «honorez soigneusement les dieux selon les usages de nos »pères , et forcez les autres de les honorer. Haïssez ceux «qui innovent dans la religion, non - seulement à cause »des dieux; (qui les méprise ne respecte rien) , mais parce «que ceux qui introduisent des dieux nouveaux engagent «plusieurs personnes à suivre des lois étrangères, et que de »là naissent des unions par serment, des ligues, des assosciations, toutes choses dangereuses dans la monarchie. Ne » souffrez point les athées, et c . » {Note de l'auteur des Lettres, y

« étrangers, que le relâchement de la discipline » avoit introduits , chassés sous Claude; les juifs » bannis pour leur religion, sous Tibère; mais j) témoins surtout les chrétiens exilés, dépouillés » de leurs biehs, et livrés si long-temps, et en si » grand nombre, aux plus cruels supplices, uni- » quement pour leur religion , sous les Néron , » les Domitien, les Maximien, les Dioclétien , » et même sous les empereurs les plus humains , » sous Trajan ,sous Marc-Aurèle. Les lois mêmes, » que les philosophes d'Athènes et de Rome écri- » virent pour des républiques imaginaires , sont » intolérantes. Platon ne laisse pas aux citoyens » la liberté du culte , et Cicéron leur défend ex- » pressément d'avoir d'autres dieux que ceux de » l'État. »

On voit si les anciens peuples n'ont jamais gène la liberté de penser, si chez les Grecs Sacrale fut seul persécuté y si les Romains permis rent tous les cultes et regardèrent la tolérance comme un droit sacré. Conçoit-on que l'on puisse faire imprimer, avec cette confiance, des mensonges si grossiers et dont la réfutation étoit si facile à faire ? C'est ainsi que M. de Voltaire a écr^t dans tous les genres. C'est encore lui, qui en écrivant du fanatisme dans l'histoire du siècle de Louis XIV, dit: Cette fureur fut inconnue au paganisme; il couvrit lor terre de ténèbres j

mais il ne V arrosa guère que du sang des animaux. Et le sang de tant de victimes humaines, immolées en l'honneur des faux dieux , et cette multitude de captifs , que la superstition immoloit sur les tombeaux, et ces suicides si fréquens, si nombreux , autorisés par la religion des païens, tous ces faits et ceux que j'ai déjà cités pouvoientils être inconnus à M. de Voltaire ? Il n'ignoroit même pas que son héros, ce prince si joA^losophe qu'il a tant vanté, Julien l'Apostat, souilla dans le sang humain son bras victorieux , en consultant l'avenir dans des entrailles palpitantes!... « Mais quelle fut Torigine des persécutions con- » tre les chrétiens? étoit-ce comme dans les guer- )) res du seizième siècle, la cabale, la révolte , la » politique, la faction des seigneurs puissans? » Non , les chrétiens étoient soumis aux empe- » reurs , ils remplissoient tous les devoirs de ci- » toyens, la superstition seule versa leur sang , » et leur fit subir d'affreux supplices ; et cette » cruelle persécution , qui dura trois siècles, ne » put jamais les forcer à la révolte , lors même » qu'ils auroient pu troubler et renverser l'empire (a)? » Et cette fureur, dit M. de Voltaire, fut inconnue au paganisme ! Quelle confiance peut inspirer un écrivain qui montre une telle

(a) Lettres critiques de l'abbé Gauchat.

partialité:^ L'excès de son inconséqueuct; n'est pas moins cHrange. Le zèle pour la religion , même le plus modéré , lui paroît absurde et cruel, et cependant il déifie les princes païens, il les appelle des sa^^cs y des bienfaiteurs adoraùL's y et ces mêmes princes Marc-Aurèle , Trajan, Adrien, ont joint aux superstitions les plus extravagantes, un esprit de persécution , qui a fait couler des flots de sang. Ils ont ordonné le massacre d'une multitude de chrétiens. Amsi les fanatiques païens pouvoient être aux yeux de M. de Voltaire des Z>/cvz/^i/^e«/'.y de l'univers, des princes adorables y et pour détester véritablement les fureurs de ce genre , il falloit qu'il les pût attribuer au fanatisme des chrétiens.

Nous n'entrerons point ici dans le détail des autres mensonges historiques de M. de Voltaire; il est enfin universellement reconnu que jamais historien et jamais auteur n'a fait des mensonges aussi multipliés et aussi impudens. L'un des plus odieux, est celui dont l'abbé de Caveirac fut l'objet; cette calomnie est si remarquable dans toutes ses circonstances, que je crois de voir la rapporter ici : Jean Novi de Caveirac , né à Lille en 1 7 j 3 , embrassa l'état ecclésiastique et publia beaucoup d'ouvrages estimables relatifs à la théologie, à la morale et à la politique. L'un des meilleurs a pour titre : U Accord p ai fait de la nature , de la

raison , de la révélatioji et de la politique, lue titre seul annonce la conception la plus morale et le plan le plus étendu; si cet ouvrage eût eu la réputation qu'il devoit avoir, il eût servi de pré* servatif contre le système philosophique moderne. Voltaire et ses sectateurs le sentirent, le génie du mal leur inspira ce qu'ils dévoient faire dans cette occasion : La génération , qui s'éteignoit , connoissoit l'ouvrage et l'estimoit ; les philosophes travailloient pour la jeunesse, et par leurs nombreuses brochures s'étoient emparés de tous ses loisirs. Il s'agissoit de Tempécher de lire cet excellent ouvrage de l'abbé de Caveirac : Le critiquer étoit difficile et hasardeux, et d'ailleurs c'étoit un moyen sûr de le faire lire. On prit un autre parti : les calomnies ainsi que les délations ne coûtent rien aux chefs de parti et même à ceux qu'ils font agir. Voltaire et ses sectateurs, n'osant attaquer le livre de l'abbé de Caveirac , résolurent de déshonorer l'auteur, et de le rendre un objet de mépris et d'exécration. L'abbé de Caveirac avoit fait anciennement un Mémoire sur le Mariage des Cahinistes , à la suite duquel il avoit ajouté une Dissertation sur les journées de la Saint-Barthélemi. Le titre n'annonçoit rien qui dût piquer la curiosité ; on ne lut point cette brochure qui resta à peu près ignorée; l'édition, au bout de douze ou quinze ans, fut dispersée; on

( 49 ) ne la trouvoit plus dans le commerce; lauteui' mourut .-alors Voltaire s'empara de l'ouvrage pour le travestir, dans un extrait calomnieux, avec la plus impudente lausseté. il écrivit , répéta dans tous ses pamphlets, et fit répéter par toute sa secte, (jue Tabbé de Gaveirac étoit un monstn^ qui 3L\oït (ait ,dans cet ouvrage, la plus infdme apologie de la Saint-B arthélemi. On le crut , et l'auteur et ses ouvrages, non-seulement perdirent toute réputation , mais tombèrent dans un profond mépris sur la parole de tant de calomniateurs réunis. Quel triomphe pour la secte d'avoir ainsi couvert d'ignominie un homme plein de talens, qui étoit pieux et qui étoit prêtre, et de plonger dans l'oubli des ouvrages lumineux contre le philosophisme î... Cependant le temps qui tôt ou tard dévoile la vérité, fit connoitre à quelques gens de lettres (mais depuis la mort de Voltaire) cet ouvrage de l'abbé de Gaveirac, et ils virent, avec autant d'indignation ([ue de surprise, que toutes les déclamations contre cet ouvrage n'étoient que d'atroces calomnies. Le seul but de l'auteur dans cet écrit , a été de prouver qu'il périt moins de monde dans ces horribles journées qu'on ne l'avoit cru d'abord. Voici à ce sujet comment il s'exprime: « Éloignés de deux siècles de cet affreux évé- » nement , nous pouvons en parler, non sans hor-

» reur , mais sans partialité. On peut répandre » des clartés sur ses motifs et ses effets tragiques , » sans être l'approbateur tacite des uns ou le<:on- » templateur insensible des autres; et quand on » enleveroit à la journée de la Saint-Bartbélemi, » les trois quarts de ses excès , elle seroit encore » assez affreuse pour être détestée de ceux en » qui tout sentiment d'bumanité n'est pas en- » tièrement éteint. »

Ajoutons à ceci, que les philosophistes n'ont jamais parlé de la véritable apologie de la Saint- Bar thélemi, faite par Naudé , dans son livre in^ titulé: Des coups d'État , dans lequel il loue ce massacre comme l'action de la plus haute sagesse politique, en n'y blâmant qu'une seule chose, c'est qu'on n'ait pas exterminé tous les calvinistes sans en épargner un seul. L'ouvrage de Naudé fit du bruit, et étoit fort connu. Néanmoins Voltaire et ses amis gardèrent à cet égard le plus profond silence. Pourquoi ? Naudé étoit impie et séditieux; il fut, dans ses ouvrages, le précurseur de la philosophie moderne!

Toute la secte philosophique s'accordoit à mentir avec cette impudence dans les libelles et dans les ouvrages historiques (a). Leur chef le

(a) Quand les amis mêmes de Voltaire le lui reprocboient , et Im représentoient qu'il étoit sans exemple d'écrire ainsi

( 5. ) rcroTnmandoit sans cesse : « JVnn pas timide- > ment , disoit Voltaire , non pas pour un tomps ; ') mais hardi nient et t()uji>urs.., Mentrz mes amis, » rnenfrz , je ixnis L' rendrai dans ï occasion (a). )^

Avec cet esprit de mensonge et d'i m posture, qui fut parfaitement secondé par d'AIcmbert , on n'est pas étonné de l'atrocité des c ilomnies qu'ils ont publiées contre tous ceux qui conibattoient leurs principes; la même duplicité les fît recourir sans cesse à la plus basse hypocrisie, on en citera plusieurs traits dans les dialogues; nous allons seulement ici rapporter un fragment de la préface d'Alzire et 'deux lettres curieuses en ce genre :

« On m'a traité dans vingt libelles ( dit-il ) rt d'homme sans religion ; on renouvelle souvent >> cette accusation cruelle d'irréligion , parce que » c'est le dernier refuge des calomniateurs (J?). » Je ne ferai qu'une seule question: je demande » qui a plus de religion, ou du calomniateur qui ^> persécute , ou du calomnié qui pardonne ? Ces ^7 mêmes libelles me traitent d'homme envieux

des livres sérieux d'histoire, il répondoit qu'il falloit aux Français non des histoires , mais des historiettes.

(a) Lettre àThiriot, 21 octobre 17 35.

{b) En effet , il est bien calomnieux d'accuser M. de Voltaire d'impiété î

» de la réputation d'autrui. Je ne connois Tenvie 3) que par le mal qu'elle m'a voulu faire (a). J'ai » défendu à mon esprit d'être satirique (b) et il » est impossible à mon cœur d'être envieux (i). ^> Examinons maintenant sans partialité, ainsi que sans enthousiasme, s'il est vrai que grâces à \sL philosophie , le xvIII^ siècle ait été un siècle de lumières, et que, si les grands auteurs du siècle de Louis XIV eussent connu les idées lumineuses et les opinions des philosophes modernes , ils n'auroient pas manqué d'adopter leurs systèmes. Ce siècle philosophique n'a certainement produit, ni dans la littérature , ni dans les arts , des ouvrages supérieurs à ceux qui ont illustré le siècle de TiOuis XIV; et cependant ce beau siècle nous a laissé des modèles admirables dans tous les genres , et n'en a trouvé aucun dans celui qui l'a précédé. Il a réformé et fixé jusqu'à notre langue; il a tout créé et tout perfectionné , et nous,

^a) Quelle autre injustice criante , d'accuser d'eni^ie l'auteur des Commentaires des pièces de Corneille , le détracteur de Boileau , de La Fontaine (il a dit que ce grand fabuli^e n'avoit que le seul charme du naturel) et même de Racine (vovez son Dictionnaire philosophique) ^ de.T.-B. Rousseau^ de Gresset, de Crébillon , de Pompignan, etc. , et le persécuteur de J.-J. Rousseau.

[b] Ici l'hypocrisie est poussée jusqu'au ridicule le plus risible.

( 53 ) imitateurs heureux quelquefois , mais toujours imitateurs , et si souvent au-dessous de nos modèles* nous appelons exclusivement notre siècle UJi sicclc de luinièrcs !....

Malgré toutes ces réflexions, on répète encore par habitude, que la philosophie a répandu des lumières qui manquoient absohimenl aux auteurs du siècle de Louis XIV. Que signifie cette phrase ? Personne n'en ignore le véritable sens, le voici : Les idées hardies des philosophes sur la Divinité y sur la nature de V homme , sur l'égalité , sur la fatalité , sur le culte , sur la religion naturelle y ont appris à raisonner^ a penser j les auteurs du siècle dernier nont pu connaître ces opinioTi s : s'ils les eussent connues , ils n'auroient pas manqué de les adopter. Mais ^ privés de ces lumières , ils ont été livrés aux préjugés, enfin ils n'étoient point philosophes.

Il est vrai qu'on ne trouve , dans les écrits des plus célèbres, aucunes traces delà philosophie moderne ; il est encore vrai que s'ils en eussent eu les principes , ils auroient composé des ouvrages absolument différens de ceux qu'ils nous ont laissés. Cette idée doit-elle faire regretter qu'ils n'aient pas cultivé la philosophie ? Par exemple , cet admirable discours de Bossuet sui^ l'histoire universelle , nous ne l'aurions pas ; la Religion en est la base , et c'est elle seule qui

peut donner cette force majestueuse, et cette sublime éloquence qui a fait dire , même à un philosophe , que ce discours n'a eu ni modèles , ni imitateurs : son style n'a trouvé que des admirateurs (a). Et ce livre immortel , Télémaque , s'il existoil , ne seroit plus qu'un roman philosophique ! Au lieu de cette ravissante peinture de rÊtre-Suprérae , puisée dans les écritures saintes , on nous y diroit que Dieu pardonne tout, pardonne toujours et ne punit jamais. Et Corneille et Racine , que p'étoient-ils philosophes ! Nous n'aurions ni Polyeucte ni Athalie {b) : on en peut dire autant de tous les ouvrages de ce siècle : il est incontestable que d'autres sentimens , d'autres idf es, d'autres opinions , eussent produit des ouvrages absolument différens. Ainsi nous serions privés de tous ces chefs-d'œuvre qui fciront à jamais la gloire de notre littérature et de notre nation. Il n'y a guères de réflexions qui puissent inspirer davantage le dégoût de k

(a) M. de Voltaire : remarquons, en passant, qu'on ne dit pas qu'w/î discours n'a pas eu d'imitateurs.

[b) Il falloit certainement de la piété pour faire Polyeucte , el une très-grande connoissance des écritures saintes pour faire Athalie ; et si par hasard ces sujets eussent tent;^ un philosophe, il" n*est assurément pas douteux qu'ils auroient été traités dans un esprit tout différent , et par conséquent ces chefs-d'œuTre n'existeroient pas.

( 55^ j ululosophie. Jùifin , lorsqu'on prOtend que ces grands hoinnics du siècle dernier n'avoicnt aucune coiHioissance de nos opinions philosophiques, est-on bien assuré de ce fait ? Songeons que les littérateurs de ce temps étoient infiniment plus instruits que 1rs nôtres ; l'étude des langues savantes paroissoit alors indispensable. On savoit par cre >r tousles auteurs grecs et latins. On connoissoil parfaitement tous les systèmes des anciens philosophes ; c'étoit déjà connoîlre la plus grande partie des idées et des opinions des philosophes modernes; quant à l'irréligion, ne connoissoit - on pas les principes du philosophe Hohbes^ né dans le xvl^ siècle {a)\ Nos esprits forts n'ont fait que répéter tout ce qu'avoit écrit ce fameux athée •contre la Providence , contre la Divinité , et sur le bonheur , la vertu , etc. Ils ont encore renouvelé ses opinions : que tous nos sentimens et nos idées viennent des sens s que le vrai et le faux ne sont que des impressions dont nous ne pouvons constater la j-éalité... ; qu'il n'j a aucune propriété légitime , ni rien d'injuste ou de juste par soi-même. Hobbes passa beaucoup de temps en France ; il avoit de grands talens , et ses opinions n'y causèrent que de l'indignation ; tous les savans , tous les gens de lettres

[a) En i588.

(.56) lurent ses ouvrages , qui furent même traduits : on trouva ses principes détestables , et ses raisonnemens absurdes; la curiosité lui procura des lecteurs , mais il n'eut , dans ces temps d'ignorance ^ ni disciples, ni partisans. Spinosa vint ensuite, il attaqua la Religion avec acharnement ; ingénieux autant que hardi, ce fut avec beaucoup d'art , d'esprit et de subtilité qu'il confondit et renversa tous les principes de la morale , et qu'il forma son affreux système d'athéisme ; son siècle n'était pas assez avancé pour lui , il ne séduisit personne ; on se récria sur son inconséquence , sur sa mauvaise foi ^ et ses erreurs parurent également odieuses et méprisables. Cependant nous avons \u ces mêmes erreurs , après un long oubli , se renouveler et s'étendre : on nous les a données pour des raisonnemens neufs et profonds , des lumières utiles au genre humain !.... Peu de temps après Spinosa, et toujours dans le siècle dernier , parut ce fameux dictionnaire , ouvrage étonnant , non d'une société nombreuse, mais d'un seul homme. Fénélon , Bossuet ^ Racine, Boileau , etc., ex :stoient, lorsque Bayle publia son dictionnaire {a) , et tous ces grands

(a) Fénélon et Boileau ne moururent que près de vingt ans après la publication de cet ouvrage , dont on connoissoit d'ailleurs les morceaux les plus célèbres long-temps avant qu'il fût imprimé.

hommes ne tombèrent point dans le sej)licisme pliiIoso|)hi([iie , devenu si commun de nos jours. Le septicisme de hayle ne futpas pluscontai^ieux pour eux que ne l'a voit été celui de Montaigne , dont les Essais éioient entre les mains de tout le monde, depuis plus de cent ans, cpiand Bayle donna son ouvrage {(i).

Les philosophes modernes ont puisé dans ce dictionnaire, comme dans toutes les autres sources de cette espèce; et il est exactement vrai qu'on ne trouve pas dans leurs écrits une seule opinion hardie , un seul trait contre la Religion, qui ne se trouve aussi dans les ouvrages ou de Montaigne, de Hobbes, de Spinosa, de Bayle, ou de Collins , de Tindal , de Shafresbury (b) , auteurs victorieusement réfutés dans les siècles précédens. Mais ce n'est pas tout : ces philosophes des seizième et dix-septième siècles, copiés par les nôtres , ne faisoient eux-mêmes que renouveler d'anciennes folies , de vieilles erreurs , soutenues déjà par des hérésiarques fameux, qui, en attaquant les dogmes de la foi, se mèloient aussi de moraliser et de former des systèmes. Les pères de l'Église combattirent ces erreurs,

[a) Montaigne mourut en 1592.

[b) Auteurs anglais dont M. de Voltaire a pris toutes les idées , ainsi que celles de Bolingbroke et de plusieurs autres.

\ 58 ) et en montrèrent rabsurdité ; Bossuet, lui-même, en a réfuté un très-grand nombre (a). Il n'a donc tenu qu'aux savans et aux grands hommes du siècle dernier , de devenir philosophes ; mais ils avoient trop d'instruction et des idées trop justes, pour se laisser séduire par des mensonges et des citations fausses , et pour ne pas mépriser des raisonnemens inconséquens, des opinions absurdes et des principes pernicieux. Ils ont conservé une foi vive et pure , et ils ont connu tous les vains argumens qui la combattent (2). L'habitude constante de soutenir de mauvaises opinions, rend l'esprit subtil et faux, et gâte nécessairement le goût. Quand on ne cherche jamais la vérité, on finit par la mépriser, on n'estime plus que les beautés de convention , on ne sent plus le charme des grâces ingénues et touchantes; on s'éloigne de la nature, on l'oublie, et n'ayant plus pour bien juger , ni règle certaine, ni le sentiment qui peut suppléer aux connoissances , on décide en aveugle , et souvent au hasard, ou l'on n'est frappé que de ce qui paroît brillant; l'on n'admire que des lueurs trompeuses et des productions bizarres. Aussi presque

[a] Voyez , dans les notes de ce chapitre , tontes les opinions y sans exception , des philosophes modernes , tirées du Dictionnaire des Hérésies, de Pluquet

( 59) tous les (écrits philosophiques de ce siècle, sonlils entièrement dépourvus de raison et de goni On ne trouve ni génie dans les plans, ni vérité dans les peiïilures et dans les caractères. I.e style emphatique et négligé, le ton impérieux et hautain des chefs de la philosophie moderne , ont eu long-temps des admirateurs qui prenoient de Tenflure pour de l'élévation , et de l'insolence pour de l'enthousiasme. Quand Fénélon , Bourdaloue, Bossuet, Massillon , donnent aux rois et aux peuples de sublimes leçons, ils ont le ton du respect et de la modestie, et cette modestie est sincère; ils ne sont point les inventeurs de la morale qu'ils enseignent , ils ne font qu'en développer les principes; mais quand l'auteur des Pensées philosophiques et ses adhérens instruisent V univers , ils nous déclarent que leurs opinions sont les seules raisonnables, qu'ils ont enfin découvert des vérités inconnues avant eux; ils nous proposent de mépriser tout ce qui, jusqu'alors , nous avoit paru le plus digne de notre vénération et de notre amour , et chacun d'eux s'écrie : voilà mon système y voilà mes idées , voilà mes décisions , et qui refuse d'y croire , de les adopter et de s'y soumettre, montre autant de stupidité que de préjugés et d aveuglement. Tel est le fond de toutes leurs instructions morales et philosophiques. Il n'est pas étonnant que

( 6o ) des beaux-esprits , qui ont cette confiance en leurs propres lumières , et qui regardent leurs jugemens comme ceux d'une suprême sagesse, parlent en maîtres, en législateurs et sévissent rigoureusement contre les réfractaires. Cet inconcevable orgueil a gagné tous les disciples; le plus obscur, comme le plus célèbre, a joint à la prétention de propager les lumières, celle d'écrire avec chaleur , avec énergie j de là ces déclamations sur les préjugés, ces pompeux éloges de la philosophie, ces exclamations déplacées , ces apostrophes violentes aux souverains, aux peuples, aux nations; de là, cet enthousiasme forcé , ce ton dogmatique et cette insipide monotonie qu'on retrouve dans les écrits de ce genre. Il faut penser avec profondeur^ s'exprimer avec force et sentir vivement. Il faut encore montrer des passions violentes , un ardent désir de gloire et le goût des arts. Quant au style , on exige qu'il soit piquant et brillant. Du reste , on compte pour rien l'harmonie , la vérité , le naturel , la raison et le mérite si rare de savoir combiner et tracer un bon plan. Autrefois on consultoit son talent et ses forces en écrivant, on choisissoit un genre , on suivoit l'impulsion de son caractère et. de son génie; aujourd'hui on se croit obligé de montrer toutes les qualités que je viens de détailler dans

(6. ) quelque genre de composition que ce puisse être; dans un poème, dans une ëpitre, dans une tragédie, dans un éloge, dans un voyage , dans un billet, il faut de la philosophie, il ïdiuiéclairer le genre humain. Il en résulte que tous les genres sont confondus, que tous les ouvrages se ressemblent, que toutes les convenances sont négligées, que très-peu d'auteurs sont à la place qui leur convient , et savent profiter des talens réels qu'ils ont reçus de la nature ; cependant les philosophes nous répètent que leurs om'rafjçes sont dans les mains de tout le monde , et quils font V instruction et les délices de tous les peuples de ^Europe,

Je vois très-clairement le mal que les prétendus philosophes ont fait; pour le bien , de trèsbonne foi, je l'ignore. Je vois qu'en attaquant la Religion , ils ont détruit les moeurs; je vois que l'audace et la licence de leurs écrits ont fait perdre à leurs nombreux imitateurs cette délicatesse , ce ton de noblesse* et de simplicité que donnent la raison, la sagesse, la modestie et la décence. Je vois qu'ils ont ébranlé le respect dû à l'autorité souveraine , préparé tout ce que nous avons vu depuis , et substitué le plqs fi'oid égoïsme à ces grands sentimens de patriotisme qui distinguoient particulièrement notre nation. Je vois le suicide, fruit de l'irréligion, plus com-

mun parmi nous depuis vingt ans qu'il ne le fut jamais chez aucun peuple. Je vois une multitude de gens d'esprit, des sociétés entières adopter et croire des folies dont on se seroit moqué dans des temps que nous appelons barbares; la Baguette divinatoire y les Mystères de la cabale , le Somnambulisme occupent de grands personnages. Tels sont les résultats de ces lumières philosophiques si vantées. M. de Voltaire a voulu être universel; tous ses disciples avoient aussi la prétention d'être à la fois législateurs , politiques ^ littérateurs , savans , amateurs des beaux-arts et philosophes. Cette manie a gagné tout le monde; on veut parler des choses qu'on entend le moins , et à l'aide de quelques mots scientifiques , retenus par hasard et toujours placés mal à propos, on croit démontrer des extravagances par d'excellens raisonnemens de physique et de chimie. Quand les ignorans sont devenus vains et présomptueux, qu'ils se croyent des philosophes profonds, ils ne peifvent être éclairés par les vrais savans. Toute décision contraire à leurs préjugés les révolte, et l'amour-propre rend leur obstination insurmontable.

NOTES

Ul) CflAPITRE II.

(i; Voici ce (juc Voltaire ccrivoit au P. Tournernint ^ jésuite.

« L'auteur du libelle pourra m'imputer des sentimens que » je n'ai jamais eus , des livres que je n'ai jamais faits ou qui vont été altérés indignement par les éditeurs, je lui répon- »drai, comme le grand Corneille : Je soumets tous mes ^^ écrits au jugement de l'Eglise. Je déclare à lui et à ses 'Semblables que si jamais on a imprimé sous mon nom une ' page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de leur » paroisse, je suis prêt à la déchirer devant lui; que je veux «vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Église catho- »lique, apostolique et romaine.» (Voyez les Lettres de Voltaire.)

Il dit encore (mais ironiquement), dans une autre lettre à M. d'Argental : « Si l'on m'attribue le Dictionnaire philo- » sophique , }Ç: me bâterai de le désavouer avec mon inno- »cence ordinaire »

Voici uue autre lettre très-curieuse qui se trouve d^ns ses Lettres inédites , lettre ^"i^ , à M. Vévéque de Mirepoix^ .« Je s^is assez que depuis les 3ocrate jusqu'aux De^cartes „ .Mtou&£<eiuiL qui ont eu un pe^ de succès ont eu à combattre làles fureiHTS de l'envie; quf»nd on n'a pu attaquer leurs ou-

» vrages ou leurs mœurs , on s'en est vengé en attaquant leur «religion. Grâce au Ciel, la mienne m'apprend qu'il faut w souffrir. Le Dieu qui l'a fondée fut , dès qu'il daigna être •.)homme , le plus persécuté des hommes. Après un tel «exemple, c'est presque un crime de se plaindre. Con'igeons )>nos fautes, et soumettons-nous à la tribulation jusqu'à la >> mort. Je puis dire devant Dieu qui m'écoute que je suis un «bon citoyen et bon catholique. Je le dis uniquement parce » que je l'ai toujours été dans le cœur. Je n'ai pas écrit une «page qui ne respire l'humanité ; j'en ai écrit beaucoup qui »sont sanctifiées par la Religion. Le poème de la Henriade »n'est , d'un bout à l'autre , que l'éloge de la vertu qui se » soumet à la Providence. J'espère qu'en cela ma vie res- » semblera toujours à mes écrits [a). ^>

[i) Le Dictionnaire des Hérésies va me fournir le tableau fidèle de tous les systèmes et de toutes les opinions philosophiques qui ont paru à tant de gens d'une nouveauté si piquante (è).

(a) Ce poème est rempli de choses non effrontées , mais indirectes contre la Pieligion , entre autres dans ces vers corrupteurs où l'on veut justifier et même autoriser les égaremens les plus coupables de l'aftiour.

Êtes-vous dans ces lieux faibles et tendres cœurs , etc.

On voit dans une lettre de J. B. Rousseau que , dans la seconde édition , il reti'ancha le personnage de Rosny pour y substituer celui de l'aniiral Colignv, le boiite-Jeii de la France^ dit J.-B. Rousseau, et qui par là prêtoit davantage aux déclamations contre les catholiques et la cour , que ne le pouvoit faire le sage et vertneiix Rosny.

{b) je ne puis présenter dans une note que le fond des opinions , mais ces opinions furent soutenues avec beaucoup d'art et cfé siibtîtité , comme on peut s'en convaîûcTe en lisant l'ouvTage que j'indique et VHistoire ecclédastique de M. de Fleuri. Ei» retranchant seulement de YHutoire des Hérésies tous les systèmes de religion ( car tous ceà ehefe

Les .■tdainistfs , dont la s(»cle se fonn.i vers l'an 7^,^> , t'nseignoi«;ri! que l'Aine humaine est une rnianatiori de !*inti'iligence suprcine, rt (j n'étant une porflon de la Divinité, toutes les actions do Pànie, unie au corps, ne doivent être regardées rpie confime des niotiveincns irtdiflfércns en euxmêmes , et qui ne portoient aucune atteinte à la di^^nité naturelle de riiomine. Cette secte rejetoit la prière et le culte. Ses principes l'entraînèrent dans les excès les plus horribles en tout genre [a).

Les Albanais^ secte du viii'' siècK; , nioient le péché originel et le libre-arbitre. Ils croyoient le monde éternel. Ils condamnoient le mariage.

Amauri , sectaire du xii*" siècle , enseignoit que Dieu n'étoit point différent de la matière première.

Hutter et Gabriel qnseignoient que tous les biens doivent être en commun ; qu'on doit regarder comme impies les sociétés où cette égalité ne se trouve pas ; que Xv. culte doit être dans le cœur seulement (6).

de parti vouloleat conserver une religion ) et ne supprimoit d'ailleurs ni les détails ni les raisonnemens , on formeroit une longue suite de volumes qui n'ofi'riroient qu'une répétition exacte et fidèle de tout ce que nos livres philosophiques contiennent. Si l'on ajoutoit à cela plusieurs passages tirés des philosophes païens , et quelques morceaux choisis tirés de Montaigne , de Hobbes , de Spinosa et de Bayle, nos prétendus philosophes modernes se trouveroient absolument et entièrement dépouillés. Cet ouvrage seroit certainement très^piquant et très-utile.

(a) Mémoires pour servir à l'histoire des égaremens de l'esprit humain ou Dictionnaire des Hérésies, par M. Pluquet , tome 1", pag. 3o. Je n'indiquerai plus la page ; je suis l'ordre du Dictionnaire : si l'on veut vérifier l'exactitude des citations , on pouiTa chercher dans le Dictionnaire le nom de la secte ou des sectaires : quand je romprai cet ordre.

'indiquerai la page.

(b) Page 70. On trouve dans ce paragraphe le système à" égalité de,*

Les Anabaptistes ont formé diverses sectes fameuses par leur folie et leurs déréglemens. Les unes soutenoient que toute espèce de servitude est avilissante ; les autres que la joie et la bonne chère étoient l'hommage le plus parfait qu'on pût rendre à l'auteur de la nature ; d'autres encore prétendoient qu'on peut indifféremment choisir la religion qui convient et qu'on aime le mieux [a).

Arabes ou Arabiens» C'est le nom qu'on donne à une secte qui dans le iii*= siècle attaqua l'immortalité de l'âme. Il se tint sur ce sujet , en Arabie , une grande assemblée , à laquelle Origène assista. Il y parla avec tant de solidité et de modération , que ceux qui étoien"; tombés dans l'erreur des Arabiens l'abandonnèrent entièrement.

Les Arméniens soutenoient qu'on ne devoit croire que ce qu'on peut comprendre , et qu'on ne devoit pas chercher à ramener les autres à sa croyance.

Arnaud de Bresse et plusieurs autres sectaires se rendirent célèbres par leurs déclamations contre le clergé. Ils prétcndoient que les prêtres , les évêques ne dévoient point posséder de biens fonds , etc.

Arnauld de Villeneuve , autre sectaire , prétendoit que Dieu n'a point menacé de la damnation éternelle ceux qui pèchent.

Les Athociens ^ hérétiques du xiii« siècle, enseignoient que l'âme mouroit avec le corps.

Les Beguards soutenoient qu'on ne devoit rien refuser à la nature, et que tout ce qu'elle demande, tout ce qu'elle

philosoplies ; beaucoup d'autres sectaires ont soutenu cette opinion ; et nous avons vu les philosophes Roberspierre et Marat la mettre en pratique.

(a) Page 8r. '

inspire ne suuroit iHn; criiiiiiuL L^îs excès dv cclUt secte fareiit aboiuinabh-s.

Les Ncstaricns de Syrie iiioiciit l»'s peines éternellc-s. Leurs mœurs servirent à prouver l'utilité de la croyance contraire.

Consciencieux est le nom que l'on donna à d'anciens hérétiques , qui ne connoissoient pour règle et pour législateur que la conscience. Cette erreur fut renouvelée dans 1(î xviie siècle par un Allemand, nommé Matliias Knutzer, qui, de cette erreur, passa à l'athéisme.

La fainilLc ou la maison d'ainour étoit une secte qui faisoit consister toute la perfection dans l'exercice de la bienfaisance. Elle prétendoit être au-dessus des lois , et elle avoit sur la tolérance illimitée toutes les idées des philosophe, modernes [a). Les premiers hérétiques prirent le nom de Gnostiques y ce mot signifie homme savant et célèbre ; et en effet , ces hérétiques se vantoient d'avoir des connoissances et des lumières extraordinaires. Ils s'attachèrent à prouver qu'il y a dans le monde une infinité de désordres , d'irrégularités , de contradictions. Enfin , il y eut des Gnostiques qui crurent que les hommes n'étoient en effet que des animaux ; que cette supériorité dont ils s'étoient enorgueillis étoit une chimère , et qu'ils ne différoient des reptiles , des volatiles et des quadrupèdes que par la configuration de leurs organes. Telle fut cette branche de Gnostiques que l'on nomme Borborites.

Hermias, chef des hérétiques nommés Hermiliotes, adopta l'erreur d'Hermogène sur l'éternité du monde. Il enseignoit que le monde étoit le seul enfer qui existât.

Pelage nia le péché originel ; il flatta l'orgueil humain ; il étoit éloquent. Il eut une multitude de sectateurs.

« Ce n'est point sur la corruption de la nature, disoit-il,

(a) Tome II , page 56.

qu'il faut rejeter nos imperfections. La nature humaine est V sortie pure des mains du Créateur. Nous prenons, pour une » corruption attachée à la nature, des habitudes vicieuses » que nous contractons , et nous tombons dans une injustice >; que les païens ont eTitée, etc. (42). «

Vigilance , fameux hérétique du v*" siècle , attaqua avec emportement le célibat et les vœux.

^ic/^ soutint que tout arrive nécessairement. Il remonta jusqu'aux idées primitives du droit des hommes sur la terre, et prétendit prouver que les droits établis de propriété et de puissance sont injustes et chimériques.

Zwingle prétendit que l'on peut assurer afiîrmativeraent que tous les païens qui ont montré des vertus sont sauves ; tels que Thésée, Hercule, Socrate , Antigone , etc»

Voici encore quelques opinions d'hérétiques que j'ai trouvées dans \ Encyclopédie.

Bazilide , qui mourut vers l'an i3o de Jésus-Christ , enseignoit que l'âme étoit punie en cette vie. Il enseignoit encore que , loin d€^,,combattre ses passions , il falloit leur obéir et leur céder.

Bayus , qui vivoit sous Charles V , soutenoit que toute bonne œuvre est, de sa nature , méritoire du Ciel , indépendamment des mérites de Jésus-Christ.

Robert Brown , chef de la secte des Brownistes , éfoit Anglais. Il mourut en i63o. Il condamnoit la célébration religieuse des mariages. Il rejetoit toute forme de prières.

Les Caïnistes nioient la résurrection; ils exhortoient les hommes à se li%-rer à tous leurs penchans.

Les Chercheurs étoient des hérétiques sceptiques , qui ne (a) Voilà tout le but à' Emile , dont on a trouvé les idées si neuves.

ncannoissoiiînt ni nr nioiont J'autlicnticiti: des llcriturcs, et s<* bonioit'iit à prior I)i«'u de leur n'vcl«T 1.» vérifr. Enryctvpédie , mot Chvrclivm .

Voilà certaincmcnl tous los principes, toutes les idérs , toutes les opinions renouv<;l«''s et soutenus par les piV'U^ndu>. philosophes ujoilernes [a]. Ces honmies ort;ueilleux ont été les mêmes dans tous les siècles, ce qu'il est facile de prouTer par les portraits que leurs historiens nous en ont tracés. En voici deux que je copie littéralement, et qui ne paroîtront pas nouveaux : « Donnât fut bientôt l'oracle et le tyran des » Donatistes; ils devinrent, entre ses mains, des espèces *> d'automates , auxquels il donnoit la direction et le mou- » vement qu'il vouloit. Donnât avoit la plus haute idée de » sa personne , et le plus profond mépris pour les hommes, » pour les magistrats et pour l'empereur même. Ses secta- » teurs prirent tous ses sentimens ; les Donatistes ne voyoient » que Donnât au-dessus d'eux , et se croyoient nés pour do- » miner sur tous les esprits, et pour commander au genre « humain. Les Donatistes animés par cette espèce de fanai> tisme d'amour-propre , qui ne se montroit que sous l'ap- » parence du zèle,... séduisoient beaucoup de monde (è). >•

L'hérétique Vigilance dont j'ai déjà parlé, vivoit sur la fin du iv'' siècle.

« Vigilance étoit un homme qui aiguisoit un trait , et qui » ne raisonnoit pas ; il préféroit un bon mot à une bonne )> raison; il attaqua tous les objets dans lesquels il remarqua )' des faces qui fournissoient à la plaisanterie (c). -»

(ci) A l'exception de Vapologie du suicide, on tronre tontes les idtes philosophiques dans l'Histoire des Hérésies , et l'apologie de ce crime est donc la seule lumière qui soit due à la philosophie moderne.

(fi) Dictionnaire des Hérésies de M. Pluquet, tome U. pajf. S.

(c) Dictionnaire des Hérésies , tome II , pa^e 9. t6.

Tous ces sectaires , en renversant les principes de la morale, produisirent des désordres et des maux infinis; cependant leur projet n'étoit pas de détruire la religion; ils se contentèrent d'en attaquer quelques dogmes , ils en conservèrent le fond. S'ils eussent eu le dessein insensé de l'anéantir, l'empire qu'ils avoient usurpé sur les esprits, eût été mille fois plus funeste encore, et leurs sectes infiniment plus dépravées.

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