‹ Les disciples à Saïs et les fragments de NovalisChapitre 33 sur 45 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

La petite Sophie tombe brusquement et gravement malade. Un abcès se déclare dans le foie, et ses pauvres chairs vierges sont livrées au scalpel des médecins. Toute l'année qui suit, Xovalis la passe à errer de la maison paternelle, où agonise un de ses frères, au cottage de Grûningue, où se meurt sa jeune fiancée. Enfin, le 19 mars 1797, Sophie von Kùhn abandonne le rêve ou la vie. Elle avait quinze ans. Trois semaines après, le frère de Xovalis expirait à son tour.

Il ne faut point parler longtemps de la douleur. Tout ce qu'il 3' a d'extérieur en elle varie selon les jours où nous vivons, et ce qu'elle a d'intérieur ne peut se peser ni se dire. Celle de Xovalis, qui fut violente d'abord, se transforma bientôt en une étrange paix attristée et profonde, et le froid grave et stable de la vie véritable monta du fond de son malheur. Il fut comme un homme ivre qui se réveille, un soir d'hiver, sous les étoiles, au sommet d'une tour. A partir de ce jour, il sourira profondément, et sa fiancée morte commence en lui une vie pure et solennelle. Rien n'est plus noblement triste que cette transformation de la douleur au fond d'une âme, bien que rien ne soit peutêtre moins rare. Mais la plupart des âmes sont soumises au silence, et nous sommes entourés d'une foule de beautés muettes et solitaires.

LNTRODUCTION XLI

Il vécut ainsi avec cette amante invisible.] e citerai ici une page de son journal intime, une page que j'ai prise au hasard, car elles se ressemblent toutes, et, comme on le remarque fréquemment aux approches de la mort, sa vie devient sereine et monotone :

« 5 mai. — Quarante-huit jours après la mort de Sophie. De bonne heure, comme d'habitude, pensé à elle. Après, réflexions sur la critique. Puis, Meister. Après le repas, vives discussions politiques. Promenade. En chemin, méditation heureuse et profonde, notamment sur cette remarque de Gœthe : que bien rarement nous connaissons et choisissons le moyen propre à la fin, que bien rarement nous prenons le bon chemin. Il semble que je deviens meilleur et plus profond. Sur le tard, j'ai eu son image très vivante devant moi : de profil, à mon côté, sur le canapé; avec un fichu vert. C'est dans des situations et dans des vêtements caractéristiques que je m'en souviens le plus volontiers. Toute la soirée, pensé à elle très intimement. Dieu, jusqu'ici, m'a conduit charitablement. Il continuera de le faire. »

Et le journal se poursuit ainsi durant trois mois, apportant avec régularité les mêmes souvenirs et les mêmes petits faits : promenades, travail, repas, petites fêtes, visites à la tombe de Sophie, musique sous les tilleuls et

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soirées sous ia lampe. « Le monde me devient de plus en plus étranger et les choses de plus en plus indifférentes », remarque-t-il; et le lendemain, il se réjouit comme un enfant d'un beau jour de soleil, car la vie, malgré tout, est plus puissante qu'un souvenir. Entre les faits insignifiants, il s'examine etdélibère : « J'ai remarqué que c'est ma destinée ici-bas, jamais je n'atteindrai à rien. Il faut que je me sépare de tout dans sa fleur, et ce n'est qu'à la fin que j'apprendrai à connaître le meilleur dans ce que je connais bien. Moi-même aussi... Ce n'est que maintenant que j'apprends à me connaître et à jouir de moi-même. Et c'est pourquoi il faut que je m'en aille. »

Il parle souvent d'une résolution bien arrêtée. Il se demande quel vide ferait sa mort dans sa famille, et reconnaît qu'aucun être n'est indispensable. Lorsqu'il estavecses amis, on parle plus d'une fois du suicide. L'idée de mettre fin à ses jours a-t-elle flotté dans son esprit? Il ne l'a pas dit. Les notes à peu près quotidiennes continuent jusqu'au cent dixième jour après la mort de Sophie; puis, tout à coup, au tournant d'une page, brille le nom d'une autre femme.

Xovalis, en 1798, était allé à Freyberg pour y étudier la minéralogie sous l'illustre Julie von Charpentier, et de nouvelles fiançailles sont célébrées peu de temps après.

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