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Nos lèvres ont souvent bien des analogies avec les deux feux-follets du conte de Gœthe. Les yeux sont les sœurs supérieures des lèvres, ils ouvrent et ferment une grotte plus sainte que la bouche. Les oreilles sont le serpent qui engloutit avidement ce que les feux-follets laissent tomber.
Il n'y a qu'un temple au monde et c'est le corps humain. Rien n'est plus sacré que cette forme sublime. S'inclinerdevant un homme^c'est rendre hommage à cette révélation dans la chair. C'est le ciel que l'on touche lorsque l'on touche un corps humain.
L'homme est un soleil; ses sens sont les planètes.
L'homme a toujours imprimé une philosophie symbolique de son être dans ses œuvres et dans ses actions. Il s'annonce lui-même en son évangile de la nature; il est le Messie de la nature.
Esthétique et littérature.
La main devient chez le peintre le siège d'un instinct^ de même chez le musicien; le pied chez le danseur; le visage chez l'acteur^ etc.
De même que le peintre voit les objets d'un œil tout différent de celui de l'homme ordinaire; de même^ le poète est affecté par les événements du monde extérieur et intérieur d'une manière très différente de celle de l'homme habituel. Mais nulle part plus que dans la musique^ il n'est manifeste que c'est l'esprit seul qui poétise l'objet^ les modifications de la matière^ et que le beau^ objet de l'art^ ne nous est pas donné ni ne se trouve déjà dans l'apparence. Tous les sons que produit la nature sont rauques et sans âme ; et ce
n'est qu'à l'âme musicale que le murmure des forêts^ le sifflement du vent^ le chant du rossignol^ le bavardage du ruisseau^ semblent parfois mélodieux et significatifs. Le musicien prend en luimême l'essence de son art-; et le moindre soupçon d'imitation ne peut l'effleurer. La nature visible semble préparer le travail du peintre et être le modèle qu'il ne pourra jamais atteindre ; mais en soi^ l'art du peintre est aussi indépendant^ aussi apriorique que l'art du musicien. Le peintre ne se sert que d'une langue hiéroglyphique infiniment plus difficile que celle du musicien. Le peintre peint avec les yeux; son art est l'art de voir harmonieux et beau. Voir est ici absolument actif; activité imageante. Son image n'est que son chiffre^ son expression^ son outil de reproduction. Il faut comparer aux notes ce chiffre d'art. Le musicien pourrait plutôt opposer à l'image du peintre les multiples mouvements des doigts^ du pied et de la bouche. Le musicien entend aussi activement; il entend dehors. Il est vrai que cet emploi renversé des sens demeure un mystère à la plupart; mais tout artiste en aura plus ou moins clairement conscience. Presque tout homme est déjà^ jusqu'à un certain points un artiste; en effets il voit dehors et non dedans, il sent dehors et non dedafis. La grande différence est celle-ci : l'artiste a vivifié dans ses organes le germe de la vie auto-imageante^ il a élevé au profit de l'esprit la sensibilité de ces organes; et par là même il se trouve en état d'effluer à volonté des idées sans sollicitations extérieures et d'emplo^^er ces organes comme des instruments aptes
à modifier selon sa fantaisie le monde réel ; tandis que chez l'être non artiste ils ne s'éveillent que par l'introduction d'une sollicitation extérieure et semblent prouver que l'esprit comme la matière est soumis ou se soumet aux lois de la mécanique (où toute modification présuppose une cause et où action et réaction doivent être réciproquement égales). Il est en tout cas consolant de savoir que ces rapports mécaniques ne sont pas naturels à l'esprit et; que par conséquent, comme tout ce qui n'est pas spirituellement naturel^ ils sont temporaires.
Serait-il vrai que les gestes soient réellement grammaticaux^ symboliques ou expressifs? Je ne crois pas qu'ils le soient^ mais ils le seraient s'ils étaient naturels^ au sens idéal : produits de l'association idéale des membres intérieurs et extérieurs. Ils appartiennent à l'art de la danse.
Chaque œuvre d'art a un idéal a priori ; une nécessité en soi d'être là.
Il ne faudrait jamais voir une œuvre d'art plastique sans musique, ni écouter une œuvre musicale ailleurs que dans des salles bien décorées.
La sculpture et la musique se trouvent l'une en face de l'autre comme des masses opposées.
La peinture forme déjà transition. La sculpture est la fixité et la musique la fluidité en images.
Il y a des espèces particulières d'âmes et d'esprits qui habitent les arbres^ les paysages^ les pierres et les images. Il faut considérer un paysage comme une Dryade ou une Oréade. Il faut que l'on sente un paysage comme on sent un corps. Chaque paysage est un corps idéal pour un genre particulier de l'esprit.
Ce ne sont point les couleurs variées, les sons joyeux et l'air tiède qui nous exaltent ainsi au printemps ; c'est le tranquille esprit prophétique d'espérances infinies, un pressentiment de nombreux jours heureux, la présence féconde de tant de multiples natures, le présage de fleurs et de fruits éternels et sublimes, et l'obscure sympathie avec l'univers qui s'épanouit dans la joie.
Toute forme artistique, tout caractère imaginé a plus ou moins de vie, de droit à la vie et d'espoir de vivre. Les musées sont les dortoirs de mondes à venir. L'historien, le philosophe et l'artiste du monde futur sont ici chez eux — ils se forment ici et vivent pour ce monde-ci. Celui qui est malheureux en ce monde, celui qui ne trouve pas ce qu'il cherche ; qu'il aille dans le monde des livres et de l'art, dans la nature éternellement antique et moderne en même temps,
et qu'il vive en cette ecclesia pressa du monde meilleur. Il y trouvera sûrement une amante et un ami, une patrie et un Dieu. Ils dorment mais d'un sommeil prophétique et significatif. Un temps viendra où tout initié du monde meilleur verra^ comme Pygmalion^ s'éveiller^ dans la gloire d'une aurore supérieure^ l'univers qu'il créa et rassembla autour de lui^ et où son long amour et sa longue fidélité seront récompensés.
La vierge est un éternel enfant-femme ; une jeune fille qui n'est plus vraiment enfant n'est plus vierge. (Tous les enfants ne sont pas enfants.)
Tout objet aimé est le centre d'un paradis.
La contemplation de l'univers commence au point central^ dans l'infini et absolu soprano^ et descend l'échelle; la contemplation de nousmêmes commence dans la basse absolue et infinie de la périphérie et monte l'échelle. L'union absolue de la basse et du soprano, voilà la systole et la diastole de la vie divine.
La nature est une harpe éolienne, un instrument musical^ dont les sons retrouvent en nous les touches qui ébranlent des cordes plus sublimes.
Il faut que notre âme soit de l'air^ puisqu'elle a la notion de la musique et s'y complaît. Le son est substance d'air^ âme d'air; le mouvement propagateur de l'air est une affection de l'air par la note. Et la note renaît dans l'oreille.
La voix humaine est à la fois le principe et l'idéal de la musique instrumentale. Est-ce en général le corps ou l'air qui résonne? Le fluide élastique n'est-il pas la voyelle et le corps la consonne? l'air est-il le soleil^ et les corps sont-ils les planètes ? l'un^ la première voix^ et les autres la seconde? — Toute m.éthode est rythme ; si l'on possède le rythme on possède l'univers. Tout homme a son rythme individuel. L'algèbre est la poésie. Le sens rythmique, c'est le génie.
La musique parle une langue universelle, par laquelle l'esprit est excité librement et sans but. Elle lui fait un tel bien^lui est si connue et si familière, qu'en ces courts instants il lui semble qu'il se trouve dans sa patrie. Tout ce qui est amour et bonté, passé et futur, s'élève en lui, en même temps que l'espoir et le désir. Notre langue, à l'origine, était bien plus musicale ; ce n'est que peu à peu qu'elle s'est ainsi prosaïsée et assourdie. Elle est devenue un simple bruit, un son, s'il est permis d'avilir ainsi ce mot très beau. Il faut qu'elle redevienne un chant.
Notre langage est ou bien mécanique^ atomistique^ ou bien dynamique. La véritable langue poétique devrait être organique et vivante. Combien souvent ne constate-t-on pas l'indigence des mots qui d'un seul coup doivent atteindre plusieurs idées!
Les consonnes sont les touches et leur succession et leurs alternations sont empiriques. Les voyelles sont les cordes vibrantes ou les tuyaux. Le poumon est l'arc qui vibre. Les cordes multipliées sur l'instrument ne l'y sont que pour notre facilité; ce sont des abréviations.
Les dialectes et les prononciations sont formées par les consonnes et les voyelles. Parler des lèvres^ des gencives^ de la gorge^ de la langue^ des dents^ du nez, etc. Plus d'une manière de parler naît de Ve, o, a, i. Ainsi tout homme a sa voyelle principale. Il en est de même de la musique : tout morceau de musique a son ton fondamental et son thème.
Tout mot n'est pas un mot complet. Les mots sont tantôt voyelles^ tantôt consonnes^ mots qui valent par eux mêmes et mots qui ne valent que par accompagnement.
Ce qu'on ne peut pas décomposer directement, il faut le décomposer indirectement ou idéalement, c'est-à-dire qu'il faut tàchei de l'énoncer ; on décompose alors l'apparence, l'expression, et l'on trouve les parties composantes et leurs relations.
A chaque concept^ l'âme cherche un mot génétique-intuitif; c'est ainsi qu'elle étymologise. Elle comprend un concept quand elle peut le dominer, le manier de toutes façons, en faire à son gré de l'esprit ou de la matière. L'universalisation ou la philosophistication d'un concept ou d'une image spécifique n'est rien autre qu'une éthérisation, une décorporisation, une spiritualisation d'un spécifique ou d'un individu. Il y a aussi un procédé inverse.
Le langage à la deuxième puissance, la fable, par exemple, est l'expression d'une pensée complète et appartient à l'hiéroglyphie de la deuxième puissance, à l'hiéroglyphie du son et de l'image. Il a des mérites poétiques et n'est pas rhétorique, subalterne, lorsqu'il est une expression complète, euphonique, juste et précise, lorsqu'il est une expression pour l'expression même, ou que tout au moins il n'apparaît pas comme moyen, mais est en lui-même une production complète de la faculté supérieure de parler.
Le son paraît n'être autre chose qu'un mouvement brisé^ dans le même sens que la couleur est de la lumière brisée.
Une disposition^ des sensations vagues^ des sentiments et des perceptions indéterminés rendent heureux. On se trouvera bien^ lorsqu'on ne remarquera en soi aucun penchant spécial, aucune suite de pensée ou de sentiments déterminés. Cet état est^ comme la lumière^ plus ou moins clair ou obscur. Des idées et des sensations spécifiques forment ses consonnes. On l'appelle conscience. On peut dire de la conscience absolue qu'elle a conscience de tout et de rien ; c'est un chant^ une simple modulation des dispositions^ pareille à celles des voyelles ou des sons. La voix intérieure peut être obscure^ lourde et barbare. Ce peut être aussi du grec ou de l'italien^ elle est d'autant plus parfaite qu'elle se rapproche davantage du chant. L'expression ; «il ne se comprend pas lui-même », apparaît ici sous un jour nouveau. Le langage de la conscience peut être cultivé et son expression rendue parfaite^ en sorte qu'il naît une aptitude à se parler à soi-même. Ainsi notre pensée est un dialogue^ notre perception^ une sympathie.
Qu'est-ce que l'homme ? Un trope parfait de l'esprit,
IIO FRAGMENTS
Tous les hommes sont les variations d'un individu complet^ c'est-à-dire d'un mariage.
Un rayon de lumière se brise encore en quelque chose de tout autre que des couleurs. Tout au moins, le rayon de lumière est-il susceptible d'une animation, où l'âme se brise en couleurs de l'âme. Qui ne songe en ce moment au regard de l'aimée ?
Tout contact spirituel ressemble au contact d'une baguette de magicien. Tout peut devenir instrument magique. Que celui à qui les effets d'un tel contact, les effets d'une baguette magique semblent fabuleux et prodigieux, se souvienne simplement du premier attouchement de la main de l'aimée, de son premier regard significatif, de ce regard où la baguette magique est un rayon de lumière brisée, qu'il se souvienne du premier baiser, du premier mot d'amour, et se demande si le charme et la magie de ces moments ne sont pas également fabuleux et étranges, inexplicables et éternels.
Le regard permet des expressions extraordinairementivariées, les autres traits du visage ou les autres sens ne sont que des consonnes aux voyelles oculaires. La physionomie est ainsi le langage mimique du visage. Dire de quelqu'un :
il a de la physionomie^ c'est dire que son visage est un organe d'expression frappant^ habile et idéalisateur. Les femmes surtout ont une physionomie idéalisatrice. Elles savent rendre leurs sentiments non seulement avec exactitude^ mais encore en charme, en beauté et en idéal. C'est par un long usage qu'on apprend à comprendre le langage du visage. Il faut que la physionomie parfaite soit universellement et absolument compréhensible. On pourrait appeler les yeux un clavier des clartés. L'œil s'exprime, comme la gorge fait, par des sons hauts et bas (les voyelles), par des illuminations plus fortes ou plus faibles. Les couleurs ne seraient-elles pas les consonnes de la lumière ?
Ce seront d'heureux jours que ceux où l'on ne lira plus que de belles choses, des œuvres littéraires. Tous les autres livres ne sont que des moyens et sont oubliés lorsqu'ils deviennent des moyens inutiles ; et les livres ne tardent pas à le devenir...
Il faut que le véritable lecteur soit l'auteur élargi ; il est le juge supérieur qui reprend le travail préparé par les juges de première instance. L'instinct, grâce auquel l'auteur a séparé les matériaux de son écrit, sépare à son tour^ chez le lecteur, ce qui est grossier de ce qui est précieux dans le livre, et si le lecteur retravaillait le livre selon son idée propre, un deuxième lecteur l'épurerait encore, et ainsi il arrive que la masse
élaborée entre sans cesse en des vases d'une activité nouvelle, et qu'elle devient enfin partie essentielle, membre de l'esprit actif... En relisant impartialement son œuvre, l'auteur peut l'épurer lui-même. Chez ceux qui lisent, il arrive d'ordinaire que l'essentiel se perd en même temps, tant est rare le don de pénétrer complètement l'idée d'autrui. Il en va de même pour l'auteur. Critiquer justement n'est pas un signe de culture ou de puissance supérieure ; l'acuité plus grande de l'esprit s'explique naturellement par la nouveauté de l'impression produite.
Quelque singulier que cela puisse paraître à plusieurs, rien n'est plus vrai cependant, que c'est le métier, l'extérieur, la mélodie du style qui nous entraînent à lire et nous enchaînent à tel ou à tel livre. Wilhelm Meister est une puissante preuve de cette magie du style, du charme pénétrant d'une langue fluante, aimable, simple et cependant multiforme. Celui qui possède cette grâce de l'écriture peut nous raconter les choses les plus insignifiantes; nous nous sentirons attirés et charmés. Cette unité spirituelle est l'âme véritable d'un livre, grâce à laquelle il nous apparaît personnel et efficace.
Gœthe est un poète tout pratique. Il est en ses œuvres ce que sont les Anglais en leurs produits industriels : suprêmement simple, net, aisé et durable. Il a réalisé dans la littérature allemande
FKAGxMENTS 113
ce que Wedgewood a réalisé dans le domaine de l'art anglais. Il a comme les Anglais un goût naturellement économique^ un goût noble conquis par l'esprit. Ceci s'accorde parfaitement et s'apparente étroitement avec le sens de la chimie. On voit; par ses études sur la physique^ qu'il aime mieux rendre parfaite une chose insignifiante, lui donner l'éclat et le poli suprême, que d'entreprendre une grande œuvre, et de faire quelque chose dont on sait d'avance qu'on ne l'achèvera pas, qu'elle demeurera informe, et qu'on ne la mènera jamais à une perfection magistrale.
Wilhelm Meister est, jusqu'à un certain point^ complètement prosaïque et moderne. Le romantique y périt, de même que la poésie de la nature et le merveilleux. Le livre ne parle que de choses ordinaires; la nature et le mysticisme sont entièrement oubliés. C'est une histoire bourgeoise et familière, poétisée. Le merveilleux y est expressément traité de poésie et de chimère. L'athéisme artistique, voilà l'esprit du livre. Mais l'économie du livre est remarquable, car, par son sujet prosaïque et vulgaire, il produit un effet poétique.
Wilhelm Meister est en somme un Candide dirigé contre la poésie. Le livre, en son esprit, est impoétique à un haut degré, quelque poétique que soit son exécution. Après la flamme, la folie, et les apparitions farouches de la première moitié
de la troisième partie; les confessions viennent tranquilliser le lecteur. L'espèce de surintendance de l'abbé est importune et comique. La tour du château de Lothaire est une grosse contradiction. Les muses deviennent des comédiennes et la poésie joue à peu près le même rôle que dans une farce. On peut se demander ce qui perd le plus au change^ de la noblesse qui a été prise pour la poésie ou de la poésie qui a été représentée par la noblesse. L'introduction de Shakespeare produit un effet presque tragique. Le héros retarde l'entrée de V Evangile de l'économie et la natnre économique est enfin la seule vraie^ la seule qui demeure.
Lorsqu'on parle de préméditation et d'art à propos des œuvres de Shakespeare^ on ne doit pas oublier que l'art appartient à la nature^ est, en quelque sorte, la nature qui se contemple, s'imite et se reproduit elle-même. L'art d'une nature bien développée est en effet très différent de l'artifice de l'intelligence, de l'esprit simplement raisonnant. Shakespeare n'était pas un calculateur, un savant, c'était une âme puissante, aux forces variées, dont les sensations et les œuvres, comme des produits de la nature, portent l'empreinte d'un esprit pensant; et dans lesquelles, le dernier venu des observateurs sagaces découvrira encore de nouvelles concordances avec l'édifice infini de l'univers, des rencontres avec des idées postérieures, des parentés avec les forces et les sens supérieurs de l'humanité.
Elles sont symboliques et ont plus d'un sens, elles sont simples et inépuisables comme les produits de la nature, et rien ne serait plus inexact que d'en dire que ce sont des œuvres d'art; dans le sens restreint et mécanique de ce mot.
Dans les pièces historiques de Shakespeare, il y a une lutte ininterrompue entre la poésie et l'impoésie. Le trivial y est spirituel et libre, tandis que le grand y est roide et triste. La vie inférieure y est constamment opposée à la vie supérieure, souvent tragiquement, souvent parodiquement, souvent pour le contraste seul. L'histoire, ce que le poète appelle l'histoire, est représentée dans ces pièces, c'est de l'histoire qui se résout en dialogues, ce qui est tout juste le contraire de l'histoire véritable ; et cependant c'est de l'histoire telle qu'elle doit être et synchronique. Tout ce qui est dramatique ressemble à une romance ; c'est clair, simple, rare, un véritable jeu poétique, sans but déterminé.
Il y aurait un beau travail à faire sur les méchants écrivains et sur les médiocres. On n'a guère, jusqu'ici, écrit sur eux que de méchantes et médiocres choses; et cependant une philosophie du mauvais, du médiocre et du vulgaire serait de la plus haute importance.
Il6 FRAGMENTS
Une traduction est ou grammaticale ou adaptée, ou mythique. Les traductions mythiques sont les traductions supérieures. Elles reproduisent le caractère pur et complet de l'œuvre d'art individuelle. Elles ne nous donnent pas l'œuvre d'art réelle, mais son idéal. Je ne crois pas qu'il en existe jusqu'ici un modèle parfait. Mais dans maintes critiques et dans des descriptions d'œuvres d'art^ on en découvre de claires traces. Il y faut un cerveau^ dans lequel l'esprit poétique et l'esprit philosophique se soient absolument interpénétrés. La mythologie grecque est en partie la traduction mythique d'une religion nationale. La madone moderne est également un mythe de ce genre.
Les traductions grammaticales sont les traductions dans le sens ordinaire de ce mot. Elles demandent beaucoup de science^ mais n'exigent que des facultés discursives.
Quant aux adaptations^ elles exigent; pour qu'elles soient véritables^ un esprit poétique supérieur. Elles tombent facilement au travestissement; comme l'Homère iambique de Burger, l'Homère de Pope, et en général toutes les traductions françaises. Il faut que l'adaptateur devienne l'artistelui-mème^etpuisserendrevivante, de telle ou telle façon, l'idée de l'ensemble. Il faut qu'il soit le poète du poète, et puisse le laisser parler en même temps selon l'idée de celui-ci et la sienne propre. Dans un rapport analogue se trouve le génie de l'humanité avec chaque homme individuellement...
Non seulement les livres^ mais tout peut être traduit de ces trois façons...
Les journaux sont déjà des livres faits en commun. « L'écrire en commun » est un symptôme intéressant qui fait pressentir un grand perfectionnement de l'art d'écrire. Un jour peutêtre on écrira^ pensera, agira en masse. Des communes entières^ des nations même entreprendront une œuvre.
La plupart des hommes ne savent pas combien ils sont réellement intéressants, ni quelles choses intéressantes ils disent. Si on leur présentait une peinture authentique d'eux-mêmes, si on annotait et jugeait leurs discours, ils s'étonneraient sur eux-mêmes, et on les aiderait à découvrir en eux un monde tout nouveau.
Une idée est d'autant plus solide, plus individuelle et plus excitante qu'un plus grand nombre de pensées, de mondes et d'états d'âme s'entrecroisent et se touchent en elle.
En maint écrit ancien bat un pouls mystérieux qui marque un point de contact avec le monde invisible : un devenir-vivant...
Il8 FRAGMENTS
Ce qui est intéressant^ c'est ce qui m'émeut non pour moi-même^ mais seulement comme moyen^ comme membre. Le classique ne me trouble pas ; il ne me touche qu'indirectement^ par moi-même. Il n'est pas là, pour moi^ comme classique quand je ne l'envisage pas comme tel ; comme une chose qui ne me toucherait pas si je ne m'excitais pas à faire naître ce qui m'est destiné; si je ne dégageais pas une partie de moimême et ne laissais pas se développer ce germe d'une façon particulière sous mes yeux^ un développement qui ne demande souvent qu'un moment et qui coïncide avec la perception sensible de l'objet. En sorte que je vois devant moi un objet dans lequel l'objet ordinaire et l'idéal interpénétrés^ ne présentent qu'un individu merveilleux.
L'humour est une manière arbitrairement assumée. C'est l'arbitraire qui en est le piquant. L'humour est le résultat du libre mélange du relatif et de l'absolu. Par l'humour^ ce qui est relatif en soi^ devient universellement intéressant et acquiert une valeur objective. Là où la fantaisie et le jugement se touchent, naît l'esprit ; là où s'allient le caprice et la raison, naît l'humour. Le persifflage appartient à l'humour mais se trouve à un degré plus bas ; il n'est plus purement artistique et est bien plus limité. Dans les âmes sereines il n'y a pas d'esprit, l'esprit indi-
que un équilibre rompu ; il est le résultat de la rupture et en même temps le moyen de la réparer. La passion a l'esprit le plus puissant. Il y a une sorte d'esprit de société^ qui n'est qu'un jeu de couleurs magiques en des sphères supérieures. L'état dans lequel on rompt toutes relations, le désespoir et la mort spirituelle, est le plus terriblement spirituel. L'insignifiant, le commun, le grossier, le laid, l'inconvenant ne deviennent sociables que par l'esprit.
L'homme semble le plus digne de vénération lorsque la première impression qu'il fait est celle d'une idée absolument spirituelle; c'est-à-dire: qu'il a à la fois esprit et individu déterminé. Il faut qu'à travers tout homme supérieur semble transparaître un esprit, qui parodie idéalement l'apparence visible. On dirait que chez beaucoup d'hommes cet esprit fait la grimace à l'apparence visible...
Ce qui est intéressant, c'est la matière qui se meut autour de la beauté. Où il y a esprit et beauté, s'accumule en vibrations concentriques ce qu'il y a de meilleur...
Chaque degré de culture commence par l'enfance. C'est pourquoi les plus savants d'entre les hommes sont si semblables à l'enfant...
La distance ne serait-elle pas une science particulière des sciences générales, et par ainsi, le rang respectif des sciences ne devrait-il pas être calculé d'après le nombre de leurs principes? Moins il y a de principes, plus haute serait la science.
On comprend d'ordinaire l'artificiel plus aisément que le naturel. Il faut plus d'esprit pour le simple que pour le compliqué; mais moins de talent.
La métaphysique et l'astronomie ne forment qu'une science. Le soleil est en astronomie ce que Dieu est en métaphysique. La liberté et l'immortalité sont la lumière et la chaleur. Dieu, la liberté et l'immortalité deviendront un jour les bases de la physique spirituelle, comme le soleil, la lumière et la chaleur sont les bases de la physique terrestre.
Chaque science a son Dieu qui est son but en même temps. Ainsi la mécanique vit du Perpetmim mobile, et cherche en même temps, comme problème suprême, à construire un Perpetmim mobile. Aussi la chimie vit du menstrumn universale et de la matière spirituelle ou de la pierre philosophale. La philosophie cherche un prin-
cipe premier et unique. Les mathématiques cherchent la quadrature du cercle et une équation principale. L'homme cherche Dieu, la médecine l'élixirde vie, une essence unifiante et la possession et la conscience complètes du corps. La politique cherche la paix éternelle et un état parfait et libre. Chacune de ces attentes, toujours trompées et toujours renouvelées, indique un chapitre de la science de l'avenir... Nous cherchons partout l'absolu et ne trouvons jamais que le relatif.
C'est une erreur de croire que l'on s'ennuierait si l'on savait tout. Toute difficulté vaincue aide au jeu des fonctions vitales et laisse en réserve une force qui peut servir à autre chose. Il en est du savoir comme de la vue ; plus on voit, plus la vue est bonne et agréable...
Ce n'est pas le savoir seul qui nous rend heureux; c'est la qualité du savoir, la constitution subjective du savoir. Le savoir complet est comviction, et c'est la conviction qui nous rend heureux et nous satisfait. Elle change la science morte en une science vivante.
Toute science historique tend à devenir mathématique. La force mathématique est la force ordonnatrice. Chaque science mathématique tend à redevenir philosophique, à être ariimée ou ra-
tionaliséC; puis à devenir poétique, ensuite morale et enfin religieuse.
Les mathématiques sont bien une force animique extériorisée de l'intelligence; cette force faite organe et objet extérieurs; une intelligence réalisée et objective. Pourrait-il se faire que par nos efforts^ d'autres^ et peut-être toutes les facultés de l'âme devinssent des instruments extérieurs ? Tout sortira de nous et deviendra visible ; notre àme deviendra représentable. Le système scientifique deviendra un corps symbole de notre intérieur (organe = système). Notre esprit deviendra une machine perceptible par les sens^ non en nouS; mais hors de nous. L'univers est une force Imaginative devenue perceptible par les sens ; devenue machine. L'imagination est venue ou devenue la première et le plus facilement sur le monde; l'intelligence probablement la dernière.
L'acte de se dépasser soi-même est partout l'acte suprême^ l'origine^ la genèse de la vie. La flamme n'est pas autre chose qu'un tel acte. Ainsi, toute philosophie commence là où le philosophant se philosophie lui-même^ c'est-à-dire se consume et se renouvelle en même temps. L'histoire de ce phénomène est la philosophie. Ainsi, toute moralité commence là où j'agis par vertu contre la vertu. Là commence la vie de la vertu, par laquelle la capacité s'accroît probablement à
l'infini^ sans jamais perdre une limite^ c'est-àdire la condition de la possibilité de sa vie. Toute vie est un surabondant phénomène de renouvellement qui n'a que d'un côté l'apparence d'une destruction. Le précipité de la vie est une chose vivante^ susceptible de vie. Ce que la chaleur est à la tlamme, l'esprit l'est à la vie.
Si nous avions \xx\t. fantastique comme nous avons une logique^ l'art de l'invention serait trouvé. A la fantastique appartient aussi^ jusqu'à un certain points l'esthétique^ comme la science de l'intelligence appartient à la logique.
L'éthique et la philosophie sont des arts. La première est l'art de choisir a priori, parmi les motifs d'agir, une idée morale, et d'ajouter ainsi un sens grand et profond à tous ses actes, de donner à la vie un sens supérieur, et d'ordonner et d'unifier de cette façon, artificiellement en un tout idéal, la masse des actes intérieurs et extérieurs. (Les actes intérieurs sont les sentiments et les résolutions.) La seconde est l'art d'agir de même avec les pensées, de choisir entre elles, l'art de produire l'ensemble de nos représentations selon une idée absolue et artificielle ; et de penser un système mondial a priori, hors des profondeurs de notre esprit; d'employer activement l'organe de la pensée à la composition d'un monde intelligible. En tous les arts véritables est réalisé une idée, un esprit; l'esprit mondial
produit du dedans vers le dehors. Pour l'œil, c'est le monde visible a priori, pour l'oreille^ le monde auditible a priori, pour l'organe éthique^ le monde moral a priori, pour l'organe pensant, le monde pensable a priori, et ainsi de suite. Tous les mondes ne sont que des expressions différentes, des instruments divers d'un esprit et d'un monde.
Qu'est-ce que le mysticisme ? Qu'est-ce qui doit être traité mystiquement ? La religion, l'amour^, la nature, l'Etat. Toute chose extraordinaire touche au mysticisme. Si tous les hommes étaient un couple d'amants, la différence entre le mysticisme et le non-mysticisme disparaîtrait.
Les plus hautes œuvres d'art sont simplement déplaisantes... Ce sont des idéaux qui ne peuvent et ne doivent plaire qu'approximativement; des impératifs esthétiques. De même, la loi morale deviendra un penchant approximando.
Dans les vrais poèmes, il n'y a d'autre unité que celle du sentiment ou de l'àme.
Tout ce qui est parfait ne s'exprime pas seulement soi-même, il exprime en même temps tout le monde qui lui est allié. C'est pourquoi flotte autour du parfait, quel qu'il soit, le voile de la
vierge éternelle, que le moindre attouchement résout en poussière magique qui devient le char de nuages du voyant. Ce n'est pas l'antiquité seule que nous voyons, elle est à la fois le ciel, le télescope et l'étoile fixe, et en même temps la révélation vraie d'un monde supérieur... Il ne faut pas, d'ailleurs, croire trop fermement que l'antiquité et le parfait soient faits : ce que nous appelons faits. Ils sont faits, comme l'amante, par le signe convenu de l'amant dans la nuit, comme l'étincelle par l'attouchement du métal, ou l'étoile par le mouvement de l'œil. ..A chaque trait qui parfait, l'œuvre s'éloigne du maître à -des distances incommensurables, et aux dernières lignes, le maître voit son œuvre séparée de lui par un abîme spirituel dont lui-même peut à peine concevoir l'étendue, et que l'imagination, comme l'ombre du géant Intelligence, dans le conte de Gœthe, parvient seule à franchir. Dans l'instant oîi l'œuvre va être parfaite, elle devient plus grande que son créateur, qui est l'organe inconscient et la chose d'une puissance supérieure. L'artiste appartient à l'œuvre, et non pas l'œuvre à l'artiste.
Le sens poétique a plus d'un point de commun avec le sens mystique. C'est le sens du propre, du personnel, de l'inconnu, du mystérieux, du révélateur, du fatal accidentel. Il représente l'irreprésentable. Il voit l'invisible et sent l'insensible. La critique de la poésie est une absurdité; il est déjà difficile de dire si une chose^est poésie
OU non. Le poète est vraiment insensé — et c'est pourquoi tout arrive réellement en lui. Il représente, au sens propre du mot, le sujet-objet : l'àme et le monde. De là l'infini d'un bon poème, son éternité. Le sens poétique est proche parent du sens prophétique et du sens religieux, de la folie en général. Le poète ordonne, unit, choisit, invente, et il ne comprend pas lui-même pourquoi il le fait de cette façon et non pas autrement.
On cherche, par la poésie, qui n'est en quelque sorte que l'instrument mécanique, à produire des sentiments intérieurs, des tableaux, des contemplations, peut-être aussi des danses spirituelles, etc. La poésie est l'art d'exciter l'âme.
La poésie est la représentation de l'àme, du monde intérieur dans son ensemble; ses intermédiaires, les mots, l'indiquent déjà, car ils sont la manifestation de ce monde de puissances intérieures ; exactement ce qu'est la plastique au monde des formes extérieures et la musique aux sons. L'effet est ici strictement inverse, en tant qu'il est plastique, mais il y a une poésie musicale, qui met l'âme en un jeu multiple de mouvements.
Les poètes sont à la fois des isolateurs et des conducteurs du courant poétique.
Le poète emploie les mots et les choses comme des touches et toute la poésie repose sur une active association d'idées^ sur une production du hasard personnellement active^ préméditée et idéale.
Les principes de \â. fantaisie ne seraient-ils pas les principes opposés (mais non renversés) de la logique?
La poésie est l'héroïne de la philosophie. La philosophie fait de la poésie une base. Elle nous apprend à connaître la valeur de la poésie. La philosophie est la théorie de la poésie. Elle nous montre ce qu'est la poésie,, qu'elle est une et tout.
La séparation du philosophe d'avec le poète n'est qu'apparente et a lieu au détriment des deux. C'est le signe d'une maladie et d'une constitution maladive.
La philosophie sonne comme la poésie^ parce que tout cri dans le lointain devient une voyelle. Ainsi^ dans l'éloignement tout devient poésie : des monts lointains^ des hommes lointains^ des événements lointains^ etc. (tout devient romantique); de là notre nature foncièrement poétique. Poésie de la nuit et du crépuscule.
Il y a une imitation symptomatique et une imitation génétique. La seconde seule est vivante. Elle suppose l'union intime de l'imagination et de l'intelligence.
Il est assez difficile d'inventer et de réaliser de véritables caractères poétiques. Ce sont en quelque sorte des voix et des instruments différents. Il faut qu'ils soient généraux et cependant particuliers^ déterminés et libres^ clairs et cependant mystérieux.
Dans la vie réelle les caractères sont excessivement rares; aussi rares que les bons acteurs. Un grand nombre d'hommes n'ont même pas de dispositions à un caractère. Il faut que l'on distingue bien les hommes ordinaires^ les hommes quotidiens, des caractères. Le caractère est absolument auto-actif.
Le comique est un mélange qui se résout en néant.
Il est assez étrange qu'on n'ait rien tant cherché à éviter dans les poèmes que l'apparence de poème ; et qu'on n'y blâme rien tant que les traces de la fiction, du monde imaginé. Ce que nous avons en vue dans cet effort et cette sensation est en tout cas quelque chose de très haut, mais
le désir prématuré de l'atteindre est très inopportun et très inutile^ parce que ce n'est que par une peinture exacte et hardie d'objets et d'histoires Hbrement inventés^ que l'on devient capable de mettre une âme libre dans une apparente copie de ce monde.
C'est une sensation désagréable^ d'entendre des mots superflus, lorsqu'il y a un but déterminé à atteindre ; et comme la poésie n'est autre chose qu'un superflu cultivé, une chose qui se développe elle-même, elle devient absolument répugnante lorsqu'elle n'est pas à sa place, lorsqu'elle veut raisonner et argumenter, et en général lorsqu'elle assume un air sérieux; alors elle n'est plus poésie.
Plus un poème est personnel, local, temporel, propre, plus il est près du centre de la poésie. Il faut qu'un poème soit absolument inépuisable, comme un homme et une bonne maxime.
Lorsqu'on met certaines poésies en musique, pourquoi ne les met-on pas en poésie ?
Le théâtre est la réflexion active de l'homir^e sur lui-même.
La poésie lyrique est le chœur dans le drame
de la vie du monde. Les poètes lyriques forment un chœur composé de jeunesse et de vieillesse, de joie^ de pitié et de sagesse.
Toute représentation du passé est une tragédie au sens propre du mot. Toute représentation de l'avenir^ une comédie. La tragédie est à sa place chez un peuple qui a atteint le point culminant de sa vie^ de même que la comédie est à sa place, lorsque la vie de ce peuple est chétive.
L'art de rendre agréablement étrange, de rendre un objet étrange et cependant connu et attrayant, voilà la poétique romantique.
Tous les événements de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons. Celui qui a beaucoup d'esprit fait produire beaucoup à sa vie. Toute relation, tout incident deviendrait, pour celui qui serait absolument esprit, le premier membre d'une série infinie, le commencement d'un roman sans fin.
Quelle inépuisable masse de matériaux propres à de nouvelles combinaisons individuelles n'y a-t-il pas autour de nous ? Celui qui a deviné ce secret n'a plus besoin de rien, si ce n'est de la résolution de renoncer à la multiplicité infinie, à ses joies ; et en même temps d'entreprendre quel-
que chose. Mais cette résolution nous coûte la jouissance d'un univers infini et exige qu'on se restreigne à une seule de ses apparences. Devrions-nous par hasard notre existence terrestre à quelque résolution analogue ?
On peut imaginer des histoires sans suite^ mais cependant associées comme des rêves. Des poèmes qui sont simplement sonores et pleins de mots éclatants^ mais dépourvus de sens et de cohésion^ dont^ tout au plus^ quelques strophes sont compréhensibles^, comme des fragments de choses les plus diverses. Cette véritable poésie peut avoir, tout au plus^ un sens allégorique général^ et une action indirecte comme la musique. C'est pourquoi la nature est si purement poétique^ comme la cellule d'un magicien^ d'un physicien, une chambre d'enfants^ un grenier^ un entrepôt^ etc.
En un conte symbolique, il faut que tout soit merveilleux, mystérieux et se tienne. Il faut que tout soit vivant, mais d'une autre façon.
La nature tout entière doit être merveilleusement mêlée au monde spirituel tout entier. Ici commence le temps de l'anarchie universelle, de la liberté ; l'état naturel de la nature, le temps antérieur au monde/ Ce temps antérieur au niônde nous livre, en quelque sorte, les traits épars du temps postérieur au monde, comme la nature est une image singulière du royaume
éternel. Le monde du conte symbolique est tout juste le contraire du monde de la vérité^ et c'est pour cela même qu'il lui est si semblable^ de même que le chaos est semblable à la création parfaite. Dans le monde futur^ tout est de même que dans le monde passé, et cependant tout autre. Le monde futur est le chaos intelligent ; le chaos qui s'est pénétré lui-même; qui est en lui et hors de lui. — Le vrai conte symbolique doit être à la fois une représentation prophétique^ une représentation idéale et une représentation absolument nécessaire. Le véritable conteur symbolique est un voyant de l'avenir.
L'homme primitif est le premier voyant spirituel, tout lui paraît esprit. Que sont les enfants, si ce n'est des hommes primitifs ? Le frais regard de l'enfant est plus illimité que le pressentiment du voyant le plus pur.
Il ne tient qu'à la faiblesse de nos organes et à une certaine impuissance d'émotion spontanée, que nous ne nous apercevions pas dans un monde féerique. Tous les contes symboliques ne sont que des rêves de ce monde patrial qui est partout et nulle part. Les puissances supérieures qui sont en nous, et qui un jour comme des génies réaliseront notre volonté, sont à présent des muses, qui sur nos routes si pénibles nous raniment à l'aide-^de douces réminiscences.
La sieste du royaume spirituel est le monde floral. Aux Indes^ les hommes dorment encore, et le rêve sacré est un jardin qu'entourent des flots de miel et de lait...
m Considérations morales.
Un temps viendra — et il ne tardera pas à venir — où tous seront convaincus qu'un roi ne peut exister sans république^ et une république sans roi^ que les deux sont aussi inséparables que le corps et l'âme^ et qu'un roi sans république^ comme une république sans roi, ne sont que des m.ots sans signification. C'est pourquoi, en même temps qu'une république véritable est toujours né un roi^ et avec un roi véritable est toujours née une république. Le roi véritable sera république,, et la république véritable sera roi...
Le peuple est une idée. Nous deviendrons un peuple. Un homme complet est un petit peuple.
La véritable popularité est le but suprême des hommes,..
Toute supériorité mérite l'ostracisme. Il est bon qu'elle s'y condamne elle-même : tout absolu doit sortir de ce monde. Dans le monde^ il faut vivre avec le monde. On ne vit que lorsqu'on vit selon les hommes avec lesquels on vit. Tout le bien dans ce monde vient du dedans (et ainsi du dehors par rapport à lui), mais il ne fait que traverser comme un éclair. La supériorité mène le monde plus avant, mais il faut aussi qu'elle s'éloigne bientôt.
L'homme a cherché à faire de l'Etat l'oreiller de la paresse ; et cependant il faudrait que l'Etat fût tout juste le contraire : c'est une armature de l'activité tendue. Son but est de rendre l'homme absolument puissant et non absolument faible, d'en faire, non le plus paresseux mais le plus actif des êtres. L'Etat n'épargne pas de peines à l'homme, mais augmente, au contraire, ses peines à l'infini ; mais non sans augmenter ses forces en proportion. La route vers le repos ne passe que par les domaines de l'activité qui embrasse toutes choses.
Il n'y a pas, à proprement parler, de malheur en ce monde. Le bonheur et le malheur s'équilibrent toujours. Tout malheur est semblable à
l'obstacle du torrent. Après l'avoir vaincu, le torrent s'élance avec une force nouvelle. Ceci est frappant surtout, dans l'ordre économique, après les mauvaises récoltes.
L'acte de manger est une vie accentuée. Manger, boire et respirer correspondent à la triple division des corps en solides, liquides et fluides. Le corps entier respire ; les lèvres seules boivent et mangent; tout juste cet organe qui rend en sons divers ce que l'esprit a préparé et ce qu'il a reçu des autres sens. Les lèvres sont si importantes dans la vie; combien elles méritent le baiser! Chaque mouvement imperceptible est le souhait symbolique de l'émotion ou de l'attouchement. Ainsi tout nous invite figurativement et discrètement dans la nature, à jouir d'elle, et il se pourrait bien que toute la nature fût féminine, vierge et mère à la fois.
Le postulat du mysticisme féminin est le vulgaire. Tout demande de la femme un amour absolu pour le premier objet venu. Quelle haute idée de la libre puissance et de la force autocréatrice de son esprit, ceci ne suppose-t-il pas !
Il y a des gens d'une individualité entêtée et prodigieuse qui ne sont pas faits pour le mariage. Il faut que les époux aient une sorte de
mélange d'individualité et de non-individualité. Il faut qu'ils aient un caractère ferme^ afin de pouvoir être une possession^ et cependant qu'ils soient souples, élastiques et tout à fait déterminés sans devenir entêtés et inquiets.
Les femmes sont un adorable secret — voilé mais non fermé. C'est la raison seule qui sépare les femmes et l'amour.
Le beau mystère de la Vierge, qui la rend si indiciblement attrayante, est le pressentiment de la maternité, le pressentiment d'un monde à venir qui sommeille en elle, et s'épanouira d'elle. Elle est l'image la plus frappante de l'Avenir.
Le mariage signifie une nouvelle, une plus haute époque de l'amour : l'amour sociable et vivant. La philosophie naît avec le mariage.
Un caractère est une volonté complètement cultivée.
Nous faut-il dépenser pour Tordinaire et le commun, tant de puissance et d'efforts, parce que, peut-être, pour l'homme proprement dit, rien n'est moins ordinaire et rien n'est moins commun que le malheureux ordinaire ? Le suprême
est le plus compréhensible, le plus proche et le plus indispensable. Ce n'est que par l'ignorance de nous-mêmes, la désuétude de nous-mêmes que naît ici une incompréhensibilité qui est ellemême incompréhensible.
L'homme est la vérité; s'il livre la vérité, il se livre lui-même. Qui trahit la vérité se trahit soimême. Il ne s'agit pas ici de mentir, mais d'agir contre sa conviction.
Tous les hommes sont engagés en un duel
perpétuel.
Les penchants sont d'origine matérielle — des forces attractives et répulsives travaillent ici. Les penchants font de nous des forces naturelles. Ils troublent le cœur des hommes, et l'on peut dire, au pied delà lettre,des hommes passionnés, qu'ils tombent. Celui qui se livre sans réserve à ses penchants, agit contre l'intérêt même des penchants, puisque ce n'est que grâce à une résistance appropriée, qu'ils peuvent avoir une action complète durable.
Déjà la conscience atteste nos rapports, notre liaison (la possibilité du passage) avec un autre monde, une force intérieure indépendante, et un état en dehors de l'individualité commune. Ce
n'est que sur ceci que repose la possibilité de l'empirisme actif. Nous ne devenons physiciens que lorsque nous faisons des substances et des forces imaginatives^ la mesure des substances et des forces de la nature.
C'est un trait significatif en beaucoup de contes, que, lorsque une chose impossible devient possible, en même temps une autre chose impossible devient possible aussi ; que, lorsque l'homme se vainc lui-même, il vainc aussi la nature; et un prodige a lieu qui lui accorde l'agréable opposé dans le moment que le désagréable contraire lui devient agréable. Ce sont là les conditions magiques. Par exemple, un ours .sera changé en prince, mais seulement dans l'instant où l'ours sera aimé. Peut-être qu'une transformation pareille aurait lieu si l'homme parvenait à aimer le mal dans l'univers; dans l'instant qu'il commencerait à aimer la maladie ou la douleur,il se pourrait que la volupté la plus enivrante reposât dans ses bras, et que le plaisir positif le plus haut le pénétrât. La maladie ne pourraitelle être un mo3^en de synthèse supérieure ? Et plus la maladie serait épouvantable, plus serait haute la volupté qui y est cachée ? Chaque maladie est peut-être le commencement nécessaire de l'union plus intime de deux êtres, le commencement fatal de l'amour. L'homme peut ainsi devenir enthousiaste de la maladie et de la douleur, et considérer la mort, avant tout, comme une union plus étroite d'êtres aimants. Le meilleur
ne commence-t-il point partout par la maladie? La demi-maladie est un mal^ la maladie totale une volupté; et d'essence supérieure... La douleur pourrait-elle être détruite dans le monde, comme le mal? Est-ce que la poésie détruirait la douleur comme la morale détruit le mal ? Le cœur qui est bon^ ne va pas à la vertu par le mal, mais par la philosophie. Il n'y a ni mal ni douleur absolus. Il est possible que l'homme se rende par degrés absolument méchant^ et crée également de la sorte une douleur absolue; mais l'un et l'autre sont des produits artificiels^ que l'homme détruira simplement selon les lois de la morale et de la poésie^ sans y croire^ sans les admettre. — Toute douleur et tout mal sont isolés et isolants; c'est le principe de la séparation. Par la réunion, la séparation cesse et ne cesse pas; mais le mal et la douleur^ en tant que séparation et réunion apparentes^ cessent en effet par séparation et réunion véritables^ qui n'existent qu'alternativement. — J'anéantis le mal, la douleur, en philosophant. C'est une élévation, une direction du mal et de la douleur sur euxmêmes, ce qui a lieu, en sens inverse, pour le bien, la volupté, etc.
Il est étrange que le fond propre de la cruauté soit la volupté.
Il est assez étonnant, que depuis longtemps l'association de la volupté, de la religion et de la
cruauté^ n'ait pas rendu les hommes attentifs à leur parenté intime et à leur tendance commune...
On peut toujours accorder que Thomme a une tendance prépondérante au mal; il est d'une nature d'autant meilleure^ car seuls les dissemblables s'attirent.
Les méchants doivent faire le mal par haine des méchants. Il croient que tout est mal ; et par là; leur penchant à détruire devient fort naturel; car de même que le bien est l'élément conservateur, le mal est l'élément destructeur. Ceci se détruit finalement soi-même, et l'idée même s'en contredit ; tandis que cela s'affirme soi-même et existe et perdure en soi. Les méchants doivent mal agir, à la fois contre et avec leur volonté ; ils sentent que chacun de leurs coups les frappe eux-mêmes, et cependant ne peuvent s'empêcher de frapper. La méchanceté n'est qu'une maladie des sentiments, qui a son siège dans la raison ; et c'est pourquoi elle est si têtue et ne peut être guérie que par un miracle...
Dans la morale de Fichte se trouvent les considérations les plus importantes sur la morale. La morale ne dit rien de déterminé; elle est la conscience; un simple juge sans lois. Elle ordonne sans intermédiaire mais toujours spécialement. Elle est tout entière résolution. Les lois sont absolument opposées à la morale.
142 FRAGMExNTS
Spinoza et d'autres ont^ avec un instinct singulier, cherché tout dans la théologie, fait de la théologie le siège de l'intelligence. L'idée spinozienne d'une science catégorique, impérative, belle ou complète, d'une science qui se satisfait en elle-même, d'une science annihilant toutes les autres et les abrogeant agréablement, bref, d'une science voluptueuse (idée qui est au fond de tout mysticisme) est extrêmement intéressante. — La morale, en tant qu'elle repose sur la lutte contre les penchants sensuels, n'est-elle pas elle-même voluptueuse, véritable eudémonisme ?
Si un homme, tout à coup, croyait vraiment qu'il est moral, il le serait.
II me semble que de nos jours se généralise une tendance à cacher le monde extérieur sous des voiles artificiels ; à avoir honte devant la nature nue, et à ajouter, par le secret et le mystère, je ne sais quelle obscure force spirituelle aux choses des sens. La tendance, certes, est romantique ; seulement, elle n'est pas favorable à la clarté et à l'innocence puérile. Ceci est surtout notable dans les relations sexuelles.
Chaque vertu suppose une innocence spécifique. L'innocence est un instinct moral. La
vertu est la prose^ l'innocence la poésie. Il y a une innocence fruste et une innocence cultivée. La vertu disparaîtra et deviendra innocence.
La pudeur est bien une sensation de profanation. On ne devrait s'occuper qu'en grand secret de l'amitié^ de l'amour et de la piété. Il ne faudrait en parler qu'en de rares et intimes moments; et s'entendre en silence sur ces choses. Bien des choses sont trop délicates pour qu'on puisse les penser^ et, à plus forte raison^ pour qu'on puisse en parler.
L'innocence et l'ignorance sont sœurs. Mais il y a des sœurs nobles et vulgaires. L'innocence et l'ignorance vulgaires sont mortelles. Elles ont de beaux visages^ mais éphémères et insignifiants. Les sœurs nobles sont immortelles. Leur haute stature est inaltérable et leur face reflète éternellement la clarté du paradis. Toutes deux habitent le ciel et ne visitent que les hommes les plus nobles et les mieux éprouvés.
Je suis le but d'une chose dans la mesure où elle est là pour moi; elle se rapporte à moi; elle se trouve là, à cause de moi. Ma volonté me détermine; par conséquent elle est ma propriété. Le monde sera tel que je le voudrai. Originellement le monde est tel que je le veux ; si je ne le trouve pas tel; il faut que je cherche
le défaut de ce produit dans ses deux facteurs ou dans un seul. Ou bien le monde est un monde dégénéré; ou ma volonté contradictoire n'est pas ma véritable volonté^ ou les deux choses sont distinctement vraies^ en même temps. Mon activité spirituelle^ ma réalisation d'idées^ ne pourra être une décomposition ni une recréation du monde (du moins en tant que je suis membre de ce monde déterminé)^ mais seulement une variation-opération. Je pourrai sans préjudice de l'univers et de ses lois^ et par elles^ les ordonner pour moi^ les établir et les cultiver.
Voir le monde entier par le sens moral. Déduction de l'univers tirée de la morale. Toutes améliorations véritables sont des améliorations morales; toutes inventions véritables des inventions morales, progrès... (Mérites de Socrate).
Le sentiment moral est le sentiment de la puissance créatrice absolue, de la liberté productive, de la personnalité infinie, du microcosme, de la divinité réelle en nous.
Dieu est un concept mêlé. Il est né de l'union de toutes les puissances de l'âme, par le moyen d'une révélation morale.
Il faut que la situation juridique devienne une situation morale ; et alors^ toutes les séparations et toutes les déterminations tombent d'ellesmêmes et chacun est et possède tout; sans que ce soit au détriment des autres. — Les mathématiques ne se rapportent qu'au droit^ à la nature juridique et à l'art ; non à la nature magique et à l'art. L'un et l'autre ne deviennent magiques que par la moralisation. L'amour est le fond de la possibilité de la magie. L'amour travaille magiquement. — Tout ^/r^r sera changé en un avoir ; être est unilatéral^ avoir est synthétique^ libéral.
Le bien est moralité. La beauté est le bien objectif. La vérité le bien subjectif. Toutes deux se rapportent à la nature inintelligente. En un être doué de raison^ le droit est analogue à la vérité, le bien à la beauté.
Le système de la morale doit devenir le système de la nature. Toutes les maladies ressemblent au péché, en ceci que ce sont des transcendances; nos maladies sont toutes des phénomènes d'une sensation sublimée, qui veut se transformer en forces supérieures. Comme l'homme voulut devenir DieU; il pécha. — Les maladies des plantes sont des animalisations, celles des animaux des rationalisations, celles
des pierres des végétations. Est-ce que chaque plante ne correspondrait pas à une pierre et à un animal? Les plantes sont des pierres mortes^ les animaux des plantes mortes...
La nature deviendra morale; nous sommes les maîtres qui l'instruisent^ ses tangentes morales^ ses charmes moraux. — La moralité peut-elle^ comme l'esprit^ être objectivée et organisée ?
L'idéal de la moralité n'a pas de rival plus dangereux que l'idéal de la force suprême^ de la vie plus puissante, qu'on a nommé aussi (au fond très justement, mais, dans le sens qu'on y attachait, très faussement) l'idéal de la grandeur esthétique. C'est le maximum du barbare ; et il a malheureusement, en ces temps de culture égarée, fait un grand nombre de prosélytes, justement parmi les plus débiles. Par cet idéal, l'homme devient un esprit-brute, un mélange, dont l'esprit brutal a précisément pour les faibles une brutale puissance d'attraction.
La nature sera morale, lorsque par amour véritable pour l'art, elle se donnera à l'art, fera ce que veut l'art. Et l'art sera moral, lorsque par amour véritable pour la nature, il vivra pour la nature, et travaillera avec elle. Il faut que tous deux le fassent en même temps, par leur propre choix, pour eux-mêmes, et par le choix d'autrui.
pour autrui, il faut qu'en eux-mêmes ils se rencontrent avec les autres^ et dans les autres avec eux-mêmes.
La psychologie humaine^ comme la science en général^ considérera-t-elle l'homme simplement comme un tout, comme un système (et simplement de haut en bas) et la psychologie en général n'aura-t-elle affaire qu'avec des toîils ? Aiors, la psychologie et la physiologie me semblent absolument unes; et l'âme ne serait que le principe du système, ne serait que substance ; son séjour serait le ciel. La physiologie en général serait la psychologie universelle^ et la nature et l'âme seraient unes aussi; puisque dans la nature n'est compris que l'esprit du tout, le principe substantiel. — Il faut ainsi séparer Dieu de la nature.
Dieu n'a rien à faire avec la nature ; il est le but de la nature ; ce avec quoi il faut qu'elle s'harmonise un jour. La nature deviendra morale. — Le Dieu moral est une chose bien plus haute que le Dieu magique. — Il faut que nous tâchions à devenir Mages pour pouvoir être vraiment moraux. Plus on est moral, plus on est en harmonie avec Dieu, plus on est divin, plus on est uni à Dieu. Dieu ne nous devient perceptible que par le sens moral. Le sens moral est le sens de l'être, sans affection extérieure, le sens de l'union, le sens du suprême, le sens de l'harmonie, le sens de l'être et de la vie librement choisis et trouvés, et cependant com-
muns, le sens de la chose en soi^ le vrai sens de la divination (deviner, percevoir une chose^ sans motif, sans contact). Le mot sens qui se rapporte à une connaissance immédiate^ à un contact, à un mélange n'est pas tout à fait propre ici. Mais c'est une expression infinie, de même qu'il y a des grandeurs infinies. Le propre ne peut être exprimé ici qu'approximativement, faute de mieux. — Agir moralement et agir religieusement sont aussi deux choses intimement unies. On aura en vue la complète harmonie intérieure et extérieure ; on accomplira à la fois la loi et la volonté de Dieu, l'une et l'autre pour lui-m.ême. Il y a ainsi une manière d'agir morale, unilatérale, et une manière d'agir religieuse,unilatérale.
Les miracles peuvent-ils convaincre ? ou bien la véritable conviction, cette fonction la plus haute de notre àme et de notre personnalité, serait-elle le seul vrai miracle annonçant Dieu ? Chaque miracle doit demeurer en nous, isolé, sans lien avec le reste de notre conscience, un rêve. Mais une profonde conviction morale, une contemplation divine, voilà qui serait un véritable et permanent miracle.
Est-ce que certaines bornes intellectuelles, ou certaines imperfections existeraient à cause de, ou pour la religion, comme la détresse existe à cause de, ou pour l'amour ? Nous nous sommes faits hommes pour être alliés, d'une manière
infinie, avec les transmondains mêmes; et nous avons choisi un Dieu pour roi. Déduction des esprits et des êtres de la raison. Nos rapports avec eux. Il n'y a pas de bornes au progrès intellectuel, mais nous mettrons telles bornes ad hune actum, transitoires^ nous serons à la fois limités et illimités; nous pourrons faire des miracles^ mais nous n'en voudrons point faire. Nous pourrons tout savoir^ mais ne le voudrons pas. Avec l'éducation vraie de notre volonté, progresse aussi l'éducation de notre pouvoir et de notre savoir. Dans le moment que nous serons parfaitement moraux, nous pourrons faire des miracles, c'est-à-dire, dans le moment où nous ne voulons pas en faire, tout au plus admettrions-nous des miracles moraux. (Le Christ.) Le miracle suprême est un acte vertueux, un acte de la libre détermination.
La morale est, bien entendue, l'élément vital
des hommes. Elle est intimement unieà la crainte
de Dieu. Notre volonté morale est la volonté de
Dieu. Quand nous accomplissons sa volonté,
nous rassérénons et nous élargissons notre
être, et c'est comme si nous avions agi ainsi pour
nous-mêmes, du fond de notre nature. Le péché
est sans aucun doute le mal réel dans le monde.
Tout malheur vient de lui. Celui qui comprend
le péché, comprend la vertu et le christianisme,
se comprend soi-même et comprend le monde.
Sans comprendre cela, on ne peut s'approprier
les mérites du Christ ; et on n'a point de part à
cette seconde création supérieure.
Si l'esprit sanstifie, tout vrai livre est une bible. Mais il est rare qu'un livre soit écrit pour lui-même ; et si l'esprit est un métal également noble^ la plupart des livres sont des Ephraïmites. 11 faut que tout livre utile soit plein d'alliages ; et le noble métal ne s'emploie pas pur dans le commerce. Il en est d'un grand nombre de livres véritables comme des lingots en Irlande. Durant de longues années ils ne servent qu'à peser.
Est-ce que la bible serait encore en croissance?
Darwin (i) remarque qu'au réveil nous sommes moins éblouis par la lumière lorsque nous avons rêvé d'objets visibles. Heureux par conséquent ceux qui sur cette terre rêvent déjà qu'ils voient ! Ils pourront supporter avant les autres la gloire de l'autre monde!
Si le monde est en quelque sorte un précipité de la nature humaine^ le monde divin est un sublimé de cette nature. Les deux opérations ont lieu uno actu. Pas de précipitation sans sublimation. Ce qui là se perd en agilité se retrouve ici.
(i) Il s'agit ici, non de Charles Robert Darwin, le célèbre naturaliste anglais, mais de son père, le docteur poète Erasme Darwin. (N. d.T.)
La fantaisie place le monde à venir dans le haut; dans le bas ou dans la métempsychose. Nous rêvons de voyages à travers l'univers; l'univers n'est donc pas en nous ? Nous ne connaissons pas la profondeur de notre esprit. C'est vers l'intérieur que s'étend le chemin mystérieux. C'est en nous que se trouvent l'éternité avec ses mondeS; le passé et l'avenir^ ou bien ils ne sont nulle part. Le monde extérieur est le monde des ombres, il projette ses ombres dans le royaume de la lumière. Aujourd'hui tout nous paraît si obscur, si isolé, si informe! Mais comme tout cela changera quand cet obscurcissement sera passé et que le corps d'ombre sera rejeté ! Nous jouirons plus que jamais; car notre esprit a subi de longues privations...
La vie est le commencement de la mort. La vie n'existe que pour la mort. La mort est à la fois dénouement et commencement, séparation et réunion à soi-même tout ensemble. Par la mort la réduction s'accomplit.
Dans la douleur la plus grande survient souvent une paralysie de la sensibilité. L'âme se décompose. De là le froid mortel, la libre force de pensée, l'écrasante et incessante lucidité de ce genre de désespoir. Il n'y a plus aucun désir ; l'homme demeure seul comme une force funeste.
Détaché du reste du monde^ il se consume peu à peu lui-même, et selon son principe est misanthrope et misothée.
Bien des gens s'attachent à la nature^ parce quC; comme des enfants gâtés^ ils craignent leur père et cherchent un refuge près de leur mère.
Rien n'est plus indispensable à la véritable piété qu'un intermédiaire qui nous relie à la divinité. L'homme ne peut être immédiatement en relation avec elle. Il faut que l'homme^ dans le choix de cet intermédiaire^ soit absolument libre. La moindre contrainte^ en ceci^ nuit à sa religion. Ce choix est caractéristique^ et les gens cultivés choisiront des intermédiaires assez semblables entre eux^ tandis que les ignorants seront d'ordinaire déterminés par le hasard. Mais comme^ en général, bien peu d'hommes sont capables de choisir, maints intermédiaires deviendront communs, soit par hasard, soit par association ou à cause de quelque commodité particulière. C'est ainsi que naissent les religions locales. Plus un homme acquiert d'indépendance et d'individualité, plus aussi diminue la qualité de l'intermédiaire; sa qualité s'affine, et les relations avec cet intermédiaire deviennent plus variées et plus raffinées : fétiches, astres, animaux, héro-, idoles, dieux, un dieu-homme. On voit tôt combien ces choix sont relatifs, et sans qu'on le sache on est amené à cette idée que l'essence de
la religion ne dépend pas de la nature de l'intermédiaire, mais qu'elle réside simplement dans la manière d'envisager cet intermédiaire et dans les rapports que l'on a avec lui.
Il y a idolâtrie, dans le sens large, lorsque je prends cet intermédiaire pour Dieu même. Il y a irréligion lorsque je n'admets aucun intermédiaire ; et, en ce sens, la superstition et l'idolâtrie, l'incrédulité ou le déisme, qu'on peut appeler aussi vieux-judaïsme, sont irréligieux. D'un autre côté l'athéisme n'est que la négation de toute religion en général, et de cette façon, n'a rien à faire avec la religion. La vraie religion est celle qui accepte cet intermédiaire comme intermédiaire, et le tient, en quelque sorte, pour l'organe de la divinité, pour son apparence sensible. A ce point de vue, les Juifs, du temps de la captivité de Babylone, acquirent une tendance véritablement religieuse, une espérance religieuse,une foi en une religion future qui les transforma miraculeusement, de fond en comble, et qui les maintint jusqu'à nos jours, en une persévérance remarquable.
Vue de plus près, la vraie religion paraît à son tour antinomiquement divisée en panthéisme et monothéisme. Je me sers ici d'une licence, car je ne prends pas le mot panthéisme dans son sens habituel, mais j'entends par là que tout peut être organe de la divinité et son intermédiaire^ si
je l'élève jusque-là; tandis que le monothéisme entend qu'il n'y a pour nous qu'un seul organe de ce genre en ce monde ; que l'idée d'un intermédiaire est seule admissible, et que Dieu ne se manifeste que par cet organe et par cet intermédiaire ; et ainsi; je suis obligé de les choisir, car sans cela le monothéisme ne serait pas la religion véritable.
Si inconciliables qu'ils paraissent, il y a cependant moyen de les unir en faisant de l'intermédiaire monothéiste, l'intermédiaire du monde moyen du panthéisme; on en fait, en quelque sorte, son centre, de manière qu'il se rendent réciproquement, quoique différemment, nécessaires.
La prière ou la pensée religieuse consiste ainsi en une triple abstraction ou proposition montante etindivisible.Toutobjet peut, pourl'homme religieux, être un temple au sens où l'entendaient les augures. L'esprit de ce temple est l'omniprésent grand-prêtre, l'intermédiaire monothéistique, qui seul est en rapport immédiat avec la divinité.
Tout objet de hasard, tout objet accidentel, individuel, peut devenir notre organe universel. Un visage, une étoile, un paysage, un vieil arbre, etc., peut faire époque dans notre vie
intérieure. C'est le grand réalisme du fétichisme.
La lumière est le symbole du véritable empire sur soi-même. La lumière^ selon l'analogie, est l'action de l'auto-motion de la matière. Le jour est ainsi la conscience de la planète, et tandis que le soleil, comme un Dieu, en une activité éternelle et personnelle, anime le centre, l'une après l'autre, chaque planète ferme l'œil^ pour un temps plus ou moins long, et dans un sommeil froid et réparateur se prépare à une vie et à une contemplation nouvelle. De même, ici, la religion, La vie des planètes est-elle autre chose que le culte du soleil ? Ici aussi, nous te rencontrons donc, antique, puérile religion des Parses, et nous trouvons en toi la religion de l'univers.
Il est assez étrange que la mythologie grecque ait été si indépendante de la religion. Il semble qu'en Grèce, l'éducation artistique l'ait emporté sur la religion, et qu'un idéalisme infiniment plus haut ait été la religion de l'instinct grec. La religion était l'objet essentiel de l'art humain. L'art semblait divin, ou la religion artistique et humaine. Le sens artistique était celui qui faisait naître la religion. La divinité se manifestait par l'art.
Il faut chercher Dieu parmi les hommes. C'est
dans les événements humains^ dans les pensées et dans les sensations humaines, que l'esprit des cieux se manifeste le plus clairement.
Il faudrait; dans les assemblées religieuses, que chacun se levât, et que du trésor de ses aventures il communiquât aux autres des histoires divines. Cette attention religieuse aux rayons du soleil de l'autre monde est le besoin principal des âmes religieuses. De même que l'on peut faire de tout l'objet d'une épigramme ou d'une pensée, de même on peut tout transformer en un adage, en une épigramme religieuse, en une parole de Dieu.
Il n'y a pas encore de religion. Il faut fonder d'abord une école de vraie religion. Croyez-vous qu'il y ait une religion? La religion doit être faite et produite par la réunion d'un grand nombre d'hommes.
L'amour peut, par la volonté absolue, se transformer en religion. On ne mérite que par la mort l'essence supérieure (la mort réconciliatrice ou expiatrice).
La religion renferme une mélancolie infinie. Si nous voulons aimer Dieu, il faut qu'il ait besoin de notre aide. Jusqu'à quel point cette condition est-elle remplie dans le christianisme ?
Spinoza est un homme ivre de Dieu.
Le spinozisme est une saturation de divinité. L'incrédulité est la privation de l'organe du divin^ la privation de divinité. Il y a ainsi athéisme direct et indirect. Plus l'homme est réfléchi et poétique, plus sa religion sera formée et historique.
Il y a maintes fleurs en ce monde qui sont d'origine supra-terrestre; qui ne vivent pas sous ces climats^ et qui sont les messagères, les hérauts éloquents d'une existence meilleure. Entre ces messagères se trouvent d'abord la religion et l'amour. Le bonheur suprême est de savoir son aimée bonne et vertueuse ; l'inquiétude suprême est l'inquiétude de la noblesse de son âme. L'attention à DieU; et à tous les moments où un rayon d'une conviction ou d'un apaisement céleste pénètre dans notre âme, est la chose la plus bienfaisante que l'on puisse obtenir pour soi et son amour...
Toutes nos inclinations semblent n'être autre chose que la religion appliquée; le cœur paraît être, en quelque sorte, l'organe religieux. Peut-être que le produit suprême du cœur productif n'est autre que le ciel. Lorsque le cœur,
détaché de tous les objets particuliers et réels, s'éprouve soi-même^ et fait de soi un objet idéal, la religion naît. Toutes les inclinations particulières se réunissent en une seule, dont l'objet miraculeux est un être supérieur, une divinité ; et c'est ainsi que la véritable crainte de Dieu renferme toutes les émotions et toutes les inclinations. Ce Dieu naturel nous dévore, nous engendre, nous parle, nous élève, se laisse dévorer, élever et engendrer par nous, et il est l'objet infini de notre activité et de notre souffrance. Si nous faisons de notre amante un Dieu de ce genre, c'est de la religion appliquée...
La science religieuse est de la poésie scientifique. La poésie est aux sentiments ce que la philosophie est aux pensées.
La religion catholique est déjà, jusqu'à un certain point, du christianisme appliqué. La philosophie de Fichte est aussi probablement du christianisme appliqué.
Toute foi est miraculeuse et opère des miracles : Dieu est dans le moment où je crois en lui. La foi est une force qui fait indirectement des miracles. Par la foi nous pouvons à tout moment faire des miracles pour nous, et souvent pour d'autres en même temps, s'ils croient en nous. La foi est ici-bas activité perçue et sensation
dans un autre monde ; c'est un acte transmondial perceptible. La foi véritable ne se rapporte qu'à des choses d'un autre monde. La foi est la sensation du réveil et du travail dans un autre univers. La foi terrestre appliquée est volonté. La foi est la perception de la volonté réalisée.
Le sens de la négativité du chistianisme est admirable; le christianisme devient ainsi la base de la force projective d'un nouvel univers^ d'une nouvelle humanité et d'un vivant espace moral. Ceci rejoint déjà ma conviction, que jusqu'ici on a méconnu le temps et l'espace, dont la personnalité et la force propre me sont devenues incontestablement évidentes. L'activité du temps et de l'espace est la force créatrice, et leurs relations sont les angles de l'univers. — Abstraction absolue, anéantissement du présent^ apothéose du futur, ce monde essentiellement meilleur, voilà le fond de la loi chrétienne, et par ceci elle se rattache, comme la seconde aile principale, à la religion de l'antiquité, à la divinité de l'antique, au rétablissement de l'antiquité. Toutes deux regardent l'univers comme le corps d'un ange, qui flotte éternellement, et éternellement jouit du temps et de l'espace.
La religion chrétienne est la véritable religion de la volupté. Le péché estle plus grand attrait de l'amour divin; plus un homme se sent pécheur, plus il est chrétien. L'union absolue avec la divi-
l60 FRAGMENTS
nité est le but du péché et de l'amour. Les dithyrambes sont un produit vraiment chrétien.
La religion chrétienne est encore remarquable^ parce qu'elle exige d'une manière si décisive^ la simple bonne volonté de l'homme et sa nature propre, sans aucune culture^ et qu'elle y attache de l'importance. Elle s'oppose à la science et à l'art^ et à la jouissance proprement dite.
Elle part de l'homme ordinaire. Elle anime la grande majorité des bornés sur la terre.
Elle est la lumière qui commence de luire dans les ténèbres.
Elle est le germe de tout démocratisme et le fait suprême de la popularité.
Ses dehors impoétiques^ son analogie avec quelque moderne tableau de genre, ne semblent qu'empruntés.
Elle est tragique et infiniment douce cependant. Véritable drame^ mêlé de comédie et de tragédie.
FRAGMENTS i6t
La mythologie grecque semble réservée aux lettrés^ et par là même en opposition complète avec le christianisme.
L'avenir n'est pas pour le malade. Seul, le regard de l'homme sain peut se perdre hardiment en ses chemins merveilleux. Le malheur est une vocation divine. On ne peut devenir saint que par le malheur^ et c'est pourquoi les saints d'autrefois se précipitaient d'eux-mêmes dans le malheur.
Les martyrs sont des héros spirituels. Tout homme a ses années de martyre. Le Christ fut le grand martyr de notre histoire; par lui^ le martyre est devenu infiniment profond et sacré.
La prière est dans la religion ce que la pensée est dans la philosophie. Prier c'est faire de la religion ; la prédication devrait être une prière. Le sens religieux prie^ comme l'organe de la pensée pense.
Une union qui se fait aussi pour la mort^ est un mariage qui nous donne une compagne pour la nuit. C'est dans la mort que l'amour est le plus doux ; pour le vivant^ la mort est une nuit
l62 FRAGMENTS
nuptiale; un secret plein de doux mystères.
N'est-il pas bon de chercher pour la nuit une couche hospitalière ?
C'est pourquoi il est habile celui qui aime aussi celles qui dorment...
Très étrange est l'analogie de notre histoire sainte avec les contes de fée ou contes symboliques : d'abord un enchantement; puis la merveilleuse réconciliation^ etc., l'accomplissement de la condition de Tenchantement. La folie et la magie se ressemblent en plus d'un point. Un magicien est un artiste de la folie.
L'histoire du Christ est aussi sûrement un poème qu'une histoire. Et en général l'histoire n'est qu'une histoire qui peut être une fable aussi...
La foi mystique en ce qui est : l'ancien, le connu ; et l'espoir et la joie mystiques en ce qui sera : le nouveau, l'inconnu; voilà jusqu'ici deux traits caractéristiques très importants de l'humanité.
L'humanité va-t-elle progrediendo? C'est une question philosophique étrange et à laquelle il est impossible de répondre. Pourquoi ne demande-t-on pas aussi si la race humaine se trans-
forme? Cette question est plus haute. Ce n'est que de la transformation qu'on pourra conclure à l'amélioration ou à la péjoration.
C'est seulement dans le cas où nous pourrions nous comparer, comme hommes, à d'autres êtres intelligents, que nous saurions ce que nous sommes réellement et sur quel échelon nous nous trouvons.
L'antithèse du corps et de l'esprit est une des plus remarquables et des plus dangereuses. Elle a joué un grand rôle dans l'histoire.
La nature est du passé pur^ de la liberté morte, par là même, la base de l'histoire.
Actuellement l'esprit ne remue que ça et là. Quand remuera-t-il entièrement ? Quand l'humanité commencera-t-elle à prendre conscience en masse ?
Le monde des corps est le monde prosaïque. L'espace brut est le premier poème. L'espace cultivé sera le poème final. — Espace naturel. — Espace artificiel. Un corps est un espace consonnisé. Le corps éloigné se résout de nouveau en espace, s'évanouit en espace. Tout redeviendra
espace (schéma des corps — le globe terrestre) schéma des courants — les courants de la terre — marche des courants^ opposés aux corps — mouvement. Le mouvement consonnisé du temps est le mouvement réel. Le mouvement lointain se résout en mouvement absolu. Où il y a corps il n'y a pas espace. Où il y a mouvement il n'y a pas temps. Tous courants et mouvements deviendront temps (éternité). Temps brut^ temps cultivé. Le temps dure absolument. Tous les courants deviendront perpétuels^ tous les corps pénétrables.
Le ciel et la terre actuels sont de nature prosaïque. L'univers est dans une période d'utilité. Le jugement dernier est le commencement d'une période nouvelle^ cultivée et poétique.
Sur le moment présent; ou sur la solidification perpétuelle du temps terrestre. — Il a une singulière flamme vitale. Le temps fait tout, comme aussi il détruit, lie et sépare tout. — Nature du souvenir. Flamme de l'àme. Vie spéciale de l'âme. Mode de vie intérieur. La solidification. — Elle procède de l'attouchement d'un deuxième monde, d'une seconde vie où tout est opposé. Nous jaillissons comme une étincelle électrique jusqu'en un autre monde. — Accroissement de la capacité. La mort est la transformation, l'expulsion du principe individuel, qui entre dans une alliance nouvelle plus tolérable et meilleure.
Notre monde est ce qu'il est^ comme membre du système universel ; ses transformations sont déterminées par les transformations du grand système. — Plus une chose est diversement individualisée^ plus sont divers ses contacts avec d'autres individus^ plus sont variables son voisinage et ses limites.
Un individu infiniment caractérisé est partie d'un infini. Ainsi de notre monde. Il confine à des mondes infinis et cependant ne confine peutêtre qu'à un seul. L'ensemble du monde n'a aussi qu'un monde devant lui. Ciel et terre.
Les uns ont une personnalité plutôt d'espace, les autres une personnalité de temps. Serait-ce là la distinction entre héros et artistes ?
Le bonheur est le talent pour l'histoire ou la fatalité. Le sens des événements est le sens prophétique et le bonheur est l'instinct divinatoire. (C'est pourquoi les anciens comptaient avec raison parmi les talents de l'homme, son bonheur.) Il y a une atmosphère divinatoire. Le roman est né de la pauvreté de l'histoire.
Là où il y a des enfants, il y a un âge d'or.
l66 FRAGMENTS
L'occasion ne nous manque point de considérer les hommes hors du monde^ et, en vérité^ avant et après le monde. Staniina destinées à être homme ou non ; cet enfant^ ce vieillard...
Plusieurs manquent de présence d'esprit ; par contre^ ils ont plus d'avenir d'esprit.
Presque tout génie n'eut jusqu'ici qu'une face; résultat d'une constitution maladive. Les uns avaient trop de sens extérieur^ les autres trop de sens intérieur. Rarement la nature réussit à équilibrer les deux^ à former une complète constitution géniale. Le hasard fit parfois que la proportion fut parfaite, mais cela ne pouvait durer, puisque cette proportion n'était pas comprise et fixée par l'esprit. Le tout se borna à d'heureux moments. Le premier génie qui se pénétra lui-même, trouva là le germe typique d'un monde incommensurable ; il fit une découverte qui dût être la plus remarquable de l'histoire du monde; car par elle commence une époque de l'humanité absolument nouvelle ; et sur ce degré devient pour la première fois possible l'histoire véritable, de quelque genre que ce soit; car la route parcourue jusqu'ici forme maintenant un tout propre et entièrement explicable. Ce point hors du monde est donné, et maintenant, Archimède peut remplir sa promesse...
Tout homme qui se compose d'hommes^ est un homme à la deuxième puissance, ou un génie. En ce senS; l'on peut dire qu'il n'y a pas eu de Grec, mais seulement un génie grec. Un Grec cultivé n'était que fort médiatement et d'une manière très restreinte, son propre ouvrage. Par là s'explique la forte individualité de la science et de l'art grecs. Il ne faut pas nier cependant^ que par certains côtés, le mysticisme égyptien et oriental les a entamés et modernisés.
Vouloir que l'on considère le monde actuel comme le meilleur, c'est vouloir que je considère la femme que j'ai épousée comme la meilleure et l'unique, et que je vive tout en elle et pour elle. Il y a encore un grand nombre d'exigences et de prétentions de ce genre dont l'adoption fait un devoir du respect absolu envers tout ce qui est accompli, envers ce qui est historiquement religieux; et produit le croyant absolu et le mystique en général, le véritable amateur du destin. La fatalité est l'histoire rendue mystique Tout amour arbitraire ou capricieux, dans le sens ordinaire, est une religion qui n'a et ne peut avoir qu'un apôtre, un évangéliste, et un adepte, et peut-être une religion intermittente, encore qu'il n'en soit pas nécessairement ainsi.
Il y a une série d'événements idéaux parai-
lèles à la réalité. Ils coïncident rarement. Les hommes et les incidents modifient d'ordinaire l'événement idéal en sorte qu'il paraît incomplet et que ses résultats paraissent incomplets aussi. Par exemple la Réforme. Au lieu du protestantisme^ ce fut le luthérianisme qui naquit.
Bien des hommes vivent mieux avec le passé et l'avenir qu'avec le présent.
Le présent est absolument incompréhensible sans le passée et sans un haut degré de culture, une saturation des plus hauts produits de l'esprit le plus substantiel de l'époque et de l'antiquité, et une assimilation d'où naît le regard prophétique^ dont l'historien^ l'actif et idéal ouvrier des faits de Thistoire^ peut se passer moins aisément que le simple conteur grammairien et rhétoricien...
Une certaine solitude semble nécessaire au développement des sens supérieurs ; et c'est pourquoi il est inévitable que le commerce si étendu des hommes étouffe bien des germes sacrés; et que les dieux s'effarouchent, car ils fuient le tumulte des réunions distraites et la discussion des choses insignifiantes.
La Société des Jésuites demeurera éternellement le modèle des sociétés qui éprouvent un
désir organique d'expansion infinie et de durée éternelle; mais c'est une preuve aussi que le temps, sur lequel on n'avait pas compté^ suffit à rendre vaines les plus sages entreprises, et que le développement de la race entière étouffe constamment le développement artificiel de Tune de ses parties. Toute partie en soi, a sa propre mesure de capacité ; seule, la capacité de la race est illimitée. Tous les plans doivent faillir, qui ne tiennent pas complètement compte de toutes les aptitudes de la race.
Le savant est d'instinct l'ennemi du clergé, tel qu'on l'entendait autrefois. Le savant et le prêtre^ s'il sont séparés, doivent se faire une guerre sans merci, car ils luttent pour la même place. Cette séparation se révéla notamment après la Réforme et surtout en ces derniers temps : et plus l'histoire de l'humanité européenne approchait du temps de la science triomphante, plus le savoir et la foi entraient en opposition définitive^ plus aussi les savants gagnaient du terrain. C'est dans la foi que l'on chercha la cause de la stagnation générale, et c'est par la science, qui perce tout, qu'on espéra de vaincre cette stagnation. Partout, le sens sacré eut à subir les reproches que l'on fit à ce qu'il avait été jusqu'ici, et à sa personnalité temporelle. Le résultat de la nouvelle manière de penser, on le nomme philosophie, et on y ajouta tout ce qui s'opposait à la manière ancienne et surtout, tout ce qui s'attaquait à la religion. La haine personnelle qu'on
avait eue d'abord contre la foi catholique se transforma peu à peu en haine contre la bible, contre la foi chrétienne^ et finalement contre la religion même. Bien plus^ la haine de la religion s'étendit très naturellement et logiquement à tous les objets de l'enthousiasme^ détruisit la fantaisie et le sentiment^ la morale et l'amour de l'art^ le passé et l'avenir^ et plaça l'homme au rang des êtres naturels que domine la nécessité. Elle fit de l'infinie musique créatrice de l'univers^ le tictac monotone d'un moulin monstrueux^ qui, mis en mouvement par les flots du hasard^et flottant sur lui^n'etait plus qu'un moulin en soi, un moulin sans constructeur et sans meunier, un véritable Perpetiium mobile, un moulin qui se moulait lui-même. Un seul enthousiasme était généreusement laissé à la pauvre humanité, et devenait l'indispensable pierre de touche de la plus haute culture, à savoir l'enthousiasme pour cette belle et grandiose philosophie, et surtout pour ses prêtres et pour ses mystagogues. La France eut le bonheur de devenir le siège de cette foi qui n'était composée que de science. Si décriée que fût la poésie en cette Eglise nouvelle, il s'y trouva néanmoins quelques poètes qui se servaient encore des anciens ornements et des vieilles lumières, mais qui risquaient ainsi d'incendier, grâce à d'antiques flammes, le nouveau système de l'univers. Mais des initiés plus habiles savaient immédiatement inonder d'eau froide les auditeurs qui s'échauffaient déjà. Ils s'occupaient sans répit à purifier de toute poésie, la nature, le sol, l'âme humaine et les sciences ; à détruire
FRAGMENTS I7i
toutes les traces sacrées^ à avilir par leurs sarcasmes le souvenir de tous les grands événements et de tous les grands hommes^ et à dépouiller l'univers de tous ses ornements. La lumière, grâce à son obéissance mathématique et à son impudence^ était devenue leur favorite ; ils se réjouissaient qu'elle se laissât briser plutôt que déjouer avec les couleurs ; aussi nommaientils^ d'après elle^ leur siècle^ un siècle de lumières. En Allemagne^ on travailla plus à fond. On réforma l'éducation. On chercha à donner à l'ancienne religion un sens plus neuf, plus raisonnable^ plus vulgaire, en lui enlevant soigneusement tout son côté miraculeux, mystérieux. Toute érudition cessa^ afin de couper tout recours à l'histoire^ car on s'occupait à faire noblement de l'histoire un « tableau de genre », familier et bourgeois. Dieu devint le spectateur désœuvré du grand et émouvant spectacle que donnaient les savants^ et, à la fin de la pièce^ il avait à héberger solennellement le poète et les acteurs, et à les admirer. Le menu peuple fut éclairé, de préférence, et accoutumé à un enthousiasme civilisé; et ainsi naquit une nouvelle tribu européenne; celle des philanthropes et des éducateurs. Mais quel malheur que la nature demeurât si étonnante et si incompréhensible, si poétique et tellement infinie, malgré tous les efforts qu'on fit pour la moderniser!... Si, par hasard, émergeait quelque part le reste d'une croyance superstitieuse à un monde plus haut, de tous côtés, on sonnait l'alarme, et là où c'était possible, on étouffait dans la cendre, sous la philo-
Sophie et le bel esprit^ l'étincelle dangereuse. Cependant; la tolérance était le mot sauveur des gens éclairés et, en France notamment, il était synonyme de philosophie. Cette histoire de l'incrédulité moderne est on ne peut plus remarquable, et c'est la clef de tous les phénomènes monstrueux des temps nouveaux. C'est en ce siècle, et surtout en la seconde moitié de ce siècle^ qu'elle commence, et en peu de temps se propage et se multiplie d'une manière infinie. Une seconde Réforme, une Réforme plus vaste et plus essentielle, était inévitable, et devait d'abord atteindre le pays le plus modernisé et qui, par manque de liberté, était demeuré le plus longtemps dans un état asthénique. Depuis longtemps, le feu supérieur se fût fait jour, et eût rendu vains les plus habiles plans à^ éducation, si le poids et l'influence du monde n'avaient aidé à la réalisation de ces plans. Mais dans le moment où une déchirure se produisit entre les savants et les puissants, entre les ennemis de la religion et l'ensemble de ses adhérents, cette même religion devait revenir sur la scène comme choéphore et comme intermédiaire; et tous ses amis devaient reconnaître et proclamer cette venue, si elle n'était pas encore suffisamment visible. Que ce temps de la résurrection soit arrivé, et que les événements mêmes qui semblaient dirigés contre la religion et qui menaçaient d'achever sa perte, soient devenus les signes favorables de sa régénération, cela ne peut faire le moindre doute pour tout esprit qui a le sens de l'histoire. La
véritable anarchie est l'élément générateur de la religion. Du fond de l'anéantissement de toutes les choses positives, elle lève glorieusement la tête en fondatrice d'univers. L'homme, de luimême, s'élève jusqu'aux cieux lorsque plus rien ne l'enchaîne, et les organes supérieurs, noyaux des choses terrestres, émergent d'abord et d'euxmêmes, de l'uniforme mélange et de la complète dissolution de toutes les aptitudes et de toutes les forces humaines. L'esprit de Dieu flotte sur les eaux et une île céleste, demeure des hommes nouveaux, royaume de la vie éternelle, devient d'abord visible parmi les vagues qui se retirent. Que l'observateur véritable contemple avec tranquillité et simplicité les temps nouveaux qui bouleversent les nations ! Le révolutionnaire ne lui paraît-il pas semblable à Sisyphe? Il a atteint la cime de l'équilibre, et déjà le fardeau puissant roule, de l'autre côté, au bas de la montagne. Jamais il ne demeurera là-haut,si quelque attraction du ciel ne le maintient sur les sommets. Tous vos soutiens sont trop faibles si votre état conserve ses tendances vers la terre. Mais nouez-le, par un désir supérieur, aux hauteurs du ciel, mettez-le en rapport avec l'univers, vous lui aurez donné des ailes qui ne se lassent pas, et vous serez magnifiquement payé de vos peines. Je vous renvoie à l'histoire, cherchez en elle des temps semblables à ces temps, et apprenez à manier la baguette magique de l'analogie.
La révolution demeurera-t-elle « française »
comme la Réforme fut « luthérienne »? Est-ce que le protestantisme sera, une fois de plus^ fixé d'une manière contre nature^ comme gouvernement révolutionnaire? Des lettres feront-elles simplement place à d'autres lettres? Cherchezvous aussi le germe de la corruption dans l'ancienne organisation et dans l'esprit ancien? Et croyez-vous qu'une organisation meilleure rendra l'esprit meilleur? O si l'esprit des esprits pouvait vous envahir et si vous renonciez à la folle pensée de modeler l'histoire et l'humanité^ et de leur donner votre direction! Ne sont-elles pas indépendantes^ puissantes par elles-mêmes et presque infiniment prophétiques et dignes d'êtres aimées ? Mais nul ne songe à les étudier, à les suivre^ à en tirer un enseignement^ à marcher de leur pas^ et à croire à leurs promesses et à leurs signes.
En France^ on a beaucoup fait pour la religion;. en lui enlevant les droits civils et en ne lui laissant que des droits familiers, non pas en une personne^ mais en ses innombrables individualités. Il faut que^ maintenant comme un humble orpheline étrangère^ elle gagne d'abord les cœurs, et qu'on l'aime partout, avant que de nouveau on l'honore publiquement, et que dans les choses de ce monde, on veuille encore lui demander des conseils amicaux et la direction des consciences.
Là où il n'y a pas de dieux régnent les spectres.
Tous les événements qui^ de nos jours^ ont eu lieu en Allemagne, ne sont encore que des signes frustes et sans suite, mais ils révèlent à l'œil de l'historien une individualité universelle, une histoire et une humanité nouvelles, le douxembrassement d'une Eglise jeune et surprise et d'un Dieu plein d'amour; et, répandue à la fois en ses mille membres, la conception profonde d'un messie nouveau. Qui n'est plein de la douce pudeur d'un bon espoir? Le nouveau-né sera l'image de son père, ce sera un nouvel âge d'or aux yeux sombres et infinis, ce sera un temps prophétique, miraculeux et guérisseur de nos blessures, un temps consolateur et qui brûle des flammes de la vie éternelle, un temps de réconciliation. Ce sera un sauveur, un génie véritable, qui sera frère des hommes, en qui Ton croira mais qu'on ne pourra voir, et qui cependant sera, sous mille formes, visible à ceux qui croient, qu'on mangera et qu'on boira comme le pain et le vin, qu'on embrassera comme un amant, qu'on respirera comme l'air, qu'on entendra comme on entend une parole et un chant, et qu'on accueillera, au milieu de voluptés célestes, comme la mort parmi les suprêmes tourments de l'amour dans les profondeurs du corps enfin calmé...
La forme accidentelle du christianisme est à peu près anéantie. Le vieux papisme est enterré
et Rome est en ruine pour la seconde fois. Le protestantisme ne cessera-t-il pas enfin et ne fera-t-il pas place à une Eglise nouvelle et durable ? Les autres parties du monde attendent la réconciliation et la résurrection de l'Europe, pour se joindre à elles, et devenir citoyennes du royaume des cieux.
Fragments recueillis par Ludwig Tieck et Ed. von Bûlow.
L'art d'écrire des livres n'est pas encore trouvé^ mais il est sur le point de l'être. Des fragments de ce genre sont des semences littéraires. Il se peut qu'il y ait bien des graines mortes parmi elles. Qu'importe, pourvu qu'une seule de ces graines lève.
Celui qui, dans des fragments de ce genre, veut s'en tenir à la lettre, peut être un homme honorable, mais il ne faut pas qu'il se donne pour un poète. Faut-il donc que l'on soit toujours attentif? Que celui qui est trop vieux pour rêver, évite donc les réunions de jeunes gens. Il y a
maintenant des saturnales littéraires. Plus la vie est bariolée, mieux elle vaut.
Shakespeare m'est plus obscur que la Grèce. Je comprends la farce d'Aristophane, mais de longtemps encore je ne pénétrerai pas celle de Shakespeare. La farce, pour être poétique, doit être absolument hors de la nature et masque.
Peut-être dois-je mes bonnes idées à cette circirconstance que je ne reçois pas une impression complètement formée et d'une manière bien déterminée, mais qu'elle ne pénètre qu'en un point, qu'elle demeure indéterminée et susceptible d'absolu.
Une œuvre d'art est un élément spirituel.
Une particularité remarquable de Gœthe est son habileté à rattacher des accidents insignifiants à des événements graves. Il semble n'avoir en ceci d'autre but que de poétiquement occuper d'un jeu mystérieux, notre imagination. Ici aussi l'homme extraordinaire a suivi les traces de la nature et lui a dérobé un gracieux artifice. La vie ordinaire est pleine de choses de ce genre. Les choses forment un jeu qui, comme tous les jeux, aboutit à la surprise et à la déception. Plusieurs croyances de la vie ordinaire reposent sur l'observation de cette connexité renversée. C'est ainsi; par exemple, que les mauvais rêves
présagent le bonheur; que la rencontre d'un mort présage une longue vie; qu'un lièvre qui passe sur la route annonce le malheur. Presque toutes les superstitions populaires reposent sur des interprétations de ce jeu.
Le poète comprend la nature mieux que le savant.
Le conte de fée^ le conte symbolique {màrchan) est en quelque sorte le canon de la poésie. Tout ce qui est poétique doit être légendaire et symbolique (màrchenhaft). Le poète adore le hasard.
La peinture du caractère doit, comme celle de la nature^ être auto-active^ personnellement universelle^ conjonctive et créatrice. Elle ne doit pas représenter ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être.
La poésie de la nature est bien l'objet propre de la poésie d'art ; et les expressions du langage poétique semblent être des formules singulières de relations analogues, des signes symboliques de ce qu'il y a de poétique en l'apparence.
La poésie guérit les blessures que fait la rai-
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son. Elle est formée de deux choses qui semblent opposées : de vérité supérieure et d'illusion agréable.
Il est très compréhensible que tout finisse par devenir poésie. Le monde ne finit-il pas par devenir âme?
On peut traiter poétiquement des occupations les plus ordinaires. Il faut, pour entreprendre cette transformation une profonde méditation poétique. Les anciens l'ont admirablement compris. Comme ils décrivent poétiquement les herbes, les machines, les maisons, les ustensiles, etc. 1 Un certain archaïsme du style, une juste disposition et ordonnance des masses, une discrète nuance d'allégorie, une certaine étrangeté, une certaine attention et un certain étonnement qui perce sous l'écriture; voilà quelquesuns des secrets de cet art, dont j'ai besoin pour mon roman bourgeois.
Il faut qu'on se spiritualise par une méditation libre et incessante. Si l'on n'a pas le temps de contempler, de méditer librement, de parcourir avec calme et d'examiner les dispositions et les émotions diverses, la fantaisie, la plus féconde même, s'endort, et la diversité intérieure prend fin. Rien n'est plus utile au poète qu'une contemplation rapide des nombreux objets de l'uni-
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vers et de leurs propriétés^ ainsi que des sciences diverses.
Il est étrange que dans la nature^ le criard^ l'inordonné^ l'asymétrique, l'inutile ne nous choquent pas, tandis qu'en toute œuvre d'art on exige involontairement une marche douce et convenable, de l'harmonie et des oppositions agréables et justes. Sans cette différence, l'art ne serait jamais né. C'est justement à cause de cela que l'art doit être nécessaire et caractérisé.
Il peut y avoir des moments où un abécédaire et un abrégé nous paraissent poétiques.
Une narration ne contient souvent qu'un événement vulgaire; mais elle amuse. Elle maintient l'imagination dans un état flottant ou alternatif, lui communique une fébrilité artificielle, et lui laisse, lorsqu'elle est parfaite, un sentiment renouvelé de bien-être. — Toute poésie interrompt l'état habituel, la vie ordinaire, comme le sommeil, pour nous renouveler et pour maintenir en nous, toujours plus actif, le sentiment de la vie. Les maladies, les événements étranges, les voyages, certaines réunions, opèrent jusqu'à un certain point, d'une manière identique. Il est déplorable que jusqu'ici toute la vie de l'humanité n'ait été que l'action d'une poésie incomplète et sans règles. — Ce que nous nommons
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foi en une réconciliation ou expiation n'est autre chose que la confiance d'une sagesse parfaite et poétique dans les destinées de notre vie. — En apprenant à manier l'accordoir de nos organes supérieurs^ nous nous tranformerons nousmêmes en notre fatum poétique, et nous pourrons, à volonté, poétiser ou laisser poétiser notre vie.
L'artiste est sur l'humanité, comme la statue sur le piédestal.
Les poésies qu'on a eues jusqu'ici, sont à la poésie qui doit venir,ce que sontà la logologie,les philosophies qu'on a eues jusqu'ici. Les poésies qu'on a eues jusqu'ici, opèrent presque toutes dynamiquement ; la future poésie transcendantale pourrait s'appeler organique. Lorsqu'elle sera trouvée, on verra que jusqu'ici tous les poètes véritables, à leur insu, poétisent organiquement; mais que cette inconscience de ce qu'ils faisaient, avait une influence essentielle sur leurs œuvres ; en sorte que, la plupart du temps, ce n'était que dans certaines parties qu'ils étaient vraiment poétiques, tandis que dans l'ensemble ils étaient ordinairement impoétiques. La logologie amènera nécessairement cette révolution.
Faire un poème, c'est engendrer. Tout poème doit être un individu vivant.
Le sujet du drame est dans le devenir ou le périr. Il contient la représentation de la naissance d'une forme qui sort de l'élément fluide ; d'un événement bien organisé qui sort du hasard. Il peut contenir les deux à la fois, et alors c'est un drame incomplet. On voit sans peine que le sujet du drame doit être une transformation, une épuration-réduction. Œdipe à Colone en est un bel exemple ; de même Philociète.
La poésie résout l'essence étrangère en essence propre.
Le pouvoir d'éveiller véritablement en soi une individualité étrangère — (et non de tromper simplement par une imitation superficielle) est encore entièrement inconnu et repose sur une très étonnante pénétration et mimique spirituelle. L'artiste devient tout ce qu'il voit et tout ce qu'il veut être.
Ce serait une chose singulière que de se demander si la poésie lyrique est proprement poésie; plus-poésie, ou bien de la prose minus-poésie? De même qu'on a tenu le roman pourdelaprose^ on a tenu la poésie lyrique pour de la poésie. A tort. La prose la plus haute et le plus proprement prose est la poésie lyrique. La soi-disant
prose est née de la limitation des extrêmes absolus. Elle n'est là qu^ad intérim et ne joue qu'un rôle subalterne et passager. Il y a un temps où elle n'est plus. Alors la limitation est devenue une pénétration^ une véritable vie est née^ et la prose et la poésie sont unies étroitement et alternent.
La couleur est un état neutre de la matière et de la lumière; un effort de la matière pour devenir lumière^ et un effort inverse de la lumière.
Y a-t-il un son pour chaque forme^ une forme
pour chaque son ?
Son : passage de la quantité à la qualité. Couleur : passage de la quaUté à la quantité ?
L'harmonie est le son des sons. Le son génial.
Il est étrange que dans une bonne narration, il y ait toujours quelque chose de mystérieux^quelque chose d'incompréhensible. Il semble que l'histoire efïleure en nous des yeux encore fermés, et nous nous trouvons en un tout autre monde lorsque nous sortons de ses domaines.
La nature a des images allégoriques. Les
nuages qui montent autour des fontaines sont les prières des fontaines.
La poésie est le réel absolu. Ceci est le noyau de ma philosophie. Plus une chose est poétique, plus elle est réelle.
Les études de Goethe sur la lumière, sur les transformations des plantes et des insectes, confirment et prouvent péremptoirement que la science complète se trouve aussi dans le domaine de l'artiste. On pourrait affirmer, dans un certain sens, et à bon droit, que Goethe est le premier physicien de son temps et fait époque dans l'histoire de la physique. Il ne peut être question ici de l'étendue des connaissances, encore que des découvertes ne déterminent pas le rang qu'occupe le savant. Le tout se réduit à savoir si on contemple la nature comme l'artiste contemple l'antique, — car la nature est-elle autre chose que l'antique vivant ? La nature et le sens de la nature naissent en même temps ; comme l'antique et la connaissance de l'antique ; car on se trompe fort si l'on croit qu'il y a des antiques. C'est d'aujourd'hui seulement que l'antique commence à naître. Il est en train de devenir sous les yeux et sous l'âme de l'artiste. Le reste de l'antiquité n'est que l'excitation spécifique à la formation de l'antique. Ce ne sont pas les mains qui forment l'antique. L'esprit le produit à travers les yeux ; et la pierre taillée n'est que le corps, qui n'acquiert de signi-
l86 FRAGMENTS
fication que par lui et devient une manifestation de celui-ci. Le physicien Goethe est aux autres physiciens, ce que le poète est aux autres poètes. Il est surpassé çà et là en étendue, en variété, en profondeur ; mais qui oserait se comparer à lui pour la force de la culture? En lui tout est fait, comme dans les autres tout n'est que tendances. Il fait vraiment quelque chose, tandis que les autres ne rendent une chose que possible ou nécessaire. Nous sommes tous des créateurs possibles et nécessaires, mais combien peu de créateurs réels ! Le philosophe de l'école appellera peut-être ceci de l'empirisme actif. Nous nous contenterons d'examiner la vie d'artiste de Gœthe et de jeter un coup d'œil sur son intelligence. En lui, on peut apprendre à connaître sous un jour nouveau le don d'abstraire. Il abstrait avec une rare précision^ mais jamais sans construire en même temps l'objet qui correspond à l'abstraction. Ceci n'est autre chose que de la philosophie appliquée ; et ainsi, à la fin, nous trouvons, à notre grand étonnement, qu'il est aussi un philosophe pratique et qui applique sa philosophie, ce que fut toujours tout artiste véritable. Le simple philosophe sera pratique aussi, encore que le philosophe pratique n'ait pas à s'occuper de sa science, car ceci est un art spécial. Le siège de l'art proprement dit est dans l'intelligence. Elle construit d'après un concept propre. On ne lui demande que la fantaisie, l'esprit et le jugement. C'est ainsi que Wilhelm Meister est tout entier un produit d'art, une œuvre de l'intelligence. De ce point de vue,
on aperçoit maintes œuvres très médiocres admises dans le musée, tandis que la plupart des écrits qu'on tient pour excellents en sont exclus. Les Italiens et les Espagnols ont infiniment plus de talent artistique que nous. Les Français mêmes n'en manquent point. Les Anglais en ont beaucoup moins, et se rapprochent de nous, qui possédons très rarement le talent artistique, encore qu'entre toutes les nations, nous soyons une des plus richement pourvues de ces propriétés spéciales que l'intelligence apporte dans ses œuvres. C'est cet excès même d'aptitudes artistiques qui fait que chez nous les rares artistes semblent uniques et sont mis au premier plan ; et nous pouvons être assurés que chez nous naîtront les plus belles œuvres d'art, car, pour l'universalité énergique, aucune nation ne peut lutter contre la nôtre. Si je comprends bien les plus récents amis de la littérature antique, ils n'ont, lorsqu'ils exigent l'imitation des écrivains classiques, d'autre but que de faire de nous des artistes, d'éveiller en nous le talent artistique. Nulle nation moderne n'a eu l'intelligence de l'art au même degré que les anciens. Tout chez eux est œuvre d'art. Mais peut-être n'est-il pas téméraire d'affirmer que leurs œuvres ne sont ou ne deviennent œuvres d'art qu'à nos yeux. Il en est de la littérature classique comme de l'antiquité plastique. Elle ne nous est, à proprement parler, pas donnée, nous ne l'avons pas devant nous, il faut d'abord que nous la produisions nous-mêmes. C'est par l'attentive et l'intelligente étude des anciens que naît pour nous une litté-
l88 FRAGMENTS
rature classique que les anciens mêmes n'avaient pas. En ce qui concerne la force^ Gœthe suit de près les anciens ; mais il les dépasse de beaucoup en étendue. C'est d'ailleurs un mérite qui n'est pas le sien. Son Meister les suit de près^ car n'est-ce pas un roman^ simplement, sans épithètes, et cela n'est pas peu de chose en ces temps-ci! Gœthe doit être et sera surpassé, mais seulement de la manière dont les anciens peuvent être surpassés : en force^ en étendue, en profondeur et en diversité. 11 ne sera pas surpassé comme artiste, ou s'il l'est, ce sera d'une manière peu notable, car sa force et son exactitude sont peut-être plus magistrales encore qu'on ne croit.
La musique vraiment visible, ce sont les arabesques, modèles, ornements, etc.
Le roman traite de la vie ; représente la vie. Le romancier ne serait qu'un mime par rapport au poète. Souvent il contient les événements d'une mascarade; un événement masqué entre personnes masquées. Le roman comme tel ne contient pas de résultat déterminé; il n'est pas l'image et le factiun d'une proposition. Il est l'exécution, la réalisation visible d'une idée. Mais une idée ne peut pas être enclose dans une proposition. Une idée est une série infinie de propositions ; une irrationnellement grande, indéterminable, incommensurable série. — Est-ce que
toute chose irrationnelle ne serait pas relative ? Mais la loi de sa progression peut s'établir, et c'est d'après elle qu'un roman doit être critiqué.
Il y a une ressemblance et une dissemblance entre Asmus, Ligne et Voltaire. Jacobi aussi appartient aux empiriques transcendants. L'empirique est celui en qui la manière de penser est une opération du monde extérieur et de la fatalité, c'est le penseur passif, celui à qui une philosophie est imposée. Voltaire est purement empirique ainsi qu'un grand nombre de philosophes français. Ligne penche sensiblement du côté des empiriques transcendants. Ils forment la transition vers les dogmatiques. De là on passe aux rêveurs ou aux dogmatiques transcendants, puis à Kant, de là à Fichte, et enfin à l'idéalisme magique.
Le dialogue, la description et la réflexion se succèdent régulièrement dans Meister. Le dialogue est la partie principale. La réflexion pure se présente le plus rarement. Souvent, la réflexion et la narration s'entrelacent; souvent aussi la description et le dialogue. Le dialogue prépare la narration ; mais plus souvent encore la narration, le dialogue. La peinture des caractères ou les raisonnements sur les caractères alternent avec les faits. Ainsi, tout le raisonnement est accompagné de faits qui le confirment, le réfutent, ou ne font l'une et l'autre chose que pour la
forme; le texte n'est jamais précipité; les faits et les opinions sont tous deux strictement déterminéS; présentés dans leur succession nécessaire. La nature dilatoire du roman se montre surtout dans le style. La philosophie et la morale du roman sont romantiques. Les choses les plus ordinaires^ comme les plus importantes^ y sont examinées et présentées avec une ironie romantique. La lenteur^ « l'attardement » est partout le même. Les accents ne sont pas logiques^ mais métriques et mélodiques^ par quoi naît cette étonnante ordonnance romantique^ qui ne se soucie pas du rang ou de la valeur^ de ce qui est premier ou dernier^ de la grandeur ou de la petitesse. Les épithètes naissent des circonstances; et dans leur choix judicieux, dans leur distribution économique se révèle le tact poétique. Leur choix est déterminé par Vidée du poème. Le premier livre de Meister montre combien il est agréable d'entendre narrer des événements même quotidiens et vulgaires^ lorsqu'ils sont gracieusement présentés, lorsqu'ils passent d'un pas mesuré et simplement revêtus d'un langage cultivé et aisé. Un plaisir analogue nous vient d'une après-midi passée, par hasard^ au sein d'une famille qui, sans être composée d'êtres supérieurs, sans que son entourage soit bien recherché ni bien brillant, nous laisse cependant, par la stabilité et l'ordre de la vie du foyer, par l'activité harmonieuse de ses talents et de ses idées médiocres, par l'utilisation bien déterminée et complète de sa sphère et de son temps, un souvenir que nous aimons à nous rappeler.
FRAGMENTS IÇli
La poésie^ au sens strict, semble être l'art intermédiaire entre Tart plastique et la musique. La mesure correspondait-elle à la forme, et le son à la couleur ?
Ne pourrait-on imaginer, dans le drame Laocoontique, un moment plus enveloppant, plus synthétique, plus juste et plus élevé que celui du groupe antique? Un moment où la souffrance suraiguë se transforme en ivresse, la résistance en résignation, et où la vie suprême se pétrifie ? Le sculpteur ne devrait-il pas toujours saisir le moment de la pétrification, le rechercher et le représenter, et même ne pouvoir représenter que ce moment-là ?
La musique n'a-t-elle pas quelque chose d& l'analyse combinée et réciproquement? L'harmonie des nombres, l'acoustique des nombres appartient à l'analyse combinée. Les nombres sont les voyelles mathématiques. Tous les nombres sont numérateurs. L'analyse combinée nous fait sortir de la fantaisie numérale et nous apprend l'art de la composition numérale ; la basse fondamentale des mathématiques. Le langage est un instrument musical; le poète, le rhéteur et le philosophe jouent et composent grammaticalement. Une fugue est absolument logique, ou., scientifique. Elle peut aussi être traitée poétique-
ment. La basse fondamentale contient l'algèbre et l'analyse musicale. L'analyse combinée est l'algèbre et l'analyse critiques, et l'enseignement de la composition musicale est à la basse fondamentale ce que l'analyse combinée est à l'analyse simple. Plus d'un problème mathématique ne peut se résoudre isolément, mais seulement avec d'autres, d'un point de vue supérieur, et par une opération combinée.
Le poète est l'inventeur des symptômes a priori. De même que le philosophe, au sens ordinaire du mot, est en quelque sorte le chimiste analytique au sens mathématique de ce mot, de même le poète est l'analyste orycktognostique, au sens mathématique, trouvant l'inconnu par le connu. Les mots appartenant aux symptômes, la langue est une invention poétique, et ainsi toutes les manifestations et phénomènes, en tant que systèmes symptomatiques d'origine poétique, sont la poétique de la nature. Enfin, le philosophe ne serait lui-même que le poète intérieur, et ainsi tout le réel serait entièrement poétique.
Que le royaume du poète soit le monde réuni dans le foyer de son temps. Que son plan et son exécution soient poétiques, c'est-à-dire de nature poétique. Il peut tout employer,il n'a qu'à l'amalgamer par l'esprit et à en faire un tout. Il doit reproduire l'ordinaire comme l'extraordinaire. Toute reproduction consiste en oppositions, et
la liberté que le poète a dans les liaisons fait qu'il est illimité. Toute nature poétique est nature. Elle a toutes les propriétés de celle-ci. Si individuelle qu'elle soit, elle est cependant universellement intéressante. A quoi servent des descriptions qui laissent froids le cœur et l'esprit^ des descriptions mortes de la nature morte ? Il faut qu'au moins elles soient symboliques^ comme la nature elle-même, quand bien même elles ne devraient pas mettre en jeu un état d'âme. Il faut que la nature soit porteuse d'idées ou que l'âme soit porteuse de nature. Cette loi doit agir sur l'ensemble et dans les détails. Le poète ne peut absolument pas paraître égoïste. Il faut qu'il soit à lui-même une manifestation.il est le prophète représentatif de la nature, comme le philosophe est le prophète naturel de la représentation. L'un est le tout objectif, l'autre le tout subjectif. L'un est la voix de l'univers, l'autre est la voix de l'unité la plus simple, du principe. L'un est chant, l'autre discours. La diversité de celui-ci unit l'infini; la multiplicité de celui-là relie le fini. Le poète demeure éternellement vrai. Il se maintient dans le C3^cle de la nature. Le philosophe se change en éternel persistant. L'éternel persistant n'est représentable que dans le variable. L'éternel variable que dans le moment permanent, complet, actuel. Ses images sont antérieures et postérieures. Seul il est réalité. Il faut que toute production du poète soit symbolique ou émouvante. Emouvant veut dire ici tout ce qui affecte, en général. Le symbolique n'aftecte pas immédiatement; il met en jeu l'acti-
vite personnelle. L'un stimule et provoque, l'autre touche et remue. L'un est une action de l'esprit^ l'autre une passivité de la nature. L'un va de l'apparence à l'être, l'autre de l'être à l'apparence, l'un de la représentation à la contemplation, l'autre de la contemplation à la représentation. Autrefois le poète pouvait être tout à tous, le cercle était encore étroit, les connaissances, l'expérience, les mœurs, le caractère étaient encore semblables chez tous les hommes. Un tel homme, sans besoins, élevait au-dessus d'eux-mêmes, en ce monde, les besoins plus simples mais plus forts des autres hommes, vers la vision plus haute de la liberté. La sensibilité était neuve.
Ne blâme rien d'humain : tout est bon, bien que tout ne soit pas bon partout, ni toujours ni pour tous.
Schiller, en ses recherches, part d'un point fixe, et, par la suite, ne peut plus trouver d'autres rapports que les rapports de la masse déterminante dont il est parti. Schiller peint d'une manière trop aiguë, pour être vrai pour rœil,comme Albert Durer, non comme le Titien, trop idéalement pour être naturel, dans le sens le plus élevé.
L'histoire est de la religion et de la morale
appliquée; ainsi que de l'anthropologie dans un sens général. De là les rapports étonnants entre l'histoire et notre destinée, entre le christianisme et la morale.
Nous portons les fardeaux de nos pères^comme nous avons hérité de leurs biens. C'est ainsi que réellement les hommes vivent dans tout le passé et dans tout l'avenir, et nulle part moins que dans le présent.
Au fond, chaque homme vit dans la volonté. Une résolution ferme est le moyen d'universel apaisement.
Une maladie ne peut être de la vie, sinon nos rapports avec la maladie élèveraient notre existence.
L'ennui est faim...
Les enfants sont des êtres antiques. La jeunesse aussi est antique. Mais tous les jeunes gens ne sont pas des jeunes gens. Les hommes faits sont les plus jeunes sous d'autres rapports. Les enfants sont encore des Terrœ incognitœ.
Le langage est à la philosophie ce qu'il est à
Ip6 FRAGMENTS
la musique et à la peinture, c'est-à-dire qu'il n'est
pas le véritable moyen de représentation.
Par le monde tel qu'il est. les hommes sont
hommes. De là leur besoin d'entente^ car c'est
par là qu'ils sont hommes.
On est seul avec tout ce que l'on aime.
Le besoin d'amour trahit déjà une désunion préexistante en nous. Le besoin trahit toujours une faiblesse.
Le mariage est le mystère suprême. Le mariage est chez nous un mystère popularisé. Il est regrettable que chez nous on n'ait le choix qu'entre le mariage et la solitude. Ce sont des extrêmes. Mais combien peu sont capables d'un mariage véritable^ et combien peu aussi peuvent supporter la solitude. Il y a des liaisons de toutes espèces. Le mariage est une liaison éternelle. La femme est-elle le but de l'homme^ et elle-même n'a-t-elle pas de but ?
Jouer, c'est expérimenter le hasard.
La possibilité d'une douleur infiniment excitante^ existe.
La douleur devrait être l'état habituel, et la joie serait ce qu'est maintenant la douleur et le besoin.
L'antithèse du corps et de l'esprit est une des plus remarquables et des plus dangereuses. Cette antithèse joue un grand rôle historique.
Le monde des fleurs est un infini lointain...
Etrangeté, charme mystérieux^ rudesse apprivoisée; force humble^ puissance obéissante^ voilà les éléments de la volupté ordinaire.
L'historien^ au cours de son récit^ doit souvent se faire orateur. 11 écrit des évangiles^ car toute histoire est un évangile.
Les maladies doivent être envisagées^ en partie, comme une folie corporelle et comme des idées fixes.
La sensation de santé, de bien-être, de contentement est entièrement personnelle, accidentelle, et ne dépend qu'indirectement de circonstances extérieures. C'est pourquoi il ne
suffit pas de la chercher pour la trouver; et c'est peut-être là qu'est le fond réel de toutes les perssonnifications mythologiques.
Pour Dieu il n'y a pas de diable ; mais pour nous il y a une chimère malheureusement très active.
Le monde est un système de suppositions nécessaires. — Un passée un anie d'un genre spécial — notre éternité a parte ante, sans doute. Principes^ pensées et but appartiennent à l'éternité a parte post ; — au futur nécessaire ; ils forment un système de conséquences nécessaires. Du monde réel ou idéal naît le monde actuel^ qui est un mélange de solide et de fluide^ de monde sensible et de monde intellectuel.
La raison et la fantaisie sont unies par le temps et l'espace^ de la façon la plus singulière : et l'on peut dire que chaque pensée, chaque manifestation de notre âme est la partie individuelle d'un tout absolument distinct.
Les forces de la nature seraient-elles en relations mutuelles et individuelles comme les membres de notre corps ?
Les rapports musicaux me semblent être vraiment les rapports fonciers de la nature.
Toute action injuste^ tout sentiment qui n'est •pas noble est une infidélité à l'aimée,un adultère.
Il n'y a pas de religion qui ne soit pas du christianisme.
Caractère religieux de la physiognomonie. Saint et insondable hiéroglyphe de toute forme humaine ! Difficulté de voir vraiment les hommes. iRelativité et fausseté de l'idée de beauté et de laideur. Des hommes vraiment laids peuvent être infiniment beaux. Observation plus fréquente des visages. Rares moments où ces hiéroglyphes se laissent pénétrer. •
Existe-t-il une distinction véritable entre le temporel et le spirituel ? ou cette polarité de notre théologie vient-elle encore de l'ancien testament ? Le Judaïsme est verticalement opposé au christianisme^ et, comme lui, dans une certaine mesure, il est au fond de toutes les théologies.
Ne suffit-il pas de savoir qu'en cette vie nous sommes à même de commencer un vol, que la mort, loin de l'interrompre, accélère plutôt, car sa continuation dépend uniquement de l'immuable direction de notre libre volonté ?
Il ne faut pas chercher la sagesse ici-bas chez les génies^ mais chez les médiocres. Alliée au génie^ elle fait époque et opère des miracles.
L'individualité dans la nature est tout à fait infinie. Combien cette idée vivifie notre espoir en la personnalité de l'univers !...
Les uns ont une personnalité plutôt d'espace, les autres^ plutôt de temps... Serait-ce là la distinction entre héros et artistes ?
Tout bien dans ce monde est activité immédiate de Dieu. Dieu peut m'apparaître en tout homme. On peut étudier le christianisme pendant des éternités. Il paraît toujours plus haut^ plus varié et plus beau.
Le système de la morale pourrait bien devenir aussi l'unique système possible de la philosophie.
Les maladies sont sans doute une chose très importante pour l'humanité^ car elles sont innombrables^ et tout homme a beaucoup à lutter contre elles. Nous ne connaissons que très imparfaitement encore l'art de les utiliser. Elles
sont probablement la matière et le stimulant le plus intéressant de nos méditations et de notre activité. 11 y a probablement ici d'innombrables fruits à cueillir, surtout, il me semble, dans les champs intellectuels, dans les domaines de la morale, de la religion, et Dieu sait encore en quels autres domaines étonnants. Si j'allais devenir un des prophètes de cet art ?
Une mythologie de la nature ne serait-elle pas possible ? Mythologie, au sens où je l'entends, une libre invention poétique qui très diversement symbolise la réalité, etc.
Bien des choses dans l'Ecriture sont locales et temporelles. Voyez l'Ancien Testament. Dans les évangiles se trouvent les éléments d'évangiles futurs et plus hauts.
Le poème de l'esprit est philosophie. C'est le bond le plus haut de l'esprit par dessus lui-même. Unité de la raison et de l'imagination. Sans philosophie l'homme demeure divisé dans ses forces essentielles. Ce sont deux hommes : un homme raisonnable et un poète. Sans philosophie, poète incomplet; sans philosophie, penseur, juge incomplet.
Tout ce qui est mystique est personnel et est,
par conséquent^ une variation élémentaire dC; l'univers.
Une folie commune cesse d'être folie et devient; magie ; folie selon les règles et avec pleine
conscience.
Nous comprendrons le monde quand nous, nous comprendrons^ puisque lui et nous sommes. des moitiés intégrantes. Nous sommes des en-, fants de Dieu^ des germes divins. Un jour nous, serons ce qu'est notre Père.
Le beau est le visible Katexochin.
Il en est du peuple comme des femmes.Il aime passionnément tout ce qui attire son attention.. Il cherche tout en ces objets, parce qu'en un, pressentiment obscur, il sent par eux son essence infinie. Plus l'homme est faible, plus lui semble puissante, mystérieuse et agréable une situa- tion passionnée. Il lui suffit d'être réveillé et^ ému ; peu importe ce qui le réveille ou l'émeut. . Il n'est pas encore assez cultivé pour; faire un choix, et pour ordonner ou distinguer les objets, qui l'excitent, ou pour refuser son attention et sa sympathie à un grand nombre de choses.
Comme la lumière naîç du. fi:ottemjçn,t de l'acier:
contre la pierre^ le son du frottement de l'archet sur la corde, la commotion de la fermeture et de l'ouverture de la chaîne galvanique^ de même, peut-être, la vie naît-elle de l'éveil, de la pénétration de la matière organique. — Construction indirecte. Ce qu'il faut, apparaît spontanément, lorsque les conditions de son apparition se trouvent réalisées. L'opération mécanique est au résultat supérieur ce que l'acier, la pierre, et le choc est à l'étincelle.
La lumière est en tout cas action. — La lumière est comme la vie, action active, action qui ne se manifeste qu'en certaines conditions coïncidentes. La lumière est le génie du feu.
Le signe de la maladie est l'instinct d'auto-destruction. Ainsi de tout ce qui est incomplet,de la vie même, ou mieux de la matière organique.
Le froid est une excitation indirecte. Il fait naître, chez les corps sains, une chaleur plus grande^ Un être parfaitement sain éprouve avant tout, au sein d'une vive activité, une privation et un excès alternatifs d'excitation. La privation l'excite par compensation, l'excès lui fait modérer et restreindre la fonction, et le détermine a diminuer l'activité. La privation met l'homme sain en activité et l'excès le met au repos. Les œuvres d'art ne seraient-elles pas des produits de l'inactivité saine ?
Toute sensation absolue est religieuse.
Le corps et l'âme seraient-ils peut-être séparés d'une certaine manière^ et n'est-ce pas un signe de faiblesse quand toute l'affection de l'un est aussi l'affection de l'autre, sans intervention de la volonté ?
Chez les anciens, la religion était déjà, dans une certaine mesure, ce qu'elle devrait être chez nous : de la poésie pratique.
N'existerait-il pas un besoin absolu, qui rendrait possible l'exclusion de tous les autres? L'amour, la vie en commun avec ceux que l'on aime?
Aplanissez les montagnes, la mer vous en saura gré. La mer est l'élément de liberté et d'égalité.
Un véritable couple royal est pour l'homme tout entier ce qu'une constitution est pour l'esprit seul.
On ne peut s'intéresser à une constitution que comme on s'intéresse à une lettre de l'alphabet. Si le signe n'est pas une belle image ou un chant, l'attachement au signe est le plus pervers des penchants.
Qu'est ce qu'une loi qui n'est pas l'expression de la volonté d'une personne aimée et digne de respect ? Le souverain mystique^ n'a-t-il pas besoin^ comme toute idée^ d'un symbole, et quel symbole est plus digne et plus opportun qu'un homme excellent et qui mérite d'être aimé ? La brièveté de l'expression vaut bien quelque chose, et un homme n'est-il pas l'expression plus brève et plus belle d'un esprit, qu'un collège ? Celui qui a beaucoup d'esprit ne se sent pas gêné par les limites et les distinctions; elles l'excitent plutôt. Seul, celui qui n'a pas d'esprit a le sens des obstacles et du poids. Au reste, un roi né vaut mieux qu'un roi fait. L'homme le meilleur ne pourra supporter sans altération une pareille élévation. Celui qui est né dans cet état ne connaît pas le vertige. Et au fond, la naissance n'estelle pas le choix primitif? 11 faut que ceux qui contestent la liberté, l'unanimité de ce choix ne se soient pas sentis vivre en eux-mêmes.
Celui qui vient m'objecter ici ses expériences historiques, ne sait pas de quoi il est question ni de quel point de vue je parle. C'est pour lui de l'arabe, et il ferait mieux de passer son chemin et de ne pas se mêler à des auditeurs dont l'idiome et les mœurs lui sont complètement étrangers.
La mort est le principe romantisé de notre vie. La mort est la vie. La vie est fortifiée par la mort.
Communisme^ pluralisme^ voilà notre essence la plus intime; et peut-être chaque homme a-t-il une part propre à ce que je pense^ à ce que je faiS; de même que j'ai part aux pensées des autres hommes.
Les mathématiques pures n'ont rien à faire avec la grandeur. Elles sont simplement une science de signes; des opérations de la pensée devenues mécaniques et ordonnées selon des rapports. Elles doivent être purement arbitraires^ dogmatiques, instrumentales. Il en est analogiquement de même du langage abstrait.
Les contrastes sont des analogies renversées.
Il faut que notre corps devienne arbitraire^ notre âme organique.
Plus d'un acte crie éternellement.
Y a-t-il de belles mathématiques ? des mathématiques mystiques, musicales? Les mathématiques ont-elles simplement un but fini? Ne sontelles pas purement théoriques? Les grandeurs sont construites par des grandeurs.
FRAGMENTS ZOTj
La terre et surtout les pierres précieuses sont les corps les plus brûlés ? C'est pourquoi si semblables à l'eau... plus on est consumé^ plus on est consumable.
Tout ce qu'il y a^ toute action^ nous plaît davantage^ à mesure que nous nous élevons. Alors^ nous faisons tout avec plaisir. — Joie et besoin suprêmes. — Absence de relativité. — Empressement constant à subir toute relativité et à se déterminer d'après elle.
Qu'est-ce qui est plus que la vie ? — Le service de la vie^ comme le service de la lumière.
Les rapports musicaux seraient-ils la source de toute joie et de toute douleur ?
L'inconnu est le stimulant de la faculté de connaître. Le connu n'attire plus. La faculté de connaître est elle-même le stimulant suprême; l'inconnu absolu.
La nature commence^ si je puis m'exprimer ainsi; par l'abstrait. La base de la Nature est^ comme celle des mathématiques^ une hypothèse
nécessaire. La nature va aussi a priori ad posterius, tout au moins pour nous. La personnalité lui est opposée. Elle est un processus de personnification enra3'é. Plus il y a d'enrayement^ plus il y a de naturel.
La vraie jouissance est aussi un perpetuum mobile. (En général, la mécanique est la formule d'analogie la plus utilisable pour la physique). A proprement parler, elle se reproduit toujours d'elle-même ; et que ceci n'ait pas lieu (la friction) c'est d'où provient tout déplaisir et tout mécontentement en ce monde.
Pourquoi ne peut-il y avoir de virtuosité dans la religion ? — Parce qu'elle est fondée sur l'amour. Schleirmacher avait prêché une sorte d'amour, de religion — une religion d'art — presque une religion pareille à celle de l'artiste qui vénère la beauté de l'idéal. L'amour est libre, il choisit de préférence le plus pauvre et le plus nécessiteux. C'est pourquoi Dieu aime surtout le pauvre et le pécheur. S'il y a des natures sans amour, il y en a aussi sans religion. Problème religieux : avoir compassion de la divinité. — Mélancolie infinie de la religion. Pour que nous aimions Dieu, il faut qu'il ait besoin d'aide. Jusqu'à quel point ce problème est-il résolu dans le christianisme ?
La vie d'un homme cultivé devrait simplement
alterner de la musique à la non-musique^ comme elle alterne de la veille au sommeil.
Toute force est fonction du temps et de l'espace.
Il en va de l'amour comme de la persuasion. Combien croient être persuadés, qui ne le sont point. On ne peut être vraiment persuadé que du vrai. On ne peut aimer vraiment que l'amour.
Le monde doit être romantisé. C'est ainsi qu'on retrouvera le sens originel. La romantisation n'est autre chose qu'une élévation aux puissances qualificatives. Le ;;^oz' inférieur est identifié dans cette opération, avec un 7noi meilleur. Nous sommes nous-mêmes une telle série de puissances qualificatives. Cette opération est encore entièrement inconnue. Si je donne à l'ordinaire un sens supérieur, à l'habituel un aspect mystérieux, au connu la dignité de l'inconnu, au fini l'aspect de l'infini, je le romantise. L'opération est renversée pour le sublime, l'inconnu, le mystique, l'infini. — Ceux-ci sont rendus logarithmiques par ce lien.— Ils deviennent une expression courante.
Des forces supérieures ont travaillé en tous les véritables rêveurs et mystiques. Il est vrai que
d'étranges mélanges et d'étranges formes en sont nés. Plus la matière était fruste et variée^ plus l'homme était dépourv^u de goût^ de culture, plus il était accidentel, plus ses produits étaient singuliers. Ce serait, en grande partie, peine inutile de nettoyer, d'épurer, d'éclaircir cette étrange et grotesque masse ; en tout cas, le temps n'est pas encore venu, où un tel travail pourrait se faire facilement. 11 est réservé à l'historien futur de la magie. Mais ces choses méritent d'être collectionnées et conservées, en tant que sources très importantes de l'histoire du développement graduel de la force magique. — La magie est l'art d'employer à son gré le monde sensible.
La mort est une victoire sur soi-même, qui, comme toute victoire sur soi-même, procure une nouvelle existence plus légère.
Le suprême est le plus compréhensible, le plus proche, le plus indispensable. Ce n'est que parce que nous ne nous connaissons pas nousmêmes, parce que nous avons perdu l'habitude de nous-mêmes, qu'il y a ici une incompréhensibilité qui est elle-même incompréhensible.
Il faut que la vie d'un homme vraiment canonique soit entièrement symbolique. Toute mort, à cette condition, ne serait-elle pas une mort réconciliatrice ? — plus ou moins s'entend — et
bien d'autres conséquences remarquables ne naîtraient-elles pas de là ?
Tous les arts et toutes les sciences reposent sur des harmonies partielles.
L'amour est le produit de l'action réciproque de deux individus. De là, il est mystique, universel et infiniment perfectible comme le principe individuel lui-même.
Il y a bien des manières de se libérer du monde des sens. D'abord par l'émoussement des sens, — habitude,épuisement,endurcissement,etc. Deuxièmement, par application à un but déterminé, modération et transformation de l'excitation sensuelle — art de guérir. — Troisièmement par maximes a) de mépris et b) d'hostilité envers toutes sensations. La maxime du mépris de toute sensation extérieure était propre aux stoïciens et est encore, en partie, propre aux sauvages de l'Amérique. Celle du mépris des sensations intérieures est propre aux soi-disant gens d'esprit du grand monde et d'ailleurs. La maxime de l'hostilité envers les sensations intérieures et extérieures, les anachorètes, fakirs, moines et pénitents de toutes les époques, l'ont proposée et aussi l'ont suivie en partie. Bien des criminels peuvent avoir été obscurément imbus de cette maxime. Cette dernière maxime et la précédente
sont très voisines et se confondent aisément. — En quatrième lieu, par la suspension partielle de certains sens ou de certaines excitations, qui par l'exercice et les maximes acquièrent une influence constante et prépondérante. Ainsi on s'est libéré de l'âme par le corps, et inversement on s'est libéré par tel ou tel objet extérieur ou intérieur^ de l'influence de tous les autres objets. A ceci appartiennent les passions de tous genres, la foi et la confiance en nous-mêmes, en d'autres personnes, en d'autres choses, esprits, etc. Les préjugés et les opinions favorisent également une telle liberté partielle. De la sorte peut naître aussi une certaine indépendance du monde sensible, soit que l'on s'habitue au monde figuré ou représenté, soit qu'on le tienne pour seul digne d'être aimé. C'est le cas chez les savants ; il est même très fréquent et cela vient,selon ce qui est dit plus haut, du plaisir indolent que prennent d'ordinaire les hommes à ce qui est arbitraire, à ce qu'ils ont fait et fixé eux-mêmes. D'un autre côté, il y a des gens qui ne veulent pas entendre parler du monde de la représentation et des signes ; ce sont les matérialistes ou les sensuels frustes, qui anéantissent toute indépendance de ce genre, et dont on a voulu naguère ériger en système le sentiment lourd, grossier et servile. — Rousseau, Helvétius, Locke, etc., système presque généralement à la mode aujourd'hui.
Y a-t-il une échelle de vie, et la plante a-t-elle
une vie simple^ l'animal une vie double^ l'homme une vie triple et ainsi de suite ?
Tout désespoir est déterministe — mais le déterminisme est aussi un élément du monde ou du système philosophique. L'isolation et la fausse croyance à la réalité des éléments, est la source de la plupart, peut-être de toutes les erreurs qui sont nées jusqu'ici.
La connaissance et la science sont absolument analogues au corps. — S'il n'est pas beau et utile^ il est une charge. C'est pourquoi apprendre ressemble tant à manger; et le savoir a priori est un rassasiement. — L'action de se nourrir sans manger, etc.
Tout hasard est merveilleux — attouchement d'un être supérieur — un problème, date du sens religieux actif.
Le monde est en tout cas une action réciproque entre la divinité et moi. Tout ce qui existe et naît; existe et naît d'un attouchement de l'esprit.
L'idée du microcosme est l'idée suprême pour les hommes. Nous sommes, pareillement, des cosmomètres.
Penser à la pensée apprend vraiment à soumettre la pensée^ car nous apprenons par là, à penser ce que nous voulons et comme nous le voulons.
Faut-il donc que tous les hommes soient des hommes ? Il peut y avoir aussi, sous des formes humaines, d'autres êtres que les hommes.
L'instinct, en tant que sentiment du besoin, de l'incomplet, est en même temps sentiment de la cohésion, de la continuité ou fixité. — Le sens conducteur qui s'oriente en tâtonnant — l'impulsion brute, synthétique, complétive, un woz transitoire, semblable à un point. — Ainsi l'éclair, par instinct, descend dans la chaîne métallique.
Toute philosophie ou science des sciences est critique. L'idée de philosophie est un schéma de l'avenir.
La cohésion générale, intérieure, harmonique, n'est pas, mais elle sera.
Tout organe peut avoir à peu près toutes les maladies des autres organes. Toutes les mala-
dies sont composées de maladies. Tout le corps devient malade quand des organes particuliers deviennent malades. Toute maladie naît de la désunion des organes. La maladie comme la mort fait partie des plaisirs de l'homme.
Tofit corps tend à l'indépendance.
Un corps froid est celui dans lequel l'alimentation n'est pas prépondérante.
L'embrassement n'a-t-il pas quelque chose d'analogue à la communion? (au repas du soir).
Rien n'est plus accessible à l'esprit que l'infini.
Le monde est un trope universel de l'esprit, une image symbolique de celui-ci.
L'épigramme est la monade centrale de l'ancienne littérature et civilisation française.
Tout enchantement est une folie artificiellement produite. Toute passion est un enchantement. Une belle fille est une magicienne plus réelle qu'on ne croit.
Plus d'un genre de specticisme n'est que de l'idéalisme qui n'est pas mûr. Le réaliste est un idéaliste qui s'ignore. L'idéalisme brut; de première main^ est le réalisme.
Le cœur est la clef du monde et de la vie. Nous vivons en cet état de détresse pour aimer et pour avoir besoin de l'aide de notre prochain. Par l'affection on devient susceptible de l'action des autres^ et cette action étrangère est le but. Dans les maladies^ les autres seuls peuvent et doivent nous aider. Ainsi; à ce point de vue^ le Christ est; sans doute, la clef de l'univers.
Chez celui qui a beaucoup d'esprit; en un certain senS; tout devient unique, — ses passions; sa position; ses aventures; ses penchants; bref, tout ce qui le touche devient absolu — fatalité.
Un naufrage commun, etc.; est la bénédiction nuptiale de l'amitié et de l'amour.
La véritable innocence ne périt pas plus que la véritable vie. L'innocence ordinaire n'existe qu'une seule foiS; comme l'homme; et ne revient pas plus que lui. Celui qui; comme les dieux, aime
les premiers-néS; ne trouvera pas à la seconde innocence la même saveur qu'à la première^ encore que celle-là vaille plus que celle-ci. Maintes choses ne peuvent apparaître qu'une fois, parce que cette singularité appartient à leur essence. Notre vie est absolue et indépendante à la fois. Nous ne mourrons que dans une certaine mesure. Notre vie doit être ainsi, en partie, membre d'une vie plus vaste et commune.
La vie ordinaire est un sacerdoce semblable à celui des Vestales. Nous ne sommes occupés à rien autre qu'à l'entretien d'une flamme mystérieuse et sacrée, une flamme double, à ce qu'il semble. La manière dont nous l'entretenons dépend de nous. Cette manière dont nous l'entretenons serait-elle peut-être la mesure de notre fidélité, de notre amour, de notre sollicitude envers l'au-delà, le caractère de notre essence? le signe symbolique et sûr de notre piété, c'est-àdire de notre être ?
Saisons, heures, vie et destin sont, chose remarquable,entièrementrythmiques et métriques. Dans tous les métiers, dans tous les arts, toutes les machines, les corps organiques, nos travaux quotidiens, partout : rythme, mesure, mélodie. Tout ce que nous faisons avec une certaine facilité, sans le savoir, nous le faisons rythmiquement. Le rythme se trouve partout, se glisse partout. Tout mécanisme est métrique, rythmi-
que. Il faut qu'il y ait encore autre chose sous ceci. Serait-ce uniquement l'influence de la pesanteur ?
Tout le visible adhère à l'invisible^ tout ce qui peut s'entendre à ce qui ne peut pas s'entendre, tout le sensible à l'insensible. Peut-être tout ce qui peut se penser à ce qui ne peut pas se penser.
L'imagination est le sens étonnant qui peut nous tenir lieu de tous les autres^ et qui déjà est si soumis à notre volonté. Tandis que les sens extérieurs semblent entièrement soumis à des lois mécaniques, l'imagination ne dépend pas visiblement du présent, ni d'une excitation extérieure.
Notre corps est une partie de l'univers, un membre plutôt. 11 exprime déjà l'indépendance, la nature absolue, il exprime l'analogie avec le tout; bref, le concept du microcosme. Ce membre doit correspondre au tout. Autant de sens, autant de modes de l'univers. L'univers est entièrement un analogue de l'être humain, en corps, âme et esprit. Celui-ci une abréviation,celui-là une élongation de la même substance.
On ne peut devenir qu'autant qu'on soit déjà.
Le présent imparfait suppose un futur et un passé imparfaits. Un futur auquel est mêlé du passé, qui est lié et modifié partiellement par le passé. Un passé qui est mêlé de futur et modifié par lui. Des deux est constitué le présent imparfait^ qui est proprement leur processus générateur. Le présent parfait fait naître le futur parfait libre et le passé parfait libre ; qui tous deux sont affectés et travaillent en même temps. Dans le présent parfait, aucun des deux ne peut être distingué. Les manifestations, la manière d'agir de l'unité nouvelle ne peut être éclaircie à l'aide des propriétés, de la manière d'agir^ des éléments isolés.
En tant qu'être terrestre, nous nous efforçons vers un développement spirituel, vers l'esprit en général. En tant qu'être spirituel extra-terrestre, nous nous efforçons vers un développement terrestre, vers le corporel en général. C'est par la moralité seule que les deux parties arrivent à leur but.
Un démon qui peut apparaître, réellement apparaître, doit être un esprit bon, de même que l'homme qui réellement peut faire des miracles^, et être en relations réelles avec les esprits. Un homme qui devient esprit est en même temps un esprit qui devient corps. Ce genre de mort supé-
rieur^ si je puis m'exprimer ainsi, n'a rien à faire avec la mort ordinaire. Ce sera quelque chose que nous pouvons appeler transfiguration.
Le dernier jour ne sera pas un jour unique, mais pas autre chose que cette période qu'on appelle aussi le règne millénaire. Tout homme peut, par sa perfection morale, appeler son jour suprême. Le règne millénaire demeure constamment parmi nous. Les meilleurs d'entre nous, qui déjà, tandis qu'ils vivaient, ont atteint le monde de l'esprit, ne meurent qu'en apparence. Ils ne se laissent mourir qu'en apparence; et de même, les esprits bons, qui de leur côté sont parvenus à la communion avec le monde corporel, n'apparaissent point, pour ne pas nous troubler. Celui qui ici n'arrive pas à la perfection, y arrive peutêtre de l'autre côté, ou doit recommencer une nouvelle carrière terrestre. N'y aurait-il pas aussi une mort de l'autre côté, dont le résultat serait la naissance terrestre? De cette façon, la race humaine serait moins grande, moins nombreuse que nous ne le pensons. Cependant, on peut encore avoir d'autres pensées. — Spectres. — Explication indirecte, fausse, trompeuse. — Résultat de l'obscurcissement. Ce n'est qu'au sage, à celui qui est déjà illuminé ici-bas, qu'apparaissent les esprits incarnés.
Il se pourrait bien que les prophéties se vérifiassent, grâce à la bienveillance du destin en-
FRAGMEiNTS 221
vers les prophètes, grâce à son unanimité avec eux.
Lorsqu'on a vraiment faim, on peut se soulager par quelque autre excitation,, quelque autre sollicitation. Il arrive souvent ainsi qu'un besoin, une maladie, un plaisir, se manifestent d'une manière tout à fait étrangère,par un autre organe^ par d'autres besoins et penchants (maladies gastrites). L'homme est lié à la vie par un grand nombre de nœuds, ou de charmes; les natures inférieures par un nombre moindre. Plus la vie est contrainte, plus elle est haute.
Je suis persuadé qu'on arrive aux révélations authentiques plutôt parla froide raison technique et le calme sens moral, que par la fantaisie qui paraît simplement nous mener dans le royaume des spectres, cet antipode du véritable ciel.
11 faut que je croie superstitieusement en Jésus. D'ailleurs, la superstition est, en général, plus nécessaire à la religion qu'on ne le pense d'ordinaire.
En tout mouvement dans la nature se trouve le principe d'une mobilité constante.
Il y a trois masses d'hommes principales : les
sauvages, les barbares civilisés^ les Européens. L'Européen est autant au-dessus de l'Allemand que celui-ci est au-dessus du Saxon^ et le Saxon au-dessus de l'habitant de Leipzig. Au-dessus d'eux est le citoyen de l'univers. Tout ce qui est national;temporel;local; individuel^ peuts'universaliser et ainsi se canoniser et devenir général. Le Christ est un citoyen ainsi ennobli. Ce coloris individuel de l'universel est son élément romantique. Ainsi tout ce qui est national^ et même le Dieu personnel^ est un univers romantisé. La personnalité est l'élément romantique du moi.
Est-ce qu'en faveur de la supériorité des femmes^ ne plaiderait pas cette circonstance que les extrêmes de leur développement sont bien plus frappants que chez nous ? L'individu le plus abject ne diffère pas autant de l'homme le plus honorable^ que la femme misérable de la noble dame. Et ceci aussi,, qu'on a dit beaucoup de bien des hommes, mais qu'on n'en a pas dit des femmes ? N'ont-elles pas cette ressemblance avec l'infini qu'on ne peut les élever au carré et qu'il n'est possible de les trouver que par approximation? Et cette ressemblance avec le suprême, qu'elles sont absolument proches et cependant toujours cherchées, qu'elles sont absolument compréhensibles, et cependant jamais comprises, qu'elles sont absolument indispensables et que cependant on s'en passe presque toujours? Cette ressemblance avec les êtres supérieurs, qu'elles paraissent si puériles, si ordinaires, si désœuvrées
et si joueuses? Et le besoin plus grand d'assistance qu'elles éprouvent^ les élève aussi au-dessus de nous, ainsi que leur habileté plus grande à se tirer d'affaire ; et le talent qu'elles ont bien plus que nous d'être despotes et esclaves. Et de la sorte, elles sont absolument au-dessus et au-dessous de nous, et en outre, plus homogènes et plus indivisibles que nous. Les aimerions-nous encore s'il n'en était pas ainsi? Avec la femme est né l'amour et avec l'amour la femme, et c'est pourquoi on ne comprend pas l'un sans l'autre. A celui qui veut comprendre la femme sans Tamour et l'amour sans la femme, arrive ce qui arriva aux philosophes qui considéraient la passion sans l'objet, et l'objet sans la passion, et ne voyaient pas les deux choses dans l'action. Ce qui n'est pas encore à la portée des femmes n'est pas encore mûr. Elles sont là, comme les grands de Rome, non pour préparer, mais pour jouir des résultats, pour user des choses, non pour les tenter ou les éprouver. Etre aimées est partie de leur essence originelle. La raison seule sépare les femmes et l'amour.
Manger en commun est l'acte symbolique de l'union. Toutes unions ou réunions, à l'exception du mariage,ont un but déterminé ; sont déterminées par un objet, et cet objet détermine leurs actes. Le mariage au contraire est une union totale, indépendante. Jouir, s'approprier, s'assimiler, c'est manger, ou plutôt, manger n'est autre chose qu'une appropriation. De là, toute jouis-
sance spirituelle peut être exprimée par l'acte de manger. Dans l'amitié, on mange réellement de son ami, ou bien l'on vit de lui. C'est un véritable trope de substituer le corps à l'esprit^ et; au repas funéraire d'un ami^ par une audacieuse imagination transcendantale, de manger sa chair à chaque bouchée, de boire son sang à chaque gorgée. Cela paraît absolument barbare au goût efféminé de notre tem.ps, mais qui vous dit de songer immédiatement à la chair et au sang grossiers et corruptibles? L'assimilation corporelle est assez mystérieuse pour être une belle image du sens spirituel; — et d'ailleurs, la chair et le sang sontils vraiment si répugnants et si peu nobles? En vérité; il y a ici plus que de l'or ou du diamant^ et le temps n'est pas loin où l'on aura une idée plus haute des corps organiques. Qui sait quel sublime s3^mbole est le sang! Précisément, ce qui répugne dans les parties organiques permet de soupçonner quelque chose de très élevé en elles. Nous frémissons devant elles comme devant des spectres et, avec une terreur semblable à celle qu'éprouvent les enfants, nous pressentons en ce mélange singulier un monde mystérieux qui pourrait être une vieille connaissance. — Mais, pour en revenir au repas funéraire, ne pourraiton supposer que notre ami soit maintenant un être dont la chair pourrait être le pain et dont le sang pourrait être le vin? — De cette façon, nous jouirions tous les jours du génie de la nature, et chaque repas deviendrait un repas commémoratif, un repas qui nourrirait l'âme en même temps que le corps, un moyen mystérieux de
transfiguration et de déification sur la terre — un commerce vivifiant avec le vivant absolu. — L'inexprimable, nous en jouissons dans le sommeil. — Nous nous réveillons comme l'enfant sur le sein maternel, et reconnaissons de quelle manière tout ce qui nous ranime et nous fortifie nous est venu de la bienveillance et de l'amour, et que l'air, les boissons et les aliments sont les membres d'une personne indiciblement chère.
Le charbon et le diamant sont une même matière, et cependant, combien différents ! Ne seraitce pas le même cas pour l'homme et pour la femme ? Nous sommes de l'argile et les femmes sont des pierres précieuses qui sont également formées d'argile.
Se juger soi-même d'après les actions réelles, d'après la surface; non d'après le tissu intérieur. Combien est belle la surface du corps et combien répugnante sa constitution intérieure.
Celui qui apporte un caractère, apprendra bien difficilement à se comprendre.
Tout souvenir est présent. Dans un élément plus pur, tout souvenir nous apparaîtra comme une condensation nécessaire.
La poésie l^Tique est pour le héros, elle fait des héros; la poésie épique est pour les hommes. Le héros est lyrique^ l'homme épique, le génie dramatique. — L'homme est lyrique, la femme épique, le mariage dramatique.
Il faut que tout devienne moyen de vie. Art de tirer de la vie de toute chose. Vivifier tout, est le but de la vie. Plaisir est vie. Le déplaisir est moyen vers le plaisir, comme la mort est moyen vers la vie.
Les enfants sont des espoirs, les vierges des souhaits et des prières.
La vie naît,comme la maladie, d'un arrêt,d'une limitation, d'un contact.
La chose la plus ordinaire dans l'euphonie véritable est digne d'une méditation éternelle. C'est dans les langues étrangères qu'on sent le plus vivement que tout discours devrait être une composition. On soigne trop peu son langage et son écriture. Le discours idéal appartient à la réahsation du monde idéal.
Seul un artiste peut deviner le sens de la vie.
La philosophie ne doit pas expliquer la nature^ elle doit s'expliquer elle-même.Toute satisfaction est solution de soi-même. Le besoin naît de la division, de l'influence étrangère^ de la lésion. Il faut que cela se répare soi-même. L'auto-solution de la passion^ cette auto-consomption de l'illusion^ du problème illusoire est tout juste la volupté de la satisfaction de la passion. La vie est-elle autre chose ? Le désespoir^ la peur de la mort est précisément une des plus intéressantes illusions de ce genre. Cela commence sthéniquement comme une tragédie^ cela se termine asthéniquement^et par là-même devient une sensation pacifiante^ une pulsation de notre vie sensitive. Cela peut aussi commencer asthéniquement et finir sthéniquement. C'est tout un. Une tragédie qui nous laisse trop de mélancolie n'a pas commencé assez sthéniquement. Toute histoire contient une vie, un problème qui se résoud luimême. Ainsi toute vie est une histoire.
Celui qui regarde la vie comme autre chose qu'une illusion qui se détruit elle-même, est encore prisonnier de la vie.
Le dithyrambe, parmi les gestes sensibles, est l'embrassement.Il faut donc qu'il soit jugé d'après les lois de sa nature.
Plus l'esprit veut être tranquille^ plus il veut être excitable, plus il faut qu'il cherche à fournir^ en même temps, à son corps une occupation insignifiante. C'est comme la chaîne négative qu'il laisse descendre à terre^ pour devenir d'autant plus actifs d'autant plus laborieux.
Les problèmes les plus élevés préoccupèrent d'abord les hommes. C'est dans les premières méditations, que l'homme sent le plus vivement le besoin de réunir les fins les plus hautes. A mesure que la culture s'élève, la généralité de ses tentatives diminue, mais leur utilité pratique augmente. Ce qui l'induit en erreur de s'abstraire complètement des parties finales, et de mettre tout son mérite à réunir exclusivement les parties les plus proches et plus conditionnelles. Mais il ne tardera pas à remarquer les défauts de cette méthode et recherchera le moyen de réunir les avantages de la première méthode à ceux de la seconde et de les compléter ainsi. Alors^ l'idée lui vient enfin de rechercher en lui-même, comme point central absolu de ces mondes séparés, le membre conjonctif absolu. Il voit tout à coup que le problème est en réalité déjà résolu par son existence, et que la conscience des lois de son existence est la science Katexochin qu'il a si longtemps cherchée. Par la découverte de cette conscience, la grande énigme est foncièrement résolue. De
même que sa vie est philosophie réelle^ sa philosophin est vie idéale, théorie vivante de la vie. Des faits accidentels naissent des expériences systématiques. Son chemin lui est maintenant tracé pour toujours. Son occupation est l'élargissement infini de son être. Le rêve de sa jeunesse est une belle réalité. Ses espoirs et ses pressentiments d'autrefois sont devenus des prophéties symboliques. La contradiction apparente du problème originel — solution et non solution à la fois — prend absolument fin.
La fable est le summum de la reproduction poétique et populaire, de la philosophie de la première période, ou de la philosophie dans l'état naturel des philosophèmes isolés, de la première culture ou formation. Ce n'est pas de la poésie pure et originale, mais de la poésie artificielle, de la philosophie devenue poésie. Elle n'appartient pas aux beaux-arts. Elle est technique, image de l'intention, conductrice vers un but. De là, l'arbitraire voulu dans le choix de sa matière, — une matière forcée trahit l'intention, le plan d'un être intelligent. L'homme se sent contraint d'ajouter une pensée supplémentaire à ce phénomène. Pour se faire facilement comprendre, l'inventeur a lui-même inventé une aventure qui, simplement imaginée pour cet usage, éveillera en l'auditeur, rapidement et sans malentendu, la pensée proposée. Peut-être a-t-il dépensé bien de la peine pour tirer ce résultat des aventures impures et mêlées qu'il a
vécues^ pour en obtenir cejugement^cette loi; et se convaincre de son exactitude. Cela lui donna l'occasion d'inventer la fable. Il composa une aventure^ une formule hiéroglyphique^ qui ne contenait rien de la thèse^ et était si physiognomoniquement parlante^ qu'on ne pouvait manquer son âme ; qu'à l'entendre^qu'à voir cette imitation spirituelle^ nécessairement^ il fallait imiter aussi la thèse qui y était cachée: et en même temps,puisqu'on imitait consciemmentuneœuvre humaine^ le résultat d'une intention déterminée^ il fallait que l'attention mît à part cette même thèse^ et reconnût en elle le but de l'œuvre. Plus l'art est fruste^ plus est frappante la contrainte de la matière. L'artiste n'attache pas d'importance à la beauté^ à l'équilibre de la forme. Il ne veut autre chose qu'une expression sûre de son intention; et n'a d'autre but qu'une communication compréhensible. Plus l'état général des esprits est élémentaire, plus les esprits ont de peine à deviner^ plus il faut que l'opération soit brève et simple; moins il faut qu'on la voile^ moins il faut que l'intention, la pensée^ soit attachée à la matière. Il faut que l'âme de l'œuvre flotte aussi nue que possible à la surface. Il faut qu'elle se fasse importunément reconnaître dans les mouvements trop tendus et non naturels ; et dans les modifications de la matière caricaturisée. La raison et la divinité ne parlent pas, à ces époques^ d'une manière assez distincte, assez frappante^ par la bouche d'un homme. Les pierres^ les arbres, les animaux doivent parler, pour que l'homme se sente lui-même et réfléchisse sur lui-même. L'art est d'abord hiéroglyphique.
La force communicative et réflective du langage et ia force reproductive et Imaginative^ ou poésie^ sont encore unes. C'est plus tard seulement que cette masse brute se sépare. Alors^ naît l'art de nommer^ le langage au sens propre, philosophie; art, art créateur, poésie en général. La sagesse énigmatique ou l'art de cacher la substance sous ses propriétés^ l'art d'emmêler mystiquement ses signes distinctifs, appartient à cette période, où il fournit une matière à la jeune perspicacité. Des œuvres mystico-allégoriques marquèrent probablement les premières 27Z/!/garisations des premiers théorèmes, à moins que la connaissance générale ne soit, tout d'abord, venue au monde, sous cette même forme populaire. Les paraboles sont de formation bien postérieure. A la poésie artificielle ou à la technique en général appartient la rhétorique. Le caractère de la poésie artificielle est l'appropriation, le but étranger. Le langage, dans son sens le plus propre^ appartient au domaine de la poésie artificielle. Son but est une communication déterminée. Si l'on veut appeler ainsi langage, l'expression d'une intention, toute la poésie artificielle est langage.Son but est communication déterminée,provocation d'une pensée déterminée. Le roman appartient à la poésie naturelle, l'allégorie à la poésie artificielle. La poésie naturelle peut avoir ainsi, sans y perdre, l'apparence de la poésie artificielle, de la poétie didactique. Mais il faut qu'elle n'y soit liée qu'accidentellement, librement. Cette apparence d'allégorie lui donne alors un charme de plus, et elle ne saurait
avoir trop de charmes^ trop d'attraits de tout genre.
Notre vie est incomplète parce qu'elle a des périodes. Il faudrait qu'elle ne fût qu'une période, alors elle serait infinie. Le processus relatif est le processus substantiel. Là où l'augmentation est liée à la condensation, il y a vie.
L'âme de celui qui, dans l'espace, voit tout figuré et plastique, est musicale. Les formes apparaissent par des vibrations inconscientes. — L'àme de celui qui voit le son, le mouvement en soi, est plastique, car la multiplicité des sons et des mouvements ne naît que par la figuration. Mais l'homme musical deviendra-t-il bon peintre et sculpteur, de même que l'homme plastique peut devenir bon musicien, etc., attendu que toute forme exclusive se nuit à elle-même ? Ou bien le génie réside-t-il précisément dans l'unification, et le développement du génie danslaconstruction de cette unification ? — Développement du germe unificateur le plus faible ? Tout homme aurait le germe génial, mais seulement à divers degrés de développement et d'énergie.
Au fond, la mathématique n'est qu'une philosophie ordinaire et simple, et la philosophie une mathématique supérieure, en général.
Des événements qui durent depuis longtemps peuvent cesser subitement, de même qu'une maladie subite ne cesse souvent que par longueur de temps.
Toutes choses arrivent en nous bien avant qu'elles aient lieu.
Les rêves sont extrêmement importants pour le psychologue ; ils le sont aussi pour l'historien de l'humanité. Les rêves ont apporté beaucoup de choses à la culture et au développement de l'humanité. De là, la juste et grande considération dont ils jouissaient jadis.
La physique, au sens strict, serait-elle la politique des choses de la nature ? La physique inférieure considère la pierre parmi les pierres, comme la politique ordinaire,rhomme parmi les hommes. — Celle-ci, la formation des rochers, des montagnes, celle-là, la formation des états. La minéralogie et la géologie astronomico-terrestres en différent entièrement. Des fragments de cette science sont d'ordinaire admis parmi la géognosie ordinaire, et son idée est au fond de la géognosie d'aujourd'hui.
La théorie incomplète écarte de la pratique, la théorie complète y ramène.
Tenir pour sain le soi incritique^ de même que le croire malade^ l'un et l'autre sont un défaut et une maladie.
Toujours^ nous nous heurtons finalement à la volonté; à la détermination arbitraire^ comme si celle-ci était partout le commencement propre et nécessaire. Toute détermination arbitraire artificielle doit pouvoir devenir une détermination nécessaire^ naturelle, et réciproquement.
L'air est organe de l'homme aussi bien que le sang. La séparation du corps et du monde est semblable à celle du corps et de l'àme.
L'homme a certaines zones corporelles — son corps est la plus proche. Ce qui l'entoure d'abord forme la deuxième zone. Sa ville et sa province la troisième^ et ainsi de suite jusqu'au soleil et à son système. La zone la plus intérieure est en quelque sorte le inoi et celui-ci est opposé comme l'abstraction^ la contraction suprême, à l'univers qui est la réflexion, l'expansion suprême.Ainsi le point de l'espace atmosphérique.
La force est la voyelle infinie, la matière de la consonne.
Toute illusion est aussi essentielle à la vérité que le corps à l'âme. L'erreur est l'instrument nécessaire de la vérité. De l'erreur^ je fais la vérité. Toute transition commence par l'illusion. Je mets hors de moi ce qui est en moi, je crois que ce que je fais est arrivé. Croire est l'opération de l'illusion^ la base de l'illusion. Toute science dans l'éloignement est foi. L'idée hors de moi est chose. Toute science commence et finit dans la foi. Extension du savoir est extension du domaine de la foi. Le moi croit voir un être étranger, par approximation de celui-ci naît un autre être intermédiaire — le produit, ce qui appartient au moi, et ce qui en même temps semble ne pas lui appartenir — les résultats intermédiaires du processus sont la chose principale — la chose devenue ou faite par hasard est la chose qu'on avait en vue, renversée.
De même que toutes les connaissances s'enchaînent, de même toutes les non-connaissances s'enchaînent aussi. Qui peut créer une science, doit aussi pouvoir créer une non-science. Qui peut rendre une chose compréhensible doit aussi pouvoir la rendre incompréhensible. Le maître doit pouvoir produire de la science et de l'ignorance.
Quand le caractère d'un problème donné est.
l'insolubilité, nous résolvons ce problème en prouvant son insolubilité.
Tout ce que nous faisons directement se fait-il par soi-même^ et ce que nous faisons indirectement se fait-il par nous ?
La peur peut être aussi le symptôme d'un objet agréable, par exemple le respect.
Il faut nécessairement que l'on s'épouvante lorsqu'on jette un regard dans les profondeurs de l'esprit. La mélancolie et la volonté n'ont pas de bornes. Il en est d'elles comme du ciel. L'imagination fatiguée s'arrête... et seule sa constitution momentanée est indiquée par là. Nous nous heurtons ici à la possibilité de maladies, de faiblesses mentales, bref, à la science de la vie et de la constitution spirituelles ; et la loi morale apparaît ici comme la seule vraie loi de l'ascension graduelle de l'univers, — comme la loi fondamentale du développement harmonique.
L'homme avance graduellement, plus léger à chaque pas véritable, et à mesure que s'acquiert la vitesse, l'espace augmente. Seul le regard en arrière fait avancer,tandis que le regard en avant fait reculer.
Toute science devient poésie après qu'elle est devenue philosophie.
La femme est le symbole de la bonté et de la beauté ; l'homme le symbole de la vérité et du droit.
A celui en qui je puis faire naître un penchant indéterminé^ je donne de la vie au sens strict du mot.
Nous sommes plus étroitement liés à l'invisible qu'au visible.
Les lois sont les suites nécessaires de la pensée ou de la science imparfaite.
Notre conscience prouve déjà notre relation^ notre enchaînement à un autre monde — la possibilité d'une transition — une puissance intérieure^ indépendante, et un état hors de l'individualité commune.
Le rêve est souvent significatif et prophétique parce qu'il est une opération de l'àme de la nature ; et repose ainsi sur l'ordre des associations. Il est significatif comme la poésie, mais aussi, à cause de cela même, d'un significatif déréglé, absolument libre.
Il faudrait être fier de la douleur ; toute douleur est un ressouvenir de notre haut rang. La volupté est une douleur agréable et ennoblie.
Un corps est à l'espace ce qu'un objet visible est à la lumière.
Le temps est l'espace intérieur^ — l'espace est le temps extérieur. Tout corps a son temps ; tout temps a son corps. L'espace se résout dans le temps comme le corps se résout dans Fâme.
Pour former la voix^ il faut que l'homme s'assimile plusieurs voix; de la sorte, son organe devient plus substantiel. De même pour développer son individualité; il faut qu'il puisse toujours adopter et s'assimiler d'autres individualités. C'est ainsi qu'il devient individu substantiel.
La synthèse de l'âme et du corps s'appelle ; personne. La personne est à l'esprit comme le corps est à l'âme. Elle se décompose aussi et reparaît sous une forme plus noble.
De même que l'œil ne voit que l'œil, de même l'intelligence ne voit que l'intelligence, l'âme ne
voit que l'âme, la raison ne voit que la raison^ l'esprit ne voit que l'esprit, etc., l'imagination ne voit que l'imagination, les sens ne voient que les sens. Dieu n'est reconnu que par un Dieu.
Modifier est relativement créer et détruire. Nous ne pouvons rien créer absolument, attendu que le problème de la création absolue est un problème imaginaire. Il n'y a pas de commencement absolu, cela appartient à la catégorie des pensées imaginaires.
Notre esprit est une substance d'association. Il vient de l'harmonie,de la simultanéité des multiplicités et se maintient par elles. L'esprit est le principe social, concentratif. Seul, un esprit, une association lui a donné l'être. La mort le transfère en quelqu'autre lieu dans la grande association, le réveille quelque part ailleurs.
La lumière est l'action de l'univers. L'œil est le sens qui spécifie l'univers, l'âme de l'univers — action de l'univers. Les rayons sont une simple fiction.
Les corps sont des pensées précipitées et cristallisées dans l'espace. Le temps est une transformation successive des forces. Le présent est l'oscillation ; on dirait d'un vase qui a un mouvement de flux et de reflux.
De toute façon^ la vie ne peut s'expliquer que par la vie^ l'émotion que par l'émotion. Si toute matière est à la force comme l'objet au sujet, toute matière et toute force sont d'une même origine, et unies dans le fond comme elles sont séparées dans la suite. La vie est-elle simplement émotion compliquée ou une combinaison plus haute ? L'émotion est-elle composée d'excitation et de sensation ?
Lorsqu'on veut faire et atteindre quelque chose de déterminé, il faut que l'on s'impose des bornes provisoires. Celui qui ne veut pas le faire, est semblable à celui qui ne veut pas nager avant de savoir nager. Il y a un idéaliste magique comme il y a un réaliste magique. L'un cherche un mouvement miraculeux, un sujet miraculeux, l'autre, un objet miraculeux, une forme miraculeuse. Tous deux sont affectés d'une maladie logique, d'une espèce de délire, dans lequel^ sans doute, l'idéal se manifeste ou se reflète d'une double manière; ce sont de saints êtres isolés, qui réfractent merveilleusement la lumière supérieure — des prophètes fous. — Le rêve est de même prophétique, caricature d'un étrange avenir.
L'enivrement des sens est à l'amour ce que le sommeil est à la vie.
La fleur est le symbole du mystère de notre esprit.
Lorsque nous parlons du monde extérieur, lorsque nous peignons des objets réels^ nous procédons comme le génie. Le génie est pareillement la faculté de parler d'objets imaginaires comme d'objets réelS; et de les traiter de la même façon. Le talent d'écrire^ d'observer avec exactitude, de décrire utilement ces observations,, diffère du génie. Sans ce talent on ne voit qu'à demi, et l'on n'est qu'un demi-génie. On peut avoir des aptitudes géniales qui, ce talent faisant défaut, n'arrivent jamais à se développer. Aucun de nous n'existe sans génialité. Le génie est nécessaire à tous, mais ce que d'ordinaire on appelle génie, est le génie des génies.
Ce qu'il y a de meilleur dans les sciences, c'est leur ingrédient philosophique, comme la vie est ce qu'il y a de meilleur dans les corps organiques. Dépouillez les sciences de leur philosophie, que reste-il ? De la terre, de l'air et de l'eau.
Le renoncement de soi-même est la source de toute humilité, en même temps qu'il est la base de toute élévation véritable. Le premier pas sera un regard intérieur, contemplation séparative de
nous-même. Celui qui s'arrête ici ne va qu'à michemin. Le second pas doit être un regard actif vers le dehors ; considération personnellement active et fixe du monde extérieur. L'artiste ou l'écrivain ne fera jamais une œuvre remarquable, qui ne peut reproduire autre chose que ses expériences, ses sens, ses objets préférés, qui ne peut gagner sur lui-même d'étudier avec zèle et de représenter à loisir, un objet absolument étranger et qui ne l'intéresse pas du tout. Il faut que l'artiste puisse et veuille reproduire tout ce qui existe. C'est de là que naît le grand style qu'on admire si justement dans Gœthe.
Toute forme humaine amène un germe individuel en celui qui la contemple. C'est ainsi que cette contemplation devient infinie. Elle est liée au sentiment d'une force inépuisable ; et c'est pourquoi elle est absolument vivifiante. Lorsque nous nous contemplons nous-mêmes, nous nous vivifions nous-mêmes.
L'amour est le but final de l'histoire universelle. \Jamen de l'univers.
Quand notre intelligence et notre univers s'harmonisent, nous sommes semblables à Dieu.
L'amour est le réel suprême, le principe. Tous
les romans où paraît l'amour véritable sont des contes symboliques^ des événements magiques.
L'usage prématuré et sans mesure de la religion est extrêmement nuisible à la croissance et au développement de l'humanité^ comme l'eaude-vie^ etc.; au développement physique.
Qu'est-ce qui est vieux^ qu'est-ce qui est jeune? Jeune^ là où l'avenir prédomine; vieux, là où le passé a la prépondérance.
Plus une œuvre d'art est simple dans l'ensemble, individuelle et diverse en ses détails, plus elle est parfaite.
Il est étrange qu'en un si grand nombre de religions les dieux semblent aimer le laid.
Les émotions d'âme répétées, les exercices, etc., augmentent la cohésion de l'âme avec le corps et développent leur sensibilité réciproque.
La vie est la liberté de la nature, la liberté sensible.
Plus l'homme développe artistiquement son
sens de la vie. plus l'intéresse la disharmonie à cause de la solution du problème.
Avec le temps^ l'histoire deviendra légende. Elle redeviendra ce qu'elle a été au commencement.
Un peuple est comme un enfant : un problème pédagogique individuel. Tel peuple a comme tel enfant un talent dominant. Il ne faut pas qu'à cause de celui-ci on néglige de cultiver les autres. Un talent isolé et poussé en hauteur se fane prématurément parce qu'il manque d'aliment. Les autres talents peuvent seuls lui fournir cet aliment. L'ensemble des talents forme une sorte de corps. Lorsque le corps souffre d'abord au profit d'un membre^ peu après^ ce membre, indirectement, souffre aussi.
L'inconnu, le mytérieux, est le résultat et le commencement de tout. Nous ne connaissons en somme que ce qui se connaît soi-même. Ce qui ne peut se concevoir est dans un état incomplet; et sera rendu compréhensible peu à peu. La nature est incompréhensible/^^ se.
On peut, par la vie à venir, sauver et ennoblir la vie passée.
Est-ce que toute formation plastique, de celle du cristal à celle de l'homme^ne pourrait pas s'expliquer acoustiquement par des mouvements arrêtés ou contrariés ?
Celui à qui le grand rythme, l'hexamètre en périodes, ce mécanisme poétique intérieur, est devenu familier, écrit admirablement sans sa coopération volontaire ; et, tandis que les pensées les plus hautes s'allient d'elles-mêmes à ces vibrations merveilleuses, et se joignent au milieu d'ordonnances somptueuses et diverses, l'on saisit le sens profond des antiques légendes orphiques et de l'enseignement mystérieux de la musique,qui fut la formatrice et le lénitif de l'univers. Nous jetons ici un regard profondément instructif dans la nature acoustique de l'àme et nous trouvons une ressemblance nouvelle entre la lumière et la pensée, puisque toutes deux s'allient à des oscillations ou à des vibrations.
La morale trop précoce est extrêmement nuisible à l'humanité. Elle a, comme la religion, fait un mal infini, et s'est beaucoup retardée ellemême.
La musique a beaucoup d'analogie avec l'algèbre.
Plus l'horizon de la conscience devient illimité et complexe^ plus s'évanouit la grandeur individuelle^ et plus s'accroît notablement, plus se manifeste la grandeur spirituelle de l'homme. Plus l'ensemble est grand et élevé, plus le détail est remarquable. La susceptibilité de limitation augmente avec l'absence de limites. La liberté augmente avec le développement et la facilité de la pensée. La diversité des méthodes s'accroît; et le penseur parvient à tirer parti de toute chose.
Si vous apercevez un géant, regardez d'abord la position du soleil, et voyez si le géant n'est pas l'ombre d'un pygmée.
Celui qui a cherché Dieu une fois, finit par le trouver partout.
La personnalité locale et temporelle s'évanouit dans la vertu. L'homme vertueux n'est pas, comme tel, un individu historique. C'est Dieu même.
Rien n'est péché pour l'homme vraiment religieux.
Dans quelle mesure n'atteignons-nous jamais
l'idéal ? — dans la mesure où il se détruirait luimême. Pour qu'il agisse comme idéal, il faut qu'il ne se trouve pas dans la sphère de la réalité ordinaire. La noblesse du moi réside dans la libre élévation au-dessus de soi-même; par conséquent^ sous certains rapports, le moi no. peut être élevé, sinon son activité, sa jouissance, c'est-àdire sa victoire, bref, le 7noi lui-même, cesserait. Le vice est un tourment qui croît éternellement : dépendance de l'involontaire. La vertu est une jouissance qui croît éternellement : indépendance de l'accidentel. De même que,de par son identité, les occasions d'être vertueux ne peuvent jamais faire défaut au vicieux, de même l'occasion de tomber ne peut jamais manquer à l'homme vertueux.
L'universel de tout instant demeure, car il est dans le tout. Le tout opère en chaque instant, en chaque phénomène. L'humanité, l'éternel sont omniprésents ; car ils ne connaissent le temps ni l'espace. Nous sommes, nous vivons, nous pensons en Dieu, car c'est l'espèce personnifiée. Pouvez-vous dire si c'est ici ou là ? C'est tout et c'est partout. En lui nous vivons, nous nous mouvons et nous serons. Tout ce qui est authentique dure éternellement, toute vérité, tout ce qui est personnel.
Où il y a un être, il faut qu'il y ait aussi une connaissance. L'œuvre écrite est une extériori-
sation de l'état intérieur^ des transformations intérieures^ l'apparition de l'objet intérieur. L'objet extérieur change de place, par le moi et dans le nirn, avec le concept et produit la contemplation.L'objet intérieurchange de place, par le moi et dans le moi, avec un corps approprié et le signe naît. Là est l'objet du corps; ici est l'objet de l'esprit. La conscience ordinaire confond ce qui est né, la contemplation et le signe, avec le corps, parce qu'elle ne sait pas abstraire, qu'elle n'est pas personnellement active et qu'elle n'est que nécessairement passive, à demi seulement, non entièrement.
La ligne courbe est la victoire de la libre nature sur la règle.
Tout être pensant trouvera peu à peu la vérité, qu'il sorte et qu'il aille où il veut.
La science n'est qu'une moitié; la foi est l'autre moitié.
Le point ne peut être pensé autrement que mobile.
L'accessoire de l'homme est le principal de la femme.
Adam et Eve. Ce qui fut fait par une révolution^ doit cesser par une révolution. (La pomme.)
Les souffrances doivent nous être supportables par la raison que c'est nous-mêmes qui nous les infligeons^ et que nous ne souffrons que dans la mesure où nous coopérons à nos souffrances.