Les disparates
Salomé ne vit même pas la tête saignante dans la coupe où, tout à l'heure, les ligures enflées de lait et les raisins cendrés de Béthanie, qu'on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux longs, toujours à demi fermés, sur le bourreau qui apportait l'offrande.
C'était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre d'où le torse, nu, s'élançait tel une colonne d'ébène, avec les bras noueux. L'immobilité de son visage fascinait. Ses yeux luisaient d'une ardeur étrange à cause d'une ligne jaune très nette qui en isolait la pupille. En marchant, il balançait les hanches, le regard
droit au-dessus des hommes. «Ses gestes décelaient la force, et une paresse voluptueuse les alourdissait. Derrière lui, traînait une odeur acre que répandaient l'huile de lentisque et la graisse d'agneau dont il se frottait le corps pour l'assouplir.
Rêveuse, la princesse croquait des pistaches salées. Elle en prenait, machinalement, dans une petite assiette de bronze que soulevait une esclave accroupie à ses pieds.
La présence du bourreau lui causait un trouble profond. Une joie s'y mêlait qui devenait du désir. Regardant cet homme, elle regrettait de n'avoir point dansé pour lui seul, afin de Texciter à Tamour ; et au spectacle de sa mâle beauté, elle imaginait des armées nombreuses en marche à travers les sables, des guerriers magnifiques et forts comme il était, qu'elle aurait conduits, par le pouvoir unique de sa beauté.
D'après les ordres, il avait mis le trophée sur le sol, devant elle. A un signe d'Hérode, il se baissa pour le relever, montrant le jeu de ses muscles pleins. Derrière lui, Salomé sortit sans daigner entendre les convives : couchés autour du tétrarque, ils la rappelaient à grands cris. Dans la cour, elle repoussa Hérodias venue à sa rencontre, la flatterie sur la bouche.
Et elle s'éloigna sur les traces de rhomme, attirée, alanguie, déjà soumise...
Il s'arrêta, parce qu'elle l'appelait, et il déposa son fardeau. Puis, Pombre remuée se ferma sur eux.
-Le plat d'or brillait dans un angle inondé de lune. IaB bruit du festin s'était assoupi. Des parfums flottaient dans l'air frais.Sur les terrasses, les palmes inclinées et relevées parles souffles, frémissaient au-dessus des jardins comme delà soie qu'on froisse. Le ciel libre scintillait. On voyait les astres trembler dans l'eau d'un bassin quadrangulaire.
Des gouttes de sang, pareilles à des fleurs semées, étoilaient encore les dalles, car les serviteurs s'écartaient des stigmates, par crainte de la mort qu'ils signifiaient.
Hérodias s'avança, curieuse, vers la tête. Les chaînes qui reliaient les anneaux de ses chevilles, ses bracelets, le réseau de pierreries qui lui couvraient les seins, les monnaies inégales de son diadème, avaient une chanson grêle très aiguë.
Accroupie devant le plateau, elle eut peur du silence de la bouche amincie et pâle. Elle crut entendre s^en échapper les malédictions anciennes, et elle se couvrit les oreilles...
Elle épia autour d'elle et un sourire mauvais
lui traversa les yeux, tandis que ses mains enhardies profanaient la barbe et la chevelure du martyr. Même, elle osa soulever les paupières bistrées qui se creusaient déjà. Après une longue contemplation, elle se leva en pleurant et rentra dans le palais. Ses sanglots et Taigre sonnaille de sa parure emplirent la ténèbre des couloirs .
Une paix solennelle était descendue. Un cri strident déchira lanuit ; des ailes larges s'abattirent sur la tête coupée.
L'aube rayonnait, quand Salomé traversa la cour déserte. L'oiseau s'eavola, dansla candeur éblouissante des cieux, découvrant, sur la vaisselle d'or souillée de taches brunes, un amas de chairs informes. Salomé connut la pitié, devant ce visage en lambeaux : un liquide noirâtre coulait des orbites vides; la bouche déchirée saignait, les lèvres mangées ; la peau partagée en lanières dénudait le crâne crevé à coups de bec.
Elevant la relique à hauteur de son visage, Salomé comprit alors son crime d'avoir voulu cela:
— Et je t'aimais, Jean, je t'ai bien aimé !... J'aurais tout abandonné pour te suivre ! soupir a-t-elle.
Elle s'approcha du bassin clair où riait du
solçil, parmi les nuages roses et l'azur ; et elle laissa tomber dansTeau cette pauvre tête, le prix de sa beauté triomphante ! D'énormes poissons se précipitèrent sur la nourriture nouvelle. On entendit chanter le plat d'or, quand il toucha le fond de marbre. -^
Toute la nuit, Salomé avait pleuré : insensible à Tamouréuse prière de ses yeux longs et aux paroles de miel qu'elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l'avait quittée à la porte, pour rejoindre, sur le chemin, un jeune garçon vêtu d'une tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes. Et elle les avait vus disparaître sans pouvoir contenir ses larmes.
Comme elle avait éprouvé le pouvoir de sa beauté sur les hommes, l'indifférence de celui qu'elle préférait la faisait souffrir immensément. La douleur lui inspirait d'épouvantables desseins et la mort n'apaisait point ses rancunes. Pour oublier, elle se livra à des soldats, sans jamais se donner d'amour. Personne n'avait encore assouvi ses désirs: ils étaient infinis et devaient émerveiller le monde, avec la renommée de son habileté à la danse.
Et par cette nuit, après l'affront qu'elle venait d'essuyer, le regard étincelant du nazir illumina sa mémoire. Elle écoutait la voix rauque du Juif,
délicieusement émue dans sa chair, et elle se revoyait, comme naguère, consumée de passion, palpitante, au bord de la citerne fétide d*où montaient les imprécations qui la comblaient d'une volupté nouvelle.
Hérode attribuait au supplice* de Jean les malheurs de sa maison, il redoutait la séduction de . Salomé, et il n'osait lui reprocher des caprices qui allumaient sa jalousie. Sa rancune faiblissait devant la beauté de la princessej et il différait de la châtier.
Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules. Le voyage sur la mer Pattrista. La manœuvre des voiles Tinquiétait. Les splendeurs de la capitale de TEmpire, les hommages que lui attiraient sa grâce étrange et le bruit de ses aventures qui Vy avait annoncée, ne dissipèrent point sa mélancolie.
Près de Lyon, Tâpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies blanches qu'on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant, les plaines rases et la nudité des collines, lui faisaient regretter la mollesse des campagnes d'Orient, et elle s'affligeait d'être éloignée du
pays des grenades, des palmes et des cèdres qui versent une ombre odorante. Ses regards tournés à Test devinaient, au-delà de cette nature sèche, les longues fleurs rouges et les digitales pareilles à des flammes bleues qui, là-bas, figuraient sur les murs des cités, d'héroïques incendies. Elle se rappelait le scintillement des rivières qui s'écoulaient sans hâte sur des cailloux roses, vers les lacs tranquilles ! Elle regrettait les crépuscules qui l'avaient baiguée, les nuits transparentes où l'air chargé d'effluves sème sur les terrasses des rêves et des légendes. Elle cherchait en vain un attrait chez les hommes : les yeux d'acier des Gaulois la glaçaient.
En Espagne, elle se sentit moins étrangère.
Le tétrarque disgracié s'était établi dans une province méridionale de la péninsule. Elle y retrouva quelques souvenirs de la terre bienaimée, dans les feuilles larges des plantes, l'haleine des orangers, les plantations symétriques d'oliviers, l'ondulation des champs de maïs. La peau brune des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes multicolores,lui remémoraient, dans une atténuation qui adoucissait son regret, la Galilée et son peuple.
La Galilée ! En ramassant sur la grève des coquilles pleines d'eau, elle se disait que cette mer allait au loin flatter les rivages chéris, et
elle les revoyait, et les campagnes riches, les montagnes, les villes !
Ah! Tibériade, la cité neuve au bord du lac où glissaient les voiles rondes ! La vie tranquille des pêcheurs ! Zabulon,que protègent les monts avec leurs forêts ! lotapa, sur l'autre versant, a:iiprès de Cana, orgueilleuse de son négoce ! Bethsaïdé, dans ses hauts remparts, environnée de prairies! Magdala, intime et silencieuse comme une chambre d'amour ! Naïm, au milieu de la plaine ; Endor, où des femmes venues d'Egypte prédisaient l'avenir ; Nazareth, à L'occident, bâtie entre deux collines ! Le Jourdain majestueux, qui entraîne des herbes molles comparables à des chevelures ! Ptolémaïs et Tyr, en Phénicie, dont les gradins de marbre dominent la Grande Mer !...
C'était l'admirable contrée parcourue au temps de son adolescence choyée. Alors, elle s'amusait des marques d'honneur que lui décernaient les députations. Elle faisait arrêter sa litière pour cueillir une rose qu'elle mordillait jusqu'au dernier pétale. Maintenant, au souvenir de ses désirs amoureux, une langueur Texténu ait, les membres alourdis, la pensée flottante, avec le sentiment d'une vie étrangère à la sienne logée dans son pauvre corps privé de joie.
Les années s'écoulaient sans que sa mémoire
en retint un seul jour. Elle vit mourir sa mère, dans une agonie effroyable ; puis Hérode, rongé par une plaie nidoreuse et frappé d'épouvante, car, se rappelant les prédictions des sorciers, il comptait les jours.
Elle oublia vite ses parents. Son goût pour la rêverie l'avait préparée à la solitude. Elle s'absorba dans la contemplation des images qui ornaient son âme. Toutes revêtaient des couleurs heureuses et so'n visage leur souriait. Le temps s'échappait sans qu'elle en eût conscience. On la recherchait pour sa beauté et à cause du respect superstitieux dont les Ibères entouraient les étrangers.
La charité des femmes la nourrissait ; elle n'avait pas révélé sa naissance. Elle longeait la mer en songeant et elle rentrait, avec la nuit, dans la maison que lui avaient léguée ses parents.
Elle se passionna pour de petiteia plantes à la feuille épaisse et dentelée, qui étaient très rares dans les landes. Elle aima deux ans une chèvre noire qu'un pâtre lui avait échangée contre son dernier collier. Quand la bête fut morte, Salomé resta inconsolable. £lle n'en voulut point d'autres, mais elle accompagnait le chevrier dans les montagnes où il séjournait parfois longtemps, pour sentir autour d'elle le troupeau vivant. Cet homme lui parla sans rudesse. Ils
partagèrent le pain et les oranges de ses repas. Un jour, il lui baisa les doigts. Elle offrit ses yeux, puis ses lèvres, aux caresses ; et quand ils descendirent vers le village, ils croyaient s'aimer pour la vie.
On n'a point conservé si elle se prêta à des tentatives amoureuses nouvelles. Mais il est certain qu'elle dut maintenir la souplesse de son corps et l'élégance raffinée de ses traits, jusqu'à un âge où cela devient merveilleux. Elle n'était plus qu'une gardeuse de chèvres. Cependant, il est écrit quelque part qu'elle dansa plusieurs fois, près de la mer, dans le clair de lune argenté, pour son amoureux ou pour elle-même. Quand elle s'arrêtait, elle se cachait le visage comme une personne prise de vertige et elle sanglotait, sans qu'on pût connaître le motif de ce chagrin, répétant :
— Ah, Jean, comme je t'ai bien aimé !
Elle suivait- souvent le rivage qui forme trois anses resserrées avant le port. Elle accompagnait du regard les nefs en'partance, la proue tournée à l'Orient. A l'arrivée des bateaux, elle attendait, des heures, afin de voir les marchandises qu'on sortait des cales. L'éclat des étoffes barbaresques l'émerveillait. On ouvrait des coffres pour vérifier la quantité des coraux, des perles et des amulettes. 11 y en avait d^obscènes
que les marins lui montraient 'en riant, car elle s'asseyait parmi les courtisanes qui engageaient avec eux des négociations.
Elle préférait les cargaisons de fruits. Parles trappes ouvertes, une senteur fraîche, qui s'élevait des cales, flattait ses narines et lui rappelait Todeur des chambres à fruit où son enfance gourmande s'était passée, avec les petites négresses qui en volaient pour elle et qu'elle dénonçait afin de les voir fouetter.
La diversité des langues l'étourdissant, elle croyait revivre un séjour à Gana, pendant les marchés qui attiraient des Lybiens enveloppés ' dans des écharpes rouges rayées d'or, ou les péripéties d'un voyage àPtolémaïs aux quais de marbre, avec sa flotte de navires plats dont l'avant, recourbé comme un col de cygne, est peint de couleurs vives. Kile s'intéressait, même toute petite, au peuple des marins hâlés. Ceux des îles grecques avaient sa préférence : de ces hommes déliés et minces émanait un charme, dont elle ignorait s'il fallait l'attribuer à la douceur de leur regard, aux boucles noires que formait leur chevelure, à la sauvagerie de leurs dents éclatantes entre des lèvres un peu épaisses, ou bien, surtout à la langue harmonieuse qu'ils parlaient. On disait : les Hellènes, et elle n'était point étonnée qu'on les ap-
pelât do CCS syllabes sans force. Ceux de Tyr étaient bruyants, brutaux, et ils portaient un bonnet disgracieux. Les Africains, graves et lents, conservaient dans leurs attitudes la dignité des idoles ; et, la voix gutturale, ils s'exprimaient par mots brefs... Et tous les autres, les Romains arregants, les Carthaginois, habiles au commerce, qui étalaient des richesses pour tenter la convoitise des femmes !...
Le silence descendu sur les vaisseaux, Salomé s'attardait à écouter le clapotis des lames contre les carènes ; puis, la tête lourde, précédée de visions, elle s'en allait le long de la mer. La lumière du ciel y venait mourir, tandis que dans sa mémoire s'effaçaient tristement les reflets de sa vie.
Elle retrouvait, au milieu de ses chèvres, la tranquillité de son âme, et à Taccueil serein qu'elle faisait au présent^ on reconnaissait qu'elle avait oublié des jours peut-être meilleurs.
Un pressentiment l'agita, quand elle eut distingué sur la haute mer un bateau mieux paré que les autres. Il devait à ses proportions allongées, à la disposition de sa voilure, une plus grande vitesse. Elle embrassa son ami sans rien-dire ; et courant, elle ne se retourna point qu'elle ne fût arrivée au port.
11 y avait une foule pour attendre le navire. Les hommes montaient dans les mâts des barques, afin de le reconnaître, et ils s'interpellaient. Salomé fixait obstinément les vagues jusqu'à l'horizon. Levant la tête aux cris qui l'entourèrent soudain, elle aperçut le vaisseau chargé de dorures, dont l'équipage achevait de plier les voiles. Elle se sentit défaillir, et de ses paupières baissées deux grosses larmes glissaient...
Comme le soir tombait, les gens rentrèrent.
Un silence enveloppa les quais déserts. Elle était restée à la même place, accoudée, la pensée
au loin. Des feux^ un par un, s'allumaient sur les embarcations. On y avait disposé les voiles pour la nuit, sur le mât couché. A la lueur violente des brasiers, les faces surgissaient de l'ombre. La palpitation des étoiles animait les moires de Teau. De temps en temps, un oiseau traversant l'espace jetait un cri que l'immobilité de Tair prolongeait.
Quand la nuit fut complète, on entendit l'avertissement des veilleurs, à intervalles égaux. Des marins s'approchèrent de Salomé. Elle détournait seulement la tète ; mais après leur départ, elle se reprochait de ne pas les avoir interrogés.
Elle se levait pour partir,les jambes lourdes, lasse de c-et espoir trompé qui l'avait retenue là ; mais un chant monta. Elle s'étendit sur la pierre, soulevée sur les coudes, le menton dans les mains, — aux écoutes. Elle savait ces paroles. Elle* se prit à les redire, à mi-voix, avec le chanteur ; et, à son tour, de toute son âme, elle chanta. Les vigies suspendirent leurs appels et l'homme se tut. Lorsqu'elle eut fini, elle se sentit honteuse, au léger mouvement qui agitait les équipages. Sur le pont du navire dont la vue l'avait tellement troublée, les hommes montraient une animation extraordinaire. Ils semblaient'^ discuter avec passion, pressés
contre le hord; et des bras tendus paraissaient la désigner. On surprenait des paroles :
— C'est une femme !
— Là, regarde !
— Elle est belle !
— Elle doit être du pays !
— Une Galiléenne !
— Il faut que quelqu'un s'en approche !
— Moi ! Moi ! Moi !
— Non ! elle aura peur, elle se sauvera !
— Il faut lui parler d'ici, on verra bien après !
Alors un de ceux-là, quand leurs conversations furent suspendues, dit dans un idiome de Galilée où se mêlaient quelques mots en usage depuis l'occupation romaine :
— Toi qui chantes, tu es de Galilée ? Viens à nous !... Nous sommes ici quelques Galiléens, parmi des Phéniciens qui ont notre amitié... Tu chanteras au milieu de nous et, a l'aube, tu emporteras un sachet rempli de terre de Magdala ! Tu sais qu'elle est toujours parfumée, même après des ans, et ainsi, dans ta maison, tu croiras respirer l'air de là-bas qu'on n'oublie jamais. Tu prendras par poignées de Forge récoltée dans la plaine qui entoure Naïm et des boules d'ambre percées pour t'en faire un collier...
— Quand partez-vous ? demancla-t-elle.
— Le jour d'après demain, si les vents nous aident.
— Où allez-vous ?
— Nous retournons à Tyr... Nous ferons escale à Ptolémaïs et, avant, dans les îles, selon la cargaison. ..
— Je suis de Galilée comme vous!... Un sachet de terre, de l'orge et de Tambre ne me suffiraient plus!... C'est toute la patrie qu'il faut à mon regard... à ma bouche, ses brises douces et la pureté de ses fontaines... à mon oreille, le murmure caressant de ses beaux lacs ! Emportez-moi !... Emportez-moi!
— Amie, les Phéniciens sont les maîtres sur ce navire. Ils demandent si tu as de l'or...
— Je suis encore belle!...
— Tu sais, ce sont des marchands...
— Je possède une maison, on en tirerait une somme, je suppose...
— Voici... Nous venons à toi... Attends...
— Ah ! emmenez-moi ! emportez-moi!... Je connais des poèmes... Je chanterai pour vous... Je sais danser à me faire aimer d'un roi : je danserai devant vous, la nuit, au milieu du grand silence de la mer... On disait qu'il y avait d'étranges promesses au fond de mes yeux...
D'un battement de mes paupières, j'aurais con-
quis l'Empire... et je ne l'ai pas, voulu ! Ah! je vous conterai toute mon histoire ! Elle émerveillera les hommes bien après que nous serons morts ! Et je vous la dirai toute ! Mais emmenez-moi !.,. emmenez-moi ! Mon nom, si vous l'appreniez, vous saisirait de respect... J'ai eu des esclaves par centaines... Je faisais mouvoir des armées... Des flottes entières obéissaient à mon caprice... Vous saurez tout, emmenez-moi! J'embellirai la traversée... Emportez-moi!
Des sanglots étouffaient ses paroles. Les bras tordus, les mains jointes dans une crispation, elle jeta de tels cris qu'un tumulte indescriptible réveilla le port, tandis que le canot approchait lentement. Dans sa hâte à y descendre, elle faillit tomber. Les rameurs la placèrent au centre. Comme ils la questionnaient tous ensemble, incapable de répondre, elle embrassa furieusement ceux qui étaient le plus près d'elle; et aux oscillations de la barque, apaisée, elle fondit en pleurs.
Elle ne quitta point le navire jusqu'à l'appareillage et elle ne parut sur le pont que la haute mer gagnée. La côte dessinait une ligne blanche sans hauteurs où les constructions se distinguaient à peine. Alors seulement, elle se souvint des années vécues dans ce pays, des chèvres, du pâtre aussi. Elle n'avait plus songé aux ossements qui reposaient là ; ses parents. Mais son regret céda devant Tespoir des voiles palpitantes.
Son visage offert à la vivacité des vents, elle contemplait la traînée d'écume qui ouvrait un angle derrière la poupe.
Au soir du premier jour, les Baléares apparurent, ensevelies dans la pourpre d'un couchant splendide. Elle s'était assise près du gouvernail, pour admirer plus longtemps ces terres éblouissantes. Des parfums s'échappaient de
leurs terrasses d'orangers. Elle respirait de toutes ses forces, enivrée.
On passa les îles italiques redoutées des navigateurs. Dans Fignorarice du danger, elle les aima pour l'ondulation gracieuse de leuriï rivages, et parce que le ciel, dès ce moment, découvrit jusqu'à Thorizon sa nappe bleue d'une absolue limpidité, qui rejoignait les eaux dans un arc infini.
Au lever d'un jour, Mélita, avec ses. granits soufreux qui supportent des jardins éclatants, surgit au milieu de vapeurs roses et violacées, comme une gerbe immense de fleurs ou de flammes. Et ce fut la merdes Syrtes, puis la Grande Mer aux lames courtes. Un point blanc au sud : Alexandrie ! Salomé pressait ses mains sur son cœur pour le contenir ! On laissa Chypre sur la gauche : elle, croyant rêver, se pinçait jusqu'à saigner pour se convaincre de la réalité.
Elle ne s'était pas occupée des batailles qu'on n'avait pu réprimer à bord : deux hommes, à cause d'elle, étaient morts ; un adolescent, presque un enfant, s'était tué ; un matelot blessé l'appelait dans un délire depuis quatre nuits . Car elle avait chanté pour les Galiléens ; et, quand elle eut dansé, une tempête de folie avait soulevé tout l'équipage, dont les hurlements emplissaient Téte-ndue ! Nul n'avait osé la tou-
cher, dans la crainte des autres, et, sur leurs couches^ tous veillaient, le couteau tiu au poing.
Ce fut encore Joppe qu'on devinait ; Césarée, en Palestine ! Ensuite, les rivages phéniciens déroulèrent leurs falaises claires qu'interrompaient des plages d'une blancheur éblouissante. L'apparition des arbres avertissait du voisinage des villes. De petites taches brunes étaient les cités de pêcheurs. Salomé parcourait la longueur du navire dans une agitation extrême :
on n'arrivait pas, on n'aborderait donc jamais, la terre était toujours aussi loin ! Elle se plaignait à tout le monde, questionnant les matelots, inquiète, nerveuse...
Soudain, à l'abri d'un cap rocheux, une ville plus vaste, avec des gradins de bâtisses, apparut dans le poudroiement du soleil. La vigie signala : Ptolémaïs !
Ptolémaïs ! Penchée à la proue, elle embrassait du regard la silhouette rose qui grandissait, à mesure que l'eau filait contre la carèae, en sifflant. Au-dessus d'elle, les voiles claquaient. Elle aperçut nettement une maison, une autre, puis toutes, et dans le lointain, paie, la montagne au pied de laquelle, divisée en deux bras, la route conduit à Gabara ou à lotapa, la sentinelle de Cana.
Alors, elle n'eut de répit d'agiter son écharpe,
riant ou pleurant tour à tour, et sa chevelure écroulée sur ses épaules paraissait de la lumière sur de la neige. Maintenant, on voyait les quais entre les bateaux, la couleur des insignes au sommet des mâts, le mouvement d'une foule indolente. Elle reconnut la tour avancée en mer, la maison carrée du chef de légion. Elle interpella les rameurs du premier canot qui passa près du bord. Enfin, les voiles descendues, on étendit les grandes rames, dont chacune était manœuvrée par trois hommes. Et le navire entra dans le port au milieu d'acclamations.
En débarquant, elle ramassa une poignée de sable, et, l'ayant portée à ses lèvres, elle laissa couler entre ses doigts la poussière brillante.
Les costumes étaient demeurés les mêmes, comme les rues; elle reconnut sur une petite place, dans le quartier des pêcheurs, l'hôtellerie où on l'avait conduite avec ses parents, la veille de leur départ pour Rome : c'est là qu'elle s'était séparée de son esclave chérie, Maïna, qui parlait de mourir si on l'abandonnait. Qu'était-elle devenue, la petite Maïna aux cheveux crépus ? Si au moins elle avait tenu parole !
Salomé se rappela qu'elle n'avait pas d'argent ; c'était encore loin, la Galilée ! Elle accepta trois figues d'un marchand qui lui débita des galanteries. Des courtisanes passaient, mêlant des rires et des parfums. A une qui demeurait seule, le front soucieux, elle sourit avec bonté :
— Tu es de Galilée?
— De Nazareth, comme le beau Prophète!
— Quel Prophète?
— Ah, tu ne sais pas ! . . .
— Si, je me souviens !. . . Ils l'appelaient Jésus. On l'a mis en croix... Mais je suis partie depuis si longtemps... Tu es triste?
— Parfois... Quand je n'ai pas d'amant!
— Et moi, je ne sais pas où coucher...
— Marche une heure sur le quai et tu ne seras plus en peine.
-r- Je n'y aurais pas pensé.
— T'ai -je fâchée? Si tu préfères, accompagnemoi, j'ai de bonnes nattes... Ton nom?
— Salomé.
— On m'appelle V esta, par dérision, je crois j'ai oublié mon nom d'enfant...
— Je voudrais gagner Gana, puis Tibériade ou quelque autre ville du lac...
— Ah, c'est loin! Mais, ce sera bientôt le grand marché à Gana. Il y a des voyageurs qui viennent me voir avant de s'y rendre. Si tu veux... si tu n'es pas farouche, car tu plairas quand je t'aurai donné des poudres et du fard, tu pourrais partir avec une caravane ?
— Tu es bonne sans me connaître.
— Alors, viens-tu?... Mais pourquoi vouloir retourner en Galilée ?
— J'y ai passé mon enfance...
— Tu veux revoir tes parents?
A cette question, Salomé mesura la profondeur de sa détresse. Elle ne s'était pas inquiétée des suites de ce voyage, dans la joie de revoir les pays dont le souvenir enchanté Tavait suivie d'exil en exil, d'année en année, comme un miroir qu'elle aurait porté en marchant, pour regarder derrière elle sans se retourner. Songeuse, elle dit :
— Mes parents sont morts là-bas... Personne ne m'y reconnaîtra...
— Ne pleure pas, les larmes sont amères et inutiles... Que faisais-tu?
— Là-bas ?. . . Je n'étais plus qu'une gardeuse de chèvres.
Elles firent quelques pas. Salomé écoutait ses souvenirs. Comme sa compagne l'observait de côté, elle reprit vivement :
— J'étais une gardeuse de chèvres... Mais j'ai connu d'autres jours !... La destinée est variable... Je ne te dirai pas toute mon aventure, tu croirais que je mens, comme ces matelots qui m'ont ramenée. Ils ont ri en apprenant la vérité. Je me suis tue, et, pour mettre lin à des railleries qui me faisaient mal, j'ai dansé pour eux toute une nuit...
— Tu sais la danse?
— Ah ! après, ils voulaient tous m'avoir et
ils se battaient : j'en ai vu mourir ; on les jetait à la mer...
— Oh, viens vite! Chez moi, tu me diras tout. . . Je ne rirai pas comme ces brutes... Si tu m'avouais : « je suis la fille d'un centenier... » ou bien : « je suis née d'un roi », je te croirais !
— Tu vois bien que non !
— Comment? /
-T Eh bien! je suis née d'un roi!
— Ah?... Ça ne fait rien, viens toujours ! Tu verras, j'ai deux petits cyprès, moins hauts que la main n'est longue, et qui ne grandiront pas : je t'en donne un! Ils sont dans des pots qu'on m'a rapportés de Paphos... Tu me montreras comme tu danses, dis? Il y a, dans la ville basse, un vieux joueur de lyre : je le retrouverai. Tu choisiras, parmi mes étoffes et mes tuniques, celles qui te plairont. Et les autres femmes nous jalouseront pour le nombre de nos visiteurs !
— Je te comprends,
— Mais, bien entendu, tu prendras la moitié de leurs cadeaux! Ainsi, avant la fin de la saison, tu pourras retourner en Galilée, si tu le veux encore !
— Tu as raison et tu es bonne, Vesta.
— Tiens ! c'est là, cette petite maison au portique vert avec une couronne de myrtes ! Tu ne
vois pas ? mais on distingue la vigne autour des colonnes...
— Oui, je Taperçois... Ah, c'est ici! Tu es bien logée...
— Et tu vois, il n'y a point d'enseigne comme c'est la mode parmi les femmes... Entre, et désormais sois ici chez toi!
Salomé aima cette hospitalité. Il y avait, pour les heures de repos, des jeux d'osselets aux faces multicolores et d'énormes dés qui surprenaient par leur légèreté, passe-temps favoris de son enfance.
Elle se plia sans effort aux nécessités de sa condition. Il venait des patriciens, beaucoup de marchands, des magistrats qui apportaient la gravité de leur profession dans la recherche d'un plaisir compliqué : elle se laissait aimer par tous, indifférente et dédaigneuse, attentive seulement à la richesse des oboles, car le projet de voyage en Galilée la hantait. Elle rêvait d'y rentrer, au milieu d'une pompe qui la fit reconnaître pour la fille d'Hérode, au mépris des autorités romaines.
Vesta renonçait à l'en dissuader, après lui avoir énuméré les inconvénients d'une telle entreprise. Mais, par ses attentions et en redoublant d'amitié, elle pensait la retenir. Quand Salomé se montraitnue, elle lui découvraitchaque
fois une perfection et c'était un sujet (d'imaginer d'autres caresses pour endormir sa volonté.
Un marchand jeune et d'une grarfde beauté vint dans leur maison. Il arrivait de Tyr pour compléter son équipage et assister à la foire de Cana, qui était proche. Cette raison, plus que l'harmonieuse proportion de son corps, toucha Salomé. Empressée à le servir, elle simula dans ses bras une sensibilité qui le rendit violemment amoureux, après deux nuits. Vesta comprit que le dessein de son amie s'allait réaliser. Elle fut prise d'une douleur touchante qui eût fait hésiter Salomé, si des colères a avaient modifié dans la suite cette impression sentimentale. En outre, l'occasion était des meilleures : pourvue de tuniques, de bijoux incomparables, son amant avait ajouté plusieurs mines d'argent à ce qu'elle possédait déjà. Et la princesse entrevoyait la possibilité de partir avec la caravane qu'il organisait, sans rien prélever sur son trésor.
La chaleur obligeait les convois au repos pendant la majeure partie de la journée. Les chameliers préféraient se mettre en route au début de la nuit, pour fournir une longue étape et ménager les bêtes. Vingt-trois coffres de marchandises formaient la charge de douze chameaux, dont Tun complétait la sienne, des sacs de vivres avec les outres. Un autre servait de monture au guide. Enfin, au centre de la colonne, le quatorzième animal, couvert d'un caparaçon superbe, portait la litière du marchand.
Elle était spacieuse. Cinq tentures de fine toile y maintenaient la fraîcheur et une ombre charmante qui se réfugiait dans des miroirs inclinés. La disposition des coussins était pour atténuer le balancement de la course. Il y avait des cassolettes de cuivre : on y jetait des pastilles composées d'une quantité d'herbes sèches, qui dégageaient, pendant leur combustion lente, les
anneaux d'une fumée pâle aromatisée. Il y avait encore un vase d^agathe, de l'épaisseur d'un sarcophage, pour conserver l'eau des ablutions, et un tabouret portant des boîtes d'ivoire, toutes ovales, qui contenaient une variété de confitures acides ou des pâtes fondantes, contre la soif. Salomé n'excepta d'en ouvrir aucune et d'y empreindre le bout de sa langue pointue.
Les détails del'aménagement lui firent bientôt oublier son chagrin que Vesta ne se fût pas levée pour l'accompagner jusqu'au seuil de la maison.
Vers le milieu de la nuit, comme la chaleur avait diminué, les rideaux soulevés de chaque côté ouvrirent de larges baies. La caravane entrait dans le désert. Le sable criait sous le pas des chameaux et on entendait leur respiration. A perte de vue, le firmament tendait sa voûte profonde. Du silence tombait des constellations avec la lumière. Salomé se dressa, frémissante, et elle pencha le visage au dehors : l'air était encore tiède. Son regard fouillait l'espace infini et une joie sauvage, âpre, montait en elle. Le marchand lui parla tendrement, ému, sans démêler si c'était delà beauté de cette femme ou du spectacle grandiose qui s'offraient à lui. Un frisson la parcourut tout entière, et, haletante, elle s'étendit sur les coussins, abîmée
SOUS Fimmensité de son désir. Il se coucha près d'elle, et, l'ayant surprise dans l'abandon de sa chair, elle jeta de tels cris qu'il sembla qu'ils dussent résonner pour Téternité !
L'homme ne soupçonna pas le miracle : dans cette nuit, Salomé avait reconquis tout son passé, avec la terre galiléenne dont elle approchait! Elle s€ releva, princesse, et dans ses yeux, au lieu de cette langueur que laisse le souvenir des caresses, la volonté de la domination brillait .
Aux approches de Cana, elle revêtit des vêtements splendides et, ruisselante de pierreries, elle attendit d'apercevoir la ville. En passant la porte, elle ne ressentit point d'émotion compa* rable à celle qui l'avait prise devant Ptolémaïs. Elle était soucieuse, un pli creusait son front : depuis deux jours, elle n'avait prononcé aucune parole. Alors, elle voulut seulement qu'on descendit la litière pour la confier à des porteurs. Une foule nombreuse animait les rues. Chaque place réunissait les gens d'un même négoce.
Elle les traversa toutes, avec la secrète espérance d'être reconnue. On la regardait. Des Arabes interrompaient leurs calculs pour la contempler. Autour d'une colonne étaient assemblés les lapidaires. Elle remarqua les Égyptiens
à leur costume^ parce qu'ils venaient autrefois chez son père proposer des émeraudes et des perles. L'un d'entre eux, s'approchant avec un salut obséquieux, ouvrit une cassette. Elle crut le retrouver dans sa mémoire, car il était borgne.
— Me reconnais-tu? interrogea-t-elle.
Il cligna de Tœil, fit mine de réfléchir, et ré- ^pondit : * -
— Princesse, attends donc, attends un peu...
ne t'ai-je pas vue à Jérusalem, Tan dernier, au temps de la Pâque ?
-.11 mentait, dans Tespoir de conclure une affaire* Salomé, du geste, l'écarta. Elle laissa tomber un des rideaux et des pensées mélancoliques Tenvahirent. Elle craignit, pour la pre mère fois, d'avoir perdu sa beauté. Mais ayant baissé un des miroirs, elle s'y i^egarda. Satisfaite de son sourire, elle appuya les lèvres contre son image. Pourquoi s 'inquiéterait-elle ? Ce peuple de marchands pouvait l'avoir oubliée. Combien même l'avaient jamais vue ! A Tibériade, les pêcheurs la nommeraient dans leurs acclamations : elle n'aurait point à chercher, à demander, — tous se prosterneraient ! Et elle éprouvait déjà, le long de ses mains délicates, leurs baisers rudes, comme jadis.
Elle accueillit son amant avec les marques
d'une satisfaction si vive qu'il se flatta de l'avoir causée. 11 avait réuj&si dans la plupart de ses marchés et l'homme que la chance favorise penche toujours à s'exagérer son propre mérite. La vérité est que Salomé comptait l'associer à ses projets. Il garda une partie de son train pour le voyage de Tibériade, où il résolut d'accompagner sa maîtresse^ après avoir terminé ses échanges. Ils demeurèrent une semaine à Cana; puis Texpédition s'engagea sur la route des Oliviers qui s'oriente vers le sud.
Salomé céda à une impatience qui compromettait l'égalité de sa conduite. Pourtant, elle sut prodiguer à son compagnon assez de témoignages aimables pour qu'il pensât lui inspirer la même passion. Elle choisissait le momsnt d'accorder chaque faveur et savait la mesurer sans en rien laisser paraître, avec un tact qui 'augmentait son prix, de manière qu'au terme de la dernière étape, le marchand la suppliait d'agréer encore sa compagnie, pendant le séjour qu'elle ferait auprès du lac. Elle lui ferma la bouche, de sa main, et son regard énigmatique l'enveloppa.
Tibériade montra quelques toits de son faubourg; puis, dans un flamboiement, le palais d'Hérode dressa son portique de marbre, sa co-
lonnade et ses arcs triomphaux érigés comme une flatterie à l'adresse de César. Autour, le bois de lauriers-roses était fleuri. Les palmiers dessinaient uue ligne mobile que la majesté des cèdres dominait. Une odeur capiteuse venait des jardins et la brise y mêlait le parfum des grands iris épanouis sur la rive. Enfin, la ville, avec la multitude de ses maisons peintes, ses terrasses, ses rues tortueuses qui descendent au lac, apparut dans sa paix coutumière. Salomé découvrit le miroitement bleu des eaux, les barques au loin, et celles qui rassemblaient au port le bouquet prodigieux de leurs voiles rouges, brunes, jaunes, blanches, parmi la gloire du jour.
N'était l'enthousiasme qui soulevait son âme, elle se fût imaginé n'avoir jamais quitté Tibériade, tant chaque chose y ressemblait au souvenir qu'elle en avait emporté. Et elle ne doutait pas que la population n'eût conservé lamémoire des anciens maîtres du pays : de vieux serviteurs renoueraient la tradition de fidélité à sa famille que l'exil avait interrompue ; et, replacée à son rang, elle élèverait les artisans de sa nouvelle fortune. Car elle ignorait toujours, que le mécontentement populaire, plus que la médisance des ambitieux, avait contraint l'empereur à mander le tétrarque pour se justifier devant
le Sénat de Rome. Elle se rappelait bien les dernières années passées à Macberonte, mais elle attribuait ce déplacement à un caprice d'Hérode qui devenait versatile, au lieu d'y reconnaître une conséquence des émeutes qui avaient obligé le prince à fuire.
Les sorns de son amant la touchaient. Elle souhaitait, pour l'en récompenser et flatter sa vanité, de s'oiïrir bientôt à sa vue, avec les insignes du pouvoir. Elle questionna les marchands qui venaient s'entretenir chez lui de la qualité des sésames, des étoffes, du crédit de certains débiteurs d'Alexandrie, de Tyr et de la Perse. Elle n'obtint que des renseignements cvasifs sur la popularité des consuls et du régime que l'Empire imposait à ses colonies :
— Nous ne prenons point de part dans les affaires publiques, disaient les marchands. Le soin de notre commerce nous absorbe. Il est productif et se développe : cela nous induit à considérer nos vainqueurs comme habiles aussi dans la paix. Et ceux-là mêmes qui sont humiliés de la dépendance où le sort des armes a jeté notre pays, hésiteraient devant les moyens de secouer ce joug et les conséquences d'un retour vers le passé... Quant au peuple, il ignore s'il doit se plaindre ou bénir ses maîtres ; son
incertitude constante a de tout temps fait la force des orateurs et des factieux.
Elle concluait à Tindifférence de la classe riche. Sous prétexte d^un besoin de méditer que son ami jugeait fort naturel, elle le quitta des journées entières. Il établissait dans la ville des ramifications propres à y multiplier,* dans Tavenir, son négoce. Elle, cependant, visitait le quartier des artisans et des pêcheurs, dépassait les portes citadines afin de se mêler aux agriculteurs, pour connaître le peuple.
Nulle part, elle ne découvrit la trace d'une préoccupation différente des nécessités immédiates de la vie. Ces hommes ne connaissaient de César que son effigie boursouflée sur les monnaies ; aussi lui attribuaient -ils une puissance comparable à celle de For et ils s'arrêtaient à cette conception simplifiée de TEmpire.
La mémoire des vieillards s'encombrait du détail d'événements qui leur avaient été particuliers : la chose publique y demeurait étrangère. Quelques-uns prononçaient le nom d'Hérode, puis se taisaient, sans que Salomé sut s'ils avaient réellement oublié, ou si la crainte les retenait d'en dire davantage.
Par des réticences adroites, en vain elle tenta de stimuler le souvenir chez ceux qui paraissaient intelligents, pour en être reconnue. Ces
démarches Taffectèrent cruellement : sa foi dans une destinée meilleure diminuait et, au lieu de Tambition, une sourde envie travailla son cœur.
Un Juif qui enseignait les Livres, lui parla avec les marques d'une déférence exti'ême. Elle en fut troublée et pensa défaillir, quand il l'eut nommée. Comme elle Tinterrogeait sur le moyen de rassembler des partisans actifs autour d'elle, il ne. lui cela point la folie d'un tel projet :
— Rome est avertie par ses consuls. Au moindre signe d'agitation dans le peuple, sa domination légère s'appesantit. On Ta bien vu, après le supplice du Nazaréen qui projetait de rétablir le royaume de David. Beaucoup écoutaient sa parole et l'appelaient rabbi : pourtant il n'avait étudié ni les traditions ni les Livres. Son influence aurait pu s'accroître : c'est pourquoi Rome Pa livré aux docteurs de l'Eglise.
Pour toi, princesse, songe à demeurer ielle, seulement : il serait dangereux d'ébruiter tes desseins.
D.ans les bourgades assises entre les collines et le lac, elle gagna l'amitié des femmes en distribuant des cadeaux parmi les enfants. Ils étaient l'unique souci des plus jeunes d'entre elles, avec le rendement de la pèche et les mois-
sons. Les autres recherchaient dans leur vie passée. Toutes se rappelaient Jésus ; leur voix s'adoucissait pour conter ses miracles, les paraboles qui renfermaient son enseignement :
— Nous l'avons vu marcher sur les eaux, et, d'un geste, apaiser la tempête...
— Xics plus endurcis des hommes pleuraient à sa parole...
— 11 accueillait les pauvres, et ses promesses encourageaient...
— 11 disait : « Mon père qui est dans le ciel », et tous le croyaient, à cause de la bonté qui éclairait son visage...
Elles avaient été frappées par la simplicité du Prophète et la tendresse de sa doctrine. 11 avait épandu sur elles un rayon délicieusement blanc qui entretenait leur âme dans une émotion bonne. Ecoutant leurs récits, Salomé songeait à Jean...
Le marchand la supplia de l'accompagner en Phénicie. Elle ferma Toreille à ses prières. Quand elle lui eût appris sa naissance et les obligations qu'elle lui imposait dans ce pays, il réprima poliment un sourire et prit congé.
Salomé possédait une fortune assez considérable, un esclave, deux femmes et des bijoux. L'agrément de sa maison y attirait une compagnie élevée. Les hommes la désiraient. Ils en donnaient des marques certaines. Quelques-uns pensaient ajouter à la chaleur de leurs protestations passionnées par de généreux présents. Elle acceptait les unes et les autres, comme un tribut qui honorait ses adorateurs. Ils occupaient le premier rang par leurs charges ou les richesses. Aucun d'eux, cependant, ne pouvait se vanter d'avoir obtenu la moindre des faveurs dont elle avait comblé le marchand.
Elle ne cachait point quel enthousiasme lui inspirait la race élégante et forte des hommes du peuple : elle se vantait d'aller choisir ses amoureux dans les rues basses, près des bassins, et de s'être plusieurs fois laissé aimer, au fond d'une barque brillante d'écaillés, imprégnée de l'odeur
du poisson. Elle disait : « Voilà où l'âme de la nation et sa forme se retrouvent ! Quand un de ces rustres me serre entre ses bras, je crois m'abandonner à la Galilée entière ; leurs baisers résument les aspirations de la patrie et, dans leur jouissance, je la sens palpiter toute ! » C'était sa pensée. Ils n'en comprenaient point la grandeur et répondaient par cette raillerie que les philosophes légers avaient mise à la mode. Ell€ acquit la réputation de rechercher les paradoxes, et la souplesse de son esprit ne fut pas moins admirée que la perfection de son corps et ce dédain des hommages qui excitait le zèle de ses courtisans.
Ainsi, des années s'écoulèrent. On vit parfois un batelier ou un pêcheur se mêler à la société polie qui entourait Salomé. Elle affectait de leur prodiguer ces soins que la plus profonde passion peut seule inspirer à une amante. Ses amis déplorèrent la grossièreté de cette fantaisie ; beaucoup négligèrent ces réunions, pour s'être vu interpeller, en plein jour, devant La foule amusée, par quelqu^un de ces goujats dont ils avaient souffert la compagnie.
Bientôt, afin de retenir autour d'elle les derniers délicats, elle crut devoir leur céder. Ce fut sa faute décisive : ils la quittaient, ajH'ès un délai convenable. Entre eux, ils pensaient se
LA FIN I>E SALOME àS
venger de sa longue rigueur, en lui déniant même les qualités de Tesprit dont ils Tavaietut si souvent louée. D'autres les remplacèrent, ceux qui suivent à quelque intervalle les créateurs de la mode : elle s'énerva à leur contact. Puis, il n'y eut dans sa maison qu'une engeance vile.
C'étaient de terribles gens. Elle considéra, avec douleur, qu'ils pouvaient ne point réfléchir le sentiment de la patrie, ni résumer ses aspirations. En leur présence, elle n'osait plus porter de bijoux. Elle laissa mourir son ambition, résignée à recevoir leurs coups et à subir leurs caresses rudes. Ses précautions ne l'empêchèrent pas d'être volée.
Salomé allait rôder aux abords du palais. Le murmure des jardins réveillait ses réminiscences ; et la vie, au milieu d'elles, s'endormait délicieusement. Elle y vint retrouver son ombre ancienne, la nuit, laissant sa maison à la merci de ces hommes déplorables. Elle rentrait avec l'aube, les cheveux perlés de rosée, et son âme flottait dans une langueur voluptueuse.
Pour éviter le scandale, car ces hommes, qui nebornaientplus leurs exigences, menaçaient de dénoncer son origine, elle partit avec le peu d'or -qui lui restait . Elle s'établit dans la campagneoù
elle acheta quelques chèvres qu'elle menait paître.
Elle se souvint des jours qui ressemblaient à ceux qu'elle vivait maintenant : le bon chevrier qui l'avait aimée, l'Espagne ; un caprice fou avait changé tout cela ! Le rêve qu'elle contemplait en elle sans le laisser deviner, voilà le peu qu'il était devenu !
Ah ! elle n'était qu'une gardeuse de chèvres, alors, mais des songes ornaient son âme, qui dépassaient l'infini du ciel et toute la mer ! Ils lui montraient la Galilée comme on eût ouvert au soleil une immense cassette de pierreries. Son peuple était de marchands droits, de pêcheurs, de bergers, d'artisans simples, qui accueilleraient, avec sa beauté, le règne de la grâce ! Et, souveraine, elle aspirait plus à mériter leur affection qu'à les maintenir dans le respect de son pouvoir.
Que de fois, près du lac qui étendait sa nappe calme, dansla solitude des prairies ondulées vers l'horizon, elle regretta l'humble existence qu'elle avait quittée, les collines agrestes, l'âpreté des rocs, l'amour de ce pâtre qui ne l'avait pas interrogée !
Ici, elle ne s'attachait même pas à son troupeau. Elle avait perdu la paix de son cœur avec
la simplicité, deux fois déchue sans avoir recouvré son rang ! Elle seule se rappelait le passé : pour les autres, une grande lumière avait versé sur les années un éclat où rayonnait la figure de Jésus !
Elle se disait qu'ayant aimé Jean, elle aurait peut-être compris le Nazaréen ? Que n'avait-elle entendu sa voix ! Elle aurait pu abandonner les richesses, les honneurs, pour le suivre ! Quelle destinée eût été la sienne î. . .
Elle était lasse de tout et d'elle-même. Poussant devant elle son troupeau, elle avança au hasard, mais sans s'écarter du lac. Aucun paysage ne la contentait plus. Elle pleura chaque jour une déception nouvelle, jusque dans la vieillesse.
Depuis Texil, elle ne s'était point séparée d'un petit poignard dont le manche, formé d'une branche de corail, devait la protéger contre la mauvaise fortune, ni d'un miroir où, lui avait-on assuré, elle avait ri à sa naissance.
Elle chercha la place de son cœur, comme il battait très faiblement. Avant de pousser la lame, elle eut encore la force de hausser jusqu'à ses yeux le miroir, afin qu'il renfermât l'énigme de sa vie entre deux sourires.
Les chèvres s'éloignèrent du cadavre, en bêlant.
A Lucien Monceau.
— Sept !
— Treize ! cria une voix aiguë que des battements de mains accompagnèrent.
— Par Apollon, les dieux se réjouissent !
— ils inspirent les dés, cher Sextus ! et les dés viennent de prononcer entre nous : je t'aime plus que tu ne m'aimes.
Properce, étendu sur un lit de pourpre, allongea le bras droit vers les jardins.
Une petite Vénus de marbre blanc y paraissait frissonner dans Tair immobile. Entre les branches, on voyait le ciel. Une lumière égale en descendait, atténuée par les nuages. Leurs bords violacés limitaient un gouffre livide, d'où rayonnait une clarté plus vive. On entendait
distinctement les jets d'eau disparus et l'ascension du soir propageait un charme.
Le poète haussa l'améthyste de sa bague pour en comparer la couleur au ton du paysage céleste. Il aimait ce joyau et il regardait avec plaisir ses doigts pâles et fins, dont Télégance faisait rêver les femmes.
Sa pensée dépassait les colonnes du vestibule et leurs guirlandes de lierre, les trois vasques de calcédoine et la multitude des colombes qui volaient en cercle à une très grande hauteur. Après s'être quelque temps reposée sur la belle figure d'Hostia, — comme la fumée dont les anneaux flottants S'élargissaient au-dessus des cassolettes d'onyx, avant de se disperser dans des directions mystérieuses, — elle accompagnait, en Asie, Volcatius TuUus, le proconsul que César-Auguste envoyait aux Cyziques avec des lois.
A cause de l'aube et de la collection qu'il gardait, de ces coquillages qui représentent la délicatesse des chairs jeunes, Properce plaçait le monde oriental à l'intérieur de la nacre rose d'une conque énorme. L'abondance des pierreries les plus parfaites y multipliait le soleil splendide et Ton pouvait toucher de véritables étoiles dans la nuit des chevelures. 11 y avait des bois d'orangers, des champs de myrrhe, et des anis verts
au creux d'étroites vallées. Les souffles rapportaient de l'Arabie, où même les pierres des solitudes embaument, des parfums renouvelés sans cesse, qui étaient Tâme de cette heureuse contrée et devaient incliner les hommes àl'amour. Alors, il rêva de clairs de lune sur les terrasses. Ils évoquaient les nudités, sous les voiles bleuis parle voisinage des ombres. A ces heures fraîches, le silence permettait de surprendre le craquement sec des écorces de pistaches que les esclaves épluchaient pour la provision du lendemain; Le moindre coup de heurtoir se répercutait à rinfini et le pas des rares promeneurs, avant de s'évanouir, faisait longtemps un bruit sec. Parfois un rugissement ou le cri d'une hyène rappelaient Thorreur du désert au milieu de la sérénité, de manière qu'ensuite on jouissait davantage de la quiétude.
Lasse de sa chance aux dés, car elle jouait toute seule, Hostia s'aperçut que son ami avait négligé la conversation.
— Cher Sextus, les dés ne se sont pas démentis une fois : je t'aime plus que tu ne m'aimes.
Mais le poète ne bougea point.
— Properce ! cria-t-elle enfin, du ton qui renseigne sur les bornes de la patience.
Le jeune homme tourna vers elle un visage souriant. Elle lui demanda, très douce :
— Où étais-tu parti ?
— Je suivais Volcatius TuUus en Asie.
— Et moi ?
— Toi?... je t'emmenais!
— En attendant, tu me regardes peu et tu ne m'écoutes guère!
— Je te regardais, Hostia, et je t'entendais dire les plus belles choses que tu aies pensées.
— Les plus belles ?... parce que je ne les ai pas dites ?
— Non, Hostia, non... Mais écoute-moi si tu veux les mieux redire ensuite.
Elle ne parvenait point à fixer la limite précise de la raillerie chez Properce. Sans paraître s'apercevoir de la moue qu'elle faisait, il lui tendit un éventail, puis un miroir, après qu'il les eut baisés. Et il commença :
— Hostia, il faudrait la lyre de Callimaque ou de Philétas pour chanter ce que je viens de voir pendant que tu jouais aux dés. Mais je le chanterai pourtant, car tu es devant moi et la meilleure inspiration me vient de tes yeux...
Elle s'était levée et, lui enlaçant le cou de ses deux bras formés en liane, elle s'étendit auprès de lui sur la couche, la tête contre son épaule.
Il portait une tunique mauve bordée de gris.
Pour elle, vêtue d'une robe de Cos assouplie aux lignes de son corps, elle prit assez soin de son attitude pour découvrir juste, d'entre les plis onduleux, un pied mignon qu'elle laissa pendre.
— Songe, ma beauté, continua-t-il, que la trirème voguait sur une mer unie comme un .
lac, parmi les bonds joyeux des dauphins. La chanson des esclaves ponctuait la cadence des rames. Couché à la proue, j'avais vu disparaître les rivages et se succéder des îles. Elles ne se ressemblaient point. J'aurais voulu vivre dans c hacune ; mais je n'avais pas le loisir de regretter celle que nous dépassions, car il en surgissait déjà une autre, toujours plus belle... On parlait autour de moi sans que j'entendisse... Le lendemain, TuUus m'apprit que des soldats de la légion consulaire s'étaient battus. . . Je savais seulement que la plus belle nuit de ma vie venait de s'écouler! Te dire, Hostia, ce que furent le silence, le miroitement des vagues, le regard des constellations froides, ah ! je le voudrais ! Et l'aurore merveilleuse illumina les eaux qu'avaient parcourues les héros d'Homère ! Elles filaient contre la carène en sifflant et une double ligne d'écume y inscrivait notre route. Un air d'une suavité incom-
54 l^S DISPABATES
parable emplissait ma poitrine et j'aurais commis la folie d'écrire sur mes tablettes, si la douceur de ce que j'éprouvais ne m'eût rappelé les derniers vers de Virgile, ceux qu'il me lisait hier dans sa maison ! Je m'en récitai le peu que ma mémoire a retenu et je compris qu'il ne convient à personne de sortir de son domaine. Le mien, c'est notre amour, Hostia, les grandes joies que tu me donnes et les sujets d'inquiétude que j'imagine...
— Je t'aime^ montrés cher Sextus, crut-elle devoir affirmer.
Il acquiesça, d'un baiser sur la bouche adorable et menteuse ; puis, jouant avec le collier de turquoises qui parsemait de gouttes d'azur laiteux la gorge nue de sa maîtresse, il continua :
— Je crus tout à coup, tant les terres qu'on apercevait au septentrion étaient lumineuses, que nous allions atteindre les archipels d'Ionie ! Lcx capitaine eut beau corriger mon erreur, il me plaisait de songer qu'après ces terres c'était Athènes... Athènes !... Ah ! pour me mêlera son peuple, j'eusse donné tous mes poèmes, et jusqu'à cette améthyste que tu m'as en vain demandée!... Platon! On m'aurait montré sa maison qui ne doit plus exister... Mais il y a, je le sais, de très vieux parchemins où, il me
semble, je retrouverais un peu de son humanité... ce que nos copies ne transmettent point!... J'aurais pu, car à toute place de la noble cité coule une fontaine de sagesse, j'aurais pu, Hostia, évoquer dans le bruissement des feuillages le souvenir de mon maître Epicure qu'Horace vient d'insulter... C'est alors que tu m'as appelé... Je ne m'en plains pas, puisque tu es à mon côté, et, aussi bien, cette audace du faiseur d'odes m'irritant, la fin de mon voyage en eût été gâtée... Je te remercie donc de m'avoir reconduit à Rome et surtout chez toi, par le plus court chemin.
Elle préférait les récits d'aventures, les bons mots et surtout les potins de Rome que lui apportaient les courtisans de sa grâce. Cependant, elle avait écouté Properce sans ennui, flattée qu'il parlât pour elle seule, comme il l'eût fait devant un auditoire raffiné. Elle manqua suffisamment de goût, pour lui dire, les yeux graves :
— Que tu parles bien, toi î
Et elle ne sut jamais, de ce sourire qui déplaça des ombres délicates sur lo visage maigre de Properce, s'il la raillait de son approbation ou l'en récompensait ; ou bien si l'épaule de la petite Vénus de marbre blanc, qui persistait à luire aumilieudesjardins obscurs, l'avait inspiré.
^Un sourire de Properce pouvait avoir une triple origine secrète : la satisfaction d'avoir composé un distique parfait ; la perspective d'un souper bien ordonné ^u d'une nuit d'amour; enfin, le souvenir d'une sottise échappée aux lippes de Mécène. Sur ces trois points, il observait une absolue discrétion, sachant l'infini de l'art, les caprices de son amante, ceux de son estomac, et les droits d'un bienfaiteur à manquer d'esprit.
La vieille Pétale entra sans bruit. Elle alluma les flambeaux sur les autels et disparut. Les flammes dansaient devant les images de Cythérée, de Gupidon et de Minerve. Une autre esclave, Lalagé, disposa les fleurs autour des statues. Et Parthénie, que son privilège de nourrice attachait à la personne d'Hostia, vint remplacer les pastilles consumées, dans les cassolettes. Au lieu de la myrrhe capiteuse et du benjoin, elles exhalèrent une odeur rafraîchissante où se devinaient les herbes champêtres.
C'était l'anniversaire de naissance d'Hostia. « Elle a dépassé la trentaine », disaient les envieuses. Elles ne lui pardonnaient pas ses cheveux blond d'or, sa taille svelte, sa peau comparable, pour la blancheur, aux « neiges de Méotide », ni ses lèvres, les plus friandes
à baiser de ce temps, qui avaient l'éclat du « vermillon d'Espagne ». Hostia avait les chevilles et les poignets d'une tentante gracilité, et, partout, des fossettes imprévues illustraient son harmonieuse personne.
Elle y ajoutait la double séduction du geste et de la toilette. On discutait Tordonnance de sa coiffure et le choix des étoffes tissées à Cos d'après ses indications, qui lui parvenaient dans des sachets syriens. Elle avait ses partisans, aux portiques d'Agrippa et de Pompée ; à celui d'Apollon, près du Palatin, où les auteurs et les chevaliers se réunissaient aux officieux de César, la moindre critique à son adresse eût été combattue, en dépit des courtisanes jalouses.
Properce, appuyé contre une coloniiette, songeait. La nuit descendue ne laissait paraître que la forme arrondie des bosquets, et, çàet là, un piédestal, un banc, puis Tare extrême de la galerie des bains, à travers les lourdes branches d'un cèdre. Des oiseaux chantaient encore.
Parthénie, ayant porté à ses lèvres un pan de la tunique d'Hostia, ne lui parla point si bas que le poète n'entendît un murmure, et il regarda vers Tintérieur de la maison.
— Aimé, la sage Parthénie me conseille de me préparer pour le souper...
Des paroles aussi simples justifiaient à peine le trouble qu'elle montra. Properce dédaignait de prendre avantage de ces confusions qui la coloraient, lorsqu'elle mentait. Il répondit avec le calme d'un homme résigné au mauvais d'une chose dont il sait, par ailleurs, l'agrément :
— Va ! et ne brave pas Vénus par des artifices exagérés... Elle t'a faite, Hostia, et rien ne dépasse l'art de son œuvre !
— Je serai digne de toi ! dit-elle en s'éloignant.
Arrivée à la tenture que soulevait la nourrice, elle se tourna gracieusement vers Properce, et il semblait qu'entre eux l'échange de leurs regards fit palpiter la diffuse clarté des autels.
11 détacha les yeux de la porte que venait de franchir son amie, dans un froissement d'étoffe. Or, il se rappelait le point mobile d'une torche apparue tout à l'heure au fond des -jardins.
On attendait des convives. Properce eût voulu découvrir lequel pouvait ainsi devancer les autres et parvenir aux appartements d'Hostia par un chemin dérobé. Justement, Lygdamus,
un esclave qu'il lui avait donné et Tunique serviteur mâle qu'elle possédât, passait chargé d'un agneau qu'il portait aux cuisines.
— Lygdamus ! appela Properce.
— Seigneur !
— Approche... Dépose ton fardeau... Es-tu heureux dans cette maison ?
— Seigneur^ je vous remercierais si, pour elle, je n'avais dû quitter la vôtre.
— N'oublie pas de me servir encore, ici.
— On n'oublie pas les obligations envers un maître juste.
— Tu étais de ce côté ?
— Oui.
— As-tu observé qui entrait par la porte verte ?
— Seigneur...
— Lygdamus, si tu ne veux pas le dire, taistoi... Mais ne mens pas...
— Sous les verges, je ne saurais le nommer, seigneur ! Mais j'ai entendu les porteurs de litière s'arrêter. Au bruit des pas, j'ai cru reconnaître qu'une dizaine d'hommes pouvaient composer le cortège. Une voix donnait des ordres impossibles à comprendre à cause de la distance. Puis un homme a pénétré. Je ne le connais pas; et comme j'ai dû m'incliner à son passage, je n'ai pu discerner, à la longueur d'un
épieu, tant Tobscurité est épaisse, les insignes de sa dignité... Peut-être est-ce un préfet mili-. taire?... Je n'assurerais rien.
— Va, c'est bon...
Lors de son arrivée à Rome, Sextus Aurelius Properce venait de prendre la robe virile. Son père, qui n'avait pas survécu à la confiscation de ses biens par Octave, était mort depuis peu.
Il avait à regret quitté TOmbrie où les jeux, avec les leçons d'un maître grec échoué là nul ne savait après quelles turpitudes, avaient partagé son adolescence. Ecoulée sans le plus bénin souci, pareille à l'ondulation des collines charmantes qui cernaient Mevania d'oliviers, de saules et de prairies, elle l'avait conduit à l'épanouissement de la jeunesse, les yeux purs de toute déception, l'esprit orné par les philosophes et les poètes qu'un vieillard savant lui expliquait en artiste, dans la langue la plus musicale. A travers ces émotions et sous l'influence des chocs qui l'avertissaient, devant une belle fille, du plaisir que les dieux envient aux hommes, son âme restait fraîche. Elle semblait
avoir emporté, d'une visite au lac de Trasimène où, enfant, on l'avait emmené, l'inaliénable souvenir des brises parfumées sur les eaux chantantes. Et, soudain, il apprenait, par sa ruine, le rôle des richesses dans le monde, et que, sans elles, on ne peut borner sa vie à la contemplation fertile des sites de son choix et au divin commerce des idées.
Volcatius Pavait pris en amitié et introduit auprès de Mécène. Les manières du jeune homme, ses réparties ingénieuses, une intelligence déliée hâtèrent sa faveur. 11 connut la société close qui gravitait autour des triumvirs.
L'élévation d'Octave augmenta son crédit.
Cependant, au lieu de lui restituer l'héritage paternel, le nouveau César, qui se défiait de ringratitude, le fît inscrire pour une pension suffisante à mener un train convenable. Properce donna l'illusion du luxe par son élégance. Les courtisanes, charmées, s'interrogèrent, sur la Via Appia, à propos du bel inconnu que Mécène admettait dans son char gaulois. A la prière de quelques-unes, de fameux débauchés le reçurent avec faste. Il discerna bientôt ceux qui réunissaient la meilleure compagnie, donnaient à boire les vins les plus rares et tenaient une table fine. Il appliquait aux invitations une critique rigoureuse. On le rechercha beaucoup,
et ravoir pour convive devint une sorte de brevet.
Les suffrages féminins le portèrent très haut sans Tétourdir. Il écoutait, avec une inattention polie, les vieilles femmes tirer de leurs succès révolus un argument favorable aux vestiges dotit elles lui offraient la jouissance. 11 en fuyait le désagrément ; mais, de manière à leur conserver l'illusion de séduire encore. Ses prévenances envers les jeunes se répartissaient si également que toutes se croyaient aimées et dignes de lui par leur beauté. Il connut le danger d'une pareille attitude : les plus ardentes n'étaient pas celles qu'il eût choisies et, pour s'y soustraire, il s'attacha une amie dédaignée dans leur milieu.
Elle s'appelait Lycinnie et jouait de la flûte aux soupers des riches. D'une adresse appréciée elle variait son répertoire d'airs bucoliques qu'elle se souvenait d'avoir entendus en Laconie, d'où on l'avait emmenée vers l'époque de sa nubilité. Ils avaient d'abord surpris l'oreille grossière des Romains; puis la mode y aidant, on les lui demanda de préférence à toute autre musique. Et dans l'atmosphère avinée, l'aube trouvait Lycinnie, à l'écart dessoupeurs ivres, exhalant, des trous que ses doigts agiles ouvraient sur le petit bâton creux de buis, l'âme des
campagnes sereines que disait, pour elle seule, la voix limpide de son instrument. Elle se consolait ainsi des sarcasmes, lorsque, la fatigue ayant fermé les bouches, la nostalgie la prenait, des champs paisibles qu'elle avait quittés. Une nuit, abandonnant sa place entre deux femmes réputées pour leur visage et la volupté de leurs caresses, Properce était venu sur Testrade auprès d'elle. IJ Tavait priée, dans sa langue, de jouer quelqu'une de ces chansons que nul n'écoutait, mais qui l'avaient ému.
Sous l'influence des notes cristallines qui paraissaient danser et crever comme des balles, la lueur louche des lampes fumeuses, la bigarrure des étoffes autour des corps mêlés sur les lits, le désordre de la table où les fleurs émergeaient des sauces parmi les coupes et les vases à parfums, tout s'était évanoui.
Peu à peu un miracle s'accomplissait, que la tremblante clarté annonciatrice du jour acheva: au bord d'un ruisseau, près d'un rocher, des pâtres assis en cercle écoutaient un vieillard aveugle; ses prunelles éteintes devaient contempler un prodigieux univers, car il tirait de sa lyre des accents inouïs ; et jusqu'à l'horizon borné par l'Hymette, de la profondeur bleue du ciel, un calme sacré tombait sur les moissons.
L'enchantement avait duré plus que la mu-
sique. Ce fut à Lycinnie d'évoquer ce que taisait la flûte écartée de ses lèvres. Properce, en lui touchant les bras, avait découvert leur fermeté ; et il appréciait la grâce des seins rigides et petits, le ventre plat, les cuisses rondes, minces vers les genoux, révélés par la transparence d'une étoffe pauvre. Ses yeux s'étaient complus à deviner ce corps délicat. Et il avait pris garde que la musicienne ajoutait à la perfection des statues grecques un sourire ineffable et vivant.
Elle avait atteint, en cet instant, à la minute où toute femme approche d'un idéal dont elle s'éloignera sans cesse; et elle accueillait avec une certaine hauteur l'hommage de cette admiration inespérée. Properce lui ayant baisé la gorge et le bout des doigts, elle Pavait suivi. Gomme ils traversaient le dernier portique, il avait retiré sa couronne de roses, et, l'accrochant à une colonne :
— Vénus, Properce te remercie de lui avoir fait connaître, dans Lycinnie, la plus belle de tes fdles ! s'était-il écrié.
A son tour, elle invoqua la déesse :
— Cypris, je jouerai à ton intention les plus beaux airs de mon pays, en l'honneur de nos fiançailles que tu as nouées !
11 s'était amusé de la surprise des gens au
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sujet de Lycinnie, plutôt que d'elle-même. Pareille à la fine flûte de buis, simple morceau de bois à moins qu'on n'en joue, elle avait dû le meilleur de son charme à des contingences. Installée chez le poète, elle adopta les façons des courtisanes, sans rien préserver de Toriginalité qui avait aidé à le séduire.
A cause de son protecteur dont on imitait la mise et les goûts, elle éveilla des concupiscences. Elle essaya de quelques amants, avant de se donner au fastueux Vollus, qui devait sa réputation aune obésité précoce et aux dogues à colliers de pierreries qui accompagnaient son bige. Properce, dédaignant d'être jaloux, ne changea point de maîtresse, par indolence.
Lycinnie ne lui rappelait plus les champs laconiens, ni les régions supérieures où la lyre d'Homère avait vibré. Elle parlait même un grec corrompu. Du moins, elle excitait les hommes à rechercher la satisfaction de tromper Properce ; et il jouissait du spectacle de leur vanité.
La deuxième année de cette liaison allait s'achever, lorsqu'à la promenade il fit la rencontre d'Hostia. Pétale marchait derrière elle, en agitant un éventail de plumes. Des conducteurs descendaient de char pour la saluer. La foule se rangeait à son approche. Elle triomphait de si bonne grâce que Properce interrogea le poète Gallus qu'elle venait d'entretenir :
— Ce n'est pas seulement la plus savante amoureuse de Rome, avait-il déclaré, — c'en est aussi la plus lettrée des femmes, cher Properce ! Tu admires le rouge de sandaraque de sa tunique, la merveille de cette dentelle d'or qui la recouvre et parait tissue de rayons de soleil ! Tu admires peut-être le nœud de perles dont elle relève ses cheveux clairs sur son beau front! Que dirais-tu, cher Properce, de l'entendre déclamer des vers de Mimnermius !
— Elle aime la poésie ?
— • Dis plutôt que c'est Calliope elle-même !
— Tu m'enchantes, Gallus!
— Les vers qu'elle récite sont les plus voluptueux du monde par le charme de sa voix.
— Tu es amoureux ?
— Non, cher Properce, mais je le fus et tu vas le devenir, car tout le monde a aimé la divine Hostia !
— Et elle?
— Il a fallu qu'un préfet d'IUyrie... dont je ne sais plus le nom... mette à ses pieds une bonne part des richesses qu'en administrateur probe il a prélevées sur le bien public, pour la soustraire à l'adoration des Romains. Elle venait de partir, à ton arrivée parmi nous. Elle a traversé les mers... Elle a vécu chez les Barbares, dans des pays aux montagnes bleues...
Elle raconte des aveijtures fabuleuses ou terrifiantes avecle même sourire... Elle rapporte dix coffres d'ccharpcs, de bijoux, de pierres taillées, et, m'a-t elle dit, un chien qui se nourrit de poissons, miaule plutôt qu'il ne jappe et ne grandira plus, encore qu'elle le puisse cacher tout entier au creux de ses très petites mains...
— Elle doit repartir ?
— La fantaisie a des ailes, cher Properce ! Il
faudrait mieux qu'un simple caprice pour enchaîner la belle Hostia... Adieu!
Comme Gallus venait de le quitter, Hostia parut dans un cortège d'adulateurs. La grâce de ses gestes Tembellissait, surtout une façon de porter la main gauche à ses joues, pour les rafraîchir au contact d'une boule de cristal qu'elle tenait. Sa marche légère et balancée dessinait un corps merveilleux sous les plis des étofies molles.
Des essences fines embaumèrent, lorsqu'elle parvint à la hauteur de Properce. 11 les respira passionnément, à cause de ce qu'elles divulgaient du parfum naturel de la femme. Et dans le regard qu'elle arrêta sur lui, en passant, il discerna de l'esprit, la curiosité des émotions amoureuses, un coin tendre d'une âme indéchiffrable et moqueuse. A quelques pas, s'étant retournée, elle put voir qu'il n'avait point bougé, saisi d'admiration, les yeux sur elle. En ce visage, il adorait la bouche pareille à une fleur de caroubier, d'où le sourire n'effaçait pas complètement un pli dédaigneux et mélancolique.
Sa petite maison, proche du temple d'Apollon Palatin, lui parut pleine de joie. Lygdamus l'attendait sur le seuil, l'air contrit.
— Seigneur...
— Ah! Lygdamus,.. je suis heureux!
^ — Seigneur, je dois vous dire pourtant...
— Je ne veux rien entendre que d'agréable, Lygdamus!... D'abord, tire toutes les tentures... Du crépuscule de pourpre, un soir doré va naître : j'en veux jouir jusqu'à la dernière palpitation du jour...
L'esclave relevait les rideaux sans se hâter. Il épiait son maître et commit plusieurs mala" dresses. Celui-ci l'interrogea :
— Vas-tu me parler de Démophon, mon hôte, l'homme le plus avare et le plus sot que je sache ?
— Non, seigneur.
— A-t-on cassé quelque vase pendant mon absence ?
— Non, seigneur.
— N'aie pas peur d'être molesté, Lygdamus, je suis heureux !...
— Maître...
— Il s'agit peut-être de ma trop constante Lycinnie ?
— Oui, seigneur.-. Mais je ne suis pas fautif. . . J'ai tout fait pour l'empêcher.. .
— Qu'est-ce ? dis, vite 1
— ... de partir.,. Elle a emporté ses bijoux, ses robes, me chargeant de vous transmettre ses adieux et ses regrets. . .
— Ah! Lygdamus, c'est aujourd'hui qu'elle mérite ma gratitude ! Je croyais connaître les limites du bonheur, et tandis que j'y parvenais, là-bas, à la vue de la plus belle des femmes, Lycinnie, mon erreur, se corrigeait d'elle-même ! Qu'elle mérite de bien et de joie, pour le plaisir qu'elle me cause enfin ! Et toi, Lygdamus, qui ne pouvais m'apporter de meilleure nouvelle... laisse-moi maintenant...
Le soir qu'il avait prévu éteignait déjà le brasier du ciel. Le poète prit une tablette neuve et, songeant à Hostia, il commença Télégie à TuUus :
Cynfhia prima suis miser iim me cepil ocelUs, Conlaclum nullis anîe cupidinibiis.
Il n'avança point au-delà de ce distique avant la nuit. Dans le calme, les feuillages bruissaient à peine sous l'influence des souffles. Une ligne ocreuse précisait le contour des cimes dans la lumière obscure. Il résista à la tentation d'exprimer d'autres sentiments que son bonheur et l'angoisse de sa chair exaltée d'amour ; et, fidèle à la sagesse platonicienne, il abandonna la cire et le style, pour se livrer à des apparences délicieuses. Elles glissaient entre les arbres du jardin avec l'ombre claire encore ; et, d'elles à lui, des senteurs exquises flottaient, comparables à ce mélange de verveine
et d'effluves intimes qu'il avait aspirés de toutes ses forces au passage d'Hostià.
11 s'en remit aux dieux du soin de la revoir et se contenta de faire porter, sur un autel de carrefour dédié à Vénus, une couple de ces colombes toutes blanches, sauf une tache rouge à la poitrine, dont il nourrissait une vingtaine dans sa volière. Les dieux ne pouvaient exiger de leur favori une dévotion * fervente ni la crédulité. Il les invoquait rarement, mais toujours sans foi, pour ses affaires de cœur ; et il aimait, dans les offrandes, un moyen de corruption qui rapprochait des hommes les divinités. S'il s'adressa plutôt à Cythérée, c'est qu'il lui plaisait de la confondre avec Hostia : de tout l'Olympe, il vénérait uniquement les Muses.
Elles ne l'avaient guère comblé. Jusqu'alors aucune de ses ébauches ne lui avait paru mériter, l'achèvement. Il brûlait ses tablettes aussitôt que remplies et il se consolait de sa stérilité par la lecture de Gallimaque et l'amitié de Virgile, qui daignait le consulter. Mécène lui reprochait sa négligence et lui proposait des sujets épiques.
A cette manie, Properce dut de fixer l'attentioji d' Hostia, au premier souper où ils se rencontrèrent chez le chevalier. La longueur de la table les séparait. Hostia se pencha de côté
pour apercevoir le « poète indolent » qu'on raillait ; et ayant reconnu son admirateur de la Via Appia, elle fit déplacer des flambeaux afin de Tobserver sans gêne. Il s'échauffa, sous l'émulation des yeux incomparables posés sur les siens ; et ses ripostes firent crépiter les rires aux dépens de ses adversaires. Hostia le défendit avec beaucoup d'habileté, déniant à tous le droit de qualifier la songerie d'un auteur.
Et Ton vint à parler d'amour. Les Romains n'y mettaient aucune finesse. Les propos obscènes achevèrent de les griser. Les visages flambai^t. On lança les cra.tères vides, quel qu'en fût le prix, à l'exemple de Mécène luimême qui entendait ainsi prouver sa magnificence. Les esclaves ne les rattrapaient pas toujours, affolés par le vacarme, les injures, et la menace des châtiments qu'elles annonçaient. Le chevalier, pris d'une tristesse subite, se plaignait avec insistance d'un hoquet bruyant qui lui gâtait le plaisir de boire et, sa main lourde à la panse d'une amphore, il improvisa un chant pour déplorer cette incommodité.
— Cher Properce, dit-il ensuite, la langue épaisse, considère en ceci l'universalité de la poésie... Elle ennoblit ce qu'elle touche... Si la gloire de Çome ne t'inspire pas, de ce festin, tu ferais un merveilleux poème...
Sans écouter rinvitation, Properce continuait un discours léger et brillant pour la seule Hostia. Elle l'avait prié de se rapprocher, parce qu'ils ne s'entendaient plus, dans le bruit. Parfaitement isolés, ils conversaient sur l'inépuisable thème : elle fortifia de raisons sentimentales les théories du Banquet et répondit par une citation poétique à la strophe de Philétas que le jeune homme venait de lui expliquer. Ce qu'il énonçait, elle croyait l'avoir pensé, et, à mesure qu'il s'excitait à parler, il lui attribuait le meilleur de sa propre sensibilité. Chaque instant les liait davantage. Il leur plaisait de reporter à des concordances d'esprit l'agrément de cette conversation, au lieu de s'avouer un penchant mutuel que la triomphante jeunesse du poète et la beauté de la courtisane avaient inspiré.
L'ordre -se rétablit autour de la table, après des acclamations qui saluèrent l'entrée d'un mime. Sa bouffonnerie participait de l'art, par la logique des contrastes d'où elle jaillissait, et la fantaisie de l'acteur avait la vivacité d'une improvisation.
Properce, qu'un tel spectacle divertissait toujours, ne se fût pas arrêté de discourir, sans le signe d' Hostia posant un doigt sur sa bouche. Ils s'appliquèrent à suivre le jeu du comédien pour échapper au trouble que déve-
loppait en eux le silence. Mais des sentiments les, dominaient, qu'à défaut de la parole pour correspondre ils échangèrent par le toucher.
Elle comprit surtout Tâme poétique de Properce à sa façon discrète et caressante d'insinuer son bras autour d'une taille; et, à la chaleur qui lui parvenait à travers la tunique et les voiles parfumés, il eut, avec la révélation d'un corps désirable, celle de Tintelligence qu'il désespérait de rencontrer dans une femme.
Plus tard, lorsqu'il se rappelait avoir porté ce .jugement flatteur sur son amie, Properce convenait que la satisfaction du plaisir affaiblit le,sens critique.
Plus adroite que Lycinnie, elle n'accorda d'autres grâces au poète que de Tadmettre chez elle, de rechercher son voisinage dans les festins et sa compagnie à la promenade. Malgré les offres généreuses de son protecteur, elle le laissa repartir seul pour son gouvernement.
Properce en ressentit une joie disproportionnée à son rang véritable parmi les soupirants d'Hostia. Peut-être l'aurait-elle sacrifié aux bénéfices d un nouveau voyage, si elle n'eût risqué d'y compromettre sa souveraine prééminence sur les courtisanes de Rome. Ses richesses lui assurant une liberté dont nulle ne pouvait se flatter, elle traita en importuns des hommes illustres par le talent, leurs fonctions et l'opulence, qui la courtisaient. Les plus tenaces triomphèrent d'abord au moyen de cadeaux persuasifs. Elle acceptait les présents et se vengeait, par le mépris, de supporter les façons
amoureuses des donateurs. Gomme ils avaient plus de vanité que de discrétion, on sut bientôt qu'une fortune payait à peine la complaisance d'Hostia. Et elle acquit de la sorte une gloire différente de celle que lui avait souhaitée Properce.
Il la désirait, après un an, avec une frénésie que chaque tentative de diversion exaspérait encore. S'il la pressait de lui ficcorder ce qu'elle ne refusait pas à tous les hommes, elle lui citait l'exemple de Virgile et l'adjurait d'écrire les vers qu'on attendait de lui. Il alliait le désir de cette femme à celui de la renommée ; mais la rêverie et la recherche des sensations absorbaient son temps. Voluptueux, il demandait au commerce dos courtisanes les émotions étrangères à Tesprit et il trouvait une jouissance très rare à improviser des vers qu'il oubliait aussitôt.
Cependant, Ilostia parvint à compromettre cet équilibre précieux : elle feignait de méconnaître les charmes qui valaient à Properce ses victoires galantes et, afin de subjuguer par rintelligence cette maîtresse que la raison du cœur ne guidait point, il reprit SCS tablettes. L'une d'elles, préservée par hasard, lui rappela que naguère il avait projeté de chanter son amour naissant. Et ce poème interrompu au premier distique, par sa ressem-
blance au peu que lui avait donné la belle Hostia contre les preuves multiples de sa passion, le jeta dans une rage furieuse. Elle lui inspira cette élégie où il se plaint des « feux insensés qu'une année entière n'a pu calmer w.
Dès lors, il lui suffit de surprsndre une attitude de son modèle, de s'en rappeler un mot, devoir Hostia essayer une parure ou un nouvel amant, pour écrire un poème. Elle y était passionnément adorée, au milieu de cris d'exécration. Ils trahissaient la révolte -impuissante de Properce et ils contentaient la cruelle au-delà des éloges décernés à ses mérites, son visage et Tart de sa toilette. Elle prit le nom de Cynthie pour être associée à la vogue des vers qui la glorifiaient et dont elle se plaisait même à réciter les plus violents, aux soupers de Mécène.
Le rôle de Muse flattait sa vanité et elle craignit de le perdre en récompensant une patience amoureuse qu'elle s'ingéniait à ne point lasser. Elle accueillait Properce à toutes les heures, et toujours de manière à le flatter. Il lui revenait constamment, après les aventures fades où il se jetait par dépit, et dont la confidence provoquait chez elle ce sourire un peu hautain qui dément les paroles attendries. Elle ne lui tenait aucune rigueur de répandre des épigrammes
qui faisaient fortune, contre les amants qu'elle subissait, ou de la décrier lorsqu'il était avec ses amis.
Pourtant, les débauches n'éteignaient pas ses ardeurs. A l'issue d'un festin où les railleries de Bassus et de Cythéris, la concubine de Gallus, l'avaient blessé, il fît porter sa litière devant la maison d'Hostia.
Les serviteurs y dormaient. On était au mois des premières roses. L'air embaumé des jardins coulait par l'écartement des tentures dans la chambre où elle reposait. Il tira le rideau, pour la voir. Un rayon de lune dissipa les ombres autour d'elle et, de son corps découvert, la clarté parut sourdre. Un de ses bras, replié sous la nuque, découvrait une goutte d'or au creuset de l'aisselle, près du lingot de la chevelure répandue. La respiration animait sa gorge d'un mouvement perceptible à cause des pointes colorées qui en surmontaient les éminences, et ses lèvres décloses laissaient deviner, à des points lumineux, la double ligne des dents.
Il retint son souffle, et, comme il l'eût fait d'Hélène ou de Vénus, il s'approcha de la dormeuse pour lui ceindre le front de la couronne blanche qu'il avait gardée sur la tête.
Elle bougea légèrement; puis avec une plainte câline, elle s'étira toute, d'un geste souple. Au
milieu des mots confus qu'elle balbutiait dans le sommeil, il crut distinguer son nom, et, pressant d'un baiser la bouche murmurante, il sentit son âme lui échapper, comme si cette femme, Todeur des roses et la nuit bleue l'avaient dissoute.
Hostia avait soulevé les paupières ; elle les referma presque aussitôt, sous l'empire des douceurs qui l'émouvaient et dont elle ne sut point si le rêve l'en avait pénétrée, ou cette réalité voisine des songes que l'humanité s'épuise à poursuivre.
Elle apprécia définitivement la supériorité de son poète et s'étonna d'éprouver tant de plaisir à confondre en elle les obligations de la muse et de Tamante. Elle découragea ses associés les plus utiles pour satisfaire la curiosité de ses sens xjue chaque découverte éveillait davantage. Attachée à Properce par le même désir qui l'avait livrée à son caprice et grandissait insensément, elle fut soumise, ardente et jalouse. Sous ce triple aspect, elle lui apporta de la joie et l'inconvénient de colères fugaces qu'il ne détesta pas, au début, pour la saveur des raccommodements. Puis, elles l'excédèrent par la futilité de leurs motifs et Textravagance des reproches qu'elles inspiraient. 11 y eut de véritables brouilles où les amants croyaient
indispensable à leur amour-propre de se venger Tun de l'autre. Et, tandis qu'il goûtait le calme de certaines intimités féminines, elle rétablissait son cercle de familiers, servant du même coup sa rancune et ses intérêts.
Ceux-ci rinquiétèrent, et elle ne connut pas la satiété dans la possession des richesses. La soif d'en acquérir la rendit moins circonspecte dans la dispensation de ses faveurs. On la vit se farder avec une grossièreté voulue, revêtir des tuniques de mauvais ton et compléter par une perruque son déguisement, afin de répondre aux solliciteurs qu'elle n'eût pas reçus sans incommoder ses amis. .
A la longue, ces visites clandestines la divertirent. Les affranchis s'imaginaient, en Taccueillant, mêler une patricienne à leurs dilections ; et dans leur compagnie elle revoyait son enfance. 11 lui arriva de pousser jusque dans les faubourgs de Rome, avec la vieille Acanthis qui lui procurait ces relations plus avantageuses que relevées. Elle s'amusait des méprises produites par son acoutrement, et plus d'un rustre, en échange de ses propos vulgaires et d'une mesure d'arbouses qu'il acceptait de lui payer, put se flatter d'en obtenir de bon gré ce que Properce avait conquis sur elle par la ruse. Elle rapportait de ses
expéditions une lassitude des membres et une enflure de la langue produite par Textrême acidité des fruits.
Properce l'abominait pour le scandale de sa conduite et la légion -de ses amants, plus nombreux que ceux de Laïs la Corinthienne et de Thaïs que Ménandre a chantée. Elle appréciait le lyrisme des invectives dans les élégies et elle continua de vivre à sa guise. .
Si leur passion n'avait rien d'exclusif, ils s'aimaient cependant avec la sincérité presque ingénue des êtres les plus artificiels en apparence : elle souffrait de le savoir assidu auprès d'une rivale et il reportait uniquement sur elle la gratitude ou les dégoûts que lui inspiraient ses maîtresses passagères.
Durant une maladie qui l'avait prise, il les délaissa toutes pour la veiller. Il fit tourner les rhombes magiques, consulta des -sibylles et chargea d'offrandes les autels. Ayant jeté du laurier dans le feu, comme le bois brûlait sans pétiller, en signe de mort, il se lamenta de la perdre, au point que Gallus n'osait le quitter de plusieurs jours craignant qu'il n'attentât contre lui-même. 11 assista aux progrès de la lente convalescence où elle montra l'humeur la plus variable, avec une sollicitude inquiète jamais relâchée ; et il lui parut renaître, lorsque
les joues pâles d'Hostia et ses yeux recouvrèrent un éclat sain. Les amants jouaient d'interminables parties, aux osselets ou aux dés. Elle y amendait sa chance et feignait la surprise de gagner continuellement. Il acceptait la honte de ces défaites, au prix' de la gaieté qu'il lisait sur le dher visage.
Il avait craint qu'elle ne payât de sa beauté l'hésitation d'Atropos : raffinement augmenta la pureté de ses traits, et ce voile, dont l'habitude de la douleur couvre un regard, approfondit le sien en lui donnant une gravité douce. Elle prononçait avec des inflexions délicieuses : « Mon cher Sextus Aurelius... » et d'une voix légère, faible encore, elle contait ses projets d'avenir :
— Louons les divinités de m'avoir envoyé cette maladie ! Gomme le Clitumne blanchit les troupeaux qu'il désaltère, elle m'a guérie des erreurs qui l'avaient provoquée et j'ai pu mesurer ton amour à la vigilance de tes soips... Nous irons habiter une maison chairipêtre où tes vers, ma lyre thébaine et nos baisers, égaleront notre existence au meilleur des songes...
Mais elle s'en fut achever de se rétablir aux bains de Baies. Properce l'avait menée ai^ tombeau de Misène, le joueur de flûte, que le vent
84 t'Es DISPARATES
arrose d'embruns dans un site farouche et désert. Elle lui préféra la plage où paradaient tous les élégants, et la ville remplie du bruit de son arrivée. Elle n'eut pas la force d'écarter les flatteurs. La santé regagnée, elle revint à Rome, où le poète dut se contenter d'une place de choix parmi ses clients, au lieu de la paisible solitude qu'elle avait désirée avec une conviction de malade, sans jamais le convaincre.
Quoique son train brillant l'eut reprise, elle avait encore des accès sentimentaux qui lui faisaient retenir Properce auprès d'elle et défendre sa porte à quiconque. Alors, ils s'aimaient ; et quand la satisfaction avait abattu leur énergie, en présence des Pénates, ils se juraient une éternelle fidélité.
Précisément, une de ces crises finissait, par le bel après-midi où, puérile, Hostia battait des mains au coup de dés la proclamant plus amoureuse qu'aimée, tandis que, dégagé de sa tyrannie charmante, Properce accomplissait en rêve ce voyage d'Orient qu'elle Pavait supplié de ne pas entreprendre.
Après le départ de Lygdamus, par la nuit veloutée qui tombait et la sollicitation du silence aux souvenirs, il revit tous les épisodes du roman où, le visageimpassible, sauf son habituel sourire, Hostia lui avait enseigné la jouissance et la douleur. Car, jusqu'en ses entretiens avec soi-même, il exagérait sans calcul ses petits ennuis, afin de les accorder ensuite au lyrisme de sa poésie. Aucune phase de sa liaison ne lui revint en mémoire dans une atmosphère plus capiteuse que le temps de la maladie. Il se prit à déplorer la gucrison d'avoir transformé en
une autre la maîtresse alanguie dont il rafraîchissait les mains brûlantes entre les siennes, qu'il faisait boire et contentait dans ses exigences difficiles, pour l'amour de la voix exténuée qui lui commandait.
Ainsi oublia-t-il le message inopportun de Parthénie, le souper qui allait célébrer le retour d'Hostia à la santé et son anniversaire, les convives, et celui qu'elle en distinguait assez pour l'admettre à sa toilette.
Il chercha vainement àrevoir l'épaule blanche et luisante de la petite Vénus. Elle s'était enfoncée dans Tombre comme toutes les choses modestes qui ne représentent pas le pouvoir surnaturel, excellent et pernicieux.
L'augure de cette disposition ne l'attrista pas tant qu'il ne subît le charme des jardins et ne cédât aux bonnes pensées que leur calme associait en lui. Cependant, ils s'émurent d'un bruit de pas et de conversations ; puis des torches en éclairèrent le foïid, projetant sur les dalles du vestibule la silhouette mobile et fantastique des arbres.
Properce reconnut Gallus parmi les premiers invités, et Gythéris en manteau violet ; Ténorme Ponticus, qui se vanta d'avoir écrit deux cents vers de sa « Thébaïde »; Virgile, muet sur ses travaux, et TibuUe, agréable à la vue comme
une femme, d'une pâleur que sa tunique mauve accentuait; puis, entouré de ses courtisans ordinaires, le ventre important, Mécène enfin, qu'ils complimentaient à cause du collier d'émeraudes étalé sur sa poitrine grasse. Le chevalier, qui attendait l'appréciation de Properce, le félicita de ses derniers poèmes, afin d'adoucir en lui le censeur dont la critique était sans appel. Et Properce, dissimulant une envie de rire, vanta l'eau des pierreries, approuva l'ampleur de la toge, et, avec assez d'impertinence, s'enquit des progrès de ce traité du costume que son protecteur passait pour composer alors.
Il en arriva d'autres, une véritable multitude, parmi lesquels Vollus se faisait moins remarquer par sa corpulence prodigieuse que par l'indiscrétion de son organe tonnant.
On entra dans la salle du banquet décorée de guirlandes. Comme le lectisterniator offrait aux convives, en désignant les places, de petites feuilles vertes qu'ils roulaient entre leurs paumes, l'essence fraîche de la citronnelle parfuma l'air. L'arrangement de la table comportant un vide à la droite d'Hostia, on s'étonna de n'y point voir Properce. Il répondit aux questions incessantes de Mécène sur cette particularité, qu'il se flattait d'être son voisin pour recueillir toutes ses paroles, et qu'en outre, de cet endroit, il verrait
le visage entier de Thôtesse au lieu de son profil.
Elle parut, dans Tenveloppement d'une gaze, conduite par un homme de taille supérieure, à Tencolure de taureau, revêtu des insignes de préfet militaire, et dont la peau rude était basanée. Il fit un signe amical de reconnaissance à l'adresse du chevalier qui le saluait avec cérémonie ; puis, aidant Hostia à s'étendre, il se' coucha sur le même lit, à son côté, après Tavoir débarrassée de son voile.
Il y eut un murmure d'admiration. L'enthousiasme arracha des cris aux femmes, avant ces colloques à voix basse inspirés par l'envie et dont l'aigreur se devine aux regards. Mécène profita du silence relatif pour entamer une dissertation sur la coquetterie des Gauloises, reportant l'honneur de la toilette d'Hostia au préfet, qui montrait assez, par la fatuité de son air,, l'importance de ses conseils. Au reste, le chevalier croyait utile de ménager le soldat que, dans la journée, il avait vu s'entretenir avec Auguste sur le ton d'une rare faveur.
Properce, qui s'était senti bouillir de colère devant son supplanteur, recouvra la gaieté au spectacle qu'on lui donnait. Il se mordit les lèvres et dut se contenter d'une simple inclinaison de la tête, pour approuver le concert d'éloges qui accablaient sa maîtresse.
Elle avait conservé toutefois une mitre lydienne fendue au sommet, et faite d'un brocart pourpre choisi par lui. Mais elle l'avait surchargée d'un diadème barbare et, à l'imitation des Bretons, elle s'était peint le visage du même bleu qui lui teignait la chevelure. La bouche seule était rouge et une ligne épaisse de ver- . millon indiquait les sourcils. Elle était méconnaissable ; et, malgré la poudre azurée répartie sur ses épaules et son cou, malgré les admirables cabochons de saphirs qui descendaient ea losange entre ses seins, malgré sa robe d'un bleu stellaire, le désaccord du costume, l'étrange effet des mains intactes et des bras enduits de pâte jusqu'au poignet, prêtaient à rire. Properce songea que la mode nouvelle pourrait s'implanter en raison de sa complication détestable. Il songea aussi que la belle Hostia, de qui les yeux mêmes avaient perdu leur charme dans cet apprêt chimique, pouvait fort bien n'avoir mis sur sa figure et son corps qu'un maquillage discret en comparaison des fards qui altéraient son âme.
Cette apparition grotesque fit beaucoup pour le détacher d' Hostia et il regretta moins le retour du préfet dlllyrie que ne se l'imaginèrent ses lecteurs. Un rêve lui montra, sans doute, sa maîtresse perdue dans un naufrage qui englou-
tissait pareillement son glorieux militaire. Il s'en consola par la réalité, sous les espèces de Teia, dans une maisonnette d'où l'on entendait bruire les feuillages du bois tarpéien, et de Phyllis,-qui habitait près du temple de Diane aventine et possédait une science du plaisir égale à sa beauté.
Elles associaient volontiers leurs talents, et Properce n'aima rien plus que leur caquetage inlassable d'oiselles, leurs attitudes impudiques et jolies, et, surtout, la spontanéité de leurs impressions, s'il engageait pour les distraire un prestidigitateur égyptien avec un nain joueur de flageolet et grimacier. 11 avait racheté Lygdamus, quand le nouveau maître d'Hostia en eut exigé le renvoi, et il l'admettait à servir dans ces divertissements.
Hostiase fût désintéressée d'un amant inconso^ lable. Elle rechercha celui qui dédaignait toute avance au point de ne faire aucune réponse à ses messages. Elle découvrit le lieu où il oubliait de la regretter, et, surprenant Phyllis qui dansait, le sistre en main, aux sons de la flûte qui était l'unique parure de la brune Teia, elle les épouvanta par un tel vacarme et la menace d'un fouet, qu'elles s'enfuirent malgré la nuit et leur nudité.
Après cette victoire, Hostia pleura. Properce
consentit à se laisser purifier des contacts qui lui avaient agréé, par trois fumigations de soufre ; et il regarda d'un œil ironique son vieil esclave brûler des parfums au départ des petites amies dont le sort Tinquiétait.
Il reprit le joug sans contrainte ni chaleur, et dédommagea les fillettes de leur déconvenue.
Avec le temps, Taînesse d'Hostia sur le poète s'accusait. Elle ne pensa pas à ce motif pour s'expliquer Teimui qu'il ne réussissait plus à lui cacher. Même elle n'était plus la Muse. Il dédia un poème à une nouvelle maîtresse et chanta la mort de Marcellus d'une manière qui dépassa Pexcellence de ses élégies amoureuses.
Hostia s'enfutàPrénesle interroger les oracles, et, dans le bois d'Aricie, participer à d'invraisemblables -débauches. Les présages étaient défavorables et les excès la brisaient sans la satisfaire. Acanthis, dont Timagination s'usait, lui vendait des tronçons de serpents coupés suivant un rite, du venin de crapaud, des plumes de chouette ramassées sur d'anciennes tombes, de la laine prise aux bandelettes d'un cadavre, toutes choses propres k rapprocher de la femme qui les jette au feu, un amant infidèle. Elle épuisa ces moyens occultes, avant de demander au salerne et au vin aromatique de Méthymnie la résignation par l'ivresse.
Leur concours, dont elle abusa, le chagrin, là recherche de diversions qui la conduisirent dans les ruelles de Suburre, d'où Lalagé et Pétale la ramenaient à l'aube, demi-morte; le désespoir de constater les atteintes définitives
(le Tâge, à Fimpuissance des onguents, — minèrent, d'un travail impie et sûr, Têtre de luxe et de grâce qui avait montré dans son corps l'image de la perfection.
Son ami, le préfet, ayant dû partir pour une colonie lointaine, sur la demande pressante de César, elle se retira à Tivoli. La campagne lui fut intolérable, parce qu'elle s'y souvenait des projets avortés par sa faute. Elle fît porter ce billet à Properce :
Cynthie à Sexlus Aurelius Properce,
Je f écris sans espérer t attendrir sur mon sort, d'un lieu aussi célèbre pour sa beauté quon a vanté la mienne. Les prairies sont étincelanles et fraîches ; mais je ne leur dois plus ressembler quepar mon cœur. Cependant^ je récite tes vers pour me rajeunir et parfois ils ni en donnent l illusion, Quils restent chauds encore et parfumés d* amour ! Rien n est plus doux au monde, pas même de les avoir inspirés^ ni le souvenir des émotions quils retracent pour enflammer les amants ou les consoler^ ni la certitude orgueilleuse qu'ils assurent Cynthie de vivre dans une éternité de jeunesse parmi les hommes,
«Viens aujourd'hui. Nous resterons ensemble.
L'amour a préparé l'hospitalité pour toute la nuit », disait ma lettre que tu as mise dans un poème. Et tu vins, ce jour-là...
Accourras-tu aujourd'hui? Jefécris: a Hâtetoi. La mort me prépare une couche de térébinthe. Nous resterons ensemble jusqu'à sa venue, et jepourrai lui sourire, sije te sens près de moi. »
Elle s'éteignit très doucement, sans secousse, comme la nuit remplace le crépuscule. Et, au sourire que lui conserva la mort en apaisant ses traits, on put reconnaître qu'elle attendait encore Properce et, peut-être, par les yeux de l'âme, 1 avait-elle vu pleurer à son chevet.
vu
Un si mince événement ne devait pas arracher Sextus Aurelius aux soins qu'en réclamaient Phyllis et Teia. La nouvelle du décès d'Hostia lui inspira la curiosité d'en ouvrir la lettre suprême, qu'il avait négligemment jetée parmi ses autres billets.
Il resta songeur.
Ses petites amies lui crièrent ensemble :
— -Tu en fais une figure !
Alors, appelant Lygdamus, il lui commanda de convoquer des musiciens, des histrions, des danseuses, d'apporter des vins en quantité, parce qu'il craignait d'être triste cette nuit-là.
Janvier 1901.
LE
A Henri de Régnier.
Sous l'inspiration de la Maréchale, Nattier a peint l'un de ses meilleurs portraits, et peutêtre le dernier.
Elle est accoudée à un balcon, près d'une cage en osier, ouverte, vide. L'allégorie est accessible. La vivacité des yeux explique une foule de choses. L'animation des joues respire la joie. Autour des tempes, c'est d'une transparence de nacre. Rondes, grasses, sensuelles, les mains ont de la gourmandise et des fossettes. Il y en a deux aux côtés de la bouche. Elle mérite qu'on la détaille : charnue, le cœur accusé, les coins en rehaut, d'un rouge incarnat, tout net le physique de cette bouche qui avait accoutumé de dire :
— Je ne tolère pas de captiver ensemble
moins que trois amants : un, pour Tesprit ; Tautre, qui est de sentiment ; et celui au service fin, le meilleur du brelan .
Adalbert-Marie de Treste, chevalier de Malte, au temps qu'il était du brelan « pour l'esprit », corrigeait ainsi le dire précieuit de la Maréchale :
— Elle a des vues si hautes sur toutes les choses, qu'il faut toujours, par la pensée, descendre d'un degré au moins ce dont elle parle, pour en goûter la saveur comme elle le désire : Tesprit, le sentiment, le service fin, cela lui plaît à confondre et, chacun de ses valets de brelan, nous savons, à Tendroit de cette confusion, la trouver meilleure à servir que nulle autre.
De Sophie-Désirée de Vauges, fille noble, et de Bernard- Cléry de Quatrefous, comte de Silleuse, chevalier de l'Ordre et mestre de camp pour l'artillerie du Roy, — elle était née en 1750, enregistrée à la paroisse de Silleuse, gouvernement de Caen, le 18 novembre, sous les prénoms de Désirée-Bernarde-Simone. A la même date, le livre des décès mentionne celui de sa mère, dont elle n'eut jamais, avec le jour, que ce prénom de Désirée, peu coquet.
Louis XV aimait la gaillardise de M. de Silleuse. En 1764, à la naissance de Madame Elisabeth, le Roy imposa aux cabales de la Cour qu'une ménine de cette princesse serait la vicomtesse de Silleuse, encore qu'elle semblât de trop petite souche pour cette distinction, et déjà trop âgée pour en .remplir les devoirs délicats. Le mestre de camp fut fait maréchal cette année-là et il mourut de recon-
naissance. Il laissait à sa fille : son épée, quelques terres, son cordon bleu, l'héritage d'une santé fameuse, de solides appétits, et la protection royale.
Celle-ci se manifesta, dès 1766 : Simone fut donnée en mariage au marquis de Symiane.
Il avait servi la couronne dans des ambassades heureuses en Suède. Sans négliger sa propre fortune, il traita les affaires de l'État avec la même intelligence qui le fit gagner des richesses dans le trafic du bois et des fourrures. A Versailles, il racontait des chasses passionnantes. Il savait, en outre, des histoires libertines dont il renouvelait le fonds, malgré ses soixante ans. Ce jeu brûlant lui ôta le souffle en 1770. Simone avait obtenu licence de rester ces quatre ans auprès de Madame Elisabeth.
Elle se trouva, par ce faitj très riche, veuve et pucelle, n'ayant accordé à son vieil époux d'autre faveur que de poser devant M. Nattier, le lendemain de leurs noces, pour laisser au marquis une image qui l'entretint en passion.
Son nom et le marquisat lui plaisaient moins, sans doute, que le souvenir de la dignité où était parvenu son- père. De là vient, comme elle avait du crédit, qu'on affecta de l'appeler la Maréchale, pour la distinguer aussi d'une cousine de feu son époux, qui était de Symiane et bossue.
La Maréchale comptait juste vingt ans, à l'époque de. son premier brelan, celui où le chevalier de Treste figurait Tamant « pour l'esprit ».
L'abbé Cueillet y occupait Femploi « de sentiment ». Elle lui mandait toutefois avec précision :
Mon abbéy vené me faire Vamour 1 J'ai vu le Roy hier à la messe, La peur d'en estre distinguée m^a fait cacher derrière Mme de Viarrets qui est si en chair. Il est sans doute le premier gentilhomme de France ; // en seroit peut-estre bien le plus malade et de la moins gracieuse façon. Comme fy ai pu échapper encor^quel vous semble le prix de mes baisers ? Il n'y a pour cela de monnoie courante que les bons vôtres : Vabbé vené me faire le Roy !
Elle expliquait cette préférence d'une manière qu'on n'y pouvait poliment contredire :
— J'ai pris l'abbé pour l'empêchement aux choses amoureuses que comporte toujours un peu le collet.
Pour le vrai, sa perruque avait un air de malice et, quoique rousseau, il était plus frais qu'une fîUe, l'haleine suave, avec des yeux qui contenaient le péché et l'absolution. Le grand séminaire de Paris ne l'avait point gâté de latin . Il s'y était habitué à un esprit imité de M. de Voltaire, mais assez transformé pour séduire comme du nouveau, et si libre de toute croyance qu'il adorait l'Église pour elle-même.
Tiers fils de hobereaux mal argentés, de très authentique gentilhommerie de la marche limousine, il était Gueillet de Rûpetit.
M. de Tulle couchait un peu dans cette famille, au hasard de ses tournées pastorales. Son anneau d'améthyste amusait le jeune Claude-Prétextat. Monseigneur, gravement, découvrit à ce signe une vocation et, sur la mine courtoise qu'il reconnut à Tenfant, sa quinzième année révolue, il remplit la promesse de Temmener à la cour.
L'abbé fit honneur à son parrain qui le présenta. 11 obtint une part dans un bénéfice, grâce à l'intercession de la pieuse Mme Victoire. Et
vraiment, il ravissait, aux soirées de Trianon, quand il jouait du clavecin. M. Rameau lui réserva ses dernières productions. Le front têtu de M. Jean-Jacques se dérida, quand il entendit ses airs du Devin de Village si coquettement ranimés au toucher spirituel de l'amateur.
Ses succès chatouillaient l'amour-propre de la Maréchale, qui Tavait excitable, comme il lui agréait d'ouïr des avantages de M. le chevalier au jeu. Il risquait gros, avec la témérité de ceux qui ne possèdent guère.
Mais elle se sentait l'inclination la plus franche à Tendroit du président Le Court d'Oiselsemblé, de la Chambre des Aydes. Il siégeait en qualité de conseiller, quand elle le distingua pour son lit, où la facilité du robin ne démentit aucunement l'espoir que les dames en prétendaient fonder sur son menton bleu et Téclat de son regard.
Mme de Symiane pensa que cette chaleur du sang correspondait à des talents d'État. Elle intéressa la Du Barry, qui ne désirait rien tant que d'être priée, à la carrière du conseiller.
On réleva au fauteuil fort avant son tour. Il y fit belle figure. Toute sa personne aisée décelait le soiff. Il en mettait un particulier à répartir dans son ajustement la sobriété convenable à la charge dont il portait le souci sur son visage. La gravité ne le quittait qu'au privé. La Maréchale lui en témoignait une reconnaissance
LE BRELAN DE LA MARECHALE iQ?
qui redoublait le plaisir qu'elle savait donner. Elle attribuait à son charme cette métamorphose. Au contraire, la magistrature était le masque de M. d'Oiselsemblé. Il découvrait son naturel dans ces soupers libertins qui le conduisaient à Talcôve, parmi l'apparat des chandelles multipliées aux miroirs. Elle y demandait grâce, devant quHl laissât paraître la moindre envie de repos, — étouffant, de petits cris heureux, ses :
■—Mon président, mon président que tu m'aimea bien !
Au fond de cet homme, la volonté de parvenir était servie par une intelligence alerte. Sa lignée était de robe. Il y honorait la mémoire de dignitaires vantés par toute la corporation, à deux siècles d'intervalle. Ce qu'il devait à la faveur, sans s'y être entremis, il s'était préparé à le mériter par une solide culture, ayant appris sous le baron de Montesquieu qui ne dédaigna point de correspondre avec lui, ni de le retenir parfois au château de la Brède. Il y passa des heures utiles dans la bibliothèque en rotonde ; mais le plus sérieux profit qu'il tira de cette illustre amitié fut celui des promenades au parc, où, de son bras, il soutenait le philosophe déclinant. Si le corps en cédait, la pensée profonde conservait la même force qui l'avait
projetée dans le siècle pour le déchirer et peupler de germes ses entailles.
Tout cela, M. d'Oiselsemblé le cachait à un monde où lesphilosophesaupetitpiedpuUulaient. Il connaissait, au demeurant, que la maîtresse d'un homme d'étude est sujette à bayer en sa compagnie. Au jugement de la Maréchale, il apparut ce qu'il fallait : un cavalier de bonne étape et qui maniait le madrigal d un tour élégant. Il lui composait des vers. Elle y prenait le nom de Chloé, le parfum des herbes champêtres, et les atours d'une pastourelle dont la négligence calculée ménageait à l'auteur de décrire la faible éminence de ces seins qu'il baisot-. tait avec discernement.
On lisait ces papiers aux comités intimes dé Trianon. La Dauphine en appréciait la délicatesse. Mme de Lamballe se récria maintes fois pour entendre nommer le poète. La Maréchale faisant la renchérie, on s'accorda pour vanter à leur propos les talents de l'abbé Gueillet, dont la réputation s'accrut, encore qu'il ne parvînt jamais à écrire un impromptu de quelque saveur.
Personne , en effet , n'eût soupçonné que ces vers provinssent du ténébreux président. On le voyait à Versailles pour les réceptions solennelles et les galas, où il lui était indispensable de représenter
les Aydes. Autrement, ses visites à la Maréchale qui logeait sous les combles, avec la suite de Mesdames de France, s'entouraient de précautions. Il ne méprisait point la Cour à cause d'une indigence mentale si enveloppée de façons exquises qu'elles la rendaient supportable même à un esprit orné. Mais il retenait d'une .des ultimes causeries de M. de Montesquieu, que les têtes folles s'épouvanteraient un jour, devant la catastrophe préparée par leur frénésie de jouissance. Et il les jugeait d'un voisinage compromettant.
La Maréchale ralfolait de cet ami bien fait, tendre à l'occasion et spirituel. Elle s'en fût contentée, s'il n'eût aussi fréquemment excipé de ses travaux pour restera Paris. Elle l'y venait joindre dans son hôtel de la place Royale, dont les façades roses l'induisaient en une mélancolie qu'il s'empressait à dissiper, de gaillarde manière.
Elle devait revenir au château, pour son tour chez Madame Elisabeth. Près des deux autres figures de son brelan, elle oubliait de soupirer après la préférée, qui eût si bien suffi au « service^ fiu » qui lui était dévolu dans la trïnité.
La mort du Roy délivra la Maréchale. Elle redoutait au-dessus de tout d'avoir à lui céder, car il la regardait vraiment au jeu de Mesdames», avec une lumière très expressive sous ses paupières gonflées. Et elle, qui aimait tant ramoUr, le tenait néanmoins pour une chose très malpropre, à moins de jeunesse' et de santé. Un jour livide traînait dans le palais depuis qu'on . en avait délogé le cadavre et un reste de son odeur fétide persistait. La tristesse des visages était réelle, à cause des joies qu'on se promettait de l'avènement de* la Dauphine, et que le deuil allait retarder. La première fut le départ de la Du Barry. On la goûta même durant l'agonie.
D'un embonpoint qui annonçait l'obésité, le profil d'un mouton, l'œil morne, le nouveau Roy, préoccupé de géographie et serrurier, manquait de quoi plaire aux délicats. Ils se rangèrent
LE BRELAN DE LA MARÉCHALE lH
auprès de la Reine, et ce fut une existence de délices. La Maréchale en eut sa part.
Elle était à un âge où Messieurs de son brelan favorisaient Téclat de son teint et assuraient rharmonieux progrès de ses formes. Aussi se trouva -t-elle empêchée à l'excès de la perte de M. le chevalier : contraint d'aller à Malte, il n'en revenait pas, emporté, là-bas, par une fièvre quarte dégénérée en un flux opiniâtre d'humeurs maligneis.
L'abbé célébra une messe à son intention. La Maréchale y pensa d'abord s^évanonir de pl-eurer.. L'idée qu'elle pourrait s'aveugler par Tabondançe des larmes, les tarit soudain.
Une visite du président, à Versailles, acheva d'éloigner le fantôme de M. de Treste.. Elle se dit ce qu'il lui contait naguère touchant l'île de son Ordre. Et, Timaginant inhumé au frais 4'un bois d'orangers, sous un tombeau de granit pourpre et couché dans son manteau à croix d'argent, elle apprécia ce destin assez convenable pour Tenvier, sauf la mort, « à quoi il ne faut point penser pour vivre heureux », . disait-elle en frémissant.
Ce fut un embarras de compléter le brelan.
Fort courtisée, la Maréchale redoutait un choix défectueux. M. de Treste, qui coopérait « pour l'esprit », n'en avait manqué mie. 11 exigeait un remplaçant avisé. Elle crut le trouver dans un baron de Bionne, habile aux charades et beau joueur aussi. Après deux essais, elle le renvoya, pour une incommodité de la bouche qui la forçait d'en écarter la sienne à des moments où le contraire est une douce loi.
Rendue circonspecte, elle alla chez son président, à la place Royale. Elle en rapporta une capacité de patience qui lui permit de temporiser, avec Taide précieuse de Tabbé Cueillet.
De loin en loin, ily eut une tentative. L'excellence de quelques-unes qu'elle renouvelait par scrupule, la conduisit à cette licencieuse défaite que tant d'hommes étaient dotés d'esprit, que le troisième de son brelan resterait le casuel.
Le hasard termina ce désordre. La fondation des États-Unis d'Amérique ramena en France, parmi les compagnons laurés du comte de Rochambeau, le fin vidame de Linandes, cadet gascon, qui tenait au vieux duc de Richelieu par cousinage. Il fit tourner les plus stables cervelles de Versailles, par son air guerrier, un mélange de rudesse affectée et de raffinement courtois dans ses propos. 11 en tint de si galants et hardis aux trente printemps qui ouvraient Tété superbe de la Maréchale, qu'elle se l'attacha « pour l'esprit », séance tenante, d'enthousiasme.
Elle n'eut point à se dédire^ ni à regretter par la suite le rajeunissement de son pacte frappé de. caducité. M. d'Oiselsemblé, pour la première fois, se sentit un peu négligé. Il fut moins rare à la cour. L'abbé donnait aussi, tout fringant de l'animation où la jetait le verbiage des « Américains ».
Ce devait être la meilleure saison de Simone. Elle y embellit, plus rose aux joues, plus nacrée vers les tempes, un cerne sous les yeux, qui en avivait la flamme cuisante, et une telle satisfaction dans son sourire, que le contempler donnait l'envie d'y surpendre, en un baiser, le secret du bonheur .
Elle s'amusa fort des Etats généraux, où
messieurs du Tiers parurent si ridicules d'accoutrement, à leur arriTée, sous la pluie, — et surtout parce que le président en nourrissait du souci.
11 avait failli déserter l'enseignement de son feu maître, quand le Roy eut confié le pouvoir à MM. de Malesherbes et Turgot. 11 crut ces hommes probes et sages, de taille à soustraire la société au cataclysme. Il accorda la même confiance à M, de Necker, le Genevois. En mai 1789, il reconnut que Theure prédite par son clairvoyant ami approchait. La prise de la Bastille le consterna.
La Maréchale s'en gaussait dans les cajoleries du vidame. Avec soixante gardes suisses, il prétendait mater la canaille parisienne. La boutade fut transmise au Roy qui ajustait une serrure, par la Reine qu'avait suppliée la Maréchale. Louis XVI répondit, sans se dessaisir de sa lime à manche d'ivoire, que c'était matière à méditer.
vu
Ce jour-là, comme M. d'Oiselsemblé maintenait^ dans le tête-à-tête, sa mine lugubre, la Maréchale consentit à écouter ses raisons. Il la chapitrait sur certaines précautions indispensables, à prendre en secret. Elle réalisa sa fortune, vendit ses terres, sa vaisselle d'or, remplit cinq coffrets de ses joyaux, pour lui ^remettrele tout qu'il déposerait sûrement, avec son bien personnel, en Angleterre.
Il retourna de ce voyage, si effrayé d'avoir entendu les explications intelligentes de plusieurs Anglais sur les affaires de France et le bref délai qu'ils accordaient à la royauté pour se sauver par un miracle, qu'il prit congé de .la Cour des Aydes, mit en caisses sa bibliothèque, acheta une ample provision des plumes dont il avait l'habitude. Puis il offrit à son amie de l'emmener à Londres.
Si la Maréchale avait engagé les deux autres
acteurs dubrelan à la suivre, elle y serait partie. Mais l'abbé Cueillet de Rûpetit, frondeur, la reçut avec les Soupirs de M. Rameau qu'il sifflota, ayant égaré la clé du clavecin au moment de l'ouvrir: Pour M. de Linandes, il parla de massacrer le traître et d'en faire moins qu'ifne pâtée, tout président aux Aydes qu'il n'était plus, pour avoir berné de si lamentables sornettes les plus mignonnes oreilles du royaume. 11 était réellement à souhait « pour l'esprit » dans lo brelan de la Maréchale ! Elle siicrifia, douloureuse, « celui au service fin», dont elle transmit la fonction délicate aux soins du vidame, avec l'abbé pour coadjuteur éveillé.
Le courrier d'outre-Manche apporta les nouvelles de M. d'Oiselsemblé. Il énumérait chaque fois les derniers venus à Londres.
La cour se vidait. L'abbé, que la rencontre d'une figure sombre jetait dans des crise&r n'y voyait plus que longs visages décomposés. Manquant d'auditeurs pour ses concerts, il pressait la Maréchale de partir. Madame Elisabeth la dégagea du service, sans laisser paraître combien elle souffrait de cette défection après tant d'autres.
M. de Linandes, chevaleresque, jura ses grands dieux qu'il serait mort pour l'amour de sa Maréchale ; mais^ comme elle lui en ôtait le
cher devoir, il fit serment de vivre pour sa belle Reine. Marie-Antoinette, la veille, à une charade où c'était d'obligation, Tavait admis à lui toucher le creux de la main. 11 en rêvait. Par la suite, on lui confia les fameux soixante Suisses qu'il avait réclamés si joliment. Il tomba au milieu d'eux, à la grille des Tuileries, tenant, avec la crânerie d'un homme, sa parole d'enfant.
A Londres, le prudent élève de M. de Montesquieu avait loué à bail une • mai«on confortable dans South Kensington. Il en proposa le couvert à la Maréchale qjiii obtint d y amener aussi Tabbé. Cette combinaison valait pour la commodité du brelan* refait, sauf louverture casuelle. Le président n'avait point perdu de son brio, encore qu'il fit un cas extrême de l'amertume de Texil. Rien d'amer, pour qui possède auprès de soi, deux yeux, des dents, un sourire, ce grain de peau, la forme çt les couleurs que montrait Mme de Symiane. Elle s'avoua heureus3 ; et, la ville, les gens moins laids qu'on ne les lui avait représentés, les bateaux sur la Tamise, elle regarda tout en écureuil ébouriffé.
Enfin, la société française se forma. Le comte d'Artois eut un semblant de maison. L'aristocratie hautaine d'Angleterre accueillit les émigrés. La Maréchale brilla. Elle fut la reine
de ce microcosme, parmi une guirlande de femmes. Si elle n'avait guère pris garde à ce prince,, autrefois, elle en apprécia la conversation railleuse, ardente, âpre, mais si polie et câline à l'échappée, qu'elle pensa l'admettre « pour l'esprit » à son brelan. Sa taille fine, la force de son mollet rond, sa prunelle éclatante, répondaient qu'au reste il ne devait point faillir. Mais elle se taxa de folle, pour avoir songé au frère dû Roy. Lui-même prit les devants, avec ce tour de cérémonie suprême qu'il apportait en chaque circonstance.
Il la visita au logis commun de Kensington, durant une promenade commandée que firent eûsemble l'abbé Gueillet et M. d'Oiselsemblé, flattés d'avoir pour troisième ce royal partenaire. Ils revinrent, trop curieux, auprès de la Maréchale qui les gourmanda de la belle façon sur catte faute de goût : un nuage, sans plus, à l'apogée du brelan.
Les gazettes, cependant, apportaient des motifs de tristesse. On commençait à démêler quelles terribles préparations instaureraient en France une ère d'inconnu. Ce monde frivole ressentait aussi un manque d'argent sans recours. Avec l'engouement d'une mode qui leurra d'une illusion consolante, on tâcha à gagner sa vie. M. d'Oiselsemblé offrit des leçons
de français. 11 eut beaucoup d'élèves. La Maréchale qui savait un peu la gouache, peignit des éventails, des bonbonnières, des écrans, mille bibelots vendus à prix d'or. Le moins heureux fut Tabbé : il proposa d'enseigner le clavecin ; on le trouva futile et indigne de son rabat ; il dut enseigner à des enfants, dont il parlait à peine la langue, le latin qu'il ignorait. Il s'en trouva payé très cher. -
Si les gentilshommes se fatiguèrent vite de ces travaux acceptés d'abord comme une amusante nécessité, leur clientèle ne fut pas moins prompte à se lasser. II y eut d'atroces misères. La prévoyance de M. d'Oiselsemblé « pour le fin » les avait épargnées aux hôtes de Kensington. Elle n'en sut point bannir Tennui," un ennui rose, de par le teint de la Maréchale.
Elle s'étiolait, pourtant, à l'air de Londres. Il a des brouillards, une lourdeur et de la mélancolie, à morfondre un cœur de France, même éloigné de la maussaderie, comme était celui de la triple amante. EUeprétendait trouver gourds les doigts de l'abbé, si d'aventure il attaquait une fugue de Bach, et n'applaudissait que s'il essayait une romance languissante de M. Dalayrac, l'air de Blondel ou le babillage de Zémire et Azor du spirituel M. Grétry. Et l'abbé délaissait son art pour des songeries.
Quand M. le comte d'Artois paraissait, depuis cette fois qu'il surprit rintimité de la « belle chatte», selon son langage, la Maréchale retenait ses deux amis. Accomparant, le regard preste, les mérites visibles de sa triade, elle convenait qu'il n'en saurait exister de meilleure tenue. M.- le comte d'Artois eut la politesse de reconnaître l'abbé Cueillet de Rùpetit ; mais il s'adressa plutôt à M. d'Oiselsemblé, en considération de la charge éminente qu'il avait tenue, (^e prince aimait la gravité, chez autrui.
Celle du président semblait participer du génie. Il parla comme il se rappelait que le faisait M. de Montesquieu, avec une mesure propre à donner du relief aux périodes fluentes, et d un ton glacé, pour augmenter la chaleur des propositions essentielles, car il pensait à son avenir, en représentant que celui de la Royauté, forte du bon droit, verrait des retours favorables.
On se réjouit d'entendre prédire ce qu'on souhaite, au point de le croire à demi réalisé. M. le comte prisa le don prophétique de son interlocuteur, tandis que, de sa main diaphane, il chiffonnait son cordon du Saint-Esprit, ou, tantôt, se pinçait à la dérobée les narines. Il poussa si avant cette amitié, qu'il manda au président, par scrupule de s'adresser
ailleurs, un besoin de dix mille écus, impérieux. Lq lendemain au soir, M. d'Oiselsemblé apportait la somme. Après y avoir réfléchi toute la nuit, il l'avait prise dans sa cassette pleine, et il se vanta d'avoir couru les usuriers, sans nommer nulle part le prêteur véritable.
Le trait toucha aux larmes le frère de Sa Majesté. On ne le revit jamais plus à Kensington.
La Maréchale se désolait. Un malaise de Tabbé, et cette sorte de manie pour les estampes, qui retenait dehors le président, l'isolèrent bien trop à son gré de belle personne qui n'a rien tant à se confier à soi-même. La tête lui bourdonnait, du silence. Néanmoins, elle s'apitoya sur ce que Madame Elisabeth, la Reine et M. le Dauphin si mignon, arrêtés dans leur fuite, venaient d'être conduits en^geOle. Quant au ftoy, elle l'accusait d'avoir encouru son nîal, ayant donné à la serrurerie un temps dû à de plus nobles travaux. Apprenant que la princesse de Lamballe partageait la captivité des personnes royales, elle conçut un remords de n'être point auprès de Madame Elisabeth.
Il troubla son sommeil, et, même, ces reposantes stations devant le miroir où elle se poudrait en neige, à la recherche du sourire le plus assassin. Elle se félicitait de le tenir quand
12i LES DISPARATES
ses lèvres, agacées des minauderies, revenaient à leur naturel. lUui sembla que sa psyché la boudait. Elle en changea tellement qu elle finit par se convaincre de l'imperfection des miroitiers anglais.
Chez un fripier, elle trouva une glace à main, de Venise, et elle l'emporta, rassurée. Le tain en était d'une e^u très pure. Elle s'y mira sans satisfaction et reconnut avec épouvante que sa beauté la quittait par un lacs de rides. Elles étaient des milliers et se composaient sur le front en mailles étroites, hachures autour de la bouche, patte d'oie à l'œil. Là, toute seule-, l'inspiration lui vint de sa première confidence à elle-même :
— La Maréchale, ma mie, vous comptez quarante-un ans depuis le 18 novembre!...
Il lui parut enlaidir, de minute en minute. Au bout de trois heures, elle s'examinait encore. Les larmes inondaient son visage. Les paupières épaissies et rouges, ses yeux imploraient l'aumône d une flatterie. Le miroir vénitien la refusa. Elle le laissa choir... Gela fit un bruit sec, des brisures aiguës comme aiguilles. Et, avec un cri, elle se renversa dans la bergère tendue de satin broché de bouquets à la française, qu'elle réservait à sa table de toilette.
M. d'Oiselsemblé, par une porte, et l'abbé,
d'en face, accoururent. La Maréchale, comme ils s'étaient penchés pour la ranimer, se redressa lentement et les maintint ensemble, ses bras passés à leur col. lis lui appliquèrent la médecine du baiser: à la naissance des seins, au creux de la nuque, sur chaque joue, et, lorsqu'ils se furent dégagés, depuis la moiteur grisante de l'aisselle jusqu'à l'amande des ongles froids. Elle leur retourna la galanterie par de légers soupirs d'aise qu'elle suspendit pour demander :
— Mes amis, ne me celez point la vérité : je suis bien laide, dites-moi?
Un double éclat de rire jaillit, de la bassetaille présidentielle et du fausset de lubbé qui pirouetta, traçant une ligne rouge, du talon qu'il avait en l'air.
La Maréchale, après une moue, adopta leur parti de rire. Or, cela sonnait, argentin et frais... Une cascatelle de petites perles dansantes, chues de haut, dans un gobelet de mousseline !
Toutefois, le for de la Maréchale demeurait triste. Cette idée ne Tavait jamais frappée, qu'elle pût défaillir à son brelan. Elle grandit, à mesure que s'imposait celle de son devoir de ménine auprès de Madame Elisabeth.
Elle regarda longuement, un soir, son abbé et son président, puis elle les baisa, sans Tétourderie espiègle qu'elle y apportait toujours et qui ajoutait tant à ses faveurs. Ils s'en furent au lit : le magistrat, à droite ; l'ecclésiastique, à , gauche.
Au baise-main du réveil de la Maréchale, ils trouvèrent qu'elle n'y était plus. Un billet à leur adresse les attendait sur une crédence :
Mes amys excellens^ la vieillesse m'espotivante. Vous ne m'eussié point toujours désirée. Je serois morte d'un relaschement de vos soins. Je vous fespargne et vous laisse la souvenance
(Tune personne dont le visage^ la manière^ ni ^ la taille^ ne. vous jettaient encor en aversion. Osté tout regret de vous^mesmes^ après^ que vous m'aurés pleurée un petite et parlé de cette Mareschale qui vous aimoit, afin de la retenir d oubli. Je rejoins de ce pas Madame dont le sort sera le mien. Quand vous lires cecy, je serai sur la mer^ à la mercg de Dieu, Mes plus fins baisers pour les derniers, et rappelé-vons comme je sentois la fraise. L'abbé, priés pour moy et mon asme,
Simone.
En partant, la Maréchale avait songé au sermon du père Renaud sur la conversion de feu la Princesse Palatine, et qui désabusa du monde Mme de Mailly. Elle rêvait de 'ne plus vivre qu'à cette double imitation, dans la vertueuse compagnie de la sœur du Roy.
Arrêtée u Arras, la ville même de M. de Robespierre, où son postillon du deuxième relais l'avait conduite, afin d'affirmer un civisme que Ton soupçcJnnait de pactiser avec les liberticides, la Maréchale déclina ses noms : Désirée- Bernarde-Simone, de Vauges, de Quatrefous, comtesse de Silleuse, veuve de M. le marquis de Symiane, et ménine de Madame Elisabeth, sœur
de Sa Majesté, qu'elle entendait rejoindre en sa prison, étant venue d'Angleterre pour cela.
Le commissaire nota l'arrogance de la cidevant. Sous escorte, avec un rapport sévère, il la fit diriger sur Paris. Elle y demanda Madame à si grands cris qu'on la tint pour chargée d'une grave mission par les partisans de Londres. On en tira dans la suite un chef d'accusation contre <c Elisabeth Capet ».
Elle vit la princesse. Toutes deux^ aux bras l'une de l'autre, elles pleurèrent sans pouvoir se parler. Puis la Maréchale dit simplement :
— Madame, gardez-moi, je suis venue vous servir ; je suis toujours votre ménine.
— Il fallait rester là-bas, malheureuse, ils vous feront motirir.
— Non, Madame, car je n'ai rien fait.
On les sépara. La Maréchale attendit son procès, un an, à l'Abbaye. Elle n'eut le sentitiment du danger qu'à fréquenter les prisonniers. Son cas fut instruit avec célérité : émissaire des liberticides de Londres y est venue nouer des intelligences dans Paris; a comploté contre la sûreté de VÉlal, Elle répondit à toutes les questions :
— Je ne sais rien et n'ai rien commis de la sorte.
En écoutant lire la sentence de mort, elle fit le signe de la croix, se toucha le cou à deux reprises, et frissonna.
On la supplicia le 17 octobre 1793, par un beau soleil. Elle s'était étonnée seulement qu'il y eût tant de foule sur la place Louis XV pour regarder mourir de pauvres victimes. Et voyant Samson montrer les têtes coupées, elle le pria avec grâce :
— Monsieur le bourreau, je vous supplie, ne montrez point ma tête qu'il n'y ait, à la bouche, un peu du sourire que ce peuple n'a point connu en son éclat, et qui empêchait la colère...
Elle n'avait pas quarante-trois ans.
Son dernier brelan lui survécut.
Sous Louis XVIII, M. d'Oiselsemblé reçoit la présidence d'une chambre à la Cour des Comptes, et l'abbé Cueillet de Rûpetit, la mitre, avec le diocèse de Tulle à inspirer.
La faveur de M. le comte d'Artois les fît porter à la pairie. Ils siégeaient côte à côte, avec les ultras^ dans le procès du prince de laMoskowa, où leur vote se conforma aux désirs de Monsieur.
Réuni encore dans la cathédrale de Reims, pour le sacre du Roy Charles X, le brelan
de la Maréchale s'ébrécha, par la faute de Monseigneur de Tulle.
Il était juste quïl s'en allât le premier, n'y étant que « pour le sentiment ».
Février 1900.
A Henri Le Sidaner.
Herberoy est un bourg du Beauvaisis posté aux confins de la province, sur un monticule d'où il surveille les prairies normandes. Naguère, l'Anglais débouchait par là. Ses béliers n'ont pas entamé la ceinture forte des rempai^ts. Il a fallu la trahison pour baisser une herse. Des temps héroïques, la cité conserve une apparence de lassitude et de résignation. Elle songe, en toute saison, par les jours clairs, dans les nuits bleues de lune. Comme l'herbe verdit le pavage de ses rues toujours désertes, quelque chose y ouate les bruits. Ils n'ont pas d'écho. L'air feutré les absorbe et, après eux, un nouveau silence égalise tout, pareil à la neige sur les branches, les toits et les champs. Les fenêtres
sontcloses,^ les portes fermées, surdes existeaces inconnues. L'hôtel de ville dresse ses briques encadréesde pierre grise, sur des piliers quadrangulaires. Il abrite rancienne halle. Autour, les constructions bourgeoises s'alignent, délimitant un carré propice au solennel des revues de pompiers.
Toutefoisyl uniformité des bâtisses est rompue par une grille à panonceaux, dont le relief montre la Loi assise. Au bout d'une allée de fusains, entre deux ifs taillés en coqs, on distingue l'habitation de maître Hortela. Elle est blanche, nette, accueillante. Une grosse boule argentée réfléchit le ciel, les arbres, le gravier. Depuis des ans, rien i>'a changé. Et pourtant, un homme aurait tué son fils d'un coup de fusil, dans ce jardin correct. L'acquittement du père n'a point arrêté la légende. Elle est pour la population un sujet d'émotion commune et la cause d'une vanité spéciale.
Au touriste, on désigne encore une maison basse et large, qui ne serait autrement admirable si elle n'avait abrité le sommeil du roi Henri IV.
M. Goquevau, un petit rentier, adjoint au maire, usurier le plus possible, et, à ses loisirs, historiographe régional, précise avec un sourire finaud :
— Le lieutenant de louveterie habitait là...
Le Vert-Galant y a couché une nuit. Les archives de la ville en font foi ..Le Vert-Galant, Monsieur, y pensez-vous ! ce n'est pas d'aujourd'hui, dame!... Nous avons des souvenirs natipnaux... Les fortifications d'abord et le puits à l'Anglais... La préfecture me refuse le droit de faire des fouilles... Ce qu'on trouverait dans ce puits, Monsieur! Plus de cent Anglais y furent^ jetés, comme je le prouve dans ma brochure offerte à l'Académie de Beauvais et honorée par " elle d'une mention flatteuse, au procès-verbal de ses séances...
Et M. Goquevau ne tarirait pas, sauf les occupations variées qui le sollicitent. Encore parle-t-ii d'une voix lointaine à l'égal des âgée qu'il évoque. Ses exclamations mêmes sont fatiguées, et à peine s'il hausse le ton pour définir ses rapports avec la docte compagnie du chef-lieu.
Il en va différemment de M. MeuUard-Ottello, qu'on appelle le « capitaine Bapaume » en mémoire d'un passé glorieux.
Celui-là parle haut. Il tonne. Sur son passage, les hommes se découvrent avec une crainte cérémonieuse et les chiens aboient. Il tend toujours la main gauche : sa droite manie constamment une cravache. Il fait sonner ses éperons
sur les pavés et, où le pavé manque, d'instinct, sa botte butte aux. pierres, afin que le capitaine s'entende marcher.
Lorsqu'il était maire, il exerçait la magistrature en éperons, cravache en main, qu'il haranguât les écoliers, unit les couples rougissants, présidât aux discussions édilitaires ou à Touverture d'un scrutin, soit môme qu'il vint parader aux cérémonies du culte.
« Monsieur le Maire », il corrigeait cette honorable et civique appellation d'un brutal :
— NV a pas de maire ici! Dites : « mon capitaine! » ou« capitaine Bapaume », si vous préférez! Crébieu, j'ai bien gagné çî^ au moins! puisque, ma croix, on la donne tous les jours à des quiconques, un tas de lècheirites !...
Et, dociles, ses administrés reprenaient :
— Mon capitaine... capitaine Bapaume...
Cependant, éludes élus du suffrage universel,
M. McuUard-Ottello comprenait que la ville s'était donnée à lui pour être gouvernée. Il réfutait d'un sifflement de cravache les timides
remarques de Maître Hortela, basées sur une connaissance précise du droit administratif. A celles de M. Coquevau, Télément jacobin du Conseil, il opposait un : « Voyons, Goquevau ! » si empreint de commisération que l'autre se taisait, ne sachant s'il la fallait attribuer à une clairvoyance indiscrète dans la méthode de ses trafics, ou la tenir pour un avis généreux, le héros dédaignant de lui remémorer en public la réserve prudente de sa conduite lors de la guerre.
Or, rimage de la République bannie de la salle du conseil, les séances se tenaient sous Taveugle regard d'un Napoléon lauré, parce que M. Meullard-Ottello, s'il ne supportait aucun contradicteur, avait déclaré ne pouvoir souffrir l'opposition tacite de la figure à bonnet phrygien où il répugnait à reconnaître un symbole de la patrie. Sous l'égide impériale, il se sentait à l'aise. Éloigné de ressembler au masque bouffi, par des moustaches et une barbiche rigides, par ses boucles de cheveux rabattues vers les tempes, il rappelait la tête à postiches de Napoléon III. Autrement, un long nez pointu, des yeux caves et brûlants, des sourcils broussailleux, lui composaient une face originale haut perchée sur un corps maigre à jambes de héron.
Le Conseil gémissait sous sa tyrannie. Il y -eut des conciliabules chez le notaire. On y reprochait durement à Coquevau d'avoir sollicité la candidature du capitaine, dès son arrivée, en 1875. Chacun était responsable en partie de cette élévation. Cinq années durant, elle dota Herberoy d'un autocrate. Il ordonnait et, sous son regard, les mains se levaient pour un simulacre de vote ; puis le secrétaire consignait sur les registres : k Le Conseil, à l'unanimité, décide... »
Cette unanimité flétrit les pouvoirs constitutionnels, Tarrogance du prince de Bismarck, ringratitude des Italiens, Tégoïsme britannique, l'incurie des compagnies de chemins de fer. Elle assura Timpératrice Eugénie en exil de ses respectueuses sympathies, le prince impérial d'un inaltérable attachement.
Mais elle dilapida les réserves au point de compromettre la stabilité du budget. Les chemins communaux \se transformaient en fondrières, le braconnage s'institua en régime, le Conseil ayant investi, de la double fonction de garde-champêtre et de cantonnier, l'homme le moins apte à ce cumul : le père La Pivoine.
Il n'avait plus qu'une jambe pour se reposer ' d'avoir servi devant Sébastopol, à Magenta,
en Chine, au Mexique, et contre les Allemands enfin, responsables de son infirmité. Elle a^'ait invétéré son habituiie du repos, prise à la caserne. L'aventure des guerres semblait avoir rompu la longue continuité de ses pauses, afin d^ aviver chez lui la jouissance de ne rien faire. 11 eût accepté toutes les charges susceptibles d'accroître sa pension, sans imaginer qu'elles comportassent le moindre devoir. Cantonnier, il ne se souciait pas de traînor sa jambe de bois sur les routes. Garde champêtre, il se félicitait surtout de mériter, pai' une indifférence qui lui coûtait peu, les cadeaux des tondeurs de lacets : grives fleurant le genièvre, cailles dodues, levreaux parfumés de thym, ajoutaient à son pot le fumet désirable. Le gibier se vendait-il par trop bien, on dérobait de la volaille à l'intention du garde.
Les plaintes qui assiégeaient le Conseil n'eussent point tant aiguillonné le zèle de ses membres à protéger les chasses et la propriété, si la plupart d'entre eux n'avaient souffert d'emprunts à leur propre basse-cour. Ils demandèrent, par l'organe de Maître Hortela, qui se plut à honorer, en termes choisis, le patriotisme du vieux soldat, son remplacement comme garde champêtre.
Séance mémorable où, fatigué d'en cingler
Tair, le capitaine jeta sa cravache par la salle des délibérations! Après quoi, tel un dompteur féroce au milieu d'agneaux, il arpenta la pièce à grandes enjambées. Ses éperons sonnaient dans le silence.
Quelqu'un s'étant mouché, un autre ayant éternuéavec fracas, un troisième osant allumer sa pipe, Coquevau, le jacobin, enhardi, avait pris la parole :
— Il nous faut un cantonnier aussi. Le père La Pivoine n'y suffit pas. Tout en rendant hommage...
Les deux poings du capitaine battant sur la table un rappel sonore, les mots s'étaient arrêtés dans la gorge de l'orateur effrayé de son audace. Et chacun retint son souffle dans l'attente d'un cataclysme.
— Voyons, Coquevau! railla M. Meullard- Ottello subitement apaisé.
Et il ajouta, méprisant :
— Réclamez aussi qu'on ôte à ce vieux brave ses médailles pour vous les donner !
Une mouche, venue se poser sur le nez de Coquevau, y séjourna, car il ne sentait rien que la terreur l'envahir et la honte l'immobiliser.
M. le maire s'en fut ramasser sa cravache et se mettre debout devant le fauteuil. Au passage, il avait, une seconde, porté les yeux sur lo
Napoléon vainqueur, et on peut croire qu'il en obtint rinspiration de ces paroles prononcées, non sans quelque tristesse, d'un ton impérieux :
— Il faut une sanction à ce débat pénible...
Messieurs, nul d'entre vous ne songe à nier ce que la ville doit de vraie gloire à la présence dans son enceinte du soldat La Pivoine. Mutilé, il est l'image vivante (trop fidèle, hélas !) de la Patrie ! L'histoire militaire de la France est inscrite en blessures sur son corps ! Honoronsnous, Messieurs, de pouvoir adoucir ses dernières années ! Je souffre d'avoir à défendre parmi vous les droits d'un brave à la sollicitude des pouvoirs publics. Notre mandat, ce mandat que nous tenons de nos concitoyens, nous arme assez pour réparer, dans la personne <Ie La Pivoine, l'injustice faite à tant de vieux serviteurs du pays qu'on renvoie mourir avec une aumône, après les avoir usés à la peine... Messieurs, vous maintiendrez La Pivoine dans ses fonctions de cantonnier et de garde cham*pêtre ! En outre, pour effacer, jusqu'à la dernière trace; le déni de justice dont il a manqué souffrir, je propose au Conseil de lui voter une gratification exceptionnelle de trente francs à prélever sur le fonds d'assistance aux indigents.
C'était un soir de mai. La brise embaumée d'iris apporta, par une fenêtre entr'ouverte, un souvenir du mois de Marie. Les chants se turent. Le tintement d'une cloche tomba comme une grosse goutte dans la paix nocturne. On entendait marcher les gens à la sortie de l'église. Quelques voix. Des portes se fermaient. Puis, le calme d'une suavité délicieuse, confondit les échos sourds de la campagne, l'humidité des arbres et les douces lumières des maisons, pour l'entrée de la petite ville dans le sommeil.
Cependant, des hommes veillaient pour elle, attentifs à ces détails d'une çipparence négligeable qui interviennent dans le jeu de la destinée et neutralisent les forces les plus évidentes.
— Personne ne demande la parole? interrogea le maire.
Aucun, sans doute, ne s'y fût risqué. Mais, aussitôt, la même voix impérative, affirma :.
— Personne ne demande la parole... Donc, nous allons procéder au vote par main levée... Sur la première proposition...
Le capitaine n'avait pas précisé davantage :
dressés au-dessus de six têtes penaudes, six bras avéraient l'unanimité des élus à maintenir La Pivoine dans ses fonctions.
lU LES DISPARATES
— Arunanimité ! ponctua le président. Je consulte maintenant le Conseil sur ma deuxième proposition. Pour pallier Teffet déplorable de cette discussion que je voudrais pouvoir effacer de nos procès-verbaux...
(Goquevau simula une quinte de toux.) — ... une gratification de trente francs est allouée à La Pivoine et le Conseil lui confirme sa pleine confiance.
Une à une, les mains se levèrent, à mesure que M. MeuUard-Ottello dévisageait les mandataires du peuple. Maître Hortela mit à hausser la sienne une lenteur héroïque. Celle du jacobin parut soulever quarante kilos, en témoignage des inébranlables convictions qu'il violentait. Alors, le regard dédaigneux, la lèvre arquée par une moue de mépris, le capitaine, coupant- un silence glacial, scanda :
— Spontanément, Tunanimité du Conseil accorde, à titre de réparation de préjudice moral, à La Pivoine, une somme de trente francs... Messieurs, la séance est levée...
Ces « messieurs » avaient trop souffert dans leur amour-propre d'hommes libres pour apprécier rintimité, les bruissements, le clair de lune, les senteurs, de l'admirable nuit qui les vit se séparer. Chacun mécontent de soi, ils évitèrent les confidences. Six petites ombres
pressées se répartirent sur la place lumineuse et, par les ruelles, elles disparurent. Le dernier, comme un chef abandonne son bord, M. Meullard-Ottello quitta l'hôtel de ville. On ouït sonner ses éperons. Un chien hurla. Le claquement d'une porte attesta que le héros était rentré chez lui.
Dès lors que son empire sur la ville touchait à l'absolutisme, la plus faible culture eût averti M. Meullard-Ottello de se méfier. Les mêmes réminiscences latines ornaient assez l'éloquence de Maître Ortela, pour avoir appris au capitaine le rapport topo^raphique du Capitole à la Roche Tarpéienne et comment les dieux assignèrent aux oies un rôle honorable dans l'histoire de Rome.
Mais la fortune qui protégeait son audace l'éblouit. Il se contemplait trop dans sa propre gloire, pour surprendre les sigjies de jubilation mauvaise dont s'illuminèrent, aux prochaines séances, les visages de ses collaborateurs. Il les voyait, dociles, l'échiné basse sous sa discipline. Et il eut la faiblesse de bien augurer des acquiescements sournois qui remplacèrent leur mutisme haineux des anciens jours.
Goquevau affectait, depuis un voyage à Beauvais, l'air d'insolence dont il accueillait d'habi-
tude ses débiteurs. Serein, Maître Hortela puisait dans une satisfaction, dont il cachait le motif, le naturel d'une urbanité très exquise. Des quatre autres conseillers, la moitié proposa de célébrer par un banquet l'anniversaire de Bapaume ; l'un parlait de réclamer aux ministres et au Parlement, par pétition, la croix d'honneur due au capitaine ; le dernier, qui approuvait de la voix la plus aigrelette sortie d'un museau de fouine, parut s'entêter à vaincre l'orgueilleuse humilité de M. MeuUard-Ottello qui s'exprimait de la sorte :
— Pour célébrer dignement Bapaume, il faudrait reprendre Metz ! Quant à la croix, j'ai sur la poitrine un brevet d'honneur que je tiens des Prussiens eux-mêmes ! Auprès de celui-là, que peut valoir l'autre ? Je vous remercie, Messieurs, mais épargnez-vous un échec.
Pour la première fois, il avouait une blessure. Onl'applaudit d'enthousiasme. La jambe de bois du père La Pivoine signifiait bien peu d'héroïsme, en comparaison de la discrète étoile de sang à la poitrine, que nul n'avait vue ni ne verrait, mais qu'on savait avoir paru soudain, à la place même où se porte le ruban rouge!
Ces six hommes admiraient avec la générosité d'une foule ; car le propre des grands exem-
pies est d'exalter, dans la mesure exacte où la prudence instinctive avertit contre leur imitation.
Au cours de la semaine^ le préfet de TOise avait admis Coquevau dans son cabinet, sur une demande écrite d'audience ; et il avait reçu un rapport confidentiel empruntant à la signature de Maître Hortela un caractère de gravité, plus quatre lettres anonymes d'apparence tourmentée. Il apprit par ces voies diverses la rélégation du buste de la République au grenier de la mairie, et quel abus de pouvoir contraignait le Conseil municipal de Gerberoy à délibérer sous les auspices de Napoléon P^, en Fan 1880.
On n'eût point douté si M. le préfet de rOise possédait de fermes convictions, à voir son zèle en publier de toujours agréables au gouvernement. Les partis extrêmes pouvaient s'y remplacer, M. le préfet tenait dans la place, comme elle-même, Jeanne Hachette.
Son intelligence de la politique et son scru-
pule à conduire une enquête lui dictèrent de se transporter incognito à Herberoy. La réalité des faits l'accabla : il put se mirer dans une glace reflétant aussi la nuque de Tempereur et le nœud de plâtre de la couronne triomphale, tandis qu'on annonçait son arrivée au capitaine et à l'adjoint Goquevau.
Le jacobin joua la surprise pour déguiser un ravissement qui s'épanouit lorsque, la mine froide, le préfet eut provoqué les explications du maire : un coup de cravache à vide, ponctué d'un double appel du pied gauche. L'énergie de cette mimique dut renseigner assez le représentant du ministre, car' il sortait de l'hôtel de ville, que M. MeuUard-Ottello n'avait pas encore choisi, d'entre les cent idées qui fermentaient dans son cerveau, la plus apte à exprimer son juste mépris du régime. Discrètement, Gpquevau prit la porte, moins de cinq minutes après, pour suivre au trac le fonctionnaire qu'il sut retrouver chez Maître Hortela.
M. M.euUard-Ottello allait parler, lorsqu'il prit conscience de ce départ. A son tour, il consulta la glace, la tête en arrière dans un port de défi, les bras croisés. La pomme de sa- cravache, pareille à un bouton d'uniforme, égayait la sévérité d'une redingote olive haut boutonnée.
Poliment, il se sourit. Et, comme il reculait d'un pas afin de s'examiner mieux d'ensemble, la face blanche de l'empereur lui parut s'animer, dessus la cheminée, disant : « Je suis content de toi ! » Il y avait de telles analogies entre la tête de plâtre et la tête vive que, de l'une à l'autre, un commerce pouvait s'établir. x\ussi ' bien, en cetinstant, M. Meullard-Ottello expérimenta que l'illusion contient le meilleur de la vie.
TLe sang lui battait au front. 11 ouvrit une fenêtre. L'air lourd annonçait un orage. La dizaine de personnes silencieuses réparties, malgré la menace du temj)s, sur la place carrée, témoignait de l'agitation suscitée par la venue du préfet. Aux premières gouttes larges de l'averse, un parapluie roux s'ouvrit, puis un autre, d'indicible couleur et de vaste envergure, sous les.quels deux groupes s'abritèrent. On y osa parler, à la faveur de Tondée crépitante.
Les narines sensibles au parfum de la pierre humide, le capitaine, dominant de tout un étage ce colloque, savourait sa supériorité. iLe bruit des conversations le flattait comme un hommage de l'assentiment populaire. Il songeait à l'empereur et beaucoup à soi-même, sans plus percevoir, entre leurs destinées, un
écart infranchissable, pourvu qu'il accomplit la sienne.
On la pesait, dans le salon Louis-Philippe du notaire, en Luvant du thé. Maître Hortela se caressait les favoris. Ses lèvres minces conservaient dans un pli railleur la trace de ses révélations définitives, suspendues à Tarrivée de Coquevau. La grille résolument franchie, l'adjoint s'était arrêté au bout de l'allée verte, près de la boule. Il eut le loisir d'y examiner son image contrefaite, avant que la jeune Mme Hortela, d'un choc discret à la vitre, ne l'eût convié à pénétrer. Il vit d'abord la fumée des tasses, accepta la soucoupe qu'une belle main lui offrait ; puis, dans la gêne d'un silence plein de sous-entendus échappés des yeux vrillants du notaire vers le regard bovin du préfet, il se sentit cramoisir. Enfin, supputant ce que les confidences échangées tout à J'hetire avaient pu divulguer de sa démarche à Beauvais, il demanda :
— Ainsi, monsieur le préfet, vous avez pu vous rendre compte ?
— - En effet, en effet... Et je vous remercie, 'Maître Hortela et vous, au nom du Gouverneîïïient. J'irai moi-même à Paris signaler les faits et j'en rapporterai le décret de dissolution. U
VOUS appartiendra ensuite, Messieurs, d'assurer par de bonnes élections la fin de cet « autocratisme » au cœur du département républicain... M. le préfet, s'il prononçait le mot République ou ses dérivés, baissait les paupières comme sous rinfluence d'une volupté trop forte. 11 parla longtemps, heureux de son improvisation.
A intervalles, il buvait par petites gorgées du thé japonais vert, opaiisé de crème, couleur d'absinthe ; et il adressait ses plus tendres œillades à la jolie Mme Hortela. 11 paraissait lui importer de laisser un galant souvenir à ce cœur de femme et, dans l'esprit des bonshommes, l'impression des facultés supérieures qu'il vouait à l'État.
Ils ne le quittèrent point qu'il ne fût monté en wagon, et le notaire, en guise d'adieu, lança cette objurgation suprême :
— Réussissez, mon cher préfet, vous serez le Libérateur d'Herberoy !
Ils rentrèrent côte à côte, par la bourrasque. A s'éclairer mutuellement sur les mérites du préfet, leur plaisir les aida à supporter l'intempérie. Sur la place, les deux parapluies vinrent à leur rencontre, entraînant chacun la dizaine d'individus pressés dessous en grappes, et qui les assaillirent de questions. Goquevau arrêta les curieux par son visage fermé. Celui du
notaire masquait la discrétion, des dehors de la plus bienveillante affabilité.-
M. Meuliard-Otello ne daigna consulter personne. 11 flétrit en séance les thuriféraires du' pouvoir, sous les espèces de l'adjoint et du tabellion ; et, les ayant fouettés symboliquement d'un va-et-vient de sa sifflante cravache, il leur opposa la noblesse de sa propre attitude devant le « préfetaillon ». Les conseillers observaient le silence habituel ; mais, chez quelquesuns, l'aise éclatait à de multiples indices.
Enfin, le décret de dissolution surprit Herberoy par la plus délicieuse matinée, comme la cloche carillonnait un baptême dans Féblouissement du ciel limpide. Le capitaine était parti dès le point du jour, chevauchant le percheron pie qu'il avait nommé lîismarck. A cause de cela, il le ramenait de chaque promenade les flancs déchirés des éperons, avec la même rage dont il eût frappé le chancelier, si quelque Erynnie le lui avait livré.
Quoiqu'on le sût absent, on craignait sa colère. Aussi, fut-ce avec une précaution de conspirateurs, qu'à l'exemple de Goquevau, les membres de l'assemblée dissoute, un par un, s'engagèrent sous les panonceaux. Le soleil vif y égayait la Loi assise. Elle régnait véritablement sur la place carrée où Thumilité de
rherbe était attendrissante. Le bedeau, chiffonnant sa calotte noire à force de se gratter la tête, pérorait pour l'édification de trois compères. .11 en vint des ruelles, poussés par Tirapatience d'apprendre quelque chose. A tout arrivant, on désignait l'Etude. Les yeux y cherchaient la raison d'un événement que les conversations définissaient mal, dans un bourdonnement comparable à celui d'un essaim de frelons autour d'un plant de rosiers.
Une telle émotion avait gagné la ville que, la plaque au bras, le baudrier en sautoir, La Pivoine lui-même apparut. Il portait beau et sa marche saccadée alternait le bruit modeste du chausson qu'il traînait et le glorieux bruit de sa jambe de bois battant le pavé . Il questionna :
— C'est-y la guerre ? J'irais chercher le tambour à la mairie... On est encore bon à battre un rappel...
La boutade suscita r.hilarité. Nul d'entre ceux qui l'entendirent ne pouvait imaginer ce que La Pivoine méritait d'admiration pour savoir maintenir si près de soi l'idéal de sa vie.
Pourtant, la réunion clandestine que préaidait Maître Hortela eut bientôt pris l'apparence d'un conseil de chefs. Chacun s'y attribuait in petto le mérite d'avoir contraint le Gouvernement à l'action, et tous s'accordèrent sur ce
point qu'il en fallait profiter pour ressaisir l'administration communale « compromise par cet énergumène », disait le jacobin. Ces mots lâchés dans le feu d'une période audacieuse, les lèvres minces du notaire les redirent par complaisance et les quatre correspondants anonymes de la préfecture, parvenus à une énonciation rapide à force de les syllaber, s'imaginèrent en pénétrer le sens. On adopta un plan de cam-pagne électorale : le conseil, affirmant sa solidarité, présenterait tous ses membres aux suffrages ; mais, sur une liste secrète, l'obscur nom du potier Benoit remplacerait le nom fameux de MeuUard-Ottello. Ainsi, tous crurent esquiver le ressentiment de leur maître et livrer à ses coups l'humble Benoît.
Les groupes discutaient encore sur la place, au retour du capitaine. Il apprit la- nouvelle, à cheval, avec morgue. L'opinion blâmait le Gouvernement. Quand la municipalité fut réunie auprès du cavalier, la protestation atteignit un caractère d'émeute. Bismarck affolé piaffait. Du geste, dont un roi populaire écarte une foule enthousiaste, le maire demanda passage, saluant comme si le feutre à plumes de Bassompierre eût remplacé dans sa main le vieux haute-forme gris. Il s'éloigna au pas dur de la bete. Le garde champêtre avait pris les devants, sa
canne à l'aisselle. Les coudes au corps, battant une charge imaginaire, il boitait crânement, le torse entraîné dans une rotation de toupie à ses derniers tours.
Tout de suite, la lutte commença. A peine La Pivoine et son protecteur disparus, Coquevau posta ses batteries. Son haleine chaude défiait la contradiction, et il parlait au nez des gens pour les mieux persuader. Le notaire approuvait avec la mesure habituelle à sa charge, soulignant de clins d'yeux les griefs formulés contre le capitaine, au nom de la dignité et des finances municipales. Les débiteurs de l'adjoint acquiesçaient en guise d'acomptes. Il aimait ces encouragements, sachant se payer du reste.
Maître Hortela distilla sa parole gourmée. Il ouvrit son salon. Le thé, un rhum chaud à la gorge, les prévenances de sa femme, achevèrent de réduire les partisans invétérés de l'ancien maire. On l'invita aussi et il n'eut garde de manquer, non pour défendre une cause gagnée selon lui, mais afin de captiver la belle hôtesse. Il n'était point de ces hommes futiles qui aiment; au contraire, de ceux-là, croyait-il, dont le charme vainc sûrement toutes les femmes, car il attribuait à sa volonté le mérite des hasards favorables.
L'unique débit d'Herberoy resta éclairé jusqu'à l'aube, pour permettre au suffrage universel de supputer ses intérêts. Sur les tables, de lourdes mains s'abattaient par affirmation. Des voix éraillées discutaient dans la fumée des pipes, l'odeur du vin, un relent de charcuteries. lie timide Benoît buvait des rasades, avec la conscience de représenter les immortels principes qui devaient triompher sur son nom. Chaque nuit, on sauvait la République, sans s'étonner de son état périlleux malgré le sauvetage de la veille. Ainsi, le jour des élections arriva.
La Pivoine s'étant, ce dimanche solennel, ancré au cabaret, le capitaine eut une voix : la sienne.
11 n'avait plus quitté sa maison, après un tour à la mairie, le matin, pour voter. Il attendait les résultats du scrutin dans la salle à manger. La douce Mme MeuUard-Ottello y avait aligné des verres pour la députation des électeurs .
Le rayon de soleil qui ranimait la gloire des panoplies figurant aux murs deux rosaces, s'écourta peu à peu. Il aviva la tête d'or des bouteilles de Champagne et se retira vers l'angle de la fenêtre. Il parut s'y attarder ; puis, malicieusement, il glissa dehors. Cela disait sept heures environ.
— Est-ce qu'ils n'oseraient pas venir ? pensa tout haut le capitaine.
Mme MeuUard-Ottello retenait son souffle, assise dans un coin obscur. Elle appréhendait pour son mari quelque déconvenue, dont le contre-coup Patteindrait elle-même. La demiie sonna. Le candidat s'impatientait visiblement* Les doigts énervés à sa barbiche, il arpenta le plancher, s'arrêtant net, pour repartir de tout l'écart de ses jambes d'échassier.
— Monsieur MeuUard... mon chéri... risqua modestement la vieille dame.
— Quoi ? interrogea-t-il, bourru. Et, prenant son chapeau et sa cravache, il sortit.
Un crépuscule doré caressait la ville. Elle y gagnait une apparence de résignation, comme si elle eût cherché à atténuer l'audace de ses habitants.
Ils s'étaient terrés. On n'en voyait nulle part. Les éperons du capitaine tintaient. Quand il parvint sur la place, elle était déserte ; mais les rideaux bougèrent aux vitrei? de toutes les maisons.
A la porte close de l'hôtel de ville, il consulta une affiche manuscrite. Le» élus réunissaient un nombre égal de suffrages, Benoît excepté, qu'ils distançaient d'une voix. Sous leurs sept noms^ on lisait :
LE CAPITAINE JtAPAUME 159
« M. Meulard-Ottello, 1 Toix. » Et le chiffre était énorme.
Le capitaine enfonça son chapeau, descendit le perron et, du milieu de la place, défiant d'un regard circulaire les façades sournoises, il traça dans l'espace, d'un double travers de cravache, un 8 qui signifiait l'infini mathématique de sa colère.
M. Meullard avait distingué celle dont il fit sa femme, lorsqu'à dix-huit ans elle attirait par sa grâce les jeunes hommes élégants de Beauvais aux environs du magasin de M. Qttello-Ledoux : Armes et munitions de chasse.
Elle écoutait patiemment les galanteries fades et, pourvu qu'on achetât, elle supportait les mots à double entente qu'elle n'entendait point. Elle avait évincé d'un sourire si poli une douzaine de prétendants à sa main gauche qu'ils étaient demeurés les clients de son père. Gélui-ci, à fréquenter assidûment l'estaminet, contracta une maladie dont il se relevait mal, avec des troubles de la vue et une agitation de tout le corps. La crainte de rester seule, un jour, décida Mlle Ottello à se marier ; car, lui disaient de vieilles personnes expérimentées, « une maison de commerce ne va guère sans un homme ». Elle avait le cœur sentimental des
demoiselles bien pensantes qui savent le prix d'une réputation, le sérieux des chiffrés et le péril de Texcès dans chaque chose. Ces bonnes raisons, autant que les charmes de M. Meullard, le lui firent agréer quand il l'eut demandée en mariage, par Ventremise d'une tante commune, très préoccupée du bonheur d'autrui et qui se préparait au ciel en dirigeant la congrégation deMiarie de la paroisse Saint-Etienme.
M. Meullard, à l'époque, vivait chichement de petites rentes et d'un emploi subalterne à la Manufacture Impériale des Tapis. Régulier, ennemi de l'intrigue, prudent en paroles, il ramassait ses bras pour des gestes étriqués, comme honteux de sa haute taille. Les regards effrontés des filles de fabrique l'embarrassaient. Il marchait vite par timidité et ne ralentissait qu'aux abords de la boutique d'armes, afin d'entrevoir le frais visage de Mlle Ottello, derrière l'alignement des fusils de chasse. Il semblait examiner le niellage des canons; mais ses yeux visaient au-delà. Quatre fois par jour, puisqu'il habitait devant la cathédrale, il goûtait les joies de la contemplation amoureuse. Chez ce timoré, fermentaient d'impétueux désirs. Mlle Ottello lui en inspirait, dont le décor où trônait sa menue personne doublait la violence. Pistolets, carnassières,
coutelas, fusils, cartouches, plombs, poudre, il voyait cela autour d'elle et, s'il rêvait d'amour, il enviait aussi des aventures héroïques.
Dans lapossession de la femme, elles le hantèrent encore et il vaquait à ses besognes de comptabilité avec répugnance, La mort de son beaupère le délivra. La maison Ottello-Ledoux devint, dès les funérailles, la maison MeuUard- Ottello, comme on le lut en lettres rouges, d'un pied, et il ne quitta plus le magasin.
Rapidement, son être se transforma et l'admiration étonnée de la jeune Mme Meullard-Ottello tourna bientôt à l'inquiétude. Il la confina aux soins ménagers pour assurer celui du négoce.
Après l'essai d'une obstination douce, elle s'était soumise à l'opiniâtre volonté de son mari.
A mesure qu'il développait le commerce, il s'affirmait lui-même davantage, haut maintenant de toute sa belle taille, le verbe hardi, le geste ample, le regard décidé. Vendre de quoi tuer le grisait. A écouter les récits de chasse, il imagina des prouesses épiques narrées d'une voix tonnante, les narines ouvertes pour humer une odeur de poudre et de sang, avec une telle puissance de conviction que tous paraissaient oublier quel bureaucrate pâle et timide il avait été.
A leur tour, les filles des fabriques baissaient
es paupières SOUS son regard. Ou le consulta lors des trois duels qui faillirent bouleverser Beauvais en dix ans. Pendant les guerres, il développa pour ses amis dés cartes plantées de drapeaux figurant la position des troupes. Il expliquait mollement la campagne de Grimée et critiqua l'expédition d'Italie, opposant à la tactique victorieuse son plan à lui, un plan dont la supériorité apparut même à un lourd capitaine d'habillement retraité au lendemain de Solférino. 11 illustrait de tels détails «es commentaires qu'à la longue, il créait l'illusion d'avoir payé de sa personne sur les champs de bataille.
Le 18 juillet 1870, .botté, la navajaà la ceinture, le fusil en bandoulière, un képi sombre sur les yeux, il incarna le délire patriotique de la préfecture. Des vieillards lui pressaient les mains; des enfants l'escortaient; au mépris de toute retenue, les femmes l'embrassèrent! Il allait risquer le coup du feu pour son compte, étant soi-même son chef et son armée! Il montrait la boussole pendue à sa chaîne de montre, et du plat de la main il frappait la crosse de son arme, r.épétant : « Une boussole et un fusil, il n'en, faut pas plus pour tenir campagne! Adieu, mes.amia! »
D^auttes .partaient décemment, anonymes, pour obéir jusqu'à la mort. Il y avait des femmes
n avrées • M rae M eullard-Ottello pleurait au milieu d'une foule de gens venus la féliciter et la plaindre. Elle vécut, toute la guerre, dans une angoisse mortelle, sans que l'absent donnât signe de vie.
Sachant le sort fait aux irréguliers pris les armes à la main, elle écrivit aux états-majôrs, à Paris, au prince Frédéric de Prusse, à la princesse royale qu'on disait bonne. Rien n'apaisa son inquiétude.
Les Hipis passant, des blessés furent évacués sur Beau vais, des manchots, des amputés qui tâchaient à marcher d'une seule jambe, le cou dans les épaules sous la poussée des béquilles. Tristes et blafardes, ces figures s'éclairaient d'une faible lueur d'orgueil, malgré tout. Et des gens en noir regardaient avec envie les stropiats, ceux-là qui, du moins, en étaient revenus.
Les visiteurs s'adressaient à Mme Meullard- Ottello comme à une veuve. Ils lui conseillaient l'espoir, mais à voix si étouffée qu'elle désespérait davantage. Sa lassitude s'énervait d'entendre rapporter les exploits des francs-tireurs. Elle était pacifique et douloureuse; et, cependant, il lui apparaissait quelquefois que son mari n'avait jamais tant aimé le danger qu'il pût être un de ces volontaires intrépides dont la légende se propageait.
Dans la semaine de l'armistice, une nuit, M. MeuUard-Ottello rentra. Dès le matin, la nouvelle s'en était répandue. Il ne portait guère la mine d'un homme qui a longtemps tenu campagne. Au milieu des félicitations, des accolades, des étreintes, il prenait haleine pour maudire cette trêve, quand la résistance organisée allait refouler l'envahisseur ! Pressé de parier, il vanta les camarades disparus, glorifia l'héroïsme. Il Ts'en tint à des généralités, affectant aussi de dire : o/i, où tout le monde comprenait : je. Peu à peu, avec des hésitations attribuées à la modestie, il conta sa sublime histoire, — celle de la France !
On ne songeait point à s'étonner que ce combattant isolé eût été partout, pour surprendre un arrière-train de convoi, la ligne de sentinelles d'un avant-poste, une patrouille de flancsgardes, et renseigner à la fois Mac-Mahon, Chanzy et Faidherbe. On admirait, comme on admire un feu d'artifice !
Un observateur aurait remarqué certaines impossibilités de temps et de lieu, sinon l'aisance du héros à contrefaire l'accent anglais pour imiter l'allemand. Mais l'observateur se serait tu; car il ne faut jamais ruiner un idéal, et l'enthousiasme des foules, cette coopération de l'erreur, ne supporte aucun démenti, à moins de dégé-
nérer en colère menaçante pour la paix des sages.
D'ailleurs, les plus saines raisons n'eussent pas entamé une admiration nécessaire à la conscience publique. Les détails insolites furent acceptés avec la passion de croire et la figure de M. MeuUard-Ottello grandit au niveau d'un exemple dominant la cité. Dans le magasin, parmi les armes, les miroirs à alouettes, les caisses de munitions, un aii' belliqueux circulait. On pensait à la revanche et on en parla avec cette excitation qui répond des courages.
Des abondants récits de l'armurier, on retint qu'il avait décidé de la victoire, à Bapaume. Ce glorieux sobriquet, dont l'appelaient déjà ses amis f « capitaine Bapaume », — la voix populaire le lui confirma quand il eut voué son commerce au souvenir culminant de sa vie de soldat, par ces mots inscrits entre deux pensées violettes, au fronton de la boutique : A Bapaume.
On la désignait aux touristes. Quelques Anglais la visitèrent. La digne simplicité du capitaine, retourné au négoce comme Gincinnatu« aux champs, les frappa, et, gagnés par son aptitude à parler leur langue, ils achetaient volontiers.
Mme Meullard-Ottello, de plus en plus effacée, ne protestait pas contre des particularités
encore incompréhensibles ou peu cohérentes, aprè^ une millième audition des mêmes récits. Cependant nul exploit ne Tétonna plus que d'entendre M. MeuUard-Ottello s'exprimer en anglais^, et elle voulut savoir comment il l'avait appris. Les faux-fuyants, les défaites n'empêchèrent pas qu'il dût avouer un séjour à Jersey, pour dépister les recherches des Prussiens. Afin de ménager la crédulité de sa femme, il confessa un autre séjour de plusieurs mois à Saint-Hélier, dans l'attente de papiers importants qu^il était chargé de remettre, coûte que coûte, à Faidherbe. Elle dégagea de ces aveux qu'elle devait la conservation de son époux à une mâle prudence, plutôt qu^à un concours de hasards écartant la mort des postes périlleux où l'avait exposé sa témérité. Et elle apprécia combien celle-ci peut être Imaginative, et que l'isolement au milieu de la mer développe à l'extrême le génie d'invention.
Elle ne vit pas avec sécurité M. Meullard- Ottello s'occuper activement de la Ligue des Patriotes et organiser à Beauvais une association d'anciens combattants. Elle sut l'en désintéresser doucement, sous la menace des jalousies capables, un jour, de ternir sa belle légende. Et, comme ils possédaient maintenant quelque fortune que grossirait encore la vente de leur fonds
de commerce, il se laissa persuader d'aller prendre un repos bien mérité aux environs, dans cet Herberoy où ils avaient acquis la plus belle propriété et où il ne manquerait point, s'il le voulait, d'occuper la première magistrature.
Mme MeuUard-Ottello avait eu raison de craindre les conséquences d*une cabale qui rendrait le héros à la vie privée.
De retour à la maison, d'un coup de sa cravache, il faucha les verres sur leur pied, comme il eût décapité des pavots, et, tombé dans un fauteuil, il s'écria :
— Ah ! les croquants !.. . Moi!... un héros! Je leur apprendrai... gare aux oreilles !...
La bonne femme ramassa les débris de cristal. De petite et fine qu'elle était, elle se faisait plus minuscule. Elle passait sans qu'on l'entendit et tournait vers les murs sa face ronde, rose, luisante, pareille à une pomme d'api et guère plus grosse, où des yeux gris clair remuaient avec vivacité. A part soi, elle remerciait la ville d'avoir, cinq ans durant, dérivé l'énergie de son époux, et elfe s'effrayait des applications qu'il allait faire de sa vigueur.
Il remua le jardin. Il édifia une grotte en rjcaiile qu'il démolit par trois fois, avant de la situer au lieu convenable d'où il lui avait fallu d'abord enlever une tonnelle chargée de vigne vierge. Il entreprit de longues chevauchées dans la campagne jusqu'à ce que, Bismarck fourbu et quinteux, il dut laisser la bête souffler à l'écurie. Il sculpta le manche de sa bêche, le manche du râteau, ses cannes ; mis en goût, il acheta un billot de chêne où il prétendait tailler l'aigle impériale, une aigle aux ailes éployées, menaçante et superbe. Les encouragements de Mme Meullard-Ottello ne suffirent point à l'abuser sur la ressemblance véritable de l'oiseau qui se dégageait peu à peu du bloc et, tout au plus, tenait de la poule. Rebuté de l'allégorie, il pensa s'exercer à de petits portraits et fit appeler La Pivoine.
La Pivoine avait autant de loisirs qu'autrefois, mais ses revenus étaient réduits. On l'avait dépouillé de ses charges municipales. Il s'en plaignait au capitaine, durant les poses, d'une voix lamentable, avalant ses joues molles, l'œil fixe. Gela réveillait les colères endormies chez l'amateur. 11 poussait son couteau avec rage, comme s'il eût façonné à vif le cuir d'un Coquevau, fouillé la graisse blanche de Maître Hortela ou le cœur républicain du préfet. Et, de
la pointe, il finissait par creuser si avant que, son travail perdu, il devait entamer un autre morceau de bois. Il accumulait ainsi les griefs contre les maîtres de Thôtel de ville, ne comptant pour rien sa maladresse.
Des récits guerriers, pensait-il, donneraient à son modèle l'expression sublime qu'il voulait traduire : il l'interrogea sur ses campagnes. Et La Pivoine dit les vins ardents bus en Italie, la lèvre poilue-d'une fille forcée dans la banlieue de Puebla, et comme elle l'avait bien mordu avant de subir ce qu'elle finit par trop aimer ! Il disait l'eau-de-vie russe, dure au gosier, chaude ensuite, les ripailles sous Sébastopol, quand on pouvait voler le Champagne des états-majors, le gin et le wisky des Anglais. Il se rappelait, dans un désordre, lés étapes de ses congés, cette prime de remplacement bue en deux mois, la ffïerveilleuse absinthe avalée devant Pékin : certain litre distrait d'une cantine d'officier et vidé à quatre, «ans eau, — et les vins roses de Lorraine, les vins dorés d'Alsace au goût de pierre, délice de son temps de garnison à Strasbourg, et ce vin mosellan, gris, mousseux, âpre, le schnaps de prunes, surtout, et ces pâtes lourdes qui Tépongent si bien dans l'estomac qu'on ne cesserait de boire de l'un et de manger des autres, si la douzième rasade n'amenait le
sommeil! Grêlaient ses guerres à lui, dans les deux mondes ! Et, roulant entre ses gencives et ses joues flasques la boulette de tabac qu'il mâchait, le regard humide, il regrettait :
— Ah! mon capitaine, qu'on me rende ma jambe et je reprends du service !... Tout de même, à mon âge, avoir fait toutes les campagnes de l'Empire et manger son pain sec...
c'est dur !
Alors, ils trinquaient en maudissant l'ingratitude des hommes.
Faute d'être parvenu à donner une forme humaine aux troncs d'arbres qu'il abîmait, M. MeuUard-Ottello abandonna la sculpture. La Pivoine continua ses visites, sous prétexte de nettoyer les rosiers dévorés de pucerons. Puis, l'ancien modèle, promu àTemploi de confident, se rendit indispensable par la facilité de ses inventions lorsque les potins manquaient. Il en recueillait tout ce qui rôdait par la ville et, renchérissant dessus avec l'habileté du simple à ctécouvrir la meilleure flatterie, il créait autour du capitaine une atmosphère excitante. Il aiguisait naïvement ses rapports, accusait parla répétition les traits les plus capables de provoquer les vivacités de son protecteur : les réflexions publiques de Coquevau, l'importance de Maître Hortela quand il unissait les couples,
LE CAPITAINE KAPAUME 173
les ruses grossières de l'innocent Benoît, même les brocards du nouveau garde champêtre.
La cravache fouettait Tair, et Ton finissait par déboucher une bouteille. La Pivoine affirmait la qualité du vin, à clappements sonores. L'autre héros rêvait, incertain lui-même s'il méditait une vengeance, tant il ressentait d'orgueil à croire la ville occupée de lui.
Aux heures de solitude, il rêvait parfois de la reconquérir. Dans ses promenades, il embrassait les petits enfants sales et leur donnait un sou, pour gagner, parle cœur des mères, le vote des maris. Son port de tête en imposait à Goquevau qui le saluait jusqu'à terre, Téchine basse. A sa vue, Benoît tremblait tant qu'il dut le tranquilliser, allant à lui, un jour, la main tendue.
Ce geste pacifique et noble déconcerta ses témoins qui s'attendaient à quelque violence. Mais le capitaine préparait sa revanche, patiemment. S'il lui était trop pénible de se contenir, il entreprenait de longues courses à travers la campagne, traitant par la fatigue le retour des élans de rage qui le mettait en ébuliition. 11 lui en restait une chaleur très capable de le porter à des sévices quand, après des heures de marche, du milieu des prairies, émergeaient soudain les murailles de la ville soustraite à sa do-
mhiation. Alors, plutôt que de rentrer, il s'engageait dans les boulevards. Sur remplacement des anciens fossés d'Herberoy, c'est une large arenue circulaire à quatre rangs de platanes. Le profil resserré des troncs blancs y figui'e assez le jet d'une nef de cathédrale. Des frondaisons mêlées en haut^ tombe une clarté religieuse et calmante. Une herbe grasse étouffe les pas. M. Meullard-Ottello n'entendait plus ses éperons, et il avait retrouvé la paix de son cœur lorsque, le périmètre parcouru en son entier, il débouchait sur le jeu de paume.
•Il y vint de préférence, pour avoir surpris que sa double allée de tilleuls taillés à la française convenait aux méditations de la jewne Mme Hortela. Elle le lui confessa, et plusieurs de ees choses dont une femme croit pouvoir s'ouvrir à un confident mûr, sans se douter toujoiîps de leur vertu rajeunissante. Le capitaine ne sortait plus qu'en redingote olive, avec son fameux gilet de velours prune broché de pensées violettes, un pantalon à sous-pieds, à large bande mauve, et bouffant à la houzarde. Ses madrigarux avaient un peu de la grâce qui distinguait samrse, — une grâce surannée et brutale encore, dont s'amusait la coquetterie do
Mme Hortela. Le jeu de paume était si désert qu'ils s'y pouvaient rencontrer chaque jour en toute sécurité. Elle accueillait d'un rire éclatant les protestations du Céladon, où voisinaient. la politique et Tamour :
— Vous seriez la République, que je serais le plus chaud des républicains ! disait-il, en flattant sa barbiche.
Les rires de Mme Hortela faisaient valoir, l'instant d'après, lair de mélancolie qu'elle prenait pour déplorer le sacrifice de sa jeunesse à l'humeur glaciale d'un vieil homme de loi. Elle ne nommait point son mari et taisait ses griefs ; mais ses yeux levés sur le feuillage rectiligne imploraient secours.
Au premier mot du capitaine, ils recouvraient k gaieté. Pensant voir des signes d'amour dans les éclairs de ces yeux-là, il se prit à les adorer. Tout l'y encourageait : un soupir, une parole un peu légère, cette faconde pencher la tète, qu'avait Mme Hortela; et le moindre abandon de son attitude le bouleversait. Enhardi dans son entreprise, il y persévéra jusqu'au ridicule et du coup, la coquette oublia de s'ennuyer.
— Avant les élections, le notaire sera cocu ! s^écria M. BeuUard-Ottello en rentrant chez lui.
Sa femme l'attendait à table. Elle exprima
toute sa surprise par cette question timidement posée :
— Vous dites, mon ami ?
— Je dis... je dis que je ferai cocu M. le maire, Madame !
La douce Mme MeuUard-Ottello, n'ayant jamais connu la jalousie, souffla sur sa cuillerée de soupe et parla des petits que la chatte avait mis bas dans l'après-midi.
Mais il épuisa la patience de son amie, avant toutes les sottises que le désir conseille au plus galant homme. Elle se priva d'aller songer sous les tilleuls de Tahcien jeu de paume, où, mesurant de ses hautes jambes les allées ombreuses, l'amoureux s'attardait. Le soir l'en chassait, gonflé de colères étouffantes qui le faisaient discourir et gesticuler. Ni la conversation de La Pivoine, ni les soins discrets de Mme Meullard-Ottello n'apaisèrent cette fureur. En redingote olive, porteur du gilet fleuri et du pantalon à sous-pieds galonné de mauve, il retourna au lieu des rendez-vous, sans espoir, — pour souffrir ! L'aigre bise d'automne traversant le drap jauni et le velours fané lui glaça les os, après la grillade de l'été. Sa fidélité survécut à l'hiver et aux pluies du printemps. Enfin il acquit, avec un rhume, la certitude d'avoir été berné. Elle Tabsorba au point de le distraire
de la lutte politique ; et Funanimité du Conseil réélu avait remis Pécharpe tricolore à Maître Hortela, que le capitaine avisait seulement aux moyens d'imposer sa candidature. Cette déconvenue, après son déboire sentimental, acheva de l'irriter. Aux boulevards et au jeu de paume, il promenait ses mauvais souvenirs de compagnie et il rentrait avec eux, pour la plus grande inquiétude de sa femme. Ils emplissaient la maison, bourdonnaient, dehors, à ses oreilles, et partout ils l'humiliaient ! Son énergie, cependant, prévalait par. sursauts. Elle lui démontrait la nécessité d'un éclat pour rappeler les gens au respect. C'est dans une telle disposition d'esprit que, par la lumière déclinante d'une fin de journée de mars, il croisa le notaire sur la place de l'Hôtel-de- Ville.
A certaines personnes, le succès inspire la bienveillance. Urbain, rose et propret, un sourire encadré dans la blancheur de ses « côtelettes » professionnelles. Maître Hortela, touchant d'une main légère son feutre mou, donna le bonsoir au capitaine. Le chapeau vola, cinglé de la cravache, et cette apostrophe émut le calme crépusculaire :
— Sachez, Monsieur, qu'on me salue, moi !
dans la lumière du soleil !
Or, il ne dépendait d'aucune puissance hu-
maine que le soleil ne fût couché en cette saison, depuis 6 heures. Et si M. le maire quittait l'étude sur les talons de ses clercs, c'était moins dans un but de nargue que pour se délier les jambes et gagnerun peu d'appétit. 11 releva son chapeau et, droit sous le regard provoquant du capitaine, il dit, de sa voix fine un peu altérée :
— Les juges de Beauvais vous mettront en prison, Monsieur!
M. Meullard-Ottello rugit, agita ses grands bras dans Tespace et cria :
— Pleutre ! Pleutre ! Pleutre !
Puis, on le vit s'éloigner, de ce pas de roi de théâtre qui lui était naturel.
Mme Meullard-Ottello attendrit la femme du notaire saas parvenir à le toucher. Le capitaine répondrait de son agression devant le tribunal, disait Maître Hortela ; le prestige de sa magistrature Texigeait, si lui-même était prêt à retirer la plaiate. La douce femme renouvelait ses démarches. Mme Hortela intercédait. Elles pleuraient ensemble. Le notaire apitoyé mollissait ; toujours le maire outragé reprenait le dessus.
Affaibli par un rhume persistant, le capitaine s'était alité aussitôt Talgarade. Les citations lui causèrent des emportements. Il y usait ses dernières forces, puis tombait dans de lourds sommeils où on l'entendait parler d'amour, invectiver, commander, et prononcer
de courtes phrases anglaises achevées dans un rire épouvantable.
Maître Hortela, qui avait intéressé le préfet à sa cause, fut avisé d'une enquête ouverte par l'administration sur le rôle de M. MeuUard- Ottello pendant Tinvasion allemande. Si Ton n'avait rien trouvé aux archives de la Guerre, un aide de camp de Faidherbe, maintenant colonel à Beauvais, avait formellement accusé d'imposture quiconque prétendait avoir remis au général un renseignement sauveur, à la journée de Bapaume. En outre, il savait le nom des chefs de compagnies franches d'alors, et celui de MeuUard-Ottello lui était inconnu.
« On se rappelle ce nom-là, ajoutait le billet préfectoral. Il y a du louche. Par la femme, avec un peu de votre adresse éprouvée, vous apprendriez quelque chose. »
Très innocemment, au maire qui lui communiquait dans une forme atténuée les doutes du préfet de l'Oise, Mme MeuUard-Ottello, suffoquée par la crainte du scandale qu'elle appréhendait depuis si longtemps, répondit :
— Oh, vous voulez donc sa mort. Monsieur!...
Il ne supporterait pas cela... Il est si faible... 11 a perdu l'usage des bras et de la parole...
11 déclinait rapidement, incapable de bouger, muet, la tête lourde sur l'oreiller. Il fallait le faire boire.
Gomme s'il eût deviné les recherches indiscrètes de la préfecture, il s'agita, s'efforçant de parler et de se soulever. Sa femme, auprès du lit, tâchait de le calmer. Soudain, dressé sur son séant il retrouva sa voix terrible et hurla :
— La charge ! La charge ! Ils vont voir ce que c'est, les pékins!... Sellez Bismarck!... Gharrrgez I
Il se leva dans un réveil prodigieux, mit son pantalon et ses bottes, et, la cravache au poing, les yeux énormes, il descendit Tescalier par bonds. A Técurie, Bismarck, heureux et gras, sommeillait. Le capitaine, haletant, après avoir tenté de le seller, le poussa dehors, et, les doigts crispés à la crinière, il sauta sur la bête.
— Charrgez ! . . .
Sous la double piqûre des éperons, le cheval s'emporta dans un galop. A moins de cent mètres, il s'abattit. Le capitaine Bapaume avait donné de la tête contre une borne. Le front ouvert, le visage ensanglanté, il paraissait pourtant sourire dans la mort.
— C'était un brave, celui-là ! dit La Pivoine à ceux qui relevaient le cadavre.
Et rhomme à la jambe de bois s'en fut, larmoyant, publier la gloire du héros.
Octobre 1902.
Au Ministre de la Guerre qui supprimera les treize jours.
M. Cochon, charcutier, n'était point embarrassé de porter honnêtement le'nom du noble et précieux animal qu'il résolvait en saucisses, boudin, galantine et jambons.
11 avait dû s'exercer, dès l'école, à répondre aux quolibets d'enfants dont le patronymique, après tout, ne signifiait rien d'abstrait ni de tangible, et qui tenaient ce hasard pour une supériorité manifeste sur leur condisciple.
Cochon montrait la sienne dans les joutes d'esprit, et plus d'une de ses ripostes vertes ou grasses eût provoqué le sourire du divin Socrate.
Un autre se fût désolé, à vingt ans, d'otre M. Cochon pour toute sa vie. Il en tirait avanie.
tage, même auprès des femmes. Il les prévenait et son accent sous-entendait beaucoup :
— On m'appelle Cochon... Mais il y a cochons et Cochon 1
Celles que son grand nez, sa peau terreuse et sa maigreur eussent rappelées au sentiment de la vertu, remarquaient alors son petit œil malicieux et vif de goret sain, ses dents très blanches, sa façon galante d'avancer une jambe, le pied soulevé sur la pointe. Et elles cédaient ; car, depuis les temps bibliques, Satan n'emprunte plus, pour tenter Eve, l'apparence du serpent.
Cochon fut un soldat propre, gai, apte à supporter les fatigues martiales, et respectueux des ordres, dans la mesure où les transgresser n'attente pas tout à fait à la discipline. Aussi, nul ne s'étonna que l'on cousît sur ses manches le double galon de laine rouge. Les recrues hésitaient bien un peu à l'interpeller devant le capitaine. Mais, il savait leur parler avec finesse :
— C'est : « caporal Cochon », qu'il faut dire... Attention de ne pas m'appeler caporal Salaud.., Ça serait une offense envers un gradé, les bleus !
Il ne regretta point son grade ni l'armée, à métamorphoser, par la suite, en nourritures savoureuses, les homonymes lardés qu'on lui
apportait de Tabattoir. Son nom aidant, il vit s'étendre le commerce qu'il avait placé sous le vocable du Grand Saint- Antoine, à Beuves-en- Parisis, où il avait vu le jour.
Son existence était égale et paisible. Il la partageait entre le soin de ses affaires et de l'épouse élue entre toutes, qui lui avait donné deux fils en gage de son amour. Cochon employait ses rares loisirs à défendre le peuple, au café, où il savait boire et haranguer. Sa belle humeur lui attirait des partisans et elle le soutenait dans l'exécution de ses devoirs de citoyen. Il accomplit, le rire et la pipe à la bouche, deux périodes d'exercices militaires à Bernay, enbasse Normandie. C'est là que l'autorité supérieure le pria de se rendre encore, comme Tété finissait. Il eiîibrassa ses petits et sa femme, formula de suprêmes recommandations au personnel qu'il abandonnait pour treize jours, et il s'en fut, le cœur léger, prendre le train.
Des hommes y chantaient, à pleine voix, des hymnes en l'honneur de l'amour et du vin, sur un rythme martial. Dès ce moment, M. Cochon dépouilla le civil ; derechef il fut le caporal Cochon au verbe imagé ; et ses compagnons de route apprécièrent son voisinage.
A la première halte, il reconnut, dans un bonhomme tout rond, rouge de peau, une des meilleures unités des trois escouades qu'il avait successivement commandées.
— Ben quoi, Péchu ! on ne reconnaît pas son caporal, alors ! s'écria-t-il.
— Qui que t'es, toi ?
— T'es pas Péchu ?
— Si, pardié !
— Moi, je suis Cochon!
— Nom de Dieu ! Cochon !... Ah ! mon vieux!... Ben, mon Cochon!... Bien sûr, que je suis Péchu !.. .
Péchu alla quérir sa valise et il prit la place que lui offrait Cochon dans son compartiment. De nouveau, le convoi roula. L'air courant par les glaces baissées mêlait les odeurs. Le vin,, les viandes, le tabac, composaient un parfum fort.
Péchu était attendri :
— Ah !... ce vieux Cochon, tout de même!
disait-il, à satiété.
Cochon répondait :
— Ce vieux Péchu !...
Ainsi, ils fraternisaient et des souvenirs se levaient en eux. Péchu était pensif. Le caporal lui frappa sur la cuisse, et, d'un ton énergique :
— Plus que douze crans au réveil de demain, Péchu !
Les sept voyageurs éclatèrent de rire, rajeunis de quinze ans.
— Satané Cochon ! y nous fera toujours rigoler !... Ah ! t'as pas changé, mon colon !. . .
Et Pécliu narra des histoires, pour démontrer quelle fantaisie inspirait Tâme de son ami. Elles faisaient pouffer les auditeurs attentifs. Cochon attestait qu'elles ne dépassaient point la vérité, si invraisemblables parussent-elles. 11 dodelinait du chef, simplement. Parfois, il excitait la mémoire du narrateur :
— Et Cucu !... Tu sais bien ? le capitaine !... Celui qu'était mou comme du macaroni sur son canasson ?. . .
Péchu se rappelait aussitôt : le passé surgissait en scènes pittoresques et vives où les supérieurs, débonnaires et ridicules, ou bien inflexibles et bernés, ne figuraient point à leur avantage. Et, toujours, le. beau rôle apparte-
nait à Cochon. Il n'en tirait pas vanité, car le vin, dont il avait trop bu, lui tourmentait Testomac.
La locomotive sifflait et, par la campagne verte, hérissée de bois, brillante de cours d'eau qui réfléchissaient la lumière du ciel, c'étaient des chants bachiques, des sonneries de clairon, et le fracas des litres vides lancés sur les voies. Cochon, sentant d'étranges combats sous son gilet, n'approuvait même plus les récits colorés * de Péchu.
— Cochon peut vous le dire, si c'est vrai!... Ç'pas, Cochon, que tu y as dit au général, è l'inspection: « Mon général, chez nous, on est Cochon et charcutier de père en fils ! » Et vous parlez qu'on se tordait, nous autres !...
L'orgueil d'un tel exploit absorba l'énergie du caporal : il n'eut que le temps de se pencher à la portière et il fit d'involontaires libations, à la face du soleil. Ses yeux ne virent plus tourner les choses, et une douce paix l'habita. 11 reprit sa place, essuya sa bouche ; puis, en souriant, il accepta cette offre de Péchu qui brandissait un litre :
— Bois un coup maintenant... ça va te rincer le tuyau...
Il but, à longues gorgées ; et, poliment, il essuya le goulot avec son mouchoir :
— Il est fameux, ton blanc, mon vieux Péchu ! dit-il.
— Je sers chez un troquet. Tu comprends, c'est rare que j'aurais pas du bon ! expliqua Péchu.
La gaieté revenait à Cochon sous l'influence du vin et il aida son camarade à vider deux litres du même, avant que ne fût atteinte la station de Bernay.
Dans la cohue d'hommes en blouse, en paletot, en cotte, en habits militaires, où Ton distinguait un quartier- maître au cou sanguin, un soldat d'infanterie coloniale, un dragon, des gradés à l'étroit dans leurs capotes conservées, Cochon reconnut d'anciens frères d'armes.
— Ce vieux Cochon !.,. Ah! on va rigoler, au moins !
Il jouissait de sa popularité et tendait les mains à des inconnus :
— Péchu, dit-il! Si t'étais-t-uri chic type, tu porterais ma valise ?
— Bien sûr, mon Cochon!... Ça m'en fera deux, v'ià tout, et c'est pas plus gênant à porter qu'une seule !
Il ajouta :
— Je suis pas bileux, fu sais bien !
On alla en bande se rafraîchir. Péchu était fier de sa charge. Il voulait que l'on distinguât:
— C'est la valise au caporal Cochon.. » faut
pas y toucher!... A la mienne, si on veut, je m*enbats Toeil !... Mais pas à Vautre !...
La verve de Cochon provoquait de rudes exclamations, après rire. Il caressait ses longues moustaches de brenn gaulois, et, affirmant qu' « un verre n'a jamais tué un homme », il en vidait sans compter, de grands et de moindres, par esprit de fraternité.
Péchu tenait les deux valises entre ses jambes écartées et la tendresse noyait ses yeux vagues. Une seule idée persistait en lui : il avait en garde la valise de Cochon, son caporal et son ami. Le reste ne le touchait point et il buvait, dans une demi-conscience béate.
Quelquefois, d'un signe imprécis, il appelait le charcutier, pour lui chuchoter à l'oreille :
— Crains rien. Cochon, mon vieux... j'ai ta valise!...
Cela le soulageait et le caporal lui témoignait de la reconnaissance :
— T'es-t-un frère, Péchu, mais t'es un peu gourde... Comme dans le temps, quoi!
Du cabaret à la caserne, ils marchèrent en louvoyant. Les soldats de l'armée active, en bonnets de police et vêtements de toile souillés, les enviaient d'avoir vaincu la soif et de ne plus compter que douze jours de service au réveil du lendemain .
— La 11® compagnie... territoriale... c'est en face... la porte au milieu ! grogna un adjudant à grosses lèvres et rubicond.
Cochon et Péchu remercièrent avec respect; et ils suivirent une ligne brisée pour atteindre le but.
— Ah ! mince de cuite ! soupira Cochon.
— J'ai ta valise, mon vieux ! murmura Péchu qui suait à grosses gouttes.
— Passe-la-moi, Péchu... Faut aller se faire inscrire...
— Tu me la rendras ?...
— Bien sûr...
Il y avait, dans un chaos, des montagnes de chaussures, de capotes, de vestes, de pantalons, des havresacs en piles, des gamelles, un tas de képis.
Péchu, avertissant le caporal d'une poussée de coude, lui dit :
— Eh!... les bidons... là-bas!
Et ils rirent, sans savoir pourquoi. Mais, quelqu'un les interpella :
— Ces deux hommes-là... qu'est-ce qu'ils attendent ?
Ils virent, à une table, deux capitaines, deux sergents fourriers et deux sous-lieutenants.
Cochon regarda Péchu qu'il vit en double exemplaire et regardant ses propres pieds, il en dénombra quatre, distinctement.
. — Mince de fourbi !... j'ai la cuite !...
s'avoua-t-il.
11 entraîna son camarade et ils remirent leur livret militaire au sous-officier. Le sous-lieutenant les avertit sèchement :
— ^ Allez attendre dans le couloir... On vous appellera ! . . .
(( Savoir attendre » est la devise du parfait soldat. Enveloppés dans un groupe, Cochon et Péchu gagnèrent la cantine. On leur versa du cidre; et leur raison fondit.
Ils se retrouvèrent sur les rangs, vêtus en militaires, leurs effets civils sur le bras, et ils se mirent en marche à un commandement.
— Ce qu'y nous a engueulés, le frère! dit Cochon à voix basse.
Péchu comprit que « le frère », c'était un sous-lieutenant, bref de taille et rageur. 11 répondit doucement :
— Le capiston a Tair bonne poire.
Cochon haussa les épaules, parce qu'il ne se
fiait pas aux apparences.
— Où qu'on va ? demanda-t-il.
— On va au cantonnement... C'est dans une usine, qu'y disent. . .
— Je m'en fous ! trancha Cochon.
Comme des moutons se suivent les uns les autres, ils entrèrent, après l'officier, parmi la
foule des hommes, dans un triste bâtiment de briques dominé par une haute cheminée. Un escalier en bois blanc menait au premier étage.
— Voilà l'emplacement de la compagnie !
indiqua le sous-lieutenant.
Il désignait, du pommeau de son sabre, des paillasses déposées sans ordre sur le plancher. Il dit encore :
— Défense de fumer, là-dedans... ou c'est de la prison !
Et il disparut, faisant sonner son fourreau aux marches, belliqueux et hautain.
— Mince de turne ! déplora Cochon.
— Donne-moi ta valise ! implora Péchu, — et il s'empara du précieux bagage.
Le soir tombait. Des ordres brefs coupaient les chants, les cris, les rires, et nul n'obéissait.
— Je vas manger un morceau... Viens-tu?
Cochon ?
— J'en ai ma claque, Péchu... Je vas piquer un roupillon si y a mèche...
Cochon résista aux insistances de Péchu qui, les deux valises dissimulées sous sa paillasse, se laissa enrôler dans une équipe joyeuse et altérée.
Le caporal avisant un coin en retrait, à l'écart des places dévolues à chaque compagnie, il y transporta sa paillasse. Elle lui parut très
TREIZE JOURS DE GtOIRE 197
plate. 11 emprunta un peu de paille à toutes les couches et la sienne, ainsi, gonfla, digne du grade qu'il honorait, moelleuse et tentante. Sa couverture, également, lui sembla légère ; il en choisit deux autres parmi les meilleures qu'il venait de palper ; puis il tomba de sommeil.
Péchu rentra tard, en fort mauvais état, très lourd au bras des hommes, instables euxmêmes, qui le soutenaient. Et il les renseignait :
— Où que c'est mon truc, y a deux valises.
Quand il les eut trouvées, il éprouva un
soulagement. A la lueur faible de quatre falots, un ancien zouave montrait sa poitrine illustrée de tatouages obscènes, un dragon se désolait d'avoir été « versé » dans Tinfanlerie, un chanteur de café-concertiraillait la Marche de Turenney avec adaptation de paroles scandaleuses. Enfin, quelques voix .réclamèrent le silence. Après qu'un ex-quartier-maitre de la flotte eût dansé une gigue trépidante, le calme se fit.
— Cochon!... Où que t'es. Cochon? interrogea Péchu.
On l'invita, de toutes parts, à clore ses lèvres. Il pleura doucement, les coudes sur les
genoux, accusant Thumanité d'égoïsme et Cochon de manquer à la camaraderie.
— Cochon ! appela-t-il, inquiet et tendre.
Son voisin le secoua rudement :
— Ferme ça, quoi!... Y n'est pas perdu, ton Cochon!...
— C'est que j^ai sa valise... que je veux y rendre ! expliqua Péchu, sans convaincre personne.
11 attendit. Les territoriaux, ayant célébré Bacchus, ronflaient puisamment. L'atmosphère dense était chargée d'effluves. Péchu faiblissait sous d'énormes responsabilités :
— Cochon... Cochon...
Las d'appeler en vain, il se dressa, portant la valise du caporal, et il décrocha une lanterne :
— Faudra bien que je le dégotte, bon sang !
Alors, titubant, il alla sur la pointe des pieds,
approchant la lumière des visages. Ceux que la clarté réveillait lui exprimaient leur mécontentement avec violence. Certains menaçaient de le frapper. Un bidon, lancé d'une main sûre, brisa les verres du falot. Péchu murmura:
— Je cherche Cochon... C'est pour sa valise...
Sans songer à mal, la conscience en repos, il continua sa ronde, à la découverte de Cochon.
Sa mauvaise étoile voulut qu'il tirât du sommeil le dragon démonté.
— Un pousse-caillou!... me faire des blagues !... Non ! mais chez qui ?...
Un soulier volant éteignit la lanterne et Péchu s'effondra sur la valise, renversé par un violent coup de poing dans la poitrine. Il fut long à reprendre souffle, et, gémissant, il s'en alla vers sa couche. Tant d'injustice dépassait la mesure. Il hurla dans la nuit :
— Ah! cochon de Cochon!... La v'ià ta valise !...
Et l'objet, projeté au loin, tomba par hasard sur les pieds du caporal Cochon qui se plaignit :
— T'es pas malin, Péchu... T'aurais bien pu attendre le réveil...
11 ajouta :
— Espèce d'andouille I... Si y a de la casse, tu sais, je me paie'sur ton prêt !
Puis, le soldat territorial Péchu, l'âme en proie au remords, s'endormit comme ses frères d'armes.
Haut en couleurs, bas sur des jambes en serpe, poussant devant soi un ventre en œuf, le capi^ino Malicourt portait le képi sur Toreille, afin d'imiter l'allure crâne d'un officier de carrière.
Il possédait les plus grasses prairies de la vallée d'Auge, les meilleurs champs de Saint- Loup, une ferme modèle et du bétail de choix. Les récoltes de sa pommeraie, fameuses jusqu'à Rouen, étaient achetées aussitôt la floraison; et s'il gardait au frais dii cidre piqué pour ses domestiques, il se réservait les bouteilles, vieillies dans sa cave, d'un Bourgogne dont il renouvelait le fonds en amateur de goût.
Sa connaissance du vin l'avait servi auprès d'un nouveau lieutenant-colonel placé à la tête du régiment territorial de Bernay. M. Malicourt risquait de n'y obtenir jamais la double épaulette
et le troisième galon. Ce lieutenaat-colonel était un viticulteur de TAude. Il ne le cachait point à ses subordonnés, en dehors du service, par opposition au récit de ses campagnes. Avec le juste sentiment des choses hiérarchiques, M, Malicourt lui commanda une pièce de son vin le plus cher. Il en détesta la nature épaisse et la saveur astringente. Cependant, il sollicita de son chef Tenvoi de quelques tonneaux du même cru narbonnais. Us lui parvinrent, comme il se savait proposé pour le grade de capitaine^ et il désespérait de revendre le dernier fut, quand on l'avisa de sa promotion.
Le 14 juillet, il passait en revue les pompiers communaux de Saint-Loup, sur la place plantée d'ormes. Les villageois reconnaissaient qu'il faisait honneur à Tuniforme. Dans la journée, après les jeux populaires, il allait de groupe en groupe. Le garde champêtre narrait la bataille d'Yvré-l'Evêque, avec ces grands gestes qui donnent chaud et soif. Le charron disait des souvenirs de chambrée. Des gendarmes frisaient leurs moustaches d'ogres ingénus et ils ne pensaient peut-être à rien. Hardis, des gamins s'essayaient à toucher le gland d'or qui pendait au sabre de M. Malicourt et ils se montraient, émerveillés, les épaulettes scintillantes.
Il étanchait, d'un honnête mouchoir à carreaux jaunes, la sueur qui lui mouillait le nez^ la nuque, le cou ; car, il n'avait pas Thabitude d'être « sanglé ». Lorsqu'il jugeait avoir, par son maintien sévère, payé à la République l'écot d'un bon fils, il conviait la population mâle chez le débitant.
— (( Vive le capitaine !» — « Vive Malicourt ! » proclamaient des voix.
Lui, il trinquait, heureux de croire que son renom de civisme dépassant Saint-Loup, l'arrondissement, le département, un jour viendrait où l'étoile du Mérite agricole ajouterait à la noblesse de ses habits militaires.
Convoqué pour accomplir une période d'exercices à Bernay,dans son nouveau grade, M. Malicourt monta en carriole devant ses valets et ses servantes, au milieu de se3 oies, de ses dindons et de ses poules. Ses braques normands, à l'attache, hurlaient. On voyait, posés en travers de sa cantine d'officier, son sabre dans une gaine de serge verte, et une canne à pêche.
— Au revoir, mes amis ! disait M, Malicourt.
Il serrait les mains tendues et un air d'héroïsme l'illuminait. Au moment d'enlever son courtaud d'une touche de fouet, il montra ses ongles usés au travail de la terre et ses paumes calleuses, s'écriant :
— On va leur montrer ce que c'est qu'un capitaine-laboureur, les gars !
Et le bruit des acclamations l'accompagna sur la route. En chemin, il entretenait le servi-
teur assis à sa gauche et sa parole devenait brève, à évoquer les scènes de la vie des camps. S'il s'interrompait pour rendre un bonjour, fût-ce à quelque jolie fille prise naguère à ses* appeaux de riche célibataire, son salut, déjà, n'était presque plus civil.
Cette morgue fondit quand il se trouva seul, en chemin de fer, emporté vers la gloire. Les responsabilités du commandement lui apparurent, d'autant qu'il s'était promis d'être sourd aux offres fallacieuses du lieutenant-colonel touchant les vins grenat que produisaient ses vignobles. Et M. Malicourt se grattait l'oreille..,
La joie de retrouver d'anciens camarades, à l'Hôtel de TÉcu-d'Étain, dissipa son souci. 11 avait endossé son uniforme neuf et le cœur lui battait d'allégresse. Son lieutenant et son souslieutenant étaient des bureaucrates mous] dont une graisse malsaine soufflait Tépiderme. 11 leur imposa par sa carnation sanguine; mais l'accent de terroir qui vivifiait ses propos et sa belle humeur à table, les mirent à l'aise.
— C'est encore une période qui va bien se passer, Messieurs ! annonça-t-il.
Ils partagèrent son optimisme et il renchérissait, lorsque le lieutenant-colonel l'appela :
— Monsieur Malicourt ?
— Mon colonel...
Celui-ci vida deux petits verres de calvados dans sa demi-tasse de café et il tournait la précieuse mixture, l'œil plein de songe ;
— Un petit calvados, Malicourt ?
— C'est que, mon colonel...
— Allons donc ! vous êtes Normand, que diable !
M. Malicourt ne le nia point et on lui versa de la liqueur dorée. Il porta la santé de ce chef accessible et il dégusta, clappant pour mieux sentir le bouquet de l'alcool.
— Ça va-t-il comme vous voulez, Malicourt ?
, le bétail ? la pomme ? les blés ?
— Heu! heu !... couci-couça... rien de trop, mon colonel.
— On dit pourtant que le grain a du poids ?
— On dit ce qu'on dit, mon colonel... ça n'en pousse pas mieux...
Jl y eut un silence. Les cerveaux de ces deux hommes peinaient. Le capitaine pressentait ce que l'autre différait d'énoncer. Il reprit, afin d'orienter la conversation :
— Il n'est pas mauvais, ce calvados... Un peu dur, peut-être...
Le lieutenant-colonel parut ne pas entendre, et, le nez hors de sa tasse qu'il déposa sur la soucoupe, ayant sucé ses moustaches de phoque roussies par le breuvage, il dit :
— Moi, j'ai fait une fameuse année... et les prochaines vendanges s'annoncent meilleures... Le raisin est énorme... juteux... Le 1905 comptera, Malicourt!...
— Vraiment! murmura le capitaine.
— Mon envoi vous a satisfait, Malicourt ?
— Il m'a enchanté, mon colonel...
— C'était du bon, sans doute... Mais, auprès des vins que je ferai cette année, voyez-vous, mon cher ! c'est de la simple gnognotte, comme on dit... Ça se connaît d'avance., et, dès à présent, il me faut réèerver la part des amis... Donc, si vous en désiriez... trois pièces... trois, pas une de plus, ça me serait impossible... je suis...
Le commandant, un vieillard très distingué, vint, très à propos, suspendre ce tête-à-téte pénible à M. Malicourt qui l'esquiva.
D'avoir vu, en rêve, de foudres défoncés et intarissables, couler sur ses terres, dans sa métairie et jusque sur la couche où il suait la peur, un fleuve vineux dont chaque goutte lui était comptée à prixd^or, M. Malicourt se le.va sans enthousiasme pour le métier des armes, il surmonta cette défaillance à force de volonté et parce qu'il lui était agréable de s'entendre nommer : « mon capitaine », ou de répondre au salut automatique des soldats.
Le contingent territorial arrivait, d'ailleurs. Par les rues, déambulaient des citoyens de toutes les conditions. L'égalité devant la loi les subordonnait, quels qu'ils pussent être, à M. Malicourt et il serrait nerveusement la poignée de son sabre. Leur foule s'écartait avec déférence pour lui céder le pas, comme il montait à la caserne. Il en passa la grille, très pénétré de sa valeur représentative, le regard fier, s'efforçant de combattre le tic qui lui tirait la bouche
de haut en bas, de manière à compromettre la sérénité de son visage.
On équipait déjà les hommes de sa compagnie, en présence des lieutenants, sous la direction d'un sergent fourrier de vingt ans, rose, blond, rompu à cette besogne.
— Ça m'a tout l'air d aller sans moi. . . Je vous .laisse faire, n'est-ce pas? dit-il, et il retourna
dans la cour parader.
Son naturel communicatif l'emportant, il ne dédaigna pas de serrer la main d'un marchand de moutons de Saint-Loup qui était soldat de deuxième classe, ni de s'entretenir avec le maître-clerc de son avoué d'Elbeuf reconnu dans une ample capote à « sarxiines » de sergent. Même, il jubila de ces rencontres, à cause de sa tenue.
Un de ses collègues le saisit au passage :
— Dites donc, Malicourt, venez-vous voir nos chevaux ?
— C'est une idée, çaT Machinalement, M. Malicourt regarda ses
éperons, et il déplora de n'avoir pris que deux leçons au manège de la ville, pour se préparer à monter un cheval de bataille. Son camarade bavardait :
— On ne nous gâte pas, d'ordinaire... mais il paraît que le commandement a donné des ordres,
is.
cette fois-ci... Nous sommes bien montés... J'ai un petit arabe très chic...
Les gardes d'écurie saluèrent. M. Maliconrt reniflait Todeur tiède. Il n'apprit pas sans crainte que « MM. les capitaines avaient retenu leurs bêtes, dès la veille ».
— Alors, et moi? demanda-t-il assez vivement.
Le caporal muletier mima la plus sincère contrition, et il expliqua :
— Y a encore Odin... un pommelé... qui est pour le médecin-major, . . Et puis.. . y a Olivette. . . une jument baie... Elle est très tranquille, mon capitaine...
— Une jument ? interrogea M. Malicourt qui voulait être rassuré.
— Oui, mon capitaine... et tranquille! Je suis été en promenade dessus pour la surveiller. . Ça n'a pas de vice, quoi !
— Voulez- vous me la montrer, caporal ?
Olivette mangeait. Elle dut sortir au soleil.
Ses yeux trahissaient une mélancolie de bon aloi. M. Malicourt la jugea douce et de tout repos.
— Faites-la seller, caporal... On va bien voir... décida-t-il, confiant en son étoile.
La bête le contempla d'un air de reproche, eût-on dit, et elle bougea les oreilles. Il l'examinait, en maquignon :
— Elle est fiue... elle a de beaux aplombs... les paturons souples...
L'autre capitaine vanta les proportions de ranimai, sa crinière, l'éclat sain du poil, la plénitude de la croupe, et il conclut :
— Mon cher, vous serez là-dessus comme sur une bécane...
Cependant, tandis qu'on la sanglait, Olivette allongeait le cou vers les nourritures soustraites à sa faim.
— Les étriers... courts ? longs?... mon capitaine ?... questionna le caporal.
— Baste!... comme vous voudrez! répondit M. Malicourt, et il donna son sabre, afin qu'on le fixât à la selle.
— C'est certainement une bonne trotteuse, disait l'officier.
M. Malicourt lui répliqua, gaillard et philosophe :
— Et puiS) si je tombe, j'en serai quitte pour me ramasser... pas vrai?...
La botte à l'étrier, une main sur l'encolure, il enfourcha péniblement Olivette. Le tic qu'il avait à la bouche tourmenta le sourire dont il pensait corriger l'expression angoissée de sa face, à l'épreuve du siège instable où il se trouvait assis.
— Eh bien! ça va? s'informa son collègue-»
Il n'eut pas le loisir de répondre, conduit à Técurie par la jument gourmande. On Ten ramena et son cavalier lui flattait le col, murmurant son nom féminin et léger. Elle agitait la queue, frissonnait, tirait sur les rênes.
— Olivette... là... là... voyons... disait .
M. Malicourt, la voix caressante.
Ses pieds, qu'il maintenait la pointe en dedans, à cause des molettes, dépassaient de très peu le ventre de la bète. Elle semblait calme, sauf la mobilité extrême de ses oreilles. Une sonnerie de clairon Témut; puis, docilement, elle céda à une impulsion discrète de M. Malicourt qui lui rendait la main. Déjà, il se louait d'une victoire facile. Olivette, hélas! prit un galop. Il la porta au centre de la cour. Elle s'y arrêta net, souffla et, d'un tête-à-queue subit, elle désarçonna le capitaine, pour courir, allégée, vers son avoine.
Il avait chu sur le derrière, les jambes écartées, sans autre mal qu'à son amour-propre.
Les mannequins en paille suspendus aux arbres pour figurer l'ennemi dans l'escrime à la baïonnette, lui semblèrent plus narquois que le franc rire des territoriaux. Il se releva. Des officiers le palpaient et ils exprimaient des condoléances. II assura son képi sur son chef irrité, et, sans se détourner, comme les filles de Loth n'eurent
point la sagesse de le faire, il s'en fut, roide et digne.
Dans sa chambre, à l'hôtel, il ôta rageusement son uniforme et ses bottes, et il s'habilla en bourgeois. Ce double exercice l'apaisa. La vue de sa canne à pêche lui inspira le choix du seul dérivatif capable d'isoler l'homme de bien, des peines qu'il n'a pas méritées. Il la prit, et ses engins, et sa boîte à vers ; puis, par une issue dérobée, il quitta l'hôtel.
Quand il atteignit les bords de la Charentonne, une vingtaine de territoriaux y péchaient, moins dans Tattente du poisson que de jours meilleurs. Ils n'avaient nullement Tattitude guerrière • Leurs capotes étaient fatiguées d'avoir servi, comme ils l'étaient de la revêtir encore au déclin de leur jeunesse. Quelques-uns reconnurent M, Malicourt avec indifférence. Ils regardèrent avec plus d'attention leur flotteur suivre le fil de l'eau. Pour donner au petit bouchon de liège la liberté d'aller à sa guise, ils allongeaient les gaules de toute la longueur développée de leur bras, et même ils se penchaient en avant. Leur sollicitude ne manquait pas de beauté grave, car ils n'étaient libres, eux aussi, que dans des limites très étroites. La nature, alentour, était heureuse, riche et brillante sous le soleil. Leur devoir les appelait à la caserne. Ils se sentaient mieux ici, dans un beau paysage. Et ils savaient qu'on les équiperait et les arme-
rait, le lendemain ou le surlendemain, sans que la France y perdît de sa force.
Le capitaine envia leur quiétude. Elle effaça ses mauvais souvenirs : sa chute et les gros vins du lieutenant-colonel ; et il inclinait à la bienveillance.
— Est-ce que ça mord ? demanda-t-il.
— Pas fort, mon capitaine ! répondit un des pêcheurs.
Alors, M. Malicourt s'en alla sans avoir monté sa ligne, se rappelant ensemble que sa place était ailleurs et que le moment du déjeuner approchait.
Il y avait dix minutes, au moins, que le clairon avait sonné « Tout le monde en bas ! » pour le départ des compagnies à l'exercice. Il y avait cinq minutes, au moins, que le fourrier de la 11® était venu, au nom du capitaine Malicourt, enjoindre aux territoriaux de descendre.
Investi de pouvoirs exceptionnels par un sergent peu féru de commander, pâteux, chauve, enclin au sommeil et fumeur de pipe, le caporal Cochon hurlait :
— Dégrouillez- vous, quoi!... On vous attend !
En armes, le sac au dos, son fusil en main, il allait, entre les paillasses plates, inspecter, d'une lucarne, le boulevard où le rassemblement laborieux de la 11® compagnie s'opérait :
— Le capiston fait faire l'appel... faut descendre... suppliait-il.
Sa gaieté le quittait et il enrageait, de ces
paires d'yeux ironiques levés vers lui, qui observaient sa gesticulation. Sur les neuf soldats de son escouade, un n'apparaissait plus depuis qu'on Tavait nommé « scribe » ; un autre avait su intéresser le médecin-major à des névralgies faciales compliquées de diarrhée, dont il parlait avec rinnocence la mieux feinte ; un autre était le cuisinier adjoint au chef cuisinier; un autre servait à la cantine ; un, assis, une cruche entre ses jambes, figurait l'homme de chambre au repos ; deux, étendus côte à côte, sifflotaient doucement la charge ; un, debout, prêt à partir, attendait" le soldat Péchu qui cherchait quelque chose en jurant.
— Sacrée purée d'escouade ! gémit le caporal Cochon.
Il crossa le plancher. Un des siffleurs s'interrompit et, très amical, le prévint :
— Cochon, mon vieux, tu vas réveiller les rats... Ils ont assez trotté c'te nuit pour qu'on leur fôiite la paix maintenant !...
— Je ne suis pas à la rigolade, tu sais !..
Pourquoi que t'irais pas à l'exercice, toi, d'abord?
L'homme, à demi redressé, fit danser du bout d'un doigt la médaille épinglée sur sa capote :
— Quand on a ça, mon fiston, on n'a plus rien à apprendre à l'exercice... Regarde mon
livret... J'ai écopé au Tonkin... Et puis ça me dégoûte, leur fourbi, depuis que V lieutenant s'a foutu une médaille de la Mutualité... Mince de campagne !... Ah! le frère! y peut traîner sa latte!...
Son voisin l'approuva d'un mouvement de tête, sans s'arrêter de siffloter.
— Et toi ? lui dit Cochon.
— Moi ? ... T'es pas louftingue, cabota de faire du service ?. . . A nos âges !... Ah ! tu rigolerais une bosse, pour le coup !...
— En attendant, tu vas descendre !
— La peau !... Tu sais. Cochon, j'ai tiré une berge aux disciplotes... Après ça, on n'a plus peur de personne, ma vieille !...
Le caporal comprenait, en somme, s'il désapprouvait. Et la colère lui montait au cerveau. Il avisa cet individu, le plus respectueux des ordres, qui, équipé, attendait Péchu pour partir :
— Ben, et toi ?
— J'attends Péchu.
— As-tu besoin de Péchu pour arrondir ta femme, dis ?.. . Fiche-moi le camp !.. * Dévisse !.. *
— C'est bon. Cochon... on y va... crie pas si fort... personne ne te brûle la couenne !
Cochon s'esclaffa comme les autres, car une plaisanterie fine détournait son courroux. Tan^
dis que le soldât se dirigeait vers l'escalier, traînant la jambe, arrêté parfois pour voir si Péchu le suivait, le gradé demanda :
— Et toi, Péchu, c'est-y ta flemme que tu cherches ?... ou ai tu te payes ma fiole ?
Très simple et très inquiet, Péchu parla :
— J'ai perdu ma baïonnette, mon vieux, et je ne rigole pas...
— Tu la retrouveras ! Faut pas être bileux, tu* sais... ça n'avance à rien dans le métier.
— Y me la faut, pour aller à l'exercice...
L'ancien disciplinaire, sans abandonner lô
position commode qu'il avait choisie, Qur le flanc, ofl'rit son aide à Péchu : '
— Prends la mienne, andouille !... Et je me charge de la retrouver, ton aiguille à matelas...
— Bien sûr ! Ça se perd pas une baïonnette, Péchu !... Prends-y la sienne pour ce matin... et trottons !,.. Le lieutenant rouspète... t'entends ?...
— Faut bien qu'y gueule, le mec, c'est tout ce qu'y sait faire ! dit le modeste héros des combats en Asie.
Péchu se glissa, sournois, à la gauche de la compagnie. Le caporal Cochon arriva juste à point pour prendre sa place dans le rang, en sortir aussitôt, paraîtredénombrer sonescouade, et répondre impudemment à Tappel du capitaine Malicourt :
— Manque personne, mon capitaine !
L'officier ne vérifia pas, moins par une bonne
foi absolue dans la parole d'un caporal, que distrait de songer à autrui par la venue d'Olivette, sa jument. Elle arrivait, douce et lustrée, derrière l'ordonnance qui marchait lourdement. M. Malicourt se frotta les chairs, dessous les reins, d'un geste machinal, au souvenir des vivacités de la béte.
— Qu'est-ce que vous avez à rire, vous ?
interrogea-t-il, montrant Péchu.
Le territorial Péchu oublia soudain comment, l'avant-veille. Olivette avait jeté bas son cavalier; et il entrevit les terribles châtiments qui
Tatteindraient s'il ne retrouvait pas sa baïonnette. Le capitaine haussa les épaules et, à son souffle, ses moustaches se hérissèrent.
— Idiot ! murmura-t-il.
Alors, la tête haute, il alla droit au conducteur de la jument, prononça de brèves instructions, et Ton vit la calme Olivette tourner sur place, puis repartir vers la caserne, d'où elle venait, menée en main par Thotume. M. Malicourt, prenant le parti de se railler soi-même, avoua à ses lieutenants, pour être entendu de la troupe :
— Tout de même, pour neuf jours... je ne voudrais pas me casser une patte !. . .
Il mit sabre au clair et, les talons joints, dès que ces messieurs eurent ordonné un numérotage suprême, il commanda :
— A droite, par quatre !
Ce fut un chaos : des files se faisaient vis-à vis ; il y avait des lacunes que les isolés hésitaient à remplir. La même satisfaction un peu niaise illumina les visages. Le sous-lieutenant médaillé de la Mutualité, M. Gâtelet, maugréa contre cette bonne humeur attentatoire à la discipline, et son âme guerrière fut blessée d'ouïr le capitaine parler ainsi :
— Allons... marchons quand même... On coucherait ici...
Et la H® compagnie s'ébranla, pareille à une
chenille grosse et courte, sur la chaussée de boulevard, étonnant les badauds, dédaignée des écoliers en vacances, dont aucun n'abandonna le jeu de billes pour la suivre.
A la première pause, Péchu communiqua ses inquiétudes au caporal Cochon : .
— Ma baïonnette, dis, Cochon?
— Et ta sœur ? riposta froidement le chef aux galons de laine.
— T'es pas chouette, Cochon!.., Je suist- embêté... murmura Péchu.
Le caporal s'attendrit :
— Betterave de malheur, va !... Sais-tu seulement le numéro de ton fusil ?
— A. B, 6557,pardié !
— C'est bon, Péchu!... Pas besoin de gueuler comme si t'allais gagner des millions avec ce numéro-là ! . . .
Alors, Cochon ajouta, confidentiel :
— Tu vas prendre la gauche... moi, la droite..? et on va regarderies baïonnettes... à chaque bonhomme... en peinards... • sans se faire piger... Compris?
— Tiens, une cigarette de fin. Cochon?...
T'es un zig !
Ils prirent du feu à la même allumette et ils se quittèrent, contents l'un de l'autre, modestes
comme s'ils n'avaient pas, du même coup, pratiqué deux vertus rares : la solidarité et la gratitude.
Ils examinaient les matricules sur les quillons. Péchu supportait patiemment les rebuffades, et il s'efforçait de lire le numéro. Il suffisait à Cochon de dire avec autorité :
— Fais voir ta baïonnette ?
Et les moins complaisants des hommes le laissaient faire.
— Qu'est-ce que vous faites là, caporal?
C'était le sous-lieutenant Gâtelet. La sécheresse du ton impressionna Péchu. Fort de son droit, Cochon parla sans s'émouvoir :
— Mon lieutenant... c'est rapport que Péchu a perdu sa baïonnette... alors, on la cherchait...
-— C'est vous... le nommé Péchu ? dit l'officier plein de morgue.
Péchu avoua qu'il était bien Péchu et la connaissance de son indignité le fit cramoisir.
— Où est votre fusil ?
Il toucha d'une main le fût clair et veiné d'un Lebel :
— Le v' là, mon lieutenant...
— Et la baïonnette de ce fusil ?
Le caporal intervint, par pitié pour Péchu qui se taisait :
— C'est un malade qu'a prêté la sienne à
Péchu... rapport qu'y n'en avait pas, mon lieuteaant.
Celui-ci, autoritaire, annonça :
— Ji faut retrouver votre baïonnette, Péchu, ou vous irez en prison... D'ailleurs, je vais informer le capitaine... On ne perd pas une baïonnette !... Vous étiez donc saoul, Péchu?
— Oh ! pas hier, mon lieutenant ! protesta naïvement Péchu.
11 vit l'officier, dont la médaille de bronze sauta, faire volte-face et rejoindre M. Malicourt. Gomme ils s'entretenaient, le lieutenant^colonel déboucha, équestre et le dos rond, d'un sentier qu'il prenait, une fois par période d'exercices, pour « surprendre son monde ».
— Bonjour, Malicourt ! dit-il au capitaine qui saluait.
Il ajouta :
— Rien de nouveau ?
— Mon colonel. . . j'ai un homme qui a perdu sa baïonnette... C'est bien embêtant!... Ils perdraient leur chemise, s'ils n'étaient pas dedans !...
Le colonel, après s'être recueilli, laissa tomber ces mots :
— Faudra la retrouver cette baïonnette... Personne ne l'aura avalée... Vous me parlerez de ça à déjeuner, Malicourt !...
Il fit rassembler les compagnies, et^ à leur tête, il chevaucha, regrettant le passé trop court où il avait conquis ses grades dans la paix et Tattente de la guerre. 11 pensa, en outre, avec amertume, à la difficulté de placer le vin de ses vendanges ; et sa prestance n'y gagna point.
Péchu, Farme sur Tépaule, maudissait l'univers ou tombait dans d'insondables tristesses. Les exhortations de Cochon n'y pouvaient rien. Et pourtant, il répétait :
— Te fais pas de mousse, Péchu, on est de la classe, mon vieux !
On arriva. M.Malicourt, devançant par étourderie l'ordre supérieur, commanda :
— Rompez vos rangs ! . . .
Déjà Péchu gravissait l'escalier. D'en bas, l'ancien disciplinaire le héla :
— Hé ! Péchu ! . . . Tu payes un litre ?. . .
— Tu l'as retrouvée ?
— Bien sûr! Dis voir le numéro de ton flingue ?
— 6527 ! cria triomphalement Péchu qui descendait quatre à quatre.
— Juste ! c'est bien ta baïonnette...
— Où qu'elle était, la garce ?
— Je l'ai, que je te dis !... Le reste, on s'en fout!
Péchu, ivre de joie, remit sac, fusil, ceinturon, cartouchières, à Cochon qui partageait son allégresse :
— Tu viendras nous retrouver à la cantine, Cochon !
Et, entraînant son sauveur, il annonça des orgies :
— Je te paye une saucisse, en plus !... et du bouché, mon salaud !
Cependant, il le laissa entrer seul dans la salle des agapes, pour informer M. Gâtelet au passage :
— Ça y est, mon lieutenant!... Elle est retrouvée, ma baïonnette!...
— Tant mieux pour vous... C'est bon!...
Allez I... dit l'officier.
Il communiqua sur-le-champ Theureuse nouvelle au capitaine :
— La baïonnette est retrouvée, mon capitaine.
M. Malicourt s'en réjouit :
— Oh ! ça ne se perd pas... une baïonnette..- 11 n'y a qu'à chercher... voilà tout !... Le colonel n'avait pas l'air content... quand je lui ai rendu compte.*. Je vais lui dire, à déjeuner, qu'elle est retrouvée...
Avant de s'asseoir à la table de l'Ecu d'Etain,
le capitaine prévint à voix basse le chef de corps qui mangeait du concombre :
— Mon colonel, la baïonnette est retrouvée ! . . .
— Qu'est-ce que je vous disais, Malicourt..qu'on ne l'aurait pas avalée !...
Cependant, Péchu et ses invités festoyaient : deux bouteilles vides attestaient les vertus altérantes du boudin dont, faute de saucisses, ils s'étaient régalés. L'ancien disciplinaire, une jambe hors du banc, repu et goguenard, remercia son hôte en ces termes :
— Faut-y que tu soyes gourde, Péchu !
— De quoi ?
- — T'en tiens une couche, vrai, c'est pas pour direl
Cochon, qui était perspicace, redouta pour son ami un double mécompte.
— Merci quand même! s'écria le mauvais camarade, et, avant de s'éloigner, d'une forte tape, il enfonça le képi de Péchu.
Le caporal se contint de rire au spectacle des oreilles roulées qui se redressèrent, très rouges, après l'enlèvement de la coiffure forcée ; et il prépara Péchu à la réalité qu'il pressentait :
— Ou va monter voir si, des fois, y t'aurait seulement pas retrouvé ta baïonnette...
— Oh ! alors ! . . . oh ! alors ! . . .
Ainsi, il exprimait son extrême surprise et son indignation. Ses bras pendaient, sans ressort comme était tout son être abattu. Il paya douloureusement trente-neuf sous à Tâpre cantinière ; puis, avec le fidèle Cochon, il monta.
— Ma baïonnette ! dit-il à Tex-troupier d'Afrique.
— C'est-y moi que je Tai perdue ?... Non !... Ben, débrouille-toi... c'est pas mon oignon de cavaler après ton fourbi !...
L'homme était robuste. Plus que de son cynisme^ Péchu en fut désolé, et la même peine affligeait le caporal. Parce que son grade le protégeait un peu, il osa proférer ce jugement :
— Pour un tour de crapule, c'est un tour de crapule !... On va la chercher, Péchu, ta baïonnette... crains rien... T'iras pas à l'exercice, et d'une 1 ... je m en fiche !
L'après-midi, la 11® étant sur le point de partir au service en campagne, M. Gâtelet remarqua l'absence de Péchu :
— Il vous manque un homme, caporal Cochon.
— Y a Péchu, mon lieutenant... Il cherche sa baïonnette...
— Encore ?... Mais...
Le capitaine Malicourt tressaillit et, interrompant :
— Ah ! ça. .. On l'avait retrouvée, cette baïonnette ?
— On nous a monté un sale bateau, mon capitaine... et on a coupé dedans !
L'humilité de Cochon irrita le capitaine :
. — Et moi qui ai prévenu le colonel... au déjeuner... qu'on l'avait retrouvée, cette arme !... Je suis frais !... J'aurai l'air de quoi, maintenant ?. . . Fichtre de bougre ! . . .
Le sous-lieutenant conseillauQemesure exemplaire :
— Faut le fourrer en prison, ce Péchu. . . On verra bien, après î
M. Malicourt parut s'éveiller d'un rêve :
— Péchu, dites-vous ?... Bon sang !... C'est un homme, justement, que le commandant du recrutement m'a recommandé... Je ne peux pas le punir... ça se comprend... Enfin, on verra...
Durant que, sous le regard pacifique de belles vaches laitières qui ruminaient, ses frères d'armes apprenaient à braver Tefi'et meurtrierdes schrapnells en se couchant, par tas de quatre, sur le sol, le pauvre Péchu explora deux cent quatre-vingt-trois paillasses plates.
Il les avait fouillées et soulevées, dépliant aussi les couvertures, secouant les « sacs à viande » qui sont les draps réservés aux fantassins de la territoriale.
Or, comme il était très las, il s'étendit, prêt aux pires châtiments, sur sa mince coucbe, la deux cent quatre-vingt-quatrième !,.. Il sentit un corps dur, à travers la faible épaisseur de paille où il plongea les mains. C'était sa baïonnette ! Il en lut à haute voix le matricule :
Rendant grâces au hasard, il s'exclama :
— Quelle veine !... Ah ! mince !
— Qu'est-ce que tu payes, Péchu? lui demanda Tancien disciplinaire, entre deux sommes .
— T'as pas peur, mon colon ! répartit l'excellent Péchu que tant d'astuce révoltait.
Ensuite, il s'injuria avec véhémence, parce qu'il se souvenait d'avoir ainsi caché sa baïonnette, la veille, pour que nul ne la lui empruntât subrepticement, la nuit.
Depuis « la soupe », la pluie tombait, fine et serrée. Les officiers venaient s'informer au bureau commun des compagnies :
— Fourrier, qu'est-ce qu'on va faire... avec un temps pareil ?
Une attitude à peu près correcte était la seule réponse des sous-officiers de Tarmée active détachés pour surveiller les écritures comptables de la territoriale. Et leurs éphémères supérieurs, en quête d'un avis, ajoutaient, avec un sentiment peut-être excessif de leur philanthropie :
— On ne peut pas mettre les hommes dehors, sous cette ondée !
Ils souffraient aussi d'être mouillés, parce que, d'ordinaire, un parapluie les protégeait contre l'inclémence des cieux.
M. Malicourt entra, ruisselant :
— Y a-t-il des ordres pour cet après-midi, fourrier ?
— Service en campagne... avant-postes., grand'garde, mon capitaine.
— Pas avec ce temps de chien, je suppose !
— Mon capitaine, le lieutenant-colonel n'a rien fait dire...
Le capitaine secoua son beau képi où Teau formait un petit lac. A ses pieds, la poussière roula en boulettes grises. Il s'adressa à d'autres gradés :
— A la 12®, qu'est-ce que vous faites ?
— On ne sait pas, mon capitaine.
— Et à la 9^ ?
— Mmm ! répondit le sous-officier, qui avait un porte-plume en fraveis de la bouche.
Afin de mieux exprimer son incertitude, il arrêta le réglage au crayon d'une feuille de papier, pour soulever ses épaules et battre des coudes.
— Et à la 13® ? interrogea M. Malicourt.
— Mon capitaine, on attend des ordres.
Alors^ celui-ci déplora l'incurie du commandement :
— On ne sait jamais sur quel pied danser, ici !... Ah ! ça ne changera jamais !... Quand j'étais sergent-major, c'était déjà pareil !... Je me souviens...
Porté par son naturel expansif et bonhomme, il allait narrer des histoires. La venue du sous-
lieutenant de la H®, dont la fierté résistait aux intempéries, le rappela aux exigences de son grade. Il frotta ses mains calleuses et, à l'officier, il demanda :
— Savez-vous ce qu'on va faire, monsieur Gâtelet ?
M. Gâtelet ôta sa pèlerine. La médaille de bronze de la Mutualité se découpait en chocolat sur son uniforme, et il bombait le thorax, afin qu'on la vît.
— Mais, mon capitaine, il y a service en campagne...
— Voyons... voyons... par ce temps-là!...
Mais, les canards eux-mêmes, chez moi... ils rentrent, quand il pleut de cette façon !
Autour des tables, le peuple studieux des scribes et des fourriers s'égaya. Un regard circulaire et froid du sous-lieutenant les prévint qu'il n'y avait pas à rire d'une parole, en somme, déplacée. M. Malicourt comprit ce reproche tacite et une lueur malicieuse éclaira son œil matois :
— Ben, puisque vous êtes là, monsieur Gâtelet, je vais faire un jacquet !... On me trouverait... en cas d'urgence... au café del'Armée...
Il ajouta, pour les autres :
— D'ailleurs, le colonel fait sa manille par là... je saurai peut-être quelque chose !...
Et, s'éloignant, les mains dans les poches, coiffé de travers, il regarda plusieurs fois de côté, pour surprendre les marques de Tapprobation qu'il devinait à des bruits de toux, de règles, de semelles frottant le plancher. Sa face luisait, rouge ainsi qu'une mûre, et elle exprimait Tappétence de joie matérielle qui gonflait son être trapu, gras, d'aplomb sur une large base et détaché des mondes abstraits.
Après lui, son sabra traînait.
M. Gâtelet, atteint dans son prestige d'officier, fronça les sourcils :
— Le cahier d'ordinaire, fourrier ? demandat-il, Torgane bref comme Tavait Napoléon en campagne.
Il feuilleta le livret, cherchant le motif d'une observation salutaire à la discipline :
— Ça n'est pas à jour, fourrier ?
— Pardon, mon lieutenant.
Du doigt, le sous-officier indiqua des colonnes de chiffres qui le justifiaient.
— C'est bon... c'est bon... Et la situation de prise d'armes ?
— Voilà, mon lieutenant.
On entendait un vacarme de chants, de pas rythmés, de couvercles battant les gamelles, à l'étage supérieur. M. Gâtelet demeurait impassible. Les rires couvaient autour de lui.
— Faites descendre le sergent. . . le sergent. . . ordonna-t il, impatient de son manque de mé-
moire dans une occasion quasi-solennelle.
Le fourrier, néanmoins, le renseigna :
— Il . est au magasin d'habillement, à la caserne de l'active, pour compter les effets, mon lieutenant.
— Il n'y a personne pour commander, làhaut, à la compagnie ?
— Il y a Cochon, mon lieutenant, le plus ancien caporal.
— Faites-le descemdre, alors !
Un scribe déposa de mauvais .cœur la pipe qu'il fumait avec délice ; et, très mou,' il partit exécuter l'ordre. Le §ous-lieutenant s'énervait; il marchait de long en large ; puis il accrocha sa pèlerine trempée à un clou.
— Mon lieutenant ?
— Ah ! c'est vous, le caporal Cochon ?
— Oui, mon lieutenant, dit le caporal Cochon.
— Vous allez rassembler les hommes, làhaut... et leur commencer une théorie sur les marques extérieures de respect... Je monterai moi-même dans un instant...
Cochon, stupéfait, salua, fît demi-tour et disparut.' Et sa voix, dès qu'il commença de gravir Tescalier, tonna :
— La 11®, rassemblement pour la théorie !...
La ll«î...
Mais un tohu-bohu l'étouffa, où des cris d'animaux, des claquements de mains, un concert de cymbales improvisées, la basse profonde et sourde d'un tambour, les trois mêmes notes retenues de clairon, composaient une assourdissante cacophonie .
— C'est insupportable !... Ils sont fous!...
Je vais monter! dit M. Gâtelet, et sa démarche fut roide comme son ton avait été sec.
En chemin, il croisa le territorial Péchu :
— J'ai commandé de rassembler la compagnie... Où allez- vous,, Péchu?
L'homme chercha un euphémisme honnête pour informer son chef ; et, dans une attitude gênée pourtant, il déclara :
— Je vais faire un œuf, mon lieutenant.
M. Gâtelet méprisa ce prosaïsme, de la hauteur des trois degrés qu'il avait franchis en attendant la réponse. La vue de sa médaille qui sautait, au bout du ruban noir bordé d'azur, lui rappela ses mérites. Et, comme il parvenait au premier étage en même temps que Péchu foulait le sol, la distance qui le séparait de son subordonné lui sembla inférieure à l'écart réel d'où l'élite domine le reste des hommes. Alors, il avança, résolu à imposer sa volonté.
Le hourvari lui résonnait aux tympans. D'un
coia, le caporal Cochon, qui se dissimulait pour guetter le sous-lieutenant, hurla :
— Fixe !
Et, la conscience en paix, il ne quitta point son observatoire dérobé. Nul ne prit l'attitude prévue par le Règlement sur le service intérieur. M. Gâtelet, choqué, mordilla sa moustache. Il distinguait, dans le tapage, les paroles d'un chœur mâle et scandé :
Travaja la moukère...
Travaja bono...
L'étage formait un vaste espace traversé de piliers, où l'air sifflait à cause des vitres manquant aux fenêtres. L'emplacement dévolu à la 11® compagnie était désert. Tous les hommes se pressaient en un même lieu, avides d'un spectacle qu'ils cachaient à l'officier. Mais ils s'écartèrent devant un hercule, le torse nu pour montrer d'infâmes tatouages, et qui battait du tambour, clmntait, dansait, secouait la caisse sous l'effort de son ventre. Et le cortège burlesque apparut ! Sur un chameau dont trois hommes, des couvertures de lit, un balai composaient le corps, la peau et la noble tête au long cou, c'était une invraisemblable sultane voilée qui répondait par des gémissements lascifs et des gestes hardis aux acclamations d'une
foule ivre à sa vue. Ainsi, d'anciens zouaves, d'anciens disciplinaires, d'ex-joyeux affirmaient une supériorité sur leurs frères de la territoriale ; et ils se rappelaient TAlgérie avec une exubérance vive, en raison des rancunes qu'ils n'oubliaient pas. Par dédain du pouvoir que représentait le galon d'or de M. Gâtelet, le tintamarre redoubla.
Il sentit l'inopportunité de l'observation la plus bénigne et, serrant la poignée de son sabre, il tourna les talons. Il étouffait, du blâme qu'il devait taire, et ses yeux lançaient des flammes au plancher. Alors seulement, il aperçut un homme assis, le dos au mur, face à l'escalier, et qui, de ses mains croisées, ramenait ses genoux contre sa poitrine.
— Vous êtes de la H*^?lui demanda le souslieutenant.
Sans bouger même la tête, le soldat répondit :
— Oui.
— Votre nom ?
— Bourdal.
— Qu'est-ce que vous faites là ?
— Je fais mes treize jours, mon lieutenant, dit l'homme.
Et il montra un visage misérable, intensément triste, un peu tourmenté de haine et bestial.
M. Gàtelet crut à uae réponse frondeuse. II frissonna d'impatience, se contint et descendit les marches. Derrière lui, la musique barbare grondait, renforcée, parce que, maintenant, les plus timides osaient y participer.
L'officier alla prendre sa pèlerine, au bureau.
— Rien de neuf, fourrier? questionna-t-il pour la forme.
— Non, mon lieutenant.
— S'il y a quelque chose... le capitaine est au café de l'Armée. .. Moi, je m'en vais !
Sa médaille de la Mutualité disparut sous le vêtement imperméable ; et il s'élança dehors, malgré la pluie, héros que rien n'arrête.
Aprèsun temps, Cochon abandonna sa retraite:
— Ben quoi, Bourdal, tu ne rigoles pas avec les copains ?
— J'peux p'us rigoler, Cochon.
— Lève-toi, mon vieux... Encore huit jours, et on aura encore tiré sa dernière corvée !... La dernière ! y penses-tu, Bourdal !
— Moi, tu sais, je m'en fous !... Ici ou chez moi, c'est pas drôle, va !
Bourdal était debout et, dans le jour gris, sa figure creuse avait une expression désolée.
— T'as des ennuis, mon pauv' vieux ? fit Cochon, amicalement.
— Des ennuis?... Si j'en ai!... Ça se voit donc pas à ma carcasse ! . . . l'en ai, de la misère ! J'en ai si tellement que je voudrais me saouler pour ne plus rien savoir !... Et j'ai pas le rond !... Qu'est-ce que je fous ici, de propre ? Dis-le un peu. Cochon ?
— On est tous pareils, mon vieux... tu sais...
— Y en a pas un comme]moi, que je le dis ! ... Je bricole, au pays, en attendant une place de cantonnier... que le député m'a promis que je l'aurais après les élections... Enfin, je bricole, quoi ! depuis que Tusine a fermé... Où qu'y faut deux bras, j'arrive... Gommera, la femme et les trois gosses, ça boulotte quand même...
Ben, qu'est-ce qui bouffent, maintenant que je suis là, à rien faire ?
— La mairie...
— La mairie ?... Un patelin de purotins, mon patelin !... On voit bien que t'en as jamais eu besoin de la mairie, Cochon, pour en parler comme ça !... Ma femme et mes petits, j'ose pas y penser !... Mon vieux, crois-moi si tu veux... ça me serre la gorge de bouffer la bidoche et le rata, ici, quand, eusses, ils avalent du vent!
— Ah ! mon pauv' Bourdal !
— Tu peux le dire, que j'suis un pauv' bougre !... Ab ! saloperie de métier !
Et, du poing, il se frappa la cuisse :
— Je voudrais me saouler... pour penser à rien!...
Cochon lui proposa, très ému :
— Viens boire un litre de cidre, mon vieux. . . ça te changera les idées.
— T'es bon fieu, Cochon... mais je pourrais pas, tu sais... je pourrais pas !
Les territoriaux, à bout de souftle, s'étaient tus. La plupart, ils s'étaient allongés sur les paillasses. Une plaisanterie grasse de Péchu, qui revenait, détourna Cochon de plaindre Bourdal. Et celui-ci taciturne, le frond lourd, s'en fut vers sa couche où il se laissa tomber.
L'après-midi passa, monotone et lent après Texplosionde gaieté des premières heures. L'air était humide et froid. Le clairon sonnant « la soupe », les hommes firent diligence, soulagés d'avoir, enfin, un but à leurs pas.
— Viens-tu à la soupe, Bourdal, dit Cochon.
— Pas la peine, va !
— Mais si!... Faut pas te laisser aller !...
Chez toi, y profiteront pas que tu te prives... Alors?...
^— Non, que je te dis!... Je pourrais pas bouffer... vrai... vrai, Cochon !...
Demeuré seul, Bourdal pleura. Il se leva et, faisant son lit, il disait :
— C'est trop de misère... c'est trop de souci...
11 se dévêtit, et il se coucha. Il écouta la sempiternelle chanson des gouttes. Elle TamoUissait contre le malheur, parce qu'elle était égale et semblait ne pas devoir finir. Sa douceur trompeuse lui conseillait la lâcheté. La nuit, venue plus tôt, caressa son âme inintelligente et sensible de paysan. Toutefois, il songea encore qu'en bas, dans un angle du bureau des compagnies, une montagne de pains non distribués allaient moisir, inutiles, quand, d'une faible portion de leur tas qui atteignait presque au plafond, on ferait d'épaisses panades, chez lui, pour toute une semaine!... Mais l'ombre gagnait et elle le conduisit au sommeil.
Le lampiste vint allumer les lanternes ; les hommes rentrèrent ; on rendit l'appel ; il y eut
le lot accoutumé de farces bruyantes, avant que le calme permît aux rats de trotter à leur guise. Rieu n'éveilla Bourdal qui avait beaucoup pensé.
Au point du jour, il entr'ouvrit les paupières et ses peines oubliées le reprirent peu à peu, au murmure léger de la pluie. Elles étaient les plus fortes, attachées à lui, pareilles au lierre qui use l'arbre. Parmi tant d'hommes dont chacun avait les siennes et en triomphait, elles l'isolaient de toute consolation, elles l'attiraient hors de la vie.
Il mit son pantalon, sa cravate, sa veste et ses chaussures. Le clairon sonna le réveil. Des bâillements répondirent, les facéties obligatoires, et la cruche au café passait à la ronde.
— Hé ! Bourdal !. * ça va-t-y, ce matin ? demanda le caporal Cochon.
Bourdal sourit amèrement :
— Ça ira mieux tout à l'heure. Cochon...
Il ouvrit brusquement une fenêtre, se pencha, et l'on vit ses pieds disparaître dans le vide.
— Nom de Dieu! Bourdal !... cria le caporal, et il tremblait, n'osant approcher de la fenêtre.
Péchu y était arrivé l'un des premiers. Il dit, le visage au vent :
— On le voit pas,.. Heureusement, y a un toit... à 3 mètres au plus...
Un, qui n'avait pas quitté son lit, jugea Bourdal en ces termes :
— Pour huit jours qu'il avait encore à tirei*, c'est pas malin ce qu'il a fait, le type !
Un autre dit :
— Je le connaissais bien : c'est un poivrot ! Et déjà, on parlait de Bourdal comme s'il
eût été mort.
M. Malicourt dormait, quand on frappa à la porte de sa chambre. Il se tourna du côté du mur en grognant. Au second coup, plein encore du songe aimable qui passionnait son repos, il murmura des paroles inintelligibles sur un ton maussade. Au troisième choc, aussitôt suivi de heurts discrets très rapprochés, il demanda :
— C'est toi, Victorine ?
En môme temps, il regarda. La vue de son sal)re posé sur les bras d'un fauteuil lui rappela qu'il était loin de sa ferme et de Victorine, sa servante le jour et la nuit.
Une voix mal assurée finit de Tôter d'illusion :
— Mon capitaine... faudrait que je puisse vous parler... rapport h une chose...
Il se frotta les yeux et, comme les heurts dans la porte continuaient, essayant la dernière
chance qu'il eut de demeurer tranquille au lit, il grogna :
— Qu'est-ce qu'on me veut à cette lieure-ci?
D'abord, est-ce au capitaine de la 11® que vous voulez parler ? Gré nom !
Peut-être prononça-t-il ces mots d'une langue embarrassée. La voix répondit :
— Cochon !
— Cochon !... Ah! c'est trop fort!... Nous allons voir un peu !
D'un saut, il fut debout et deux bonds le portèrent, furieux, à Thuis. L'ayant ouvert avec violence, il vit dans le clair obscur du couloir, un être long qui le saluait, la droite au bord externe du képi, et balbutiait, en proie à une extrême confusion :
— Je suis le caporal Cochon, mon capitaine...
Tout à fait éveillé, M. Malicourt se réjouit du quiproquo. 11 contempla, sans mot dire, cet homme différent de ses semblables en cela qu'on l'en distinguait par un nom digne de la plupart d'entre eux. Un souflle venu du corridor glaçait les jambes du capitaine. IL regagna pudiquement sa couche d'où, entre les draps, le torse, avancé, il invita Cochon à pénétrer :
— Entrez...
Et, poète sans le savoir, il ajouta :
— Cochon, fermez la porte... ouvrez cette fenêtre...
Le caporal bouillait de remplir son message :
— Mon capitaine, je viens...
— Ah ! oui... Qu'est-ce qu'il y a ?...
— Il y a... que... Bourdal s'est jeté par la fenêtre...
Cette nouvelle mit M. Malicourt sur son séant et il la regreita d'abord en ces termes :
— Bon sang de bon sang!... Et, naturellement, il est de la 11®, ce Bourdal ?... Ah! ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là !...
Cochon se reprochait d'avoir oublié la périphrase qu'il avait composée en route, afin de ménager la sensibilité de son supérieur. Il reprit, timidement :
— C'était comme le réveil sonnait...
— Voyons... Qu'est-ce qu'on a fait?
— Mon capitaine, comme on ne trouvait pas le major... on a fait venir un médecin civil... et puis on a porté Bourdal à Tinfirmerie de Tactive...
— Ah ! que c est embêtant !... Voulez-vous me passer mon pantalon, Cochon ?
M. Malicourt commença de s'habiller et sa tête travaillait :
— C'est Bourdal, qu'on l'appelle ?
— Oui, mon capitaine.
252 le;s disparates
— Pourquoi a-t-il fait ça ?.. . Je vous demande un peu... pour treize jours qu'il vient au régiment ! . . . Sait-on pourquoi ?
— 11 était triste, mon capitaine... Je lui ai parlé, hier soir, rapport à ça... Y me disait que sa femme et ses trois gosses devaient guère manger pendant qu'il était ici...
— Il n'avait qu'à les emmener avec lui, bon sang !... Ça se fait assez pourtant !
— Il n'est pas heureux non plus chez lui, qu'y me disait..,
— Qu'est-ce qu'il a dit, le médecin ?
— Il a dit qu'y n'avait rien de cassé.
— Ah ! il n'est pas mort! s'écria M. Malicourt.
Il soupira d'aise, parce que sa responsabilité diminuait, et il se prit à plaindre Bourdal, tandis que le caporal continuait :
— C'était comme on sonnait le réveil... Et on versait le café... IL a ouvert une croisée... et il a piqué une tête dehors... Heureusement, y avait un toit en pente... et, au bout, juste en bas, une voiture avec sa bâche... Il aura roulé
' sur le toit, et puis sur la carriole... Ça fait qu'il est arrivé à terre en trois fois... sans se faire trop de mal... Autrement, y avait pas moins de dix mètres de haut !.,.
M. Malicourt s'était lavé en hâte et vêtu.
— Vous allez tâcher de savoir s'il y a un homme de son pays, dans la compagnie ou dans les autres... Moi, je vais à Tinfirmerie... Vous pouvez vous retirer, Cochon...
Le sabre au côté, la pèlerine sur les épaules, il était prêt à partir. Très respectueux, le caporal le provint :
— Mon capitaine, je crois que vous êtes en pantoufles...
— Diable, c'est pourtant vrai ! s'écria M. Malicourt.
Débarrassé de son visiteur matinal, il s'assit pour mettre ses bottines k éperons; puis, à jeun, il s'en fut où le devoir lui commandait.
On avait isolé Bourdal dans la salle des fiévreux, à cause de la singularité de son cas et parce qu'elle était vide. Il tenait peu de place : sous les couvertures, on devinait sa maigreur. M. Malicourt ne vit d^abord que les yeux caves, ternes, d'où les larmes, coulées le long des tempes, allaient se perdre au creux de Toreil- 1er.
— Eh bien, Bourdal !... Voyons, mon ami...
Il eût voulu réconforter le pauvre territorial ;
mais les mots lui manquaient, car il ne comprenait pas le malheur. Silencieux, les talons joints et les jarrets tendus comme devant un général, il regardait la face terreuse et désolée. Le lieutenant-colonel, lorsqu'il arriva, bouffi de sommeil, le trouva dans cette attitude.
— Quelle afiaire, Malicourt !... Croyez-vous !
— Ah ! mon colonel !
Us se serrèrent la main avec eifusion et la pitié du capitaine, dérivée de son cours, alla toute à son chef qui avait charge d'âmes et se trouvait dans l'ennui .
Bourdal, cependant, bougea et son visage rougit à la vue des cinq galons.
— Qu'est-ce qu'on lui a donné, à cet homme ?
s'enquit le colonel.
Il coupa la réponse filandreuse de l'infirmier :
— J'y connais rien, à vos médicaments!...
Mais, pour moi, qui suis vigneron, du moment que l'homme n'avait rien de cassé, fallait lui donner un coup de vin !... N'est-ce pas, Malicourt ?
— Certainement, mo^ colonel...
Alors Bourdal se souleva un peu pour dire :
— Je veux rentrer chez moi, mon colonel !
et il retomba, épuisé, sur le dos.
. — Bien sûr qu'on va vous renvoyer !... Et on devrait vous mettre à la boîte pour avoir donné un exemple pareil ! Penh !... Gomment s'appellet-il, Malicourt?
— C'est... Bourdal, mon colonel.
Les bras croisés sur la poitrine en un geste pathétique, le lieutenant-colonel prononça :
— Vous ne connaissez donc pas votre devoir de soldat, Bourdal ?
Le malade s'agita et, la sueur au front, s'étant d'un effort nerveux haussé sur les coudes, il parvint à lâcher ces mots simples et terribles :
— Ma femme... mes trois gosses... ça crève de faim... bon Dieu !...
Bourdal, anéanti, soufflait et il versa de plus grosses larmes. Les deux officiers se taisaient parce que, la conscience cinglée, ils supputaient l'épouvantable misère dont ils n'étaient point responsables. Le lieutenant-colonel frotta rudement ses dures moustaches et, quittant la place par respect de la discipline, il recommanda au capitaine :
— Faudrait me faire un rapport... Restez un peu avec cet homme-là... pour tâcher de le remonter... Ah ! c'est bien embêtant!...
M. Malicourt se gratta le bord de l'oreille pour provoquer l'inspiration. La pitié goûflait son cœur de paysan riche, fier de ses cultures, de ses vaches, et .qui, d'avoir doté son hallage d'une pompe, se croit à jamais libéré envers les indigents. Aucun vagabond, les romanichels qui traînent une marmaille superbe et haillonneuse, ni le vieillard attendant au milieu du chemin l'aumône qu'il n'ose demander, nul ne l'avait ému comme ce Bourdal,} dont les prunelles éteintes et noyées le pénétraient de leur opiniâtre supplication. A tant fouiller en lui, elles' y ressuscitaient d'anciennes craintes superstitieuses que la joie grossière de vivre avaient dissipées. Ce regard le jugeait et sa mélancolie intolérable le condamnait, sans la moindre haine. Pour l'éviter, M. Malicourt s'inquiéta d'un faible bruit et
il connut que Tinfirmier se ménageait une fuite discrète.
— C'est ça, moi^ ami, allez voir vos malades, dit-il.
De nouveau, il sentit que les yeux de Bourdal cherchaient les siens : et. obéissant «à la suggestion, il regarda le malheureux homme et lui parla :
— Alors, comme ça... vous avez voulu mouw... Voyons, pourquoi que tu m'as rien dit, à moi, nigaud ?
Les sourcils de Bourdal montèrent, expri- "inant l'inutilité de se plaindre une fois de plus lorsqu'on s'est beaucoup confié en vain; mais un sourire léger disjoignit ses lèvres pâles. Il •encouragea M. Malicourt à ne pas douter de la force persuasive d'un langage bonhomme dans les plus graves circonstances :
— Tu vois... on est tous les deux, Bourdal.., Je suis un homme comme toi... Y a plus personne... Cause-moi sans regarder mes galons... Si ça peut te mettre à l'aise... je suis cultivateur dans la vie civile...
— Mon capitaine, murmura Bourdal.
La souffrance morale l'écrasait, maintenant que la douleur physique avait épuisé sa toute petite réserve d'énergie. Revenu malgré lui de la mort, il était prêt à subir les nouveaux dois
358 I^ËS DISPARATES
immérités qui l'en rapprocheraient plus vite, et rindulgence amicale de son supérieur Pétonnait.
— D'où es-tu?
— De Prainville.., à trois lieues d'Elbeuf...
— Moi, j'en suis à quatre lieues... de Saint-Loup... Je suis bien connu... Malicourt... Ça ne te dit rien, mon nom ?
— Non, mon capitaine . . .
— Paraît qu'on n'est pas heureux, chez toL Oui, le caporal Cochon... un brave garçon...
m'a dit ça. Tu as trois enfants ?
Un peu de joie éclairait le visage de Bourdal et il baissa le menton pour dire :
— Oui.
— Tu as de la chance que j'aie de quoi!...
Je vais envoyer quelques sous à ta femme...
pour en attendant que tu arrives... et que tu aies le temps de te retourner.
— Ah! mon capit...
— On va te renvoyer le plus tôt qu'on pourra... quand l'ordre viendra de Rouen.
Ici, comme il hésitait par tempérament à engager l'avenir, encore que la nouveauté de son impulsion généreuse le séduisit, M. Malicourt laissa Bourdal le remercier avec chaleur. Et il reprit :
— Quand je serai rentré chez moi, je pous-
serai jusqu'à Prainville... et si tu n'as pas menti... D'abord, qu'est-ce que tu fais de ton métier ?
— J^étais dans une usine... pour la chauife.
Elle a fermé... je bricole, en attendant d'être cantonnier. Mais je connais le bestiau.
— Oui, c'est bon^.. Alors, je verrai si on peut t'employer.
Bourdal était transfiguré, le sang reparu à ses joues et, ses forces soudain reconquises, il se penchait hors du lit, dans un élan de gratitude.
— ^ Maintenant que te v'ià tout gaillard... je vas te secouer les puces, mon gars ! Je redeviens ton capitaine, Bourdal ! Alors, tu voulais te tuer ! Ça faisait-il manger ta femme et tes enfants?... Et nous, tes chefs, as-tu pensé seulement à nos responsabilités, malheureux, si tu étais mort ! .
— Ah ! mon capitaine !...
M. Malicourt le laissa, qui pleurait de contentement. Le gai soleil dans Tazur limpide n'étonna point le capitaine; arrivé sous la pluie, il lui paraissait naturel de partir dans une belle lumière de fin d'été, à cause de la joie débordant son être.
Elle allégeait sa marche et, à son pas élastique, ses éperons tintaient. Comme Taccomplissement du bien n'est qu'une illusoire nourriture, il alla dans un estaminet, absorber son café du matin, avec du fromage et des tartines. Quand il eut pris au bureau de poste un mandat télégraphique au nom de Mme Bourdal, il mesura la vraie portée de son acte providentiel et l'envie légitime de le publier accéléra son allure.
M. le sous-lieutenant Gâtelet l'attendait impatiemment, au bureau de la IV compagnie :
— Mon capitaine. Quel ennui, avec ce Bourdal!...
— C'est un brave homme... et pas heureux.
Je viens de causer avec lui.
— Le colonel désirerait un rapport, le plus tôt possible, mon capitaine.
— Un rapport ? Ecoutez-moi, monsieur Gâtelet... Voulez-vous?.., Eh bien ! vous le préparerez ce rapport... avec le fourrier... le scribe... et tout le tremblement! Moi, je viens d'envoyer quinze francs de ma poche à sa femme, à Bourdal... et c'est assez pour ce matin!
Le voyant s'éloigner, M. Gâtelet songea que de tels hommes, par de tels accès de fraternité, contribuent à aifaiblir l'esprit militaire, qui inspire une discipline très suffisamment paternelle.
M. Malicourt était heureux, d'un bonheur sans mélange. Il racontait son aventure, et les félicitations lui étaient agréables. A midi, sa joie était épanouie. Elle le portait à aimer l'humanité, les botes, les plantes, le ciel ; et il s'en grisait !
Gomme, au déjeuner, le lieutenant-colonel l'invitait à goûter d'un de ses crus narbonnais, dont il venait de recevoir une caisse de bouteilles, M. Malicourt vanta le bouquet, la légèreté de ce vin, et il en retint deux pièces pour donner du prix à sa parole.
Avec sa façade percée d'une multitude de fenêtres très étroites et faite de deux corps de logis joints en équerre, avec sa cour bitumée où six lauriers en caisse et une corbeille de fusains malades représentent sans magnificence le règne végétal, cette maison paraît un établissement de bains chauds. C'est Tivoli, le temple du bon goût et de Tesprit, à Bernay en Normandie. Le soir, des girandoles illuminent l'entrée du lieu, et les lumières, à l'intérieur, dorent les vitres embuées. Des musiques suaves et canailles animent la vieille rue ; mais quand elles s'apaisent, on entend les palettes d'un moulin proche battre l'eau vive d'un ruisseau murmurant.
Cochon et son ami Péchu, un peu saouls, allaient, pour la troisième fois, dépasser la porte. Us discutaient si les chanteuses de Tivoli
valaient ou non celles de TAlcazar concurrent, lorsque le caporal désigna un petit homme trapu, le chapeau melon sur Toreille, la canne d'épine à l'aisselle, qui entrait, mettant des gants :
— Eh ! Péchu. .. le capiston !
— Ah ! mince ! fît Péchu.
La chute d'un bolide les eût moins étonnés que de voir le capitaine de la 11® compagnie leur montrer le chemin du plaisir. Dès lors, ils optèrent pour Tivoli.
— Ce qu'on va rigoler, mon salaud ! s'écria le territorial Péchu et, les pouces fixes entre sa capote et son ceinturon près de la plaque de cuivre, il agitait ses mains comme des ailes.
— Minute ! conseilla le caporal. On va attendre qu'y soye placé, le vieux, et on se collera près de lui... sans le faire exprès, quoi!
— Ah ! tu crois. Cochon ?
— Si je crois!... Y n'a jamais bouffé personne, d'abord !... Et puis,c'est-A-un bon type. C'est rare qu'y rouspéterait, va !
— Bien sûr qu^avec le lieutenant, on s'y frotterait pas J dit Péchu.
Cochon le poussa du coude et, d'un air supérieur, il exprima l'argument irréfutable :
— Et puis, on s'en bat l'œil, Péchu : on est de la classe !
Et tous deux de rire, à montrer leurs gencives qui étaient tr^p rouges. Le vent balançait à la grille une affiche manuscrite. Cochon lut, à haute voix : « Ida de Rocroy, gommeuse.
Miss Bleuet, romancière, Sylvia, diseuse Louis XV, Albert, chanteur idiot. » Mis en verve par ces promesses, il plaisanta :
— Gomme ça, Péchu, tu vas voir ton frère !
— T'es pas si malin que ça! dit le camarade, moins vexé, au fond, qu'il n'y semblait.
Dès le seuil, quand ils eurent gravi le perron, une dame lourde des fruits pleins de son bel automne, les guida aimablement :
— Pour le concert, messieurs les militaires, c'est au premier, l'escalier en face.
Avant d'aller outre, Péchu connut la concupiscence :
— La bath femme ! admira-t-il.
— T'aimes le lard, mon cochon ! répondit le caporal avec la rudesse d'un reitre.
D'abord, ils furent dans un brouillard de fumée, ne voyant qu'un modeste comptoir à leur gauche et la caissière somnolente, qui bâillait. Ils distinguèrent peu à peu les tables, puis une déesse en robe orange, très décolletée, qui circulait, une assiette à la main, tentant la générosité d'autrui. Ils aperçurent un piano mi^ de biais et, penché vers le pianiste en bras de chemise, un long corps maigre vêtu d'un complet jaune à larges carreaux verts. Enfin, sur une estrade spacieuse, dans la lumière crue que renvoyait un miroir griffé de mille seings, ils découvrirent, atssises, une rousse créature en toilette azurine, et une chétive personne poudrée à frimas, la mouche à la joue, en habit prune de petit-maitre.
Celle-ci jouait des cils, et ses doigts taquinaient le jabot poussiéreux dont elle prétendait cacher son insuffisante poitrine. L'autre, ainsi que Junon, trônait, orgueilleuse el sans âge. Son regard dédaigneux des choses de la
terre, contemplait dans un songe hautain, FEmpyrée d'où l'adverse fortune l'avait exclue. Elle se leva, comme la quêteuse remettait le produit de sa recette à la caissière. Et le piano, très ancien, gémit une ritournelle.
— Ah ! la bath femme ! murmura encore Péchu.
Toute sa jeunesse renaissait en lui, abolis* sant le souvenir de Mme Péchu qu'il appelait sa « bourgeoise » et chérissait en bon époux. Cochon, pour le dissuader de s'émouvoir, railla son enthousiasme :
— Et le garçon ! regarde, si c'est pas un beau gars !
Il ajouta, certain de dire vrai :
— T'es rien tourte, Péchu !
Et, le conduisant à travers la salle, il expliquait :
— Guigne à droite, le capitaine qui tourne son café ! . . . On va prendre l'alignement sur la banquette à côté de lui...
— Ce qu'on rigole, Cochon ! lui souftla Péchu à l'oreille.
Mais Mlle Ida de Rocroy attaquait, au son court et fatigué du vieil instrument :
Je m'appeir Cora, ma chienne aussi, Et mon amant c'est un marquis.
A nous trois, on lait hon ménage...
Une voix grêle et sûre sortait, inattendue, de la géante, et ses yeux pâles cherchaient au plafond l'inspiration des gestes qu'elle sacrifiait à rhabitude de joindre les mains, de les avancer et de les désunir, en trois temps, comme s'y exercent les nageurs. Elle chantait de façon à faire sentir que sa pl^ce était plus haut et, avancée sous l'éclat dur des becs de gaz, elle ne doutait pas d'être très belle, toujours jeune, et promise à des lendemains fastueux.
D'un groupe de sergents, les bravos fusèrent en salve énergique. Elle salua de si bonne "grâce, avec un tel sourire amoureux et câlin, que M. Malicourt se repentit d'avoir dépouillé son uniforme neuf aux trois galons d'or. Il se détourna et reconnut, dans son voisin, le caporal Cochon :
— Tiens, vous voilà, Cochon?
— On prend un peu... de distraction, mon capitaine !
— Vous avez raison, mon ami...
Péchu espérait un mot de l'officier, et il lui adressait de petits signes timides et familiers. Or, la chanteuse détaillait le second couplet. Elle répandait la manne choisie sur les intelligences. Elle en paraissait à ce point détachée qu'elle 'chiffonna sa robe en arrière et l'offrit, d'un toucher délicat, pour souligner le distique
OÙ ses cheveux étaient comparés au soleil, et elle caressa sa fauve toison en chantant les formes parfaites dissimulées sous sa jupe et que le poème célébrait.
— La bath fumelle, nom de Dieu ! vociféra Péchu, exalté.
Il reçut un coup de pied de son ami Cochon, et M, Malicourt le toisa : il eut peur d'avoir décerné un éloge excessif à l'idole.
D'un trait, le capitaine but son verre de café : il s'énervait. Mlle de Rocroy quitta l'estrade, dans un tonnerre d'applaudissements, et elle prit avec grâce Tassiette que lui tendait le pianiste. Du clan joyeux où quelques jeunes sergents de. l'armée active fraternisaient avec leurs aînés de la territoriale, elle emporta des madrigaux et peu de billon. Il lui fallait se dégager des indiscrets. Elle opérait sans perdre de sa majesté, ni trahir le moindre émoi. Elle était une statue livrée aux barbares ; mais, ainsi qu'une gelée diaphane, sa chair tremblotait sur la guirlande d'hortensias bleus qui bordaient son corsage ouvert très bas. Le désir empourprait les joues autour d'elle. Une odeur piquante flottait où elle était passée, et des jurons vantaient ses charmes.
Péchu la contemplait, de même un veau la prairie grasse interdite à sa faim par une bar-
Hère. La tête lui tournait. Pour réagir contre le. malaise, il empruntait souvent au flacon de calvados qui était à sa portée. Le caporal écoutait, béat, M. Albert, le « chanteur idiot », déplorer, sur un mode lamentable, la cruauté des femmes :
Et pourtant, j'suis joli garçon.
J'suis né natif de Mézidon.
Aïe donc !
Mlle Ida de Rocroy poursuivait sa tournée triomphale. A mesure qu'elle approchait de lui, M. Malicourt brillait d'un éclat plus intense, les veines du cou et du front gonflées, en relief. Il cherchait un moyen d'imposer à la divette. Quand il en vit le bras empâté d'onguents présenter l'assiette remplie de sous à Péchu, il interpella Cochon :
— Caporal !
— Mon capitaine? dit Cochon, correct.
M. Malicourt se tut, devinant à un sourire de la belle matrone que son incognito fâcheux était percé; — et, parmi la monnaie de cuivre, il jeta une pièce d'un franc.
— Merci, mon capitaine, minauda Mlle de Rocroy.
Ses yeux disaient davantage, M. Malicourt souleva son chapeau melon et il rougit encore.
— Vingt ronds ! y s'embête pas ! observa Péchu.
Cochon toussota, afin de couvrir cette appréciation hardie. Elle eût satisfait le capitaine : il lui plaisait 4e régner sur Tassistance, témoin son verbe haut pour commander une bouteille de Champagne. Désormais, Mlle de Rocroy, réinstallée sur l'estrade, le eoova de regards chauds et tendres. Il ruisselait de sueur et un grand désordre altérait son âme. Il n'osait sortir son mouchoir pour s'essuyer la figure, parce que son linge était d'un paysan et que cette femme splendide lui semblait raffinée au contact des aristocraties.
Péchu les examinait l'un et Tautre à la dérobée. 11 enviait son chef et, sous l'action de la chaleur, l'alcool travaillait son individu.
— La ferme ! répondait Cochon à ses re* marques; car il leur préférait la romance que Mlle Sylvia soupirait, avec mélancolie et du nez, à son jabot.
Cependant, M. Malicourt envoya le garçon porter une coupe de Champagne à la dame de son choix, ensuite aux chanteuses et même au pianiste. La salle battit des mains au spectacle de ces largesses, quand Mlle Sylvia, pour boire, s'arrêta de bêler :
Encore une gavotte, une petit'gavolte...
Sûr d'avoirméritérindulgence de sa conquête, le capitaine s'épongea, du mouchoir quadrillé qu'il développa sans honte.
Par groupes, les auditeurs s'en allaient, saturés d'harmonie et de sel français. Enfin, les accents de la Retraite avertirent les derniers dilettantes qu'ils eussent à vider la place, Péchu se leva en maugréant, pour suivre son caporal, et il titubait.
Libre d'exprimer les sentiments amoureux qui l'agitaient toute, Mlle de Rocroy dit, osant un beau salut militaire et gamin :
— Tu payes à souper, mon capitaine?...
chéri !
11 accepta, confus de prévoir ce qu'elle lui accorderait :
— Certainement, madame...
— « Madame! » c'est trop froid... Appellemoi Ida, mon mignon !
— C'est Cupidon qu'il faut t'appeler, s'écria le capitaine avec flamme.
Et ils demeurèrent seuls, très proches, émus et confidentiels, tandis qu'on préparait un cabinet à leur intention.
Dans la rue, Cochon s'efforçait d'emmener Péchu qui résistait :
— Je veux voir, que je te dis... Je veux voir si le 'pitaine va la lever, la fumelle...
Ils attendirent, longtemps, sous les cieux noirs. Une seule lanterne éclairait le vestibule de Tivoli et, en haut, une seule fenêtre était lumineuse encore. Le bruit du moulin venait doucement jusqu'à eux, égal et triste. Ils se taisaient, à cause de ce bruit, à cause du silence où il tombait, et ils tressaillirent quand les horloges publiques sonnèrent.
— Allons, Péchu... on va se rentrer...
viens
— Je veux les voir, que je te dis !
Cochon avait beau mâcher du tabac, il s'ennuyait :
— Tu sais, moi, je me tire. . . t'es trop gourde ! Son ami le retint par sa martingale :
— Cochon, si tu me plaques, tu seras qu'un
cochon, mon vieux!... D*abord, on a assez attendu pour attendre encore...
Péchu s'obstinait à vouloir convaincre le caporal qui lui objecta :
— Si t'étais pas si saoul, va ! pour sûr que je te plaquerais... mais t'es foutu de faire des blagues...
Ces mots attendrirent Péchu et le calmèrent.
Il se laissa attirer un peu à l'écart •: des pas, un rire clair cascadant, un gros rire mâle, venus de la maison, avaient averti Cochon de redoubler de prudence.
— Les v'ià, Péchu ! dit-il, très bas.
— Oh ! la bath femme ! . . . le veinard ! . . . le chara... ! hurla Péchu.
Le caporal lui appliqua son propre képi sur la bouche, le retenant aussi à bras le corps, tandis qu'à une vive allure M. Malicourt et Mlle Ida de Rocroy s'éloignaient.
— Tu les as vus ?... T^es content ?... Ben, on va se rentrer, dis, Péchu ?
Mais le soldat, plein de pensées, raisonnait :
— C'est pas juste !... La rigolade, c'est toujours pour les mêmes!... Un soldat, ça vaut bien un capitaine... Les femmes connaissent que l'orgueil...
Il accompagna Cochon, parce que Cochon approuvait avec patience ses pires divagations.
Elles condamnaient l'inégalité sociale, le genre féminin, et, dans la personne de M. Maliçourt, la caste militaire. Et Péchu se reprenait soudain à admirer Mlle dje Rocroy :
— La batli femme, nom de Dieu !
Il gagna ainsi Tusine où campaient les territoriaux, et il chut, au petit bonheur, sur la première paillasse inoccupée que lui indiqua Texcellent Cochon. Il se roula dans une couverture, habillé, la baïonnette au flanc ; et le sommeil le gagna.
Il maudit le siècle, en rêve ; puis de meilleurs songes le hantèrent. Il y nomma, des mots qu'il prodiguait à Mme Péchu en lui rendant les devoirs conjugaux, la créature abondante, rousse, au parfum sauvage, que M. Maliçourt avait séduite. Et même, l'enchantement le ravit assez pour qu'il n'enviât plus son capitaine et crût arrivé le temps où les hommes jouiront en commun de toutes les bonnes choses de la terre.
Le lit de Mlle Ida de Rocroy était moelleux.
Sur la plume, elle donnait à ses hôtes les émotions fortes qui maintinrent sous le charme de Circé les compagnons d'Ulysse. A l'aube, M. Malicourt ferma la paupière, étonné de luimême et bénissant l'amour. Il dormait profondément, à huit heures, quand une voix qui n'était pas argentine, le tira du sommeil. Elle disait :
— C'est pas pour te renvoyer, mon loup...
mais des fois que t^aurais des affaires... il est huit heures, tu sais!...
Il gémit et se frotta la joue contre l'oreiller. La voix poursuivait, implacable et rauque :.
— Je voudrais pas que t'ayes des embêtements à cause de moi... mon chéri... mon beau capitaine...
Cette appellation flatta son orgueil d'homme et ranima chez lui le sentiment du devoir.
— Quel jour qu'on est. ? demandât-il inquiet.
— Vendredi, mon chat.
— Nom d'une pomme ! jura M. Malicourt.
Le colonel de Tactive qui passe Tinspection de la territoriale à dix heures !... Je sui& frais !...
Son grand trouble effraya Mlle de Rocroy.
Elle répétait :
— Ah ! mon Dieu !... Ah ! mon chéri !
Ces mots furent agréables à son amant, parce qu'elle les lui avait murmurés à la bouche, dans des circonstances moins critiques. Plein des meilleurs souvenirs, il tourna vers elle un visage heureux où le reflet des joies nocturnes remplaçait le souci. Alors, ses yeux accoutumés à Téclat du jour, il s'aperçut qu'elle n'était plus très jeune. Il la regarda longuement, stupéfait et honteux. Elle craignait de lui déplaire et elle se reprocha de n'avoir pas clos les persiennes pour la nuit. Il eut beau songer que les plus savoureuses pommes n'ont pas toujours la plus belle apparence, cette raison de Normand le convainquait mal d'avoir bien choisi sa maîtresse. Quoiqu'elle se les pressât entre les derits, ses lèvres restaient blanches; sans poudre ni fard, sa peau manquait de fraîcheur; son linge même avait gagné un air d'honnêteté pauvre et très chaste, depuis la veille.
Tout concourait à humilier le capitaine qui,
déjà, se vêtait. Elle sembla pâmer soudain, et . elle battit des cils, murmurant :
— Ah! chéri!... tu n'es pas fâché contre moi, dis ?
Dans cette attitude, la chevelure éparse, les bras ouverts, le sein bondissant, une femme est irrésistible. Celle-ci rappela M. Malicourt à ses responsabilités militaires. Il grogna :
— J'ai pas le temps de flâner, bon sang !
Elle eut une expression mauvaise qui le fît
pallier la rudesse de ces mots, d'une excuse valable en somme :
— Si seulement, j'étais en tenue... Mais, tu comprends, va falloir passera l'hôtel, me déshabiller, me rhabiller, tout le tremblement, quoi!... et v'ià huit heures trente-cinq... C'est zutant, autant dire !...
Et il se hâtait. Elle suivait ses moindres gestes, plus attentive à mesure qu'il complétait sa mise. Elle eut une minute d'angoisse, quand elle le vit d'un même coup prendre son chapeau, sa canne et ses gants, sur la chaise où pendait un corset noir, irréparable, garni de pièces et dont les baleines crevaient Tétoffe. Ce témoin pathétique d'une existence très précaire inspira à M. Malicourt de puiser dans son gousset.
11 déposa Toflrande sur la cheminée et, saluant de la main, il se dirigeait vers la porte.
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— Tu m'embrasses pas ? lui reprocha Mlle de Rocroy, par acquit de conscience.
Il lui suffisait d'avoir, de loin, remarqué, près de la pendule, quatre pièces de cinq francs qu'elle n'y avait pas mises. Elle compta pour rien la froideur du baiser de M. Malicourt, car l'expérience des hommes l'avait avertie de leur imperfection. Cependant, elle cria, par habitude, comme il sortait :
— Tu reviendras me voir au concert, mon joli?...
Afin de lui laisser un peu d'espoir, il revint sur ses pas, entr'ouvrit la porte, et, aimablement, il s'engagea :
— Bien sur, que je reviendrai !
Devant Thôtel, le caporal Cochon piétinait.
— |e parie que c'est moi que vous attendez, Cochon ? dit joyeusement M. Malicourt.
— Oui, mon capitaine, rapport que le colonel de l'active va passer l'inspection...
— Je sais... je sais, Cochon... Montez avec moi... que je passe mon uniforme... et vous me direz de quoi il bat. Cochon... N'est-ce pas, Cochon ?
Et, montant l'escalier, il prononçait avec délice le nom du caporal. Il le répétait, et c'était comme une approbation des plaisirs qu'il avait goûtés. Ils se rappelaient à lui par une bonne fatigue; Même, à distance, Mlle Ida de Rocroy recouvrait la jeunesse fallacieuse qu'elle empruntait à des artifices . Il se disait, qu'aux lumières de Tivoli, cet humble chef d'escouade l'avait peut-être convoitée. Alors, de se sentir doublement supérieur à Cochon, il oublia tout à fait l'âge de son amante. Elle
était le désir d'une multitude idolâtre et il se glorifiait de l'avoir soustraite au contact de Tengeance grossière^ Et il éprouvait à son insu une satisfaction de César romain.
— Dites donc, Cochon,..
Il commençait, tenté d'apprendre si sa prompte réussite auprès de la chanteuse avait ému le caporal. Mais, pénétrant dans sa chambre, il reconnut son uniforme et son sabre ; et il répugna à tout entretien familier, par un choc en retour de la même impulsion naïve qui venait de le lui conseiller.
— Alors, vous disiez, caporal? reprit-il.
L'autre joignit les talons et il parla avec
aisance :
— Mon capitaine, c'est le lieutenant Gâtelet qui m'envoie vous chercher... rapport à la revue... Et y m'a dit de vous dire qu'on a distribué de la paille pour garnir les paillasses..* et qu'on a mis des carreaux aux fenêtres qui en tnanquaient... et qu'il a payé l'indemnité de route aux deux hommes qui refusaient de la toucher comme insuffisante...
— Et puis quoi encore ? nom d'un chien !
-^ Et puis... c'est tout, mon capitaine... sauf que la revue est pour dix heures...
— C'est bon!... Dites au lieutenant que j'arrive... Allez, mon ami !
M. Malicourt était furieux d'apprendre qu'on s'avisait d'améliorer le « couchage » des hommes et de les garantir contre les courants d'air, la veille de leur départ. Son courroux grandit à la pensée du désastre possible, si le colonel inspecteur n'avait pas annoncé sa venue dans un délai courtois ; — et il se déchargea de son impéritie sur M. Gâtelet, pestant contre son subalterne, jusqu'au seuil du cantonnement.
Il remarqua Tailure exceptionnellement martiale des hommes de garde, si frappé qu'il ne s'étonna point de la poussière dense produite par une armée de balais frottant le sol de terre battue. Un adjudant commandait cet exercice avec énergie, et un groupe nombreux de sergents activait le zèle des corvéables.
Dans le bureau commun des compagnies, les scribes penchés sur les tables travaillaient avec. fièvre. A peine si quelques-uns levèrent le nez au bruit que menait le fourreau de M. Malicourt.
M. Gâtelet, souriant, la main au képi, la médaille de la Mutualité sur la poitrine, venait à la rencontre de son chef :
— Mon capitaine, noue sommes prêts...
— C'est bon... c'est...
— J'ai questionné les hommes... Il n'y aura pas une réclamation... le colonel peut venir...
Ce mot qui eût rassuré le capitaine à tout
autre moment, l'exaspéra. Mlle de Rocroy avait trop agi sur ses nerfs et il ne les dominait plus. 11 perdit la notion du lieu, des ê;tres, de soi-même, de la discipline, de la hiérarchie, tant le calme du lieutenant irrita ce qui demeurait en lui de colère. Il avança un pied, croisa ses bras et il tonna :
— Ah ! il n'y aura pas une réclamation !.., et le colonel peut venir!... Eh bien! je m'en fous, moi, monsieur Gâtelet !... Si pas un, homme ne réclame à la 11®, c'est que pas un n'a deux sous de courage... permettez-moi de vous le dire I... Gomment ! ces gens vont partir demain !... et c'est aujourd'hui, parce que le colonel vient! !... qu'où leur donne de quoi bourrer leurs paillasses ... et qu'on remplace les carreaux cassés !!... Le colonel... je m'en fous ! . . . mais je ne me fous pas de mes hommes ! . • . Et ils ont couché sur la dure... et au froid... quand vous auriez dû faire le nécessaire pour qu'ils soient bien... avec de la paille dans les paillasses... et des vitres aux croisées... Je suis qu'un paysan, moi, mais voilà, je pense que les hommes sont pas des chiens !
— Cependant, mon capitaine, balbutia M. Gâtelet, blanc de rage contenue.
— Je sais ce que vous allez me dire, Monsieur... Mais, je ne peux pas être partout,
moi! C'est votre rôle de... d'officier... Ces gens qui ne viennent pas ici par plaisir..
Il divaguait, grisé par sa voix, et il interprétait comme un assentiment l'attitude plus appliquée, sournoise, des soldats qui faisaient mine d'écrire, près des fourriers. Il n'entendit point un officieux « Garde à vous ! » se propager sous cette forme obscure :
— V'ià Bostock!... V'ià Pezon!... V'ià Bidel!...
Chaôun selon sa fantaisie, les sergents qui surveillaient le mail dans la direction de la gare annonçaient de la sorte l'arrivée du colonel de l'armée active. Il s'en venait, son pas réglé sur celui du lieutenant-colonel du régiment territorial qui traînait la jambe.
C'^pendant, M. Malicourt tonitruait encore :
- — La santé des hommes passe avant tout, monsieur Gâtelet, vous entendez!... L'inspection!... le colonel !... je m'en fous!... Je m'en fous I... Oui, sachez-le, le colonel, je m'en fous !...
Roide, la main sur la poignée de son sabre, M. Gâtelet, la voix étranglée d'émotion, commanda :
— A vos rangs... fixe!
Et le capitaine Malicourt, abasourdi, grelottant de peur, salua le colonel de l'active et
le lieutenant-colonel de la territoriale. Suivis d'un état-major obséquieux et podagre, ils commençaient l'inspection par la visite du local dévolu à l'administration du corps. Les secrétaires se regardaient entre eux et ils échan-^ geaient des grimaces. M. Malicourt, qui s'était exprimé avec l'indépendance d'un Louvois, se demandait si le colonel de Tactive avait surpris quelque chose de ses folles imprécations et, dans l'incertitude, il défaillait tout doucement. A peine s'il entendit M. Gâtelet le prévenir en sourdine :
— Mon capitaine, je monte... pour présenter la IV tout à l'heure...
Il ne le vit même pas s'éloigner, car l'image de Tofficier supérieur dont il venait de médire emplissait ses yeux épouvantés. Il dut s'appuyer à la table, lorsque celui-ci, sur un mot du lieutenant-colonel, lui adressa la parole :
— Ah! c'est vous, monsieur Malicourt...
qui avez eu une tentative de suicide chez vous?..,
M. Malicourt balbutia :
— Mon co... colo... nel...
— Le lieutenant-colonel m'a dit que vous aviez soulagé de vos deniers la femme de ce malheureux toqué... Ce n'est pas réglementaire... et ça ne me regarde pas... Mais je vous en félicite tout de même, capitaine... C'est d'un bon chef...
d'un excellent esprit... qu'il faut répandre dans une armée... démocratique...
Le capitaine serra mollement la main que lui tendait son supérieur. Le colonel remarqua du papier qui traînait, des fétus de paille, un crachat sur le sol; et il partit, entraînant sa brillante et craintive escorte.
Alors, M. Malicourt respira, et, secouant son vaste mouchoir quadrillé, il remercia le Dieu des armées en blasphémant son nom :
- Ah ! nom de Dieu ! nom de Dieu !
Quelques rires trop longtemps retenus éclatèrent. Il s'efforça de se mettre au diapason, soupirant aussi :
— ^ Ah! mes enfants !...
Du premier étage, les commandements par- Tenaient. Le capitaine ne laissait d'être inquiet encore. Après avoir beaucoup hésité, il interrogea le scribe de la 11® compagnie:
— Croyez- vous qu'il m'ait entendu, le colonel?
— Non, mon capitaine.
— Eh ! hé ?
— Non, mon capitaine ! répondit-on de toutes parts.
Il doutait néanmoins :
— C'est que je voudrais être sûr, voyezvous.,. Tenez, vous... vous!...
Et, désignant le soldat commis aux écritures de la H« :
— Vous... mon ami... vous allez sortir... et puis rentrer... et puis vous me direz si vous entendez quelque chose... hein?
— Bon, mon capitaine.
M. Malicourt, dès que l'autre eut passé la porte, hurla :
— La santé des hommes, d'abord !... L'inspection ! ... le colonel ! ... je m'en fous ! ... Je m'en fous, du colonel !...
Et, baissant le ton, il s'enquit :
— Eh bien ?
— J'ai rien entendu, mon 'capitaine...
L'homme ajouta, plus timide que nature :
— Mais, tout à l'heure, il me semble que vous parliez plus fort, mon capitaine... alors...
— Ah ! vous croyez ? Allez voir encore par là... et je vais tâcher moyen...
Le capitaine cria, comme un sourd en quête de son cornet acoustique égaré. Et le territorial, quand il revint d'avoir parcouru le bref itinéraire, répondit froidement :
— Je n'ai rien entendu, mon capitaine... mais vous parliez, je crois, encore plus fort...
M. Malicourt, tant il jugea l'heure grave, ne pouvait imaginer que l'on se moquât. 11 se prêta
à une nouvelle expérience, donnant toute sa voix :
— Le colonel!... L'inspection!... je m'en fous !... Je m'en fous, du colonel !...
Il y avait des hommes qui mordaient leurs porte-plumes, leurs doigts, des livrets matricules, leurs manches, pour résister à Thilarité. Un fourrier, chu sous la table de.son sacerdoce, se tenait le ventre et gloussait, une règle entre les dents.
— Le colonel, je m'en fous ! s'exclama M. Malicourt dont l'organe, cette fois, eût assourdi Stentor lui-même, s'il n'était au nombre de ceux qui attendent le Jugement dernier.
Flegmatique, le scribe revint, disant encore :
— Je n'ai rien entendu, mon capitaine... Mais peut-être tout à l'heure...
Or, sur ses talons, arriva le lieutenant Gâtelet, et, soudain, la discipline reconquit ses droits. 11 fronça les sourcils, démêlant d'emblée qu'on bernait un supérieur; et, pour terminer cette scène attentatoire à son propre prestige, il déclara :
' — Cette fois, le colonel pourrait vous entendre, mon capitaine...
M. Malicourt s'écroula sur un banc, à bout de résistance :
— Ah ! mon cher G âtelet!... Quelle venette!...
Sans vous. .. ah ! j'étais dans de beaux draps ! . . . Si vous n'aviez pas crié : « A vos rangs !... «je continuais... Et encore, je vous engueulais... (oh ! pardonnez Texpression) je vous ennuyais avec mes bourdes... Ah ! mon brave Gâtelet !.., Ouf!... on va prendre Tair, hein?... avec une petite au sucre, hein?...
Et rasséréné, se levant, il saisit le bras du lieutenant qui se récusait :
— Le colonel a vu la compagnie... mais il est encore là-haut. . .
A quoi M. Malicourt, l'attirant dehors, lui murmura à l'oreille, très, très bas :
— Le colonel, mon cher, on s'en fout !
Derrière eux, les territoriaux rirent à se
rompre la rate, jusqu'à ce que le colonel inspecteur reparût, sa mission remplie.
De temps en temps, on voyait Péchu hocher la tête, et, à deux mains, se caresser 'les cheveux qui lui faisaient mal. Depuis le réveil, il n'avait prononcé que ces niots^ :
— Où qu'est Cochon?
Il ne prit aucune part aux nettoyages commandés pour que le colonel de Tarmée active trouvât propre le casernement des territoriaux.
— Péchu, tu pourrais bien prendre le pinceau àton tour ! ... T'es pas si malin que ça , d'abord ! . . .
Peu lui importaient l'opinion d'un quidam et ce balai offert comme un symbole d'égalité* Dédaignant l'une, laissant choir l'autre où son poids le portait, il songeait à Mme Péchu, son épouse, qu'il reverrait le lendemain; à Mlle Ida de Rocroy , le rossignol de Tivoli qu'il avait convoitée la veille; et à son caporal, Cochon, dont personne ne pouvait lui expliquer Fabsence. Ces trois êtres remplissaient sa pensée. Elle était
trouble encore des images invraisemblables qu'il avait chéries en songé. Et, parce qu'il n'arrivait point à coordonner ses souvenirs, il demandait à tout venant des nouvelles de l'ami cher qui l'eût ôté de doute :
— Sais-tu où qu'est Cochon ?
Nul ne le savait. La couche du caporal, son équipement, son fusil, son havresac, rangés avec méthode, n'apprenaient à Péchu rien qui l'intéresBât. 11 cherchait des repères, se disant :
— On a été avec Cochon boire un café chez Tupin, . . bon î . . . On a été, après, prendre la fine chez... en face, quoi !... Bon !... Et puis. Cochon y a été d'une menthe, rue du Collège... C'est ça !.. . Alors j'ai régalé chez la mère Calvados. . . oui, un sale pétrole de fil-en-quatre !... Et c'est là que Cochon m'a dit : « Faut boire pour quéqu'chose, Péchu : on va aller au concert. » Et j'y suis été avec lui... même qu'on était tout contre le capitaine. . . Y avait une grande femme à tignasse carotte... une belle... qui chantait;., oh ! la bath femme ! . . .
Il parvenait ainsi à se rappeler, laborieusement, lorsque son voisin ruina ce long travail d'une mémoire lente :
— Dis donc, Péchu, regarde voir si c'est pas vrai que mes arpions sont pas pareils ! Bon Dieu ! quand je pense qu'y voulaient que je marche
avec ça !... Regarde-les, mon vieux, je vas les montrer au colon de Tactive... et si y m'engueule, je me plaindrai du pain... je m'en fous ! Cet homme, assis sur sa paillasse, désignait ses pieds nus et impurs, du même geste furieux dont il les avait montrés à tous les gradés tour à tour, depuis que M. le médecin-major l'avait jugé apte au service. Et, glorieux d'avoir pu, loin des manœuvres guerrières, reposer ses muscles puissants de porteur aux Halles de Paris, il prétendait braver le colonel, après les chefs que son astucieuse paresse avait intimidés. Mais Péchu lui regardait les pieds sans répondre; il le tira par le bas du pantalon, répétant:
— Reluque-les, Péchu, si y sont pareils, que 'je te dis !... Y a qu'à rester sur le dos, avec des
arpions comme ça ! Je turbine assez dans le civil, d'abord !
Sentant qu'il fallait parler pour avoir la paix, le territorial Péchu lui demanda très doucement:
— Sais-tu seulement où qu'est Cochon ?
— >Ah ! la barbe ! gémit l'invalide volontaire. Cependant une voix joyeuse cria:
— Cochon ? Présent ! et de la classe encore !
Il arrivait . Et Péchu lui sourit du plus profond de l'âme, comme le volubilis ouvre son cœur au tiède baiser du soleil levant :
— D'où donc que t'étais, Cochon ?
Le caporal, s'adressant à la foule des territoriaux, narra son entrevue avec M. Malicourt qu'on Tavait envoyé quérir :
— Il a fini par s'amener, le capiston... Il avait des yeux à la coque, le birbe... ah ! mince !... Ça vous découche comme père et mère, ce vieuxlà... et pas pour apprendre sa théorie ! Une poupée aux cheveux couleur queue d'bœu'. . .
avec des estomacs de quoi faire la soupe à tout le régiment... Une chanteuse de Tivoli, ma chère, qu'y s'a offert pour bassinoire !...
Péchu, à ces mots, vit clair en lui-même et il n'écouta plus l'orateur. Le réel dégagé du rêve, il comprenait que Mlle Ida de Rocroy ne s'était point donnée à lui, dont l'imagination l'avait confondue avec Mme Péchu, sa légitime. Il en éprouva de la tristesse et du dégoût.
Ces sentiments obscurcirent sa physionomie au point que le colonel de l'active^ au cours de l'inspection, le questionna, paternel:
— Vous n'avez pas de réclamation, mon ami ?
Péchu murmura :
— Non, mon colonel.
Déjà, son voisin proclamait haut et ferme :
— Tant qu'à moi, mon colonel, j'ai les pieds qu'est pas pareils l'un comme l'autre...
Et il se déchaussait, étonnant par son audace les officiers de la territoriale dont il avait méprisé les ordres, puis les appels à sa bonne volonté. Le colonel dit, ayant regardé lés pieds nus :
— Vous avez les pieds sales, voilà tout...
Alors, l'homme, qui ne connaissait point la
honte, brûla sa dernière cartouche :
— Y a le pain qu'est mauvais, mon colonel !
Or, celui-ci, le lieutenant-colonel du régiment territorial, et leur suite obséquieuse, étaient
passés; et nul n'accueillit la plainte du mauvais soldat. Lui, il s'en moquait, satisfait pourtant d'avoir frondé un chef obéi de tous.
A trois heures de Paprès-midi, les hommes de la 11', commandés par le lieutenant Gâtelet, avaient rendu leurs armes au dépôt du corps.
Ils revenaient, légers ; et, dans un langage rude, ils se félicitaient entre eux d'avoir payé leur dette à la patrie.
— Ça y est, Péchu; plus de flingot, cette fois! s'écria Cochon.
— G'esjb pas trop tôt ! dit Péchu exaspéré.
Le caporal éprouvait trop de joie pour supporter que son ami fût irascible et amer. Il pensa l'égayer, d'une lourde tape à l'omoplate.
— De la tenue, Cochon ! gronda M. Gâtelet.
Il comptait, à voix sèche : « Une ! deux ! »
sans parvenir à imposer la cadence de son pas. Les hommes, ivres de liberté, traînaient la semelle.
— T'en fais, une poire, mon vieux ! remarqua Cochon, avec sollicitude.
Péchu était taciturne, évidemment. Il prit le bras de son camarade :
— Tu sais, pour le dernier soir, on fait la bombe. Cochon!
— Encore ! s'étonna le caporal.
— Je vas te dire... Je me dégoûterais de ren-
trer comme ça... chez ma bourgeoise... sans avoir rigolé un peu ... Et la rouquine du concert... j'en pince !... mais, là, j'en tiens !...
— T'en tiens une couche, Péchu !... C'est du dessert d'officier, ça !... Non ! mais tu t'es donc pas regardé dans le couvercle de ta gamelle !...
— D'abord, Cochon, je me mets en civil, ce soir, après la soupe... Comme ça, il y a plus de galon qui tienne...
— Vas-y, bouffi ! . . . ça colle ! approuva l'autre.
L'usine abandonnée où cantonnaient les territoriaux résonnait d'un tel bruit que, dès la porte, M. Gâtelet abandonna son projet de haranguer la IV compagnie une dernière fois.
II déplora in petto le manque de discipline qu'il n'avait pu corriger. Cependant, il regrettait le tout petit prestige attaché à son uniforme et qu'il allait renfermer, pour deux ans, à l'ombre d'une armoire, avec des boules de naphtaline. La vue de sa médaille de la Mutualité, brune au bout du ruban azur et noir, le réconforta. Pesant sur le pommeau de son sabre, il partit, le jarret tendu,, la poitrine bombée, fier, après tout, de conserver dans l'armée pacifique des mutualistes, par la vertu de sa décoration, un grade égal à celui qu'il avait mérité dans la grande famille militaire.
A la demande générale, les anciens soldats d'Afrique donnaient une représentation de danse du ventre et ils promenaient par la chambrée
une moukère montée sur un chameau fait de trois des leurs et d'un balai, dissimulés sous des couvertures de lit. Quelques socialistes entonnèrent r Internationale pour se venger d'avoir obéi plus qu'ils n'auraient voulu pendant cette période d'exercices. C'était un va-etvient continuel dans l'escalier, sur le chemin de la cantine. Un gros, qu'on n'avait pu vêtir faute d'habits assez amples, et qui avait promené son ennui de café en café deux semaines durant, en blouse de bouvier et képi d'uniforme, montrait à la ronde trois pustules en formation sur son bras gauche, et il exhalait sa rancune ":
— Moi, un ancien quartier-maître de torpilleur ! ... y me foutent dans les pousse-cailloux 1 . . . y trouvent pas moyen de m'habiller, ni de me renvoyer chez moi!... et v'ià leur saleté de vaccin qui prend, maintenant que je retourne au turbin!... Ahl... les cochons de bougres de vendus ! . . .
Péchu s'isolait dans son rêve de voluptés et il narguait Mme Péchu. Quand sa joie débordait, il s^arrêtait de siffloter pour héler Cochon :
— Héhà, Cochon!...
C'était un prétexte pour annoncer à ses camarades :
— Je me paie une chanteuse de Tivoli, ce soir*
SOO LES DISPARATES
A ceux qui émettaient un doute, il répondait par bravade :
— Hier, c'est le capiston qui l'a reconduite... aujourd'hui, ça sera bibi... M'sieu Péchu!... car je me mets en civelot !...
— Cause toujours, Péchu ! disait Cochon avec dédain.
Ils avalèrent leur soupe en gloutons, n'ayant pas une minute à perdre, et ils s'en furent.
L'indécision les arrêta, dès la première rue qui traversait le boulevard. Cochon prétendait tourner là et Péchu proposait de marcher sous les vieux tilleuls, jusqu'à la sous-préfecture. Ils faillirent rompre leur association fraternelle. Bonasse, le caporal céda et, magnifique, il paya les demi-londrès avant-coureurs de l'orgie. Péchu le méprisait un peu d'avoir conservé la capote militaire, et il se pavanait, les pouces aux aisselles, afin qu'on vît sur son gilet scintiller sa grosse chaîne en or doublé, avec la forte boussole inscrite dans une ancre et des cordages marins, qu'il portait en breloque. Ils visitèrent plusieurs débits. Boire fortifiait leur soif et ils échangeaient des idées générales.
Tandis que son camarade, la langue déjà pâteuse, vantait les avantages de la polygamie, Cochon faisait Téloge de la liberté. Et, ne
s'écoutant point, ils s'entendaient à merveille.
— Sérieux, qu'on se tire demain, mon salaud ! disait le caporal avec enthousiasme.
Péchu repondait :
— Les Turcs, à la bonne heure, vlà des frères qui s'embêtent pas!... Ça a des tas de femmes... jusqu'à des négresses... et à l'œil, encore !... Et je parierais qu'y font pas de treize jours, ces veinards-là !...
Ils allaient, devisant ainsi, chacun pour soi, sous un ciel grandiose où l'auguste féerie des étoiles invitait les hommes à de hautes pensées. Cochon eut un formidable hoquet. Alors, se frappant la poitrine, le nez à un centimètre du nez de Péchu, il déclara :
— V'ià comme je soupirais, mon colon, quand j'avais le bonheur d'être amoureux !
-^ Moi, Cochon, je vas au concert, ma vieille... tant pire pour ma bourgeoise... tant pire pour ceusses qui seraient pas contents.*.
Et, attirant son ami par la bride d^épaulette qu'il détacha de la capote fatiguée de servir, il répéta ce propos d'un roi de France dont il ignorait les fastes :
— Après nous le déluge !
Cochon réfléchit un moment et^ sur un ton de reproche, il observa, l'index en l'air :
— Ah ! Péchu. . . t'es donc plein, que tu te dessales?...
Bras dessus, bras dessous, ils suivirent des rues et des ruelles obscures. Leur marche était oblique. Cochon essayait de chanter. L'autre, enfin, s'étonna que la ville fût aussi grande :
— En v*là d'un patelin !... Où qu'est le concert?
Le caporal se rengorgea, expliquant :
— Une supposition qu'on serait en patrouille. . . Mes galons ça veut dire que je suis cabot et que je commande... Alors y a pas d'erreur... le bastringue c'est tout droit... toujours tout droit...
Les derniers bruits s'assoupirent et les dernières fenêtres allumées s'éteignaient.
— Ce qu'on rigole ! disait Cochon.
Péchu se désolait :
— Où qu'est le concert ? bon sang de bois !
Comme tout chemin mène à Rome, à plus
forte raison les voies indirectes où s'aventurèrent les deux guerriers devaient-elles aboutir au Tivoli. Cochon en reconnut la façade et, entre les barreaux d'une grille close, la courette, avec le perron d'accès. Il y avait une chaise oubliée, près des fusains chétifs. A cause du clair de lune, tout baignait dans une quiétude heureuse et pure. Un mouHn proche battait une eau qu'on entendait couler très doucement. Ils
semblaient être le pouls et la vie du silence qui monte du sol vers les astres, quand le roi de la création a cessé d'offenser la terre, pour dormir.
— Le v'ià, Péchu, ton concert! s'écria le caporal. Mais, pour entrer, c'est la peau, à c'te heure !
La réponse du territorial fut brève : d'un seul mot, il exprima son grand désespoir. Puis, soulagé, il supplia Cochon :
— Où qu'aile perche, la rouquine qui chantait hier?... Tu le sais. Cochon... Je sais que tu le sais...
— Mais non...
— Tu le sais... et t'es mon ami... Alors tu vas me le dire:.. Moi, je suis un honnête homme... je ferais pas tort à une femme... Je la gobe, celle-là... Où qu'aile perche, oh! dis?...
Cochon leva son bras qui retomba mollement et il prêta serment :
— Je jure que je le sais pas!... Je le jure!
entends-tu, bourrique?
De grosses larmes jaillirent aux yeux de Péchu et son ami, de les voir, pleura.
— Si je le savais, je te le dirais...
— Cochon, je veux la trouver... Je vais te le dire, ça doit être une Russe... tu comprends que je l'aime...
Longtemps, il s'épancha dans le sein^ 4e
Cochon qu'une immense pitié gagnait. Et ils partirent, à la découverte de Mlle Ida de Rocroy. Quand ils distinguaient la lumière d'une boutique ils allaient cogner aux volets, demandant la chanteuse. Quelquefois, on entr 'ouvrait une porte et ils pénétraient. Ils expliquaient, ensemble :
— Une grande rouquine... qu'est embauchée à Tivoli...
On leur versait de l'eau-de-vie qu'ils buvaient et, dès qu'ils avaient payé, on les poussait dehors.
A Taube, ils se trouvèrent accoudés, côte à côte, au parapet d'uji pont. Péchu crachait dans Teau, admirant les ondes concentriques qui se propageaient, brisées par la rive. Et il rêvait, devant cette image, de la fatalité qui arrête les meilleurs élans de notre âme. Cochon se sentait mieux, d'avoir confessé à la rivière innocente qu'il avait péché par gourmandise. Il se réjouit, à la vue d'une haute cheminée voisine :
— Péchu, v'ià la baraque... Faut voira rentrer. .. C'est assez de rigolade, hein ?...
— Je m'en fous. . . je veux plus rien savoir du métier. . . Je vas chercher la bath femme...
— Pas de blagues, mon vieux, c'est la classe, aujourd'hui !...
Ayant dit. Cochon l'emmena, d'autorité, à Tusine où cantonnait la territoriale. La joie du départ avait énervé le sommeil des hommes.
Beaucoup étaient debout déjà et ils s'injuriaient les uns les autres, de contentement, Péchu,
dégrisé, souffrait d'une extrême lourdeur de la tête et des membres. Il répondit, à des interrogations :
— Ben oui... quoi !... Je m'ai payé la rouquine du concert ... et puis après ?
Aux incrédules, il disait avec orgueil :
— T'as qu'à demander à Cochon!... Même que c'est celle que le capiston a couché avec, avant-hier ... ah !
Et il ne la désirait plus.
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La matinée se passa toute à la caserne de l'active où les territoriaux rendaient leurs effets de grand et de petit équipement. M. Gâtelet surveillait cette opération délicate à la 11° compagnie, et il fallait lui montrer les crochets de sac, le bouton de la courroie de bidon et le bouton de la bretelle de fusil.
Cependant, M. Malicourt était allé aux écuries. Le caporal muletier lui annonça que sa jument, Olivette, était fort abattue de diarrhée. Il l'examina au jour, attentivement, la fit seller, et monta dessus. S'étant, loin des indiscrets, assuré que la maladie corrigeait en elle les vivacités dont il avait, souffert, il se hasarda dans la cour du quartier, rouge d'émoi, un poing à la hanche, — équestre, en un mot ! C'était, de sa part, un scrupule honorable : ses hommes ne l'avaient pas revu à cheval depuis qu'un caprice d'Olivette Tavait mis à terre, le joiir de leur arrivée; et il prétendait qu'ils emportassent de
lui le souvenir d'uu chef prêt à payer de sa personne, s'il le fallait.
Le plus beau régiment territorial d'infanterie ayant vécu ses treize jours d'existence légale, il repose sur les contrôles de la mobilisation.
Treize jours pour apprendre ou se remémorer, par l'exemple, que tout est vanité, c'est beaucoup plus qu'on ne pense.
L'observateur revient des périodes d'exercices militaires avec un plus grand amour de la paix.
Octobre 1905.